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L'Astrée de 1607
Livre 3P. 65 dans l'édition de Vaganay LE Tant que le jour dura, ces belles Nymphes tindrent si
bonne compagnie à Celadon, que s'il n'eust eu le
cuisant desplaisir du changement d'Astrée, il n'eust
point eu occasion de s'ennuyer, car elles estoient et
belles, et remplies de beaucoup de jugement. Toutesfois
en l'estat où il se trouvoit, cela ne fut assez pour
luy empescher de se desirer seul ; et parce qu'il
prevoyoit bien, que ce ne pouvoit estre que par la separation de la nuict, il la souhaittoit à toute heure. Mais lors qu'il se
croyoit plus seul, il se trouva le mieux accompagné,
car, la nuit estant venuë, et ces Nymphes retirées
en leurs chambres, ses pansers luy vindrent tenir
compagnie, avec de si cruels ressouvenirs, qu'ils luy
firent bien autant ressentir leur abort qu'il l'avoit
desiré. Quels desespoirs alors ne se presenterent
point à luy ? Nul, de tous ceux que l'Amour peut
produire, voire l'Amour le plus desesperé. Car si à l'injuste [47 recto] sentence de sa Maistresse il opposait son
innocence, soudain l'execution de cest arrest luy
revenoit devant les yeux. Et comme d'un penser on
tombe en un autre, il rencontra de fortune avec la
main, le ruban où estoit la bague d'Astrée, qu'il
s'estoit mis au bras. O que de mortelles memoires luy
remit-il en l'esprit ! Il se representa tous les
courroux qu'en cest instant-là elle avoit paint au visage, toutes les cruautez que son ame faisoit
paroistre, et par ses paroles, et par ses actions, et
tous les desdains dont elle avoit proferé les
ordonnances de son bannissement. S'estant quelque temps
arresté sur ce dernier malheur il s'alla ressouvenir
du changement de sa fortune, combien il s'estoit veu
heureux, combien elle l'avoit favorisé, et combien
tel heur avoit continué. De là il vint à ce qu'elle
avoit fait pour lui, combien en sa consideration elle avoit desdaigné d'honnestes Bergers, combien elle
avoit peu estimé la volonté de son pere, le
courroux de sa mere, et les difficultez qui
estoient contraires à leur amitié. Puis il s'alloit
ressouvenant combien estoient changeantes les fortunes d'Amour, aussi bien que toutes les autres, et
combien peu de chose luy restoit de tant de faveurs,
qui en fin estoit sans plus un bracelet de cheveux,
qu'il avoit au bras, et un portrait qu'il portoit au col, duquel il baisa la boîte plusieurs fois ; pour
la bague qu'il avoit à l'autre bras, il croyoit que ce
fust plustost la force, [47 verso] que sa bonne volonté qui la
luy eust donnée. Mais tout à coup il se ressouvint des lettres, qu'elle
luy avoit escrites, durant le bon heur de sa fortune,
et qu'il portoit d'ordinaire avec luy dans un petit
sac de senteur. Ô quel tressaut fut le sien ! car il
eut peur que ces Nymphes foüillant ses habits ne
l'eussent trouvé. En ce doute il appella fort haut le
petit Meril, car pour le servir il estoit couché à une
garderobe fort proche. Le jeune garçon s'oyant
appeller coup sur coup deux ou trois fois, vint
sçavoir ce qu'il luy vouloit. - Mon petit amy (dit
Celadon) ne sçais-tu point que sont devenus mes
habits ? car il y a dedans quelque chose qu'il
m'ennuyeroit fort de perdre. - Vos habits (dit-il) ne
sont pas loin d'icy, mais il n'y a rien dedans, car
je les ay cherchez. - Ah ! dit le Berger, tu te
trompes Meril, j'y avois chose que j'aymerois mieux
avoir conservée que la vie. Et lors se tournant de
l'autre costé du lict, se mit à plaindre et tourmenter
fort long temps. Meril qui l'escoutoit d'un costé,
estoit marry de son desplaisir, et de l'autre estoit
en doute, s'il luy devoit dire ce qu'il en sçavoit. En
fin ne pouvant supporter de le voir plus longuement
en ceste peine, il luy dit, qu'il ne se devoit point
tant ennuyer, et que la Nymphe Galathée l'aymoit
trop pour ne luy rendre une chose qu'il monstroit
d'avoir si chere. Alors Celadon se tourna à luy :
- Et comment (dit-il) la Nymphe a-elle ce que je demande ? - Je croy (respondit-il) que c'est cela
[48 recto] mesme, pour le moins je n'y ay trouvé qu'un petit sac
plein de papier ; et ainsi que je le vous apportois,
un peu avant que vous ayez voulu dormir, elle l'a veu,
et me l'a osté. - O Dieux (dit alors le Berger) aillent
toutes choses au pis qu'elles pourront. Et se
tournant de l'autre costé, ne voulut luy parler
davantage.
Ce pendant Galathée lisoit les lettres de Celadon,
car il estoit fort vray, qu'elle les avoit ostées à
Meril, et cela selon la curiosité ordinaire de ceux qui
ayment ; mais elle luy avoit fort deffendu de n'en
rien dire, par-ce qu'elle avoit intention de les
rendre, sans qu'il sceust qu'elle les eust veuës. Pour
lors Sylvie luy portoit un flambeau
devant, et Leonide estoit ailleurs, si bien qu'à ce coup il fallut qu'elle fust du secret. - Nous verrons
disoit Sylvie, s'il est vray, que ce Berger soit si
grossier comme il se faint, et s'il n'est point
amoureux ; car je m'asseure que ces papiers en diront
quelque chose ; et lors elle s'appuya un peu sur la
table. Ce pendant Galathée desnoüoit le cordon, qui
serroit si bien, que l'eau n'y avoit guiere fait de
mal, toutesfois il y avoit quelques papiers moüillez,
qu'elle tira dehors le plus doucement qu'elle pust,
pour ne les rompre, et les ayant espanchez sur la
table, le premier sur qui elle mit la main, fut une
telle lettre. [48 verso] Lettre d'Astrée à Celadon Qu'est-ce que vous entreprenez Celadon ? En quelle
confusion vous allez vous mettre ? Croyez moy qui vous
conseille en amye, laissez ce dessein de me servir, il
est trop plain d'incommoditez, quel contentement y
esperez vous ? Je suis tant insupportable que ce n'est
guiere moins entreprendre que l'impossible. Il faudra
servir, souffrir, [49 recto] - Ne me tenez jamais pour ce que je suis, dit Galathée,
si ce Berger n'est amoureux, car en voicy un
commencement qui n'est pas petit. - Il n'en faut point
douter dit Sylvie, estant si honneste homme. - Et
comment, repliqua Galathée, avez vous opinion qu'il
faille necessairement aymer pour estre tel ? - Ouy
Madame, dit-elle, à ce que j'ay ouy dire, et cependant elle en prit une autre qui estoit telle. _____________________________________________________________ Lettre d'Astree à Celadon. Vous ne voulez croire que je vous ayme, et desirez que je croye que vous m'aymez ; si je ne vous ayme point, que vous profitera la creance que j'auray de vostre affection ? A faire peut-estre, que ceste opinion m'y oblige ? A peine, Celadon, le pourra ceste foible consideration, si vos merites, et les services que j'ay receus de vous ne l'ont peu encores. Or voyez en quel estat sont vos affaires, je ne veux pas seulement que vous sçachiez que je croy que vous m'aymez, [49 verso] mais je veux de plus, que vous soyez asseuré que je vous ayme, et entre tant d'autres une chose seule vous en doit rendre certain ; si je ne vous aimois point, qui me feroit mespriser le contentement de mes parents. Si vous considerez combien je leur doy, vous cognoistrez en quelque sorte la qualité de mon amitié, puis que non seulement elle contrepese, mais emporte de tant, un si grand poids. Et à Dieu : ne soyez plus incredule. En mesme temps Sylvie rapporta la lettre, et Galathée luy dit avec beaucoup de desplaisir, qu'il aymoit, et
