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L'Astrée de 1607
Livre 1P. 9 dans l'édition de Vaganay LE PREMIER Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du
Soleil couchant, il y a un païs nommé Forests, qui
en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au
reste des Gaules, car estant divisé en plaines et en
montagnes, les unes et les autres sont si fertiles,
et scituées en un air si temperé, que la terre y est
capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au
cœur du païs est le plus beau de la plaine, ceinte
comme d'une forte muraille des monts assez voisins, et
arrousée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source
assez pres de là, passe presque par le milieu, non
point encor trop enflé ny orgueilleux, mais doux et
paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux
la vont baignant de leurs claires ondes, mais l'un des
plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours,
aussi bien que douteux en sa source, va serpentant ceste plaine dépuis les hautes montaignes de Cervieres et de Charmasel, jusques à Feurs, où Loyre [1 verso] le recevant, et luy faisant perdre son nom
propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean. entre-eux, il faut croire que le
Ciel le permit, seulement Melampe, chien tant aymé de sa Bergere, aussi
tost qu'il l'apperçeut, le vint follastrement caresser,
encore recogneut-il la brebis plus cherie de sa
maistresse, quoy [2 verso] qu'elle ne portast ce matin les
rubans de diverses couleurs, qu'elle souloit avoir à la
teste en façon de guirlande, parce que la Bergere
atteinte de trop de desplaisir, ne s'estoit donné le
loisir de l'agencer comme de coustume. Elle venoit
apres assez lentement, et comme on pouvoit juger à
ses façons,
elle avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit
beaucoup, et la ravissoit tellement en ses pensées,
que fust par mesgarde ou autrement, passant assez pres
du Berger, elle ne tourna pas seulement les yeux vers
le lieu où il estoit, et s'alla asseoir assez loing
de là sur le bord de la riviere. Celadon sans s'y
prendre garde, croyant qu'elle ne l'eust veu, et
qu'elle l'allast chercher où il avoit accoustumé de
l'attendre, r'assemblant ses brebis avec sa houlette,
les chassa apres elle, qui desja s'estant assise
contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genoüil,
la jouë sur la main, se soustenoit la teste, et
demeuroit tellement pensive, que si Celadon n'eust
esté plus qu'aveugle en son malheur, il eust bien
aisément veu que ceste tristesse ne
luy pouvoit
proceder que de l'opinion du changement de son amitié,
tout autre desplaisir n'ayant assez de pouvoir pour
le voulut ainsi
assaillir inopinément. de sa houlette, et le degel avoit si fort grossi
son cours, que tout glorieux et chargé des
[3 verso] despoüilles de ses bords, impetueusement il descendoit
dans Loire. Le lieu où ils estoient assis, estoit
un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de
l'onde en vain s'alloit rompant, soustenu par en bas
d'un rocher tout nud, couvert au dessus seulement d'un
peu de mousse. De ce lieu le Berger frappoit dans l'eau du bout de sa houlette, qui ne touchoit
point tant de gouttes d'eau, que de divers pensers le
venoient assaillir, qui flottans avec l'onde,
n'estoient point si tost arrivez, qu'ils en estoient
chassez par d'autres plus violents.
Il n'y avoit une seule action de sa vie, ny une seule
de ses pensées, qu'il ne r'appelast en son ame, pour
entrer en conte avec elles, et sçavoir en quoy il
avoit offencé ; mais n'en pouvant condamner une seule,
son amitié le contraint de luy demander l'occasion
de sa colere. Elle qui ne voyoit point, ou si elle les voyoit, qui jugeoit en mal toutes ses actions, alloit r'allumant son cœur d'un plus ardant despit, si bien que quand il voulut ouvrir la bouche,
elle ne luy donna pas mesme le loisir de proferer les
premieres paroles, qu'elle l'interrompit, en disant : - Ce
ne vous est donc pas assez, perfide et desloyal
Berger, d'estre trompeur et meschant envers la
personne qui le meritoit le moins, si continuant vos
infidelitez, vous ne taschiez d'abuser celle qui vous
a obligé à toute sorte de franchise. Doncques vous avez
