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L'Astrée de 1607
Livre 7P. 237 dans l'édition de Vaganay
[ 193 recto ] 21 ac [293 recto sic 193 recto] LE LIVRE d'ASTRÉE Astree pour interrompre les tristes paroles de Diane : - Mais belle Bergere, luy dit-elle, qui
estoit ce miserable qui fut cause d'un si grand
desastre ? - Helas, dit-elle, que voulez-vous
que je vous en die ? C'estoit un ennemy qui
n'estoit au monde que pour estre cause de mes
eternelles larmes. - Mais encor, respondit Astrée,
ne sceut-on jamais quel homme c'estoit ? - On nous
dit, respondit-elle, quelque temps apres, qu'il
venoit de certains païs barbares, outre un destroit
(je ne sçay si je le sçauray bien nommer) qui
s'appelle les Coulonnes d'Hercule, et le sujet qui
le fit venir si loing pour mon mal-heur, estoit
que devenu amoureux en ces contrées-là, sa dame luy
avoit commandé de chercher toute l'Europe, pour
sçavoir s'il y en avoit quelqu'autre aussi belle
qu'elle, et s'il venoit à rencontrer quelque Amant
qui voulust maintenir la beauté [293 verso sic 193 verso] de sa maistresse,
il estoit obligé de combattre contre luy, et luy en
envoyer la teste, avec le portrait, et le nom de la
Dame. Helas ! que plust aux Dieux que j'eusse esté
moins prompte à m'en fuïr, lors qu'il me poursuivoit
pour me tuer, afin que par ma mort j'eusse empesché celle du pauvre Filandre, à ces paroles elle se
mit à pleurer avec une telle abondance de larmes,
que Phillis pour la divertir, changea de propos, et
se levant la premiere : - Nous avons, dit elle, demeuré trop
longuement assises, il me semble qu'il seroit
bon de se promener un peu. A ce mot elles se
leverent toutes trois, et s'en allerent du costé de
leurs hameaux, car aussi bien estoit-il tantost
temps de disner.
Leonide, qui estoit (comme je vous ay dit) aux
escoutes, ne perdoit pas une seule parole de ces
Bergeres, et plus elle oyoit de leurs nouvelles, et
plus elle en estoit desireuse. Mais quand elle les
vid partir sans avoir parlé de Celadon, elle en fut
fort faschée, toutefois sous l'esperance qu'elle eut, que
demeurant ce jour avec elles, elle en pourroit
descouvrir quelque chose, et aussi que des-ja elle en
avoit fait le dessein, lors qu'elle les vid un peu
esloignées, elle sortit de ce buisson, et faisant
un peu de tour, se mit à les suivre ; car elle ne
vouloit pas qu'elles pensassent qu'elle les eust
ouyes. De fortune Phillis se tournant du costé
d'où elles venoient, l'apperceut assez loing, et
la monstrant à ses compagnes, elles s'arresterent toutes trois, et voyant qu'elle venoit [294 recto sic 194 recto] à elles, pour luy rendre le
devoir que sa condition meritoit, elles tournerent en arriere, et estant plus pres la saluerent, et Leonide toute pleine
de courtoisie, apres leur avoir rendu leur salut,
s'addressant à Diane luy dit : - Sage Diane, je
veux estre aujourd'huy vostre hostesse, pourveu
qu'Astrée, et Phillis soient de la compagnie, car je
suis partie ce matin de chez Adamas mon oncle, en
dessein de passer tout ce jour avec vous, pour
cognoistre si ce que l'on m'a dit de vostre vertu Diane, de vostre beauté Astrée, de vostre merite Phillis, respond à la renommée qui est divulguée de vous.
Diane voyant que ses compagnes s'en remettoient à
elle, luy respondit : - Grande Nymphe, il seroit
peut-estre meilleur pour nous que vous eussiez
seulement nostre cognoissance, par le rapport de la
renommée, puis qu'elle nous est tant advantageuse : Toutefois puis qu'il vous plaist de nous faire
cet honneur, nous le recevrons, comme nous sommes
obligées de recevoir avec reverence les graces
qu'il plaist au ciel de nous faire : et à ces
paroles elles la mirent entre elles, et la menerent
au hameau de Diane, où elle fust receuë d'un si bon
visage, et avec tant de civilité, qu'elle s'estonnoit
comme il estoit possible, qu'entre les bois, et les
pasturages des personnes tant accomplies fussent
eslevées.
L'apres-disnée se passa entre elles, en plusieurs
devis, et en des demandes que Leonide leur faisoit :
et entre autre elle s'enqueroit qu'estoit devenu un Berger nommé Celadon, qui estoit fils
d'Alcippe. Diane respondit qu'il y avoit quelque
temps qu'il s'estoit noyé dans Lignon. - Et son frere Lycidas, dit-elle, est-il marié ? - Non point encor,
dit Diane, et ne croy pas qu'il en ayt beaucoup de
haste, car le desplaisir de son frere luy est encor
trop vif en la memoire. - Et par quel malheur,
adjousta Leonide, se perdit-il ? - Il voulut, dit
Diane, secourir ceste Bergere qui y estoit tombée
avant que luy, et lors elle monstra Astree.
La Nymphe qui sans en faire semblant prenoit
garde aux actions d'Astrée, voyant qu'à ceste
memoire elle changeoit de
visage, et que pour dissimuler ceste rougeur, elle
mettoit la main sur les yeux, cognut bien qu'elle
l'aimoit à bon escient, et pour en descouvrir
davantage, continua : - Et n'en a-on jamais
retrouvé le corps ? - Non dit Diane, et seulement
son chappeau fut recognu, qui s'estoit arresté à
quelques arbres que le courant de l'eau avoit
desracinez. Phillis qui cognut que si ce discours
continuoit plus outre, il tireroit les larmes des
yeux de sa compagne, qu'elle avoit des-ja beaucoup
de peine à retenir, afin de l'interrompre : - Mais
grande Nymphe, luy dit-elle, quelle bonne fortune pour nous, a esté celle qui vous a conduitte en ce
lieu. - A mon abort dit Leonide, je la vous ay
ditte : ç'a seulement esté pour avoir le bien de
vostre cognoissance, et pour faire amitié avec
vous, desirant d'avoir le plaisir de vostre
compagnie. - Puis que cela est, reprit Philis, si [295 recto sic 195 recto]
vous le trouvez bon, il seroit à propos de sortir
comme de coustume à nos exercices accoustumez, et
par ainsi vous auriez plus de cognoissance de nostre
façon de vivre, et mesmes si vous nous permettez
d'user devant vous de la franchise de nos villages.
- C'est, dit Leonide, dequoy je voulois vous
requerir, car je sçay que la contrainte n'est
jamais agreable, et je ne viens pas icy pour vous
desplaire. De ceste sorte Leonide prenant Diane d'une main et Astrée de l'autre, elles sortirent,
et avec plusieurs discours parvindrent jusques à un
bois, qui s'alloit estendant jusques sur le bort de
Lignon, et là pour avoir plus d'humidité
s'espaississoit davantage et rendoit le lieu plus
champestre. A peine furent-elles assises, qu'elles ouyrent
chanter assez prez de là, et Diane fut la premiere
qui en recognut la voix, et se tournant à Leonide : - Grande Nymphe, luy dit-elle,
prendrez vous plaisir d'ouïr discourir un jeune
Berger, qui n'a rien de vilageois que le tiltre, car ayant tousjours esté nourry dans les
grandes villes, et parmy les personnes civilisées,
il ressent moins nos bois que toute autre chose.