que de plus il estoit infiniment aymé, et luy releut
la lettre, qui luy touchoit fort au cœur, voyant
qu'elle avoit à forcer une place, où un si fort
ennemy estoit des-ja victorieux ; car par ces lettres
elle jugea que l'humeur de ceste Bergere n'estoit pas
d'estre à moitié maistresse, mais avec une
tresabsolüe puissance commander à ceux qu'elle daignoit recevoir pour siens. Elle se fortifia de beaucoup
ce jugement, quand elle leut la lettre qui avoit esté
seichée, elle estoit telle. Lettre d'Astree à Celadon. Lycidas a dit à ma Phillis que vous estiez aujourd'huy de mauvaise humeur, en suis-je cause, ou vous ? Si c'est moy, c'est sans occasion, [50 recto] car ne veux-je pas tousjours vous aymer, et estre aymée de vous ? Et ne m'avez vous mille fois juré, que vous ne desiriez que cela seulement pour estre content ? Si c'est vous, vous me faictes tort, de disposer sans que je le sçache, de ce qui est à moy ; car par la donation que vous m'avez faicte, et que j'ay receuë, vous et toutes voz actions sont miennes. Advertissez m'en donc, et je verray si je vous en doy doner permission, et ce pendant je le vous deffends. Avec quel Empire, dit alors Galathée, traite ceste
Bergere ? - Elle ne luy fait point de tort, respondit Sylvie, puis qu'elle l'en a bien adverty dés le
commencement. Et sans mentir, si c'est celle que je
pense, elle a bien quelque raison, estant l'une des plus
belles, et des plus accomplies personnes, que je vy
jamais. Elle s'appelle Astrée, et ce qui me le fait
juger ainsi, c'est ce mot de Phillis, sçachant que
ces deux Bergeres sont amies jurées. Et encor, comme
je vous dits, que sa beauté soit extreme, toutefois
c'est ce qui est en elle de moins aymable, car elle a
tant d'autres perfections, que celle-là est la moins
apparante. Ces discours ne servoient qu'à la reblesser
davantage, puis qu'ils ne luy descouvroient que de
plus grandes difficultez en son dessein. Et par ce
qu'elle ne vouloit, que Sylvie pour lors en sceut
davantage, elle resserra [50 verso] ces papiers, et se mit au
lict, non sans une grande compagnie de diverses
pensées, entre lesquelles le sommeil se glissa peu à
peu. vous l'eussiez ouï comme moy, je ne croy point qu'il ne vous eust fait
pitié. - Hé dy moy, Meril, adjousta la Nymphe,
entre autre chose, que disoit-il ? - Madame,
repliqua-il, apres qu'il se fut
enquis si je n'avois point veu ses papiers, et qu'en
fin il eut sceu que vous les aviez, il se tourna
comme transporté de l'autre costé, et dit : Or sus
aillent toutes choses au pis qu'elles pourront, et
apres avoir demeuré muet quelque [51 recto] temps, et qu'il
pensoit que je me fusse remis dans le lict, je l'ouïs
souspirer assez haut, et puis dire de telles paroles : - Astrée ! Astrée ! ce bannissement devoit-ce estre la
conclusion de mes services ? Si vostre amitié est
changée, pourquoy me blasmez vous pour vous excuser ?
Si j'ay failly, que ne me dictes vous ma faute ? N'y
a-il point de justice au ciel, non plus que de
pitié en vostre ame ? Hélas ! s'il y en a, que n'en
ressen-je quelque faveur, afin que n'ayant peu
mourir, comme vouloit mon desespoir, je le fasse pour
le moins comme le commande la rigueur d'Astrée ? Ah rigoureux, pour ne dire cruel commandement ! Qui eust
peu en un tel accident prendre autre resolution que
celle de la mort, n'eust-il pas donné signe de peu
d'Amour, plustost que de beaucoup de courage ? Et il
s'arresta un peu, puis il reprit ainsi : - Mais à quoy
mes traistres espoirs m'allez-vous flattant ? Est-il
possible que vous m'osiez approcher encores ?
dictes vous pas qu'elle changera ? Considerez ennemis
de mon repos, quelle apparence il y a, que tant de
temps escoulé, tant de services, et d'affections
recogneuës, tant de desdains supportez, et
d'impossibilitez vaincuës, ne l'ayent peu, et qu'une
absence le puisse. Esperons, esperons plutost un
favorable cercueil de la mort, qu'un favorable
repentir d'elle. Apres plusieurs semblables discours,
il se teut assez long temps, mais estant retourné au
lict, je l'ouïs peu apres recommencer ses plaintes qu'il est allé continuant jusques pres du jour, [51 verso] et tout ce que
j'en ay peu remarquer, n'a esté que des plaintes,
qu'il fait contre une Astrée, qu'il accuse de
changement, et de cruauté.
Si Galathée avoit sçeu un peu des affaires de
Celadon par les lettres d'Astrée, elle en apprit
tant par le rapport de Meril, que pour son repos il
eust esté bon qu'elle eust esté plus ignorante.
Toutefois elle s'alloit flatant, que le
mespris d'Astrée pourroit luy ouvrir plus aysément le
chemin a ce qu'elle desiroit. Escoliere d'Amour ! luy avoit donnée, mais soudain qu'il fut dehors, elle l'appella, et la fit mettre
dans le lict avec elle ; et apres quelqu'autres propos, elle luy parla de ceste sorte : - Vous sçavez
Leonide, ce que je vous dy hier de ce Berger, et
combien il m'importe qu'il m'aime, ou qu'il ne m'aime pas ; depuis ce temps-là, j'ay sceu de ses nouvelles
[52 recto] plus que je n'eusse voulu. Vous avez ouy ce que Meril m'a raporté, et ce que Silvie m'a dit des
perfections d'Astrée, si bien, continua-elle, que
puis que la place est prise, je voy naistre une
double difficulté à nostre entreprise, toutesfois
ceste heureuse Bergere l'a fort offensé. toutesfois
un Berger, et qui n'est recogneu pour autre. Et ceste
vaine opinion de bon heur, ou de mal-heur, pourra-elle
tant sur vous, qu'elle vous abatte de sorte le
courage, que vous veuillez égaler ces gardeurs de
Brebis, ces rustiques, et ces demy-sauvages à vous ?
[52 verso] Pour Dieu, Madame, revenez en vous mesme, et
considerez l'intention dont je profere ces paroles.
Elle eust continué davantage, n'eust esté que Galathée toute
en colere l'interrompit : - Je vous ay dit, que je ne
voulois point, que vous me tinsiez ces discours, je
sçay à quoy j'en suis resoluë, quand je vous en
demanderay advis, donnez-le moy, et une fois pour
toutes, ne m'en parlez plus, si vous ne voulez me
desplaire. A ce mot elle se tourna de l'autre costé,
en telle furie, que Leonide cognut bien
de l'avoir fort une estrange chose que de vous,
repliqua Galathée, qu'il faille que vous ayez
tousjours raison en vos opinions. Quelle apparence
y a-il, que l'on puisse sçavoir, que Celadon soit
icy, il n'y a ceans que nous trois, Meril, et ma
nourrice sa mere. Pour Meril, il ne sort [53 recto] point, et
outre cela, il a assez de discretion pour son âge.
Pour ma nourrice, sa fidelité m'est assez cogneuë, et
puis ç'a esté en partie par son dessein, que le tout
s'est conduit de ceste sorte. Car luy ayant raconté
ce que le Druide m'avoit predit, elle qui m'aime plus
tendrement que si j'estois son enfant propre, me
conseilla de ne point desdaigner cet advertissement ; et
parce que je luy proposay la difficulté du grand
abord des personnes qui viennent ceans quand j'y suis,
elle mesme m'avertit de faindre que je me voulois
purger. - Et quel est vostre dessein ? dit Leonide.
