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L'Astrée de 1607
Livre 10P. 369 dans l'édition de Vaganay [ 306 recto ] 21 ac [407 recto sic 307 recto] LE LIVRE D'ASTRÉE.
Avec ces discours, le Druide, et la Nymphe tromperent
une partie du chemin, ayant esté et
l'un et l'autre si attentif, que presque sans y
penser, ils se trouverent aupres du Palais
d'Isoure. Mais Adamas qui vouloit en toute façon
remedier à ceste vie, ne pouvant luy en dire tout ce qu'il en avoit sur le cœur, faignit de desirer beaucoup de pouvoir servir Galathée. -Et si elle s'enquiert de vous, luy dit-il, comment j'ay receu le discours que vous m'en avez fait, gardez vous bien de dire, que j'aye rien trouvé mauvais, car il y faut pourvoir d'une autre façon, comme vous verrez que je feray, quand j'auray bien recognu toutes choses. Mais vous cependant. ma niece, pour la fin ressouvenezvous
de vostre devoir, et que ces amourachements sont honteux, et pour ceux qui en sont atteints, et pour ceux [407 verso sic 307 verso] qui les favorisent. Apres ils entrerent dans le Palais, à l'entrée duquel ils trouverent Sylvie qui les conduit où estoit Galathée : pour lors, elle se promenoit dans le plus proche jardin, cependant que Celadon reposoit : soudain qu'elle les apperceut, elle s'en vint à eux, et le Druide d'un genoüil en terre, la salüa en luy baisant la robbe, et de mesme Leonide, mais les relevant elle les embrassa tous deux, remerciant Adamas de la peine qu'il avoit prise de venir, et luy offrant de s'en revencher en toutes les occasions qu'il luy plairoit : - Madame, dit-il, tous mes services ne sçauroient meriter la moindre de ces belles paroles, je ne regrette seulement que ce qui se presente ne soit une preuve plus grande de mon affection, afin qu'en quelque sorte vous puissiez cognoistre, que si je suis vieilly sans vous avoir fait service, ce n'a pas esté faute de volonté, mais de n'avoir pas eu l'heur d'estre employé. - Adamas, respondit la Nymphe, les services que vous avez rendu à Amasis, je les tiens pour miens, et ceux que j'ay receuz de vostre niece, je les reçois comme de vous, par ainsi vous ne pouvez pas dire qu'en la personne de ma mere vous ne m'ayez beaucoup servie, et qu'en celle de vostre niece, vous n'ayez bien souvent esté employé. Quelquefois si je puis, je recognoistray ces services tous ensemble, mais en ce qui se presente à ceste heure, ressouvenez vous, que puis qu'il n'y a rien de plus douloureux que les blessures qui sont aux
parties plus sensibles, [408 recto sic 308 recto] que ayant l'esprit blessé vous
ne sçauriez jamais trouver occasion de me servir qui
me fust plus agreable que celle-cy. Nous en
parlerons à loisir, cependant allez vous reposer,
et Sylvie vous conduira en vostre chambre, et Leonide me racontera quel a esté son voyage.
Ainsi s'en alla le Druide : Et Galathée caressant Leonide plus que de coustume,
luy demanda des nouvelles de son voyage, à quoy
elle satisfit : - Mais, continua-elle, Madame, je
loüe Dieu, que je vous retrouve plus joyeuse que je
ne vous ay pas laissée. - Ma mie, luy dit la Nymphe,
la guerison toute evidente de Celadon m'a rapporté
ce bien, car il faut que vous sçachiez que vous ne
fustes pas à une lieuë d'icy qu'il se resveilla sans
fievre, et depuis est allé amandant de sorte, que luy
mesme espere de se pouvoir lever dans deux ou trois
jours. - Voila, respondit Leonide, les meilleures
nouvelles qu'à mon retour j'eusse pû desirer, que si
je les eusse sceuës à bonne heure, je n'eusse pas conduit
ceans Adamas. - Mais à propos, dit Galathée, que
dit-il de cet accident, car je m'assure que vous luy
avez tout declaré. - Vous me pardorrez, Madame,
dit Leonide, je ne luy ay dit, que ce que j'ay pensé
ne luy pouvoir estre caché, lors qu'il seroit icy, il
ne sçait que l'amitié que vous portez à Celadon, que je luy
ay dit estre procedée de pitié, il cognoist fort bien
ce Berger, et tous ceux de sa famille, et s'assure de
luy pouvoir persuader tout ce qu'il luy plaira, et
je croy, quant [408 verso sic 308 verso] à moy, si vous l'y employez qu'il vous
servira, mais il faudroit luy parler ouvertement. - Mon Dieu, dit la Nymphe, est-il possible ? je suis certaine que s'il l'entreprend, cet affaire ne peut reüssir qu'à mon contentement, car sa prudence est si grande, et son jugement aussi, qu'il ne peut que venir à bout de tout ce qu'il commencera. - Madame, dit Leonide, je ne vous parle point sans fondement, vous verrez si vous vous servez de luy ce qui en sera. Voyla la Nymphe la plus contente du monde, se figurant des ja au comble de ses desirs. Mais cependant qu'elles discouroient ainsi, Silvie et Adamas s'entretenoient de ce mesme affaire, car la Nymphe qui avoit beaucoup de familiarité avec le Druide, luy en parla dés l'abort tout ouvertement : luy qui estoit fort advisé, pour sçavoir si sa niece luy avoit dit la verité, la pria de luy raconter tout ce qu'elle en sçavoit. Sylvie qui vouloit en toute sorte rompre ceste pratique, le fit sans dissimulation, et le plus briefvement qu'il luy fut possible, de ceste sorte. [ 308 recto ] 21 ac [409 recto sic 309 recto] _____________________________________________________________
Scachez que pour mieux vous faire entendre tout ce que
vous me demandez, je suis contrainte de toucher des
particularitez d'autre que de Galathée, et je le
feray d'autant plus volontiers, qu'il est mesme à
propos que pour y pourvoir à l'advenir, elles ne
vous soient point cachées : C'est de Leonide dont je
parle, de qui le destin semble l'avoir en ses desseins embroüillée d'ordinaire en ceux de Galathée : Ce que je vous
en dis, n'est pas pour la blasmer, ou pour le publier : car le vous disant, je ne le croy moins secret, que si
vous ne l'aviez pas sceu : Il faut donc que vous
sçachiez, qu'il y a fort long temps que la beauté et
les merites de Leonide luy acquirent, avec une longue pratique, l'affection de Polemas, et parce que les
merites de ce Chevalier ne sont point si petits, qu'ils
ne puissent se faire recevoir en une ame bien née ; elle ne se
contenta pas d'estre , mais voulut aussi aimer,
toutefois elle s'y conduit avec tant de discretion,
que Polemas mesme fut longuement sans en rien
sçavoir : Je sçay que vous avez aimé, et que vous
sçavez mieux que moy, combien malaisément se peut
cacher Amour : Tant y a qu'en fin le [409 verso sic 309 verso] voile estant
hors du visage de ceste prattique, et l'un et l'autre se cognut, et Amant, et aimé, toutefois ceste amitié estoit si honneste, qu'elle ne leur avoit permis de se l'oser declarer. Il advint qu'au retour du sacrifice, où Amasis nous commanda toutes d'assister, parce que c'estoit un jour qu'elle avoit fort en honneur, pour estre celuy de son mariage avec Pymander, que revenant l'apares-disné dans les jardins de Montbrison, pour passer plus joyeusement ceste heureuse journée, elle et moy, pour nous garantir du Soleil, nous assismes sous quelques arbres, qui faisoient un agreable ombrage. A peine y estions nous bien assises, que Polemas se vint mettre parmy nous, faignant que ç'avoit esté par hazard qu'il nous eust rencontrées, quoy que j'eusse bien pris garde qu'il y avoit long temps qu'il nous accompagnoit de l'œil. Et parce que nous demeurions sans dire mot, et qu'il avoit la voix fort bonne, je luy dis, qu'il nous obligeroit fort s'il vouloit chanter. - Je le feray, dit-il, si ceste belle, monstrant Leonide, le me commande. - Un tel commandement, dit-elle, seroit une indiscretion, mais j'y employeray bien ma priere, et mesmes si vous avez quelque chose de nouveau. - Je le veux, respondit Polemas, et de plus vous assureray, que ce que vous orrez, n'a esté fait que durant le sacrifice, cependant que vous estiez en oraison. - Et quoy, luy dis-je, ma compagne est donc le sujet de ceste chanson ? - Ouy certes, me respondit-il, et j'en suis tesmoing, [410 recto sic 310 recto] et lors il commença de ceste sorte. _____________________________________________________________ D'UNE DAME EN Dans le Temple sacré, les grands Dieux adoroit [410 verso sic 310 verso] Aye pitié de moy : qui la pitié desire, Sois pere, disoit-elle, et non juge en courroux : [411 recto sic 311 recto] Est-ce ainsi, dis-je alors que l'on crie mercy, Amoncelant sans fin l'outrage sur l'outrage ?
Nous estions toutes demeurées fort attentifves, et
peut-estre eussions sceu quelque chose davantage,
n'eust esté que Leonide, craignant que Polemas ne
declarast ce qu'elle nous vouloit cacher, soudain qu'il eut parachevé prit la parole. - Je gage, dit-elle,
que je devineray pour qui elle a esté faite, et lors s'approchant à l'aureille, fit semblant de
la luy nommer, mais en effet elle luy dit qu'il prist garde à ce qu'il diroit devant moy. Luy comme discret, se retirant, luy respondit : - Vous n'avez
pas deviné, je vous jure que ce n'est pas pour celle
que vous m'avez ditte. Je m'apperçeus alors, qu'elle
se cachoit de moy, qui fut cause que faignant de
cueillir quelques fleurs, je m'ostay d'aupres d'eux,
et m'en allay d'un autre costé : non toutefois sans
avoir l'œil à leurs actions.
Or depuis Polemas mesme m'a raconté le tout, mais
ç'a esté apres que son affection a esté passée, car
tant qu'elle a continué, il n'a pas esté en mon
pouvoir de le luy faire advoüer.
Eux doncques estant demeurez seuls, reprindrent les
brisées qu'ils avoient laissées, et elle fut la
premiere qui luy parla : - Et quoy Polemas, dit-elle,
vous vous joüez ainsi de vos amies ? Advoüez la
verité, pour qui sont ces vers ? - Belle Nymphe,
dit-il, en vostre ame [411 verso sic 311 verso] vous sçavez aussi bien pour
qui ils sont que moy. - Et comment ? dit-elle, me
croyez-vous quelque devineuse ? - Ouy certes,
respondit Polemas, et de celles qui n'obeïssent pas
au Dieu qui parle par leur bouche, mais qui se font
obeïr à luy. - Comment entendez-vous cet enigme ?
dit la Nymphe. - J'entends, repliqua-il, qu'Amour parle par vostre bouche, autrement vos paroles ne
seroient pas si pleines de feux et d'Amours, qu'elles
pussent allumer en tous ceux qui les oyent des brasiers
si ardants, et toutefois vous ne luy obeïssez point : encor qu'il commande que qui aime playes que je porte
au cœur, non point comme vous dittes en me plaignant,
mais tant s'en faut en faisant ma gloire d'avoir un
si digne
blesseur : Par ainsi jugez
que si Amour vouloit entrer en raison avec moy, je
luy aurois plutost satisfait qu'à vous, car il en ressentiroit les mesmes blessures, et vous ne pouvez,
dautant qu'un feu ne se peut brusler soy mesme. Si ne devez-vous pas encor qu'insensible à vos
coups, l'estre à nos larmes, et où
les larmes du merite ne peuvent resister, que celles de
la pitié, pour le moins, ne rebouchent le tranchant de vos
rigueurs, afin que comme l'on vous adore belle, on vous puisse loüer humaine.
Leonide aimoit ce Chevalier, et toutefois ne vouloit
pas qu'il le sceust encores ; de luy en oster tout espoir, elle craignoit de se l'oster à soy-mesme : Si bien qu'apres avoir pensé quelque temps, elle luy
respondit : - Si vostre amitié est telle que vous la dittes, le temps
m'en donnera plus de cognoissance que ces paroles
trop bien dittes pour proceder d'affection, car à ce que j'ay ouy dire : voulut [412 verso sic 312 verso] baiser la main de ceste grace, mais elle toute surprise, parce que Galathée la regardoit :
- Chevalier, luy dit-elle, soyez discret, chacun a
l'œil sur nous, si vous traittez de ceste sorte
vous me perdrez. Et à ce mot elle se leva, et vint
entre nous qui allions cueillant des fleurs.
Voila la premiere ouverture qu'ils se firent de leurs
volontez, qui donna occasion à Galathée de s'en
mesler : Car elle s'estoit apperceuë de ce qui c'estoit
passé au jardin, et elle qui dés longtemps avoit fait dessein
d'acquerir Polemas, voulut le soir sçavoir ce qui
s'estoit passé entre Leonide et luy, parce qu'elle
s'est tousjours renduë fort familiere à vostre niepce,
et qu'elle a tousjours monstré de la particulariser en ses
secrets, la Nymphe n'osa luy nier entierement la
verité de ceste recherche, il est vray qu'elle luy
teut ce qui estoit de sa volonté propre, et sur ce
discours Galathée voulut sçavoir les paroles
particulieres qu'ils s'estoient tenuës, en quoy vostre niepce en partie satisfit, et en partie dissimula. Si est-ce que elle en dit assez pour accroistre de telle
sorte le dessein de Galathée, que depuis ce jour
elle resolut d'en estre aimée, et entreprit ceste
œuvre avec tels artifices, qu'il estoit impossible
qu'il advint autrement. Pour le commencement, elle deffendit à
Leonide de continuer plus outre ceste affection, et
qu'elle en tranchast toutes les racines, parce qu'elle sçavoit bien que Polemas avoit autre
dessein, et que cela ne luy serviroit qu'à se faire
mocquer. Outre que si Amasis venoit à le sçavoir
elle en seroit offensée.