- Et qui est-il, respondit Leonide ? - C'est
repliqua Diane, le Berger Sylvandre, qui n'est
parmy nous que depuis peu de jours. - Et de quelle famille est-il ? dit la Nymphe. - Il
seroit bien mal-aisé, adjousta Diane, de le vous
pouvoir dire : car il ne sçait luy mesme qui est son
pere ny sa mere, et a seulement quelque legere
cognoissance qu'ils sont de Forests, [295 verso sic 195 verso] et à ceste
occasion, lors qu'il a pû, il y est revenu avec
resolution de n'en plus partir, et à la verité
nostre Lignon y perdroit beaucoup, s'il s'en alloit : car je ne crois pas que de long temps il y vienne
Berger plus accomply. - Vous le loüez trop, respondit la Nymphe, pour ne me donner
point envie de le voir, allons nous en
l'entretenir. - S'il nous apperçoit, dit Diane,
et qu'il ayt oppinion de ne nous point estre ennuyeux, il
ne faillira pas de venir bien tost à nous : et il advint comme elle le disoit, car de fortune le
Berger qui s'alloit promenant les apperceut, et tourna
incontinent ses pas vers elles, et apres les avoir saluées, parce qu'il ne cognoissoit point Leonide, il
faisoit semblant de vouloir continuer son chemin,
lors que Diane luy dit : - Est-ce ainsi, Sylvandre,
que l'on vous a enseigné la civilité dans les
villes, d'interrompre une si bonne compagnie, pour ne luy rien dire ? Le Berger
luy respondit en sousriant : - Puis que j'ay erré en vous interrompant, moins je continueray en ceste
faute : et moindre ce me semble, sera mon erreur.
- Ce n'est pas respondit Diane, ce qui vous
faisoit si tost partir d'icy, mais plutost que
vous n'y avez rien trouvé qui merite de vous y
arrester, toutefois si vous tournez la veuë à ceste belle Nymphe, je m'assure que si vous avez
des yeux, vous ne croirez pas d'en pouvoir trouver
davantage ailleurs. - Ce qui attire quelque chose,
repliqua Sylvandre, doit avoir quelque sympathie avec [296 recto sic 196 recto] elle, de sorte qu'il ne vous doit point sembler estrange, n'y en ayant point entre tant de merites, et mes imperfections, que je n'aye point ressenty cet attrait, que vous me reprochez. - Vostre modestie, interrompit Leonide, vous fait mettre ceste antipathie entre nous, mais la croyez vous au corps ou en l'ame ? pour les corps vostre visage, et le reste qui se voit, de vous, vous le deffend ; si c'est en l'ame, il me semble que si vous en avez une raisonnable, elle n'est point differante des nostres. Sylvandre cognut bien qu'il n'avoit pas à parler avec des Bergeres, mais avec une personne qui estoit bien plus relevée, qui le fit resoudre de luy respondre avec des raisons plus fermes qu'il n'avoit pas accoustumé entre les Bergers, et ainsi il luy dit : - Le prix, belle Nymphe, qui est en toutes les choses de l'univers ne se doit pas prendre pour ce que nous en voyons, mais pour ce à quoy elles sont propres. Car autrement l'homme qui est le plus estimé seroit le moindre, puis qu'il n'y a animal qui ne le surpasse en quelque chose particuliere ; l'un en force, l'autre en vistesse, l'autre en veuë, l'autre en ouye, et semblables privileges du corps : mais quand on considere que les Dieux ont fait tous ces animaux pour servir à l'homme, et l'homme pour servir aux Dieux, il faut avoüer que les Dieux l'ont jugé estre davantage. Et par ceste raison, je veux dire, que pour cognoistre le prix de chacun, il faut regarder à quoy les Dieux s'en [ 196 verso ] 21 ac [296 verso sic 196 verso] servent, car il n'y a pas
apparence qu'ils ne sçachent bien la valeur de
chasque chose. Que si nous en faisons ainsi de vous
et de moy, qui ne dira que les Dieux auroient une
grande mescognoissance de nous, si estant egaux en
merite, ils se servoient de vous d'une Nymphe, et de
moy, d'un Berger ? Leonide loüa en elle mesme beaucoup le gentil esprit du Berger, qui soustenoit si bien une mauvaise
cause, et pour luy donner occasion de continuer, elle
luy dit : - Quand cela seroit recevable pour mon
regard, toutefois pourquoy est-ce que ces Bergeres ne vous eussent pû arrester, puis que selon ce que
vous dittes, elles doivent avoir ceste [ 197 recto ] 21 ac [297 recto sic 197 recto] le nommoient l'insensible : et elle estoit bien ayse de le
faire parler. A quoy il respondit : - Vostre creance sera telle qu'il vous plaira, si m'advoüerez vous,
que pour cet effet il vous deffaut une des
principales parties. - Et laquelle ? dit Diane.
- La volonté, repliqua-il, car vostre volonté est
si contraire à cet effet, - Que, dit Phillis en l'interrompant, jamais Silvandre ne le fut davantage à l'Amour.
Le Berger l'oyant parler, se retira vers Astree,
disant que l'on luy faisoit supercherie, et que
c'estoit l'outrager que de se mettre tant contre luy.
- L'outrage, dit Diane, s'adresse tout à moy, car
ceste Bergere me voyant aux mains avec un si fort
ennemy, faisant un sinistre jugement de mon courage et de ma force, m'a voulu aider. - Ce n'est
pas, dit-il, en cela belle Bergere qu'elle vous a
offensée, car elle eust eu trop peu de jugement, si
elle n'eust creu vostre victoire certaine ; mais c'est que me
voyant desja vaincu, elle a voulu vous en desrober
l'honneur, en essayant de me donner un coup sur la
fin du combat, mais je ne sçay comme elle l'entend : car si vous ne vous en meslez plus, je vous assure
qu'elle n'aura pas si aisément ceste gloire,
que elle pense. Phillis qui de son naturel estoit gaye, et qui ce
jour avoit resolu de faire passer le temps à
Leonide, luy respondit avec un certain hausser de teste :- Il est bon là Silvandre, que vous ayez
opinion que de vous vaincre soit quelque chose de
desirable ou d'honorable pour moy. Moy, dis-je,
qui mettrois ceste [297 verso sic 197 verso] victoire entre les moindres que
j'obtins jamais. - Si ne la devez vous pas tant
mespriser, dit le Berger, quand ce ne seroit que
pour un juge partial. [298 verso sic 198 verso] - Je la seray tousjours,
respondit Diane, pour la raison qui me sera
cognuë. - Or bien continua Phillis, quand les
paroles ne peuvent verifier ce que l'on soustient,
n'est on pas obligé d'en venir à la preuve. - C'est
sans doute, respondit Diane.
- Condamnez donc ce
Berger, reprit Phillis, à rendre preuve du merite
qu'il dit estre en luy, et qu'à ceste occasion il
entreprenne de servir et d'aimer une Bergere de
telle sorte, qu'il la contraigne d'advoüer qu'il
merite d'estre aimé, que s'il ne le peut, qu'il
confesse librement son peu de valeur.
Leonide et les Bergeres trouverent ceste proposition
si agreable, que d'une commune voix il y fut
condanné. - Non pas, dit Diane en sousriant, qu'il
soit contraint de l'aimer : de la
servir. - Quant à moy, respondit Silvandre, j'y en
recognois plus que vous ne scauriez dire, pourveu que ce ne soit point profaner
ses beautez de les servir par gageure. Diane vouloit
respondre et se fust excusée de ceste corvée, mais
à la requeste de Leonide et d'Astrée, elle y
consentit, avec condition toutefois que cet essay
ne dureroit que trois mois.