- De faire en sorte, respondit elle, que ce
Berger me vueille du bien, et jusques à ce que cela
ne soit soit, de ne le point laisser sortir de ceans ; que
si une fois il vient à m'aimer, je lairray conduire
le reste à la fortune. - Madame, dit Leonide, Dieu
vous en donne tout le contentement que vous en
desirez ; mais permettez moy de vous dire encor pour
ce coup, que vous vous ruinez de reputation. Quel
temps faut-il pour déraciner l'affection si bien
prise qu'il porte à Astrée, la beauté, et les vertus de laquelle on dit estre sans seconde ? - Mais,
interrompit incontinant la Nimphe, elle le desdaigne,
elle l'offense, elle le chasse, pensez-vous qu'il
n'aye pas assez de courage pour la laisser ? - O
Madame, rayez cela de vostre esperance, dit
Leonide, s'il n'a point de courage, il ne le
ressentira pas, et s'il en a, un homme genereux ne se
divertit jamais me faire croire que vous m'aimez, favorisez mon
dessein en ce que vous pourrez, et du reste laissez-m'en
le soucy. Ce matin, [54 recto] si le mal de Celadon le permet
(il me sembla qu'hier il se portoit bien) vous pourrez
le conduire au jardin, car pour aujourd'huy je me
trouve un peu mal, et difficilement sortiray-je du
lict, que sur le soir. Leonide toute triste ne luy
respondit, sinon qu'elle rapporteroit tousjours tout
ce qu'elle pourroit à son contentement. Celadon je veux que vous sçachiez que Galathée vous aime, et que le Ciel n'a point permis le desdain d'Astree, que pour ne vouloir, que plus long temps une
Bergere possedast ce qu'une Nymphe desire. Recognoissez
ce bon-heur, et ne le refusez. L'estonnement du Berger fut tres-grand, toutefois voyant que le petit Meril consideroit ses actions,
il n'en voulut faire semblant : Les resserrant donc
toutes ensemble, et se remettant au lict, il luy
demanda qui les luy avoit baillées. - Je les ay prises,
dit-il, dans la toilette de Madame, et n'eust esté que
je desirois de vous oster de la peine où je vous
voyois, je n'eusse osé y aller, car elle se trouve
un peu mal. - Et qui est avec elle ? demanda Celadon. - Les deux Nimphes, dit-il, que vous vistes icy hier,
dont l'une est Leonide, niepce d'Adamas, l'autre
est Silvie, fille de Deante le glorieux : et certes
elle n'est pas sa fille sans raison, car c'est bien
la plus altiere en ses façons que l'on puisse voir.
Ainsi receut Celadon le premier advertissement de
bonne volonté de Galathée : car encor qu'il n'y eust
ny chiffre ny signature au billet qu'il avoit receu, si jugea-il bien que ce n'avoit point esté sans
son sceu : Et dés lors il previt que ce luy
seroit une sur-charge à ses ennuis, et qu'il s'y
falloit resoudre.
Voyant donc qu'il estoit desja assez tard, et se trouvant assez bien il ne voulut
demeurer plus long temps au lict, croyant que plutost il en sortiroit, plutost aussi pourroit-il prendre
congé de ces belles Nimphes. S'estant levé en ceste
deliberation, ainsi qu'il sortoit pour s'aller
promener, il rencontra Leonide et Silvie, que
Galathée, n'osant se lever, ny se montrer encor à
luy, de honte du billet qu'elle luy avoit escrit, luy
envoyoit pour l'entretenir. Ils descendirent dans le
jardin, et parce que Celadon leur vouloit cacher son
ennuy, il se monstroit avec le visage le plus riant
qu'il pouvoit dissimuler, et feignant d'estre curieux de sçavoir tout ce qu'il voyoit : - Belles Nimphes, leur
dit-il, n'est ce pas prés d'icy, où se trouve la
fonteine de la verité d'Amour ? Je voudrois bien, s'il
estoit possible que nous la vissions. - C'est bien
pres d'icy, respondit la Nimphe, car il ne faut que
descendre dans ce grand bois ; mais de la voir il est
impossible, et il en faut remercier ceste belle qui en
est cause, dit-elle, en montrant Silvie. - Je ne sçay,
repliqua-elle, pourquoy vous m'en accusez, car
quant à moi je n'oüys jamais blasmer l'espée, si elle
couppe l'imprudant qui met le doigt dessus. - Il est
vray, respondit Leonide, mais si est bien celuy qui en blesse, et
vostre beauté n'est pas de celles qui se laissent voir
sans homicide. - Telle qu'elle est, respondit Silvie,
avec un peu de rougeur, elle a bien d'assez forts
liens, pour ne lascher jamais ce qu'elle estraint une
fois. Et cela elle le disoit, en luy reprochant l'infidelité
d'Agis, qui l'ayant quelque temps aimée, pour une
jalousie, ou pour une absence de deux mois, s'estoit
entierement changé, et pour Polemas qu'une autre
beauté luy avoit desrobé : ce qu'elle entendit fort
bien, aussi luy repliqua-elle : - J'avoüe ma sœur
que mes liens sont aisez à deslier, mais c'est
dautant que je n'ay jamais voulu prendre la peine de
les noüer.
Celadon oyoit avec beaucoup de plaisir [55 verso] leurs petites
disputes, et à fin qu'elles ne finissent si tost, il dit à Silvie : - Belle Nimphe, puis que c'est de vous,
d'où procede la difficulté de voir ceste admirable
fonteine, ce ne nous seroit peu d'obligation,
si par vous mesmes nous apprenions comme cela est
advenu. - Celadon, respondit la Nimphe en souriant,
vous avez bien assez d'affaire chez vous, sans aller
chercher ceux d'autruy. Toutefois si avec vostre Amour peut encor trouver place la curiosité, ceste parleuse de Leonide, si vous l'en priez, vous en
dira bien la fin, puis que, sans en estre requise, elle
vous a si bien dit le commencement. - Ma sœur,
respondit Leonide, vostre beauté fait bien mieux
parler les yeux desquels elle est veuë, et puis que vous
me donnez permission d'en dire un effet, je vous aime
tant que je ne lairray jamais vos victoires assoupies, et mesmes celles, que vous montrez d'avoir agreables qu'elles soient sceuës. Toutefois pour n'ennuyer ce
Berger, j'abregeray pour ce coup le plus qu'il me sera
possible. - Non point pour cela, interrompit le
Berger, mais pour donner loisir à ceste belle Nimphe de vous rendre la pareille. - N'en doutez nullement,
repliqua Silvie, mais selon qu'elle me traitera, je
verray ce que j'auray à faire. Ainsi de l'une et de l'autre, par leur bouche mesme,
Celadon apprenoit leur vie plus particuliere, et afin
qu'en se promenant il pust les mieux oüyr, elles le
mirent entre elles, et marchant au petit pas, Leonide
commença de ceste sorte. _____________________________________________________________ " Ceux qui dient que pour estre aimé, il ne à la jeune Nimphe, qui tira celuy de Clidaman.
Grand certes fut l'applaudissement de chacun, mais
plus la gentillesse de Clidaman, qui apres
avoir receu le billet vint un genouil en terre, baiser
les mains à ceste belle Nimphe, qui toute honteuse ne
l'eust point permis, sans le commandement d'Amasis,
qui dit que c'estoit le moindre hommage qu'elle deust
recevoir au nom d'un si grand dieu que l'Amour. Apres
elle, les autres toutes furent appellées : aux unes il
rencontra selon leur desir, aux autres non ; tant y a
que Galathée en eut un tres accomply, nommé Lindamor,
qui pour lors ne faisoit que revenir de l'armée de
Merovée. Quant au mien, il s'appelloit Agis, le
plus inconstant et trompeur qui fut jamais. Or de ceux
qui furent ainsi donnez, les uns servirent par
apparance, les autres par leur volonté ratifierent à
ces belles la donation que le hazard leur avoit fait
d'eux ; et ceux qui s'en deffendirent le mieux, furent
ceux qui auparavant avoient desja conceu quelque
affection.
