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L'Astrée de 1607
Livre 2P. 35 dans l'édition de Vaganay LE
DEUXIESME Ce pendant que ces choses se passoient de ceste sorte
entre ces Bergers et Bergeres, Celadon receut des
trois belles Nymphes, dans le Palais d'Isoure, tous
les meilleurs allegements qui leur furent possibles,
mais le travail, que l'eau luy avoit donné, avoit
esté si grand, que quel remede qu'elles luy fissent,
il ne peut ouvrir les yeux, ni reprendre aucune cognoissance de soi-mesme. Ainsi le
reste du jour s'escoula, et une bonne partie de la nuit avant
qu'il revint à soy, et lors qu'il ouvrit les yeux ce
ne fut pas avec peu d'estonnement de se trouver où il estoit, car il se ressouvenoit fort bien de ce qui
luy estoit advenu sur le bord de Lignon, et comme le
desespoir l'avoit fait sauter dedans l'eau, mais il ne
sçavoit point comme il estoit venu en ce lieu, et apres
estre demeuré quelque temps confus en ceste pensée, il
se demandoit à soi-mesme s'il estoit vif ou mort. Si je suis vif, disoit-il, comment est-il possible [21 verso] que la cruauté d'Astrée ne me face mourir ? Et si je suis mort,
qu'est-ce, ô Amour, que tu viens cherchant entre ces
tenebres ? ne te contente-tu point d'avoir eu ma
vie, ou bien si tu veux dans mes cendres encore ralumer tes anciennes flames ? Et parce que le
cuisant soucy qu'Astrée lui avoit laissé, ne
l'ayant point abandonné, appelloit toujours à luy
toutes ses pensées, il continua : - Et vous trop cruels ressouvenirs de mon bon-heur passé, à quoy m'allez vous representant le desplaisir qu'elle eust eu
autrefois de ma perte ? afin de rengreger mon mal
veritable par le sien imaginé, au lieu que pour
m'alleger vous devriez plutost me dire le
contentement qu'elle en a pour la haine qu'elle me
porte. Avecque mille semblables imaginations, ce pauvre Berger
se rendormit d'un si long sommeil, que les Nymphes
eurent loisir de venir voir comme il se portoit, et le trouvant
endormy, elles ouvrirent doucement les fenestres et
les rideaux, et s'assirent autour de luy pour mieux
le contempler. Galathée apres l'avoir quelque temps
consideré, fut la premiere qui dit d'une voix basse pour ne l'esveiller : - Que ce Berger est changé de ce
qu'il estoit hier, et comme la vive couleur du visage
lui est revenuë en peu de temps, quant à moy, je ne
plains point la peine du voyage, puis que nous luy
avons sauvé la vie, car, à ce que vous dites ma
mignonne (dit-elle s'adressant à Silvie) il est des
principaux de ceste contrée. - Madame respondit la
Nymphe, il est tres-certain, car son pere est Alcippe et sa mere Amarillis. - Comment dit-elle,
cet Alcippe duquel j'ay tant ouy parler, qui pour
sauver son amy, força à Ussum les prisons des
Visigotz ? - C'est celuy-là mesme (dit Silvie.) Je le
vis il y a cinq ou six mois à une feste que l'on
chommoyt en ces hameaux, qui sont le long des rives
de Lignon, et parce que sur tous les autres Alcippe me sembla digne d'estre regardé, je tins sur
lui longuement les yeux, car l'authorité de sa barbe
chenuë, et de sa venerable vieillesse le font honorer et respecter de chacun. Mais quant à Celadon, il me
souvient que de tous les jeunes Bergers, il n'y en eut
que luy et Silvandre qui m'osassent acoster. Par Silvandre, je sçeu qui estoit Celadon, et par Celadon je sceu qui estoit Silvandre ; car en leurs façons et en leurs discours, l'un et l'autre avoit quelque chose
de plus genereux, que le nom de Berger ne porte.
Ce pendant que Silvie parloit, Amour, pour se mocquer
des finesses de Climante et de Polemas, qui estoient
cause que Galathée s'estoit trouvée le jour
auparavant sur le lieu où elle avoit pris Celadon,
commençoit de faire ressentir à la Nymphe les effects
d'une nouvelle amour, car tant que Silvie parla, Galathée eut tousjours les yeux sur le Berger, et les
loüanges qu'elle luy donnoit, furent cause qu'en mesme
temps sa beauté, et sa vertu, l'une par la veuë, et
l'autre par l'oüye, firent un mesme coup dans son ame,
et cela d'autant plus aisément qu'elle s'y trouva
preparée par la tromperie de Climante, qui feignant
le devin luy avoit predit que celuy qu'elle
rencontreroit, où elle trouva Celadon, devoit estre
son mary, si elle ne vouloit estre la plus mal-heureuse personne du monde, ayant auparavant fait dessein que Polemas, comme par mesgarde, s'y en iroit à l'heure
qu'il luy avoit dite, à fin que deceuë par ceste ruze elle prit volonté de l'espouser, ce qu'autrement ne
luy pouvoit permettre l'affection qu'elle portoit
à Lindamor, mais la fortune, et l'Amour qui se
mocquent de la prudence, y firent trouver Celadon par le hazard que je vous ay raconté, si bien que
Galathée voulant en toute sorte aimer ce Berger s'alloit à dessein representant toutes choses, en luy
beaucoup plus aimables. Et voyant qu'il ne
s'esveilloit point, pour le laisser reposer à son
aise, elle sortit le plus doucement qu'elle peut, et
s'en alla entretenir ses nouvelles pensées. Assez [23 recto] pres de là dans un autre quarré,
estoit la fontaine de la verité d'Amour, source esmerveillable dans laquelle par la force des
enchantements, l'Amant qui s'y regardoit voyoit celle
qu'il aimoit, que si aussi il estoit aimé d'elle il se voyoit aupres, que si de fortune elle en aimoit un
autre, l'autre y estoit representé et non pas luy, et
parce qu'elle descouvroit les tromperies des Amants,
on la nomma la verité d'Amour. A l'autre des quarrez
estoit la caverne de Damon, et de Fortune, et au dernier l'antre de la vieille Mandrague, plein de
tant de raretez, et de tant de sortileges que
d'heure à autre, il y arrivoit tousjours quelque
chose de nouveau, outre que par tout le reste du bois,
il y avoit plusieurs autres diverses grottes, si bien
contrefaites au naturel, que l'œil trompoit bien
souvent le jugement.
Or ce fut dans ce jardin, que la Nimphe se vint
promener attendant le reveil du Berger. Et parce que
ses nouveaux desirs, ne pouvoient luy permettre de
n'en point parler, elle feignit d'avoir oublié quelque chose,
qu'elle commanda à Silvie d'aller querir, dautant
qu'elle se fioit moins en elle pour sa jeunesse qu'en
Leonide qui avoit un âge plus meur, quoy que ces deux Nimphes fussent ses plus secrettes confidentes.
Ainsi se voyant seule avec Leonide, elle luy dit : - Que
vous en semble Leonide ? Ce Druide n'a-il pas une
grande cognoissance des choses ? Et les Dieux ne se
communiquent-ils pas bien librement avec luy, puis que
ce qui est futur luy [23 verso] est mieux cogneu qu'à nous le present ?
