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L'Astrée de 1607
Livre 8P. 271 dans l'édition de Vaganay [ 222 recto ] 21 ac [322 recto sic 222 recto] LE Soudain que le jour parut, Diane, Astrée et
Phillis se trouverent ensemble, afin d'estre au
lever de Leonide, qui ne pouvant assez estimer
leur honnesteté, et courtoisie, s'estoit habillée
dés que la premiere clairté avoit donné dans sa
chambre, pour ne perdre un seul moment du temps
qu'elle pourroit demeurer avec elles, sans joüir de leur douce compagnie, de sorte que
ces Bergeres furent estonnées de la voir preste à sortir,
lors qu'elles ouvrirent la porte, et toutes ensemble
se prenant par la main sortirent du hameau, pour
commencer le mesme exercice du jour precedent.
A peine avoient elles bien passé les dernieres
maisons, qu'elles apperceurent Sylvandre, qui sous
la fainte recherche de Diane, commençoit à bon escient à
ressentir une Amour naissante et veritable, car
piqué de ce nouveau soucy, de toute la nuit il
n'avoit pû clorre l'œil, tant son penser luy estoit allé representant tous les [322 verso sic 222 verso] discours, et toutes
les actions qu'il avoit veuës en Diane le jour
auparavant, si bien que ne pouvant attendre la venuë
de l'aurore dans le lit, il l'avoit devancée, et
avoit desja attendu long temps pres de ce hameau, que sa nouvelle maistresse sortist, et aussi
tost qu'il l'avoit apperceuë s'en estoit venu à elle chantant ces vers.
Stances, Espoirs hautains espoirs, Ixions en audace, [323 recto sic 223 recto]
Or ceux qui me verront à jamais sur ma roche, Phillis qui estoit d'une humeur fort gaye, et qui
se vouloit bien acquiter de l'essay a quoy elle
avoit esté condannée, se tournant à Diane : - Ma
maistresse, luy dit-elle, fiez vous à l'advenir aux
paroles de ce Berger. Hier il ne vous aymoit point,
et à ceste heure il meurt d'Amour, pour le moins,
puis qu'il en vouloit tant dire, il devoit commencer
de meilleure heure, ou attendre encore
quelque temps.
Silvandre estoit si pres qu'il pût ouyr Phillis, qui le fit escrier de loing : - ô ma maistresse
bouchez vos aureilles aux contagieuses paroles de mon
ennemy, et puis estant arrivé : - Ah mauvaise
Phillis, luy dit-il, est-ce ainsi que de la ruine
de mon contentement, vous taschez de bastir le
vostre ? - Il est bon là, respondit Phillis, de
parler de vostre contentement, n'avez vous point
avec les autres encor ceste perfection de la
pluspart des Bergers, qui par vanité se dient
infiniment contens de leur maistresse,
quoy qu'au contraire ils en soient mal traittez ?
Vous parlez de contentement ? Vous Sylvandre, vous avez la hardiesse d'user de
ces paroles, à la presence mesme de Diane ? et que
direz vous ailleurs, puis que vous avez
l'outrecuidance de parler ainsi devant elle ?
Elle eust continué n'eust esté que le Berger, apres
avoir salué la Nymphe, et les Bergeres, l'interrompit
ainsi : - Vous voulez que ma maistresse trouve
mauvais que j'aye parlé du contentement que j'ay en
la servant, et pourquoy ne voulez vous pas que je le
die, s'il est vray ? - Il est vray ? respondit Phillis, Voyez quelle vanité ! direz vous pas encore
qu'elle vous ayme, et qu'elle ne peut vivre sans
vous ? - Je ne diray pas, repliqua le Berger, que
cela soit, mais je vous respondray bien, que je
voudrois bien qu'il fust, mais vous monstrez de
trouver si estrange que je die avoir du contentement
au service que je rends à ma maistresse, que je suis
contraint de vous demander, si vous n'y en avez point.
- Pour le moins, dit-elle, si j'y en ay, je
ne m'en vante pas. - C'est des-ja plus [324 recto sic 224 recto] affaire : car quoy que je preuve ou
nie une chose, cela ne la fait pas estre autre que
ce qu'elle est, si bien que puis qu'il ne me manque
que les raisons pour prouver vostre peu d'amitié,
qu'ay je affaire de vous en convaincre ? Tant y a que
pour faire que vous n'aymiez point Diane, il ne
tient qu'à vous le prouver.
Phillis demeura un peu empeschée à respondre, et
Astrée lui dit : - Il semble ma sœur, que vous
approuviez ce que dit ce Berger ? - Je ne l'approuve
pas, respondit-elle, mais je suis bien empeschée à
le reprouver. - Si cela est, adjousta Diane, vous
ne m'aimez point, car puis que Sylvandre a trouvé
les raisons que vous demandiez, et ausquelles vous
ne pouvez resister, il faut advoüer que ce qu'il dit
est vray. A ce mot le Berger s'approcha de Diane,
et luy dit : - Belle, et juste maistresse, est-il
possible que ceste ennemie Bergere ayt encore la
hardiesse de ne vouloir me permettre que je die que le
service que je vous rends me rapporte du
contentement, quand ce ne seroit que pour la response
que vous venez de faire, tant à mon advantage ? - En
disant, respondit Astrée, que Phillis ne l'aime point, elle ne dit pas pour cela
que vous l'aimiez, ou qu'elle vous ayme. - Si
j'oyois, respondit-il, ces paroles, je vous ayme ou vous m'aimez, sortir de la bouche de ma maistresse,
ce ne seroit pas un contentement, mais un transport
qui me raviroit de moy, de trop de satisfaction :et ce qu'il oyt, pourquoy ne puis-je dire
que ma belle maistresse advouë que je l'aime, puis
que sans y contredire elle oyt que je le dis ?
- Si l'Amour repliqua Phillis, consiste en paroles,
vous en avez plus que le reste des hommes ensemble,
car je ne croy pas que pour mauvaise cause que vous
ayez, elles vous deffaillent jamais.
Leonide prenoit un plaisir extresme aux discours de
ces Bergeres, et n'eust esté la peine en quoy le
mal de Celadon la tenoit, elle eust demeuré plusieurs
jours avec elles, mais quoy qu'elle sceust qu'il
estoit hors de fievre, si ne laissoit-elle de
craindre qu'il ne retombast : cela fut cause qu'elle
les pria de prendre le chemin avec elle, de Laignieu,
jusques à la riviere, parce qu'elle jouyroit plus
long temps de leur compagnie. elles le lui
accorderent librement, car outre que la courtoisie
le leur commandoit, encores se plaisoient-elles fort
avec elle.
Ainsi donc prenant Diane d'un costé, et Astrée de
l'autre, elles prirent le chemin de la Bouteresse, non toutefois sans beaucoup de jalousie de Sylvandre, qui de fortune s'estoit
trouvé plus esloigné de Diane que Phillis, de
sorte qu'elle avoit pris la place qu'il desiroit ;
de quoy Phillis toute glorieuse s'alloit mocquant
du Berger, disant que sa maistresse pouvoit aysément
juger qui estoit plus soigneux de la servir. - Elle
doit donner cela, respondit-il, à vostre importunité,
et non pas à votre affection, car si vous l'aymiez,
vous me lairriez la place que vous avez. - Ce
seroit signe, [325 recto sic 225 recto] ne luy quitte [325 verso sic 225 verso] ceste
place, et je crains qu'avec son babil il ne vous y
fasse consentir, c'est pourquoy je desire si
vous le trouvez bon de le prevenir, et la luy
laisser avec condition qu'il vous declarera une
chose que je luy proposeray.
Sylvandre alors sans attendre la response de Diane,
dit à Phillis : - Ostez vous seulement Bergere, car
je ne refuseray jamais ceste condition, puis que
sans cela je ne luy tairay aussi bien chose qu'elle
veuille sçavoir de moy. A ce mot il se mit en sa
place, et lors Phillis luy dit : - Envieux Berger,
quoy que le lieu où vous estes ne se puisse achepter,
si est-ce que vous avez promis davantage que vous
ne pensez pas, car vous estes obligé de nous dire qui
vous estes, et quelle occasion vous a conduit en
ceste contree, puis qu'il y a des-ja si long temps
que vous estes icy, et nous n'avons pû en sçavoir
encore que fort peu.
Leonide qui avoit ceste mesme volonté, prenant la
parole : - Sans mentir, dit-elle, Phillis vous
n'avez point encor monstré plus de prudence qu'en
ceste proposition, car en mesme temps vous avez
sorty Diane, et moy d'une grande peine.