Entr'autres le jeune Ligdamon en fut un :
cestui-cy escheut à Silere, Nimphe à la verité bien aymable, mais non pour luy, qui avoit des-ja disposé
ailleurs de ses volontez. Et certes ce fut une grande
fortune pour luy, d'estre alors absent, car il n'eust
jamais fait à Silere le faint hommage qu'Amasis
commandoit, et cela luy
eust peut-estre causé quelque disgrace. Car il faut,
gentil Berger, que vous sçachiez, qu'il avoit esté
nourry si jeune parmy [57 recto] nous, qu'il n'avoit point encor
dix ans quand il y fut mis, du reste si beau et si
adroit en tout ce qu'il faisoit, qu'il n'y avoit
celle qui n'en fist cas. Et plus que toutes Silvie
estant presque de mesme âge, au commencement leur
ordinaire conversation conceut une amitié de frere
à sœur telle que leur cognoissance estoit capable. Mais peu à peu que Ligdamon prenoit plus
d'âge, il prenoit aussi plus d'affection ; si bien
que l'enfance se changeant en quelque chose de plus
rassis, il commença sur les quatorze ou quinze ans,
de changer en desirs ses volontez, et peu à peu ses
desirs en passions. Toutefois il vesquit avec tant de discretion, que Silvie n'en eut jamais cognoissance
qu'elle mesme ne l'y forçast. Depuis qu'il fut attaint
à bon escient, et qu'il recognut son mal, il jugea
bien incontinent le peu d'espoir qu'il y avoit de
guerison, une seule des humeurs de Silvie ne luy
pouvoit estre cachee. Si bien que la joye et la
gaillardise qui estoit en son visage, et en toutes
ses actions, se changea en tristesse, et sa
tristesse en une si pesante melancolie, qu'il n'y
avoit celuy qui ne recognust ce changement. Silvie ne fut pas des dernieres à luy en demander la cause,
mais elle n'en peut tirer que des responses interrompuës. En fin voyant qu'il continuoit en ceste
façon de vivre, un jour qu'elle commençoit desja à se
plaindre de son peu d'amitié, et à luy reprocher
qu'elle l'obligeoit à ne luy rien celer, elle ouyt
qu'il ne peut si bien se contraindre [57 verso] qu'un
tres-ardent soupir ne luy eschapast au lieu de
response. Ce qui la fit entrer en opinion qu'Amour
peut-estre estoit la cause de son mal.
Et voyez combien le pauvre Ligdamon conduisoit
discrettement ses actions, elle ne se pust
jamais imaginer d'en estre la cause. Je croy bien que
l'humeur de la Nimphe, qui ne penchoit point du tout à ce dessein en pouvoit estre en partie l'occasion.
Car malaisément luy mit devant
les yeux. Pensez quelle fut sa surprise, recognoissant incontinant ce qu'il vouloit dire, et elle m'a depuis
juré qu'elle croyoit au commencement que ce fust de
Galathée. Ce pendant qu'il
demeuroit ravy à la considerer, elle demeura ravie à
se considerer en sa simplicité, en colere contre luy,
mais beaucoup plus contre elle mesme voyant bien
qu'elle luy avoit tiré par force, ceste declaration de
la bouche. Toutefois son courage altier ne permit pas
qu'elle fist longue deffense, pour la justice de
Ligdamon ; car tout à coup elle se leva, et sans
luy parler, partit pleine de despit que quelqu'un
l'osast aimer. Orgueilleuse beauté qui ne juge rien
digne de soy ! Le fidelle Ligdamon demeura, mais sans
ame, et comme une statuë insensible. En fin revenant
à soy, il se conduit le mieux qu'il pût en son
logis, d'où il ne partit de long temps, parce que la
cognoissance qu'il eut du peu d'amitié de Silvie, le
toucha si vivement qu'il en tomba malade, de sorte
que personne ne lui esperoit plus de vie, quand il se
resolut de luy escrire une telle lettre. Lettre de Ligdamon A SILVIE. La perte de ma vie n'eust eu assez de force pour vous
descouvrir la temerité de vostre serviteur, sans
vostre expres commandement, si toutefois vous jugez
que je devois mourir, et Cette lettre fut portée à Silvie lors qu'elle estoit
seule dans sa chambre, il est vray que j'y arrivay au mesme temps, et certes à la bonne heure pour Ligdamon ; car voyez quelle est l'humeur de ceste
belle Nimphe : elle avoit pris un si grand despit
contre luy, depuis qu'il luy avoit descouvert son
affection, que seulement elle n'effaça pas le ressouvenir de son amitié passée, mais en perdit tellement la
volonté, que Ligdamon luy estoit comme chose
indifferente, si bien que quand elle oyoit que
chacun desesperoit de sa guerison, elle ne s'en
esmouvoit non plus que si elle ne l'eust jamais veu.
Moy qui plus particulierement y prenois garde, ne
sçavois qu'en juger, sinon que sa jeunesse luy faisoit
ainsi aisément perdre l'amitié des personnes absentes ;
mais à ceste fois que je luy vy refuser ce qu'on luy
donnoit de sa part, je cognu bien qu'il y devoit
avoir entr'eux du mauvais mesnage. Cela fut cause que
je pris la lettre qu'elle avoit refusée, et que le
jeune garçon qui l'avoit apportée, par le commandement
de son maistre, avoit laissée sur la table. Elle alors
moins fine qu'elle ne vouloit pas estre, me courut
apres, et me pria de ne la point lire. - Je la veux voir
dis-je, quand ce ne seroit que pour la deffense que
vous m'en faites ? Elle rougit alors, et me dit : - Non,
ne la lisez point ma sœur, obligez moy de cela, je
vous en conjure par nostre amitié. - Et quelle doit-elle estre, luy respondis-je, si elle peut
souffrir que vous me cachiez quelque chose ? Croyez
Silvie, que si elle vous laisse assez de
dissimulation pour vous couvrir à moy, qu'elle me
donne bien assez de curiosité pour vous descouvrir.
- Et quoy, dit-elle, il n'y a donc plus d'esperance en
vostre discretion ? - Non plus luy dis-je, que de
sincerité en vostre amitié. Elle demeura un peu
muette en me regardant, et s'aprochant de moy, me
dit : - Au moins promettez moy que vous ne la verrez
point, que je ne vous aye fait le discours de tout ce
qui s'est passé. - Je le veux bien, dis-je, pourveu
que vous ne soyez point mensongere.
Apres m'avoir juré qu'elle me diroit veritablement
tout, et m'avoir adjuré que je n'en fisse jamais
semblant, elle me raconta ce que je vous ay dit de
Ligdamon. - Et à ceste heure (continua-elle) il
vient de m'envoyer ceste lettre, et j'ay bien
affaire de ses plaintes, ou plutost de ses faintes.
- Mais, luy respondis-je, si elles estoient
veritables ? - Et quand elles le seroient, pourquoy
ay-je à me mesler,
dit-elle, de ses folies ? - Pour cela mesme,
adjoustay-je, que celui est obligé d'aider le miserable, qu'il a fait tomber dans un precipice.
- Et que puis-je mais de son mal, repliqua-elle ? pouvois-je moins faire que de vivre, puis que j'estoy
au monde ? pourquoy avoit-il des yeux ? pourquoy
s'est-il trouvé où j'estoy ? vouliez-vous que je m'en
fuisse ? - Toutes ces excuses, luy disje, ne sont pas
valables, car sans doute vous estes complice à son
mal. Si vous eussiez esté moins pleine de perfection,
si vous vous fussiez renduë moins aimable, croyez-vous
qu'il eust esté reduit à cette extrémité. - Et
vrayement, me dit-elle en souriant, vous estes bien
gracieuse de me charger de ceste faute : quelle vouliez-vous
que je fusse, si je n'eusse esté celle que je suis ?
- Et quoy, Silvie, luy respondis-je, ne sçavez-vous
point, à vous faire
bonne, que vous estiez belle, et à mettre autant de
douceur en vostre ame, que le Ciel vous en avoit mis
au visage ; mais le mal est que vos yeux pour mieux
blesser l'ont toute prise, et n'ont l'aissé en elle que
rigueur et cruauté. je la pourray empescher. - Vous
dites fort bien Leonide (me dit-elle alors en
colere) ç'a tousjours esté des offices, que j'ay attendu de vostre amitié. - Mon amitié (luy respondis-je)
seroit toute telle envers vous contre luy, s'il avoit
le tord. En ce point nous demeurasmes quelque temps sans
parler ; en fin je luy demanday quelle estoit sa
resolution. - Telle que vous voudrez, me dit-elle,
pourveu que vous ne me fassiez point ce desplaisir de
publier les folies de Ligdamon : car encor que je
n'en puisse estre taxée, il me fascheroit toutefois que l'on le sceust. - Voyez, m'escriay-je alors, quelle humeur est la vostre Silvie, vous craignez que l'on
sçache qu'un homme, vous ait aimée, et vous ne craignez
pas de faire sçavoir que vous luy ayez donné la mort.
- Parce, respondit-elle, qu'on peut soupçonner le
premier estre produit avec quelque consentement de
mon costé, mais non point le dernier. - Laissons cela,
repliquay-je, et vous resolvez, que je veux que
Ligdamon soit à l'advenir traité d'autre sorte.
