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L'Astrée de 1607
Livre 12P. 455 dans l'édition de Vaganay [ 380 recto ] 21 ac [481 recto sic 381 recto] LE LIVRE D'ASTRÉE.
Dés que la pointe du jour commença de
poindre, Leonide
suivant la resolution que le soir Adamas, sa
compagne, et Celadon avoient prise
ensemble,
vint
trouver le Berger dans sa chambre, afin de luy
mettre l'habit que son oncle luy avoit apporté. Mais
le petit Meril, qui par le commandement de Galathée demeuroit presque d'ordinaire avec Celadon, pour espier les actions de Leonide,
autant que pour servir le Berger, les empescha
long temps de le pouvoir faire, en fin quelque
bruit qu'ils ouyrent dans la court fit sortir Meril, pour leur en rapporter des nouvelles. Tout incontinent Celadon se leva,
et la Nymphe (voyez à quoy l'Amour
la faisoit abaisser !) luy ayda à s'habiller, car il
n'eust sceu sans elle, s'approprier ces habits. Voyla peu apres le petit Meril, qui revint si
courant qu'il faillit de les surprendre, toutefois Celadon qui s'y prenoit garde, entra dans une
garderobbe en attendant qu'il s'en retournast. Il
ne fut plutost entré qu'il ne demanda où estoit Celadon. - Il est dans ceste garderobbe, dit la
Nymphe, il ressortira incontinent, mais que luy
veux-tu ? - Je voulois, respondit le garçon, luy dire
que Amasis vient d'arriver ceans. Leonide fut un peu surprise craignant ne pouvoir
parachever ce qu'elle avoit commence, toutefois pour
s'en conseiller à Celadon, elle dit à Meril :
- Petit Meril, je te prie va courant en advertir
Madame, car peut-estre elle sera surprise. L'enfant
s'y en courut, et Celadon sortit riant de ces
nouvelles ? - Et quoy, dit la Nymphe, vous riez Celadon, de ceste venuë ? Vous pourriez bien estre
empesché. - Tant s'en faut, dit-il, continuez
seulement de m'habiller, car dans la confusion de tant
de Nymphes, je pourray plus aysément me desrober.
Mais cependant qu'ils estoient bien attentifs à leur
besoigne, voyla Galathée qui entra si à l'improveuë que
Celadon ne pût se retirer au cabinet. Si la Nymphe
demeura estonnée de cet accident, et Celadon
aussi, vous le pouvez juger : toutefois la finesse de Leonide fut plus grande, et plus prompte qu'il
n'est pas croyable, car voyant entrer Galathée,
elle retint Celadon qui se vouloit cacher, et se
tournant à la Nymphe faisant bien l'empeschée :
- Madame, luy dit-elle, s'il ne vous plaist de faire
en sorte que Madame ne vienne icy nous sommes
perduës, quant à moy je feray bien tout ce que je
pourray pour desguiser Celadon, mais je crains de
n'en pouvoir pas venir à bout. Galathée qui au commencement ne sçavoit que juger
de ceste Metamorphose, loüa l'esprit de Leonide,
d'avoir inventé ceste ruse, et s'approchant d'eux
se mit à considerer Celadon, si bien dissimulé sous
cet habit, qu'elle ne pût s'empescher de rire : et
respondit à la Nymphe : - Ma mie, nous estions perduës
sans vous, car il n'y avoit pas moyen de cacher ce
Berger à tant de personnes qui viennent avec Amasis,
ou estant vestu de cet habit, non seulement nous
sommes assurées, mais encor je veux le faire voir
à toutes vos compagnes, qui le prendront pour fille,
et puis elle passoit d'un autre costé, et le
consideroit comme ravie, car sa beauté par ces
agencemens paroissoit beaucoup plus. Cependant
Leonide, pour mieux joüer son personnage, luy dit
qu'elle s'en devoit aller de peur qu'Amasis ne
les surprist, et ainsi la Nymphe apres avoir resolu
que Celadon se diroit parente d'Adamas, nommee
Lucinde, elle sortit pour entretenir sa mere, apres avoir
commandé à Leonide de la conduire où elles seroient,
aussi tost qu'elle l'auroit vestuë. - Il faut advouer
la verité, dit Celadon apres qu'elle s'en fut allée,
de ma vie je ne fus si estonné, que j'ay esté de ces
trois accidents, de la venuë d'Amasis, de la surprise
de Galathée et de vostre prompte invention. - Berger
ce qui est de moy, dit-elle, procede de la volonté que j'ay de vous sortir de peine, et plust à Dieu
que tout le reste de vostre contentement en despendist
aussi bien que celui-cy, vous cognoistriez quel est le
bien que je vous veux. - Pour remerciement de tant
d'obligation, respondit le Berger, je ne puis que
vous offrir la vie que vous me conservez.
Avec semblables discours, ils s'alloient entretenant,
lors que Meril entra dans
la chambre, et voyant Celadon presque vestu, il en fut ravy, et dit : - Il
n'y a personne qui puisse le recognoistre, et
moy-mesme qui suis tous les jours pres de lui, ne
croirois point que ce fust luy, si je ne le voyois
habiller. Celadon
luy respondit : - Et qui t'a dit que je me desguisois ainsi ? - C'est,
respondit-il, Madame, qui m'a commandé de vous
nommer Lucinde, et que je disse que vous estiez
parente d'Adamas, et mesme m'a
envoyé tout
incontinent vers le Druide pour l'en advertir, qui
ne s'est pû empescher d'en rire, quand il l'a sceu,
et m'a promis de le faire comme Madame l'ordonnoit.
- Voila qui est bien, dit le Berger, et garde de t'en
oublier :
Cependant Amasis estant
descenduë du Chariot,
rencontra Galathée au pied de l'eschalier, avec
Sylvie, et Adamas. - Ma fille, luy dit-elle, vous
estes trop long temps en vostre solitude, il faut
que je vous desbauche un peu, et mesmes que les
nouvelles que j'ay euës de Clidaman,
et de Lindamor
me resjoüissent de sorte, que je n'ay pû en joüir
seule plus longuement, c'est pourquoy je viens vous
en faire part, et veux que vous reveniez avec moy à
Marcilly, où je faits faire les feux de joye, de si
bonnes nouvelles. - Je loüe Dieu, respondit
Galathée, de tant de bon-heurs, et le supplie de les vous conserver un siecle : mais à la verité, Madame,
ce lieu est si agreable, qu'il me fait soucy de le
laisser. - Ce ne sera pas, repliqua Amasis, pour
long temps, mais parce que je ne veux m'en retourner
que sur le soir, allons nous promener, et je vous
diray tout ce que j'ay appris. Alors Adamas luy baisa la robbe, et luy dit : - Il
faut bien, Madame, que vos nouvelles soient bonnes,
puis que pour les dire à Madame vostre fille, vous
estes partie si matin. - Il y a des-ja, dit-elle,
deux ou trois jours que je les receus, et fis
incontinent resolution de venir, car il ne me semble
pas que je puisse joüir d'un contentement toute
seule, et puis certes la chose merite bien d'estre
sçeuë.
Avec semblables discours elle descendit dans le
jardin, où commençant son promenoir, ayant mis
Galathée d'un costé, et Adamas de l'autre, elle
reprit de ceste sorte. Histoire de Lydias, ET DE MELANDRE. Considerant les estranges accidents qui arrivent par l'Amour, il me semble que l'on est presque contraint d'avoüer que si la [ 382 verso ] 21 ac [483 verso sic 383 verso] " fortune a plusieurs
rouës pour hausser, et baisser, bras ouverts, et
principalement pour estre venus en un temps, que leurs
ennemis s'estant renforcez reprenoient courage, et les
menaçoient d'une bataille. Mais quand Lindamor fut
arrivé, et qu'on sceut qui estoit Clidaman, il ne se peut dire l'honneur, ny les caresses qui luy
furent faittes, car des-ja en trois ou quatre rencontres
il s'estoit tellement signalé, que les amis, et les
ennemis le cognoissoient, et l'estimoient.