Leonide, qui n'a pas plus de malice qu'un
enfant, receut les paroles de la Nymphe, comme de sa
maistresse, sans penetrer au dessein qui les luy
faisoit dire, et ainsi demeura quelques jours si retirée de Polemas, qu'il ne sçavoit à quoy il en estoit,
et cela le celle-cy l'attiroit à la sienne, et cela continua si longuement et si
ouvertement, que Polemas commença de tourner les
yeux à elle, et peu apres le cœur les
suivit, car se voyant favoriser d'une plus grande
que celle qui le mesprisoit, il se blasmoit de le
souffrir sans ressentiment, et de n'embrasser la
fortune, qui toute riante le venoit rencontrer.
Mais, ô sage Adamas, voyez quelle gratieuse rencontre a esté celle cy, et comme il a pleu à
l'Amour de ce joüer de ces cœurs : Il y avoit quelque
temps, que par l'ordonnance de Clidaman, Agis se
rencontra serviteur de vostre niece, et cela comme vous
sçavez, par l'élection de la fortune. Or quoy que
ce jeune Chevalier ne se fust point donné à Leonide de sa deliberation, si consentit-il au don, et
l'appreuva par les services que depuis il luy rendit,
et qu'elle ne desagrea point à ce qu'elle
monstroit en ses actions. Mais quand Polemas entreprit de la servir, Agis qui comme avaricieux avoit toujours les yeux sur son tresor, prit garde à
l'Amour naissante de ce nouvel Amant, et quelquefois
s'en plaignit à elle, mais la froideur de ses
responses au lieu d'estaindre ses jalousies
seulement, amortissoit peu à peu ses Amours, car
considerant combien il y avoit peu d'assurance en
son ame, il tascha de prendre une meilleure resolution, qu'il n'avoit pas fait par le passé, et ainsi pour
ne voir un autre triompher de luy, il esleut
plutost de s'esloigner. [414 recto sic 314 recto] Recepte, à ce que j'ay ouy
dire, la meilleure qu'une ame attainte de ce mal
puisse faire pour cause de son mal, n'a pas esté le
possesseur de son bien, car soit par ses artifices, ou
par la volonté des Dieux, qu'un certain devot Druide
luy a declarée depuis quelque temps en ça, Lindamor n'est plus aimé, et semble qu'Amour ait pris dessein
de ne laisser jamais en repos l'estomac de Galathée :
la memoire de l'un n'estant si tost effacée en son
ame, qu'une autre n'y prenne place,
et nous voicy à ceste heure reduit à l'Amour d'un
Berger, qui comme Berger peut en sa qualité meriter
beaucoup, mais non point en celle de serviteur de Galathée, et
toutefois elle en est si passionnée, que si son mal
eust continué, je ne sçay quelle elle fust devenuë :
pouvant dire n'avoir jamais veu une telle curiosité,
ny un si grand soing que celuy qu'elle a eu en son mal.
Mais ce n'est pas tout, il faut qu'en ce que je vay
vous dire, ô sage Adamas, vostre prudence fasse
paroistre un de ses traits. Vostre
niece est tant esprise de Celadon, que je ne sçay
si Galathée l'est davantage : là dessus la jalousie
s'est meslée entre-elles, et quoy que j'aye tasché
d'excuser, et de rabattre ces coups le plus qu'il m'a
esté possible, si est-ce que je le desespere à
l'advenir : C'est pourquoy je loüe Dieu de vostre
venuë, car sans mentir je ne sçavois plus comme m'y
conduire sans vous : vous m'excuserez bien si je vous
parle ainsi franchement de ce qui vous touche, l'amitié
que je vous porte à tous deux m'y contraint. Ainsi paracheva Silvie son discours avec tant de
demonstration de trouver ceste vie mauvaise,
qu'Adamas l'en estima beaucoup : et pour donner
commencement, non point à la guerison du Berger,
mais à celle des Nymphes, car c'estoit le mal le plus
grand, Adamas luy dit ce qui luy sembloit plus à propos.
- Quant à moy, dit-elle, je voudrois commencer à leur oster la cause de leur mal, qui est ce Berger,
mais il le faut faire avec artifice : puis que
Galathée ne veut point qu'il s'en aille. - Vous
avez raison, respondit le Druide, mais en attendant que nous le puissions faire, il faut bien garder qu'il
ne devienne amoureux d' nulle sorte de vertu qui se soit pû
exempter de l'Amour : La chasteté mesme ne l'a sceu
faire, tesmoin Endimion. - Voy, dit incontinant
Silvie, pourquoy, ô sage Adamas, m'allez-vous
presageant un si grand desastre ? - C'est afin,
dit-il, que vous vous armiez contre les forces de ce Dieu, de peur que vous laisant endormir de l'opinion de cet impossible,
vous ne soyez surprise avant que de le sçavoir, car j'ay ouy dire que Celadon est si beau,
si discret et si accomply, qu'il ne luy deffaut nulle
des perfections qui font aimer, si cela est, loüant sa sagesse, sa prudence et sa
bonté : surquoy Celadon s'enquit si ce n'estoit pas
cestuy-cy qui estoit fils du grand Pelion, duquel il
avoit ouy dire tant de merveilles. - C'est luy-mesme,
respondit Galathée, qui est venu expres pour votre
mal. - O Madame, respondit le Berger, qu'il seroit
bon medecin s'il le pouvoit guerir, mais j'ay
opinion que quand il le cognoistra, il desespera plutost de mon salut, qu'il n'osera pas en entreprendre
la cure.
Galathée croyoit qu'il parlast du mal du corps. - Mais,
dit-elle, est-il possible que vous croyez d'estre encor
malade ? Je m'assure que si vous voulez vous y ayder,
qu'en deux jours vous sortirez du lict. - Peut-estre,
Madame, respondit le soir que toutes
les Nymphes estoient retirées, il prit garde quand
Meril n'y estoit point, et ayant fermé les portes, il
luy parla de ceste sorte. - Je croy Celadon, que
vostre estonnement n'a pas esté petit, de vous voir
tout à coup eslevé à une si bonne fortune que celle
que vous possedez, car je m'assure qu'elle est du
tout outre vostre esperance, puis qu'estant nay ce
que vous estes, c'est à dire Berger, et nourry entre les vilages, vous vous voyez maintenant
chery des Nymphes, caressé et servy, je ne diray pas
des Dames, qui ont accoustumé d'estre commandées : mais de celle qui commande absolument sur toute
ceste contrée. Fortune à la verité que les plus
grands ont desirée, mais que personne encore n'a pû attaindre que vous. Dont vous devez loüer les Dieux,
et leur en rendre grace, afin qu'ils la vous
continuent.
Adamas luy parloit ainsi, pour le convier à luy dire
la verité de son affection, luy semblant que par ce
moyen, monstrant de l'approuver, il le feroit
beaucoup mieux descouvrir. A quoy le Berger respondit
avec un grand souspir : - Mon pere, si celle-cy est une
bonne fortune, il faut donc que j'aye le goust
dépravé, car je ne ressentis de ma vie de plus
fascheux abcsinthes que ceste Fortune que
vous nommez bonne, m'a fait gouster depuis que je suis
en l'estat où vous me voyez. - Et comment, adjousta
le Druide, pour mieux couvrir sa finesse, est-il
possible que vous ayez si peu de cognoissance de vostre bien, que vous ne voyez à quelle grandeur ce rencontre vous esleve ? - Helas ! respondit Celadon,
c'est ce qui me menace d'une plus haute cheutte. - Quoy,
vous craignez, luy dit Adamas, que ce bon heur ne
vous dure pas ? - Je crains dit le Berger, qu'il
dure plus que je ne le desire : mais pourquoy est-ce
que nos brebis s'estonnent, et meurent quand elles
sont longuement dans une grande eau, et que les
poissons s'y plaisent, et nourrissent ? - Parce,
respondit le Druide, que c'est contre leur naturel.
- Et croyez vous, mon pere, luy repliqua-il, qu'il
le soit moins contre celuy d'un Berger, de vivre
parmy tant de Dames ? je suis nay Berger, et dans
les vilages, et rien qui ne soit de ma condition
ne me peut plaire. - Mais est-il possible, adjousta
le Druide, que l'ambition qui semble estre née avec
l'homme, ne vous puisse point sortir de vos
bois, ou que la beauté dont les attraits sont si
forts pour un jeune cœur, ne puisse vous divertir
de vostre premier dessein ? - L'ambition que chacun doit avoir,
respondit le Berger, est de bien faire ce qu'il
doit faire, et en cela estre le premier entre
ceux de sa condition, et la beauté que nous devons
regarder, et qui nous doit attirer, c'est celle-là
que nous pouvons aimer, mais non pas celle que nous
devons reverer, et ne voir qu'avec les yeux du
respect. - Pourquoy, dit le Druide, vous figurez vous
qu'il y ait quelque grandeur entre les hommes, où
le merite, et la vertu ne puissent arriver ? - Parce,
respondit-il, que je sçay que toutes choses doivent
se contenir dans les termes où la nature les a
mises, et que comme il n'y a pas apparance qu'un
rubis pour beau, et parfait qu'il soit, puisse
devenir un Diamant, que celuy aussi qui espere de
s'eslever plus haut, ou pour mieux dire de changer
de nature, et se rendre autre chose que ce qu'il
estoit, pert en vain, et le temps et la peine.
Alors le Druide, estonné des considerations de ce
Berger, et bien aise de le voir tant esloigné des
desseins de Galathée, reprit la parole de ceste
sorte. - Or mon enfant, je loüe les Dieux de trouver en vous tant de sagesse, et vous assure
que tant que vous vous conduirez ainsi, vous
dorrez occasion au ciel de vous continuer toute
sorte de felicité. Plusieurs emportez de leur vanité
sont sortis d'eux mesmes sur des esperances encores
plus vaines que celles que je vous ay proposées : Mais
que leur en est-il advenu ? Rien, sinon apres une
longue et incroyable peine, avoïr un tres-grand repentir
de s'y estre si long temps abusez. Vous devez remercier
le ciel, qui vous a donné ceste cognoissance avant que
vous ayez occasion d'avoir leur repentir, et faut que
vous le requeriez qu'il la vous conserve, afin que
vous puissiez continuer en la tranquilité, et en la
douce vie où vous avez vescu jusques icy. Mais puis
que vous n'avez point dessein à ces grandeurs ny à ces
beautez, qu'est-ce donc, ô Celadon, qui vous peut
arrester parmy elles ? - Helas, respondit le Berger,
c'est la seule volonté de Galathée, qui me retient
presque [418 recto sic 318 recto] comme prisonnier. Il est bien vray que si mon
mal me l'eust permis, j'eusse essaié en toute façon
de m'eschapper, quoy que j'en recognoisse l'entreprise
bien difficile, si je ne suis aydé de quelqu'un. Car Galathée me tient de si
court, et les Nymphes quand elle n'y est pas, et le
petit Meril quand les Nymphes n'y peuvent demeurer, que
je ne sçaurois tourner le pied, que je ne les aye à
mes costez. Et lors que j'en ay voulu parler à
Galathée, elle s'est mise aux reproches contre moy,
avec tant de colere, qu'il faut advoüer que je n'ay osé luy en parler depuis : mais ce sejour m'a de sorte
esté ennuyeux que je l'accuse principalement de ma
maladie. Que si vous avez jamais eu compassion d'une
personne affligée, mon pere, je vous adjure par les
grands Dieux que vous servez si dignement, par vostre
bonté naturelle, et par la memoire honorable de ce
grand Pelion vostre pere, de prendre pitié de ma vie,
et joindre vostre prudence à mon desir, afin de me
sortir de ceste fascheuse prison : car telle puis-je
dire la demeure que je faits en ce lieu.
Adamas tres-aise d'ouïr l'affection dont il le
supplioit, l'embrassa, et le baisa au front, et puis
luy dit : - Ouy mon enfant, soyez assuré que je feray
ce que vous me demandez, et qu'aussi tost que vostre
mal le vous permettra, je vous redorray vostre liberté, continuez seulement en ce dessein, et vous guerissez.
Et apres plusieurs autres discours, il le laissa, mais
avec tant de contentement, que [418 verso sic 318 verso] si Adamas le luy
eust permis, il se fust levé à l'heure mesme.
ce qu'elle
luy [419 recto sic 319 recto] disoit, tant s'en faut le mit en risée, et seulement luy dit : - Leonide, allez vous coucher, peut-estre
vous leverez vous demain plus fine, et alors vous sçaurez mieux desguiser vos artifices, et à ce mot se tourna de l'autre costé en sousriant : ce qui
offensa de sorte Leonide, qu'elle resolut à quel prix que ce fust, de mettre Celadon en liberté.