Ceste recherche estant doncques ainsi arrestée,
Silvandre se jettant à genoux, baisa la main à sa
nouvelle maistresse, comme pour faire le serment de
fidelité, et puis se relevant : - A ceste heure,
dit-il, que j'ay receu vostre ordonnance, ne me
permettez-vous pas, belle maistresse, de vous
proposer un tort qui m'a esté fait. Et Diane, luy
respondit qu'il en avoit toute liberté. Il reprit
ainsi : - Si pour avoir parlé trop avantageusement de
mes merites contre une personne qui me mesprisoit,
j'ay justement esté condanné à en faire la preuve,
pourquoy ceste altiere de Phillis, qui a beaucoup
plus de vanité que moy, et qui mesme est cause de
toute ceste dispute, ne sera-elle condannée à en
rendre un semblable tesmoignage. Astrée, sans
attendre ce que respondroit Diane, dit qu'elle
tenoit ceste requeste pour si juste, qu'elle
s'assuroit qu'elle luy seroit accordée, et Diane
en ayant demandé l'advis de la Nimphe, et voyant
qu'elle estoit de mesme opinion, condanna la
Bergere ainsi qu'il l'avoit requis. - Je n'attendois
pas, dit Phillis, une sentence plus favorable
ayant telles parties, mais bien, que faut-il que je
fasse ? - Que vous acqueriez, dit Silvandre, les
bonnes graces de quelque Berger. - Cela, dit Diane,
n'est pas raisonnable : Car jamais la raison ne contrarie au devoir, Mais j'ordonne qu'elle serve
une Bergere, et que tout ainsi que vous, elle soit
obligée de s'en faire aimer, et que celuy de vous
deux qui sera moins aimable, au gré de celles que vous
servirez, soit contraint de ceder à l'autre. - Je
veux donc, dit Phillis, servir Astrée. - Ma sœur,
respondit-elle, il semble que vous doutiez de vostre
merite, puis que vous cherchez œuvre faite, mais
il faut que ce soit ceste belle Diane, non seulement
pour les deux raisons que vous avez alleguées à
Silvandre, qui sont ses merites et son esprit ; Mais outre cela, qu'elle pourra plus
équitablement juger du service de l'un et de l'autre,
si c'est à elle seule que vous vous adressiez.
Ceste ordonnance sembla si équitable à chacun,
qu'ils l'observerent apres avoir tiré serment de
Diane, que sans esgard d'autre chose que de la
verité, les trois mois estant finis, elle en feroit
le jugement. Il y avoit du plaisir à voir ceste
nouvelle sorte d'Amour, car Phillis faisoit fort bien le
serviteur, et Silvandre en faignant le devint à bon escient, ainsi que nous dirons cy apres : Diane
d'autre costé sçavoit si bien faire la maistresse,
qu'il n'y eust eu personne qui n'eust creu que
c'estoit à bon escient.
Lors qu'ils estoient sur ce discours, et que
Leonide en elle mesme jugeoit ceste vie pour la
plus heureuse de toutes, ils virent venir du costé
du pré, deux Bergeres, et trois Bergers, qui à leurs
habits monstroient d'estre estrangers, et lors qu'ils
furent un peu plus pres, Leonide qui estoit
curieuse de cognoistre les Bergers et Bergeres de Lygnon par leur nom, demanda qui estoient ceux cy.
A quoy Phillis respondit, qu'ils estoient
estrangers, et qu'il y avoit quelques mois qu'ils
estoient venus de compagnie, que quant à elle, elle
n'en avoit autre cognoissance. Alors Silvandre reprit qu'elle perdoit beaucoup de ne les
cognoistre pas plus particulierement, car
entr'autre il y en avoit un nommé Hylas de la
plus agreable humeur qu'il se peut dire, dautant qu'il aime, disoit-il, tout ce qu'il void, mais il
a cela de bon, que qui luy fait le mal, luy donne le
remede, parce que si son inconstance le fait aimer,
son inconstance aussi le fait bien tost oublier, et
il a de si extravagantes raisons pour prouver son
humeur estre la meilleure, qu'il est impossible de
l'ouyr sans rire. - Vrayement, dit Leonide, sa
compagnie doit estre agreable, et faut que nous le
mettions en discours aussi tost qu'il sera icy. - Ce
sera, respondit Sylvandre, sans beaucoup de peine,
car il veut tousjours parler, mais s'il est de ceste
humeur, il y en a un autre avec luy, qui en a bien
une toute contraire, parce qu'il ne fait que
regretter une Bergere morte qu'il a aimée. Celuy-là
est homme rassis, et monstre d'avoir du jugement,
mais il est si triste de la mort de sa Bergere, qu'il ne sort jamais propos
de sa bouche, qui ne retienne de la melancolie de
son ame. - Et qu'est-ce, repliqua Leonide, qui les
arreste en ceste contrée. - Sans mentir, dit-il,
belle Nymphe je n'ay pas encor eu ceste
curiosité, mais si vous voulez je le leur
demanderay, car il me semble qu'ils viennent nous rencontrer.
A ce mot ils furent si pres qu'ils ouyrent que
Hylas venoit chantant tels vers. Villanelle de HYLAS SUR SON La belle qui m'arrestera, [ 201 recto ] 21 ac [301 recto sic 201 recto] Et rendre mon cœur arresté, [301 verso sic 201 verso] Qui voulez le prix de beauté, Arrestez ma legereté Leonide en sousriant contre Silvandre, luy dit que ce Berger n'estoit pas de ces trompeurs qui dissimulent leurs imperfections, puis qu'il l'alloit chantant. - C'est parce, respondit Silvandre, qu'il ne croit pas que ce soit vice, et qu'il en fait honneur. A ce mot ils arriverent si pres, que pour leur rendre leur salut, la Nymphe et le Berger furent contraints d'interrompre leur propos, et parce que Silvandre avoit bonne memoire de ce que la Nymphe luy avoit demandé de l'estat de ces Bergers, aussi tost que les premieres paroles de la civilité furent parachevées : - Mais Tircis, dit Silvandre, car tel estoit le nom du Berger, si ce ne vous est importunité, dittes nous le sujet qui vous a fait venir en ceste contrée de Forestz, et que c'est qui vous y retient. Tircis alors mettant un genoüil en terre, levant les yeux, et les mains en haut : - O bonté infinie, dit-il, qui par ta prevoyance gouvernes tout l'Univers, soys tu loüée à jamais de celle qu'il t'a pleu avoir de moy, et puis se relevant, avec beaucoup d'estonnement de la Nymphe, et de ceste trouppe, il respondit à Silvandre : - Gentil Berger, vous me demandez que c'est [302 recto sic 202 recto] qui m'ameine et me retient en ceste contrée, sçachez que ce n'est autre que vous, et que c'est
vous seul que j'ay si longuement cherché. - Moy,
respondit Silvandre, et comment peut-il estre, puis
que je n'ay point de cognoissance de vous ? - C'est
en partie, respondit-il, pour cela que je vous
cherche. - Et s'il est ainsi, repliqua Silvandre,
il y a des-ja long temps que vous estes parmy nous,
que veut dire que vous ne m'en avez parlé ? - Parce,
respondit Tircis, que je ne vous cognoissois pas,
et pour satisfaire à la peine où vous estes, parce que le discours en est long, s'il vous
plaist je le vous raconteray quand vous aurez
repris vos places sous ces arbres, comme vous estiez
quand nous sommes arrivez.
Silvandre alors se tournant à Diane : - Ma
maistresse, dit-il, vous plaist-il de vous r'assoir.
- C'est à Leonide, respondit Diane, à qui vous le
deviez avoir demandé. - Je sçay bien, respondit le
Berger, que la civilité me le commandoit ainsi, mais
Amour me l'a ordonné d'autre sorte.