Entre autres prisonniers qu'ils firent luy et
Guiemants, car ils alloient tousjours en toutes leurs
entreprises ensemble, il s'y en trouva un jeune
de la grand Bretagne, tant beau, mais tant triste
qu'il fit pitié à Clidaman, et parce que plus il
demeuroit en ceste captivité, et plus il faisoit
paroistre d'ennuy. Un jour il le fit appeller, et
apres l'avoir enquis de son estre, et de sa qualité.
Il luy demanda l'occasion de sa tristesse, que si elle procedoit de la prison, il devoit comme
homme de courage, supporter semblables accidents, et
que tant s'en faut, il devoit remercier le ciel, qu'il
l'eust fait tomber entre leurs mains, puis qu'il estoit
en lieu où il ne recevroit que toute courtoisie, et
que l'esloignement de sa liberté ne procedoit que du
commandement de Meroüé, qui avoit deffendu que l'on
ne mist point encores de prisonniers à rançon, et que quand il leur permettroit, qu'alors il verroit quelle estoit
leur courtoisie.
Ce jeune homme le remercia, mais toutefois ne pût s'empescher de souspirer, dont Clidaman plus esmeu
encores luy en demanda la cause : à quoy il respondit :
- Seigneur Chevalier, ceste tristesse que vous voyez
painte en mon visage, et ces souspirs qui se desrobent si souvent de mon estomach, ne procedent pas de ceste
prison, dont vous me parlez, mais d'une autre qui me
lie bien plus estroittement : car de celle-cy, le temps ou la rançon me peuvent desobliger : mais de
l'autre, il n'y a rien que la mort. Et toutefois dautant que j'y suis resolu, encores la supporterois-je avec patience, si je n'en
prevoyois la fin trop prompte, non pas par ma mort
seule, mais par la perte de la personne qui me tient
pris si estroittement.
Clidaman jugea bien à ses paroles que c'estoit
Amour qui le travailloit, et par la preuve qu'il en
faisoit en luy-mesme, considerant le mal de son
prisonnier, il en eut tant de pitié, qu'il l'assura
de procurer sa liberté le plus promptement qu'il luy
seroit possible, sçachant assez par experience, quelles
sont les passions, et les inquietudes qui accompagnent
une personne qui ayme bien. - Puis luy dit-il, que vous
sçavez que c'est qu'Amour, et que vostre courtoisie
m'oblige à croire, que quelle cognoissance que vous
puissiez avoir de moy, ne vous fera changer ceste
bonne volonté, afin que vous jugiez le subjet que j'ay
de me plaindre, voire de me desesperer, voyant le mal
si prochain, et le remede tant esloigné, pourveu que
vous me promettiez de ne me point deceller, je vous diray
des choses, qui sans doute vous feront estonner,
et lors le luy ayant promis, il commença de ceste
sorte. resolution il tourna, je ne sçay si je dois dire pour bonne ou mauvaise fortune, les yeux sur moy, et fust
qu'il me trouva ou plus à son gré, ou plus à sa
commodité, il commença de se monstrer mon serviteur.
Quelles dissimulations, quelles recherches, quels
serments furent ceux qu'il usa avec moy ! Je
ne veux vous ennuyer par un trop long discours, tant
y a qu'apres une assez longue recherche, car il y
demeura deux ans, ce fut à bon escient de mon costé, dautant que sa beauté, sa courtoisie, sa discretion,
et sa valeur estoient de trop grands attraits pour
ne vaincre avec une longue pratique toute ame pour
barbare qu'elle fust. Je ne rougiray donc de
l'advoüer à une personne qui a esprouvé l'Amour, car il est tout certain que ce commencement là fut la fin de mon repos.
Or les choses estant en cet estat, et vivant avec
tout le contentement que peut une personne qui ayme, et qui est assurée de la personne aymée ; ne voila pas que ces Françons, apres avoir gaigné tant de batailles
contre les Empereurs Romains, contre les Gots, et
contre les Gaulois, tournerent leurs armes contre les
Neustriens, et les reduirent à tels termes, qu'à
cause qu'ils sont nos anciens alliez, ils furent
contraints d'envoyer à Londres pour demander secours,
lequel suivant l'alliance faitte entre eux, leur fut accordé, et par le Roy,
et par les Estats.
Soudain ceste nouvelle fut divulguée par tout le
Royaume, et nous qui estions en la principale ville,
en fusmes des [486 recto sic 386 recto] premiers advertis, et dés l'heure mesme
Lydias commença de penser à son retour, s'assurant
que ceux de sa patrie ayant affaire de ses semblables,
l'absoudroient facilement de la mort d'Aronte.
Toutefois parce qu'il m'avoit tousjours promis de ne
s'en point aller qu'il ne m'emmenast avec luy, ce que
le malicieux avoit fait pour me tromper, et de peur
que je misse empeschement à son depart, il de l'advoüer. Et toutefois ce parjure deux jours apres s'en alla
avec les premieres troupes qui partirent de la
grand Bretaigne, et print son temps si à propos,
qu'il arriva sur le bord de la mer le mesme jour
qu'ils devoient partir, et ainsi s'embarqua avec eux : nous fusmes incontinent advertis de son depart,
toutefois je m'estois tellement figurée qu'il
m'aimoit, que je fus la derniere qui le creut, de
sorte qu'il y avoit plus de huit jours qu'il estoit
party, que je ne me pouvois persuader qu'un homme
si bien nay, fust si trompeur, et ingrat. En fin un
jour s'escoulant apres l'autre, sans que j'en eusse
aucune nouvelle, je recognus que j'estois trompée, et
que veritablement Lydias estoit party.
Si alors mon ennui fut grand, jugez-le, Seigneur
Chevalier, puis que tombant malade je fus reduitte
à tel terme, que les medecins ne cognoissant mon
mal, en desespererent, et m'abandonnant me estoit [487 recto sic 387 recto] en sa
plus grande ferveur : ne voyla pas arriver un batteau qui
venoit de Callais, pour rapporter que le secours y estoit arrivé heureusement, par lequel nous sceusmes que Lydias
y avoit passé, en intention de faire la guerre avec
ceux de la [ grand Bretaigne, mais qu'aussi tost
que le gouverneur du lieu
l'avoit veu, parce qu'il s'estoit trouvé parent d'Aronte, il l'avoit fait
mettre en prison, comme ayant esté des-ja auparavant condanné. Que l'on le tenoit pour perdu, d'autant que ce
gouverneur outre le parentage, estoit fort amy d'Aronte, comme celuy à qui il avoit fait dessein de donner tout son bien. Que toutefois il y avoit un moyen de le
sauver, mais si difficile qu'il n'y avoit personne qui
le voulust hazarder.