bien la hardiesse de soustenir ma veuë, apres m'avoir tant offencée ? Doncques vous m'osez presenter, sans rougir, ce visage dissimulé, qui couvre [4 recto] une ame si double, et si parjure ? Ah va t'en, va t'en infidele, et trompeur ! va tromper une autre de qui tes perfidies ne soient point encores recogneuës, et ne pense plus de te pouvoir couvrir à moy qui ne cognois que trop, à mes despens, les effets de tes infidelitez et trahisons. Quel devint alors le fidele Berger, le juge celuy qui a bien aimé, si jamais un tel reproche luy a esté fait injustement. Pasle et transi, plus que n'est pas une personne morte, il tombe à ses genoux. - Est-ce, belle Bergere, luy dit-il, pour m'esprouver, ou pour me desesperer ? - Ce n'est, dit-elle, ny pour l'un, ny pour l'autre, mais pour la verité. Il n'est plus de besoin d'essayer une chose si recogneuë. - Ah ! dit le Berger, pourquoy n'a esté ma vie abregée avant ce jour malheureux ? - Il eust esté à propos pour tous deux, dit-elle, que non point un jour, mais tous les jours que je t'ay veu, eussent esté ostez de la tienne et de la mienne. Il est vray que tes actions ont fait, que je me treuve deschargée d'une chose, qui ayant effet, m'eust despleu d'avantage que ton infidelité : Que si le ressouvenir de ce qui s'est passé entre nous, (que je desire toutesfois estre effacé) m'a encor laissé quelque pouvoir, va t'en desloyal, et garde toy bien de te faire jamais voir à moy que je ne te le commande. Celadon voulut repliquer, mais Amour qui oyt si clairement, à ce coup luy boucha pour son malheur les aureilles ; et parce qu'elle s'en vouloit aller il
fut contraint de la retenir par sa robbe, luy disant :
- Je ne vous retiens [4 verso] pas, pour vous demander pardon de
l'erreur qui m'est incogneüe, mais seulement pour vous
faire voir quelle est la fin que j'eslis pour vous oster du
monde celuy que vous faites paroistre d'avoir tant en
horreur. Mais elle que la colere transportoit, sans
tourner seulement les yeux à luy, se desbattit de
telle furie, qu'elle eschappa et ne luy en demeura autre
chose qu'un ruban sur lequel par hazard il avoit mis
la main. Elle le souloit porter au devant de sa robe pour ageancer son colet, et y attachoit quelquefois
des fleurs quand la saison le luy permettoit ; à ce
coup elle y avoit une bague, que son pere en mourant luy avoit
donnée. Le triste Berger la voyant partir avec tant de
colere, quelque temps demeura immobile, sans presque
sçavoir ce qu'il tenoit en la main, quoy qu'il y eust
les yeux dessus. En fin avec un grand souspir,
revenant en soy, et cognoissant ce ruban :
- Sois tesmoin, dit-il, ô cher cordon, que plutost que
de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ay
mieux aymé perdre la vie, à fin que quand je seray
mort, et que cette cruelle te verra, peut estre à mon bras, tu l'asseures qu'il n'y a rien au monde qui
puisse estre plus aymé qu'elle l'est de moy, ny Aymant plus
mal recogneu que
Celadon. Et lors se l'attachant au
bras, et baisant la bague : - Et toy, dit-il, symbole
d'une entiere et parfaite amitié, soy content de ne
me point esloigner à ma mort, à fin que ce gage pour
le moins me demeure, de celle qui m'avoit tant promis
d'affection ? A peine eust-il finy ces [5 recto] mots, que
tournant les yeux du costé d'Astrée, il se jetta
les bras croisez dans le plus profond de la riviere. de l'eau avec tant de furie, [5 verso] que de luy
mesme il alla donner sur le sec, fort loing de
l'autre costé de la riviere, entre quelques petits
arbres, mais avec si peu de signe de vie, que chacun l'eust pris pour mort. à l'entour d'elle. Quand elle
apperceut sa compagne Phillis, ce fut bien lors
qu'elle receut un grand eslancement, et plus encor
quand elle vit Lycidas ; et quoy qu'elle ne voulut
que ceux qui estoient autour
d'elle recogneussent le principal sujet de son mal, si fust-elle contrainte de luy dire, que son frere
s'estoit noyé en luy voulant ayder. Ce Berger à ces
nouvelles fust si estonné, que sans s'arrester
d'avantage il courut sur le lieu avec tous
ces Bergers, laissant Astrée et Phillis seules, qui
peu après se mirent à les suivre, mais si tristement
que quoy qu'elles eussent beaucoup à dire, elles ne se
pouvoient parler. Ce pendant les Bergers arrivez sur le
bord, et jettant l'œil d'un costé et d'autre ne
treuverent aucune marque de ce qu'ils cherchoient,
sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouverent fort
loing son chappeau, que le courant de l'eau avoit
emporté, et qui par hazard s'estoit arresté entre
quelques arbres que la riviere avoit desracinez et
abattus. Ce furent là toutes les nouvelles qu'ils peurent
avoir de ce qu'ils cherchoient ; car pour luy il
estoit desjà bien esloigné, et en lieu où il leur
estoit impossible de le retreuver. Parce qu'avant
qu'Astrée fut revenuë de son esvanouïssement, Celadon, comme j'ay dit, poussé de l'eau, donna de l'autre
costé entre quelques arbres, où difficilement
pouvoit-il estre veu. les
espaules, couverts d'une guirlande de diverses
perles, le sein descouvert, et les
manches de la robe retroussées jusques sur le coude,
d'où sortoit un linomple deslié, qui froncé venoit
finir aupres de la main, où deux gros bracelets de
perles sembloient le tenir attaché. A leur costé pendoit le carquois remply de fléches, et portoient à la
main un arc d'ivoire ; le bas de la robe par le
devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit
paroistre leurs brodequins dorez jusques à mi-jambe.