Leonide prenant Diane et Astrée par la main s'assit
au milieu, disant que Silvandre Bergere, sans luy faire autre response, s'adressa à Silvandre, et luy parla de ceste sorte. _____________________________________________________________ Histoire de Tircis ET CLEONICE. " De toutes les amitiez il n'y en a point,
receut au cœur les flames, puis
que dans le berceau mesme il se plaisoit à la
considere : en ce temps-là je pouvois avoir six
ans et luy dix, et voyez comme le Ciel dispose de
nous sans nostre consentemen ! Dés l'heure que je
le vis je l'aimay, et dés l'heure qu'il vid Cleon
il l'aima, et quoy que ce fussent amitiez telles
que l'âge pouvoit supporter, toutefois elles
n'estoient pas si petites, que l'on ne recognust fort bien ceste difference entre nous : puis venant à croistre, nostre amitié aussi creut à telle
hauteur, que peut-estre n'y en a-il jamais eu
qui l'ait surpassée ; en ceste jeunesse : vous pouvez croire que j'y allois
sans artifice, mais venant un
peu plus avant en âge, je remarquay en luy tant de
deffaut de bonne volonté, que je me resolus de m'en
divertir : elle se
retira de sorte de luy, qu'il sembloit que cet
esloignement estoit capable de la garentir de telles
blessures : Mais Amour plus fin qu'elle, sceut en
telle sorte approcher de son ame les merites,
l'affection, et les services de Tircis, qu'en fin
elle se trouva au milieu, et tellement entournée de
toutes parts, que si de l'une elle évitoit d'estre
blessée, la playe qu'elle recevoit de l'autre en
estoit plus grande et plus profonde. Si bien qu'elle
ne pût recourre à nul meilleur remede qu'à la dissimulation, non pas pour
ne recevoir les coups, mais seulement pour empescher
que son ennemy ny autres les pûst voir. Elle pût
bien toutefois user de ceste fainte quand elle ne
commença que d'avoir la peau égratignée, mais
quand la blessure fut grande, il fallut se rendre,
et s'avoüer vaincuë. Ainsi voila Tircis aimé de
sa Cleon, le voila qui jouyt de toutes les
honnestes douceurs d'une amitié, quoy que du
commencement il ne sçavoit presque quel estoit son
mal, ainsi que ces vers le tesmoignent qu'il fit
en ce temps-là. _____________________________________________________________ Mon Dieu quel est le mal dont je suis tourmenté ? Depuis que Tircis eut recognu la bonne volonté de
l'heureuse Cleon, il la receut avec tant de
contentement, que son cœur n'estant capable de la celer fut contraint d'en faire part à ses yeux et à ses actions, qui
soudain Dieu sçait combien changez de ce qu'ils
souloient estre, ne donnerent que trop de cognoissance de leur joye, et encores que la discretion [304 verso sic 204 verso] de Cleon fust telle, qu'elle ne donnast aucun avantage à Tircis sur son devoir, si est ce que jalouse de
son honneur, elle le pria de faindre de m'aimer,
afin que ceux qui remarqueroient ses actions,
s'arrestant à celles-cy toutes evidentes, n'allassent point recherchant celles qu'elle vouloit cacher : Elle fit election de moy plutost que de toute
autre, s'estant apperceuë dés long temps que je
l'aimois, et souvent le temps avec luy, mais si Amour eust
esté juste, il devoit faire tomber la moquerie sur elle mesme, permettant que Tircis vint à
m'aimer sans fainte, toutefois il n'advint pas comme cela, au
contraire ceste dissimulation luy estoit tant
insupportable qu'il ne la pouvoit continuer, [ 205 verso ] 21 ac [305 verso sic 205 verso] cacher sous un
autre, et conseilla Tyrcis de me faire entendre
que chacun commençoit de recognoistre nostre
amitié, et d'en faire des jugements assez mauvais,
que ceste voix se devoit esteindre
par la prudence, et qu'il falloit qu'il fist
semblant d'aymer Cleon, afin que par ce
divertissement, ceux qui en parloient mal se
teussent. - Et vous direz, luy disoit elle, que vous
m'eslisez plustost qu'une autre, pour la
commodité que vous aurez d'estre pres d'elle, et
de luy parler. Moy qui estois toute bonne, et sans
finesse, treuvay ce conseil tres-bon, si bien
qu'avec ma permission, depuis ce jour, quand nous
nous trouvions tous trois ensemble, il ne faisoit
point de difficulté d'entretenir sa Cleon, comme
il avoit accoustumé.
Et certes il y avoit bien du plaisir pour eux, et
pour tout autre qui eust sceu ceste dissimulation,
car voyant la recherche qu'il faisoit à Cleon,
je pensois qu'il se moquast, et à peine me
pounoy-je empescher d'en rire : d'autre costé Cleon prenant garde à mes façons, et sçachant
la tromperie en quoy je la pensois estre, avoit une
peine extresme de n'en faire point de semblant.
Mesme que ce trompeur luy faisoit quelquefois des
clins d'œil, qu'elle ne pouvoit dissimuler, sinon
trouvant excuse de rire de quelque autre sujet,
qui bien souvent estoit si hors de propos que j'en
accusois l'Amour qu'elle portoit au Berger, et le
contentement que ceste tromperie luy rapportoit : et voyez si j'estois bonne, en mon ame je
ressentois par pitié le desplaisir qu'elle
recevroit, quand elle sçauroit la verité : mais
depuis je trouvay que je me plaignois en sa
personne. toutefois je m'excuse, car qui n'y que nous ne pouvions oster l'oppinion
aux personnes de nostre amitié, et que nul ne
pouvoit croire à ce que l'on m'en disoit qu'il
aymast Cleon. - Et comment, me respondit-il,
voulez vous qu'ils croyent une chose qui n'est pas ?
Tant y a que nostre finesse en despit des plus
mal pensans sera cruë du general,
mais luy qui estoit fort advisé, voyant qu'il se
presentoit occasion de passer encor plus outre me
dit que sur tout il falloit tromper Cleon, et
que celle-là estant bien deceuë, c'estoit avoir
presque parachevé leur dessein. Qu'à ceste
occasion, il falloit que je luy parlasse pour luy,
et que je fusse comme confidente : - elle, me
disoit-il, qui a des-ja ceste oppinion recevra de
bon cœur les messages que vous luy ferez, et ainsi
nous vivrons en assurance, ô quelle miserable
fortune nous courons quelquefois ! Quant à moy
je pensois que si quelquefois Cleon avoit creu que
j'eusse aymé ce Berger, je luy en ferois perdre
l'oppinion en la priant de l'aimer, et comme
confidente luy parlant pour luy ; mais Cleon ayant sceu les discours que j'avois tenu au
Berger, et voyant la contrainte avec quoy elle
vivoit, jugea que par mon moyen elle en pourroit
avoir des messages, et mesme des lettres.
Cela fut cause qu'elle receut fort bien la
proposition que je luy en fis, et que depuis ce
temps elle traitta avec luy, comme avec celuy qui
l'aymoit, et moy je ne servois qu'à porter les
billets de l'un à l'autre : ô Amour ! quel mestier
est celuy que tu me fis faire alors ? Je ne m'en
plains toutefois, puis que j'ay ouy dire, que je
n'ay pas esté la premiere qui a fait de semblables
offices pour autruy, les pensant faire pour
soy-mesme.
En ce temps, parce que les Francs, les Romains,
et les Gots, se faisoient une
tres-cruelle guerre, nous fusmes contraints de nous
retirer en la ville, qui porte le nom du Pasteur
juge des trois Deesses, car nos demeures n'estoient
point trop esloignées de là : le long des bords du
grand fleuve de Seine. Et dautant qu'à cause du
grand abort des gens, qui de tous les costez s'y venoient retirer, et qui ne pouvoient avoir les
commoditez telles qu'ils avoient accoustu-mé aux
champs, les maladies contagieuses commencerent de
prendre un grand cours par toute la ville, et que
mesme les plus grands ne s'en pouvoient deffendre : Il advint que la mere de Cleon en fut atteinte : Et quoy que ce mal soit si espouventable, qu'il
n'y a le plus souvent ny parentage, ny obligation
d'amitié qui puisse retenir les sains aupres de
ceux qui en sont touchez, si est-ce que le bon naturel
de Cleon eut tant de pouvoir sur elle, qu'elle ne
voulut jamais esloigner sa mere, quelle remonstrance qu'elle luy fist, au contraire, lors
qu'aucuns de ses plus familiers l'en voulurent
retirer, luy representant le danger ou elle se
mettoit, et que c'estoit offenser les Dieux que
de les tanter de ceste sorte. - Si vous m'aimez,
leur disoit-elle, ne me tenez jamais ce discours,
car ne dois-je pas la vie à celle qui me l'a
donnée, et les Dieux peuvent-ils estre offensez ; que je serve celle qui m'a appris à les adorer ?