Aussi tost que Lydias se vit saisi, il luy demanda
comment un Chevalier plein de tant de reputation comme
luy, vouloit venger ses querelles par la voie de la
justice, et non point par les armes, car c'est une
coustume entre les Gaulois de ne recourre jamais à
la justice en ce qui offense l'honneur, mais au
combat, et ceux qui font autrement sont tenus pour
deshonorez. Lypandas, qui est le nom de ce
gouverneur, luy respondit qu'il n'avoit point tué
Aronte en homme de bien, et que si Lydias n'estoit attaint de la justice, qu'il le luy feroit paroistre, mais pour estre honteux de le battre avec un homme ainsi taxé, que s'il y avoit quelqu'un de ses amis qui
le voulust faire pour luy, il s'offroit de le combattre
sur ceste querelle, que s'il y estoit vaincu il le
mettroit en liberté, qu'autrement [487 verso sic 387 sic] la justice en seroit
faitte, et que pour donner loisir aux parents, et
amis de Lydias, il le garderoit un mois en sa puissance ; que
si personne ne se presentoit dans ce temps, il le
remettroit entre les rigoureuses mains des anciens
de Rothomague, pour estre traitté selon ses merites, et qua'fin qu'il n'y eust point d'avantage pour
personne, il vouloit que ce combat se fist avec l'espée
et le poignard, et en chemise. Mais que Lypandas estant
estimé l'un des plus vaillans hommes de toute la
Neustrie, il n'y avoit personne qui eust la hardiesse
d'entreprendre ce combat, outre que les amis de Lydias n'en estant pas advertis, ils ne pouvoient luy
rendre ce bon office. O Seigneur Chevalier, quand je me ressouviens des
contrarietez qui me combattirent oyant ces nouvelles,
il faut que j'advoüe que je ne fus de ma vie si
confuse, non pas mesme quand ce perfide me [ 387 recto ] 21 ac [488 recto sic 388 recto] les parents et les amis de Lydias : et ainsi donnant ordre le plus secrettement qu'il
me fut possible à mon voyage, une nuit je me
desrobay en l'habit que vous me voyez, mais la
fortune fut si mauvaise pour moy, que je demeuray plus
de quinze jours sans trouver vaisseau qui allast
de ce costé là, je ne sçay que devindrent mes parents
me trouvant partie, car je n'en ay point eu de
nouvelles depuis ; bien m'assuray-je que la vieillesse
de mon pauvre pere n'aura pû resister à ce desplaisir,
car il m'aimoit plus tendrement que luy mesme, et
m'avoit tousjours nourrie si soigneusement, que je me
suis plusieurs fois estonnée comme j' aye pû souffrir les incommoditez que depuis mon départ j'ay supportées
en ce voyage, et faut dire que c'est Amour, et non
pas moy.
Mais pour reprendre nostre discours, apres avoir
attendu quinze ou seize jours sur le bord de la mer,
en fin il se presenta un vaisseau, avec lequel j'arrivay
à Calais, qu'il n'y avoit plus que cinq ou
six jours du terme que Lypandas luy avoit donné : Mais le
branle du vaisseau m'avoit de sorte estourdie, que je
fus contrainte de tenir le lict deux jours : Si bien
qu'il n'y avoit plus temps de pouvoir advertir les parents de Lydias, ne sçachant mesme quels ils estoient,
ny où ils se tenoient.
Si cela me troubla vous le pouvez juger, parce
mesme qu'il sembloit que je fusse venuë tout à propos
pour voir mourir Lydias, et pour assister à ses funerailles.
Dieux comment vous [488 verso sic 388 verso] disposez de nous ! j'estois
tellement outrée de ce desastre, que jour et nuit les
larmes estoient en mes yeux. En fin le jour avant
le terme, transportée du desir de mourir avant que
Lydias, je me resolus d'entrer en combat contre Lypandas. Quelle resolution, ou plutost quel
desespoir ! car je n'avois de ma vie tenu espée à la main, et ne sçavois bonnement de laquelle il falloit
prendre le poignard ou l'espée, et toutefois me voyla resoluë d'entrer en combat contre un Chevalier qui
toute sa vie avoit fait ce mestier, et qui y avoit
tousjours acquis tiltre de brave, et vaillant. Mais
toutes ces considerations estoient nulles envers moy,
qui avois esleu de mourir avant que Lydias. Et quoy que je sceusse bien
que je ne le pourrois pas sauver, toutefois ce ne
m'estoit peu de satisfaction qu'il deust avoir ceste
preuve de mon affection. Une chose me tourmentoit infiniment, à quoy je voulus
tascher de donner remede, qui fut d'estre
cognuë de Lydias, et que cela ne m'empeschast de parachever mon dessein, parce que nous devions
combatre desarmez : Pour à quoy remedier j'envoyay un
cartel à Lypandas, par lequel apres l'avoir deffié,
je le priois qu'estant tous deux Chevaliers, nous
usissions des armes que les Chevaliers ont
accoustumé, et non point de celles des desesperez.
Il respondit que le lendemain il se trouveroit sur
le camp, et que j'y vinsse armé, qu'il en feroit de
mesme, toutefois qu'il vouloit que ce fust à son
choix, apres avoir commencé le combat de ceste sorte,
pour ma satisfaction, de le parachever pour la sienne
comme il l'avoit proposé au commencement. Moy qui ne
doutois point qu'en toute sorte je n'y deusse mourir,
l'acceptay comme il le voulut.
Et en ce dessein le lendemain armée de toute piece
je me presentay sur le camp, mais il faut advoüer le
vray, j'estois si empeschée en mes armes, que je ne
sçavois comme me remuër. Ceux qui me voyoient aller
chancelant, pensoient que ce fust la peur du combat,
et c'estoit foiblesse : Bien tost apres voila venir
Lypandas armé et monté à l'advantage, qui à son abort effroyoit ceux mesmes à qui le danger ne touchoit
point, et croyriez-vous que je ne le fus point,
que quand le pauvre Lydias fut conduit sur un
eschafaut pour assister au combat, car la pitié que
j' eux de le voir en tel estat, me toucha de sorte, que
je demeurai fort long temps sans me pouvoir remuër.
En fin les juges me menerent vers luy, pour sçavoir
s'il m'acceptoit pour son champion, il me demanda
qui j'estois, lors contrefaisant ma parole :
- Contentez-vous Lydias, luy dis-je, que je suis le
seul qui veut entreprendre ce combat pour vous. - Puis
que cela est, repliqua-il, vous devez estre personne
de valeur, et c'est pourquoy, dit-il, se tournant aux juges, je l'accepte ; Et ainsi que je m'en allois,
il me dit : - Chevalier vaillant, n'ayez peur que vostre
querelle ne soit juste. - Lydias, luy respondis je,
fusse-je aussi assuré que tu n'eusses point d'autre injustice :
[489 verso sic 389 verso] et apres je me retiray si resoluë à la mort, que des-ja
il me tardoit que les trompettes ne donnassent le signal
du combat. De fait au premier son je partis, mais le
cheval m'esbranla de sorte, qu'au lieu de porter ma
lance comme il falloit, je la laissay aller comme la
fortune voulut : de sorte qu'au lieu de le frapper, je
donnay dans le col du cheval, luy laissant la lance
dans le corps, dont le cheval courut au commencement par le camp en despit
de son maistre, et en fin tomba mort.