Et lors je luy dy qu'en toute façon je ne
permettrois point qu'il mourust, et que je voulois
qu'elle luy escrivist de sorte, qu'il ne se
desesperast plus, que quand il seroit guery, je me
contenterois qu'elle le traitast comme elle voudroit,
pourveu qu'elle luy laissast la vie. J'eus de la
peine à obtenir ceste grace d'elle, toutefois je la
menaçois à tous coups de le dire ; ainsi apres un
long debat, et l'avoir fait recommencer deux ou trois
fois, en fin elle luy escrivit de ceste sorte. _____________________________________________________________ Response de Sylvie à Lygdamon. S'il y a quelque chose en vous qui me plaise, c'est moins vostre mort que autre ; la recognoissance de vostre faute m'a satisfaicte, et ne veux point d'autre vengeance de vostre temerité, que la peine que vous en aurez. Recognoissez vous à l'advenir et me recognoissez. A-Dieu, et vivez. Je luy escrivis ces mots au bas de la lettre, afin qu'il esperast mieux ayant un si bon second. _____________________________________________________________ Billet de Leonide Leonide a mis la plume à la main à ceste Nymphe. Amour le vouloit, vostre justice l'y convioit, son
devoir le luy commandoit, mais son opiniastreté avoit
une grande deffense. Puis que ceste faveur est la
premiere que j'ay obtenuë pour vous, guerissez vous,
et esperez. Ces billets luy furent portez si à propos, qu'ayant
encor assez de force pour les lire, il vid le
commandement que Sylvie luy faisoit de vivre, et parce que jusques alors il n'avoit voulu user
d'aucune sorte de remede, depuis, pour ne desobeïr à
ceste Nymphe, il se gouverna de façon, qu'en peu
de temps il se porta mieux, ou fust que sa maladie
ayant fait tout son effort, estoit à son déclin, ou
que veritablement le contentement de l'ame soit un Toutefois encor que cela le
consolast un peu, la grandeur de son rival luy faisoit plus de peur que de jalousie. Il me souvient qu'une fois il me fit
une telle response, sur ce que je luy disois, qu'il ne
devoit se monstrer tant en peine pour Clidaman. - Belle
Nymphe, je vous diray librement d'où mon soucy procede, et puis jugez si j'ay tort. Il
y a des-ja long temps que j'espreuve Sylvie, ne
pouvoir estre esmeuë, ny par fidelité d'affection, ny
par extremité d'Amour, que c'est sans doute qu'elle ne
peut estre blessée de ce costé la. toutefois, comme
j'ay appris du et que Amasis a accoustumé de faire ce solennel sacrifice, tant à cause de la feste, que pour estre le jour de
la nativité de Galathée : que nous estions des-ja bien
avant au sacrifice, lors qu'il arriva dans le temple quantité
de personnes vestuës en deuil : au milieu desquels
venoit un chevalier plein de tant de majesté entre
les autres, qu'il estoit aysé à juger pour
leur maistre. Il estoit si triste et melancolique,
qu'il faisoit bien paroistre d'avoir quelque chose en
l'ame qui l'affligeoit beaucoup. Son habit noir en
façon de mante, luy traînoit jusques en terre, qui
empeschoit de cognoistre la beauté de sa taille, mais
le visage qu'il avoit descouvert, et la teste nuë, dont
le poil blond, et crespé faisoit honte au Soleil,
ne pouvoient de l'amertume du deuil couvrir toute leur douceur. Il vint au
petit pas jusques où estoit Amasis, et apres
luy avoir baisé la robe, il se retira, attendant que le
sacrifice fust parachevé, et par fortune bonne, ou
mauvaise pour luy, je ne sçay, il se trouva vis à
vis de Sylvie. Estrange effet d'Amour ! Il n'eust
si tost mis les yeux sur elle, qu'il ne l'a cogneust,
quoy qu'auparavant il ne l'eust jamais veuë ; et pour
en estre plus asseuré le demanda à l'un des siens
qui nous cognoissoit toutes ; sa response fut suivie
d'un profond souspir par cest estranger, et depuis,
tant que les ceremonies durerent, il n'osta les yeux
de dessus elle. En fin toutes choses estant parachevées
Amasis s'en retourna en son Palais, où [63 recto] luy ayant
donné audiance, il luy parla devant tous de telle
sorte :
- Madame, encore que le deuil que vous voyez en mes
habits soit beaucoup plus noir en mon ame, si ne
peut-il esgaler la cause que j'en ay. Et toutesfois je ne pense pas, encor que ma perte ayt esté extreme, estre le seul qui y ayt perdu. Car vous y estes
particulierement amoindrie au nombre de vos fideles serviteurs, d'un qui peut-estre n'estoit point ny le
moins affectionné, ny le plus inutile à vostre service.
Ceste consideration m'avoit fait esperer de pouvoir
obtenir de vostre justice quelque vengeance de sa mort contre
son homicide, mais dés que je suis entré dans ce
temple, j'en ay perdu toute esperance, jugeant que si
le desir de vengeance mouroit en moy, qui suis le frere
de l'offensé, qu'à plus forte raison se perdroit-elle en vous, Madame, en qui la compassion du mort, et le
service qu'il vous avoit voüé, en peuvent sans plus
faire naistre quelque volonté. Toutesfois, par-ce que
je voy les armes de l'homicide de mon frere, preparées
des-ja contre moy, non point pour fuïr telle mort, mais
pour en advertir les autres, je vous diray le plus
briefvement qu'il me sera possible, la fortune de
celuy que je regrette. Encore, Madame, que je n'aye l'honneur d'estre cognu de vous, je m'asseure toutefois qu'au nom de mon
frere, qui na jamais vescu qu'à vostre service, vous
me recognoistrez pour votre tres-humble serviteur : Il
s'apelloit [63 verso] Aristandre et moy Guyemants tous deux fils de ce grand Cleomire, qui pour vostre service si souvent visita
le Tybre, le Rhin, et le Danube. Et dautant que j'estoy le plus jeune, il peut y avoir six ans, qu'aussi tost qu'il me vid capable de porter les armes, il m'envoya à l'armée de ce grand Meroüee, la delice des hommes, et le plus agreable Prince qui vint jamais des François Ξ en Gaule. De dire pourquoy mon pere m'envoya plustost vers Meroüée, que vers Thierry, le Roy des Visigots, il me seroit mal-aysé ; toutefois j'ay opinion que ce fut, pour ne me faire servir un Prince si proche de vos estats, que la fortune pourroit rendre vostre ennemy. Tant y a que le rencontre pour moy fut tel, que Childeric son fils, Prince belliqueux, et de grande esperance, me voyant presque de son âge, me voulut plus particulierement favoriser de son amitié que tout autre. Quand j'arrivay pres de luy, c'estoit sur le point que ce grand, et prudent Ætius, traittoit un accord avec Meroüée et ses Françons (car tels nomme-il tous ceux qui le suivent) pour resister à ce fleau de dieu Attila Roy des Huns, qui ayant ramassé par les deserts de l'Asie un nombre incroyable de gens, jusques à cinq cents mille combattans, descendit comme un deluge, furieusement ravageant tous les païs par où il passoit, et encor que cet Ætius lieutenant general en Gaule de Valentinian, fut venu en deliberation de faire la guerre à Meroüée, qui durant le gouvernement de [64 recto] Castinus s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, si luy sembla-il meilleur de se les allier, et les
Visigots, et les Bourguignons aussi, que d'estre tous deffaits par Attila, qui desja ayant traversé la
Germanie, estoit sur les bords du Rhin, où il ne
demeura long temps sans se tellement advancer en Gaule, qu'il assiegea la ville d'Orleans, d'où la survenuë
de Thierry Roy des Visigots luy fit lever le siege,
et prendre autre chemin. Mais attaint par Meroüée, et Ætius avec leurs confederez aux champs
Cathalauniques, il fut deffait, plus par la
vaillance des Francs, et la prudence de Meroüée, que
de toute autre force. Depuis Ætius ayant esté tué,
peut estre par le commandement de son maistre, pour
quelque mescontentement, Meroüée fut receu a Paris, Orleans, Sens, et aux villes voisines, pour
Seigneur, et pour Roy ; et tout ce peuple luy a depuis
porté tant d'affection, que non seulement il veut
estre à luy, mais se fait nommer du nom des Francs, ou Françons,
pour luy estre plus agreable, et leur pays au lieu de
Gaule s'appella France. Ce-pendant que j'estois ainsi entre les armes des Francs, des Gaulois, des Romains, des Bourguignons,
des Visigots, et des Huns, mon frere estoit entre
celles d'Amour. Armes d'autant plus offensives,
qu'elles n'adressent toutes leur playes qu'au cœur !