- Sans mentir (respondit la Nimphe) il vous fit bien
voir dans le miroir le lieu mesme, où vous avez
trouvé ce Berger, et vous dit bien le temps aussi,
que vous l'y avez rencontré, mais ses paroles estoient si douteuses, que mal-aisément puis-je croire
que lui-mesme se pûst bien entendre. - Et comment
dites vous cela (respondit Galathée) puis qu'il me
dit si particulierement tout ce que j'y ay trouvé, que je
ne sçaurois à ceste heure en dire davantage que luy ? - Si me semble-il (respondit Leonide) qu'il vous dit
seulement, que vous trouveriez en ce lieu là une
chose de valeur inestimable, quoy que par le passé
elle eust esté desdaignée. Galathée alors se mocquant d'elle, luy dit : - Quoy
donc Leonide, vous n'en sçavez autre chose ? Il faut
que vous entendiez, que particulierement il me dit :
- Belle Galathée, vous avez deux influences bien contraires.
L'une la plus infortunée qui soit sous le Ciel. L'autre
la plus heureuse que l'on puisse desirer, et il
despend de vostre election de prendre celle des deux qu'il vous plaira, et dont je vous donneray la cognoissance. Vous estes et serez servie de plusieurs grands
Chevaliers, dont les vertus et les merites peuvent
bien diversement vous esmouvoir ; mais si vous
mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au
jugement que vous ferez de leur Amour, et non point
à ce que je vous en diray de la part des grands
Dieux, je vous predits, que vous serez la plus
miserable qui vive, [24 recto] et afin que vous ne soyez deceuë
en vostre élection, ressouvenez-vous qu'un tel jour
vous verrez à Marcilly un Chevalier, vestu de telle
couleur, qui recherche ou recherchera de vous
espouser, car si vous le permettez, dés icy je plains
vostre mal-heur, et ne puis assez vous menacer des
incroyables desastres qui vous attendent, et par ainsi je vous conseille de fuir tel homme, que plutost que vostre Amant, vous devez appeller vostre mal-heur.
Et au contraire regardez bien le lieu qui est
representé dans ce miroir, afin que vous le sçachiez
retrouver le long des rives de Lignon, car un tel
jour, à telle heure, vous y rencontrerez un homme, en
l'amitié duquel le Ciel a mis toute vostre felicité.
Si vous faites en sorte qu'il vous aime, ne croyez
point les Dieux veritables, si vous pouvez souhaiter pour vostre contentement rien davantage que ce que vous en aurez, mais prenez garde que le premier de vous deux qui s'entreverra sera celuy qui aimera l'autre plus aisément. Vous
semble-il que ce ne soit pas me parler fort
clairement, et mesme que desja je ressens veritables les predictions qu'il m'a faites, car ayant veu ce
Berger
la premiere, il ne faut point que j'en mente, il me
semble de recognoistre en moy quelque estincelle de bonne
volonté envers luy. - Comment Madame (luy dit Leonide)
voudriez vous bien aimer un Berger ? Ne vous
ressouvenez vous pas qui vous estes ? - Si faits Leonide je m'en ressouviens (dit elle) mais il faut
[24 verso] aussi que vous sçachiez que les Bergers sont hommes
aussi bien que les Druides, et les chevaliers, et que
leur noblesse est aussi grande que celle des autres,
estant tous venus d'ancienneté de mesme tige, que
l'exercice à quoy on s'adonne ne peut pas nous
rendre autre que nous sommes de nostre naissance,
de sorte que si ce Berger est bien nay, pourquoy ne le
croiray-je pas aussi digne de moy que tout autre ? - En
fin Madame (dit-elle) c'est un Berger, comme que vous
le vueillez desguiser. - En fin, dit Galathée) Ξ c'est
un honneste homme comme que vous le puissiez qualifier.
- Mais Madame (respondit Leonide) vous estes si
grande Nimphe, Dame apres Amasis de toutes ces
belles contrées, aurez vous le courage si abattu que
d'aimer un homme nay du milieu du peuple ? un
rustique ? un Berger ? un homme de rien ? - Mamie (repliqua Galathée) laissons ces injures et vous
ressouvenez qu'Enone se fit bien Bergere pour Paris,
et que l'ayant perdu elle l'a regretté et pleuré à
chaudes larmes. - Madame (dit Leonide) celuy-là
estoit fils de Roy, et puis la faute d'autruy ne doit
pas vous faire retomber en une semblable faute. - Si c'est
faute (respondit-elle) je m'en remets aux Dieux, qui
me la conseillent par l'Oracle de leur Druide ; mais
que Celadon ne soit nay d'aussi bon sang que Paris,
m'amie vous n'avez point d'esprit si vous le dites,
car sont-ils pas venus tous deux d'une mesme
origine ? Et puis n'avez-vous pas ouy ce que Silvie a
dit de luy et de [25 recto] son pere ? Il faut que vous sçachiez
qu'ils ne sont pas Bergers, pour n'avoir dequoy
vivre autrement, mais pour s'achetter par telle façon de vivre, un honneste repos. - Et quoy, Madame (adjousta
Leonide) vous oublierez par ainsi l'affection, et les
services du gentil Lindamor ? - Je ne voudrois pas,
dit Galathée, qu'un oubly fust la recompense de ses
services, mais je ne voudrois pas aussi, que
l'amitié que je luy pourrois rendre fust l'entiere
ruyne de tous mes contentements. - Ah ! Madame (dit
Leonide) ressouvenez-vous combien il a esté fidelle ! - Ah ! m'amie (dit Galathée) considerez que
c'est, que d'estre eternellement mal-heureuse. - Quant
à moy, respondit Leonide, je plie les espaules à ces
jugements d'Amour, et ne sçay que dire autre chose, sinon qu'une
extréme affection, une entiere fidelité, la perte de tout un âge en un continuel service, ne se devoient point si longuement
recevoir, ou receus payer d'autre
monnoye que d'un change. Pour Dieu Madame considerez
combien sont trompeurs ceux qui dient la fortune d'autruy, puis que le plus souvent ce ne sont que
legeres imaginations que leurs songes leur rapportent.
Combien menteurs, puis que de cent accidents qu'ils
predisent, à peine y en a-il un qui advienne ?
Combien ignorants, puis que se meslants de cognoistre
le bon-heur d'autruy, ils ne sçavent cognoistre de leur
propre, et ne vueillez pour les fantasticques discours
de cet homme, rendre si miserable une personne, [25 verso] qui est
tant à vous ; remettez-vous devant les yeux combien il
vous aime, à quels hazards il s'est mis pour vous,
quel combat fut celuy de Polemas, et quel desespoir vous luy donnastes lors, et à quels vous le destinez à ceste heure, et quelles morts vous le contraindrez
de s'inventer, s'il en a la cognoissance.
Galathée en branlant la teste, luy respondit :
- Voyez-vous, Leonide, il ne s'agit pas icy de
l'élection de Lindamor, ou de Polemas comme
autrefois, mais de celle de tout mon bien, ou de tout mon
mal. Les considerations que vous avez sont tres-bonnes
pour vous, à qui mon mal-heur ne toucheroit que par la
compassion, mais pour moy elles sont trop
dangereuses, puis que ce n'est pas pour un jour, mais
pour tousjours, que ce mal-heur me menace. Si j'estois
en vostre place et vous en la mienne, peut-estre vous
conseilleroy-je cela mesme que vous me conseillez,
mais certes une eternelle infortune m'espouvente.