Lypandas estoit venu contre moy avec tant de desir
de bien faire, que la trop grande volonté luy fit
faillir son coup ? Quant à moy mon cheval alla jusques
où il voulut, car ce que je pus faire fut de me tenir
sans tomber, et s'estant arresté de soy-mesme, et
oyant Lypandas qui me crioyt de tourner à luy, avec
outrages de ce que je luy avois tué son cheval, je
revins apres avoir mis la main à l'espée au mieux qu'il
me fut possible, et non pas sans peine, mais mon cheval
que j'avois peut-estre piqué plus que son courage ne vouloit, aussi tost que je l'eu tourné, prit de
luy-mesme sa course, et si à propos qu'il vint hurter
Lypandas de telle furie, qu'il le porta les pieds
contremont, mais en passant il luy donna de l'espée
dans le corps si avant que peu apres je le sentis
faillir dessous moy, et ne fut peu que je me
ressouvinsse de sortir les pieds des estrieux : car
presque incontinant il tomba mort, mais par ma bonne
fortune, si loing de Lypandas, que j'eux loisir de
sortir de la selle, et me despestrer de mon cheval. Alors je m'en vins à luy, qui des-ja s'approchoit l'espée haute pour me frapper, et faut que je die que si Amour n'eust soustenu le faix des armes, je n'avois point de force qui le pûst faire : En fin voicy Lypandas qui de toute sa force me descharge un coup sur la teste, la nature m'apprit à mettre le bras gauche devant, car autrement je ne me ressouvenois pas de l'escu que j'avois à ce bras là, le coup donna dessus si à plein, que n'ayant la force de le soustenir, mon escu me redonna un si grand coup contre la sallade, que les estincelles m'en vindrent aux yeux. Luy qui voyoit que je chancellois, me voulut recharger d'un autre encor plus pesant, mais ma fortune fut telle, que haussant l'espée, je rencontray la sienne si à propos du trenchant, qu'elle se mit en deux pieces, et la mienne à moytié rompuë, fit comme la sienne au premier coup, que je luy voulus donner, car il esquiva, et moy n'ayant la force de la retenir, je la laissay tomber jusques en terre, où de la pointe je rencontray une pierre qui la rompit. Lypandas alors voyant que nous estions tous deux avec mesme avantage me dit : - Chevalier ces armes nous ont esté également favorables, je veux essayer si les autres en feront de mesme, et pour ce desarmez-vous, car c'est ainsi que je veux finir ce combat. - Chevalier, luy respondis-je, à ce qui c'est passé vous pouvez bien cognoistre que vous avez le tort, et delivrant Lydias vous devriez laisser [ 389 verso ] 21 ac [490 verso sic 390 verso] ce combat. - Non, non, dit Lypandas en colere, Lydias et vous mourrez. - J'essaïeray,
repliquay-je, de tourner ceste sentence sur vostre
teste, et lors m'esloignant dans le camp le plus
que je pûs de Lydias, de peur d'estre reconnuë, avec
l'aide de ceux qui le gardoient, je me desarmay, et
dautant que nous avions fait provision tous deux d'une
espée et d'un poignard, apres avoir laissé le
pourpoint, nous venons l'un contre l'autre : Il faut que je vous die que ce ne fut point sans peine,
que je cachois le sein, parce que la chemise en
despit que j'en eusse monstroit l'enflure des tetins,
mais chacun eust pensé toute autre chose plutost
que celle-là, et quant à Lydias, il ne me pût recognoistre, tant pour me voir en cet habit desguisé,
que pour estre enflammée de la chaleur des
armes, et ceste couleur haute me changeoit beaucoup
le visage : En fin nous voila Lypandas et moy à dix ou douze
pas l'un de l'autre, l'on nous avoit mesparty le
Soleil, et les juges s'estoient retirez. Ce fut
lors que veritablement je croyois de mourir, m'assurant
qu'au premier coup il me mettroit l'espée dans le
corps : Mais la fortune fut si bonne pour Lydias, car
ce n'estoit que de sa vie que je craignois, que cet
arrogant Lypandas venant de toute furie à moy, broncha
si à propos qu'il vint donner de la teste presque à
mes pieds : si lourdement que de luy-mesme il se fit
deux blessures, l'une du poignard, dont il se persa
l'espaule droitte, et l'autre de l'espée donnant du
front sur le trenchant. Quant à moy je fus si
effroyée de sa cheute, que je croyois des-ja d'estre
morte, et sans luy faire autre mal, je me reculay
deux ou trois pas, il est vray que m'imaginant de le
pouvoir vaincre plus par ma courtoisie que par ma
valeur, je luy dis : - Levez vous Lipandas, ce n'est
point en terre que je vous veux offenser. Luy qui
y estoit demeuré quelque temps estourdy du coup, tout
en furie se releva pour se jetter sur moy : mais des
deux blessures qu'il s'estoit faites, l'une
l'aveugloit, et l'autre luy ostoit la force du bras,
avec tant d'incommodité, qu'il n'y voyoit rien, et si ne pouvoit
presque soustenir l'espée, dequoy m'appercevant je
pris courage, et m'en vins à luy, l'espée haute luy
disant : - Rends toy Lypandas, autrement tu és mort.
- Pourquoy, me dit-il, me rendray-je, puis que les
conditions de nostre combat ne sont pas telles,
contente toy que je mettray Lydias en liberté.
Alors les juges estant venus, et Lypandas ayant
ratifié sa promesse, je fus sorty du
camp comme victorieux : Mais craignant que l'on ne me fist quelque outrage en
ce lieu là, pour y avoir Lypandas toute puissance, apres
m'estre armée je m'approchay la visiere baissée
de Lydias, et luy dis : - Seigneur Lydias, remerciez
Dieu de ma victoire, et si vous desirez que nous
puissions plus longuement conferer ensemble, je
m'en vois en la ville de Rigiaque, où j'attendray
de vos nouvelles quinze jours, car apres ce terme
je suis contraint de parachever quelque affaire,
qui m'emmenera loing d'icy : et pourrez demander le
Chevalier Triste ; parce que c'est le nom que je porte,
pour les occasions que vous sçaurez de moy. - Ne
cognoistray-je point, dit-il, autrement celuy à
qui je suis tant obligé ? - Ny pour vostre bien,
luy dis-je, ny pour le mien il ne se peut : et à ce
mot je le laissay, et apres m'estre pourveuë d'un
autre cheval je vins à Rigiaque où j'ay demeuré depuis.
Or ce traistre de Lypandas, aussi tost que je fus
partie, fit remettre Lidias en prison plus estroitte
qu'auparavant, et quand il s'en plaignoit, et qu'il
luy reprochoit sa foy parjurée, il
respondoit qu'il avoit promis de le mettre en liberté,
mais qu'il n'avoit pas dit quand, et que ce seroit dans
vingt ans ; sinon avec une condition qu'il luy proposa,
qui estoit de faire en sorte que je me remisse prisonniere en sa place, et qu'ainsi je payasse la
rançon de sa liberté, par la perte de la mienne.
Lydias luy respondit qu'il seroit aussi ingrat envers
moy, que Lypandas perfide envers luy. Dequoy il
se ressentit tant offensé, qu'il jura que si dans quinze
jours je n'estois entre ses mains, il le remettroit
entre celles de la justice : Et lors que Lydias luy
remettoit devant les yeux sa foy parjurée : - J'en ay
fait, disoit-il, la penitence par les blessures que j'ay rapportées du combat, mais ayant dés long
temps promis aux Seigneurs Neustriens de maintenir
la justice, ne suis-je pas plus obligé à la premiere
qu'à la derniere promesse ?
Les premiers jours s'escoulerent sans que j'y prisse garde, mais voyant que je n'en avois point de nouvelle,
j'y envoyay un homme pour s'en enquerir. Par luy
je sceus la malice de Lypandas,
et mesme le terme
qu'il avoit donné, et quoy que je prévisse toutes
les cruautez, et toutes les indignitez qui se peuvent
recevoir, si est ce que je resolus de sortir Lydias hors de telles mains, n'ayant rien de si cher que
sa conservation, et par fortune le jour que vous me
pristes je m'y en allois, et à ceste heure la
tristesse que vous voyez en moy, et les souspirs qui
ne me donnent point de cesse, procedent, non de la
prison où je suis (car celle-cy est bien douce au
prix de celle que je m'estois proposée) mais de
sçavoir que ce perfide et cruel Lypandas mettra sans doute
Lydias entre les mains de ses ennemis, qui
n'attendent autre chose pour en voir une desplorable et honteuse fin, car des quinze jours qu'il avoit
donnez, les dix sont des-ja passez, si bien que je ne
puis plus presque esperer de pouvoir rendre ce dernier
office à Lydias.
A ce mot les larmes luy empeschant la voix, elle fut
contrainte de se taire, mais avec tant de
demonstration de desplaisir, que Clidaman en fut
esmeu, et pour la consoler luy dit : - Vous ne devez
point, courageuse Mellandre, vous perdre tellement de
courage, que vous ne mainteniez la generosité en cet
accident, que vous avez fait paroistre en tous les
autres. Le Dieu qui vous a conservée en de si grands
perils, ne veut pas vous abandonner en ceux-cy qui sont
moindres. Vous devez croire que tout ce qui despendra de moy, sera tousjours disposé à vostre contentement.