Il sembloit que ce fut avec quelque dessein qu'elles fussent là venuës, car l'une disoit ainsi : - C'est bien
icy le lieu, voicy bien le reply de la riviere ; voyez
comme elle va impetueusement là haut outrageant le
bord de l'autre costé, qui se rompt et tourne tout
court en çà. Voyez vous ceste touffe d'arbres, c'est
sans doute celle qui nous a esté representée dans le
miroir. - Il est vray, disoit la premiere, mais il n'y
a encor' gueres d'apparence à tout le reste, et me
semble que voicy un lieu assez escarté pour trouver
ce que nous venons y chercher. La troisiesme qui
n'avoit point encore parlé : - Si y a-il bien, dit-elle,
quelque apparence à ce qu'il vous a dit, puis qu'il
vous a si bien representé ce lieu, que je ne croy point
qu'il y ait icy un arbre que vous n'ayez veu dans le
miroir.
Avec semblables mots, elles approcherent si pres de Celadon que quelques fueilles seulement le leur
cachoient. Et parce qu'ayant remarqué toute chose
particulierement, elles recogneurent que c'estoit-là
sans doute le lieu qui leur [7 recto] avoit esté monstré, elles
s'y assirent, en deliberation de voir si la fin seroit
aussi veritable que le commencement, mais elles ne
furent si tost baissées, que la
principale d'entre-elles n'apperceut Celadon, et parce
qu'elle croyoit que ce fust un Berger endormy, elle
estendit les mains de chaque costé sur ses compagnes,
puis sans dire mot, mettant le doigt sur la bouche,
leur monstra de l'autre main entre ces petits arbres,
ce qu'elle voyoit, et se leva le plus doucement qu'elle peust pour ne l'esveiller ; mais le voyant de plus
pres elle le creut mort, car il avoit encor les
jambes en l'eau, le bras droict mollement estendu par
dessus la teste, le gauche à demy tourné par derriere,
et demy engagé sous le corps, le col faisoit un ply
en avant pour la pesanteur de la teste, qui se
laissoit aller en arriere, la bouche à demy
entre-ouverte, et presque plaine de sablon, desgouttoit encore de tous costez, le visage en quelques lieux
esgratigné et soüillé, les yeux à moitié clos, et les
cheveux, qu'il portoit assez longs, si moüillez que
l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses
joües, desquelles la vive couleur estoit si effacée qu'un
mort ne l'a point d'autre sorte. Le milieu des reins
estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, et cela
faisoit paroistre le ventre plus enflé, quoy que
remply de tant d'eau il le fust assez de luy-mesme.
Ces Nymphes le voyant en cest estat en eurent pitié,
et Leonide qui avoit parlé la premiere, comme plus
pitoyable et plus officieuse, fust la premiere qui le
prist sous le corps pour le tirer à la rive. A mesme
instant l'eau qu'il avoit dedans luy, ressortoit en telle
abondance que la Nymphe le trouvant encore chaud, eust
opinion qu'on le pourroit sauver. Lors Galathée, qui
estoit la principale, se tournant à la derniere qui
la regardoit faire sans s'y ayder : - Et vous, Silvie, luy
dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous estes
si faineante. Mettez la main à l'œuvre, si ce
n'est pour soulager vostre compagne, pour la pitié
au moins de ce pauvre Berger. - Je m'amusois, dit elle,
Madame, à considerer que quoy qu'il soit bien
changé, il me semble que je le recognois. Et lors se
baissant elle le prist de l'autre costé, et le
regardant de plus pres : - Pour certain, dit elle, je ne
me trompe pas, c'est celuy que je veux dire, il merite bien que vous le secouriez ; car
outre qu'il est d'une des principales familles de ceste contrée,
encor a il tant de merites que la peine y sera bien
employée. Pendant l'eau sortoit en telle abondance que le
Berger estant fort allegé, commença à respirer, non
toutesfois qu'il ouvrit les yeux ni qu'il revint
entierement. Et par ce que Galathée eust opinion que
c'estoit cestuy-cy, dont le Druide luy avoit parlé,
elle mesme commença d'ayder à ses compagnes, disant
qu'il le falloit porter en son Palais d'Isoure, où
elles pourroient mieux le faire secourir. Et ainsi,
non point sans peine, le porterent jusques où le
petit Meril gardoit leur chariot, sur lequel montant
toutes trois, Leonide fust celle qui les guida, pour n'estre veuës avec ceste [8 recto] proye par les gardes du
Palaîs, elles allerent descendre à une porte secrette. incogneüe, il seroit supportable de ne
[8 verso] vous voir ressentir d'avantage son malheur, mais puis
que vous ne pouvez ignorer qu'il ne vous ait aymée
plus que soy-mesme, il est cruel Astrée,
croyez moy, de vous voir aussi peu esmeuë que si vous
ne le cognoissiez point. certes (repliqua le Berger) puis qu'il estoit tant à
vous, que je ne sçay, et si fay, je le sçay, qu'il
eust plustost des-obey aux grands Dieux qu'à l'affection qu'il vous portoit.
Alors la Bergere en colere luy respondit : - Laissons ce
discours, Lycidas, et croyez moy qu'il n'est point
à l'avantage de vostre pere ; mais s'il ma trompée,
et laissee avec ce desplaisir de n'avoir plustost
sceu recognoistre ses tromperies, et finesses, il s'en
est allé certes avec une belle despoüille, et de
belles marques de sa perfidie. - Vous me rendez
(repliqua Lycidas) le plus estonné du monde. Enquoy
avez vous recogneu ce que vous luy reprochez ?