Et quant aux mensonges de ces personnes que vous dites,
je veux bien croire, pour l'amour de vous, que peut-estre
il n'aviendra pas, mais peut-estre aussi
aviendra-il. Et dites moy je vous supplie,
croyriez vous une personne prudente, qui pour le
contentement d'autruy, lairroit balancer sur un
peut-estre, tout son bien, ou tout son mal ? Si vous
m'aimez ne me tenez jamais ce discours, ou autrement
je croiray, que vous cherissez plus le contentement de
Lindamor que le [26 recto] mien. Et quant à luy, ne faites doute
qu'il ne s'en console bien par autre moyen que par la
mort, car la raison et le temps l'emportent toujours
sur ceste fureur. Et de fait combien en avez-vous veu
qui se soient voulu desesperer en semblables occasions, qui
peu de temps apres ne se soient repentis de leurs desespoirs.
l'eust ravy au Ciel, pour recompense de sa fidelité. Et ce qui
l'abusa davantage en ceste opinion, fut que quand sa
veuë commença de se fortifer, il ne vid autour de
luy, que des enrichisseures d'or, et des peintures
esclatantes, dont la chambre estoit toute paree, et
que son œil foible encore, ne pouvoit recognoistre
pour contrefaites. d'autres
joincts avec un peu de peau et de chair demy gastée,
monstroient n'estre que depuis peu mis en ce lieu.
Autour de luy on ne voyoit que des Sceptres en pieces,
des couronnes rompuës, des grands edifices ruinez, et
cela de telle sorte, qu'à peine restoit-il quelque
legere ressemblance de ce que ç'avoit esté. Un peu
plus esloigné on voyoit les Coribantes avec leurs
timbales, et haut-bois, cacher le petit Jupiter dans une
caverne, des dents devoreuses de ce pere. Puis assez
pres de là on le voyoit grand, le visage
enflambé, mais grave, et plein de Majesté, les yeux
benins, mais redoutables, la Couronne sur la teste,
en la main gauche, le Sceptre qu'il appuyoit sur la
cuisse, où l'on voyoit encor la cicatrice de la
playe qu'il s'estoit faite, quand pour l'imprudence
de la Nimphe Semele, afin de sauver le petit Bacchus,
il fut contraint de s'ouvrir cet endroit-là, et de l'y
porter jusques à la fin du terme. De l'autre main il
avoit le foudre, qui à trois poinctes ondoyantes estoit si bien
representé, qu'il sembloit mesme voler des-ja par
l'Air. Il avoit les pieds sur un grand Monde, et pres de luy
on voyoit une grande Aygle, qui portoit à son bec
crochu un foudre, et l'approchoit levant la teste, contre luy au plus pres de son genoüil. Sur le dos de
cet oyseau, estoit le petit [27 verso] Ganimedes, vestu à la
façon des habitans du Mont Ida, grasset, potelet,
blanc, les cheveux dorez et frisez, qui d'une main
caressoit la teste de cet oyseau, et de l'autre taschoit de prendre le foudre de celle de Jupiter,
qui du coude et non point autrement repoussoit
son foible bras. Un peu à costé on
voyoit la couppe, et l'esguiere dont ce petit
eschançon versoit le nectar à son maistre, tant bien
representées, que dautant que ce petit importun,
s'efforçant d'atteindre à la main de Jupiter, l'avoit
touchée d'un pied, il sembloit qu'elle chancellast pour
tomber, et que le Petit eust expressément tourné la
teste pour voir ce qui en aviendroit. De chasque
costé des pieds de ce Dieu on voyoit un grand tonneau,
à costé droit c'estoit celuy du bien, et l'autre celuy du mal, et à l'entour les vœux, les prieres, les
sacrifices estoient figurez par des fumées
entre-meslées de feu, et dedans les vœux et
les supplications paroissoient comme legeres Idées, et à
peine marquées, en sorte que l'œil les peust bien
recognoistre. Pour raconter toutes ces peintures particulierement il seroit trop long : tant
y a que l'entour de la chambre en estoit tout plein.
Mesmes Venus dans sa conque Marine entre autre chose regardoit encores la blesseure que le Grec luy
fit en la guerre Troyenne, et l'on voyoit tout contre
le petit Cupidon qui la caressoit,
avec la bruslure sur l'espaule, de la lampe de la
curieuse Psiché. Et cela si bien representé, que le
Berger ne le pouvoit discerner [28 recto] pour contrefait.
Et lors qu'il estoit plus avant en ceste pensée, les
trois Nymphes entrerent dans sa chambre, la beauté et
la majesté desquelles ravit encores davantage le Berger, et ce qui luy persuada beaucoup plus aysément ceste estrange opinion, et que ces trois Nymphes estoient les graces ses compagnes, ce fut qu'avec elles entra le petit Meril, de qui la
hauteur, la jeunesse, la beauté, les cheveuz frisez
et la jolie façon, luy firent juger que c'estoit
Amour. Et quoy qu'il fust confus en luy mesme, si est-ce que ce courage qu'il eut tousjours fort grand luy donna
l'asseurance, apres les avoir salüées, de demander en
quel lieu il estoit. A quoi Galathée respondit :
- Celadon, vous estes en lieu, où l'on fait dessein de
vous guerir entierement, nous sommes celles qui vous
trouvant dans l'eau vous avons porté icy, où vous
avez toute la puissance qu'il vous plaist. Pensez seulement à vostre guerison, car nous la desirons autant que vous mesmes. Alors Silvie s'avança : - Et
quoy Celadon (dit-elle) est-il possible que vous
ne me connoissiez point ? Vous ressouvient-il pas de
m'avoir veuë en vostre hameau ? - Je ne sçay
(respondit Celadon) belle Nimphe, si l'estat où je suis
pourra excuser la foiblesse de ma memoire. - Comment (dit la Nimphe) ne vous ressouvenez vous plus que la
Nimphe Silvie, et deux de ses compagnes allerent voir
vos sacrifices et vos jeux, le jour que vous chommiez à la Deesse Venus ? L'accident qui vous est
arrivé vous a-il fait oublier, qu'apres [28 verso] que vous
eustes gagné à la luitte tous vos compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chappeau de
fleurs, qu'incontinent vous mistes sur la teste à la
Bergere Astrée ? Je ne sçay pas si toutes ces choses
sont effacées de vostre memoire, si sçai-je bien que
quand vous portastes ma guirlande sur les beaux
cheveux d'Astrée, chacun s'en estonna, à cause de
l'inimitié qu'il y avoit entre vos deux familles, et
particulierement entre Alcippe vostre pere, et Alcé pere d'Astrée, et lors mesmes j'en voulus sçavoir
l'occasion, mais on me l'embroüilla de sorte, que je n'en peu sçavoir autre chose, sinon qu'Amarillis ayant esté aymée de ces deux Bergers, et comme entre les
rivaux il y a tousjours peu d'amitié, ils vindrent
plusieurs fois aux mains, jusques à ce qu'Amarillis eut espousé vostre pere, et qu'alors Alcé, et la
sage Hypolite, que depuis il espousa, espouserent
ensemble une si cruelle haine contre eux, qu'elle ne
leur permit jamais d'avoir pratique ensemble. Or voyez Celadon, si je ne vous cognois
pas bien, et si je ne vous donne pas de bonnes enseignes de