Diane pour l'incommodité que vous luy donniez,
empeschant que Sylvandre ne l'aydast à marcher,
et moy pour le desir que j'avois de le cognoistre
plus particulierement. - Je voudrois bien, respondit
le Berger en souspirant, vous pouvoir bien
satisfaire en ceste curiosité : mais ma fortune me le
refuse tellement, que je puis dire, que j'en suis et
plus desireux, et presque autant ignorant [326 recto sic 226 recto] que vous,
car il luy plaist de m'avoir fait naistre, et me
faire sçavoir que je vis, en me cachant toute autre
cognoissance de moy-mesme : et afin que vous ne croyez pas, que
je ne veuille satisfaire à ma promesse, je vous
jure par nostre Dieu Pan, et par les beautez de Diane,
dit-il se tournant à Phillis, que je vous
diray veritablement tout ce que j'en sçay. Lors qu'Ætius fut fait lieutenant general en Gaule de l'Empereur Valentinian, il trouva fort dangereux pour les Romains, que Gondioch premier Roy des Bourguignons, en possedast la plus grande partie, et se resolut de l'en chasser, et le renvoyer delà le Rhin, d'où il estoit venu peu auparavant, lors que Stilico, pour le bon service qu'il avoit fait aux Romains, contre le Goth Radagayse, luy donna les anciennes provinces des Authunois, des Sequanois, et des Allobroges, que dés lors de leur nom, ils nommerent Bourgongne, et sans le commandement de Valentinian, il est aysé à croire qu'il leust fait pour avoir toutes les forces de l'Empire entre ses mains, mais l'Empereur se voyant un grand nombre d'ennemis sur les bras, comme Goths, Huns, Vuandales, et Françons, qui tous l'attaquoient en [326 verso sic 226 verso] divers lieux, commanda à Ætius de les laisser en paix ; ce qui ne fut pas si tost, que des-ja les Bourguignons n'eussent receu de grandes routtes, et telles que toutes leurs provinces et celles qui leur estoient voisines, s'en ressentirent, ayant leurs ennemis fait le degast avec tant de cruauté, que tout ce qu'ils trouvoient, ils l'emmenoient. Or moy pour lors, qui pouvois avoir cinq ou six ans, fus comme plusieurs autres emmené en la derniere ville des Allobroges, par quelques Bourguignons, qui pour se venger, estans entrez dans les païs confederez à leurs ennemis, y firent les mesmes desordres qu'ils recevoient : de pouvoir dire quelle estoit l'intention de ceux qui me prindrent, je ne le sçaurois, si ce n'estoit pour en avoir quelque somme d'argent, tant y a que la fortune me fut si bonne apres m'avoir esté tant ennemie, que je tombay entre les mains d'un Helvetien, qui avoit un pere fort vieux, et tres-homme de bien, et qui prenant quelque bonne opinion de moy, tant pour ma phisionomie, que pour quelque agreable response qu'en cet âge je luy avois renduë, me retira pres de luy, en intention de me faire estudier, et de fait, quoy que son fils y contrariast en tout ce qu'il luy estoit possible, si ne laissa-il de suivre son premier dessein, et ainsi n'espargna rien pour me faire instruire en toute sorte de doctrine, m'envoyant aux Universitez des Marsilliens en la province des Romains. Si bien
que je pouvois dire avec beaucoup de [327 recto sic 227 recto] raison, que
j'estois perdu, si je n'eusse esté perdu.
Toutefois quoy que selon mon genie, il n'y eut
rien qui me fust plus agreable que les
lettres, si est-ce que ce m'estoit un continuel
supplice, de penser que je ne sçavois qui
j'estois ; me semblant que jamais ce mal-heur n'estoit
advenu à nul autre. Et comme j'estois en ce soucy,
un de mes amis me conseilla d'enquerir quelque
oracle pour en sçavoir la verité, car quant à
moy pour estre trop jeune je n'avois aucune
memoire non plus que je n'en ay encore, du lieu
où j'avais esté pris, ny de ma naissance. Et qu'il n'y avoit
pas apparence, que le ciel ayant eu tant de soing de
moy, que j'en avois recognu depuis ma perte, qu'il ne
me voulust favoriser de quelque chose davantage : bref cet amy me sceut si bien persuader, que tous deux
ensemble nous y allasmes, et la response que nous
eusmes fut telle. Tu nasquis dans la terre où fut jadis
Neptune : Jugez, belle Diane, qu'elle satisfaction nous
eusmes de ceste response, quant à moy sans [327 verso sic 227 verso] m'y
arrester davantage, je me resolus de ne m'en
jamais enquerir ; puis qu'il estoit impossible que je
le sceusse sans mourir, et vesquis par apres
avec beaucoup plus de repos d'esprit, m'en remettant
à la conduitte du ciel, et m'employant seulement à mes estudes, ausquelles je fis un tel progrez, que
le vieillard Abariel (car tel estoit son nom) eut envie de me
revoir avant que de mourir, presageant presque sa
fin prochaine : car estant arrivé pres de luy, et
en ayant receu tout le plus doux traittement que
j'eusse sceu desirer ; un jour que j'estois seul
dans sa chambre, il me parla de ceste sorte. - Mon
fils (car comme tel je vous ay tousjours aymé
depuis que la rigueur de la guerre vous remit en
mes mains) je ne vous croy point si mescognoissant de ce que j'ay fait pour vous, que vous puissiez
doutter de ma bonne volonté : Toutefois si le soing
que j'ay eu de faire instruire vostre jeunesse, ne
vous en a donné assez de cognoissance, je veux que vous
l'ayez par ce que je desire de faire pour vous : Vous sçavez que mon fils Azahyde, qui fut celuy qui
vous prit, et amena chez moy, a une fille que j'ayme autant que moy-mesme, et parce que je fais estat de
passer le peu de jours qui me reste en repos, et
en tranquilité, je fay dessein de vous marier avec
elle, et vous donner si bonne part de mon bien, que
je puisse vivre avec vous autant qu'il plaira aux
Dieux. Et ne croyez point [328 recto sic 228 recto] que j'aye fait ce dessein à la volée, car il y a long temps que j'y prepare
toute chose. En premier lieu, j'ay voulu
recognoistre quelle estoit vostre humeur, cependant
que vous estiez enfant, pour juger si vous pourriez demandé si les habits que vous aviez lors, ne pouvoyent point donner quelque cognoissance [328 verso sic 228 verso] de quels parents vous estiez né, il ma respondu que non, dautant qu'en la contrée où vous fustes pris, presque tous vont vestus en Bergers, et que toutefois vous estiez si jeune encore, que mal-aysément pouvoit-on juger de quelle condition vous estiez. De sorte, mon fils, que si vostre memoire ne nous sert en cela, il n'y a personne qui nous puisse sortir de ceste peine. Ainsi se teut le bon vieillard Abariel, et me prenant par la main, me pria encore de luy en dire tout ce que j'en sçavois, auquel apres tous les remerciements que je sceus luy faire, tant de la bonne opinion qu'il avoit de moy, que de la nourriture qu'il m'avoit donnée, et du mariage qu'il recherchoit pour moy, je luy respondis, qu'en verité j'estois si jeune que je n'avois aucune souvenance ny de mes parents ny de ma condition. - Cela, reprit le bon vieillard, est bien fascheux, toutefois nous ne lairrons pas de passer outre, pourveu que vous l'ayez agreable, n'ayant attendu d'en parler à Azahyde, que pour sçavoir vostre volonté, et luy ayant respondu que je serois trop ingrat, si je n'obeissois entierement à ce qu'il me commanderoit. Dés l'heure mesme, me faisant retirer, il envoya querir son fils, et luy declara son dessein, que depuis mon retour il avoit sceu de sa fille ; et que la crainte de perdre le bien que Abariel nous donneroit, luy faisoit de sorte desappreuver, que quand son pere luy en parla, [ 229 recto ] 21 ac [329 recto sic 229 recto] il le rejetta si loing, et avec tant de
raisons, qu'en fin le bon-homme ne pouvant l'y faire
consentir, luy dit franchement : - Azahyde si tu
ne veux donner ta fille à qui je voudray, je donray mon bien à qui tu ne voudras pas, et pour
ce resouds toy de la donner à Silvandre, ou je
luy en choisiray une qui sera mon heritiere. Azahyde qui estoit infiniment avare, et qui
craignoit de perdre ce bien, voyant son pere en
tels termes, revint un peu à soy, et le supplia de
luy donner quelques jours de terme pour s'y
resoudre, ce que le pere qui estoit bon, luy
accorda aisément, desirant de faire toute chose avec
la douceur, et puis m'en advertit, mais il n'estoit
pas de besoing, car je le cognoissois assez aux yeux
et aux discours du fils, qui commença de me rudoyer
et traitter si mal, qu'à peine le pouvois-je
souffrir.