- Berger, adjousta Astrée, l'histoire en seroit trop
longue et trop ennuyeuse, contentez vous, que si vous
ne le sçavez, il n'y a que vous seul qui l'ignore, et
qu'en toute ceste riviere de Lignon, il n'y a Berger
qui ne vous die que Celadon aymoit en mille lieux,
et sans aller plus loing, hyer j'ouys de mes oreilles
mesmes, les discours qu'il en tenoit à son Aminthe, car ainsi la nommoit-il, ausquels je me
fusse arestée davantage, n'eust esté que sa
honte me desplaisoit, et que pour dire le vray, j'avois
d'autres affaires ailleurs qui me pressoient davantage.
Lycidas alors comme transporté s'escria : - Je ne
demande plus la cause de la mort de mon frere, c'est
vostre jalousie, Astrée, et
jalousie fondée sur beaucoup de raison, pour estre
cause d'un si grand mal-heur. Helas Celadon, que
je voy bien reüssir à ceste heure vrayes les
propheties de tes soupçons, quand tu disois que
ceste fainte te donnoit [9 verso] tant de peine, qu'elle te cousteroit la vie ; mais encore ne cognoissois-tu pas,
de quel costé ce mal-heur te devoit advenir. Puis
s'adressant à la Bergere : - Est-il croyable, dit-il,
Astrée, que ceste maladie ait esté si grande qu'elle
vous ait fait oublier les commandemens que vous luy
avez faits si souvent ? Si seray-je bien tesmoin de
cinq ou six fois pour le moins qu'il se mit à genoux
devant vous, pour vous supplier de les revoquer ;
vous souvient-il point que quand il revint d'Italie,
ce fut une de vos premieres ordonnances, et que dedans
ce rocher, où depuis si souvent je vous vis ensemble,
il vous requist de luy ordonner de mourir, plutost
que de feindre d'aymer avecque vous ? Mon astre,
vous dit-il (je me ressouviendray toute ma vie des
mesmes paroles) ce n'est point pour refuser, mais pour
ne pouvoir observer ce commandement, que je me jette à vos pieds, et vous supplie que pour tirer preuve de
ce que vous pouvez sur moy, vous me commandiez la mort, de
mourir, et non point de servir comme que ce soit
autre qu'Astrée. Et vous luy respondites : - Mon fils,
je veux ceste preuve de vostre amitié, et non point
vostre mort qui ne peut estre sans la mienne ; car
outre que je sçay que celle cy vous est la plus
difficile, encore nous rapportera-elle une
commodité que nous devons principalement rechercher,
qui est de clorre et les yeux et la bouche aux plus
curieux et aux plus médisans. S'il vous repliqua
plusieurs fois, et s'il en fit tous les refus que
l'obeïssance (à quoy son [10 recto] affection l'obligeoit envers
vous) luy pouvoit permettre, je m'en remets à
vous-mesme, si vous voulez vous en ressouvenir ; tant
y a que je ne croy point que vous ayez jamais esté desobeïe de luy,
que pour ce seul sujet. Et à la verité ce luy estoit
une contrainte si grande, que toutes les fois qu'il
revenoit du lieu, où il estoit contraint de feindre, il
falloit qu'il se mit sur un lict, comme revenant de
faire un tres-grand effort. Et alors il s'arresta pour quelque temps, et puis il
reprit ainsi. - Or sus, Astrée, mon frere est mort : s'en est fait, quoy que vous en croyez, ou mécroyez,
ne luy peut rapporter bien ny mal, de sorte que vous
ne devez plus penser que je vous en parle en sa
consideration, mais pour la seule verité. Toutefois
ayez-en telle croyance qu'il vous plaira, si vous
jureray-je qu'il n'y a point deux jours que je le
treuvay gravant des vers sur l'escorce de ces arbres,
qui sont par delà la grande prairie, à main gauche du bié,
et m'asseure que si vous y daignez tourner les yeux
vous remarquerez que c'est luy qui les y a couppez ;
car vous recognoissez trop bien ses caracteres, si ce
n'est qu'oublieuse de luy, et de ses services passez,
vous ayez de mesme perdu la memoire de tout ce qui le
touche. Mais je m'asseure que les Dieux ne le
permettront pour sa satisfaction, et pour vostre
punition. Les vers sont tels. Je pourray bien dessus moy-mesme, Et d'en adorer l'œil vainqueur, Il peut y avoir sept ou huict jours, qu'ayant esté
contraint de demeurer quelque temps sur les
rives de Loire, pour responce il m'escrivit une
lettre que je veux que vous voyez, et si en la lisant
vous ne cognoissez son innocence, je veux croire
qu'avec vostre bonne volonté vous avez perdu pour luy
tout espece de jugement. Et lors la prenant en sa
poche, et la luy monstrant, leut qu'elle estoit telle. RESPONCE DE CELADON Ne t'enquiers plus de ce que je fais, mais sçache que
je continue tousjours en ma peine ordinaire. Aymer, et
ne l'oser faire paroistre, n'aymer point, et jurer le
contraire, cher frere, c'est tout l'exercice, ou
plustost le supplice de ton Celadon. On dit que deux
contraires ne peuvent en mesme temps estre en mesme
lieu, toutesfois la vraye [11 recto] et la fainte amitié, sont
d'ordinaire en mes actions, mais ne t'en estonne point, car je suis contraint à l'un par la perfection,
et à l'autre par
le commandement de mon Astre. Que si ceste vie te semble estrange, ressouviens-toy, que les miracles sont les œuvres ordinaires des Dieux et que veux-tu que ma Déesse cause en moy que des miracles ? Il y avoit long temps qu'Astrée n'avoit rien respondu,
par-ce que les paroles de Lycidas la mettoient presque
hors de soy. Si est-ce que la jalousie qui
encore retenoit quelque force en son ame, luy fist
prendre ce papier, comme estant en doute que Celadon l'eust escrit. Et quoy qu'elle recogneust, que vrayement, c'estoit
de son escriture, si disputoit-elle le contraire en son ame,
suivant la coustume de plusieurs personnes, qui
veulent tousjours inutilement.