En ceste resolution elle ne voulut jamais
abandonner sa mere, et s'enserrant avec elle la
servit tousjours aussi franchement que si ce
n'eust point esté une maladie contagieuse. Tyrcis estoit tout le jour à leurs portes, brûslant de
desir d'entrer dans leur logis, mais la deffense
de Cleon l'en empeschoit, qui ne le luy vouloit permettre, de peur que les mal-pensans ne
jugeassent ceste assistance au desadvantage de sa
pudicité. Luy qui ne vouloit luy desplaire, n'abandonnant jamais leur logis, leur faisoit apporter tout ce qui
estoit necessaire, avec un soing si grand, qu'elles
n'eurent jamais faute de rien. Toutefois ainsi
le voulut le ciel, ceste heureuse Cleon, ne laissa d'estre attainte du mal de sa mere, quels preservatifs que Tircis luy pûst apporter. Quand
ce Berger le sceut, il ne fut plus possible de le
retenir qu'il n'entrast dans leur logis, luy
semblant qu'il n'estoit plus saison de faindre, ny
de redouter les morsures du mesdisant. Il met donc
ordre à toutes ses affaires, dispose de son bien,
et declare sa derniere volonté, puis ayant laissé
charge à quelques uns de ses amis pour estre secouru,
il se renferme avec la mere, et la fille, resolu
de courre la mesme fortune que Cleon.
Il ne sert de rien que d'alonger ce discours de
vous redire quels furent les bons offices, quels
les services qu'il rendit à la mere [308 recto sic 208 recto] pour la
consideration de la fille, car il ne s'en peut
imaginer davantage, que ceux que son affection luy
faisoit produire. Mais quand il la vid morte, et
qu'il ne luy restoit plus que sa maistresse, de qui
le mal encores alloit empirant, je ne croy pas que
ce pauvre Berger reposast un moment. Continuellement il la tenoit
en ses bras, ou bien il luy pensoit son mal :
elle d'autre costé qui l'avoit tousjours tant
aimé, en ceste derniere action, elle avoit tant recognu d'Amour, que la sienne estoit de beaucoup augmentée,
de sorte qu'un de ses plus grands ennuis, estoit le
danger en quoy elle le voyoit à son occasion. Luy
au contraire avoit tant de satisfaction, que la
fortune luy eust offert ce
moyen de luy tesmoigner sa bonne volonté, qu'il ne
pouvoit assez luy rendre de service. Il advint
que la glande de la Bergere estant en estat d'estre
percée, il n'y eut point de Chirurgien qui voulust
pour la crainte du mal, se hazarder de la toucher. Tyrcis à qui l'affection ne faisoit rien trouver de
difficile, s'estant fait apprendre comme il falloit
faire, prit la lancette, et luy levant le bras la
luy perça, et la pensa sans crainte.
Bref, gentil Berger, toutes les choses plus
dangereuses et plus mal-aysées luy estoient douces,
et trop faciles, si est-ce que le mal augmentant
d'heure à autre, reduit en fin ceste tant aymée
Cleon en tel estat, qu'il ne luy resta plus que la
force de luy dire ces paroles : - Je suis bien marrie,
Tyrcis, que les Dieux n'ayent voulu estendre
davantage le filet de ma vie, non point que j'aye
volonté de vivre plus long temps, car ce desir ne me
le fera jamais souhaitter, ayant trop esprouvé quelles
sont les incommoditez qui suivent les humains : mais
seulement pour en quelque sorte ne mourir point
tant vostre obligée, et avoir le loisir de vous
rendre tesmoignage, que je ne suis point atteinte ny
d'ingratitude, ny de mescognoissance. Il est vray
que quand je considere quelles sont les obligations
que je vous ay ; je juge bien que le ciel est tres-juste de m'oster de ce monde, puis qu'aussi bien,
quand j'y vivrois les ans de Nestor, ne sçaurois-je satisfaire à la moindre d'un nombre infiny que vostre affection m'a produitte :
Recevez donc pour tout ce que je vous doy, non pas
un bien égal, mais ouy bien tout celuy que je puis,
qui est un serment que je vous fay, que la mort ne
m'effacera jamais la memoire de vostre amitié, ny le
desir que j'ay de vous en rendre toute la
recognoissance, qu'une personne qui ayme bien peut
donner à celle à qui elle est obligée.
Ces mots furent proferez avec beaucoup de peine,
mais l'amitié qu'elle portoit au Berger, luy donna
la force de les pouvoir dire ; ausquels Tyrcis respondit : - Ma belle maistresse, mal-aisément
pourrois-je croire de vous avoir obligée, ny le
pouvoir jamais faire, puis que, ce que jusques icy, j'ay fait ne m'a pas
encores satisfait. Et quand vous me dictes que vous
m'avez de l'obligation, je voy bien que vous ne
cognoissez pas [309 recto sic 209 recto] la grandeur de l'Amour de Tyrcis,
autrement vous ne penseriez pas que si peu de chose
fust capable de payer le tribut d'un si grand
devoir : Croyez belle Cleon que le bien que
vous m'avez fait d'avoir eu agreables les services
que vous dictes que je vous ay rendus, me charge
d'un si grand faix, que mille vies, et mille
semblables occasions ne sçauroient m'en descharger.
Le ciel qui ne m'a fait naistre que pour vous,
m'accuseroit de mescognoissance, si je ne vivois à
vous, et si j'avois quelque dessein d'employer un
seul moment de ceste vie, ailleurs qu'à vostre
service.
Il vouloit continuer lors que la Bergere attainte
de trop de mal l'interrompit : - Cesse amy et me
laisse parler, afin que le peu de vie qui me reste
soit employé à t'assurer, que tu ne sçaurois estre
aymé davantage, que tu l'es de moy, et qui se sentant
pressée de partir, te dis l'eternel A-Dieu : et te
supplie de trois choses, la premiere d'aimer tousjours ta
Cleon, de me faire enterrer pres des os de ma mere,
et d'ordonner que quand tu payeras le devoir de
l'humanité, ton corps soit mis aupres du mien, afin que je demeure avec ce contentement, que ne t'ayant pû estre unie par la vie, je le sois pour le moins par la
mort. Il luy respondit : - Les Dieux seroient injustes,
si ayant donné commencement à une si belle amitié
que la nostre, ils la separoient si promptement par la mort.