Or durant le temps qu'il avoit pris, il commanda
à sa fille, qui avoit l'ame meilleure que luy, sur
peine qu'il la feroit mourir (car c'estoit un
homme tout de sang et de meurtre) de faire semblant au bon vieillard, qu'elle fust marrie que son
pere ne voulust faire sa volonté, et qu'elle ne
pouvoit pas-maits de sa desobeïssance ; que tant
s'en faut elle estoit preste à l'espouser
secrettement, et quand il seroit fait le temps y
feroit consentir son pere, et cela estoit en dessein
de me faire mourir.
La pauvre fille fut bien empeschee, car d'un costé
les menaces ordinaires de son pere, de qui elle
sçavoit le meschant naturel, la poussoient à joüer ce [329 verso sic 229 verso] personnage, d'autre costé l'amitié que dés
l'enfance elle me portoit l'en empeschoit, si est-ce qu'en fin son âge tendre, car elle n'avoit
point encores passé les quinze ans, ne luy laissa
pas assez de resolution pour s'en deffendre, et
ainsi toute tremblante, elle vint faire la
harangue au bon-homme, qui la receut avec tant de
confiance, qu'apres l'avoir baisée au front deux
ou trois fois, en fin il se resolut d'en user,
comme elle luy avoit dit, et me le commanda si
absolument, que quel doute que j'eusse de cet
affaire, si n'osay-je l'y contredire.
le jour avant que cela deust estre, la
pauvre fille, à qui on avoit commandé de faire
bonne chere, afin de me mieux abuser, esmeuë de
compassion et d'horreur d'estre cause de ma mort,
ne peut s'empescher toute tremblante de me le
descouvrir, me disant puis apres : - Voyez vous Silvandre, en vous sauvant la vie je me donne la
mort, car je sçay bien qu'Azahyde ne me le
pardonnera jamais, mais j'ayme mieux mourir
innocente, que si j'estois coulpable de vostre
mort. Apres l'avoir remerciée, je luy dis, qu'elle
ne craignist point la fureur d'Azahyde, et que j'y
pourvoyrois en sorte qu'elle n'en auroit jamais
desplaisir, que de son costé elle fist seulement
ce que son pere luy avoit dit, et que je remedierois
bien à son salut et au mien, mais que sur tout elle
fust secrette. Et dés le soir je retiray tout l'argent que je
pouvois avoir à moy, et donnay si bon ordre à tout ce
qu'il me falloit faire, sans qu'Abariel s'en prist garde, que l'heure estant venuë qu'il falloit aller
au lieu destiné, apres avoir pris congé du bon
vieillard, qui vint avec moy jusques sur le bord, je
montay dans la petite barque, que luy mesme avoit
apprestée. Et puis allant doucement sous la fenestre,
je fis semblant de m'y attacher, mais ce ne furent
que mes habits remplis de sable, soudain me
retirant un peu à costé, pour voir ce qu'il en
adviendroit, je les ouys tout à coup retomber dans
le Lac, où avec la rame, je batis doucement l'eau,
afin qu'ils creussent oyant ce bruit, que ce fust
moy qui me debattois : mais je fus bien tost
contraint de m'oster de là parce qu'ils y jetterent
tant de pierres, qu'à peine me pûs-je sauver, et
peu apres je vis mettre une lumiere à la fenestre,
de laquelle ayant peur d'estre descouvert, je me
cachis dans le batteau m'y couchant de mon long : cela fut cause que la nuit estant fort obscure, et moy un
peu esloigné, et la chandelle leur ostant encore
davantage la veuë, ils ne me virent point, et
creurent que le batteau s'estoit ainsi reculé de
luy mesme. Or quand chacun se fut retiré de la fenestre, j'ouys
un grand tumulte au bord où j'avois laissé Abariel,
et comme je pûs juger, il me sembla d'ouyr ses
exclamations, que je pensay estre à cause du bruit
qu'il avoit ouy dans l'eau, craignant que je
ne fusse noyé, tant y a que je me resolus de ne
retourner plus chez luy, non pas que je n'eusse
beaucoup de regret de ne le pouvoir servir sur ses
vieux jours, pour les extrémes obligations que je
luy avois, mais pour l'assurance que j'avois de de la
mauvaise volonté d'Azahyde, je sçavois bien que
si ce n'estoit à ce coup, ce seroit à un autre,
qu'il paracheveroit son pernicieux dessein, ainsi
donc estant venu aux chaisnes qui ferment le port,
je fus contraint de laisser mon batteau pour passer
à nage de l'autre costé, où estant parvenu avec
quelque danger, à cause de l'obscurité de la nuit,
je m'en allay sur le bord, où j'avois caché d'autres
habits et tout ce que j'avois de meilleur,
prenant le [331 recto sic 231 recto] chemin d'Agaune, je parvins sur la pointe du jour à Evians, et vous assure que j'estois si las d'avoir marché assez hastivement, que je fus contraint de me reposer tout ce jour-là, où de fortune n'estant point cognu, je voulus aller prendre conseil, ainsi que plusieurs faisoient en leurs affaires plus urgentes, de la sage Bellinde, qui est maistresse des Vestales qui sont le long de ce Lac, et que depuis j'ay sçeu estre mere de ma belle maistresse : tant y a que luy ayant fait entendre tous mes desastres, elle consulta l'Oracle, et le lendemain elle me dit, que le Dieu me commandoit de ne me point estonner de tant d'adversitez, et qu'il estoit necessaire si je voulois en sortir, de me voir dans la fonteine de la verité d'Amour, parce qu'en son eau estoit mon seul remede, et que aussi tost que je m'y serois veu je recognoistrois et pere et païs. Et luy ayant demandé en quel païs estoit ceste fonteine, elle me fit entendre qu'elle estoit en ceste contrée de Forestz, et puis m'en declara la proprieté et l'enchantement avec tant de courtoisie, que je luy en demeuray infiniment obligé. Dés l'heure mesme je me resolus d'y venir, et prenant mon chemin par la ville de Plancus, je m'en vins icy il y a quelques années, où le premier que je rencontray fut Celadon, qui pour lors revenoit d'un voyage assez loingtain, duquel j'appris en quel lieu estoit ceste admirable fonteine, mais lors que je voulus y aller je tombay tellement malade, que je demeuray [ 231 verso ] 21 ac [331 verso sic 231 verso] six mois sans
sortir du logis, et quelque temps apres que je
me sentois assez fort, ainsi que je me mettois en
chemin, je sceus par ceux d'alentour qu'un magicien
à cause de Clidaman l'avoit mise sous la garde de
deux Lyons, et de deux Lycornes, qu'il y avoit
enchantées, et que le sortilege ne pouvoit se
rompre qu'avec le sang et la mort du plus fidele
Amant, et de la plus fidele Amante, qui fut oncques en ceste contrée.