Mais parce que je suis sous un Prince auquel je ne veux point desplaire, il faut que vostre liberté
vienne de luy : bien vous promets-je d'y rapporter
de mon costé, tout ce que vous pourriez esperer d'un
bon amy. Et la laissant avec ces bonnes paroles, il
alla trouver Childeric, et le supplia d'obtenir du
Roy Meroüé la liberté de ce jeune prisonnier : Le
jeune Prince qui aimoit mon fils, et qui sçavoit bien
que le Roy son pere seroit bien aise d'obliger
Clidaman, sans retarder davantage, l'alla demander à Meroüé,
qui accorda tout ce que mon fils demandoit.
Et parce que le temps estoit si court, que la moindre
partie qu'il en eust perduë eust fait faute à
Mellandre, il l'alla trouver en son logis, où l'ayant
tirée à part : - Chevalier triste, luy dit-il, il
faut que vous changiez de nom, car si vos infortunes
vous ont cy devant donné sujet de le porter, il
semble que vous le perdrez bien tost. Le Ciel
commence de vous regarder d'un œil plus doux que de
coustume ; Et tout ainsi qu'un mal-heur ne vient jamais
seul, de mesme le bon-heur marche toujours accompagné : Et pour tesmoignage de ce que je
dis. Sçachez Chevalier (car tel vous veux-je nommer,
puis que vostre generosité à bon droit vous en
acquiert l'honorable titre) que desormais vous estes
en liberté, et pouvez disposer de vos actions, tout
ainsi qu'il vous plaira : Le Prince des Francs m'a
permis de disposer de vous, et le devoir de Chevalier
m'oblige non seulement à vous mettre en liberté, mais
à vous offrir encore toute l'assistance, que vous
jugerez que je vous puisse rendre.
Mellandre oyant une parole tant inesperée, tressaillit
toute de joye, et se jettant à ses pieds comme transportée,
luy baisa la main pour remerciement d'une grace
si grande : car le bien qu'elle s'estoit figurée de
recevoir de luy, estoit d'estre mise à rançon, et
l'incommodité du payement la desesperoit de le
pouvoir faire si tost que le terme des quinze jours
ne fust escoulé. Mais quand elle ouyt une si grande
courtoisie : - Vrayement, luy dit-elle, Seigneur
Chevalier, vous faites paroistre que vous sçavez que
c'est que d'aimer, puis que vous avez pitié de ceux
qui en sont attaints : Je prie Dieu, attendant que je
puisse m'en revencher, qu'il vous rende aussi heureux qu'il vous a fait courtois, et digne de toute bonne
fortune, et à l'heure mesme elle s'en voulut aller,
ce que Clidaman ne voulut permettre, parce que c'estoit
de nuit.
Le lendemain donc à bonne heure elle se mit en chemin,
et ne tarda qu'elle ne vint à Calais, où de fortune elle arriva le jour avant le terme. Dés le soir elle
eust fait sçavoir sa venuë à Lypandas, n'eust esté
qu'elle fut d'advis, veu la perfidie de celuy avec
qui elle avoit affaire, d'attendre le jour, afin que
plus de personnes vissent le tort qu'il luy feroit,
si de fortune il manquoit encores une fois de parole. Le jour donc estant venu, et l'heure du midy estant sonnée, que les principaux du lieu pour honorer le gouverneur estoient pour lors en sa maison ; voila le Chevalier Triste qui se presente à luy : à l'abort il ne fut point recognu, car on ne l'avoit veu qu'au combat, où la peur luy avoit peut estre changé le visage, et lors chacun s'aprocha pour ouyr ce qu'il diroit. - Lypandas, luy dit-il, je viens icy de la part des parents, et des amis de Lydias, afin de sçavoir de ses nouvelles, et pour te sommer de ta parole, ou bien de le mettre à quelque nouvelle condition, autrement ils te mandent par moy, qu'ils te publieront pour homme de peu de foy. - Estranger, respondit Lypandas, tu leur diras que Lydias se porte mieux qu'il ne fera dans peu de jours, parce qu'aujourd'huy passé je le remettray entre les mains de ceux qui m'en vengeront, que pour ma parole je croy en estre quitte, en le remettant entre les mains de la justice, car la justice qu'est-ce autre chose qu'une vraye liberté ? Que pour de nouvelles conditions, je n'en veux point d'autre que celle que j'ay des-ja proposée, qui est que l'on me remette entre les mains celuy qui combatit contre moy, afin que j'en puisse faire à ma volonté, et je delivreray Lydias. - Et qu'est-ce, luy dit-il, que tu en veux faire ? - Quand j'auray, respondit-il, à te rendre conte de mes desseins, tu le pourras sçavoir. - Et quoy, dit-il, es-tu encores en ceste mesme opinion ? - Tout de [ 393 recto ] 21 ac [494 recto sic 394 recto] mesme, repliqua Lypandas. - Si cela est,
adjousta le Chevalier Triste, envoye querir Lidias,
et je te remettray celuy que tu demandes. Lypandas, qui sur tout desiroit se venger de son
ennemy, car il avoit tourné toute sa mauvaise volonté
sur Mellandre, l'envoya incontinant querir. Lydias,
qui sçavoit bien ce jour estre le dernier du terme
qu'on lui avoit donné, croyoit que ce fust pour le
conduire aux Seigneurs de la justice : toutefois
encor qu'il en previst sa mort assurée, si esleut-il
plutost cela, que de voir celuy qui avoit combatu
pour luy en ce danger à son occasion. Quand il fut
devant Lypandas il luy dit : - Lydias, voicy le
dernier jour que je t'ay donné pour representer ton
champion entre mes mains, ce jeune Chevalier est venu
icy pour cet effet, s'il le fait, tu és en liberté.
Mellandre durant ce peu de mots avoit toujours trouvé le moyen de tenir le visage de costé pour
n'estre recognuë, et quand elle voulut respondre,
elle tourna tout à fait contre Lypandas, et luy
dit : - Ouy Lypandas, je l'ay promis, et je le fays,
toy observe aussi bien ta parole, car je suis
celuy que tu demandes, me voicy, qui ne redoute
ny rigueur, ny cruauté quelconque, pourveu que mon
amy sorte de peine.
Alors chacun mit les yeux sur elle, et repassant par
la memoire les façons de celuy qui avoit combatu, on
cognut qu'elle disoit vray. Sa beauté, sa jeunesse
et son affection esmeurent tous ceux qui estoient
presents, sinon Lypandas, qui se croyant infiniment
offensé de luy, commanda incontinant qu'elle fust mise en prison, et permit que Lidias s'en allast. Luy qui desiroit plutost se perdre que de se voir obliger en tant de sortes, faisoit quelque difficulté : Mais Mellandre s'approcha de luy, et luy dit à l'aureille : - Lidias allez vous-en, car de moy n'en soyez en peine, j'ay un moyen de sortir de ces prisons si facile, que ce sera quand je voudray, que si vous desirez de faire quelque chose à ma consideration, je vous supplie d'aller servir Meroüé, et particulierement Clidaman, qui est cause que vous estes en liberté, et luy dittes que c'est de ma part que vous y allez. - Et sera-il possible, dit Lidias, que je m'en aille sans sçavoir qui vous estes ? - Je suis respondit-elle, le Chevalier Triste, et cela vous suffize, jusqu'à ce que vous ayez plus de commodité d'en sçavoir davantage. Ainsi s'en alla Lidias en resolution de servir le Roy des Francs, puis que celuy à qui il devoit deux fois la vie le vouloit ainsi. Mais cependant Lipandas commanda tres expressément que Mellandre fust bien gardée, et la fit mettre en un crotton avec les fers aux pieds, et aux mains, resolu qu'il estoit de la laisser mourir de misere leans. Jugez en quel estat ceste jeune fille se trouva et quels regrets elle devoit faire contre Amour ; Ses vivres estoient mauvais, et sa demeure effroyable, et toutes les autres incommoditez tres-grandes, que si son affection n'eust supporté ces choses, il est impossible qu'elle n'y fust morte. Mais cependant la voix s'espandit [ 394 recto ] 21 ac [495 recto sic 395 recto] par toute la Neustrie, que Lidias par le moyen d'un sien amy
avoit esté sauvé des prisons de Calais, et qu'il
estoit allé servir le Roy Meroüé, cela fut cause
qu'en mesme temps son bannissement fut renouvellé
et declaré traistre à sa patrie : Luy toutefois ne
faillit point de venir au camp des Francs, où
cherchant la tente de Clidaman, elle luy fut monstrée.