ce que je dis. Le Berger oyant ces paroles, s'alla peu à peu
remettant en memoire ce qu'elle disoit, et toutesfois
il estoit si estonné, qu'il ne sçavoit luy respondre ;
car ne cognoissant Silvie que pour Nymphe d'Amasis, et
à cause de sa vie champestre, n'ayant point de cognoissance d'elle, il ne sçavoit que juger de se voir entr'elles. En fin il respondit : - Ce que vous
me dictes, belle [29 recto] Nymphe, est fort vray, et me
ressouviens que le jour de Venus, vindrent trois Nymphes, qui donnerent les trois prix, desquels j'eu celuy de la
luitte, Lycidas mon frere celuy de la course, qu'il
donna à Phillis, et Sylvandre celuy de chanter,
qu'il presenta à la fille de la sage Bellinde. Mais
de me ressouvenir des noms qu'elles avoient, je ne le
sçaurois, dautant que nous estions tant empeschez en
nos jeux, que nous nous contentasmes de sçavoir que
c'estoient des Nymphes. Et Sylvandre qui avoit esté plusieurs fois en divers lieux de ceste contrée, et mesme à la grande ville de Marcilly, me fit entendre, quand je luy demanday qui elles estoient, que c'estoient des Nymphes d'Amasis, Dame de tout ce pays, car quant à moy, ne sortant point le corps des pasturages, et des bois, aussi ne faisoit mon esprit peu curieux, si bien que je ne sçavois autre chose d'Amasis que ce que l'on m'en disoit. - Et depuis repliqua Galathée
n'en avez vous rien sceu davantage ? - Ce qui m'en a donné plus de cognoissance, respondit le Berger, ç'a esté le discours que mon pere bien souvent m'a fait de ses fortunes, parmy lequel je luy ay plusieurs
fois ouy faire mention d'Amasis, mais non point
d'aucune particularité qui luy touche, quoy que je
l'aye bien desiré. - Ce desir (reprit Galathée) est
trop loüable pour ne luy satisfaire ; c'est pourquoy
je vous veux dire particulierement, et qui est
Amasis, et qui nous sommes. Et c'est pourquoy encores les anciennes
familles de toute ceste contrée, ont les bastimens de leurs
noms sur les lieux plus relevez, et dans les plus
hautes montagnes, et pour preuve de ce que je dis,
vous voyez encores aux couppeaux d'Isoure, de Mont-verdun, et autour du Chasteau de Marcilly, des gros aneaux de fer plantez dans le rocher où les
vaisseaux s'attachoient, n'y ayant pas apparence qu'ils
peussent servir à autre chose. Or en ce temps-là, ce pays fut donné en partage à la grande Desse Diane, où à cause des eaux, et des forests, elle monstra de se plaire plus que par tout ailleurs, car ses Driades, et Amadriades vivoient et chassoient dans ces grands bois et hautes montagnes, qui ceignent à l'entour toute ceste plaine, et ses Naïades vivoient dans ceste grande assemblée d'eau, dont je vous ay parlé. Mais il peut y avoir trois cents ans et davantage, qu'un estranger Romain, le conquereur en dix ans de toutes les Gaules, fit rompre quelques montagnes, par lesquelles ces eaux s'escoulerent, et peu apres se découvrit le sein de nos plaines, lesquelles luy semblant agreables et fertilles, il delibera [30 recto] de les faire habiter, et ainsi fit descendre tous ceux qui vivoient aux montagnes, et dans les forests, et par-ce que la plaine humide, et limonneuse, jetta grande quantité d'arbres, les peuples voisins nommerent ceste contrée Foretz, et les peuples Foresiens, au lieu qu'auparavant ils estoient appellez Segusiens, et voulut, que le premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comme luy, et depuis fit bastir la ville de Feurs, qui proprement n'estoit que le lieu où il tint son armée, le temps qu'il mist ordre aux affaires de ceste contrée, et de fait en leur langue elle s'appella Forum Segusianorum, qui est à dire, place ou marché des Segusiens. Et lors qu'il en partit, son lieutenant qui demeura pour commander en tous ces quartiers, fit bastir sur un coustau la ville capitale, laquelle il nomma de son nom, Marcilly. recherchées ; plusieurs se voulurent retirer en leurs maisons, et se
marier : quelques autres, à qui la Déesse en refusa le
congé, manquerent à leurs promesses, et à leur
honnesteté, dequoy elle fut tant irritée, qu'elle
resolut d'esloigner ce pays, profané, ce luy sembloit,
de ce vice qu'elle abhorroit si fort. Mais pour ne
punir la vertu des unes, avec l'erreur des autres,
avant que de partir, elle chassa ignominieusement, et
bannit à jamais hors du pays, toutes celles qui
avoient failly, et esleut une des autres, à laquelle
elle donna la mesme authorité qu'elle avoit sur
toute la contrée, et voulut qu'à jamais la race de
celle-là y eust toute souveraine puissance : et dès lors leur
permit se marier, avec deffenses toutesfois
tres-expresses, que les hommes ne succedassent jamais à [31 recto] ceste puissance : depuis ce temps, il n'y a point eu d'abus
entre nous, car nos loix ont tousjours esté
inviolablement observées, et semble que nous ayons esté particulierement maintenuës
en nos franchises, par la puissance de nostre Deesse Diane, puis que de tant de peuples, qui
comme torrents sont fondus dessus la Gaule, il n'en n'y a point eu qui nous ayt troublé en nostre repos. Mesme Alaric Roy des Visigotz, lors qu'il conquit
avec l'Aquitaine, toutes les Provinces de deçà Loyre,
ayant sçeu nos statuts, en reconfirma les privileges,
et sans usurper aucune authorité sur nous, nous
laissa en nos anciennes franchises. Vous trouverez peut-estre estrange, que je vous parle
ainsi particulierement des choses qui sont outre la
capacité de celles de mon aage ; mais il faut que vous
sçachiez, que Pimander (qui estoit mon pere) a esté
fort curieux de rechercher les antiquitez de ceste contrée,
de sorte que les plus sçavants Druides, luy en
discouroient d'ordinaire durant le repas, et moy qui
estois presque tousjours à ses costez, en retenois ce
qui me plaisoit le plus. Et ainsi je sceus que d'une
ligne continuée, Amasis ma mere estoit descenduë de
celle que la Deesse Diane avoit esleuë.
Et c'est pourquoy estant Dame de toutes ces contrées,
et ayant encore un fils nommé ClitamanΞ, elle nourrit avec nous quantité de filles, et des jeunes fils des
Druides, et des Chevaliers, qui pour estre en si bonne
escole, apprennent toutes les vertus que leur âge
peut permettre. Les [31 verso] filles vont vestuës comme vous
nous voyez, qui est une sorte d'habits que les Nimphes de Diane avoient accoustumé de porter, et que nous
avons tousjours maintenuë pour memoire d'elle. Voyla
Celadon ce que vous vouliez sçavoir de nostre estat,
et m'asseure avant que vous nous esloigniez (car je
veux que vous nous voyez toutes ensemble) que vous
direz nostre assemblee ne ceder à nul autre ny en
vertu ny en beauté.