Et parce que la force qu'elle se faisoit en cela
estoit tresgrande, et qu'elle ne pouvoit la supporter
plus longuement, elle s'aprocha de Phillis, et la
pria de ne la point suivre, afin que les autres en
fissent de mesme ; et luy prenant le chappeau qu'elle
tenoit en sa main, elle partit seule et se mit à
suivre où ses pas sans eslection la
guidoient. Il n'y avoit guere Berger en la trouppe
qui ne sceust l'affection de Celadon, par-ce que leurs parents par leurs contrarietez, avoient découvert leur recherche, mais elle s'y estoit conduitte
avec tant de discretion qu'hormis Semyre, et leur plus proches, il n'en y avoit point qui sceust
la bonne volonté qu'elle luy portoit, et encore que
l'on cogneut bien que ceste perte l'affligeoit, si l'attribuoit-on plustost à un bon naturel, qu'à un
amour, (tant profite la bonne opinion que l'on a d'une personne). Ce-pendant elle continuoit son chemin, le long duquel
mille pensers, mille desplaisirs ou plustost mille desespoirs la
talonnoient de sorte pas à pas, que quelquesfois
douteuse, d'autres fois asseurée de
l'affection de Celadon, elle ne sçavoit, si elle le
devoit plaindre, ou se plaindre de luy. Si elle se
ressouvenoit de ce que Lycidas luy venoit de dire,
elle le jugeoit innocent ; que si les paroles qu'elle
luy avoit ouy tenir aupres de la Bergere Amynthe, luy
revenoient [12 recto] en la memoire, elle le condamnoit coulpable. En ce labyrinthe de diverses pensées, elle
alla longuement errante par ce bois, sans nulle
élection de chemin, et par fortune, ou par le vouloir
du Ciel, qui ne vouloit que l'innocence de
Celadon demeurast plus longuement douteuse en son
ame, ses pas la conduirent , sans y penser
le long du petit ruisseau entre les mesmes arbres où
Lycidas luy dit estre gravez les vers de Celadon. Le desir de sçavoir s'il avoit dit
vray, avoit bien assez de pouvoir en elle pour les
luy faire chercher fort curieusement, encore qu'ils
eussent esté fort cachez, mais la coupure qui estoit
encore toute fraiche les lui descouvrit assez tost.
O Dieu comme elle les recogneut pour estre de Celadon, et comme promptement elle y courut pour les
lire, mais combien vivement lui toucherent ils en l'ame.
Elle s'assit en terre, et mettant en son giron le
chappeau et la lettre de Celadon, elle demeura
quelque temps les mains jointes ensemble, et les
doigts serrez l'un dans l'autre, tenant les yeux sur
les reliques qui luy restoient de son Berger, et voyant que le
chapeau grossissoit à l'endroit où il avoit
accoustumé de mettre ses lettres, quand il vouloit les
luy donner secrettement, elle y porta curieusement la
main, et passant les doigts dessous la doubleure,
rencontra le feutre apiecé, duquel destachant la
gance, elle en tira un papier que ce jour mesme Celadon y avoit mis. Ceste finesse fut inventée
entre-eux, lors que la mal-veillance de leurs [12 verso] peres les
empeschoit de se pouvoir parler, car feignant de se
jetter par jeu ce chappeau, ils pouvoient aisément
recevoir et donner leurs lettres. Toute tremblante
elle sortit celle-cy hors de sa petite cachette, et
toute hors de soy apres l'avoir despliée elle y jetta
la veuë pour la lire, mais elle avoit tellement
esgaré les puissances de son ame, qu'elle fut contrainte de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir, en fin elle leut tels mots. ____________________________________________________________ Lettre de Celadon a la bergere Astree. Mon Astre, si la dissimulation à quoy vous me contraignez, est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aysément d'une seule parole, si c'est pour punir mon outrecuidance, vous estes juge trop doux, de m'ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c'est pour esprouver quelle puissance vous avez sur moy, pourquoy n'en recherchez vous un tesmoignage plus prompt que celui-ci, de qui la longueur vous doit estre ennuyeuse ? car je ne sçaurois penser que ce soit pour celer nostre dessein comme vous dictes, puis que ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en donra assez prompte, et desplorable cognoissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c'est assez endurer, et qu'il est desormais [13 recto] temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, ayant si longuement, et avec tant de peine, representé celuy de la personne du monde, qui luy est la plus contraire. O quels cousteaux tranchans furent ces paroles en son ame, lors qu'elles luy remirent en memoire le commandement qu'elle luy avoit fait, et la resolution