Et en ce dessein, le soir mesme vint trouver
son oncle, auquel elle tint tel langage. - Puis que
vous voyez, mon pere, que Celadon se porte si bien,
que voulez vous qu'il fasse icy plus longuement,
je ne vous ay point caché ce qui est de la volonté
de Galathée. Jugez quel mal il en peut advenir.
J'ay voulu destromper la Nymphe de ce que cet
imposteur de Climanthe luy a persuadé, mais elle est
tant acquise à Celadon, que tout ce qui l'en veut
retirer luy est ennemy declaré, de sorte que pour
le plus seur il me semble qu'il seroit à propos de
faire sortir ce Berger de ceans, ce qui ne se peut
sans vous, car la Nymphe à l'œil sur moy de telle sorte, que je ne puis tourner un pied qu'elle n'y
prenne garde, et qu'elle ne me soupçonne.
Adamas demeura un peu estonné d'oüir sa niece
parler ainsi, et eut opinion qu'elle eust peur qu'il
se fust apperceu de la bonne volonté qu'elle portoit
au Berger, et qu'elle voulust le prevenir.
Toutefois jugeant que pour couper les racines de
ces Amours, le meilleur moyen estoit d'en esloigner
Celadon, il dit à sa niece, pour mieux descouvrir
son artifice, qu'il desiroit ce qu'elle disoit sur
toute chose, mais qu'il n'en sçavoit trouver le
moyen. - Le moyen, dit-elle, est le plus aisé du
monde : ayez seulement un habit de Nymphe, et l'en
faittes vestir, il est jeune et n'a encor point de
barbe, par ceste ruze, il pourra sortir sans estre
cognu, et sans qu'on sçache qui luy a aidé, et
ainsi Galathée ne sçaura à qui s'en prendre.
Adamas trouva ceste invention bonne, et pour
l'executer plutost, resolut à l'heure mesme, que
le matin il iroit querir un habit,
sous pretexte de chercher des remedes pour guerir
du tout le Berger, faisant entendre à Galathée,
qu'encore que le Berger fust hors de fievre, qu'il
n'estoit pas hors du danger de la recheute, et
qu'il y falloit pourvoir avec prudence, et
communiqua ce dessein à Sylvie qui l'approuva fort,
pourveu qu'il ne tardast pas beaucoup à revenir.
A peine Celadon estoit bien esveillé, que Galathée, et Leonide entrerent dans la chambre sous pretexte
de sçavoir comme il se portoit, et en mesme
temps Adamas, qui cognut bien voyant une si
grande vigilance en ces Nymphes, que tout
retardement estoit dangereux, et apres avoir demandé à Celadon de son mal quelques choses ordinaires, il s'approcha de luy, et se tournant
à la Nymphe luy dit qu'elle luy permist de
s'enquerir de quelques particularitez qu'il n'oseroit
luy demander devant elle. Galathée qui croyoit
que ce fust de sa maladie, se recula, et donna lieu
à Adamas de faire entendre au Berger son dessein, luy
promettant de revenir dans deux ou trois jours au
plus tard. Le Berger l'en conjura par toutes les plus
fortes prieres qu'il pût, cognoissant bien que sans
luy ceste prison dureroit encores longuement. Apres
l'en avoir assuré, il tira à part Galathée, et luy
dit que le Berger pour ceste heure se portoit bien,
mais comme il luy avoit des-ja dit, il estoit à
craindre qu'il ne retombast, et qu'il estoit necessaire
de prevenir le mal, qu'à ceste cause il vouloit aller
querir ce qui luy estoit necessaire, et qu'il
reviendroit aussi tost qu'il l'auroit recouvré. La
Nymphe fut tres-aise de cecy, car d'un costé elle
desiroit la guerison entiere du Berger, et de l'autre
la presence du Druide commençoit de l'importuner,
prevoyant qu'elle ne pourroit vivre si librement
avec son aimé Celadon qu'auparavant, il cognut bien
quel estoit son dessein, toutefois il n'en fit
point de semblant, et incontinent apres le disner se mit en chemin,
laissant les trois Nymphes bien en peine, car chacune avoit un dessein different, et toutes trois voulant en venir à bout, il estoit necessaire qu'elles
se trompassent bien finement. Cela estoit cause
que le plus souvent elles estoient toutes trois
autour de son lit, mais Sylvie plus que toutes
les autres, afin d'empescher qu'elles ne luy
pussent parler en particulier.
Si ne pût-elle faire si bon guet, que Leonide ne
prist le temps de luy dire la resolution qu'elle
avoit prise avec son oncle, et puis elle continua.
- Mais dittes la verité Celadon, vous estes encor
si mescognoissant, que quand vous aurez reçeu ce
bon office de moy, vous ne vous en ressouviendrez
non plus, que vous voyez à ceste heure l'amitié que
je vous porte. Pour le moins ayez memoire des
outrages que Galathée me fait à vostre occasion,
et si l'Amour qui en tout autre merite un vous sçavez qui je suis,
lisez en mes actions passées, et voyez que c'est qui
me reste pour vous satisfaire, et dittes moy ce que
vous voulez que je fasse.
Leonide, à ce discours ne pût cacher ses larmes,
toutefois comme sage qu'elle estoit, apres avoir
consideré combien elle s'offensoit à vivre de ceste sorte, et combien elle travailloit vainement, elle resolut d'estre maistresse de ses
volontez : Mais dautant que c'estoit une œuvre si
difficile, qu'elle n'y pouvoit parvenir tout à coup,
il fallut que le temps luy servist de preparer ses
humeurs, pour estre plus capables à recevoir les
conseils de sa prudence. Ainsi donc rompant le silence, enquoy ceste pensée l'avoit quelque temps retenue, elle luy dit : - Berger, je ne puis à
cet heure prendre la resolution qui m'est necessaire,
il faut que pour avoir assez de force, j'aye du
loisir à ramasser les puissances de mon ame, qui se sont en divers desseins esgarées, mais
qu'il vous resouvienne de l'offre que vous m'avez
faicte, car je pretends de m'en prevalloir.
Leur discours eust continué davantage si Sylvie ne
l'eust interrompu, qui s'adressant à
Leonide : - Vous ne sçavez pas, dit-elle, ma sœur,
que Fleurial vient d'arriver, et a si surpris la
garde de la porte, qu'il a plutost esté pres de
Galathée, que nous ne l'ayons sceu, il luy a donné
des lettres, et ne sçay d'où elles viennent, sinon qu'il
faut que ce soit de bon lieu, car elle a changé de
couleur deux ou trois fois. Leonide incontinent se
douta que ce [421 verso sic 321 verso] fust de Lindamor, qui fut cause qu'elle
laissa le Berger avec Sylvie, et alla vers Galathée le sçavoir assurément. dittes est plus
que veritable, si nous estions hors du pouvoir de
l'Amour, mais il faut que vous sçachiez, que les
mesmes effets que l'ambition produit aux courts, l'Amour le fait naistre en nos vilages, car les envies
d'un rival ne sont point moindres que celles d'un courtisan, et les artifices des Amants, et des Bergers
ne cedent en rien aux autres, et cela est cause
que les mesdisans se retiennent entre nous la mesme
authorité d'expliquer comme bon leur semble nos
actions, aussi bien qu'entre vous. Il est vray que
nous avons un advantage, qu'au lieu de deux ennemis
que vous avez, qui est l'Amour, et l'ambition, nous
n'en avons qu'un, et de là vient qu'il y en a quelques
particuliers entre nous, qui se peuvent dire heureux,
et point comme je crois entre les courtisans, car
ceux qui n'aiment point, n'esvitent pas les alleichements de l'ambition, et qui n'est point
ambitieux n'aura pas pour cela l'ame gelée, pour
resister aux flames de tant de beaux yeux ; où
n'ayant qu'un ennemy, nous pouvons plus aisément
luy resister, comme Sylvandre a fait jusques icy : Berger à la verité remply de beaucoup de perfections,
mais plus heureux encores le peut on dire sans
l'offenser, que parfait ; car quoy que cela puisse en
quelque sorte proceder de sa sagesse, si est-ce que
je tiens, que c'est un grand heur de n'avoir jusques
icy rencontré beauté qui luy ait pleu, et n'ayant
point trouvé ceste beauté [422 verso sic 322 verso] qui attire, il n'a jamais
eu familiarité avec aucune Bergere, qui est cause
de le conserver en sa liberté, parce que je croy
quant à moy, tres-entendu. Il dit que quand le grand Dieu forma toutes nos ames, il les toucha chacune avec une piece d'aimant, lesquelles il mit dans un lieu à part, et que de mesmes celles des femmes apres les avoir touchées, il les serra en un autre magazin separé : Que depuis quand il envoye les ames dans les corps, celles des femmes il les meine où sont les pierres d'Aymant qui ont touché celles des hommes, et celles des hommes à celles des femmes, et leur en fait prendre à chacune une. S'il y a des larronnesses, elles en prennent plusieurs pieces qu'elles cachent, que depuis aussi tost que l'ame est dans le corps, et qu'elle rencontre celle qui a son aymant, il luy est impossible qu'elle ne l'aime, que d'icy viennent tous les effets de l'Amour, car celles qui sont aymées de plusieurs, c'est qu'elles ont esté larronnesses, et en ont pris plusieurs pieces, celles qui ayment une personne qui ne les ayme point, c'est que celuy-là a son aymant, et non pas luy le sien. On luy fit plusieurs oppositions, quand il disoit ces choses, mais il respondoit fort bien à toutes, entre autres je luy dis : - Mais que veut dire que quelquefois un Berger aymera plusieurs Bergeres. - C'est, dit-il, que la piece d'aymant qui le toucha, estant entre les autres, lors que Dieu les mesla, se cassa, et estant en diverses pieces, tous ceux qui en ont, attirent ceste ame. Mais aussi prenez garde que ces personnes qui sont esprises de diverses Amours, n'aiment pas [423 verso sic 323 verso] beaucoup. C'est d'autant que ces petites pieces n'ont
pas tant de force qu'estant unies.
De plus il disoit que d'icy venoit, que nous voyons
bien souvent des personnes en aymer d'autres qui à
nos yeux n'ont rien d'aimable, que d'icy procedoient
aussi ces estranges Amours qui quelquefois faisoient,
qu'un Gaulois nourry entre toutes les plus belles
Dames, viendra à aymer une barbare estrangere. Il y
eut Diane qui luy demanda qu'il diroit de ce Tymon Athenien, qui n'aima jamais personne, et que
jamais personne n'aima. - L'Aymant, dit-il, de celuy-là,
ou estoit encor dans le magazin du grand Dieu,
quand il vint au monde, ou bien celuy qui l'avoit
pris mourut au berceau, ou avant que ce Tymon fust
nay, ou en âge de cognoissance. De sorte que depuis,
quand nous voyons quelque Berger ou Bergere sans estre aymez, nous disons que son aymant avoit esté oublié. - Et que
disoit-il, dit Sylvie, sur ce que personne n'avoit
aimé Tymon ? - Que quelquefois, respondit Celadon,
le grand Dieu contoit les pierres qui luy restoient,
et trouvant le nombre failly, à cause de celles que
quelques ames avoient prise de plus,
comme je vous ay dit, afin de remettre les pieces
en leur nombre esgal, les ames qui alors se
rencontroient pour entrer au corps, n'en emportoient
point, que de là venoit que nous voyons quelquefois
des Bergeres assez accomplies, qui sont si défavorisées,
que personne ne les ayme.
[424 recto sic 324 recto] Mais le gratieux Corilas luy fit une gratieuse demande, et selon
ce qui le touchoit pour lors. - Que veut dire qu'ayant
aimé longuement une personne, on vient à la quitter, et à en aimer une autre ? A cela respondit Sylvandre que la piece d'aymant de celuy qui venoit à se
changer, avoit esté rompuë, et que celle qu'il avoit
aymée la premiere en devoit avoir une piece plus
grande que l'autre, pour laquelle il la laissoit, et
que tout ainsi que nous voyons un fer entre deux
calamites, se laisser tirer à celle qui a plus de
force ; que de mesme l'ame se laisse emporter à sa plus forte partie. - Vrayement, dit Sylvie,
ce Berger doit estre gentil d'avoir de si belles
conceptions, mais dittes moy je vous supplie, qui
est-il ? - Il seroit bien mal aysé que je le vous
disse, respondit Celadon : car luy mesme ne le sçait
pas ; toutefois nous le tenons pour estre de bon lieu,
et cela selon le jugement que nous faisons de ses bonnes
qualitez, car il faut que vous sçachiez qu'il y a
quelques annees qu'il vint habiter en nostre village
avec fort peu de moyens, et sans cognoissance, sinon qu'il disoit venir du Lac de
Leman, où il avoit esté nourry petit enfant. Si est ce que depuis qu'il a esté cognu, chacun luy
a aydé, outre qu'ayant la cognoissance des herbes, et
du naturel des animaux, le bestail augmente de sorte
entre ses mains, qu'il n'y a celuy qui ne desire de
luy en remettre, desquels il rend à chacun si bon conte,
[424 verso sic 324 verso] qu'outre le profit qu'il y fait, il n'y a celuy qui
ne l'ait tousjours gratifié de quelque chose, de
façon qu'à cet heure il est à son aise, et se peut
dire riche, car, ô belle Nymphe, il ne nous faut pas
beaucoup pour nous rendre tels, dautant que la
nature estant contente de peu de chose, nous qui ne
recherchons que de vivre selon elle, sommes aussi
tost riches que contents, et nostre contentement
estant facile à obtenir, nostre richesse incontinent
est acquise.