" aymée, et
honorée, aussi bien sous les Alcipe à eu
de le continuer, tant y a Madame, qu'il y a plusieurs
années, que d'un accord general, tous ceux qui estoient
le long des rives de Loyre, de Lignon, de Furan,
d'Argent, et de toutes ces autres rivieres, apres
avoir longuement souffert les incommoditez que l'ambition
d'un peuple nommé Romain, leur faisoit ressentir pour le desir de dominer, ils s'assemblerent [32 verso] dans
ceste grande plaine, qui est autour de Mont-verdun,
et là d'un mutuel consentement jurerent tous de fuir
à jamais toute sorte d'ambition, puis qu'elle seule
estoit cause de tant de peines, et de vivre eux, et
les leurs avec le paisible habit de Bergers, et
depuis a esté remarqué (tant nos Dieux ont eu agreable
ce vœu) que nul de ceux qui l'ont fait, ou de leurs
successeurs, n'a eu que travaux, et peines
incroyables, s'il ne l'a observé ; et entre tous, mon
pere en est le plus nouvel, et remarquable exemple ; de sorte que tous ayant cogneu que la volonté du
ciel estoit de nous retenir en repos ce que nous avons
à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce vœu, avec
tant de serments, que celuy seroit trop detestable qui le romproit. - Vrayement, respondit la Nymphe,
je suis tres-aise d'oüir ce que vous me dictes, car il y a fort longtemps que j'en ay ouy parler, et n'ay
encore peu sçavoir pourquoy tant de bonnes et
anciennes familles, commes j'oyois dire qu'il y en
avoit entre vous, s'amusoient hors des villes, à
passer leur âge entre les bois, et les lieux
solitaires. Mais Celadon, si l'estat où vous estes,
le vous veut permettre, dictes moy je vous prie,
quelle a esté la fortune de vostre pere Alcippe, pour
luy faire reprendre l'estat qu'il avoit si
long temps laissé, car je m'asseure que le discours
merite d'estre sçeu. Alors le Berger, quoy qu'il se sentist encore mal de
l'eau qu'il
avoit avalee, si est ce qu'il se contraignit pour luy
obeïr, et commença de cette sorte. [33 recto] Histoire d'Alcippe Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la
plus traversée, et la plus diverse d'homme du monde,
et en laquelle on assemblées d'autres enfans ainsy que luy,
ausquels il apprenoit de se mettre en ordre, et les
armoyt, les uns de frondes, les autres d'arc, et de
fléches, desquelles il leur montroit à tirer justement,
sans que les menaces des vieux, et sages Bergers l'en
peussent destourner. Les anciens de nos hameaux [33 verso] qui
voyoient ses actions, predisoient de grands troubles
par ces contrées, et sur tout qu'Alcippe seroit un
esprit turbulant qui jamais ne s'arresteroit dans
les termes Berger. Lors qu'il commençoit d'attaindre la quinze ou seiziesme année de
son âge, de fortune il devint amoureux de la Bergere Amarillis, qui pour lors estoit recherchée
secrettement d'un autre Berger son voisin nommé
Alcé. Et parce qu'Alcippe avoit une si bonne opinion
de soy-mesme, qu'il luy sembloit n'y avoir Bergere qui
ne receust aussi librement son affection, comme il la
luy offriroit, il se resolut de n'user pas de
beaucoup d'artifice pour la luy declarer, de sorte
que la rencontrant à un des sacrifices de Pan, ainsi
qu'elle retournoit en son hameau, il luy dit : - Je
n'eusse jamais creu avoir si peu de force, que de ne
pouvoir resister aux coups d'un ennemy, qui me blesse
sans y penser. Elle luy respondit : - Celuy qui blesse
par mesgarde ne doit pas avoir le nom d'ennemy.
- Non pas (respondit-il) en ceux qui ne s'arrestent pas aux effaits, mais aux
paroles seulement ; et quant à moy, je trouve que
celuy qui offense comme que ce soit, est ennemy, et
c'est pourquoy je vous puis bien donner ce nom. - A
moy (repliqua-elle ?) Je n'en voudrois pas avoir, ny l'effait, ny la pensée, car je faits trop d'estat de
vostre merite. - Voila (adjousta le Berger) un des
coups dont vous m'offensez le plus, en me disant une
chose pour autre. [34 recto] Que si veritablement vous
recognoissiez en moy ce que vous dictes, autant que je
m'estime outragé de vous, autant m'en dirois je
favorisé. Mais je voy bien qu'il vous suffit de porter l'amour aux yeux, et en la bouche, sans luy donner
place dans le cœur. La Bergere alors se trouvant surprise, comme n'ayant
point entendu parler d'amour, lui respondit : - Je fais
estat Alcippe de vostre vertu, ainsi que je dois, et
non point outre mon devoir, et quant à ce que vous
parlez d'Amour, croyez que je n'en veux avoir, ny dans
les yeux ny dans le cœur pour personne, et moins
pour ces esprits abaissez, qui vivent comme sauvages dans les bois. - Je cognois bien (repliqua
le Berger) que ce n'est point élection d'Amour, mais
ma destinée qui me fait estre vostre, puis que, si
l'Amour doit naistre de ressemblance d'humeur, il
seroit bien mal-aisé qu'Alcippe n'en eust pour vous, qui dés le berceau a eu en haine ceste vie champestre,
que vous mesprisez si fort ; et vous proteste, que s'il ne
faut que changer de condition pour avoir part en vos
bonnes graces, que dés icy je quitte la houlette et
les trouppeaux, et veux vivre entre les hommes, et non
point entre les sauvages. - Vous pouvez bien (respondit
Amarillis) changer de condition, mais non pas me la faire changer, qui suis resoluë de n'estre jamais moins
à moy, que je suis, pour donner place à quelque plus
forte affection. Si vous voulez donc [34 verso] que nous
continuons de vivre, comme nous avons fait par le
passé, changez ces discours d'affection et d'Amour,
en ceux que vous souliez me tenir autresfois, ou bien
ne trouvez point estrange que je me bannisse de vous, estant impossible qu'Amour et l'honnesteté
d'Amarillis puissent se souffrir ensemble. Alcippe qui n'avoit point attendu une telle response,
se voyant si esloigné de son attente, fut tellement
confus en soy-mesme, qu'il demeura quelque temps sans
luy pouvoir respondre ; en fin estant revenu, il
tascha de se persuader, que la honte de son âge, et
de son sexe, et non pas faute de bonne volonté envers
luy, luy avoit fait tenir tels propos. C'est pourquoy
il luy respondit : - Quelle que
vous me puissiez estre, je ne seray jamais autre que
vostre serviteur, et si le commandement que vous me
faictes n'estoit incompatible avec mon affection, vous
devez croire qu'il n'y a rien au monde qui m'y pust faire contrevenir ; vous m'en excuserez donc, et
me permettrez que je continuë ce dessein, qui n'est qu'un
tesmoignage de vostre merite, et auquel, vueillez vous,
ou non, je suis entierement resolu.
La Bergere tournant doucement l'œil contre luy : - Je ne
sçay Alcippe (luy dit-elle) si c'est par gajeure, ou
par opiniastreté que vous me parlez de ceste sorte. - C'est
respondit-il, pour tous les deux, car j'ay fait gajeure
avec mes desirs de vous vaincre, ou de mourir, et
ceste resolution s'est changée [35 recto] en opiniastreté, ny ayant rien qui me puisse divertir du serment que j'en
ay fait. - Je serois bien aise (repliqua Amarillis)
que vous eussiez pris quelqu'autre pour butte de telles
importunitez. - Vous nommerez (luy dit le Berger) mes
affections comme il vous plaira, cela ne peut toutesfois me faire changer de dessein. - Ne trouvez donc point
mauvais (repliqua Amarillis) si je suis aussi ferme
en mon opiniastreté, que vous en vostre importunité.