qu'ils avoient prise de cacher par ceste dissimulation
leur amitié. Mais voyez quels sont les enchantemens d'amour : elle recevoit un desplaisir extréme de la
mort de Celadon, et toutesfois elle n'estoit point
sans quelque contentement au milieu de tant d'ennuis,
cognoissant que veritablement il ne luy avait point
esté infidelle. Et dés qu'elle en fut certaine, et
que tant de preuves eurent esclaircy les nuages de sa
jalousie, toutes ces considerations se joignirent
ensemble, pour avoir plus de force à la tourmenter ;
de sorte que ne pouvant recourre à autre remede
qu'aux larmes, tant pour plaindre Celadon, que pour
pleurer sa perte propre, d'un ruisseau de pleurs, elle donna commancement à ses regrets, et puis de
cent pitoyables helas interrompant le repos de son
estomach, d'infinis sanglots le respirer de sa vie,
et d'impitoyables mains ses belles mains
mesmes, elle se ramenteut la fidelle amitié qu'elle
avoit auparavant recogneuë en ce Berger,
l'extremité de son affection, le desespoir où l'avoit
poussé si [13 verso] promptement la rigueur de sa responce. Et
puis se representant le temps heureux qu'il l'avoit
servie, les plaisirs et contentemens que sa pratique luy avoit rapportez, et quel
commencement de regret lui preparoit sa
perte, encore qu'elle trouvast ce comencement tres-grand, si ne
le jugeoit-elle égal à son imprudence, puis que le
terme de tant d'années, luy devoit assez donner d'asseurance de sa fidelité. D'autre costé Lycidas qui estoit si mal satisfait d'Astrée, qu'il n'en pouvoit presque avec patience souffrir la pensee, se leva d'aupres de Phillis pour ne dire chose contre sa compagne qui luy despleust, et partit l'estomach si enflé, les yeux si couvers de larmes, et le visage si changé, que sa Bergere le voyant en tel estat, et concedant à ce coup quelque chose à son amitié, le suivit, sans craindre ce qu'on pourroit dire d'elle. Il alloit les bras croisez sur l'estomach, la teste baissée, le chappeau enfoncé, mais l'ame encore plus plongée dans la tristesse. Et parce que la pitié de son mal obligeoit les Bergers qui l'aymoyent à participer à ses ennuis, ils l'alloient suivant et plaignant apres luy ; mais ce pitoyable office ne luy estoit qu'un rengregement de douleur. Car l'extresme ennuy a cela, que la solitude doit estre son premier appareil, parce qu'en compagnie l'ame n'ose librement pousser dehors les venins de son mal, et jusques à ce qu'elle s'en soit déchargée, elle n'est capable des remedes de la consolation. Estant en ceste peine, de fortune [14 recto] ils rencontrerent un jeune Berger couché de son long sur l'herbe, et deux Bergeres aupres de luy. L'une luy tenant la teste en son giron, et l'autre joüant d'une harpe, cependant qu'il alloit souspirant tels vers, les yeux tendus contre le Ciel, les mains jointes sur son estomach, et le visage tout couvert de larmes. ____________________________________________________________ SUR LA MORT DE CLEON. La beauté qu'à mon dam la mort a peu dissoudre, Passa comme un esclair, et brusla comme un foudre, [14 verso] Et si l'Amant peut vivre en la chose qu'il ayme, Et mes deux yeux changez en sources eternelles Lycidas et Phillis eussent bien assez eu de
curiosité pour s'enquerir de l'ennuy de ce Berger,
si le leur propre le leur eust permis ; mais voyant
qu'il avoit autant de besoin de consolation qu'eux,
ils ne voulurent au leur adjoindre le mal d'autruy,
et ainsi laissant les autres Bergers qui l'escoutoient, ils continuerent leur chemin sans estre
suivis de personne, pour le desir qu'avoient ces Bergers de sçavoir qui estoit ceste trouppe incogneuë. A peine
estoit party Lycidas qu'ils ouyrent d'assez loin une autre voix, qui sembloit de s'approcher d'eux, et la voulant escouter,
ils furent empeschez [51 recto sic 15 recto] par la Bergere qui tenoit la
teste du Berger dans son giron, avec telles plaintes :
- Et bien cruel ? et bien sans pitié ? Jusques
à quand ce courage obstiné s'endurcira-il à mes
prieres ? Jusques à quand as-tu ordonné que je sois
desdaignée pour une chose qui n'est plus ? Et que pour
une morte je sois privée de ce qui luy est inutile ?