- Vous estes, dit Sylvie, plus heureux que nous,
mais vous m'avez parlé de Diane, je ne la cognois
que de veuë, dittes moy je vous supplie qui est
sa mere. - C'est Bellinde, respondit-il, femme
du sage Celion, qui mourut assez jeune. - Et Diane,
dit Sylvie, qui est elle, et quelle est son humeur.
- C'est luy respondit Celadon, une des plus belles
Bergeres de Lignon, et si je n'estois partial pour
Astrée, je dirois que c'est la plus belle, car en
verité outre ce qui se voit à l'œil, elle a tant
de beautez en l'esprit, qu'il n'y a rien à redire
ny à desirer. Plusieurs fois nous avons esté trois
ou quatre Bergers ensemble à la considerer, et ne sçavoir quelle perfection luy souhaitter qu'elle
n'eust. Car encor qu'elle n'aime rien d'Amour, si ayme-elle toute vertu d'une si sincere volonté
qu'elle oblige plus de ceste sorte, que les autres par
leurs violentes affections. - Et comment, dit
Sylvie, n'est-elle point servie de plusieurs.
- La tromperie, respondit Celadon, que le pere de
Filidas luy a faitte, a empesché que cela n'a point esté encore, et à la verité ce fut bien la plus insigne dont j'aye jamais ouy parler. - Si ce ne vous estoit de la peine, adjousta Silvie, je serois bien aise de l'entendre de vous, et aussi de sçavoir qui estoit ce Celion, et ceste Bellinde. - Je crains, respondit le Berger, que le discours n'en soit si long qu'il vous ennuye. - Au contraire, dit la Nimphe, nous ne sçaurions mieux employer le temps, cependant que Galatheé lira les lettres qu'elle vient de recevoir. - Pour satisfaire donc à vostre commandement, adjousta-il, je le feray le plus briefvement qu'il me sera possible, et lors il continua de ceste sorte. _____________________________________________________________ Histoire de Celion ET BELLINDE. " Il est tout certain, belle Nymphe, que d'icy, le long de la
riviere de Lignon, il y eut un tres-honneste Pasteur
nommé Philemon, qui apres avoir demeuré long temps
marié, eut une fille, qu'il nomma Bellinde, et qui
venant à croistre fit autant paroistre de beauté
en l'esprit, que l'on luy en voyoit au corps.
Assez pres de sa maison logeoit un autre Berger
nommé Leon, avec qui le voisinage l'avoit lié d'un
tres estroit lien d'amitié, et la fortune ne voulant
pas en cela avantager, luy donna
aussi en mesme temps une fille, de qui la jeunesse
promettoit beaucoup de sa future beauté, elle fut
nommée Amaranthe : L'amitie des peres fit naistre
par la pratique celle des filles : car elles
furent dés le berceau nourries ensemble, et depuis
quand l'âge le leur permit, elles conduirent de
mesme leurs trouppeaux, et le soir les ramenoient
de compagnie en leur loges. Mais parce que comme le
corps alloit augmentant, leur beauté aussi croissoit
presque à veuë d'œil, il y eust plusieurs Bergers
qui rechercherent leur amitié, desquels les services et
l'affection ne purent obtenir d'elles rien de plus
avantageux que d'estre receus avec courtoisie.
Il advint que Celion, jeune Berger de ces quartiers,
ayant esgaré une brebis, la vint retrouver dans le
troupeau de Bellinde, où elle s'estoit retirée. Elle
la luy rendit avec tant de courtoisie, que le
recouvrement de sa brebis fut le commencement de sa
propre perte : dés lors il commença de sentir de
quelle force deux beaux yeux sçavent [426 recto sic 326 recto] offenser, car
auparavant il en estoit si ignorant, que la pensée
seulement ne luy en estoit point encor entrée en
l'ame. Mais quelle ignorance qui fust en luy, si se conduit il de sorte, qu'il fit par ses recherches,
recognoistre quel estoit son mal, au seul medecin dont il pouvoit attendre sa guerison. De sorte que Bellinde par ses actions le
sceut presque aussi tost que luy-mesme, car luy
pour le commencement n'eust sceu dire quel estoit
son dessein, mais son affection croissant avec l'âge, elle vint à une telle grandeur, qu'il en ressentit
l'incommodité à bon escient, et dés lors
la recognoissant, il fut contraint de changer ses
passe-temps d'enfance en une fort curieuse recherche : Et Bellinde d'autre costé, encores qu'elle fust
servie de plusieurs, recevoit son affection mieux
que de tout autre : mais toutefois ce n'estoit qu'une sincere amitié, et telle qu'elle luy eust portée, s'il eust esté son frere, ce qu'elle
luy fit bien paroistre un jour qu'il croyoit avoir
trouvé la commodité de luy declarer la sienne. Elle
gardoit son trouppeau le long de la riviere de Lignon ;
où elle contemploit dans l'onde sa beauté : Sur quoy le
Berger prenant occasion, luy dit, en luy mettant d'une
façon toute amoureuse, la main devant les yeux :
- Prenez garde à vous, belle Bergere, retirez les yeux
de ceste onde, ne craignez vous point le danger
que d'autres ont couru en une semblable action ?
- Et pourquoy me dittes vous cela ? respondit
Bellinde, qui ne l'entendoit point encore. - Ah !
dit alors le Berger : Belle et dissimulée Bergere,
vous representez dans ceste riviere bien heureuse
plus de beauté, que Narcisse dans sa fonteine.
A ces mots Bellinde rougit, et ce ne fut
que augmenter sa beauté davantage : toutefois elle
respondit : - Et depuis quand Celion, est-ce que
vous m'en voulez ? Sans mentir, il est bon de vous.
- Pour vous vouloir du bien, dit le Berger, il y a
long temps que je vous en veux, et devez croire
que ceste volonté ne sera limitée à autre terme qu'à celuy de ma vie.
Alors la Bergere baissant la teste de son costé,
luy dit : - Je ne fay point de doute de vostre
amitié, la recevant de la mesme volonté que je vous
offre la mienne. A quoy Celion incontinant
respondit : - Que je baise ceste belle main pour
remerciement d'un si grand bien, et pour arres de la
fidele servitude que Celion vous veut rendre le
reste de sa vie. Bellinde recognut, tant à l'ardeur
dont il proferoit ces paroles, qu'aux baisers qu'il
imprimoit sur sa main, qu'il se figuroit son amitié
d'autre qualité qu'elle ne l'entendoit pas, et
parce qu'elle ne vouloit qu'il vesquist en ceste
erreur : - Celion, luy dit-elle, vous estes fort
esloigné de ce que vous pensez, vous ne pouvez
mieux me bannir de vostre pratique, que par ce
moyen, si vous desirez que je continuë l'amitié que
je vous ay promise, continuez aussi la vostre avec
la mesme honnesteté que vostre vertu me promet : Autrement dés icy je
romps toute familiarité avec vous, et vous proteste de
ne vous aimer jamais : Je pourrois, comme c'est la
coustume de celles qui sont aimées, vous rabroüer,
mais je n'en use point ainsi, parce que franchement
je veux que vous sçachiez, que si vous vivez autrement
que vous devez, que vous ne devez jamais avoir esperance
en mon amitié.
Elle adjousta encor quelques autres paroles, qui
estonnerent de sorte Celion, qu'il ne sceut que luy
respondre, seulement il se jetta à genoux, et
sans autre discours avec ceste sousmission, luy
demanda pardon, et puis luy protesta que son amitié estoit née d'elle, et qu'elle la pouvoit regler comme
son enfant. - Si vous en usez ainsi,
reprit alors Bellinde, vous m'obligerez à vous
aimer, autrement, vous me contraindrez au contraire.
- Belle Bergere, luy repliqua-il, mon affection
est née, et telle qu'elle est, il faut qu'elle vive,
car elle ne peut mourir qu'avec moy, si bien qu'en cela je n'y puis remedier qu'avec le temps, mais de vous
promettre que je m'estudieray à la rendre telle que
vous la me commanderez, je le vous jure, et cependant
je veux bien n'estre jamais honoré de vos bonnes
graces, si en toute ma vie vous cognoissez action, qui
pour la qualité de mon affection vous puisse desplaire.
En fin la Bergere consentit à estre aimée comme il pourrait, à condition
qu'elle ne recognust rien en luy qui pûst offenser
son honnesteté.
Ainsi ces Amants commencerent une amitié qui continua
fort longuement, avec tant de [427 verso sic 327 verso] satisfaction pour l'un,
et pour l'autre, qu'ils avoient de quoy se loüer en
cela de leur fortune. Quelquefois si le jeune Berger
estoit empesché, il envoyoit son frere Diamis vers
elle, qui sous couverture de quelques fruits qu'il luy presentoit, luy
donnoit des lettres de son frere : Elle bien souvent
luy faisoit response, avec tant de bonne volonté qu'il
avoit dequoy se contenter, et ceste affection fut
conduitte avec tant de prudence, que peu de personnes
s'en apperceurent.
Amaranthe mesme, quoy qu'elle fust d'ordinaire avec
eux, l'eust tousjours ignoré, n'eust esté que par
hazard elle trouva une lettre que sa compagne avoit
perduë, et voyez je vous supplie quel fut son _____________________________________________________________ Lettre de Celion A BELLINDE.
Belle Bergere, si vos yeux estoient aussi pleins
de verité, qu'ils le sont de causes d'Amour, la douceur
que d'abort ils promettent, me feroit les adorer
avec autant de contentement, qu'elle a produit en moy
de vaine esperance. Mais tant s'en faut qu'ils soient
prests de satisfaire à leurs trompeuses promesses,
que mesmes ils ne veulent pas les advoüer, et sont si
esloignez de guerir ma blessure, qu'ils ne s'en
veulent pas seulement dire des blesseurs. Si est ce
que malaisément la pourront-ils nier, s'ils
considerent quelle elle est, n'y ayant pas apparance,
qu'autre beauté que la leur, en puisse causer de si
grandes. Et toutefois comme si vous aviez fait dessein
d'égaler vostre cruauté à vostre beauté, vous
ordonnez que l'affection que vous avez fait naistre,
meure cruellement en moy. [428 verso sic 328 verso] pouvant souffrir une si grande injustice, suis resolu de porter ceste affection avec moy dans le cercueil, esperant que le Ciel esmeu en fin de ma patience, vous fera m'estre quelquefois aussi pitoyable, que vous m'estes chere maintenant, et cruelle. Amaranthe releut plusieurs fois ceste lettre, et
sans y prendre garde, alloit beuvant la douce
poison d'Amour, non autrement qu'une personne lasse
se laisse peu à peu emporter au sommeil, i son
penser luy remet devant les yeux le visage du Berger,
ô quelle le trouve plein de beauté : si sa façon,
qu'elle luy semble agreable : si son esprit qu'elle
le juge admirable, et bref elle le voit si
parfait, qu'elle croit sa compagne trop heureuse d'estre aimée de luy. Apres reprenant la lettre elle
la relisoit, mais non pas sans s'arrester beaucoup
sur les sujets qui luy touchoient le plus au cœur, et quand elle venoit sur la fin, et qu'elle voyoit ce
reproche de cruelle, elle en flattoit ses desirs,
qui naissants appelloient quelques foibles esperances
comme leurs nourrices, avec opinion que Bellinde ne
l'aimoit pas encores, et que ainsi elle le pourroit
plus aisément gagner, mais la pauvrette ne prenoit
pas garde, que celle-cy estoit la premiere lettre qu'il
luy avoit escrite, et que depuis beaucoup de choses
se pouvoient estre changées. L'amitié qu'elle portoit
à Bellinde, quelquefois l'en retiroit, [429 recto sic 329 recto] mais
incontinant l'Amour surmontoit l'amitié, en fin
la conclusion fut, qu'elle escrivit une telle lettre
à Celion. Lettre d'Amaranthe A CELION. Voz perfections doivent excuser mon erreur, et vostre courtoisie recevoir l'amitié que je vous offre : je me voudrois mal, si j'aimois quelque chose moindre que vous, mais pour vostre merite, je faits ma gloire, d'où ma honte pour un autre procederoit. Si vous refusez ce que je vous presente, ce sera faute d'esprit ou de courage, lequel que ce soit des deux, vous est aussi peu honorable, qu'à moy d'estre refusée. Elle donna sa lettre elle mesme à Celion, qui ne
pouvant imaginer ce qu'elle vouloit, aussi tost qu'il
fut en lieu separé, la leut, mais non point avec
plus d'estonnement que de mespris, et n'eust esté
qu'il la sçavoit infiniment amie de sa maistresse, il
n'eust pas mesme daigné luy faire response, toutefois
craignant qu'elle ne luy pûst nuire, il luy renvoya ceste response par son frere. _____________________________________________________________ Response de Celion A AMARANTHE. Je ne sçay qu'il y a en moy, qui vous puisse esmouvoir à m'aimer, toutefois je m'estime autant heureux qu'une telle Bergere me daigne regarder, que je suis infortuné de ne pouvoir recevoir une telle fortune : Que pleust à ma destinée, que je me pusse aussi bien donner à vous, comme je n'en ay la puissance. Belle Amaranthe, je me croirois le plus heureux qui vive, de vivre en vostre service, mais n'estant plus en ma disposition, vous n'accuserez s'il vous plaist, mon esprit ny mon courage de ce à quoy la necessité me contraint. Ce me sera tousjours beaucoup de contentement d'estre en vos bonnes graces, mais à vous encor plus de regret de remarquer à tous moments l'impuissance de mon affection. Si bien que je suis forcé de vous supplier par vostre vertu mesme, de diminuer ceste trop ardante passion en une amitié moderée, que je recevray de tout mon cœur, car telle chose ne m'est impossible, et ce qui ne l'est pas ne me peut estre trop difficile pour vostre service. [ 329 recto ] 21 ac [430 recto sic 330 recto] Ceste response l'eust bien pû divertir, si estonnée, en fin
offensée contre-elle, luy dit : - Je n'eusse jamais
pensé qu'Amaranthe eust si peu aimé Bellinde, qu'elle luy eust pû celer quelque chose, mais à
ce que je vois, j'ay bien esté deceuë, et au lieu
qu'autrefois je disois que j'avois une amie, je
puis dire à ceste heure, que j'ay aimé une dissimulée.