Son desastre fut tel (si toutefois à ceste heure il
m'est permis de le nommer ainsi) qu'estant nourry avec Clidaman, il vid la belle Sylvie, mais la
voyant [64 verso] il vid sa mort aussi, n'ayant depuis vescu
que comme se traînant au cercueil, d'en dire la cause
je ne sçaurois, car estant avec Childeric, je n'en sceu, sinon que mon frere estoit à
l'extremité. Encor que j'eusse tous les contentemens
qui se peuvent, comme celuy qui estoit bien veu de son maistre,
aymé de mes compagnons, chery, et honoré generalement
de tous, pour une certaine bonne opinion que l'on
avoit conceu de moy aux affaires qui s'estoient
presentées, qui peut-estre m'avoit plus raporté entre eux d'autorité et de credit, que mon âge, et
ma capacité ne meritoient. Si ne peus-je, sçachant
la maladie de mon frere, m'arrester plus long temps
en l'Isle de France. Ainsi donc prenant congé de Meroüée et Childeric leur promettant de retourner bien tost, je
m'en revins en la haste que vouloit mon amitié.
Soudain que je fus arrivé chez luy, plusieurs luy
coururent dire, que Guyemants
estoit venu ; son
amitié luy donna assez de force, pour se relever sur
le lict, et m'embrasser de la plus entiere affection,
que jamais un frere serra l'autre entre ses bras. Moy à qui le desplaisir de sa mort estoit si violent,
que rien n'estoit assez fort pour me le faire
dissimuler, voulois tant de mal à ceste Silvie incognuë, que je ne pouvois m'empescher de la
maudire, ce que mon frere oyant, et son affection
estant encore plus forte que son mal, il s'efforça de
me parler ainsi : - Mon frere, si vous ne voulez estre
mon plus grand ennemy, cessez je vous prie ces
imprecations, qui ne peuvent que m'estre plus
des-agreables, que mon mal mesme. J'esliroy plutost
de n'estre point, que si elles avoient effet, et
estant inutiles, que proffitez-vous, sinon de me
tesmoigner combien vous haïssez ce que j'ayme ? Je
sçay bien que ma perte vous ennuye, et en cela je
ressens plus nostre separation que ma fin. Mais puis
que tout homme est nay ou ils luy devoient changer le visage, ou le cœur.
Alors Aristandre, ayant repris davantage de force,
me repliqua : - Pour Dieu Guyemants, ne blasphemez plus de ceste sorte, et croyez que Sylvie a le cœur
si respondant au visage, que comme l'un est plein de
beauté, l'autre aussi l'est de vertu. Que si pour
l'aymer je meurs, ne vous en estonnez, par- ce que si
l'œil ne peut sans esblouïssement soustenir les
esclairs d'un Soleil sans nuage, comment mon ame ne
seroit-elle demeurée esblouïe aux rayons de mille Soleils qui flamboient en ceste belle ? Que si elle n'a peu gouster tant de divinitez sans mourir, qu'elle ayt au
moins le contentement de celle, qui mourut pour voir Jupiter en sa divinité. Je veux dire que comme sa
mort rendit tesmoignage que nulle autre n'avoit jamais veu
tant de divinitez qu'elle, que vous avouyez aussi que
nul n'ayma jamais tant de beauté, ny tant de vertu
que moy.
Moy qui venois d'un exercice qui me faisoit croire n'y
avoir point d'Amour forcé, mais volontaire, avec
lequel on s'alloit flattant en l'oysiveté, je luy
dis : - Est-il possible qu'une seule beauté soit la
cause de vostre mort ? - Mon frere, me respondit-il,
je suis à telle extremité que je ne pense pas vous
pouvoir satisfaire, en ce que vous me demandez. Mais
continua-il, en me prenant la main, par l'amitié
fraternelle, et par la nostre particuliere, [66 recto] qui nous
lie encor plus, je vous adjure de me promettre un don.
Je le fis. Lors il continua : - Portez de ma part ce
baiser à Sylvie, et lors il me baisa la main, et
observez ce que vous trouverez de ma derniere volonté,
et quand vous la et honorable victoire. Toutesfois si vous jugez qu'à tant de flammes, que vous aviez allumées en luy, si peu d'eau ne seroit pas grand allegement, recevez pour le moins l'ardant baiser qu'il vous envoye, ou plutost son ame changée en ce baiser, qu'il remet en ceste belle main, pleine à la verité des despoüilles de plusieurs autres libertez, mais de nulle plus entiere que la sienne. A ce mot il luy baisa la main, et puis continua ainsi apres s'estre relevé : - Entre les papiers où Aristandre avoit mis sa derniere volonté, nous avons trouvé cestui-cy, et parce qu'il est cachetté de la façon que vous voyez, et qu'il s'adresse à vous, je le vous apporte avec la protestation, que par son testament il me commande de vous faire, avant que vous l'ouvriez. Que si vostre volonté n'est de luy accorder la requeste qu'il vous y fait, il vous supplie de ne point la lire, afin qu'en sa mort, comme en sa vie, il ne ressente les traits de vostre cruauté. Lors il luy presenta une lettre, que Sylvie troublée de cet accident eust refusée sans le commandement qu'Amasis luy en fit. Et lors Guyemants reprit la parole ainsi : - J'ay jusques icy satisfait à la derniere volonté d'Aristandre, [67 recto] il reste que je poursuive sur son homicide sa cruelle mort, mais si autrefois l'offense m'avoit fait ce commandement, l'Amour à ceste heure m'ordonne, que ma plus belle vengeance soit le sacrifice de ma liberté, sur le mesme autel qui fume encores de celle de mon frere, qui m'estant ravie, lors que je ne respirois contre vous, que sang, et mort, rendra tesmoignage que justement tout œil qui vous voit, vous doit son cœur pour tribut, et qu'injustement tout homme vit, qui ne vit en vostre service. Sylvie confuse un peu de ce rencontre, demeura assez long temps à respondre, de sorte qu'Amasis prit le papier qu'elle avoit en la main, et ayant dit à Guyemants que Sylvie luy feroit response, elle se tira à part avec quelques-unes de nous, et rompant le cachet, leut telles paroles. _____________________________________________________________ Lettre d'Aristandre à Sylvie. Si mon affection ne vous a peu rendre mon service
agreable, ny mon service mon affection, que pour le
moins, ou ceste affection vous rende ma mort pleine
de pitié, ou ma mort vous asseure de la fidelité de
mon affection ; et que comme nul n'ayma jamais tant
de perfections, que nul aussi n'ayma jamais avec tant
[67 verso] de passion. Le dernier tesmoignage que je vous en
rendray, sera le don de ce que j'ay de plus cher apres
vous, qui est mon frere ; car je sçay bien que je le
vous donne, puis que je luy donray charge de vous voir,
sçachant assez par experience, qu'il est impossible
que cela soit, sans qu'il vous ayme. N'ordonnez pas ma belle meurtriere, qu'il soit heritier de ma fortune, mais ouy bien de celle que j'eusse pû justement Amasis appellant alors Sylvie, luy demanda de quelle
si grande cruauté elle avoit peu user contre
Aristandre, qui l'eust conduit à ceste extremité. La
Nymphe rougissant luy respondit, qu'elle ne sçavoit
dequoy il se pouvoit plaindre. - Je veux, luy dit-elle,
que vous receviez Guyemants en sa place. Alors
l'appellant devant tous, elle luy demanda s'il vouloit
observer l'intention de son frere. Il respondit qu'ouy,
pourveu qu'elle ne fust point contraire à son
affection. - Il prie, dit alors Amasis, ceste Nymphe
de vous recevoir en sa place, et que vous ayez
meilleure fortune que luy. Pour estre receu, je le luy
commande ; pour la fortune dont il parle, ce [68 recto] n'est
jamais la priere ny le commandement d'autruy, qui la
peut faire, mais le propre merite, ou la fortune mesme. Guyemants apres avoir baisé la robe à
Amasis, en vint faire de mesme à la main de Sylvie,
en signe de servitude ; mais elle estoit si piquée
contre luy des reproches qu'il luy avoit faits, et de
la declaration de son affection, que sans le
commandement d'Amasis, elle ne l'eust jamais permis. d'où cela procedoit, elle le luy
declara. Et à peine avoit-elle parachevé, que
Clidaman reprenant la parole, se plaignit qu'elle
eust permis une chose tant à son des-avantage, que
c'estoit revoquer ses ordonnances, que le destin la
luy avoit esleuë, que nul ne la luy sçauroit ravir
sans la vie. Et Clidaman disoit ces paroles parce qu'à bon escient il aymoit
Sylvie. Mais Guyemants qui outre son affection s'estoit acquis une si bonne opinion de soy-mesme, qu'il n'eust
voulu ceder à personne du monde, respondit, adressant sa parole a Amasis : - Madame, on veut que
je ne sois point serviteur de la belle Sylvie. Ceux
qui le requierent sçavent peu d'Amour, autrement ils
ne penseroient pas que vostre ordonnance, ny celle
de tous les Dieux ensemble fust assez forte pour
divertir le cours d'une affection ; c'est pourquoy [68 verso] je
declare ouvertement, que si on me deffend ce qui m'a
des-ja esté permis, je seray des-obeïssant, et rebelle,
et n'y a devoir ny consideration qui me fasse changer.