Dieu sçait si ceste nouvelle me rapporta de
l'ennuy me voyant presque hors d'esperance de ce
que je desirois : Toutefois considerant que c'estoit
ce païs que le Ciel avoit destiné pour me faire recognoistre mes parents, je pensay qu'il estoit à
propos d'y demeurer, et que peut-estre ces fideles en Amour se pourroient trouver quelque jour, mais certes
c'est une marchandise si rare, que je ne l'ose
presque plus esperer. Avec ce dessein je me resolus
de m'habiller en Berger, afin de pouvoir vivre
plus librement parmy tant de bonnes compagnies, qui
sont le long de ces rives de Lignon, et pour n'y
estre point inutilement je mis tout le reste de
l'argent que j'avois en bestail, et en une petite
cabane, où je me suis depuis retiré. aise, respondit Leonide, de vous avoir
ouy raconter ceste fortune, et vous diray que vous
devez bien esperer de vous, puis que les Dieux par
leurs Oracles, vous font paroistre d'en avoir soing,
quant à moy, je les en prie de tout mon cœur. - Ne fay donc pas moy, reprit Phillis, en gaussant, car s'il
estoit cognu, peut-estre que le merite de son pere
luy feroit avoir nostre ils virent [332 verso sic 232 verso] venir d'assez loing un homme qui venoit
assez viste, et qui estant plus proche, fut recognu bien tost par Leonide : car c'estoit Paris fils
du grand Druide Adamas, qui estant revenu de Feurs, et ayant sceu que sa niepce l'estoit venu
chercher, et voyant qu'elle ne revenoit point, il luy
envoyoit son fils pour l'advertir qu'il estoit de
retour, et pour sçavoir quelle occasion la conduisoit
ainsi seule, dautant que ce n'estoit pas leur coustume d'aller sans compagnie. D'aussi loing que la Nymphe le recognut, elle le
nomma à ces belles Bergeres, et elles pour ne
faillir au devoir de la civilité, quand il fut pres
d'elles, le saluerent avec tant de courtoisie, que
la beauté et l'agreable façon de Diane luy pleurent
de sorte, qu'il en demeura presque ravy, et n'eust
esté que les caresses de Leonide le divertirent un
peu, il eust esté d'abord bien empesché à cacher
ceste surprise, toutefois apres les premieres salutations, et apres
luy avoir dit ce qui le conduisoit vers elle : - Mais ma
sœur, luy dit-il, (car Adamas vouloit qu'ils se
nommassent frere et sœur) où avez-vous trouvé ceste
belle compagnie ? - Mon frere, luy respondit-elle,
il y a deux jours que nous sommes ensemble, et si je
vous assure que nous ne nous sommes point ennuyées : Celle-cy, luy monstrant Astrée, est la belle
Bergere dont vous avez tant ouy parler pour sa
beauté, car c'est Astrée : Et celle-cy, luy monstrant
Diane, c'est la fille de Bellinde et de Celion, et
l'autre c'est Phillis, et ce Berger c'est l'incognu Silvandre de qui toutefois les merites
sont si cognus, qu'il n'y a celuy en ceste contrée
qui ne les aime. - Sans mentir, dit Paris, mon pere
avoit tort d'avoir peur que vous fussiez mal
accompagnee, et s'il eust sçeu que vous l'eussiez
esté si bien, il n'en eust pas tant esté en
inquiétude. - Gentil Paris, dit Silvandre, une
personne qui a tant de vertus qu'a ceste belle
Nymphe, ne peut jamais estre mal accompagnée. - Et
moins encores, respondit-il, quand elle est entre
tant de sages et belles Bergeres.
Et en disant ce mot, il tourna les yeux sur Diane,
qui presque se sentant semondre respondit : - Il est
impossible, courtois Paris, que l'on puisse adjouster quelque chose en ce qui est
accomply. - Si est-ce, repliqua Paris, que selon
mon jugement, j'aymerois mieux estre avec elle tant
que vous y seriez, que quand elle sera seule. - C'est
vostre courtoisie, respondit-elle, qui vous fait
user de ces termes à l'avantage des estrangeres.
- Vous ne sçauriez, respondit Paris, vous nommer
estrangeres envers moy, que vous ne me disiez
estranger envers vous, qui m'est un reproche dont
j'ay beaucoup de honte, parce que je ne puis qu'estre
blasmé, d'estre si voisin de tant de beautez, et
de tant de merites, et que toutefois je leur sois
presque incognu, mais pour amander ceste erreur,
je me resous de faire mieux à l'advenir, et de vous
pratiquer autant que j'en ay esté sans raison trop
esloigné par le passé : et en disant ces dernieres paroles, il se tourna
à la Nymphe : - Et vous ma sœur, encor que je
sois venu pour vous chercher, toutefois vous ne
lairrez, dit-il, de vous en aller seule, aussi
bien n'y a-t-il guiere loing d'icy chez Adamas,
car quant à moy je veux demeurer jusques à la nuit
avec ceste belle compagnie. - Je voudrois bien,
dit-elle, en pouvoir faire de mesme, mais pour ceste
heure je suis contrainte de parachever mon voyage, bien
suis-je resoluë de donner tellement ordre à mes
affaires, que je pourray aussi bien que vous vivre
parmy elles, car je ne croy point qu'il y ait vie
plus heureuse que la leur.
Apres quelques autres semblables propos, elle prit
congé de ces belles Bergeres, et apres les avoir
embrassées fort estroittement, leur promit
encores de nouveau de les venir revoir bien tost,
et puis partit si contente, et satisfaite,
qu'elle resolut de changer les vanitez de la court à la simplicité de ceste vie, mais ce qui l'y
portoit davantage, estoit qu'elle avoit dessein
de faire sortir Celadon hors des mains de
Galathee, et elle croyoit qu'il reviendroit incontinant
en cet hameau, où elle faisoit deliberation de le
pratiquer sous l'ombre de ces Bergeres. la vie qu'il avoit
accoustumeé, et s'habilla en Berger, et voulut estre
nommé tel entre-elles, afin de se rendre plus
aimable à sa maistresse, qui de son costé
l'honoroit comme son merite et sa bonne volonté l'y
obligeoient, mais par ce qu'en la suitte de nostre
discours nous en parlerons bien souvent, nous n'en dirons pas pour ce coup davantage. S'en retournant donc tous ensemble en leurs
hameaux, ainsi qu'ils approchoient du grand pré, où
la pluspart des trouppeaux paissoient d'ordinaire,
ils virent venir de loing Tyrcis, Hylas, et
Lycidas, dont les deux premiers sembloient se
disputer à bon escient, car l'action des bras et du
reste du corps de Hylas le faisoit paroistre.
Quant à Lycidas il estoit tout en soy-mesme,
le chappeau enfoncé, et les mains contre le dos,
alloit regardant le bout de ses pieds, monstrant
bien qu'il avoit quelque chose en l'ame qui
l'affligeoit beaucoup, et lors qu'ils furent assez pres pour se recognoistre,
et qu'entre ces Bergers Hylas apperceut Phillis,
dautant que depuis le jour auparavant il
commençoit de l'aimer. Laissant Tyrcis, il s'en
vint à elle, et sans salüer le reste de la
compagnie la prit sous les bras, et avec son humeur
accoustumée, sans autre desguisement de paroles, luy
dit la volonté qu'il avoit de la servir. Phillis
qui commençoit de le recognoistre, et qui estoit
bien aise de passer son temps, luy dit : - Je ne sçay,
Hylas, d'où vous peut naistre ceste volonté, car
il n'y a rien en moy qui vous y puisse convier. - Si
vous croyez, dit-il, ce que vous dittes, vous m'en aurez tant plus d'obligation, et si vous ne le croyez pas, vous me jugerez homme d'esprit, de sçavoir recognoistre ce qui merite d'estre servy, et ainsi vous m'en estimerez tant plus. - Ne doutez point, respondit-elle, que comme que ce soit je ne vous estime, et que je ne reçoive vostre amitié comme elle merite : et quand ce ne seroit pour autre consideration, pource au moins que vous estes le premier qui m'ait aimée. De fortune au mesme temps qu'ils parloient ainsi, Lycidas survint, de qui la jalousie estoit tellement accreuë, que elle surpassoit desja son affection, et pour son malheur il arriva si mal à propos, qu'il peut ouyr la response que Hylas fit à Phillis, qui fut telle : - Je ne sçay pas, belle Bergere, si vous continuerez comme vous avez commencé avec moy ; mais si cela est, vous serez peu veritable, car je sçay bien pour le moins que Silvandre m'aidera à vous desmentir, et s'il ne le veut faire pour ne vous desplaire, je m'assure que tous ceux qui vous virent hier ensemble, tesmoigneront que Silvandre estoit vostre serviteur. Je ne sçay pas s'il a laissé son amitié dessous le chevet, tant y a que si cela n'est, vous estes sa maistresse. Silvandre qui ne pensoit point aux Amours de Lycidas, croyant qu'il luy seroit fort honteux de desadvoüer Hylas, et qu'outre cela il offenseroit Phillis, de dire autrement devant elle, respondit : - Il ne faut point Berger, que vous cherchiez autre tesmoin que [335 recto sic 235 recto] moy pour ce sujet, et ne devez point croire que les
Bergers de Lygnon se puissent vestir et devestir
si promptement de leurs affections : car ils sont
grossiers, et pour cela tardifs et lents en tout ce
qu'ils font : mais tout ainsi que plus un clou est
gros, et plus il supporte de pesanteur, et est plus
difficile à arracher, aussi plus nous sommes
difficiles, et grossiers en nos affections, plus
aussi durent-elles en nos ames. De sorte que si
vous m'avez veu serviteur de ceste belle Bergere,
vous me voyez encor tel, car nous ne changeons pas à toutes les fois que nous passons le sommeil : que si cela
vous advient à vous qui avez le cerveau
chaud, ainsi que vostre teste chauve, et vostre
poil ardant le monstrent, il ne faut pas que vous
fassiez mesme jugement de nous.