Le Berger voulut repliquer, mais il fut interrompu par
plusieurs Bergeres qui survindrent, de sorte
qu'Amarillis, pour conclusion, luy dit assez bas :
- Vous me ferez desplaisir Alcippe, si vostre
deliberation est recogneuë, car je me contente de
sçavoir vos folies, et aurois trop de desplaisir que
quelqu'autre les entendist. Ainsi finirent les premiers discours de mon pere et
d'Amarillis, qui ne firent que luy augmenter le desir
qu'il avoit de la servir. ____________________________________________________________ Sonnet O Couples bienheureux, aymables tourterelles, Depuis ce temps Alcippe se laissa tellement transporter à son affection qu'il n'y avoit plus de borne qu'il n'outre-passast, et elle au contraire se monstroit tousjours plus froide, et plus gelée envers luy ; et sur ce sujet, un jour qu'il fut prié de chanter, il dit tels vers. ____________________________________________________________ Madrigal Elle a le cœur de glace, et les yeux tous de flame, En ce temps-là, comme je vous ay dit, Alcé recherchoit Amarillis, et par-ce que c'estoit un tres-honneste Berger, et qui estoit tenu pour fort sage, le pere
d'Amarillis inclinoit plus à la luy bailler,
que non point à Alcippe, à cause de son courage turbulant. Et au contraire la Bergere aimoit davantage
mon pere, par-ce que son humeur estoit plus
approchante de la sienne, ce que recognoissant bien
le sage pere, et ne voulant user de violance ni
d'authorité absoluë envers elle, il eut opinion que
l'esloignement la pourroit divertir de ceste volonté,
et ainsi resolut de l'envoyer pour quelque temps vers Artemis, seur d'Alcé, qui se tenoit sur les rives
de la riviere d'Allier. Lorsqu'Amarillis
sceut la
deliberation de son pere (comme tousjours on s'efforce contre les choses defenduës) elle prit resolution de
ne partir point sans assurer Alcippe de sa bonne
volonté ; en ce dessein, elle luy escrivit tels mots. _____________________________________________________________ Vostre opiniastreté a surpassé la mienne, mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous advertir, que demain je parts, et qu'aujourd'huy si vous me trouvez sur le chemin, où nous nous rencontrasmes avant-hier, et que vostre Amour se puisse contenter de parole, elle aura occasion de l'estre, et à Dieu.
Il seroit trop long, Madame, de vous dire tout ce qui
se passa particulierement entr'eux, outre que l'estat
où je me trouve, m'empesche de le pouvoir faire. Ce
me sera donc assez en abregeant, de vous dire qu'ils
se rencontrerent au mesme endroit, et que ce fut là le premier lieu où mon pere eut asseurance d'estre
aymé d'Amarillis, et qu'elle luy conseilla de laisser
la vie champestre où il avoit esté nourry, par-ce
qu'elle la mesprisoit comme indigne d'un noble courage,
luy promettant qu'il n'y avoit rien d'assez fort pour
la divertir de sa resolution. Apres qu'ils furent
separez, Alcippe grava tels vers sur un arbre, le
long du bois. _____________________________________________________________
D'Alcippe sur la constance de Amarillis toute pleine de grace, Lors qu'elle fut partie, et qu'il commença à bon escient à ressentir les desplaisirs de son absence, allant bien souvent sur le mesme lieu où il avoit pris congé de sa Bergere, il y souspira plusieurs fois tels vers. _____________________________________________________________ Sonnet Belle onde de Lignon, qui de source éternelle, Mais ne pouvant patienter de vivre sans la veoir au mesme lieu, où
il avoit tant accoustumé le bien de sa veuë, il se
resolut, comme que ce fust, de partir de là. Et lors
qu'il en cherchoit l'occasion, il s'en presenta une
toute telle qu'il l'eust sçeu desirer, car peu auparavant
la mere d'Amasis estoit morte, et on se preparoit
dans la grande ville de Marcilly de la recevoir,
comme nouvelle Dame, avec beaucoup de triomphe. Et
parce que les preparatifs que l'on y faisoit y
attiroient par la [38 recto] curiosité presque tout le pays, mon
pere fit en sorte qu'il en obtint le congé. Et
c'est de là que nasquit la source de tous ses
travaux. Il estoit de l'âge de dixsept à dixhuict ans, beau entre tous ceux de ceste contrée, les
cheveux blonds, annelés et crespez de la Nature,
qu'il portoit assez longs, car Clodion n'avoit encor fait la defense des chevelures, outre que nous n'estions point de ses sujects ; il avoit tous les traicts du visage si beaux et agreables, que l'Amour en voulut faire peut-estre
quelque secrette vengeance. Et voicy comment : Il fut
veu de quelque Dame, et si secrettement aimé d'elle,
que jamais nous n'en avons peu sçavoir le nom. Au
commencement qu'il arriva à Marcilly, il estoit
vestu en Berger, mais assez proprement, car son pere
le cherissoit fort, et afin qu'il ne fist quelque
folie, comme il avoit accoustumé en son hameau, il
luy mit deux ou trois Bergers aupres, qui en avoient le
soing, principalement un nommé Cleante, homme à qui
l'humeur de mon pere plaisoit, de sorte qu'il l'aimoit
comme s'il eust esté son fils. Ce Cleante en avoit
un nommé Clindor, de l'âge de mon pere, qui sembloit
avoir eu de la nature la mesme inclination en l'amitié d'
Alcippe. Alcippe, qui d'autre costé recognoissoit
ceste affection, l'aima plus que tout autre, ce qui
estoit si agreable à Cleante, qu'il n'avoit rien
qu'il pust refuser à mon pere. Cela fut cause qu'apres avoir veu quelques jours,
comme le jeunes Chevaliers qui estoient à ces festes,
alloient vestus, comme ils s'armoyent et combattoient
à la barriere, et ayant declaré son dessein à son amy
Clindor, tous deux ensemble requirent Cleante de leur
vouloir donner les moyens de se faire paroistre entre
ces Chevaliers. - Et comment (leur dit Cleante)
avez vous bien le courage de vous esgaler à eux ?
- Et pourquoy-non (dit Alcippe) n'ay-je pas autant
de bras, et de jambes qu'eux ? - Mais, dit Cleante,
vous n'avez pas appris les civilitez des villes. - Nous
ne les avons pas apprises, dit-il, mais elles ne sont
point si difficiles, qu'elles nous doivent oster
l'esperance de les apprendre bien tost ; et puis il me
semble qu'il n'y a pas tant de difference de celles-cy aux
nostres, que nous ne les changions bien aisément.
- Vous n'avez pas, dit-il, l'adresse aux armes. - Nous avons,
repliqua-il, assez de courage pour suppléer à ce
deffaut. - Et quoy, adjousta Cleante, voudriez-vous
laisser la vie champestre ? - Et qu'ont affaire (respondit Alcippe) les bois avec les hommes ? Et que
peuvent apprendre les hommes en la pratique des
bestes ? - Mais, respondit Cleante, ce vous sera
bien du desplaisir de vous voir desdaigner par ces
glorieux courtisants, qui a tous coups vous reprocheront
que vous estes des Bergers. - Si c'est honte, dit
Alcippe, d'estre Berger, il ne le faut plus estre ;
si ce n'est pas honte, le reproche n'en peut estre
mauvais. Que s'ils me méprisent pour ce nom, je
tascheray par mes actions de me faire estimer.