Aussi tost qu'il l'apperceut, et que Lindamor et Guyemantz le virent, ils coururent l'embrasser,
mais avec tant d'affection et de courtoisie qu'il en
demeura estonné, car ils le prenoient tous pour
Ligdamon, qui peu de jours auparavant s'estoit perdu
en la bataille qu'ils avoient euë contre les
Neustriens, auquel il ressembloit de sorte, que tous
ceux qui cognoissoient Ligdamon y furent deceuz,
en fin ayant esté recogneu pour estre Lidias l'amy
de Mellandre, il le conduit à Meroüé, où en
presence de tous, Lidias raconta au Roy le discours
de sa prison tel que vous avez ouy, et la courtoisie
que par deux fois il avoit receuë de ce Chevalier
incognu, et pour la fin le commandement qu'il luy
avoit fait de le venir servir, et particulierement Clidaman. Alors Clidaman apres que le Roy l'eut receu et remercié de son amitié, luy dit : - Est-il
possible Lidias, que vous n'ayez point cognu celuy qui a combattu, et qui est en prison pour vous ? - Non, certes, dit-il. - O vrayement, adjousta-il,
voila la plus grande mescognoissance dont j'aye
jamais ouy parler, avez vous jamais [495 verso sic 395 verso] veu personne qui
luy ressemblast ? - Je n'en ay point de memoire, dit
Lidias tout estonné. - Or je veux donc dire au Roy
une histoire la plus digne de compassion qu'autre que
l'Amour ait jamais causée,
et sur cela il reprit la fin du discours où Lidias
avoit raconté qu'il estoit allé en la grand'Bretagne, de la courtoisie qu'il trouva, auquel
il adjousta discrettement l'Amour de Melandre, les promesses qu'il luy avoit faites de la conduire
en Neustrie avec luy s'il estoit contraint de partir,
de sa fuitte et en fin de sa prison à Calais. Le
pauvre Lidias estoit si estonné d'ouyr tant de
particularitez de sa vie, qu'il ne sçavoit que penser : Mais quand Clidaman raconta la resolution de
Mellandre à se mettre en voyage, et s'habiller en
homme pour advertir ses parents, et puis de s'armer
et entrer en camp clos contre Lipandas, et les
fortunes de ses deux combats, il n'y avoit celuy
des escoutans qui ne demeurast ravy, et plus encores
quand il paracheva tout ce que je vous ay raconté.
- O Dieux ! s'escria Lidias, est-il possible que mes
yeux ayent esté si aveuglez : que me reste-il pour
sortir de ceste obligation ? - Il ne vous reste plus,
luy dit Clidaman, que de mettre pour elle ce qu'elle
vous a conservé. - Cela, adjousta Lidias avec un
grand souspir, est ce me semble peu de chose, si
l'entiere affection qu'elle me porte n'est accompagnée
de la mienne.
Cependant qu'ils se tenoient tels discours, tous ceux
qui ouyrent Clidaman, disoient que ceste [496 recto sic 396 recto] seule fille
meritoit que ceste grande armée allast attaquer
Calais. - En verité, dit Meroüé, je lairray plutost toutes choses en arriere que je ne fasse rendre la
liberté à Dame si vertueuse, aussi bien nos armes ne
sçauroient estre mieux employées qu'au service de ses
semblables. avoit donnée, les fit passer outre, sans donner
croyance à Meroüé. Ainsi voila Ligdamon mis dans la cage des Lions, où
l'on dit qu'il fit plus qu'un homme ne peut faire,
mais sans doute il y fust mort, n'eust esté qu'une
tres-belle Dame le demanda pour mary : leur coustume
qui le permet ainsi, le sauva pour lors, mais tost
apres il mourut, car aimant Silvie avec tant
d'affection, qu'elle ne luy pouvoit permettre d'espouser autre qu'elle, il esleut plutost le tombeau que
ceste belle Dame, ainsi quand on les voulut espouser
il s'empoisonna, et elle qui croyoit que
veritablement s'estoit Lidias qui autrefois l'avoit
tant aimée, s'empoisonna aussi du mesme breuvage.
Ainsi est mort le pauvre Ligdamon avec tant de regret de chacun, qu'il n'y a personne mesme entre les
ennemis qui ne le plaigne, mais ç'a esté une gratieuse vengeance que celle dont Amour à puni le cruel
Lipandas, car repassant par le ressouvenir, la vertu,
la beauté, et l'affection de Mellandre, il en est
devenu si amoureux, que le pauvre qu'il est n'a autre
consolation que de parler d'elle : mon fils me mande
qu'il fait ce qu'il peut pour le sortir de prison,
et qu'il espere de l'obtenir. parce que Celadon comme je vous ay
dit portoit ce nom, suivant la resolution que Galathée avoit faitte. Amasis qui ne la cognoissoit point, demanda qui elle estoit. - C'est, respondit Galathée, une parente d'Adamas, si belle, et si
remplie de vertu, que je l'ay prié de me la laisser
pour quelque temps, elle se nomme Lucinde. - Il
semble, dit Amasis, qu'elle soit bien autant
advisée comme belle. - Je m'assure adjousta
Galathée que son humeur vous plaira, et si vous le
trouvez bon, elle viendra, Madame, avec nous à
Marcilly. A ce mot Leonide arriva si pres, que Lucinde pour
baiser les mains à Amasis, s'advança, et mettant un
genoüil en terre luy baisa la main avec des façons
si bien contrefaittes, qu'il n'y avoit celuy qui ne
la prist pour fille. Amasis la releva, et apres l'avoir
embrassée la baisa, en luy disant qu'elle aymoit tant
Adamas, que tout ce qui luy touchoit luy estoit aussi cher que ses
plus chers enfans.
Alors Adamas prit la parolle de peur que si la fainte
Lucinde respondoit, on ne recognust quelque chose
à sa voix, mais il ne falloit pas qu'il en eust peur,
car elle sçavoit si bien faindre, que la voix, comme
le reste, eust aydé à parachever encor mieux la
tromperie. Toutefois pour ce coup elle se contenta
d'avoüer la response d'Adamas seulement avec une
reverence basse, et puis se retira entre les autres
Nymphes, n'attendant que la commodité de se pouvoir
desrober.
En fin l'heure estant venuë du disner, Amasis s'en
retourna au logis, où trouvant les tables prestes,
chacun plein de contentement des bonnes nouvelles
receuës disna joyeusement, sinon la belle Sylvie, qui avoit tousjours devant les yeux l'Idole de son
cher Ligdamon, et en l'ame le ressouvenir qu'il estoit
mort pour elle ; ce fut ce sujet qui les entretint
une partie du disner, car la Nymphe vouloit bien que
l'on sceust qu'elle aymoit la memoire d'une personne,
et si vertueuse, et si dediée à elle : mais cela dautant
qu'estant morte elle ne pouvoit plus l'importuner, ny
se prevaloir de ceste bonne volonté.
Apres le repas que toutes ces Nymphes estoient
attentives les unes à joüer, les autres à visiter la
maison, les unes au jardin, et les autres à
s'entretenir de divers discours dans la chambre
d'Amasis, Leonide sans que l'on s'en apperceust,
faignant de se vouloir preparer pour partir, sortit
hors de la chambre, et peu apres Lucinde, et s'estant
trouvées au rendez-vous qu'elles s'estoient données,
faignant d'aller se promener, sortirent hors du chasteau,
ayant caché soubs leurs manthes chacune une partie des
habits du Berger, et quand ils furent au fond du bois,
le Berger se deshabilla, et prenant l'habit accoustumé,
remercia la Nymphe du bon secours qu'elle luy avoit
donné, et luy offrit en eschange sa vie, et tout ce
qui en despendoit.