Hylas oyant parler ce Berger si franchement, et si
au vray de son humeur, pensa ou que Tircis luy en
eust dist quelque chose, ou qu'il le devoit avoir
cognu ailleurs, et pour ce tout estonné, il demanda : - Berger
m'avez-vous veu autrefois que vous parlez si bien de moy ? - Non dit Silvandre, mais vostre phisionomie et
vos imagination, et c'est
celuy-là qu'on ne peut avoir d'autruy sans en estre
taché, mais ce que j'ay dit de vous ce n'est pas
un soupçon, c'est une assurance. Appellez-vous
soupçon de vous avoir ouy dire que vous aviez aimé
Laonice : et puis quittant celle-là pour ceste
seconde, dit il, qui estoit hier avec elle, vous
les avez en fin changées toutes deux pour Phillis,
que vous lairrez sans doute pour la premiere
venuë, de qui les yeux vous daigneront regarder. Tircis qui les oyoit ainsi discourir, voyant que Hylas demeuroit vaincu, prit la parole de ceste
sorte : - Hylas il ne faut plus se cacher, vous
estes descouvert, ce Berger a les yeux trop clairs pour ne voir les taches de vostre inconstance, il
faut advoüer la verité, car si vous combattez contre-elle, outre qu'en fin vous serez recognu pour
menteur encore ne luy pouvant me mettre en mauvaise opinion envers vous ? - Et qu'importe cela ? dit Phillis, à Silvandre. - Qu'il importe ? respondit
l'inconstant : ne sçavez-vous pas qu'il qui peut obliger davantage une belle de
[337 recto sic 237 recto] ceste sorte, pour vous plaire, taschez de luy estre
tousjours aupres, luy parler tousjours, elle
ne sçauroit tousser, que vous ne luy demandiez ce
que elle veut, elle ne peut tourner le pas que vous
n'en fassiez de mesme. Bref elle est presque
contrainte de vous porter, tant vous la pressez et
importunez, mais le pis c'est, que si elle se trouve
quelquefois mal, et qu'elle ne vous rie, qu'elle ne
vous parle, et ne vous reçoive comme de faire de mon affection. Elle vouloit respondre, mais Sylvandre l'interrompit,
la suppliant de le luy permettre, et lors il
interrogea Hylas de ceste sorte : - Qu'est-ce
Berger que vous desirez le plus quand vous aymez ?
- Destre aymé, respondit Hylas. - Mais, repliqua
Sylvandre, quand vous estes aymé, que
souhaittez-vous de ceste amitié ? - Que la personne
que j'ayme, dit Hylas, fasse plus d'estat de moy
que de toute autre, qu'elle se fie en moy, et qu'elle
tasche de me plaire. - Est-il possible, reprit alors
Sylvandre, que pour conserver la vie, vous usiez
du poison ? Comment voulez vous qu'elle se fie en
vous, si vous ne luy estes pas fidele ? - Mais, dit
le Berger, elle ne le sçaura pas. - Et ne
voyez-vous, respondit Sylvandre, que vous voulez
faire avec trahison, ce que je dis, qu'il faut faire
avec sincerité ? car si elle ne sçait pas que vous en
aimiez d'autre, elle vous croira fidele, et ainsi
ceste fainte vous profitera, mais jugez si la
fainte peut, ce que fera le vray : Vous parlez de
mespris, et de despit, et y a-il rien qui apporte
plus l'un et l'autre en un esprit genereux, que de
penser, celuy que je vois icy à genoux devant moy,
s'est lassé d'y estre devant une vingtaine qui ne
me valent pas : ceste bouche dont il baise ma main
est flestrie des baisers qu'elle donne à la
premiere main qu'elle rencontre, et ces yeux dont
il semble qu'il idolatre mon visage, estincellent
encores de l'Amour de toutes celles qui ont le
nom de femme, et qu'ay-je affaire d'une chose si
commune ? et pourquoy en ferois-je estat, puis qu'il
ne fait rien davantage pour moy, que pour la
premiere qui le daigne regarder ? Quand il me parle, il pense que ce soit telle, ou telle, et ces paroles dont il use envers moy, il les vient
d'apprendre à l'escole d'une telle, ou bien il vient
les estudier icy, pour les aller dire là. Dieu sçait
quel mespris, et quel despit luy peut faire
concevoir ceste pensée : et de mesme pour le second point ; que pour se
faire aimer, il ne faut guiere aymer, et estre
joyeux et galland : car l'estre joyeux et rieux, est fort bon pour un plaisant, et pour une personne de telle estoffe, mais pour un Amant, c'est à
dire, pour un autre nous mesme, ô Hylas,
qu'il faut bien d'autres conditions ! Vous dictes qu'en toutes
chose la mediocrité seule est bonne, il y en a,
Berger, qui n'ont point d'extremité, de milieu, ny
de deffaut, comme la fidelité : puis que vous avez opinion d'aimer,
et en effet vous n'aimez pas : Mais soit ainsi, que
l'on puisse aimer un peu ; et ne sçavez vous pas d'autant [339 recto sic 239 recto]
que l'on est agreable à
la chose aimée : et bref c'est une volonté de se
transformer, s'il se peut, entierement en elle : Et
pouvez vous imaginer qu'une personne qui aime de
ceste sorte, puisse se desplaire quelquefois de la presence de ce qu'il ayme, et que la cognoissance qu'il reçoit d'estre vrayement aymé, ne luy soit pas une chose si agreable que
toutes les autres au prix de celle-là, ne peuvent
seulement estre goustees ? Et puis si vous aviez
quelquefois esprouvé que c'est qu'aimer, comme je
dis, vous ne penseriez pas qu'une personne qui ayme de
telle sorte, puisse rien faire qui desplaise : quand
ce ne seroit que pour cela seulement, que tout ce
qui est marqué de ce beau caractere de l'Amour,
ne peut estre desagreable à la personne aimée, encor avoüeriez vous
qu'il est tellement desireux de plaire, que s'il y fait
quelque faute, telle erreur mesme plaist, voyant
à qu'elle intention elle est faitte, outre que le desir
d'estre aymable donne tant de force à un vray
Amant, que s'il ne se rend tel à tout le monde, il
n'y manque guiere envers celle qu'il aime : De là
vient que plusieurs qui ne sont pas jugez plus
aimables en general que d'autres, seront plus
aymez, et estimez d'une personne particuliere. Or
voyez Hylas, si vous n'estes pas bien ignorant
en Amour, puis que jusques icy vous avez creu
d'aimer, et toutefois vous n'avez fait qu'abuser
du nom d'Amour, et trahir celles que vous avez
pensé d'aimer ? - Comment, dit Hylas, que je n'ay
point aimé jusques icy ? Et qu'ay-je donc fait avec
Carlis, Marie, Amaranthe, Laonice, et tant d'autres ?
- Ne sçavez-vous pas, dit Sylvandre, qu'en toutes
sortes d'arts il y a des personnes qui les font
bien et d'autres mal ? L'Amour est de mesme, car
on peut bien aymer comme moy, et mal aymer comme
vous, et ainsi on me pourra nommer maistre, et
vous broüillon d'Amour. A ces derniers mots, il n'y eut celuy qui pûst s'empescher de rire, sinon
Lycidas, qui oyant ce
discours, ne pouvoit que se fortifier davantage en sa jalousie, de laquelle Phillis ne se prenoit
garde, luy semblant de luy avoir rendu de si grandes
preuves de son amitié, que par raison il n'en
devoit plus douter ; ignorante, muet. - Il ne se faut point
estonner de cela, dit recognoissoit en luy. - Il est bon là Phillis,
respondit Diane avec des paroles de vraye
maistresse : vous pensez payer tousjours toutes vos
fautes par vos excuses, mais ressouvenez-vous que
toutes ces nonchalances ne sont pas de petites
preuves de vostre peu d'amitié, et qu'en temps et
lieu j'auray memoire de la façon dequoy vous me
servez.
Hylas
avoit repris Phillis sous les bras,
et ne
sçachant pas la gajeure de Sylvandre
et d'elle, fut
estonné d'ouïr parler Diane de ceste sorte, c'est
pourquoy la voyant preste à recommencer ses excuses,
il l'interrompit, luy disant : - Que veut dire, ma
belle maistresse, que ceste glorieuse Bergere vous
traitte ainsi mal ? luy voudriez vous bien ceder en
quelque chose ? ne faittes pas ceste faute, je vous
supplie ; car encor qu'elle soit belle, si avez
vous bien assez de beauté pour faire vostre party à part, et qui peut estre ne cedera guiere au sien. - Ah Hylas, dit Phillis, si vous sçaviez contre
qui vous parlez, vous esliriez plutost d'estre
muet le reste de vostre vie, que de vous estre servy
de la parole pour desplaire à ceste belle Bergere,
qui vous peut d'un clin d'œil, si vous m'aimez,
rendre le plus mal-heureux qui aime. - Sur moy, dit
le Berger, elle peut hausser, ouvrir ou
fermer les yeux, mais mon mal-heur, non plus que
mon bon-heur, ne dépendra jamais, ny de ses yeux,
ny de tout son visage, et si toutefois je vous
ayme et veux vous aimer. - Si vous m'aimez,
adjousta Phillis, et que je puisse quelque chose contre [341 recto sic 241 recto] vous, elle y a beaucoup plus de puissance,
car je puis estre esmeuë, ou par vostre amitié, ou
par vos services à ne vous pas mal traitter : mais ceste Bergere n'estant, ny
aimée, ny servie de vous, n'en aura aucune pitié.