Et lors se tournant à Clidaman : - Je sçay le
respect que je vous doy, mais je ressents aussi le
pouvoir qu'Amour a sur moy. Si le destin vous a donné à Sylvie, sa beauté est celle qui m'a acquis : jugez
lequel des deux dons luy doit estre plus agreable.
Clidaman vouloit respondre, quand Amasis luy dit :
- Mon fils, vous auriez raison de vous douloir, si on
alteroit nos ordonnances, mais on ne les interesse nullement ; il vous a esté commandé de Un Amant aussi ayant
un rival, rend SUR L'ESPEE DE SILVIE D'une meurtrière espée, _____________________________________________________________ Billet. Il faut advoüer, belle Leonide, que Silvie fait comme le Soleil, qui jette indifferemment ses rayons sur les choses plus viles, aussi bien que sur les plus nobles. Luy mesme m'apporta ce papier, et ne peus quoy que je m'y estudiasse, y rien entendre, ny tirer de luy autre chose, sinon que Silvie luy avoit donné un grand coup d'espée ; et me laissant s'en alla le plus perdu homme de la terre. Voyez comme Amour est artificieux blesseur, qui avec de si petites armes fait de si grands coups. Il me fascha de le voir en cet estat, et pour sçavoir s'il y avoit quelque chose de nouveau, j'allay trouver Silvie, mais elle me jura qu'elle ne sçavoit que ce pouvoit estre. En fin ayant demeuré quelque temps à relire ces vers, tout à coup elle porta la main à ses cheveux, et n'y
trouvant son poinçon elle se mit à sousrire, et dit
que son poinçon estoit perdu, et que quelqu'un
l'avoit trouvé, et qu'il falloit que Ligdamon le luy
eust recognu. A peine m'avoit elle dit cela que
Clidaman entra dans la sale avec
ceste meurtriere espée en la main. Je la suppliay de
ne la luy plus laisser. - Je verray, dit-elle, sa
discretion, et puis j'useray du pouvoir que je doy avoir sur
[70 recto] luy. Elle ne faillit pas à son dessein, car
d'abord elle luy dit : - Voila une espée qui est a moy.
Il respondit : - Aussi est bien celuy qui la porte.
- Je la veux avoir, dit-elle. - Je voudrois,
respondit-il, que vous voulussiez de mesme tout ce
qui est à vous. - Ne me la voulez vous pas rendre ?
dit la Nimphe. - Comment, repliqua-il, pourrois-je
vouloir quelque chose, puis que je n'ay point de
volonté ? - Et, luy dit-elle, qu'avez vous fait de
celle que vous aviez ? - Vous me l'avez ravie, dit-il,
et à ceste heure elle est changée en la vostre.
- Puis donc, continua-elle, que vostre volonté
n'est que la mienne, vous me rendrez ce poinçon, parce
que je le veux. - Puis, dit-il, que je veux cela mesme
que vous voulez, et que vous voulez avoir ce poinçon,
il faut par necessité que je le vueille avoir aussi. Silvie sousrit un peu. - Mais en fin dit elle, je veux
que vous me le donniez. - Et moy aussi, dit-il, je
veux que vous me le donniez. Alors la Nimphe estendit
la main et le prit. - Je ne vous refuseray jamais,
dit-il, quoy que vous veuillez m'oster, et fust-ce le
cœur encores une fois. Ainsi Silvie réeut son espée, et j'escrivis ce
billet à Ligdamon. _____________________________________________________________ Billet de Leonide à Ligdamon. Le bien, que sans le sçavoir on avoit fait à vostre rival, le sçachant luy a esté ravy : jugez en quel terme sont ses affaires, puis que [70 verso] les faveurs qu'il a procedent d'ignorance, et les defaveurs, de deliberation. Ainsi Ligdamon fut guery, non pas de la mesme main, mais du mesme fer qui l'avoit blessé. Cependant l'affection de Guyemantz vint à telle extremité, que peut-estre ne devoit-elle rien à celle d'Aristandre ; d'autre costé Clidaman, sous la couverture de la courtoisie avoit laissé couler en son ame une tres-ardante et tres-veritable Amour. Apres avoir entr'eux plusieurs fois essayé à l'envy, qui seroit plus agreable à Silvie, et cogneu qu'elle les favorisoit, et deffavorisoit également, ils se resolurent un jour, parce que d'ailleurs ils s'entre-aimoyent fort, de sçavoir qui des deux estoit le plus aimé, et vindrent pour cet effet à Silvie de laquelle ils eurent de si froides responses qu'ils n'y purent asseoir jugement. Alors par le conseil d'un Druide, qui peut-estre se fachoit de voir deux telles personnes perdre si inutilement le temps, qu'ils pouvoient bien mieux employer pour la deffense des Gaules, que tant de Barbares alloient inondant, ils vindrent à la fontaine de la verité d'Amour. Vous sçavez quelle est la proprieté de ceste eau, et
comme elle declare par force les pensées plus
secrettes des Amants ; car celuy qui y regarde dedans
y voit sa maistresse, et s'il est aimé, il se voit
aupres, et si elle en aime quelqu'autre, c'est la
figure de celuy-là qui s'y voit. Or Clidaman fut le
premier qui s'y presenta, [71 recto] il mit le genoüil en terre,
baisa le bord de la fonteine, et apres avoir supplié
le Demon du lieu de luy estre plus favorable qu'à Damon, il se panche un peu en dedans ; incontinant
Silvie s'y presente tant belle et admirable, que
l'Amant transporté se baissa pour luy baiser la main,
mais son contentement fut bien changé quand il ne
vid personne pres d'elle. Il se retira fort troublé,
apres y avoir demeuré quelque temps, et sans en
vouloir dire autre chose, fit signe à Guyemantz,
qu'il y esprouvast sa fortune. Luy avec toutes les
ceremonies requises, ayant fait sa requeste, jetta
l'œil sur la fonteine ; mais il fut traitté à l'égal de
Clidaman, parce que Silvie seule se presenta
bruslant presque avec ses beaux yeux, l'onde qui
sembloit rire autour d'elle. Tous deux estonnez de ce rencontre, en demanderent
la cause à ce Druide, qui estoit tres-grand magicien.