J'espere qu'ils vous conserveront, ou que pour le
moins ils me prendront avant que vous, s'ils ont
quelque compassion d'un affligé, mais s'ils ne veulent, je les requiers seulement de me donner assez de vie pour satisfaire aux commandements que vous me faictes, et puis me permettre de vous suivre, que s'ils ne tranchent ma fusée, et que la main me demeure libre, soyez certaine, ô ma belle maistresse, que vous ne serez pas longuement sans moy. - Amy, luy respondit-elle, je t'ordonne outre cela de vivre autant que les Dieux le voudront, car en la longueur de ta vie, ils se monstreront envers nous tres-pitoyables, puis que par ce moyen ce pendant que je raconteray aux champs Elisiens nostre perfaitte amitié, tu la publieras aux vivants, et ainsi les morts, et les hommes honoreront nostre memoire. Mais amy, je sens que le mal me contraint de te laisser, A-Dieu le plus aymable et plus aymé d'entre les hommes. A ces derniers mots elle mourut, demeurant la teste appuyée sur le sein de son Berger. Redire icy le desplaisir qu'il en eut, et les regrets qu'il en fit, ne seroit que remettre le fer plus avant en sa playe, outre que ses blessures sont encores si ouvertes, que chacun en les voyant, pourra juger quels en ont esté les coups. - O mort s'escria Tyrcis, qui m'as desrobé le meilleur de moy ; ou rends moy ce que tu m'as osté, ou emporte le reste. Et lors pour donner lieu aux larmes, et aux sanglots, que ce ressouvenir luy arrachoit du cœur, il se teut pour quelque temps ; quand Sylvandre luy representa qu'il devoit s'y resoudre, puisqu'il n'y avoit point de remede, et qu'aux choses [ 210 recto ] 21 ac [310 recto sic 210 recto] advenues, et qui ne pouvoient plus estre les plaintes n'estoient que tesmoignage de foiblesse. - Tant s'en faut, dit Tyrcis, c'est en quoy je trouve plus d'occasion de plainte, car s'il y avoit quelque remede, le plaindre ne seroit pas d'homme advisé ny de courage, mais il doit bien estre permis de plaindre ce à quoy on ne peut trouver aucun autre allegement. Lors Laonice reprenant la parole, continua de ceste sorte : - En fin ceste heureuse Bergere estant morte, et Tyrcis luy ayant rendu les derniers offices d'amitié, il ordonna qu'elle fust enterrée aupres de sa mere, mais la nonchalance de ceux à qui il donna ceste charge, fut telle, qu'ils la mirent ailleurs, car quant à luy, il estoit tellement affligé, qu'il ne bougeoit de dessus un lit, n'y ayant rien eu qui luy conservast la vie, que le commandement qu'elle luy en avoit fait. Quelques jours apres s'enquerant de ceux qui le venoient voir, en quel lieu ce corps tant aymé avoit esté mis, il sceut qu'il n'estoit point avec celuy de la mere, dont il receut tant de desplaisir, que convenant d'une grande somme avec ceux qui avoient accoustumé de les enterrer, ils luy promirent de l'oster de là où il estoit, et le remettre avec sa mere. Et de fait s'y en allerent, et ayant descouvert la terre, ils le prindrent entre trois ou quatre qu'ils estoient, mais l'ayant porté quelque pas, l'infection estoit si grande de ce corps, qu'ils furent contraints de le laisser à my chemin, resolus de mourir plutost que de le porter plus outre, dont Tyrcis adverty, [ 210 verso ] 21 ac [310 verso sic 210 verso] apres leur avoir fait de plus grandes offres encores, et
voyant qu'ils n'y vouloient point entendre : - Et quoy
dit-il tout haut, as-tu donc esperé que l'affection
du gain pûst davantage en eux, que la tienne en
toy : Ah Tyrcis ! c'est trop offenser la grandeur
de ton amitié. Il dit, et comme transporté s'en
courut sur le lieu où estoit le corps, et quoy
qu'il eust demeuré trois jours enterré, et que la
puanteur en fust extresme, si le print-il entre ses
bras, et l'emporta jusques en la tombe de la mere,
qui avoit des-ja esté ouverte. Et apres un si bel acte, et un si grand tesmoignage de
son affection, se retirant hors de la ville, il
demeura quarante jours separé de chacun.
Or toutes ces choses me furent incognuës, car une
de mes tantes ayant esté malade d'un semblable mal,
presques en mesme temps, nous n'avions point de
frequentation avec personne : Et le jour mesme qu'il
revint, j'estois aussi revenuë, et ayant seulement
entendu la mort de Cleon, je m'en allay chez luy
pour en sçavoir les particularitez, mais arrivant
a la porte de sa chambre, je mis l'œil à
l'ouverture de la serrure, parce qu'en un souspir qui
sembloit luy mespartir l'estomach, je luy ouys
proferer telles paroles. Sur la mort de Cleon. J'ay plus aimé que moy, que sert-il que je faigne, [ 211 verso ] 21 ac [311 verso sic 211 verso] Mais helas ! je me faux, ma Cleon n'est point morte, Dieux ! quelle devins-je, quand je l'oüys parler
ainsi ? mon estonnement fut tel, que sans y penser,
estant appuyee contre la porte, je l'entr'ouvris
presque à moitié, à quoy il tourna la teste, et me
voyant n'en fit autre semblant, sinon que me
tendant la main, il me pria de m'assoir sur le
lit pres de luy, et lors sans s'essuyer les yeux, car aussi bien y eust-il fallu tousjours le
mouchoir, il me parla de ceste sorte : - Et bien
Laonice, la pauvre Cleon est morte, et nous sommes
demeurez pour plaindre ce ravissement : et parce que
la peine où j'estois, ne me laissoit la force de
pouvoir luy respondre, il continua : - Je sçay bien
Bergere, que me voyant en cet estat pour Cleon, vous
demeurez estonnée que la fainte amitié que je luy ay
portée me puisse donner de si grands ressentimens ?
Mais helas, sortez d'erreur, je vous supplie, aussi bien me sembleroit-il commettre une trop grande
faute contre Amour, si sans occasion je continuois
la fainte, dont mon affection m'a jusques icy
commandé de dissimuler. Sçachez donc Laonice que j'ay aymé
Cleon, et que toute autre recherche n'a esté que
pour couverture de celle-cy, par ainsi, si vous
m'avez eu de l'amitié, pour Dieu Laonice
plaignez moy en ce desastre, qui a d'un [312 recto sic 212 recto] mesme coup mis tous mes espoirs dans son cercueil : Et si vous
estes en quelque sorte offensée, pardonnez à Tyrcis l'erreur qu'il a faitte envers vous, pour ne faillir en
ce qu'il devoit à Cleon. A ces paroles transportée de colere je partis si
hors de moy, qu'à peine pûs-je retrouver mon logis,
d'où je ne sortis de long temps, mais apres avoir
contrarié mille fois à l'Amour, si fallut-il s'y
sousmettre : et au commencement me voyant seule dans
ces obscuritez, le ciel le sçait, à qui mes plaintes
estoient adressées, mais Amour qui m'accompagnoit
secrettement, me donna assez de courage pour
parachever mon dessein. Ainsi donc je poursuy mon
voyage, suivant sans plus la routte que mes pas
rencontroient, car je ne sçavois où Tyrcis alloit,
ne moy aussi. De sorte que je fus vagabonde plus de
quatre mois, sans en avoir nouvelle.
En fin passant le Mont-d'Or, je rencontray ceste
Bergere (dit elle monstrant Madon et avec elle
ce Berger nommé Fersandre, assis à l'ombre d'un
rocher, attendant que la chaleur du Soleil s'abattist : et parce que ma coustume estoit de demander des
nouvelles de Tyrcis à tous ceux que je rencontrois,
je m'addressay où je les vis, et sceus que mon
Berger, au marques qu'ils m'en donnerent, estoit
en ces deserts, et qu'il alloit tousjours regrettant sa
Cleon. Alors je leur racontay ce que je viens de
vous dire, et les adjuray de m'en dire les plus
assurées nouvelles qu'ils pourroient. A quoy Madon esmeuë de pitié, me respondit avec tant de
douceur, que je la jugeay attainte du mesme mal que
le mien, et mon opinion ne fut mauvaise, car je
sceus depuis d'elle la longue histoire de ses ennuis,
par laquelle nos
voyages ensemble, puis que toutes deux faisions une
mesme queste. Moy qui me vis seule, je receus les bras ouverts ceste commodité, et depuis nous ne
nous sommes point esloignées. Mais que sert ce
discours à mon propos, puis que je ne veux seulement
que raconter ce qui est de Tircis et de moy ?