Regarde Tircis, regarde, Idolatre des morts, et
ennemy des vivants, quelle est la perfection de mon
amitié ? et apprens quelquesfois, apprens à aymer les
personnes qui vivent, et non pas celles qui sont
mortes, lesquelles apres le dernier Adieu, il faut laisser en repos, et non par des larmes troubler leurs cendres bien-heureuses, Ah ! Que je voye plustost le ciel pleuvoir des foudres sur mon chef, que jamais je blesse ny mon serment, ny ma chere Cleon. Elle vouloit repliquer, lorsque le Berger qui alloit chantant les interrompit, pour estre desja trop pres d'eux, avec tels vers. _____________________________________________________________ Chanson de l'inconstant Si l'on me desdaigne, je laisse [16 recto] Le plus souvent ces tant discrettes On dit bien que qui ne se lasse A ces derniers vers ce Berger se trouva si proche de Tyris, qu'il peut voir les larmes dont Laonice arrousoit son sein, et
parce qu'encores qu'estrangers, ils ne laissoient de
se cognoistre, et de s'estre desja pratiquez quelque
temps par les chemins, ce Berger sçavoit bien quel estoit l'ennuy de Laonice et de Tircis, s'adressant donc d'abord à luy, il luy parla de ceste sorte : - O Berger desolé (car à cause
de sa triste vie, c'estoit le nom que chacun luy
donnoit) si j'estois comme vous, que je m'estimerois
mal-heureux ? Tircis, l'oyant parler, se releva pour
luy respondre : - Et moy, luy dit-il, Hylas, si
j'estois en vostre place, que je me dirois infortunè.
- S'il me falloit plaindre adjousta cestui-cy,
autant que vous pour toutes les maistresses [17 recto] que j'ay
perduës, j'aurois à plaindre plus longuement que je ne
sçaurois vivre. - Si vous faisiez comme moy, repliqua Tyrcis, vous n'en auriez à plaindre qu'une seule.
- Et si vous faisiez comme moy, repliqua Hylas, vous
n'en plaindriez point du tout. - C'est en quoy, dit le
desolé, craignez que je les vous
envie. Il y a plus d'un mois, que nous sommes presque
d'ordinaire ensemble ; mais marquez moy le jour,
l'heure, ou le moment, où j'ay peu voir vos yeux sans
l'agreable compagnie de vos larmes et, au contraire,
dictes avec verité le jour, l'heure, et le moment où
vous m'avez seulement ouy souspirer pour mes amours.
Tout homme qui n'aura point le goust perverty comme
vous le sens, ne trouvera-il les douceurs de ma vie
plus agreables et aymables, que les amertumes
ordinaires de la vostre ; et se tournant à la Bergere qui s'estoit plainte de
Tyrcis : - Et vous insensible Bergere, ne reprendrez vous
jamais assez de courage pour vous delivrer de la
tyrannie, où ce [18 recto] desnaturé Berger vous fait vivre ?
Voulez vous par votre patience vous rendre complice
à sa faute ? Ne cognoissez vous pas qu'il fait
gloire de vos larmes, et que vos supplications
l'eslevent à telle arrogance qu'il luy semble de vous trop obliger quand il les escoute
avec mespris ? La Bergere avec un grand, helas ! luy respondit : - Il
est fort aisé Hylas, à celuy qui est sain de
conseiller le malade, mais si tu estois en ma place,
tu cognoistrois que c'est en vain que tu me conseilles, et que la douleur me peut bien oster l'ame du
corps,
mais non pas la raison chasser de mon ame ceste trop
forte passion. Et que si cet aymé Berger use envers moy
de tyrannie, qu'il peut encores traitter avec beaucoup
plus absoluë puissance, quand il luy plaira, ne
pouvant vouloir davantage sur moy, que son authorité
ne s'estende beaucoup plus outre. Laisse donc là
tes conseils, Hylas, et cesse tes reproches, qui ne
peuvent que rengreger mon mal sans espoir
d'alegeance, car je suis tellement toute à Tyrcis,
que je n'ay pas mesme à moy ma volonté. - Comment (dit le
Berger) vostre volonté n'est pas vostre ? Et que
sert-il donc de vous aymer, et servir ? - Cela mesme
respondit Laonice, que me sert l'amitié et le
service que je rends à ce Berger. - C'est à dire,
repliqua Hylas, que je perds mon temps et ma peine,
et que vous parlant de mon affection, ce n'est
qu'esveiller en vous les paroles dont apres vous vous
servez en parlant à Tyrcis ? - Que veux-tu, Hylas, luy
dit elle en souspirant, que je te responde là dessus,
[18 verso] sinon qu'il y a long temps que je vay pleurant ce
mal-heur, mais beaucoup plus à ma consideration qu'à la tienne. - Je n'en doute point, dit Hylas, mais puis
que vous estes de ceste humeur et que je puis plus
sur moy, que vous ne pouvez sur vous, touchez la,
Bergere, dit il, luy tendant la main, ou donnez moy
congé, ou recevez-le de moy, et croyez qu'aussi bien,
si vous ne le faictes, je ne lairray pas de me
retirer, ayant trop de honte de servir une si pauvre maistresse.