Alors la Nymphe avec un grand souspir : - Et bien,
dit-elle, Celadon ne vous ay-je pas bien tenu la
promesse que je vous ay faitte ? Ne croyez vous pas
estre obligé d'observer de mesme ce que vous m'avez
promis ? - Je m'estimerois, respondit le Berger, le
plus indigne qui ait jamais vescu, si j'y faillois.
- Or Celadon, dit-elle alors, ressouvenez vous donc
de ce que vous m'avez juré, car je suis resoluë à
cet heure d'en tirer preuve. - Belle Nymphe,
respondit Celadon, disposez de tout ce que je puis,
comme de ce que vous pouvez, car vous ne serez point mieux obeye de
vous mesme que de moy. - Ne m'avez vous promis,
repliqua la Nymphe, que je recherchasse vostre vie
passée, et que ce que je trouverois que vous pourriez
faire pour moy, vous le feriez, et luy ayant respondu
qu'il estoit vray. - Or bien Celadon, continua-elle,
j'ay fait ce que vous m'avez "ne se peut
payer que par Amour, vous quelquefois la chaleur trop aspre du Soleil, bref ceste veuë luy remit devant les
yeux la plus part des contentements qu'il payoit à
cet heure si cherement, et en ceste consideration
s'estant assis au pied d'un arbre, il souspira tels
vers. Icy mon beau Soleil repose, [499 verso sic 399 verso] Sans que toutefois si peu d'ombre, Seiche les herbes de son œil, [500 recto sic 400 recto] De nostre vie passagere ; Ne te souviens tu point du jour, [500 verso sic 400 verso] Puis qu'ores son ame changeante Dy moy n'ay-je point de raisons Ces pensers eussent plus longuement retenu Celadon en ce lieu, n'eust esté la survenuë du Berger desolé, qui plaignant continuellement sa perte, s'en venoit souspirant ces vers. [501 recto sic 401 recto] _____________________________________________________________ PROMPTE MORT. Vous qui voyez mes tristes pleurs, Si bien qu'il sembloit seulement,
Celadon qui ne vouloit point estre veu de personne qui le pûst cognoistre, d'aussi loing qu'il vid ce Berger, commença peu à peu de se retirer dans l'espaisseur de quelques arbres, mais voyant que sans s'arrester à luy, il passoit outre pour s'assoir au mesme lieu d'où il venoit de partir, il le suivit pas à pas, et si à propos qu'il pût ouïr une partie de ses plaintes. L'humeur de ce Berger incognu simpathisant avec la sienne, le rendit curieux de sçavoir par luy des nouvelles
de sa maistresse, et mesme croyant ne pouvoir en
sçavoir plus aisément par autre sans estre recognu.
Doncques s'approchant de luy : - Ainsi, luy dit-il,
triste Berger, Dieu te donne le contentement que tu
regrettes, comme de bon cœur je l'en prie, et ne
pouvant davantage tu dois recevoir ceste priere de
bonne part, que si elle t'oblige à quelque ressentiment de courtoisie, dy moy je te supplie, si tu cognois
Astrée, Phillis, et Lycidas, et si cela est, dy
m'en ce que tu en scais. - Gentil Berger,
respondit-il, tes paroles courtoises m'obligent à
[502 recto sic 402 recto] prier le Ciel, en eschange de ce que tu me souhaittes,
qu'il ne te donne jamais occasion de regretter ce que
je pleure, et de plus de te dire tout ce que je
sçay des personnes dont tu me parles, quoy que la
tristesse avec laquelle je vy, me deffende de me
mesler d'autres affaires que des miennes.
Il peut y avoir un mois et demy que je vins en ce
pays de Forests, non point comme plusieurs pour
essayer la fonteine de la verité d'Amour, car je ne
suis que trop assuré de mon mal sans en avoir
de nouvelles certitudes, mais suivant le commandement
d'un Dieu qui des rives herbeuses de la glorieuse Seine, m'a envoyé icy avec assurance que j'y
trouverois remede à mon desplaisir. Et depuis la
demeure de ces villages m'a semblé si agreable, et
selon mon humeur ; que j'ay resolu d'y demeurer aussi
longuement, que le ciel me le voudra permettre. Ce
dessein a esté cause que j'ay voulu sçavoir l'estre,
et la qualité de la pluspart des Bergers, et Bergeres
de la contrée, et parce que ceux dont vous me
demandez des nouvelles sont les principaux de cet
hameau, qui est de là l'eau vis à vis d'icy, où j'ay
choisi ma demeure, je vous en sçauray dire presque
autant que vous en pourriez desirer. - Je ne veux,
adjousta Celadon, en sçavoir autre chose, sinon comme
ils se portent. - Tous fin, et c'est l'opinion plus
commune, parce que Phillis, et Astrée, et Lycidas mesme le racontent ainsi, s'estant endormy sur le
bord de la riviere en songeant, il faut qu'il soit
tombé dedans, et de fait la belle Astrée en fit de
mesme, mais ses robbes la sauverent. Celadon alors jugea, que prudemment ils avoient tous
trois trouvé ceste invention, pour ne donner occasion
à plusieurs de parler mal à propos sur ce sujet, et
en fut tres-aise, car il avoit tousjours beaucoup
craint que l'on soupçonnast quelque chose au
desadvantage [503 recto sic 403 recto] d'Astrée, et pource continuant ses
demandes : - Mais, dit-il, que pensent-ils qu'il soit
devenu ? - Qu'il soit mort, respondit le Berger
desolé, et vous assure bien qu'Astrée en a porté
quoi qu'elle faigne, un si grand desplaisir qu'il
n'est pas croyable combien chacun dit qu'elle est
changée. Si est-ce que si Diane ne l'en empesche,
elle est la plus belle de toutes celles que je vis
jamais, horsmis ma chere Cleon, mais ces trois là
peuvent aller du pair. - Quelqu'autre, adjousta
Celadon, en dira de mesme de sa maistresse, car l' suis juge sans
reproche : Et vous qui douttez de la beauté de ces deux
Bergeres, estes vous estranger, ou bien si la haine
vous fait commettre l'erreur contraire à celuy que
vous dittes proceder de l'Amour ? - Je ne suis nul des
deux, dit Celadon, mais ouy bien le plus miserable, et plus affligé Berger de l'Univers. - Cela, dit
Tyrcis, ne vous advoüeray-je jamais, si vous ne
m'ostez de ce nombre. Car si vostre mal procede d'autre
chose que d'Amour, vos playes ne sont pas si
douloureuses que les miennes, dautant que le cœur [503 verso sic 403 verso] " les plus grands maux sont
ceux d'Amour, de Berger desolé luy respondit : - Soit Amour, ou
haine, tant y a qu'il est plus veritable, que je ne
le sçaurois dire, que mon mal est sur tous extreme,
et parce que Celadon luy vouloit repliquer, luy
qui ne pouvoit souffrir d'estre contredit en ceste
opinion, luy semblant que d'endurer les raisons contraires, c'estoit offenser les cendres de Cleon, luy dit : - Berger, ce qui est