Il respondit que c'estoit dautant que Silvie n'aimoit encore personne, comme n'estant point
capable de pouvoir estre bruslée, mais de brusler
seulement. Eux qui ne se pouvoient croire tant
deffavorisez, parce qu'ils s'y estoient presentez
separez, y retournerent tous deux ensemble ; et quoy
que l'un et l'autre se panchast de divers costez, si
est-ce que la Nimphe y parut seule. Le Druide en
sousriant les vint retirer, leur disant qu'ils
creussent pour certain n'estre point aimez, et que se
pancher d'un costé et d'autre ne pouvoit representer
leur figure dans ceste eau. - Car il [71 verso] faut, disoit-il,
que vous sçachiez, que tout ainsi que les autres
eaux representent les corps qui luy sont devant,
celle-cy represente les esprits. la rendre inutile, il en
sçavoit le moyen. Clidaman nourrissoit pour rareté dans des grandes
[72 recto] cages de fer, deux Lyons, et deux Lycornes, qu'il
faisoit bien souvent combattre contre diverses sortes
d'animaux. Or ce Druide les luy demanda pour gardes
de ceste fonteine, et les enchanta de sorte, qu'encor
qu'ils fussent mis en liberté, ils ne pouvoient
abandonner l'entrée de la grotte, sinon quand ils
alloient chercher à vivre, deux y demeuroient tousjours, et depuis n'ont fait mal à
personne, qu'à ceux qui ont voulu essayer la fonteine,
mais ils assaillent ceux-là avec tant de furie, qu'il
n'y a point d'apparance que l'on s'y hazarde, car les
Lyons sont si grands et affreux, ont les ongles si
longs et si trenchants, sont si legers et adroits, et
si animez à ceste deffense, qu'ils font des effects
incroyables. D'autre costé les Lycornes ont la corne
si pointuë et si forte, qu'elles perceroient un
rocher, et hurtent avec tant de force, et de vitesse,
qu'il n'y a personne qui les puisse eviter. Aussi tost
que ceste garde fut ainsi disposée, Clidaman et
Guyemantz partirent si secrettement, qu'Amasis, ny
Silvie n'en sçeurent rien qu'ils ne fussent des ja
bien loing. Ils allerent trouver Meroüée et
Childeric, car on nous a dit depuis, que se voyant
également traittez de l'Amour, ils voulurent essayer
si les armes leur seroient également favorables.
Ainsi, gentil Berger, nous avons perdu la commodité
de cette fonteine qui descouvroit si bien les
cachettes des pensées trompeuses, que si tous eussent
esté comme Ligdamon, ils ne nous [72 verso] l'eussent point fait perdre ; car lors que je sceus que Clidaman et Guyemantz s'y en alloient, je luy conseillay d'estre
le tiers, m'assurant
qu'il seroit des plus favorisé, mais il me fit une
telle response : - Belle Leonide, je conseilleray _____________________________________________________________ SUR UN DESIR. Quel est ce mal qui me travaille, Desir ardant dés ta naissance, Il n'eut point si tost parachevé, que Silvie reprit
ainsi : - Hé ! dites moy Ligdamon, puis que je ne
suis pas cause de vostre mal, pourquoy vous en
prenez vous à moy ? C'est vostre desir que vous devez
accuser, car c'est luy qui vous travaille vainement.
Le passionné Ligdamon respondit : - Le desir est celuy
certes qui me tourmente, mais ce n'est pas luy qui en
doit estre blasmé, c'est ce qui le fait naistre, ce
sont les vertus et les perfections de Silvie. ce qui l'outrepasse. A ce mot, pour ne luy laisser
le moyen de luy respondre, elle alla rencontrer
quelques-unes de ses compagnes qui nous avoient suivies. la fin de ceste parole : Encores crois-je qu'elle ne luy donna pas mesme du tout le loisir de la parachever, tant elle avoit d'envie de luy faire ressentir ses pointures, que se tournant à moy, comme sousriant, elle dit, en penchant desdaigneusement la teste de son costé : - O que Ligdamon est heureux d'avoir, et le chaud, et le froid quand il veut ! Pour le moins il n'a pas dequoy se plaindre, ny de ressentir beaucoup d'incommodité, car si la froideur de son espoir le gele, qu'il se réchauffe en l'ardeur de ses desirs ; que si ses desirs trop ardents le bruslent, qu'il se refroidisse aux glaçons de ses espoirs. - Il est bien necessaire, belle Silvie, respondit Ligdamon, que j'use de ce remede pour me maintenir, autrement il y a long temps que je ne serois plus, mais c'est bien peu de soulagement à un si grand feu. Tant s'en faut, la cognoissance de ces choses m'est une nouvelle blessure qui m'offense, d'autant plus qu'en la grandeur de mes desirs, je cognoy leur impuissance, et en leur impuissance leur grandeur. - Vous figurerez, repliqua la Nimphe, vostre mal tel que vous voudrez, si ne croiray-je jamais que le froid estant si pres du chaud, et le chaud si pres du froid, l'un ny l'autre permette à son voisin d'offenser beaucoup. - A la verité respondit Ligdamon, que je brusle, et gele en mesme temps n'est pas une des moindres merveilles qui procedent de vous ; mais celle-cy [75 recto] est bien plus grande, que de vostre glace procede ma chaleur, et de ma chaleur vostre glace. - Et plus que tout cela vos imaginations,
adjousta la Nimphe ; car elles conçoivent des choses
tant impossibles, que celuy qui les croiroit, pourroit
estre autant taxé de peu de jugement, que vous en
les disant de peu de verité. - J'advoüe, respondit-il,
que mes imaginations conçoivent des choses du tout
impossibles, mais cela procede de mon trop
d'affection, et de vostre trop de cruauté ; et comme
cela n'est un de vos moindres effets, aussi ce que vous
me reprochez, n'est un de mes moindres tourments. - Je
croy, adjousta-elle, que vos tourments et mes
effets, sont en leur plus grande Chevaliers de ceste contrée, sous la charge de Lindamor, afin qu'il fust tenu de Meroüée pour tel qu'il estoit. Entre-autres Ligdamon comme tres-gentil Chevalier, n'y fut point oublié, mais ceste cruelle ne voulut jamais luy dire adieu, feignant de se trouver mal ; luy toutefois qui ne s'en vouloit point aller sans qu'elle le sceust en quelque sorte, m'escrivit tels vers. _____________________________________________________________ SUR UN DEPART. Pourquoi, puis Amour que tu veux Je luy respondis. Pour faire en elle quelque effaict, Il eust esté trop heureux de ceste response, mais
ceste cruelle m'ayant trouvé que j'escrivois, et ne
voulant ny luy faire du bien, ny permettre qu'autre
luy en fist, me ravit la plume à toute force de la
main, me disant que les flateries que je faisois à
Ligdamon, estoient cause de la continuation de ses
folies, et qu'il avoit plus à se plaindre de moy, que d'elle. Pour la fin elle luy rescrivit : [76 recto] _____________________________________________________________ Response de Silvie. Le Phœnix de la cendre sort, Vous pouvez penser avec quel contentement il partit. Il fut fort à propos pour luy d'avoir accoustumé de longue main semblables coups, et qu'il se ressouvint, que les deffaveurs qui partent de celles que l'on sert, doivent le plus souvent tenir lieu de faveurs. Et me souvient que sur ce discours, il se disoit le plus heureux Amant du monde, puis que les ordinaires deffaveurs qu'il recevoit de Silvie, ne pouvoient le mettre en doute, qu'elle n'eust beaucoup de memoire de luy, et qu'elle ne le recognust pour son serviteur, et que puis que elle ne traittoit point de ceste sorte avec les autres, qui ne luy estoient point particulierement affectionnez, qu'il falloit croire que ceste monnoye estoit celle, dont elle payoit ceux qui estoient à elle, et que quelle qu'elle fust, il falloit la cherir, puis qu'elle avoit ceste marque, et sur ce sujet il m'envoya tels vers avant que partir. Elle le veut ainsi ceste beauté supréme, Leonide eust continué son discours n'eust esté que de loing elle vid venir Galathée, qui apres avoir demeuré longuement seule, et ne pouvant davantage se priver de la veuë du Berger, s'estoit habillee le mieux à son advantage, que son miroir luy avoit sceu conseiller, et s'en venoit sans autre compagnie que du petit Meril. Elle estoit belle et bien digne d'estre aimée d'un cœur qui n'eust point eu d'autre affection. En ce mesme temps pour la confusion que l'eau avoit mise en l'estomac de Celadon, il se trouva fort mal. De sorte qu'à l'abord de la Nimphe, ils furent contrains de se retirer, et le Berger peu apres, de se mettre au lit, où il demeura plusieurs jours tombant et se relevant de ce mal, sans pouvoir estre, ny bien malade, ni bien guery.
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