Elle luy respondit assez froidement : - Ny toy, ny moy,
n'y ferons pas grand'perte, pour le moins je t'asseure
bien que celle-là ne me fera jamais oublier le
mauvais traittement que je reçois de ce Berger. - Si
vous aviez, luy respondit-il, autant de cognoissance
de ce que vous perdez en me perdant, que vous monstrez
peu de raison en la poursuitte que vous faicte, vous me
plaindriez davantage que vous ne souhaittez l'affection de
Tyrcis, mais le regret que vous aurez de moy sera bien petit, s'il n'égale celuy que j'ay pour vous, et lors il chanta tels vers en s'en allant. _____________________________________________________________
Puis qu'il faut arracher la profonde racine, Si ce Berger fust venu en ce pays, en une saison moins fascheuse, il y eust trouvé sans doute plus d'amis, mais l'ennuy de Celadon, dont la perte estoit encore si nouvelle, rendoit si tristes tous ceux de ce rivage, qu'ils ne se pouvoient arrester à telles gaillardises, c'est pourquoy ils le laisserent aller, sans avoir la curiosité de luy demander ny à Tircis aussi, quel estoit le sujet qui les conduisoit ; et quelques-uns retournerent en leurs cabanes, et quelques autres continuant de chercher Celadon, passerent qui de-çà, qui de-là la riviere,
sans laisser jusques à Loire ny arbre, ny buisson,
dont il ne descouvrissent les cachettes. Toutesfois
ce fut en vain, car ils ne sceurent jamais en trouver
d'autres nouvelles. Seulement Silvandre rencontra Polemas tout seul, non point trop loin du lieu, où peu
auparavant Galathée, et les autres Nymphes avoient
pris Celadon ; et parce qu'il commandoit à toute la
contrée, sous l'authorité de la Nymphe Amasis, le
Berger, qui l'avoit plusieurs fois veu à Marsilly,
luy rendit en le salüant tout l'honneur qu'il sçeut, et dautant [19 verso] qu'il s'enquit de ce qu'il
alloit cherchant le long du rivage, il luy dit la
perte de Celadon, dequoy Polemas fut marry, ayant
tousjours aymé ceux de sa famille. jamais eu pouvoir d'aymer qu'elle seule ;
elle le sçait, la cruelle qu'elle est, car les
preuves qu'il luy en a renduës, ne laissent rien en
doute ; le temps a esté vaincu, les difficultez, voire
les impossibilitez, desdaignees, les absences
surmontees, les courroux paternels mesprisez, ses
rigueurs, ses cruautez, et ses desdains mesmes supportez,
par une si grande longueur de temps, que je ne sçay
autre qui l'eust peu faire que Celadon. Et, avec
tout cela, ne voyla pas ceste vollage, [20 recto] qui comme je
croy, ayant ingratement changé de volonté, s'ennuyoit
de voir plus longuement vivre, celuy qu'autresfois elle
n'avoit peu faire mourir par ses rigueurs, et qu'à
ceste heure, elle sçavoit avoir si indignement offensé. Ne la voyla pas dis-je, ceste vollage, se feindre des nouveaux pretextes de haine, et de jalousie, luy
commander un eternel exil, et le desesperer jusques à
la recherche de la mort. - Mon Dieu, (dit Phillis toute estonnée) que me dictes vous Lycidas ?
Est-il possible qu'Astrée ait fait une telle faute ?
- Il est vrayement tres-certain, respondit le
Berger, elle m'en a dit une partie, et le reste je
l'ay aysément jugé par ses discours, mais bien qu'elle
triomphe de la vie de mon frere, et que sa perfidie,
et ingratitude luy desguise ceste faute, comme elle
aymera le mieux, si vous fay-je serment que jamais
Amant n'eut tant d'affection, ny de fidelité, que luy,
non point que je vueille qu'elle le sçache, si ce
n'est que cela luy rapporte par la recognoissance qu'il
luy pourroit donner de son erreur, quelque extreme desplaisir, car d'ores, en là, je luy suis autant mortel ennemy, que mon frere luy a esté fidele serviteur, et elle indigne d'en estre aymée. Ainsi alloient discourant Lycidas et Phillis, luy infiniment faché de la mort de son frere, et infiniment offensé contre Astrée ; et elle marrie de Celadon, faschée de l'ennuy de Lycidas, et estonnee de la jalousie de sa compagne ; toutesfois voyant que la playe en estoit encor trop sensible, elle ne voulut y joindre les extremes [20 verso] remedes, mais seulement quelques legers preparatifs, pour adoucir, et non point pour resoudre, car en toute façon elle ne vouloit pas que la perte de Celadon luy coustast Lycidas, et elle consideroit bien que si la hayne continuoit entre luy, et Astrée, il falloit qu'elle rompit avec l'un des deux ; et toutesfois l'Amour ne vouloit point ceder à l'amitié, ny l'amitié à l'Amour, et si l'un ne vouloit consentir à la mort de l'autre. D'autre costé Astrée remplie de tant d'occasions d'ennuis comme je vous ay dit, lascha si bien la bonde à ses pleurs et s'assouppit tellement en sa douleur, que pour n'avoir assez de larmes pour laver son erreur, ny assez de paroles pour declarer son regret, ses yeux et sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement qu'en telles pensées du tout abatuë elle s'endormit.
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