Gentil Berger, ce me sera assez de vous dire, qu'apres
avoir demeuré plus de trois mois en ces pays là, en
fin nous sceusmes qu'il estoit venu icy, où nous
n'arrivasmes si tost, que je le rencontray, et tant
à l'impourveu pour luy, qu'il en demeura surpris : pour le commencement il me receut avec un assez bon
visage, mais en fin sçachant l'occasion de mon long voyage, il me declara tout au long l'affection
extréme qu'il avoit portée à Cleon, et combien il
estoit hors de son pouvoir de m'aimer. Amour s'il y
a quelque justice en toy, je te demande, et non à cet ingrat, quelque recognoissance de tant de
travaux passez. de crainte de vous
ennuyer, et ceste compagnie : Et seulement
j'adjousteray à ce qu'elle vient de dire, que ne
pouvant supporter ses plaintes ordinaires : d'un
commun consentement nous allasmes à l'Oracle d'Apollon, pour
sçavoir ce qu'il ordonneroit de nous, et nous eusmes
une telle response par la bouche d'Arontine. Sur les bords que Lignon
paisiblement serpente, Et quoy qu'il y ait des-ja long temps que nous
sommes icy, si est-ce que vous estes le premier qui
nous a demandé l'estat de nostre fortune : C'est
pourquoy nous nous jettons entre vos bras, et vous
requerons d'ordonner ce que nous avons à faire, et
afin que rien ne se fist que par la volonté du Dieu, la
vieille qui nous rendit cet Oracle, nous dit, que vous
ayant rencontré, nous eussions à jetter au sort qui
seroit celuy qui maintiendroit la cause de l'un et
de l'autre, et pour cet effet, tous ceux qui s'y
rencontreroient eussent à mettre un gage entre vos
mains dans un chapeau. Le premier qui en sortiroit
seroit celuy qui parleroit pour Laonice, et le
dernier de tous pour moy. A ce mot il les pria tous de le vouloir, à quoy
[314 recto sic 214 recto] chacun ayant consenty, de fortune celuy de Hylas
fut le premier, et celuy de Phillis le dernier. Dequoy Hylas se sousriant : - Autrefois dit-il, que j'estois serviteur de Laonice, j'eusse malaisément voulu persuader à Tircis de l'aimer, mais à ceste heure que je ne suis que pour Madon, je veux bien obeïr à ce que le Dieu me commande. - Berger, repondit Leonide, vous devez cognoistre par là quelle est la providence de ceste divinité, puis que pour esmouvoir quelqu'un à changer d'affection, il en donne la charge a l'inconstant Hylas, comme celuy qui par l'usage en doit bien sçavoir les moyens, et pour continuer une fidele amitié, il en donne la commission à une Bergere constante en toutes ses actions, et que pour juger de l'un et de l'autre, il à esleu une personne qui ne peut estre partiale : car Silvandre n'est constant ni inconstant, puis qu'il n'a jamais rien aimé. Alors Silvandre reprenant la parole : - Puis donc que vous voulez, ô Tircis, et vous Laonice que je sois juge de vos differens, jurez entre mes mains tous deux, que vous l'observerez inviolablement, autrement ce ne seroit qu'irriter davantage les Dieux, et prendre de la peine en vain. Ce qu'ayant fait tous deux, Hylas commença de ceste sorte. [ 214 verso ] 21 ac [314 verso sic 214 verso] Harangue de Hylas POUR LAONICE. Si j'avois à soustenir la cause de Laonice devant
quelque personne desnaturée, je craindrois peut-estre,
que le deffaut de ma capacité n'amoindrist en quelque
sorte la justice qui est en elle. Mais puis que
c'est devant vous, gentil Berger, qui avez un cœur
d'homme, (je veux dire qui sçavez quels sont les
devoirs d'un homme bien né) non seulement je ne me
deffie point d'un favorable jugement, mais tiens
pour certain, que si vous estiez en la place de
Tircis, vous auriez honte que telle erreur vous
pûst estre reprochée. Je ne m'arresteray donc point à chercher plusieurs
raisons sur ce sujet, qui de luy mesme est si clair,
que toute autre lumiere ne luy peut servir que
d'ombrage, et diray seulement que le nom qu'il
porte d'homme, l'oblige au contraire de ce qu'il a
fait, et que les loix et les ordonnances du Ciel et de
la nature, luy commandent de ne point disputer davantage en ceste cause. Les devoirs de la
courtoisie ne luy ordonnent-ils de rendre les
bien-faits receus ? Le Ciel ne commande-il pas
qu'à tout service quelque loyer soit rendu ? et la
nature ne le contraint-elle d'aimer une belle femme
qui l'aime, et d'abhorrer plutost que de cherir une
personne morte ? [315 recto sic 215 recto] Mais cestuy-cy tout au rebours,
aux faveurs receuës de Laonice il rend des
discourtoisies, et au lieu des services qu'il advoüe
luy-mesme qu'elle luy a faits, le servant si
longuement de couverture en l'amitié de Cleon, il
la paye d'ingratitude, et pour l'affection qu'elle
luy a portée dés le berceau, il ne luy fait
paroistre que du mespris. Si es-tu bien homme
Tircis, si monstre-tu de cognoistre les Dieux, et
si me semble-il bien que ceste Bergere est telle,
que si ce n'estoit que son influence Ξ la sousmet à ce
malheur, elle est plus propre à faire ressentir,
que de ressentir elle-mesme les outrages dont elle
se plaint. Que si tu és homme, ne sçais-tu pas que
c'est le propre de l'homme d'aimer les vivans, et
non pas les morts ? que si tu cognois les Dieux, ne
sçais-tu qu'ils punissent ceux qui contreviennent
à leur ordonnances ? Et que,
Que si tu advoües que dés le berceau elle t'a servy
et aimé. Dieux ! seroit-il possible qu'une si longue
affection, et un si agreable service deust en fin
estre payé du mespris ? qui par ses dissimulations a si long
temps trompé ceste belle Bergere, ne soit obligé à reparer ceste injure envers elle, avec autant de
veritable affection, qu'il lui en a donné de plus [316 recto sic 216 recto] rien aimer. Rentre, rentre en toy-mesme,
recognois ton erreur, jette toy aux pieds de ceste belle, advoüe luy ta faute, et tu éviteras par
ainsi la contrainte, à quoy nostre juste juge par
sa sentence te sousmettra.
Hylas paracheva de ceste sorte, avec beaucoup de
contentement de chacun, sinon de Tyrcis, de qui les
larmes donnoient cognoissance de sa douleur, lors
que Phillis apres avoir receu le commandement de
Silvandre, respondit de ceste sorte, levant les yeux au Ciel. Response de Phillis POUR Tyrcis. O Belle Cleon, qui entends du Ciel l'injure que l'on propose de te faire, inspire moy de ta divinité, car telle te veux-je estimer, si les vertus ont jamais pû rendre divine une personne humaine ; et faits en sorte que mon ignorance n'afoiblisse les raisons que Tyrcis a de n'aimer jamais que tes perfections. Et vous, sage Berger, qui sçavez mieux ce que je devrois dire pour sa deffense, que je ne sçaurois le concevoir, satisfaites aux deffauts qui seront en moy, par l'abondance des raisons qui sont en ma cause, et pour commencer : Je diray, Hylas, que toutes les raisons que tu allegues pour preuver qu'estant aimé on doit aimer, quoy qu'elles soient fausses, te sont [ 216 verso ] 21 ac [316 verso sic 216 verso] toutefois accordées pour
bonnes, mais pourquoy veux-tu conclure par là,
que Tyrcis doit trahir l'amitié de Cleon, pour en
commencer une nouvelle avec Laonice ? Tu demandes
des choses impossibles, et contrariantes, la vouloit
chasser, elle ne tourneroit pas à Tyrcis,
comme sçachant bien qu'elle y seroit inutilement,
mais iroit dans le cercueil reposer avec ses os
bien aimez : et cela estant, pourquoy accuse-tu
d'ingratitude le fidele Tyrcis, s'il n'est pas en
son pouvoir d'aimer ailleurs ? Et voila comment tu
demandes non seulement une chose impossible, mais
contraire Bergere dittes moy, aimez-vous bien Tyrcis ? - Bergere, dit-elle, toute personne qui
me cognoistra n'en doutera jamais. - Et s'il estoit
contraint, repliqua Phillis, de s'esloigner pour
long temps, et que quelqu'autre vint ce pendant a
vous rechercher, changeriez-vous ceste amitié ?