En fin Cleante les voyant et l'un et l'autre si resolus à faire autre
vie que celle de leurs peres : - Or bien, dit-il, mes
enfants, puis que vous avez pris ceste resolution, je
vous diray, que quoy que vous soyez tenus pour
Bergers, vostre naissance toutesfois vient des plus
anciennes tiges de ceste contree, et d'où il est sorty autant de braves Chevaliers, que de quelqu'autre qui
soit en Gaule, mais une consideration contraire à
celle que vous avez leur fit eslire ceste vie
retirée ; par ainsi ne craignez point que vous ne
soyez bien reçeus entre ces Chevaliers, desquels les
principaux sont mesmes de vostre sang. Ces paroles ne
servirent que de rendre leur desir plus ardant, car
ceste cognoissance leur donna plus d'envie de mettre
en effet leur resolution, sans considerer ce qui leur
pourroit advenir, soit par les incommoditez que telle
vie rapporte, soit par le desplaisir, que le pere
d'Alcippe et ses parents en recevroient. Dés l'heure
Cleante fit la despence de tout ce qui leur estoit
necessaire. Ils estoient tous deux si bien nays,
qu'ils s'acquirent bien tost la cognoissance et
l'amitié de tous les principaux. Et Alcippe en mesme
temps s'adonna de telle sorte aux armes qu'il reüssit un des bons Chevaliers de son temps. elle en fut de sorte esprise, qu'elle inventa
une ruze assez bonne, pour venir à bout de son
intention. Un jour que mon pere assistoit dans un
temple aux sacrifices, qui se faisoient pour Amasis,
une assez vieille femme se vint mettre pres de luy,
et feignant de faire ses oraisons, elle luy dit deux
ou trois fois : - Alcippe, Alcippe, sans le regarder. Luy qui s'oüyt nommer, luy voulut demander qu'elle
luy vouloit. Mais luy voyant les yeux
tournez ailleurs, il creut qu'elle parloit à un
autre, elle qui s'apperceut qu'il l'escoutoit,
continua : - Alcippe, c'est à vous à qui je parle,
encor que je ne vous regarde point, si vous desirez
d'avoir la plus belle fortune que jamais Chevalier
ait euë en ceste Court, trouvez-vous entre jour et
nuict au carrefour qui conduit à la place de Pallas, et là vous sçaurez de moy le reste. Alcippe voyant qu'elle luy parloit de ceste sorte,
sans la regarder aussi, luy respondit qu'il s'y
trouveroit. A quoy il ne faillit point, car le soir
aprochant, il s'en alla au lieu assigné, où il ne
tarda guiere sans que ceste femme âgée ne vint à luy,
presque couverte d'un taffetas qu'elle avoit sur la
teste, et l'ayant tiré à part, luy dit : - Jeune homme,
tu és le plus heureux qui vive, estant aimé de la plus
belle, et plus aimable Dame de ceste Court, et de
laquelle (si tu veux me promettre ce que je demanderay) dés à ceste heure je m'oblige à te faire
avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe oyant ceste proposition, demanda qui [40 recto] estoit la Dame.
- Voila, dit-elle, la premiere chose que je veux que tu
me promettes, qui est de ne te point enquerir de de son
nom, et de tenir ceste fortune secrette ; l'autre, que
tu permettes que je te bouche les yeux, et je te
conduiray où elle est. Alcippe luy dit : - Pour ne
m'enquerir de son nom, et tenir cet affaire
secrette, cela feray-je fort volontiers, mais de me
boucher les yeux jamais je ne le permettray. - Et
qu'est-ce que tu peux craindre ? (dit-elle) - Je ne
crains rien (respondit Alcippe) mais je veux avoir
les yeux en liberté. - O jeune homme, dit la vieille,
que tu és encore apprentif, pourquoy veux-tu faire
desplaisir à une personne qui t'aime tant ? Et n'est-ce
pas luy desplaire que de vouloir sçavoir d'elle plus
qu'elle ne veut ? Croy moy, ne fais point de difficulté,
ne doute de rien ; quel danger y peut il avoir pour
toy ? Où est ce courage que ta presence promet à
l'abord ? Est-il possible qu'un peril imaginé te fasse
laisser un bien asseuré, et voyant que je ne m'esmouvois point : - Que maudite soit la mere, dit-elle,
qui te fist si beau, et si peu hardy ; sans doute et
ton visage, et ton courage, sont plus de femme que de
ce que tu és. Le jeune Alcippe ne pouvoit oüyr sans
rire la colere de ceste vieille. En fin
apres avoir quelque temps pensé en luy-mesme quel
ennemy il pouvoit avoir, et trouvant qu'il n'en avoit
point, il se resolut d'y aller, pourveu qu'elle luy
permit de porter son espée, et ainsi se laissa
boucher les yeux, et la prenant par la robbe, la
suivit où elle le voulut conduire.
Je serois trop long, si je voulois vous raconter, Madame,
toutes les particularitez de ceste nuit, tant y a
qu'apres plusieurs destours, et ayant peut estre
plusieurs fois passé sur un mesme chemin, il se trouva
en une chambre, où les yeux bandez il fut desabillé
par ceste mesme femme, et mis dans un lict, peu apres
arriva la Dame, qui l'avoit envoyé chercher, et se
mettant aupres de luy, lui desboucha les yeux, parce
qu'il n'y avoit point de lumiere dans la chambre,
mais quelle peine qu'il y prit, il ne sceut jamais
tirer une seule parole d'elle. De sorte qu'il se leva
le matin sans sçavoir qui elle estoit, seulement la
jugea-il belle et jeune. Et une heure avant jour,
celle qui l'avoit amené, le vint reprendre, et le
reconduit avec les mesmes ceremonies qu'elle l'y avoit amené, et depuis ce
jour ils resolurent ensemble que toutes les fois
qu'il y devroit retourner, il trouveroit une pierre
à un certain carrefour dés le matin. ordinairement, ne l'eussent
retenu en ceste pratique, passé les deux ou trois
premiers voyages il s'en fust retiré, Mais les commoditez qu'il en retiroit estoient telles, qu'il s'y contraignoit, mesmes avoit acquis durant ce temps-là beaucoup de faveur aupres de Pimandre, et d'Amasis. Mais par ce qu'un
jeune l'eust
descouverte, que cette pauvre femme s'en vint toute
tremblante jurer à mon pere qu'il se trompoit. Luy
alors en se souriant, luy raconta la finesse dont il
avoit usé, et que ç'avoit esté de l'invention de
Clindor ; elle bien aise de ce qu'il luy avoit
descouvert, apres mille sermens du contraire, rentra le dire à ceste Dame, qui mesme s'estoit levée pour
oüyr leur discours. Et quand elle sceut que Clindor en avoit esté l'inventeur, elle tourna toute sa
colere contre luy, pardonnant aisément à Alcippe qu'elle ne pouvoit haïr, toutefois depuis ce jour
elle ne l'envoya plus querir. Et parce qu'un esprit offensé n'a rien de si doux qu'à penser à la vengeance, ceste femme tourna de tant de costez
qu'elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il
fut contraint de se battre contre un cousin de
Pimander, qu'il tua, et quoy qu'il fust poursuivy par Pymander, si se sauva-il en Auvergne avec l'aide d'Alcippe. Mais
Amasis fit en sorte, qu'Alaric Roy des Visigotz siegeant pour lors à Tholouse, le fit mettre prisonnier
à Ussom, avec commandement à ses officiers, de le
remettre entre les mains de Pimander, qui cependant fit faire son procés, et n'attendoit pour l'execution de la sentence que d'avoir la commodité de
l'envoyer querir. Alcippe ne laissa rien d'intenté
pour obtenir son pardon : Mais ce fut en vain, car il
avoit trop forte partie. C'est pourquoy [42 recto] voyant la
perte assurée de son amy, il delibera à quel hazard que ce fust de le sauver.
Il estoit pour lors à Ussom, comme je vous ay dit,
place si forte qu'il eust semblé à tout autre une
folie de vouloir entreprendre de l'en sortir. Son
amitié toutefois, qui ne trouvoit rien de plus
mal-aisé que de vivre sans Clindor, le fit resoudre
de devancer ceux qui alloient de la part de Pimander. Ainsi feignant de se retirer chez soy mal
contant, il part luy douziesme, et un jour de marché
se présentent à la porte du Chasteau vestus en
villageois, et portant sous leurs jupes des courtes
espées, et aux bras des paniers comme personnes qui
alloient vendre. Je luy ay oüy dire qu'il y avoit
trois forteresses l'une dans l'autre. Ces resolus
païsans vindrent jusques à la derniere, où peu de
Visigotz estoient restez, car la plus-part estoient
descendus en la basse ville pour voir le marché, et
pour se pourvoir de ce qui estoit necessaire pour leur
garnison. Estant là ils offroient à si bon prix leurs
denrées,
que presque tous ceux qui estoient dedans sortirent
pour en achepter. Lors mon pere voyant l'occasion
bonne, saisissant au collet celuy qui gardoit la
porte, luy mit l'espée dans le corps, et chacun de ses
compagnons comme luy se deffit en mesme instant du
sien, et entrant dedans mirent le reste au fil de
l'espée et soudain serrant la porte coururent aux
prisons, où ils trouverent Clindor dans un cachot, et
tant d'autres, qu'ils se jugerent estant armez,
suffisans de deffaire le reste de la garnison.