Amaranthe à qui la honte sans plus avoit clos la
bouche jusques là, se voyant seule avec elle, et
pressée avec tant d'affection, se resolut d'espreuver
les derniers remedes qu'elle pensoit estre propres
à son mal. Chassant donc la honte le plus loing qu'elle pût, elle ouvrit deux ou trois fois la
bouche pour luy declarer toutes choses : mais la
parole luy mouroit de sorte entre les levres, que
ce fut tout ce qu'elle pût faire que proferer
ces mots interrompus, se mettant encore la main
sur les yeux, pour n'oser voir celle à qui elle
parloit : - Ma chere compagne, luy dit-elle, car elles
se nommoient ainsi, nostre amitié ne permet que je
vous celle quelque chose, sçachant bien que quoy qui vous soit declaré, qui m'importe, sera tousjours aussi
soigneusement tenu secret par vous que par moy-mesme.
Excusez donc je vous supplie l'extréme erreur,
dont pour satisfaire à vostre amitié, je suis
contrainte de vous faire ouverture. Vous me demandez
quelle est ma douleur, et d'où elle procede,
sçachez que c'est Amour qui naist des perfections
d'un Berger. Mais helas, à ce mot vaincuë de
honte et de desplaisir, tournant la teste de l'autre
costé, elle se teut avec un torrent de larmes.
L'estonnement de Bellinde ne se peut representer,
toutefois pour luy donner courage de parachever,
elle luy dit : - Je n'eusse jamais creu, qu'une passion
si termes, je loüe Dieu
que vous vous soyez adressée en lieu où je puisse
vous rendre tesmoignage de ce que je vous suis. J'aime Celion, je ne le veux nier, autant que s'il estoit
mon frere, mais je vous aime aussi comme ma sœur,
et veux, car je sçay qu'il m'obeyra, qu'il vous aime plus que moy, reposez-vous-en
sur moy, et resjouyssez-vous seulement, que vous
cognoistrez, lors que vous serez guerie, qu'elle est
Bellinde envers vous. belier et de moy ? Il est [432 recto sic 332 recto] des plus plaisants que je vy jamais. - Tel qu'il est, belle Bergere, dit-il, si vous voulez me faire cet honneur de le recevoir, il est à vous, mais il ne faut pas s'estonner qu'il vous rende toute obeïssance, car il sçait bien qu'autrement je le desadvoüerois pour mien, ayant appris par tant de chansons qu'il a ouy de moy en paissant, que j'estois plus à vous qu'à moy. - C'est tresbien expliquer, dit la Bergere, l'obeyssance de vostre belier, que je ne veux recevoir, pour vous estre mieux employé qu'à moy, mais puis que vous me donnez une si entiere puissance sur vous : Je la veux essayer, joignant encor au commandement une tres-affectionnée priere. - Il n'y a rien, respondit le Berger, que vous ne me puissiez commander. Alors Bellinde croyant avoir trouvé la commodité qu'elle recherchoit, poursuivit ainsi son discours : - Dés le jour que vous m'assurastes de vostre amitié, je jugeay ceste mesme volonté en vous, aussi m'obligea-elle à vous aimer, et honorer plus que personne qui vive. Or quoy que je vous die, je ne veux pas que vous croyez que j'aye diminué ceste bonne volonté, car elle m'accompagnera au tombeau, et toutefois peut-estre le feriez-vous, si je ne vous en avois adverty, mais obligez moy de croire que ma vie, et non mon amitié peut diminuer. Ces paroles mirent Celion en beaucoup de peine, ne sçachant à quoy elles tendoient, qui luy fit respondre qu'il attendoit sa volonté, avec beaucoup de joye [ 331 verso ] 21 ac [432 verso sic 332 verso] et de
crainte ; de joye pour ne pouvoir penser rien de
plus avantageux pour luy, que l'honneur de ses
commandements, et de crainte pour ne sçavoir de
quoy elle le menassoit, que toutefois la mort
mesme ne luy sçauroit estre desagreable, si elle
luy venoit par son commandement.
Bellinde alors continua : - Puis que de ceste assurance que vous me faites, outre ce que vous
m'en dittes à ceste heure, vous m'en avez tousjours rendu tant de tesmoignage, que je n'en puis avec raison douter
aucunement, je ne feray point d'autre difficulté, non
pas de prier, mais de conjurer Celion, par toute
l'amitié dont il favorise sa Bellinde, de luy obeyr ceste fois, je ne veux pas luy commander chose
impossible, ny moins le distraire de l'affection
qu'il me porte ; au contraire je veux, s'il se
peut, qu'il l'augmente tousjours davantage. Mais
avant que passer plus outre, que je sçache je
vous supplie, si jamais vostre amitié a point esté
d'autre qualité qu'elle est à ceste heure.
Alors Celion peignant un visage moins faché, que
celuy que le doute auparavant le contraignoit d'avoir,
respondit, qu'il commençoit de bien esperer, ayant
receu telles assurances, que pour satisfaire
à sa demande il advoüoyt qu'autrefois il l'avoit
aimée avec les mesmes affections et passions, et
avec les mesmes desseins, que la jeunesse a de
coustume de produire dans les cœurs les plus
transportez d'Amour, et qu'en cela il n'en exceptoit
une seule : que depuis son commandement avoit tant
eu de puissance sur lui, qu'il avoit obtenu cela sur
sa passion, de la retenir dans les limites qu'il luy avoit pleu de luy ordonner, de sorte que son Amour estoit telle, qu'il ne croiroit point offenser une sœur,
de l'aimer avec ce dessein. - Sur ma foy mon frere,
repliqua la Bergere, car pour tel vous veux-je
tenir le reste de ma vie, vous m'obligez tant de
vivre ainsi avec moy, que jamais nulle de vos actions
n'a acquis davantage envers moy que celle-cy. Mais
je ne puis vous voir en peine plus longuement,
sçachez donc que ce que je veux de vous, est seulement
que concernant inviolable ceste belle amitié
que vous me portez à ceste heure, vous mettiez l' autre en une des belles Bergeres de nostre Lignon ; vous
direz que cet office est estrange pour Bellinde,
toutefois si vous considerez qu'elle vous veut pour mary, et que c'est apres
vous, la personne que j'aime le plus, car c'est
Amaranthe, je m'assure que vous ne vous en
estonnerez pas : Elle m'en a prié, et moy je le vous
commande par tout le pouvoir que j'ay sur vous : Elle
se hasta de luy faire ce commandement, craignant que si elle
retardoit davantage, elle n'eust pas assez de
pouvoir pour resister aux supplications qu'elle
prevoyoit.
Quel croyez vous, belle Nymphe, que devint le
pauvre Celion ? il demeura pasle comme un mort, et
tellement hors de soy, qu'il ne pût de quelque
temps proferer une seule parole. En fin, quand il
pût parler, avec une voix tendant plutost à la mort qu'à nulle apparence de vie, il s'escria :
- Ah cruelle Bellinde ! aviez vous conservé ma vie
jusques icy pour la me ravir avec tant d'inhumanité ?
ce commandement est trop cruel pour me laisser vivre,
et mon affection trop grande pour me laisser mourir
sans desespoir. Helas ! permettez que je meure, mais
que je meure fidele. Que s'il n'y a autre moyen de guerir
Amaranthe que par ma mort, je me sacrifieray fort
librement à sa santé, l'eschange de ce commandement
ne me sera moindre tesmoignage d'estre aimé de vous,
que quoy que vous puissiez jamais faire pour moy.
Bellinde fut esmeuë, mais non pas changée. - Celion,
luy dit-elle, laissons toutes ces vaines paroles, vous
me donrez peu d'occasion de croire de vous ce que
vous m'en dittes, si vous ne satisfaittes à la premiere
priere que je vous ay faitte. - Cruelle, luy dit
incontinent l'affligé Celion, si vous voulez que je
change ceste amitié, quel pouvoir avez vous plus de
me commander ? que si vous ne voulez pas que je la
change, comme est-il possible d'aimer la vertu, et le
vice ? et s'il n'est pas possible, pourquoy
voulez vous pour preuve de mon affection une chose
qui ne peut estre : La pitié la cuida vaincre, et combien qu'elle receust
beaucoup de peine de l'ennuy du Berger, si luy
estoit-ce un contentement qui ne se pouvoit égaller
de se cognoistre si parfaittement aimée de celuy
qu'elle aimoit le plus. Et peut-estre [434 recto sic 334 recto] que cela eust
pû obtenir quelque chose sur sa resolution, n'eust
esté qu'elle vouloit oster toute opinion à
Amaranthe qu'elle fut attainte de son mal, encore
qu'elle aimast, et fust beaucoup aymée de ce Berger,
si bien qu'elle contraint sa pitié qui des-ja avoit avec
elle amené quelques larmes jusques à la paupiere,
de s'en retourner en son cœur, sans donner
cognoissance d'y estre venuë, et afin de ne
retomber en ceste peine, elle s'en alla, et en
partant, luy dit : - Vous me tiendrez à ceste occasion pour telle qu'il
vous plaira, si suis-je resoluë de ne vous voir jamais,
que vous n'ayez effectué ma priere, et vostre promesse ; et croyez que ceste resolution survivra vostre
opiniastreté.
Si Celion se trouva hors de soy, se voyant seul
esloigné de toute consolation, et resolution, celuy le pourra juger
qui aura aimé. Tant y a qu'il demeura deux ou trois
jours comme un homme perdu, qui couroit les bois,
et fuyoit tous ceux qu'il avoit autrefois
pratiqué. En fin un vieil Pasteur infiniment amy
de son pere, homme à la verité fort sage, et qui
avoit tousjours fort aimé Celion, le voyant en
cet estat, et se doutant qu'il n'y avoit point de
passion assez forte pour causer de semblables effets
que l'Amour, le tourna de tant de costez qu'il luy
fit descouvrir sa peine, à laquelle il donna quelque
soulagement par son bon conseil, car en son jeune
âge il avoit passé bien souvent par semblables
destroits, et en fin le voyant un peu remis, se
moqua, qu'il eust [434 verso sic 334 verso] eu tant de peine pour si
peu de chose : Qu'à cela le remede
estoit si aisé, qu'il auroit honte qu'on sceust que
Celion, estimé de chacun pour sage, et pour personne
de courage, eust eu si peu d'entendement que de ne
sçavoir prendre resolution en un accident si peu difficile, qu'au pis aller, il ne falloit que
faindre : et puis il continuoit : - Toutefois il a
esté tres à propos, qu'au commencement vous ayez fait ces difficultez, car elle croira que vostre affection
est extreme, et cela l'obligera à vous aimer
davantage, mais puis que vous en avez fait tant de
demonstration, il suffit que pour la contenter, vous faigniez ce qu'elle vous a commandé.
Ce conseil fut en fin receu de Celion, et executé
comme il avoit esté proposé, il est vray qu'avant il escrivit ceste lettre à Bellinde. Lettre de Celion a Si j'avois merité un traittement si rude que celuy que je reçois de vous, j'eslirois plutost la mort, que de le souffrir ; mais puis que c'est pour vostre contentement, je le reçois avec un peu plus de plaisir, que si en eschange vous m'ordonniez la mort, toutefois puis que je me suis tout donné à vous, il est raisonnable que [435 recto sic 335 recto] vous puissiez absolument en disposer. J'essayeray donc de vous obeïr, Il fut impossible à Bellinde de ne ressentir ces
paroles, qu'elle cognoissoit proceder d'une
entiere affection, aussi ne fut-il pas possible
à ces paroles de la divertir de son dessein. Elle
advertit Amaranthe que le Berger l'aimeroit, et que
sa santé seule luy en retardoit la cognoissance : cet advertissement precipita sa guerison de sorte,
qu'elle rendit bien preuve que pour les maladies du
corps, la guerison de l'ame n'est pas inutile. Quelle
fut l'extreme contrainte de Celion, et quelle la
peine qu'il en supportoit ! elle estoit telle qu'il
en devint maigre, et tellement changé qu'il n'estoit
pas recognoissable.