- Nullement, dit-elle, car j'aurois tousjours
esperance qu'il reviendroit. - Et, adjousta Phillis,
si vous sçaviez qu'il ne deust jamais revenir,
lairriez vous de l'aimer ? - Non certes,
respondit-elle. - Or belle Laonice, continua Phillis, ne trouvez donc estrange que Tyrcis, qui
sçait que sa Cleon pour ses merites est eslevée
au Ciel, qui sçait que de là haut elle void toutes
ses actions, et qu'elle se resjouyt de sa fidelité,
ne veuille changer l'affection qu'il luy a portée,
ny permettre que ceste distance des lieux separe
leurs affections, que toutes les incommoditez
de la vie n'ont jamais pû faire. Ne pensez pas,
comme Hylas a dit que jamais nul ne repasse deça
le fleuve de Charon, plusieurs qui ont esté aimez
des Dieux, sont allez et revenus, et quelle ame la sçauroit
estre davantage que la belle Cleon, de qui la
naissance a esté veuë par la destinée d'un œil si
doux et favorable, qu'elle n'a jamais rien aimé,
dont elle n'ait obtenu l'Amour. O Laonice s'il
estoit permis à vos yeux de voir la divinité, vous
verriez ceste Cleon, qui sans doute est à ceste
heure en ce lieu, pour deffendre sa cause, qui est
à mon aureille pour me dire les mesmes paroles
[318 recto sic 218 recto] qu'il faut que je profere. Et lors vous jugeriez que
Hylas a eu tort de dire, que Tircis n'aime qu'une
froide cendre. Il me semble de la voir là au milieu de nous
revestuë d'immortalité au lieu d'un corps fragile,
et sujet à tous accidens, qui reproche à Hylas
les blasphemes dont il a usé contre-elle.
tairay
apres vous avoir dit seulement, qu'Amour est si
juste, que vous en devez craindre en vous-mesme les
supplices, si la pitié de Laonice plutost que la
raison de Cleon, vous esmeuvent et vous emportent.
_____________________________________________________________ Jugement de Silvandre. Des causes debatuës devant nous, le point principal
est, de sçavoir si Amour peut mourir par la mort
de la chose aimée, surquoy nous disons, qu'une
Amour perissable n'est pas vray Amour : car il doit
suivre le sujet qui luy a donné naissance : c'est
pourquoy ceux qui ont aimé le corps seulement,
doivent enclorre toutes les Amours du corps dans
le mesme tombeau où il s'enserre, mais ceux qui
outre cela ont aimé l'esprit, doivent avec leur
[319 recto sic 219 recto] Amour voler apres cet esprit aimé jusques au plus
haut Ciel, sans que les distances les puissent separer.
Doncques toutes ces choses bien considerées, nous
ordonnons que Tyrcis aime toujours sa Cleon,
et que les deux Amours qui peuvent estre en nous,
l'une suive le corps de Cleon au tombeau, et l'autre
l'esprit dans les Cieux. Et par ainsi il soit
d'or en là deffendu aux recherches de Laonice, de tourmenter davantage le
repos de Cleon, car telle est la volonté du Dieu
qui parle en moy. de
luy sans le voir, il ouyt, ou il luy sembla d'ouyr
des paroles d'Amour, et cela pouvoit bien estre, à cause de la sentence que
Silvandre venoit de
donner. Mais pour le perdre entierement, ne voila pas que les ayant laissé passer, il
sortit du lieu où il estoit, et pour ne les suivre,
prit le chemin d'où ils venoient, et la fortune voulut qu'il s'alla rassoir aupres du lieu où
estoit Laonice, sans la voir, où apres avoir
quelque temps resvé à son desplaisir, transporté
de trop d'ennuy, il s'escria assez haut : - ô Amour,
est-il possible que tu souffre une si grande
injustice sans la punir ? est-il possible qu'en ton
reigne les outrages et les services soient également
recompensez ? et puis se taisant pour quelque temps,
en fin les yeux tendus au Ciel, et les bras
croisez, se laissant aller à la renverse, il reprit
ainsi.
- Pour la fin il te plaist Amour, que je
rende tesmoignage qu'il n'y a Berger, oyant nommer Phillis, et Silvandre, desireuse d'en sçavoir
davantage, commença de luy prester l'aureille à bon escient, et si à propos pour elle, qu'elle
apprit avant que de partir de là, tout ce qu'elle
eust peu desirer des plus secrettes pensées de
Phillis, et de là prenant occasion de luy
desplaire ou à Silvandre, elle resolut de mettre ce
Berger encor plus avant en ceste opinion,
s'assurant que si elle aimoit Lycidas, elle le
rendroit jaloux, et si c'estoit Silvandre, elle en
divulgueroit l'Amour de telle sorte que chacun la sçauroit. Et ainsi lors que ce Berger fut party,
car son mal ne luy permettoit de demeurer
longuement en un mesme lieu, elle sort aussi de
ce lieu, et se mettant apres luy, l'attaignit assez
pres de là, parlant avec Corilas, qui l'avoit
rencontré en chemin, et faignant de leur demander
des nouvelles du Berger desolé, ils luy respondirent qu'ils ne le
cognoissoient point. - C'est, leur dit-elle, un Berger
qui va plaignant une Bergere morte, et que l'on m'a
dit avoir demeuré presque toute l'apresdinée en la
compagnie de la belle Bergere Phillis et de son
serviteur. - Et qui est celuy-là ? respondit
incontinant Lycidas. - Je ne sçay pas, continua la
Bergere, si je sçauray bien dire son [321 recto sic 221 recto] nom, il me
semble qu'il s'appelle Silandre, ou Silvandre ; un
Berger de moyenne taille, le visage un peu long, et
d'assez agreable humeur, quand il luy plaist. - Et
qui vous a dit, repliqua Lycidas, qu'il estoit son
serviteur ? - Les actions de l'un et de l'autre,
respondit-elle, car j'ay passé autrefois par de
semblables destroits, et je me souviens encore de
quel pied on y marche : mais dittes moy si vous sçavez quelque nouvelle de celuy que je cherche, car il se fait nuit, et je ne sçay où le trouver. Lycidas ne luy peut respondre tant il se trouva surpris, mais Corilas luy dit qu'elle suivist ce sentier, et qu'aussi tost qu'elle seroit sortie de ce bois, elle verroit un grand pré, où sans doute elle en apprendroit des nouvelles, car c'estoit là où tous les soirs chacun s'assembloit avant que de se retirer, et que de peur qu'elle ne s'esgarast, il luy feroit compagnie, si elle l'avoit agreable. Elle qui estoit bien-ayse de se dissimuler encore davantage (faignant de n'en sçavoir pas le chemin) receut avec beaucoup de courtoisie l'offre qu'il luy avoit faitte, et donnant le bon soir à Lycidas, prit le chemin qui luy avoit esté monstré, le laissant si hors de soy, qu'il demeura fort longuement immobile au mesme lieu : en fin revenant comme d'un long esvanoüissement, il s'alloit redisant les mesmes paroles de la Bergere, ausquelles il ne pouvoit qu'adjouster beaucoup de foy, ne la pouvant soupçonner de menterie. Il seroit trop long de redire icy les regrets [321 verso sic 221 verso] qu'il fit, et les outrages qu'il dit de la fidele Phillis : tant y a que de toute la nuit, il ne fit qu'aller tournoyant dans le plus retiré du bois, où sur le matin travaillé d'ennuy, et du trop long marcher, il fut contraint de se coucher sous quelques arbres, où tout moitte de pleurs, en fin son extréme desplaisir le contraignit de s'endormir.
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