Pour abreger, je [42 verso] vous diray, Madame, qu'encore que pour
l'alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les forcerent-ils sans perdre un seul homme, quoy que
le gouverneur, qui en fin y fut tué, y fist toute la
resistance qu'il peut. Ainsi voila Clindor sauvé et
Alaric adverty que c'estoit mon pere qui avoit fait
ceste entreprise, dequoy il se sentit tant offensé,
qu'il en demanda justice à Amasis, et elle qui ne
vouloit perdre son amitié, s'affectionna beaucoup pour
le contenter, et envoya incontinent pour se saisir de
mon pere. Mais ses amis l'en avertirent si à propos,
qu'ayant donné ordre à ses affaires, il sortit hors de
ceste contrée, et piqué contre Alaric plus qu'il
n'est pas croyable, s'alla mettre avec une nation, qui
alors ne faisoit que d'entrer en nos Gaules, et qui pour
estre belliqueuse, s'estoit saisie des deux bords du Rosne et de la Sone, et des Alobroges au service de leur Roy nommé Gondioch. Et parce que desireux d'agrandir leurs terres, ils
faisoient continuellement la guerre aux Visigostz,
Ostrogosts et Romains, il y fut tresbien receu avec
tous ceux qu'il y voulut conduire, et estant cogneu
pour homme de valeur, fut incontinant honoré de
diverses charges ; mais quelques années estant escoulées,
Gondioch venant à mourir,
Gondebault son fils luy succeda à la Couronne de
Bourgongne, et desirant d'assurer ses affaires dés le
commencement, fit la paix avec ses voisins, mariant
son fils Sigismond avec une des filles de Theodoric roy des Ostrogostz, et pour [43 recto] complaire à Alaric, qui
estoit infiniment offensé contre Alcippe, il luy promit
de ne le tenir plus aupres de luy. De sorte qu'avec
son congé, il se retira avec un autre peuple, qui du
costé de Renes s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, en despit des Gaulois et des Romains.
Mais, Madame, ce discours vous seroit ennuyeux si
particulierement je vous racontois tous ses voyages ;
car de ceux cy il fut contraint de s'en aller à
Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce mesme
temps, comme depuis je lui ay oüy raconter plusieurs
fois, institua l'Ordre des Chevaliers de la table
ronde. De là il
fut contraint de se retirer au Royaume qui porte le
nom du port des Gaulois. Et en fin estant recerché par Alaric, il se resolut de passer la mer et aller à Bisance, où l'Empereur luy donna la Voila un grand commencement pour moyenner le retour
d'Alcippe. Si ne pouvoit-il encore revenir, dautant que Pimander n'avoit point oublié l'injure receuë, toutefois ainsi que les Visigotz furent cause de son
bannissement, de mesme la fortune s'en voulut servir
pour instrument de son rappel. Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus
Roy de la grand' Bretagne avoit institué les
Chevaliers de la table ronde, qui estoient un certain
nombre de jeunes hommes vertueux, obligez d'aller
chercher les adventures, punir les meschans, faire
justice aux oppressez, et maintenir l'honneur des
Dames. Or les Visigostz d'Espagne, qui alors
siegeoient dans Pampelune, à l'imitation de
cestui-cy Ξ esleurent des Chevaliers, qui alloient en
divers lieux montrant leur force et adresse. Il advint
qu'en ce temps un de ces Visigostz, apres avoir couru
plusieurs contrées, s'en vint à Marcilly, où ayant
fait son deffi accoustumé, il vainquit plusieurs des
Chevaliers de Pimander, ausquels il coupoit la teste,
et d'une cruauté extréme, pour tesmoignage de sa valeur,
les envoyoit à une Dame qu'il servoit en Espagne.
Entre les autres Amarillis y perdit un oncle, qui
comme mon pere, ne voulant demeurer dans le repos de
la vie champestre, avoit suivy le mestier des [44 recto] armes.
Et parce que durant cest esloignement, elle avoit
esté assez curieuse pour avoir d'ordinaire de ses
nouvelles, par la voye de
certains jeunes garçons qu'elle et luy avoient dressez à cela, aussitost que ce mal-heur luy fust avenu, elle
le luy escrivit, non pas en opinion qu'il deust s'en
retourner, mais comme luy faisant ses fortunes, et tous ses longs
voyages, et en fin quel il estoit parvenu aupres de tous
les Roys qu'il avoit servy. - Sans mentir, dit alors
Pimander, la vertu de cet homme merite d'estre
recherchée et non pas bannie, outre l'extréme
plaisir qu'il m'a fait ; qu'il revienne donc, et qu'il
s'asseure que je le cheriray, et aimeray comme il
merite, et que dés icy je luy pardonne tout ce qu'il
a fait contre moy à Ussum. Ainsi mon pere apres avoir demeuré dix-sept ans en
Grece, revint en sa Patrie, honoré de Pimander et
d'Amasis, qui luy donnerent la plus belle charge qui
fut prés de a le mesme
dessein que toy. ce ne fut pas encor là la fin de ses
peines, car s'estant apres la mort de Pymander retiré
chez lui, il ne fut plustost en nos rivages, qu'Amour ne luy renouvellast sa premiere playe, n'y ayant de toutes les fleches d'Amour, nulle plus acerée que
celle de la conversation. Ainsi donc voyla Amarillis si avant en sa pensée, qu'elle luy donnoit plus de peine que tous ses
premiers travaux. Ce fut en ce temps qu'il reprit la
devise qu'il avoit portée durant tous ses voyages, d'une
penne de Geay, voulant signifier PEINE J'AY. De cet
Amour vint une tres-grande inimitié : Car Alcé pere
d'Astrée estoit infiniment amoureux de ceste Amarillis, et Amarillis durant l'exil de mon pere
avoit permis ceste recherche, par le commandement de
ses parents, et à ceste heure ne s'en pouvoit
distraire sans luy donner tant de dégoustement, que c'estoit le
desesperer. D'autre costé Alcippe, qui despouillant l'habit de Chevalier n'en avoit pas laissé le
courage, ne pouvant souffrir un [46 recto] rival, vint aux mains
plusieurs fois avec Alcé, qui n'estoit pas sans
courage, et croit-on que n'eust esté les parents
d'Amarillis, qui se resolurent de la donner à
Alcippe, qu'il fust arrivé beaucoup de mal-heur entre eux, mais encor que par ce mariage on coupast les
racines des querelles, celles toutesfois de la hayne demeurerent si vives, que depuis elles crurent si
hautes, qu'il n'y a jamais eu familiarité entre Alcé,
et Alcippe. Et c'est cela (dit Celadon s'addressant à Sylvie)
belle Nymphe, que vous ouïstes dire estant à nostre
hameau, car je suis fils d'Alcippe et d'Amarillis,
et Astrée est fille d'Alcé, et d'Hypolite. Vous
trouverez peut-estre estrange, que n'estant sorty de
nos bois ny de nos pasturages, je sçache tant des particularitez des contrées voisines. Mais, Madame,
tout ce que j'en ay appris, n'a esté que de mon pere,
qui me racontant sa vie, a esté contraint de me dire
ensemble les choses que vous avez ouïes.
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