Mais voyez quelle estoit la severité de ceste
Bergere ! Il ne luy suffit pas d'avoir traitté de
ceste sorte, car jugeant qu'Amaranthe
avoit encor quelque soupçon de leur amitié, elle
resolut de pousser ces affaires si avant, que l'un
ny l'autre ne s'en pûst desdire : Chacun voyoit
l'apparente recherche que Celion faisoit
d'Amaranthe : car il s'estoit ouvertement declaré, et
mesme le pere du Berger, qui cognoissant les loüables
vertus de Leon, et combien sa famille avoit tousjours
esté honorable, ne des-approuvoit point ceste recherche.
Un jour Bellinde le voulant sonder la luy proposa
comme sa compagne, luy qui le jugea à propos y
entendit fort librement, et ce mariage estoit des-ja
bien fort advancé que Celion n'en sçavoit rien, mais
quand il s'en apperceut, il ne pût s'empescher
trouvant le moyen de parler à Bellinde, de luy faire
tant de reproches, qu'elle en eut presque honte, et
le Berger voyant bien qu'il y falloit remedier
d'autre sorte que de parole, courut soudain au meilleur
remede, qui fut à son pere, auquel il fit telle
response : - Je seray tres-mary de vous des-obeïr jamais, et moins pour cet effet, que pour tout autre.
Je voy que vous trouvez bonne l'alliance d'Amaranthe,
vous sçavez bien qu'il n'y a Bergere que j'affectionne
davantage, toutefois je l'aime fort pour maistresse : mais non pas pour femme, et vous supplie
de ne me point commander d'en dire la cause.
Le pere à ces propos soupçonna qu'il eust recognu quelque mauvaise condition en la Bergere, et loüa
en son ame la prudence de son fils, qui eut ce
commandement sur ses affections : ainsi ce coup fut
rompu, et dautant que la chose estoit passée si
avant que plusieurs l'avoient sceu. Plusieurs aussi
demandoient d'où ce refroidissement [436 recto sic 336 recto] procedoit, le
pere ne pût s'empescher d'en dire quelque chose à ses
plus familiers, et eux à d'autres, si bien
qu'Amaranthe en eut le vent, qui au commencement
s'affligea fort, mais depuis repensant en elle mesme, quelle folie
estoit la sienne, de se vouloir faire aimer par force,
peu à peu s'en retira, et la premiere occasion qu'elle
vid de se marier, elle la receut. Ainsi ces honnestes Ξamants furent allegez d'un faix qui n'estoit pas peu mal-aisé à
supporter, mais ce ne fut que pour estre surchargez
d'un autre beaucoup plus pesant. le trouva fort dur, parce que c'estoit un homme qu'elle n'avoit jamais veu : Toutefois ce bel esprit qui jamais ne flechissoit sous le faits du malheur, revint incontinent en soy, et surmontant ce desplaisir, ne permit seulement à son œil de donner signe de son ennuy, pour sa consideration, mais elle ne pût jamais obtenir cela sur elle, pour celle de Celion, et fallut que ses larmes payassent l'erreur de sa trop opiniastre haine, contre le mariage. Si est-ce que pour satisfaire en quelque sorte à sa promesse, elle advertit le pauvre Berger que son pere la vouloit marier. Soudain qu'il eut ceste permission tant desirée, il sollicita de sorte son pere, que le mesme jour il en parla à Philemon, mais il n'estoit plus temps, dequoy le pere de Bellinde eut beaucoup de regret, car il l'eust bien mieux aymé qu'Ergaste. O Dieux que de regrets ! quand il sceut l'arrest de son mal-heur, il sort de sa maison, et ne cessa, qu'il n'eust trouvé la Bergere : A l'abort il ne pût parler, mais son visage luy raconta assez quelle response avoit esté celle de Philemon, et combien qu'elle fust aussi necessiteuse de bon conseil que luy, et de force pour supporter ce coup, si voulut-elle se monstrer aussi bien invaincuë à ce desplaisir, qu'elle avoit tousjours fait gloire de l'estre à tous les autres, mais aussi ne voulut-elle pas paroistre si insensible, que le Berger n'eust quelque cognoissance, qu'elle ressentoit son mal, et [ 336 recto ] 21 ac [437 recto sic 337 recto] qu'il luy deplaisoit, surquoy elle luy demanda à
quoy reüssiroit la demande qu'il avoit faitte à son
pere.
Le Berger luy respondit avec la mesme response que Philemon avoit faitte, y adjoustant tant de
plaintes, et tant de desesperez regrets, qu'elle eust
esté un rocher, si elle ne se fust esmeuë,
toutefois elle l'interrompit, combattant contre
soy-mesme, avec plus de vertu qu'il n'est pas
croyable, luy remonstrant grand courage procedoit de peu d'amitié. - S'il m'estoit aussi aysé, respondit le Berger, de me
resoudre à cet accident, qu'à vous, je me jugerois
indigne de vous aimer, ny d'estre aimé de vous, car
une si foible amitié ne meriteroit tant d'heur. Et bien,
pour fin, et pour loyer de mes services, vous me
donnez une resolution en la perte assurée que je vois
de vous, et secrettement me dittes que je ne dois me
desesperer de vous voir à un autre. Ah ! Bellinde,
avec quel œil verrez vous ce nouvel amy, avec quel
cœur l'aimerez vous, et avec quelles faveurs le
caresserez-vous, puis que vostre œil par mille promesses, m'a mille fois
promis de n'en voir d'Amour jamais d'autre que moy,
puis que ce cœur m'a juré ne pouvoir aymer que
moy, et puis qu'Amour n'avoit destiné vos caresses à une moindre affection que la mienne ? Et bien, vous me commandez que je vous laisse pour vous obeïr, je le
feray, car je ne veux sur la fin de ma vie commencer
à ne faire vos commandemens, mais ce qui me le fait entreprendre,
c'est pour sçavoir assurément, que la fin de ma vie
n'esloignera guiere la fin de vostre amitié, et quoy
que je me die le plus mal-heureux qui vive, si cheris-je beaucoup ma fortune, en ce qu'elle m'a
presenté tant d'occasions de vous faire paroistre
mon Amour, que vous n'en pouvez doutter, et encor ne
serois-je pas satisfait de moy mesme, si ce dernier
moment qui m'en reste, n'estoit employé à vous en
assurer. Je prie le ciel, et voyez quelle est mon
amitié, [438 recto sic 338 recto] qu'en ceste nouvelle eslection, il vous
comble d'autant de bon-heur, que vous me causez de
desespoirs, vivez heureuse avec Ergaste, et en recevez
autant de contentement que javois de volonté de vous
rendre du service, si mes jours me l'eussent
davantage permis. Que ceste nouvelle affection
pleine des plaisirs que vous vous promettez, vous
accompagnent jusques au cercueil, comme je vous assure
que plein de douleur, ma fidele amitié me clorra les yeux à vostre occasion.
Si Bellinde laissa si longuement parler Celion, ce
fut pour crainte que parlant ses larmes ne fissent l'office
des paroles, et que cela ne rengregeast le desplaisir
du Berger, ou qu'il ne rendist preuve d'avoir peu de puissance sur soy-mesme : orgueilleuse
beauté, qui aymoit mieux estre jugée avec peu d'Amour, qu'avec peu de resolution, mais en fin se cognoissant assez rafermie pour pouvoir
respondre, elle luy dit : - Celion vous croyez me
rendre preuve de vostre amitié, et vous faittes le
contraire, car comment m'avez vous aymée, ayant si
mauvaise opinion de moy ? Si depuis ce plus avec
elle pour augmenter mes ennuis ; considerez qu'il y
a fort peu d'apparance, que Celion, que j'ayme plus
que le reste du monde, duquel l'humeur m'agrée
autant que la mienne mesme, eust esté changé pour un
Ergaste qui m'est incognu, et au lieu de qui j'eslirois plutost d'espouser le tombeau. Que si j'y
suis forcée, ce sont les commandemens de mon pere,
ausquels mon honneur ne permet que je contrarie.
Mais est-il possible que vous ne vous ressouveniez
des protestations que si souvent je vous ay faittes, de ne vouloir me marier, et
toutefois vous ne laissiez de m'aimer. Depuis
qui a il de changé ? car si sans m'espouser
vous m'avez bien aymée, pourquoy ne m'aimerez vous
pas sans m'espouser ? ayant un mary qui me deffendra
d'avoir un frere que j'aimeray tousjours avec
l'amitié que je dois. La volonté m'arreste pres
de vous, plus qu'il ne m'est permis. A Dieu mon
Celion, vivez, et m'aimez, qui vous aymeray jusques
à ma fin, quoy qu'il puisse advenir de moy. A ce mot elle le baisa, qui fut la plus grande
faveur qu'elle luy eust fait encores. Et le laissa
tellement hors de soy, qu'il ne sceust former
une parole pour luy respondre. Quand il fut revenu,
et qu'il considera qu'Amour flechissoit au devoir,
et qu'il n'y avoit plus une seule estincelle
d'esperance, qui pûst esclairer entre ses desplaisirs,
comme une personne sans resolution, il se mit dans
les bois, et dans les lieux plus cachez, où il ne
faisoit que plaindre, [439 recto sic 339 recto] son cruel desastre, quelle remonstrance que ses amis luy pussent faire : il
vesquit de ceste sorte quelques jours, durant lesquels
il faisoit mesme pitié aux rochers, et afin que celle
qui estoit cause de son mal, en ressentist quelque
chose, il luy renvoya ces vers. DE CELION SUR LE MARIAGE Doncques le ciel consent, qu'apres tant d'amitié, [ 338 verso ] 21 ac [439 verso sic 339 verso] Mais ô foible raison, le devoir, dittes vous,
Encores qu'il ne fist paroistre en une seule de ses
actions, qu'il luy fust resté de l'esperance, si est-ce qu'il en avoit tousjours quelque peu, parce
que le contrat de mariage n'estoit point passé,
et qu'il sçavoit bien que le plus souvent les
conventions font rompre ceux que l'on croit les
plus certains, mais quand il sceut que les articles
estoient signez d'un costé et d'autre ; Belle Nymphe
comment vous pourrois-je dire le moindre de ses
desespoirs ! Il se destordoit les mains, il
s'arrachoit le poil, il se plomboit l'estomac de
coups, bref, c'estoit [440 recto sic 340 recto] une personne transportée,
et tellement hors de raison, qu'il partit plusieurs
fois en dessein de tuer Ergaste. Mais quand il en estoit
prest, quelque estincelle encore de consideration, qui
parmy tant de fureur luy estoit restée, luy
faisoit craindre d'offenser Bellinde, à laquelle toutefois son extresme transport luy faisoit escrire bien
souvent des lettres si pleines d'Amour, et de reproches, que mal-aisément les pouvoit-elle
lire sans larmes, entre autre il luy en envoya
une telle. Lettre de Celion A BELLINDE, EN SON Faut il donc, inconstante Bergere, que ma peine survive mon affection ? Faut-il que sans vous aymer, j'aye tant de peine pour vous sçavoir entre les mains d'un autre ? N'est-ce point que les Dieux me veuillent punir, pour vous avoir plus aymée que je ne devois ? ou plutost n'est ce point que je me figure de ne vous aymer plus, et que toutefois j'aye plus d'Amour pour vous, que je n'euz jamais ? Toutefois, pourquoy vous aymerois-je, puis que vous estes, et ne pouvez [ 349 verso sic 339 verso ] 21 ac [440 verso sic 340 verso]estre à autre qu'à une personne que je n'ayme point ? Mais au contraire, pourquoy ne vous aymerois-je point, puis que je vous ay tant aymée ? Il est vray, mais je ne vous dois point aymer, car vous estes ingrate, une ame toute d'oubly, et qui n'a nul ressentiment d'Amour. Toutefois quelle que vous soyez, si estes vous Bellinde, et Bellinde peut elle estre sans que Celion l'ayme ? Vous aime-je donc, ou si je ne vous ayme point ? Jugez en vous mesme, Bergere, car quant à moy j'ay l'esprit si troublé, que je n'en puis discerner autrechose, sinon que je suis la personne du monde la plus affligée. Et au bas de la lettre, il y avoit ces vers. Je ne puis excuser ceste extreme inconstance, Lors que Bellinde receut ceste lettre, et ces vers, elle estoit en peine de luy faire tenir une des siennes, parce qu'oyant dire l'estrange vie qu'il faisoit, et les paroles qu'il [441 recto sic 341 recto] proferoit contre elle : Elle ne pouvoit les souffrir qu'avec beaucoup de desplaisir, considerant combien cela donnoit d'occasion de parler à ceux qui n'ont des aureilles que pour apprendre les nouvelles d'autruy, et de langue, que pour les redire : sa lettre estoit telle. [ 350 recto sic 340 recto ] 21 ac Lettre de Bellinde A CELION. Il m'est impossible de supporter davantage le tort
que vostre estrange façon de vivre nous fait à tous
deux. Je ne nie pas que vous n'ayez occasion de
plaindre nostre fortune : Mais je dis bien qu'une
personne sage n'en sçauroit avoir qui luy permette
sans blasme de devenir fol. Quel transport est celuy qui vous empesche de voir, que donnant cognoissance
à tout le reste du monde, que vous mourez d'Amour pour
moy, vous me contraignez toutefois de croire que
veritablement vous ne m'aimez point. Car si vous
m'aimiez, voudriez vous me desplaire ? et ne
sçavez vous pas que la mort ne me sçauroit estre plus
ennuyeuse que l'opinion que vous donnez à chacun de
nostre amitié ? Cessez donc, mon frere, je vous
supplie, et par ce nom qui vous oblige [441 verso sic 341 verso] d'avoir soing de ce qui me touche. Je vous conjure, que si present
vous ne pouvez supporter ce desastre sans donner
cognoissance de vostre ennuy, vous preniez pour le
moins resolution de vous esloigner Quoy que Celion fust tellement transporté que son
esprit estoit presque incapable des raisons que ses
amis luy pouvoient representer ; si est-ce que son
affection luy ouvrit les yeux à ce coup, et luy fit
voir que Bellinde le conseilloit à propos, si bien
que resolu à son depart, il donne secrettement ordre
à son voyage, et le jour avant qu'il voulust partir,
il escrivit à sa Bergere, que faisant dessein de luy
obeyr, il la supplioyt de luy donner commodité de
pouvoir prendre congé d'elle, afin qu'il pûst partir
avec quelque sorte de consolation. [442 recto sic 342 recto] La Bergere qui veritablement l'aimoit, quoy qu'elle previst que cet
à-dieu ne feroit que rengreger son desplaisir, si ne voulut-elle luy refuser ceste requeste, et luy donna
assignation le lendemain au matin à la fonteine
des Sicomores. FONTEINE
A SON Cette source eternelle, [ 351 verso sic 341 verso ] 21 ac [442 verso sic 342 verso] Sans prendre nul repos, Cependant que ce Berger parloit de ceste sorte en
soy-mesme, et qu'il en proferoit assez haut plusieurs
paroles sans y penser, tant il estoit troublé de
ce desastre, Bellinde qui n'avoit pas perdu le
souvenir de l'assignation qu'elle luy avoit donnée,
aussi tost qu'elle se pût deffaire de ceux qui
estoient autour d'elle, s'en alla le trouver,
tellement travaillée du regret de le perdre, qu'elle
ne le pouvoit si bien cacher, qu'il n'en apparust beaucoup à son visage.