- Et qu'ay-je à faire, dit Hylas, de sa pitié,
peut-estre que je suis à sa mercy ? - Ouy certes,
repliqua Phillis, vous estes à sa mercy, car je ne
veux que ce qu'elle veut, et ne puis faire que ce
qu'elle me commande, car voila la maistresse que
j'aime, que je sers, et que j'adore : mais cela en telle extremite que pour elle seule je veux aimer, je veux
servir, et pour elle seule je veux adorer : De sorte
qu'elle est toute mon amitié, tout mon service,
et toute ma devotion. Or voyez Hylas qui vous
avez offensé, et quel pardon vous luy devez
demander. Alors le Berger se jettant aux pieds de Diane, tout
estonné, apres l'avoir un peu considerée luy dit :
- Belle maistresse de la mienne, si celuy qui ayme
pouvoit avoir des yeux pour voir quelqu'autre chose
que le sujet aimé, j'eusse bien veu en quelque
sorte que chacun doit honorer, et reverer vos
merites, mais puis que je les ay clos à toute
autre chose qu'à ma Phillis, vous auriez trop de
cruauté, si vous ne me pardonniez la faute que je
vous advoüe, et dont je vous crie mercy.
Phillis, qui avoit envie de se despestrer de cet
homme, pour parler à Lycidas, ainsi qu'il l'en
avoit priée, se hasta de respondre avant que Diane,
pour luy dire que Diane ne luy [341 verso sic 241 verso] pardonneroit point,
qu'avec condition qu'il leur raconteroit les recherches, et les rencontres qu'il avoit euës depuis qu'il commençoit d'aimer, car il estoit impossible que le discours n'en fust bien fort agreable, puis qu'il en avoit servy de tant de sortes, que les accidents en devoient estre de mesme. - Vrayement Phillis dit Diane, vous estes une grande devineuse, car j'avois des-ja fait dessein de ne luy pardonner jamais qu'avec ceste condition, et pource Hylas resolvez vous y. - Comment dit le Berger, vous me voulez contraindre à dire ma vie devant ma maistresse ? et quelle opinion aura-elle de moy, quand elle oyra dire que j'en ay aimé plus de vingt, qu'aux unes j'ay donné congé avant que de les laisser, et que j'ay laissé les autres avant que de leur en rien dire ? quand elle sçaura qu'en mesme temps j'ay esté partagé à plusieurs, que pensera-elle de moy ? - Rien de pis, que ce qu'elle pense, dit Sylvandre, car elle ne vous jugera qu'inconstant, aussi bien alors qu'elle fait des-ja. - Il est vray dit Phillis, mais afin que vous n'entriez point en ce doute, j'ay affaire ailleurs, où Astree viendra avec moy, s'il luy plaist, et cependant vous obeyrez aux commandemens de Diane. A ce mot elle prit Astrée sous les bras, et se retira du costé du bois, où des-jà Lycidas estoit allé, et parce que Sylvandre avoit des-ja remarqué ce qu'elle luy avoit respondu, il la suivit de loing, pour voir quel estoit son dessein, à quoy le soir luy servit de [342 recto sic 242 recto] beaucoup pour n'estre veu, car il commençoit de se faire tard, outre qu'il alloit gaignant les buissons, et se cachant de telle sorte, qu'il les suivit aisément sans estre veu, et arriva si à
propos, qu'il ouyt qu'Astrée luy disoit : - Quel humeur est celle de Lycidas de vouloir vous parler à ceste heure, puis qu'il a tant
d'autres commoditez, que je ne sçay comme il a choisi ce temps incommode. - Je ne sçay certes,
respondit Phillis, je l'ay trouvé tout triste ce
soir, et ne sçay qui luy peut estre survenu,
mais il m'a tant conjurée de luy parler que je n'ay
pû dilayer : je vous supplie de vous promener
cependant que nous serons ensemble, car sur tout
il m'a requis que je fusse seule. - Je feray
respondit Astrée, tout ce qu'il vous plaira, mais
prenez garde qu'il ne soit trouvé mauvais de luy parler à ces heures induës, et mesme estant seule en ce lieu escarté. - C'est pour ceste
consideration, respondit Phillis, que je vous ay
donné la peine de venir jusqu'icy, et c'est pour
cela aussi, que je vous supplie de vous promener
si pres de nous, que si quelqu'un survient, il
pense que nous soyons tous trois ensemble.
_____________________________________________________________ Histoire de Hylas. Vous voulez donc belle maistresse de la mienne, et vous gentil Paris, que je vous die les fortunes qui me sont advenues, depuis que j'ay commencé d'aimer, ne croyez pas que le refus que j'en ay fait procede de ne sçavoir que dire, car j'ay trop aimé pour avoir faute de sujet, mais plutost que je vois trop peu de jour pour avoir le loisir, non pas de les vous dire toutes (cela seroit trop long) mais d'en bien commencer une seulement. Toutefois puis que pour obeïr, il faut que je satisfasse à vos volontez, je vous prie en m'escoutant, de vous ressouvenir, que toute chose est sujette à quelque puissance superieure, qui la force presque aux actions qu'il luy plaist, et celle à quoy la mienne m'incline ainsi violemment, c'est l'Amour ; car autrement vous vous estonneriez peut-estre de m'y voir tellement porté, qu'il n'y a point de chaisne assez forte, soit du devoir, soit de l'obligation qui m'en puisse retirer. Et j'advoüe librement, que s'il faut que chacun ait quelque inclination de la nature, que la mienne est l'inconstance, de laquelle je ne dois point estre blasmé, puis que le ciel me l'ordonne ainsi. Ayez ceste consideration devant les yeux, cependant que vous escouterez le discours que je vas vous faire. Entre les principales contrées que le Rosne [343 recto sic 243 recto] en son cours impetueux va visitant, apres avoir receu l'Arar, l'Isere, la Durance, et plusieurs autres rivieres, il vient frapper contre les anciens murs de la ville d'Arles chef de son païs, et des plus peuplées et riches de la province des Romains. Aupres de ceste belle ville, se vint camper, il y a fort long temps, à ce que j'ay ouy dire à nos Druides Ξ, un grand capitaine nommé Gaius Marius, apres la remarquable victoire qu'il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens, et Celtoscites, aux pieds des Alpes, qui estans partis du profond de l'Ocean Scithique, avec leurs femmes et enfans, en intention de saccager Rome, furent tellement deffaits par ce grand Capitaine, qu'il n'en resta un seul en vie, et si les armes Romaines en avoient espargné quelqu'un, la barbare fureur qui estoit dans leur courage leur fit tourner leurs propres mains contre eux-mesmes, et de rage se tuer, pour ne pouvoir vivre, ayant esté vaincus. Or l'armée Romaine pour rassurer les alliez, et amis de leur republique, venant camper toute triomphante, comme je vous disois prés de ceste ville, et selon la coustume de leur nation ceignant tout leur camp de profondes tranchées, il advint qu'estans fort pres du Rosne, ce fleuve qui est tres-impetueux, et qui mine et ronge incessamment ses bords peu à peu vint avec le temps à rencontrer ces larges, et profondes fosses, et entrant avec impetuosité dans ce canal, qu'il trouva tout fait, courut d'une si grande furie, qu'il continua les tranchées jusques dans la mer, où il se [ 243 verso ] 21 ac [343 verso sic 243 verso] va
desgorgeant, par ce moyen, par deux voyes, car
l'ancien cours a tousjours suivy son chemin
ordinaire, et ce nouveau s'est tellement agrandi qu'il esgale les plus grandes rivieres, faisant
entre deux une Isle tres-delectable, et
tres-fertile, et à cause que ce sont les tranchées
de Caius Marius,
le peuple par un mot corrompu
l'appelle de son nom l'Isle de Camargue.