sous comme surpris de honte d'avoir tant approché sans y penser, celle que sa resolution luy commandoit desloigner, et voulant s'en retourner, il s'enfonça dans un bois si espais et marescageux en quelques endroits, qu'à peine en pût-il sortir, cela le contraint de s'approcher davantage de la riviere, car le gravier menu luy estoit moins ennuyeux que la bouë. De fortune estant des-ja assez las du long chemin, il alloit cherchant un lieu où il se pûst reposer, attendant que la nuit luy permist [505 recto sic 405 recto] de se retirer sans estre rencontré de personne, faisant dessein d'aller si loing que jamais on n'entendist de ses nouvelles, il jetta l'œil sur une caverne, qui du costé de l'entrée estoit lavée de la riviere, et de l'autre estoit à demy couverte d'une quantité d'arbres et de buissons, qui par leur espaisseur en ostoient la veuë à ceux qui passoient le long du chemin, et luy-mesme n'y eust pris garde, n'eust esté qu'estant contraint de passer le long de la rive, il se trouva tout contre l'entrée, où de fortune s'estant advancé, et luy semblant qu'il seroit bien caché jusques à la nuit, le lieu luy pleut de sorte, qu'il resolut d'y passer le reste de ses jours tristes et desastrez, faisant dessein de ne point sortir de tout le jour du fond de ceste grotte, en ceste deliberation il commença de l'ageancer au mieux qu'il luy fut possible, ostant quelques cailloux, que la riviere estant grande y avoit portez : Aussi n'est-ce autre chose qu'un rocher, que l'eau estant grosse avoit cavé peu [ Édition de 1624, 384 verso ] à peu et assez facilement, parce que l'ayant au commencement trouvé graveleux et tendre, il fut aisément miné, en sorte que les divers tours que l'onde contrainte avoit faits, l'avoit arrondy comme s'il eust esté fait expres : Depuis venant à se baisser, elle estoit rentrée en son lict, qui n'estoit qu'à trois ou quatre pas de là. Le lieu pouvoit avoir six ou sept pas de longueur, et parce qu'elle estoit ronde, elle en avoit autant de largeur, elle estoit un peu plus haute qu'un homme, toutefois en quelques [505 verso sic 405 verso] lieux il y avoit des pointes du rocher, que le Berger à coups de cailloux peu à peu alla rompant, et parce que de fortune au plus profond il s'estoit trouvé plus dur, l'eau ne [ Édition de 1624, 385 recto ] ne
l'avoit cavé qu'en quelques endroits, qui donna
moyen à Celadon avec peu de peine rompant quelques
coings plus avancez de se faire la place d'un lict,
enfoncé dans le plus dur du rocher, que puis il
couvrit de mousse, qui luy fut une grande commodité,
parce que soudain qu'il pleuvoit à bon escient, le
dessus de sa caverne, qui estoit d'un rocher fort
tendre, estoit incontinant persé de l'eau : si bien
qu'il n'y avoit point d'autre lieu sec que ce lict
delicieux. plus ceux que nous soulions estre ? O quelle faute ! une chose sans esprit est constante, et le plus beau des esprits ne l'est pas. A ce mot l'ayant ouverte, la premiere chose qui se presenta fut le chiffre d'Astrée joint avec le sien. Cela luy remit la memoire de ses bon-heurs passez, si vive en l'esprit, que le regret de s'en voir descheu, le reduit presque au terme du desespoir. - Ah ! chiffres, dit-il, tesmoings trop certains du malheur, où pour avoir esté trop heureux je me retrouve maintenant : comment ne vous estes-vous separez, pour suivre la volonté de ma belle Bergere ? car si autrefois elle vous a unis, ç'a esté en une saison, où nos esprits l'estoient encor davantage : Mais à
ceste heure que le desastre nous a si cruellement
separez, comment, ô chiffres bien-heureux,
demeurez-vous encor ensemble ? C'est comme je croy,
pour faire paroistre, que le Ciel peut pleuvoir sur
moy toutes ses plus desastreuses influences, mais non
pas faire jamais que ma volonté soit differente de
celle d'Astrée. Maintenez donc, ô fidelles chiffres,
ce symbole de mes intentions, afin qu'apres ma
derniere heure, que je souhaite aussi prompte que le
premier moment que je respireray, vous [506 verso sic 406 verso] fassiez paroistre
à tous ceux qui vous verront de quelle qualité estoit
l'amitié du plus infortuné Berger qui ait jamais aimé :
Et peut-estre adviendra-il, si pour le moins les
Dieux n'ont perdu tout souvenir de moy, qu'apres ma
mort pour ma satisfaction, ceste belle vous pourroit
retrouver, et que vous considerant, elle cognoistra qu'elle eut autant de tort de m'esloigner d'elle,
qu'elle avoit eu de raison de vous lier ensemble.
A ce mot il s'assit sur une grosse pierre, qu'il
avoit traisnée de la riviere à l'entrée de sa grotte,
et là apres avoir essuyé ses larmes, il leut la
lettre, qui estoit telle. Lettre d'Astrée A CELADON. Dieu permette Celadon, que l'assurance que vous me
faites de vostre amitié, me puisse estre aussi
longuement continuée, comme d'affection Ce peu de mots d'Astrée, furent cause de beaucoup de maux à Celadon, car apres les avoir maintefois releus, tant s'en faut qu'il y retrouvast quelque allegement, qu'au contraire [507 recto sic 407 recto] ce n'estoit que davantage envenimer sa playe, dautant qu'ils luy remettoient en memoire une à une, toutes les faveurs que ceste Bergere luy avoit faites, qui se faisoient regretter avec tant de desplaisir, que sans la nuit qui survint, à peine eust-il donné tréve à ses yeux qui pleuroient ce que la langue plaignoit, et le cœur souffroit. Mais l'obscurité le faisant rentrer dans sa caverne, interrompit pour quelque temps ses tristes pensers, et permit à ce corps travaillé de ses ennuis, et de la longueur du chemin, de prendre par le dormir pour le moins quelque repos. Des-ja par deux fois le jour avoit fait place à la nuit, avant que ce Berger se ressouvint de manger, car ses tristes pensers l'occupoient de sorte, et la melancolie luy remplissoit si bien l'estomac, qu'il n'avoit point d'appetit d'autre viande, que de celle que le ressouvenir de ses ennuis luy pouvoit preparer, destrampée avec tant de larmes, que ses yeux sembloient deux sources de fonteine, et n'eust esté la crainte d'offenser les Dieux en se laissant mourir, et plus encores celle de perdre par sa mort la belle idée qu'il avoit d'Astrée en son cœur, sans doute il
eust esté tres aise de finir ainsi le triste cours de
sa vie : Mais s'y voyant contraint, il visita sa panetiere que Leonide luy avoit fort bien garnie,
la provision de laquelle luy dura plusieurs jours,
car il mangeoit le moins qu'il pouvoit : En fin il fut
contraint de recourre aux herbes et aux racines
plus tendres, et par bon rencontre [507 verso sic 407 verso] il se trouva
qu'assez pres de là il y avoit une fonteine fort
abondante en cresson, qui fut son vivre plus assuré et plus delicieux, car sçachant où trouver assurément dequoy vivre, il n'employoit le temps qu'à ses
tristes pensers, aussi luy faisoient-ils si fidele compagnie, que comme ils ne pouvoient estre sans luy,
aussi n'estoit-il jamais sans eux.
Tant que duroit le jour, s'il ne voyoit personne
autour de sa petite demeure, il se promenoit le long
du gravier, et là bien souvent sur les tendres
escorces des jeunes arbres, il gravoit le triste
sujet de ses ennuis, quelquefois son chiffre et
celuy d'Astrée ; que s'il luy advenoit de les
entrelasser ensemble, soudain il les effaçoit, et
disoit : - Tu te trompes Celadon, ce n'est plus la
saison où ces chiffres te furent permis : Autant que
tu és constant, autant à ton desavantage toute chose
est changée. Efface, efface, miserable, ce trop
heureux tesmoing de ton bon-heur passé, et si tu veux
mettre avec ton chiffre ce qui luy est plus
convenable, mets y des larmes, des peines, et des
morts.
Avec semblables propos Celadon se reprenoit, si
quelquefois il s'oublioyt en ces pensers, mais
quand la nuit venoit, c'estoit lors que tous ses
desplaisirs plus vivement luy touchoient en la
memoire,
car
Fin de la premiere partie A PARIS,
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