Ergaste, qui ce matin s'estoit levé de bonne heure
pour la venir voir, de fortune l'apperceut
de loing : et voyant comme elle s'en alloit seule,
et qu'il sembloit qu'elle cherchoit les sentiers plus
couverts, eut volonté de sçavoir où elle alloit : Cela
fut cause que la suivant de loing, il vid qu'elle
prenoit le chemin [443 recto sic 343 recto] de la fonteine des Sicomores, et
jettant la veuë un peu plus avant, encor qu'il fust fort matin, il prit garde qu'il y avoit des-ja un
trouppeau qui paissoit. Luy qui estoit tres-advisé,
et qui n'estoit point tant ignorant des affaires de
ceste Bergere, qu'il n'eust ouy dire l'amitié que
Celion luy portoit, entra soudain en quelque opinion
que c'estoit là son trouppeau, et que Bellinde l'y
alloit trouver : encor qu'il n'eust point de doute
de la pudicité de sa maistresse, si est-ce qu'il creut
facilement qu'elle ne le hayssoit point, luy semblant
qu'une si longue recherche n'eust pas esté si fort
continuée, si elle eust esté desagreable. Et pour
satisfaire à sa curiosité, aussi tost qu'il la vid
sous les arbres, et qu'elle ne le pouvoit plus
voir, prenant le tour un peu plus long, il
se cacha entre quelques buissons, d'où il apperceut
la Bergere assise sur des gazons qui estoient relevez
autour de la fonteine en façon de sieges, et Celion à genoux aupres d'elle.
Dieu quel tressault fut celuy qu'il receut de
ceste veuë ! toutefois parce qu'il ne pouvoit ouyr
ce qu'ils disoient, il se traîna si doucement, qu'il
vint si pres d'eux qu'il n'y avoit qu'une haye (qui
faisoit tout le tour de la fonteine, comme une
palissade) qui le couvroit. De ce lieu donc
passant curieusement la veuë entre les ouvertures
des fueilles, et tout attentif à leurs discours, il
ouyt que la Bergere luy respondoit : - Et quoy Celion !
est-ce le pouvoir ou la volonté de me plaire qui
vous deffaut à ceste occasion ? Cet accident
aura-il plus de force sur vous, que le pouvoir que
vous m'y avez donné ? Où est vostre courage Celion,
ou bien où est vostre amitié ? N'avez-vous point
autrefois surmonté pour l'Amour que vous me portiez
de plus grands malheurs que ceux-cy ? Et si cela est,
où est l'affection, où est la resolution qui le vous
a fait faire ? Voulez-vous que je croye que vous en avez
moins à ceste heure que vous n'aviez en ce temps-là ?
Ah ! Berger consentez plutost à la diminution de
ma vie, qu'à celle de la bonne volonté que vous
m'avez promise : Et comme jusques icy, j'ay pû sur
vous tout ce que j'ay voulu, que de mesme à l'advenir
il n'y ait rien qui m'en puisse amoindrir le pouvoir.
Ergaste ouyt que Celion luy respondit : - Est-il
possible, Bellinde, que vous puissiez entrer en
doute de mon affection, et du pouvoir que vous avez
sur moy ? Pouvez vous avoir une si grande
mescognoissance, et le Ciel peut-il estre tant
injuste, que vous ayez pû oublier les tesmoignages
que je vous en ay donnez, et qu'il ait permis que je
survive à la bonne opinion que vous devez avoir de
moy ? Vous Bellinde, vous pouvez mettre en doute ce
que jamais une seule de mes actions, ny de vos
commandements n'a laissé douteux ? Au moins avant
que prendre une si desavantageuse opinion contre
moy, demandez à Amaranthe ce qu'elle en croit :
Demandez au respect qui m'a fait taire, demandez à
Bellinde mesme, si elle a jamais imaginé rien de si difficile, que mon affection n'ait surmonté : Mais à ceste heure que je vous voy toute à un autre, et que pour la fin de mon Amour desastrée, il faut que vous laissant entre les bras d'un plus heureux que moy, je m'esloigne et me bannisse à jamais de vous. Helas ! pouvez-vous dire que ce soit deffaut d'affection ou de volonté de vous obeïr, si je ressens une peine plus cruelle que celle de la mort ? Quoy Bergere, vous croirez que je vous aime, si sans mourir je vous sçay toute à un autre ? Vous direz que ce sera l'Amour, et le courage, qui me rendront insensible à ce desastre, et toutefois en verité ne sera-ce pas plutost n'avoir ny Amour ny courage, que de le souffrir sans desespoir ? O Bergere, que nous sommes bien loin de conte vous et moy, car si ceste impuissance qui m'empesche de pouvoir vivre et supporter ce malheur, vous fait douter de mon affection, au contraire ceste grande constance, et ceste extréme resolution que je vois en vous, m'est une trop certaine assurance de vostre peu d'amitié. Mais aussi à quoy faut-il que j'en espere plus de vous, puis qu'un autre, ô cruauté de mon destin ! vous doit posseder. A ce mot ce pauvre Berger s'aboucha sur les genoux de Bellinde, sans force, et sans sentiment. Si la Bergere fut vivement touchée, tant des paroles que de l'évanoüyssement de Celion, vous le pouvez juger, belle Nymphe, puis qu'elle l'aimoit autant qu'il estoit possible d'aimer, et qu'il falloit qu'elle faignist de ne point [444 verso sic 344 verso] ressentir [ 353 verso sic 343 verso ] 21 ac ceste
douloureuse separation. Lors qu'elle le vid esvanoüy,
et qu'elle creut n'estre escoutée que des Sicomores et de l'onde de la fonteine, ne leur voulant cacher
le desplaisir qu'elle avoit tenu si secret à ses
compagnes, et à tous ceux qui la voyoient ordinairement :
- Helas ! dit-elle en joignant les mains, Helas ! ô
souveraine bonté, ou sors moy de ceste misere, ou
de ceste vie : romps par pitié, ou mon cruel desastre,
ou que mon cruel desastre me rompe.
Et puis baissant les yeux sur Celion : - Et toy,
dit-elle, trop fidele Berger, qui n'es miserable que dautant que tu aimes ceste miserable, vueille le Ciel te donner ou les contentemens que ton
affection merite, ou m'enlever de ce monde, puis
que je suis la seule cause que tu souffres les desplaisirs
que tu ne merites pas : et lors s'estant teuë quelque temps, elle reprit :
- O qu'il est difficile de bien aimer, et d'estre sage
tout ensemble ! Car je voy bien que mon pere a raison
de me donner au sage Berger Ergaste, soit pour
ses merites, soit pour ses commoditez : Mais helas !
que me vaut ceste cognoissance, si Amour deffant à mon
affection de l'avoir agreable ? Je sçay que Ergaste
merite mieux, et que je ne puis esperer rien de
plus avantageux que d'estre sienne : Mais comment
me pourray-je donner à luy, si Amour m'a des-ja donnée
à un autre ? La raison est du costé de mon pere, mais
Amour est pour moy, et non point un Amour
nouvellement nay, ou qui n'a point de puissance, mais un Amour que j'ay conceu, ou plutost que le Ciel a fait naistre avec moy, qui s'est eslevé dans mon berceau, et qui par un si long trait de temps s'est tellement insinué dans mon ame, qu'il est plus mon ame, que mon ame mesme. O Dieux ! et faut-il esperer que je m'en puisse despoüiller sans la vie ? et si je ne m'en deffaits, dy moy Bellinde, que sera-ce que de toy ? En proferant ces paroles les grosses larmes luy tomboient des yeux, et coulant le long de son visage, moüilloient et les mains et la jouë du Berger, qui peu à peu revenant, fut cause que la Bergere interrompit ses plaintes, et s'essuyant les yeux de peur qu'il ne s'en prist garde, changeant et de visage et de voix, luy parla de ceste sorte : - Berger je vous veux advoüer que j'ay du ressentiment de vostre peine, autant peut-estre que vous-mesme, et que je ne sçaurois douter de vostre bonne volonté, si je n'estois la plus mescognoissante personne du monde. Mais à quoy ceste recognoissance et à quoy ce ressentiment ? Puis que le Ciel m'a sousmise à celuy qui m'a donné l'estre, voulez vous tant que cet estre me demeurera que je luy puisse desobeir ? Mais soit ainsi que l'affection plus forte l'emporte sur le devoir, pour cela Celion serons nous en repos ? Est-il possible si vous m'aimez, que vous puissiez avoir du contentement, me voyant le reste de ma vie pleine de desplaisirs et de regrets ? et pouvez vous croire que le blasme que j'encourray, soit par la desobeïssance de mon pere, soit [ 354 verso sic 344 verso ] 21 ac [445 verso sic 345 verso] par l'opinion que
chacun aura de nostre vie passée à mon desavantage,
me puisse laisser un moment de repos ? Cela seroit
peut-estre croyable d'une autre que de moy qui ay
tousjours tant desapprouvé celles qui se sont conduites de ceste sorte, que la honte de me voir tombee en leur
mesme faute, me sera tousjours plus insuportable,
que la plus cruelle fin que le Ciel me puisse destiner.
Armez vous donc de ceste resolution, ô Berger, que
tout ainsi que par le passé nostre affection ne nous
a jamais fait commettre chose qui fust contre nostre
devoir, quoy que nostre Amour ait esté extréme, que de
mesme pour l'advenir il ne faut point souffrir qu'elle
nous y puisse forcer. Outre que des choses où il n'y
a point de remede la plainte semble estre bien
inutile. Or il est tout certain que mon pere m'a
donnée à Ergaste, et que ceste donation ne se peut plus revoquer que par Ergaste mesme.
Jugez quelle esperance nous devons avoir qu'elle le
soit jamais. Il est vray qu'ayant disposé de mon
affection avant que mon pere de moy, je vous promets
et vous jure devant tous les Dieux, et particulierement
devant les Deïtez qui habitent en ce lieu, que
d'affection je seray vostre jusques dans le tombeau,
et qu'il n'y a ny pere, ny mary, ny tyrannie du
devoir, qui me fasse jamais contrevenir au serment
que je vous en faits. Le Ciel m'a donné à un pere,
ce pere a donné mon corps à un mary, comme je n'ay
pû contredire au Ciel, de mesme mon devoir me deffend
de refuser l'ordonnance de mon pere : mais ny le Ciel,
ny mon pere, ny mon mary, ne m'empescheront jamais
d'avoir un frere, que j'aimeray comme je luy ay
promis, quelle que je puisse devenir.
A ces dernieres paroles prevoyant bien que Celion se remettroit aux plaintes et aux larmes, afin de les
éviter, elle se leva, et le prenant par la teste le
baisa au front, et luy disant à-Dieu, et s'en
allant : - Dieu vous veuille, dit-elle, Berger, donner
autant de contentement en vostre voyage, que vous m'en
laissez peu en l'estat où je demeure.
Celion neut, ny la force de luy respondre, ny le
courage de la suivre, mais s'estant levé, et tenant les bras
croisez, l'alla accompagnant des yeux tant qu'il la
pût voir, et lors que les arbres luy en eurent osté
la veuë, levant les yeux au Ciel tous chargez de
larmes, apres plusieurs grands souspirs, il s'en alla
courant d'un autre costé, sans soucy ny de son
trouppeau, ny de chose qu'il laissast en sa cabane.
Ergaste qui caché du buisson, avoit ouy
leurs discours, demeura plus satisfait de la vertu
de Bellinde, qu'il ne se peut dire, admirant et la
force de son courage, et la grandeur de son honnesteté.