Je ne vous eusse pas dit tant au long l'origine de
ce lieu, n'eust esté que c'est la contrée où j'ay pris naissance,
et où ceux dont je suis venu, se sont de long
temps logez, car à cause de la fertilité du lieu,
et qu'il est comme détaché du reste de la terre,
il y a quantité de Bergers qui s'y sont venus
retirer, lesquels à cause de l'abondance des
pasturages on appelle Pastres, et mes peres y ont
tousjours esté tenus en quelque consideration parmy
les principaux, soit pour avoir esté estimez gens
de bien et vertueux, soit pour avoir eu
honnestement et selon leur condition, des biens de
fortune, aussi me laisserent-ils assez accommodé
lors qu'ils moururent, qui fut sans doute trop tost
pour moy, car mon pere mourut le jour mesme que je
nasquis, et ma mere qui m'esleva avec toute sorte
de mignardise, en enfant unique, ou plutost enfant
gasté, ne me dura que jusques à ma douziesme année.
Jugez quel maistre de maison je devois estre, entre
autres imperfections de ce jeune âge, je ne
pûs éviter celle de la presomption, me semblant
qu'il n'y avoit Pastre en toute Camargue, qui ne me
deust respecter. Mais quand je fus un peu plus
[344 recto sic 244 recto] advancé, et que l'Amour commença de se mesler avec
ceste presomption dans ma cervelle, il me sembloit que toutes les
Bergeres estoient amoureuses de moy, et qu'il n'y
en avoit une seule qui ne receust mon amitié avec
obligation. Et ce qui me fortifia en ceste opinion,
fut qu'une belle et sage Bergere ma voisine nommée
Carlis, me faisoit toutes les honnestes caresses, à quoy le voisinage la pouvoit convier. J'estois si
jeune encores, que nulles des incommoditez qu'Amour a de coustume de rapporter aux Amants par ses
transports violents, ne me pouvoient atteindre, de
sorte que je n'en ressentois que la douceur, et sur
ce sujet je me ressouviens que quelquefois j'allois
chantant ces vers. Sur la douceur d'une amitié. Quand ma bergere parle, ou bien quand elle chante Nul ne l'a veu si beau qu'aupres de ma Bergere : [344 verso sic 244 verso]
Il l'est quand il se jouë, et qu'il fait son sejour Encor que l'âge où j'estois ne me permist pas de
sçavoir ce que c'estoit que l'Amour, si ne
laissois-je de me plaire en la compagnie de ceste
Bergere, et d'user des recherches dont j'oyois que
se servoyent ceux qu'on appelloit amoureux, de
sorte que la longue continuation de ceste recherche, fit croire à
plusieurs que j'en sçavois davantage que ne vouloit pas mon âge ; et cela fut cause, que quand je fus
parvenu aux dix huit ou dix neuf ans, je me trouvay
engagé à la servir. Mais dautant que mon humeur
n'estoit pas de me soucier beaucoup de ceste vaine
gloire, que la pluspart de ceux qui se meslent
d'aimer se veulent attribuer, qui est d'estre
estimez constans, la bonne chere de Carlis m'obligeoit beaucoup davantage, que non pas ce devoir imaginé.
De là vint qu'un de mes plus grands amis, prit
occasion de me divertir d'elle ; Il s'appelloit
Hermante, et sans que j'y eusse pris garde, estoit
tellement devenu amoureux de Carlis, qu'il n'avoit
contentement que d'estre aupres d'elle. Moy qui
estois jeune, ne m'apperceuz jamais de ceste
nouvelle affection, aussi avois-je trop peu de
finesse pour la recognoistre, puis que les plus rusez
en ce mestier ne l'eussent pû faire que mal-aisément.
Il avoit plus d'âge que moy, et par consequent plus
de prudence, de sorte qu'il sçavoit si bien
dissimuler, que je ne croy pas que personne pour lors
s'en doutast, mais [345 recto sic 245 recto] ce qui luy donnoit beaucoup
d'incommodité, c'estoit que les parents de ceste
Bergere desiroient que le mariage d'elle et de moy se
fist, à cause qu'ils avoient opinion que ce luy
fust advantage. De quoy Hermante estant adverty,
mesmes cognoissant aux discours de la Bergere, que
veritablement elle m'aimoit, il creut qu'elle se
retireroit de moy, si je commençois de me retirer d'elle. Il avoit bien recognu, comme je vous ay dit,
que je changerois aussi tost que l'occasion s'en
presenteroit : Et apres avoir consideré en soy-mesme par où il commenceroit
ce dessein, il luy sembla que me donnant opinion de
meriter davantage, il me feroit desdaigner pour
l'incertain ce qui m'estoit assuré. Il y parvint
fort aisément, car outre que je le croyois comme
mon amy, ce bien ne me pouvoit estre cher qui
m'estoit venu sans peine, et me faisoit croire que
j'obtiendrois bien quelque chose de meilleur si je
voulois m'y estudier : Luy d'autre part me le sçavoit
si bien persuader, que je tenois pour certain n'y
avoir Bergere en toute Camargue, qui ne me receust
plus librement que je ne voudrois la choisir.
Assuré sur ceste creance, j'oste entierement Carlis de mon ame, apres faits élection d'une autre que je
jugeay le meriter, et sans doute je ne me faillis point, car elle avoit de la beauté pour donner
de l'Amour, et de la prudence pour le sçavoir
conduire. Elle s'appelloit Stilliane, estimée entre
les plus belles et plus sages de toute l'Isle, au
reste altiere, et telle qu'il me la falloit pour me destromper. Et voyez quelle estoit ma presomption, parce qu'elle avoit esté
servie de plusieurs, et que tous y avoient perdu
leur temps, je me mis à la rechercher plus
volontiers, afin que chacun cognust mieux mon
merite.
Carlis qui veritablement m'aimoit, fut bien estonnée de ce changement, ne sçachant quelle occasion j'en
pouvois avoir, mais si fallut-il le souffrir, elle
eut beau me rappeller, et pour le commencement
user de toutes les sortes d'attraits, dont elle se
pût ressouvenir, que je n'avois garde de retourner,
j'estois en trop haute mer, il n'y avoit pas ordre
de reprendre terre si promptement ; mais si elle
eut du desplaisir de ceste separation, elle en fut
bien tost vengée par celle-là mesme qui estoit cause
du mal : Car me figurant qu'aussi tost que
j'assurerois Stilliane de l'aimer, qu'elle se
donroit encor plus librement à moy, à la premiere
fois que je la rencontray à propos à une assemblée
qui se faisoit, je luy dis en dansant avec elle : - Belle Bergere, je ne sçay quel pouvoir est le vostre,
ny de quelle sorte d'armes se servent vos yeux,
tant y a que Hylas se trouve tant vostre serviteur,
que personne ne le sçauroit estre davantage : Elle creut que je me mocquois, sçachant bien l'Amour que j'avois portée à Carlis, qui luy fit respondre
en sousriant : - Ces discours, Hylas, sont-ce pas de
ceux que vous avez apris en l'escole de la belle
Carlis ? Je voulois respondre [346 recto sic 246 recto] quand selon l'ordre
du bal on nous vint separer, et ne pûs la raprocher, quelle peine que j'y misse : De sorte que je fus contraint d'attendre
que l'assemblée se separast, et la voyant sortir
des premieres pour se retirer, je m'advançay et la
pris sous les bras, elle au commencement se sousrit,
et puis me dit : - Est-ce par resolution Hylas, ou
par commandement que ce soir vous m'avez entreprise ? - Pourquoy, luy respondis-je, me faites vous ceste demande ? - Parce, me dit-elle, que je vois si peu
d'apparance de raison à ce que vous faites, que je
n'en puis soupçonner que ces deux occasions. - C'est,
luy dis-je, pour tous les deux, car je suis
resolu de n'aimer jamais que la belle Stilliane, et
vostre beauté me commande de n'en servir jamais
d'autre. - Je croy, me respondit elle, que vous ne
pensez pas parler à moy, où que vous ne me
cognoissez point, et afin que vous ne vous y
trompiez plus longuement, sçachez que je ne suis
pas Carlis, et que je me nomme Stilliane. - Il
faudroit, luy respondis-je, estre bien aveugle pour
vous prendre au lieu de Carlis, elle est trop
imparfaite pour estre prise pour vous, ou vous pour
elle : Et je sçay trop pour ma liberté, que vous
estes Stilliane, et seroit bon pour mon repos que
j'en sceusse moins. Nous parvinmes ainsi à son
logis, sans que je pusse recognoistre, si elle
l'avoit eu agreable ou non.
Le lendemain il ne fut pas plutost jour que
j'allay trouver Hermante, pour luy raconter ce
qui m'estoit advenu le soir. Je le trouvay encor
au lit, et parce qu'il me vid bien agité : - Et
bien, me dit-il, qui a-il de nouveau ? La
victoire est elle obtenuë avant le combat ? - Ah !
mon amy, luy respondis-je, j'ay bien trouvay à qui
parler, elle me desdaigne, elle se mocque de moy,
elle me renvoye à chasque mot à Carlis : Bref
croyez qu'elle me traitte bien en maistresse.