Et apres avoir demeuré long temps ravy en ceste
pensée, considerant l'extréme affection qui estoit
entre ces deux Amants, il creut que ce seroit un acte
indigne de luy, que d'estre cause de leur separation : Et que le Ciel ne l'avoit point fait rencontrer si à
propos à cet à-dieu, que pour [446 verso sic 346 verso] luy faire voir la grande
erreur qu'il alloit commettre sans y penser.
Estant donc resolu de rapporter à leur contentement
tout ce qui luy seroit possible, il se met à suivre
Celion, mais il estoit des-ja tant esloigné, qu'il ne le
sceut attaindre, et pensant de le trouver en sa
cabane, il prit un petit sentier qui y alloit le plus
droit : Mais Celion avoit passé d'un autre costé,
car sans parler à personne de ses parents ny de ses
amis, il s'en alla vagabond sans autre dessein
plusieurs jours, sinon qu'il fuyoit les hommes, et ne
se nourrissoit que des fruits sauvages, que l'extréme
faim luy faisoit prendre par les bois.
Ergaste qui vid que son dessein estoit rompu de ce
costé, apres l'avoir cherché un jour ou deux, vint
trouver Bellinde, esperant de sçavoir d'elle le
chemin qu'il avoit pris, et de fortune il la trouva
au mesme lieu où elle avoit dit à-dieu à Celion, estant
toute seule sur le bord de la fonteine, pensant à
l'heure mesme au dernier accident qui luy estoit
advenu en ceste place, le souvenir duquel luy
arrachoit des larmes du profond du cœur.
Ergaste qui l'avoit veuë de loing, estoit venu
expres pour la surprendre le plus couvertement qui luy avoit esté possible, et voyant ses pleurs comme
deux sources couler dans la fonteine, il en eut tant
de pitié, qu'il jura ne se reposer de bon sommeil qu'il
n'eust remedié à son desplaisir. Et pour ne perdre
point davantage de temps, s'avançant tout à coup
à elle, il la salüa. Elle qui se vid surprise
avec les larmes [447 recto sic 347 recto] aux yeux, afin de les dissimuler,
faignit de se laver, et mettant promptement les mains
dans l'eau se les porta toutes moüillées au visage,
de sorte que si Ergaste n'eust auparavant veu ses larmes, malaisément eust-il
alors recognu qu'elle pleurast. Ce qui encores luy
fit davantage admirer sa vertu, car à mesme temps elle peignit en son visage une façon toute riante : Et se tournant au Berger, luy dit, avec une
façon pleine de courtoisie : - Je pensois estre seule,
gentil Berger, mais à ce que je vois, vous y estes
venu pour la mesme occasion, comme je pense, qui
m'y a amenée, je veux dire pour vous y rafraîchir,
et sans mentir voicy bien la meilleure source, et la
plus fraîche qui soit en la pleine. - Sage et belle
Bergere, respondit Ergaste en sousriant, vous avez
raison de dire que le sujet qui vous a fait venir
icy, m'y a de mesme conduit, car il est tout vray,
mais quand vous dittes que vous et moy y sommes pour
nous rafraîchir, il faut que je vous contredie,
puis que ny l'un ny l'autre de nous n'y est pour ce
dessein. - Quant à moy, dit la Bergere, j'advoüeray
bien que je me puis estre faillie pour ce qui est
de vous, mais pour mon particulier, vous me permettrez
de dire qu'il n'y a personne qui en puisse sçavoir
davantage que moy. - Je vous accorde, dit Ergaste,
que vous en sçavez plus que tout autre : mais pour
cela vous ne me ferez pas confesser, que le sujet qui
vous a conduit icy soit celuy que vous dittes. - Et
quel penseriez [447 verso sic 347 verso] vous donc, dit-elle, que ce fust ?
Et à ce mot elle mit la main au visage, pour couvrir en quelque sorte la rougeur qui luy estoit montée, et cela faisant semblant de se frotter les sourcils. A quoy Ergaste prenant garde, et voulant la sortir de
la peine où il la voyoit, respondit de ceste sorte :
- Belle et discrette Bergere, il ne faut plus que vous
usiez de dissimulation envers moy, qui sçay aussi bien
que vous ce que vous croyez avoir de plus secret en
l'ame : et pour vous monstrer que je ne ments point,
je vous dis qu'à ceste heure vous estiez sur le bord
de ceste eau, songeant avec beaucoup de desplaisir au
dernier à-dieu que vous avez dit à Celion, au mesme
lieu où vous estes. - Moy ? dit-elle incontinant toute
surprise. - Ouy vous-mesme, respondit Ergaste, mais
ne soyez pas marrie que je le sçache, car j'estime
tant vostre vertu et vostre merite, que tant s'en
faut que cela vous puisse jamais nuire, que je veux
que ce soit la cause de vostre contentement. Je sçay
le long service que ce Berger vous a rendu, je sçay
avec combien d'honneur il vous à recherchée, je sçay
avec combien d'affection il a continué depuis tant
d'années, et de plus de quelle sincere et vertueuse
amitié vous l'affectionnez : La cognoissance de toutes
ces
choses me fait desirer la mort plutost, que d'estre
cause de vostre separation. Ne pensez pas que ce soit
jalousie, qui me fait vous parler de ceste sorte, jamais
je n'entreray en doute de vostre vertu, et puis [448 recto sic 348 recto] j'ay
ouy de mes aureilles les sages discours que vous luy
avez tenus. Ne pensez non plus que je ne croye que
vous perdant, je ne perde aussi la meilleure fortune que je sçaurois jamais avoir, mais le seul sujet qui
me pousse à vous redonner à celuy que vous devez estre, c'est, ô sage Bellinde, que je ne veux pas
acheter mon contentement avec vostre éternel desplaisir,
et que veritablement je croirois estre coulpable, et
envers Dieu, et envers les hommes, si à mon occasion
une si belle et vertueuse amitié se rompoit entre vous.
Je viens donc icy pour vous dire, que je veux bien
me priver de la meilleure alliance, que je sçaurois
jamais avoir, pour vous remettre en vostre liberté,
et vous redonner le contentement que le mien vous
osteroit. Et outre que je penseray avoir fait ce que
je croy que le devoir me commande, encores ne me
sera-ce point peu de satisfaction de penser que si
Bellinde est contente, Ergaste est un des
instruments de son contentement. Seulement je vous
requiers, si en cecy je vous oblige, qu'estant
cause de la reünion de vostre amitié, vous me
receviez pour tiers entre vous deux, et que vous me
fassiez la mesme part de vostre bonne volonté, que
vous l'avez promise à Celion quand vous avez creu
d'espouser Ergaste, je veux dire que de tous deux
je sois aimé et receu comme frere.
Pourrois-je, belle Nymphe, vous redire le contentement
inesperé de ceste Bergere ? Je croy qu'il seroit
impossible, [448 verso sic 348 verso] car elle mesme fut tellement surprise,
qu'elle ne sceut de quelles paroles le remercier, mais
le prenant par la main, s'alla rassoir sur les
gazons de la fonteine, où apres s'estre un peu remise,
et voyant la bonne volonté dont Ergaste l'obligeoit,
elle luy declara tout au long, tout ce qui c'estoit passé
entre Celion et elle, et apres mille sorte de remerciements, que j'obmets pour ne vous ennuyer, elle
le supplia de l'aller chercher luy-mesme, dautant que
le transport de Celion estoit tel, qu'il ne
reviendroit pour personne du monde qui l'allast
querir, parce qu'il ne croiroit jamais ceste bonne
volonté de luy, à qui il n'en avoit point donné
d'occasion, si elle luy estoit assurée par
quelqu'autre : au contraire se figureroit que ce
seroit un artifice pour le faire revenir.
Ergaste qui vouloit en toute sorte parachever la
bonne œuvre qu'il avoit commencée, resolut de partir
dés le lendemain avec Diamis frere de Celion, luy promettant de ne point
revenir sans le luy ramener. plusieurs fois du jour il se reposast, et mesme lors que le sommeil le pressoit. Il advint que de ceste sorte lassé, il se mit sous quelques arbres, qui faisoient un agreable ombrage à une fonteine, et là apres avoir quelque temps repensé à ses desplaisirs, il s'endormit. La fortune qui se contentoit des ennuis qu'elle luy avoit donnez, adressa, pour le rendre entierement heureux, les pas d'Ergaste et de Diamis en ce mesme lieu, et par hazard Diamis marchoit le premier, soudain qu'il le vid, il le recognut, et tournant doucement en arriere, en vint advertir Ergaste, qui tout joyeux voulut l'aller embrasser : mais Diamis le retint en luy disant : - Je vous supplie Ergaste ne faisons rien en cecy de mal à propos. Mon frere, si tout à coup nous luy disons ces bonnes nouvelles, mourra de plaisir, et si vous cognoissiez l'extreme affliction que cet accident luy a causé, vous seriez de mesme opinion. C'est pourquoy il me semble qu'il vaut mieux que je le luy die peu à peu, et parce qu'il ne me croira pas, vous viendrez apres le luy reconfirmer. Ergaste trouvant cet advis bon, s'esloigna entre quelques arbres, dont il pouvoit les voir, et Diamis [449 verso sic 349 verso] s'advança. Et faut bien dire qu'il fust inspiré de quelque bon demon, car si d'abort Celion eust veu Ergaste, peut-estre suivant sa resolution, luy eust-il fait du desplaisir. Or à l'heure mesme que Diamis s'en approcha son frere s'esveilla, et recommençant son ordinaire entretien, se mit à plaindre de ceste sorte. [ 358 verso sic 348 verso ] 21 ac _____________________________________________________________ Plainte. Ξ Outré par la douleur de mortelles attaintes, [450 recto sic 350 recto] Mon ame en sa douleur est tellement confuse, [ 359 recto sic 349 recto ] 21 ac Diamis qui ne vouloit le surprendre, apres avoir
quelque temps escouté fit du bruit expres, afin
qu'il tournast la teste vers luy, et voiant que tout estonné il le regardoit, il
s'advança doucement à luy, et apres l'avoir salué, il luy
dit : - Je loüe Dieu, mon frere, de ce que je vous
aye trouvé si à propos pour vous faire le message
que Bellinde vous mande. - Bellinde ? dit-il
incontinent, est-il possible qu'elle ayt quelque
memoire de moy, entre les bras d'Ergaste ? - Ergaste,
dit Diamis, n'a point eu Bellinde entre les bras,
et j'espere si vous avez quelque resolution qu'elle
ne sera jamais à luy. - Et doutez vous, respondit
Celion, que la resolution me puisse manquer en
un semblable affaire ? - Je voulois dire, repliqua
Diamis, de la prudence. - Je pense, respondit Celion,
qu'il n'y a point de prudence qui puisse contrevenir
à l'ordre que le destin à resolu. - Le destin, dit
Diamis, ne vous est pas si contraire que vous pensez,
et vos affaires ne sont pas en si mauvais termes que
vous croyez. Ergaste refuse Bellinde. - Ergaste,
dit Celion, la refuse ? - Il est [450 verso sic 350 verso] tout certain,
continua Diamis, et afin que vous en soyez plus
assuré, Ergaste mesme vous cherche pour le vous
dire.
Celion oyant ces nouvelles, demeura sans respondre pres que hors de soy, et puis reprenant la parole :
- Vous moquez vous point, dit-il, mon frere, ou si
vous le dittes pour m'abuser ? - Je vous jure, respond
Diamis, par le grand Dieu Pan, je vous jure Palles, et par tout ce que nous avons de plus
sacré, que je vous dy verité, et que bien tost vous
le sçaurez par le Berger Ergaste. Alors Celion levant et les mains, et les yeux au Ciel : - ô Dieux !
dit il, à quelle fin plus heureuse me reservez-vous ?
Son frere, pour l'interrompre : - Il ne faut plus,
luy dit-il, parler ny de mal-heur, ny de mort, mais
seulement de joye, et de contentement, et sur tout
vous preparer à remercier Ergaste du bien qu'il
vous fait, car je le vois qui vient à nous.
A ce mot Celion se leva, et le voyant si pres, le
courut embrasser avec autant de bonne volonté, que
peu auparavant il luy en portoit beaucoup de mauvaise,
mais quand il sceut la verité de toute ceste affaire,
il se mit à genoux devant Ergaste, et luy vouloit à
force baiser les pieds.
J'abregeray, belle Nymphe, tous leurs discours, et
vous diray seulement qu'estant de retour, Ergaste
luy donna Bellinde, et qu'avec le consentement de
son pere, il la luy fit espouser, et voulut seulement,
comme il en avoit des-ja prié Bellinde, que Celion
le receust pour tiers en leur honneste, et sincere
affection, et luy mesme se [451 recto sic 351 recto] donnant entierement à eux
ne voulut jamais se marier. petit enfant
fut perdu, et mourut sans doute de necessité : car
depuis on n'en a point eu de nouvelle. Et quelques
années apres ils eurent une fille qui fut nommée
Diane, mais Celion ny Ergaste Ξ n'eurent pas
longuement le plaisir de cet enfant, parce qu'ils
moururent incontinent apres, et tous deux en mesme
jour, et c'est ceste Diane dont vous m'avez
demandé des nouvelles, et qui est tenuë en mon
hameau, pour l'une des plus belles, et des plus sages
bergeres de Forests. Fin du dixiesme livre d'Astrée
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