Il ne se pût tenir de rire, oyant apres tout au
long nos discours, car il n'en avoit pas attendu
moins, mais cognoissant bien mon humeur assez
changeante, il eut peur que je ne revinsse à Carlis,
et qu'elle ne me receust, qui fut cause qu'il me
respondit : - Avez-vous esperé moins que cela d'elle ?
L'estimeriez vous digne de vostre amitié, si ne
sçachant encore au vray que vous l'aimez, elle se
donnoit à vous ? Comment peut-elle adjouster foy au peu de paroles que vous luy en avez dittes ; en ayant
tant ouy autrefois, où vous juriez le contraire à
Carlis ? Elle seroit sans mentir fort aisée à
gagner, si elle se donnoit vaincuë pour si peu de
combat. - Mais, luy dis-je, avant que je sois aimé
d'elle, s'il faut que je luy en die autant que j'ay
des-ja fait à Carlis, quand est-ce à vostre advis que cela sera ? - Vrayement, me respondit
Hermante, vous sçavez bien peu que c'est qu'Amour.
Il faut que vous sçachiez Hylas, que quand on
dit à une Bergere, je vous aime, voire mesme
quand on luy en fait quelque demonstration, elle ne
le croit pas si promptement, dautant que c'est
la coustume des pastres bien nourris, d'avoir de la courtoisie, et il semble que leur sexe pour sa
foiblesse oblige les hommes à les servir et honorer : Et au contraire la moindre apparance de haine
que l'on leur rend, elles croyent fort aisément d'estre hayes, par ce que les amitiez sont
naturelles, et les inimitiez au contraire, et ceux
qui vont contre le naturel, il faut que ce soit
par un dessein resolu, au lieu que ceux qui le
suivent, il semble plutost que ce soit par
coustume. Par là, Hylas, je veux dire que vous
ferez bien plus aisément croire à Carlis que vous
la hayssez, à la moindre mauvaise volonté que vous
luy monstrerez, que vous ne persuaderez pas à
Stilliane que vous l'aimez. Et parce que vous
voyez bien qu'elle a sur le cœur ceste affection
de Carlis, croyez moy que ce que vous avez à faire
de plus pressé, est de luy donner cognoissance que
vous ne l'aimez plus, et cela vous le devez
faire par quelque action cognuë non seulement de
Carlis, mais de Stiliane, et de plusieurs autres.
Bref, belle Bergere, il me sceut tourner de tant de
costez, qu'en fin j'escrivis à la pauvre Carlis, une telle lettre. Lettre de Hylas A CARLIS. Je ne vous escris pas à ce coup Carlis, pour vous dire que je vous ay aimée, car vous ne l'avez que trop creu ; mais bien pour vous [ 247 verso ] 21 ac [347 verso sic 247 verso] assurer que je ne vous aime plus : Je sçay assurément que vous serez estonnée de ceste declaration, puis que vous m'avez tousjours plus aimé presque que je n'ay sceu desirer : mais ce qui me retire de vous, il faut par force advoüer que c'est vostre malheur, qui ne vous veut continuer plus long temps le plaisir de nostre amitié, ou bien ma bonne fortune, qui ne me veut davantage arrester à si peu de chose. Et afin que vous ne vous plaigniez de moy je vous dis à-Dieu et vous donne congé de prendre party où bon vous semblera, car en moy vous n'y devez plus avoir d'esperance. De fortune quand elle receut ceste lettre, elle
estoit en fort
bonne compagnie, et mesme Stilliane y estoit, qui
desappreuva de sorte ceste action, qu'il n'y en
eut point en toute la trouppe qui me blasmast
davantage : Ce que Carlis recognoissant : - Je vous
supplie, leur dit-elle, obligez moy toutes de luy
faire la response. - Quant à moy, dit Stilliane, j'en
seray bien le secretaire, et lors prenant du papier
et de l'ancre, toutes les autres ensemble me
rescrivirent ainsi, au nom de Carlis. _____________________________________________________________ Response de Carlis A HYLAS. Hylas, l'outrecuidance a esté celle qui vous a persuadé d'estre aimé de moy, et la cognoissance que j'ay eu de vostre humeur, et ma volonté qui l'a tousjours trouvée fort desagreable, ont esté celles qui m'ont empesché de vous aimer, si bien que toute l'amitié que je vous ay portée, a esté seulement en vostre opinion, et de mesme mon malheur, et vostre bonne fortune, et en cela il n'y a rien eu de certain, sinon que veritablement quand vous avez creu d'estre aimé de moy, vous avez esté trompé. Je vous en jure Hylas, par tous les merites que vous pensez estre, et qui ne sont pas en vous, qui sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui me deffaillent pour estre digne de vous. L'avantage que je pretends en tout cecy, c'est d'estre exempte à l'advenir de vos importunitez, et pour n'estre point entierement ingratte du plaisir que vous me faites en cela, je ne sçay que vous souhaitter de plus avantageux, et pour moy aussi, sinon que le Ciel vous fasse à jamais continuer ceste resolution, [ 248 verso ] 21 ac [348 verso sic 248 verso] pour mon contentement, comme il vous donna la volonté de me rechercher, pour m'importuner. Ce pendant vivez content, et si vous l'estes autant que moy, estant delivrée d'un si cruel fardeau, croyez Hylas que ce ne sera peu. Il ne faut point en mentir, la lecture de ceste lettre me toucha un peu, car je recognus bien en ma conscience que j'avois tort de ceste Bergere, mais la nouvelle affection que Stilliane avoit conceuë en moy, ne me permit pas de m'y arrester davantage, et, comment que ce fust j'en jettois à la fin la faute sur elle : Car, disois je en moy-mesme, si elle n'est pas si belle, ny si agreable que Stilliane, est-ce moy qui en suis coulpable ? qu'elle s'en plaigne à ceux qui l'ont faite avec moins de perfection. Et pour moy qu'y puis-je contribuer, que de regretter et plaindre avec elle sa pauvreté ? mais cela ne me doit pas empescher, d'adorer et desirer la richesse d'autruy. Avec semblables raisons j'essayois de chasser la compassion que Carlis me faisoit : Et ne croyant plus avoir rien à faire, que de recevoir Stilliane, qui me sembloit estre des-ja toute à moy, je priay Hermante, de luy porter une lettre de ma part, et ensemble luy faire voir la copie de celle que j'avois escrite à Carlis, afin qu'elle ne fust plus en doute d'elle. Luy qui estoit veritablement mon amy en tout ce qui ne touchoit point à [ 249 recto ] 21 ac [349 recto sic 249 recto] Carlis, n'en fit point de difficulté, et prenant le temps à propos qu'elle estoit seule en son logis, en luy presentant mes lettres, il luy dit en sousriant : - Belle Stilliane, si le feu brusle l'imprudent qui s'en approche trop, si le Soleil esbloüit celuy qui l'ose regarder à plain, et si le fer donne la mort à celuy qui le reçoit dans le cœur, vous ne devez vous estonner si le miserable Hylas, s'approchant trop de vous s'est bruslé, si vous osant regarder il s'est esbloüy, et si recevant le trait fatal de vos yeux, il en ressent la blessure mortelle dans le cœur. Il vouloit continuer, mais elle toute impatiente, l'interrompit : - Cessez Hermante, vous travaillez en vain, ny Hylas n'a point assez de merite, ny vous assez de persuasion, pour me donner la volonté de changer mon contentement au sien : Ny je ne me veux point tant de mal, ny à Hylas tant de bien, que je consente à mon malheur, pour croire à vos paroles. Il me suffit, Hermante, que l'humeur de Hylas m'est cognuë aux despends d'autruy, sans que aux miens je l'espreuve : Et ce vous doit estre assez, que Carlis ait esté si laschement trompée, et non pas servir d'instrument pour la ruine de quelqu'autre. Si vous aimez Hylas, j'aime davantage encore Stilliane : et si vous luy voulez donner un conseil d'amy, conseillez-le comme je la conseille, c'est qu'elle n'aime jamais Hylas ; dittes luy aussi qu'il n'aime jamais Stilliane ; Et s'il ne vous croit, soyez certain qu'à sa confusion il employera son temps vainement, [ 249 verso ] 21 ac [349 verso sic 249 verso] et quant à la lettre que vous me presentez, je ne feray point de difficulté de la prendre, ayant de si bonnes deffenses contre ses armes, que je n'en redoute point les coups. A ce mot despliant ma lettre, elle la leut tout haut, ce n'estoit en fin qu'une assurance de mon affection, par le congé que j'avois donné à Carlis à sa consideration, et une tres-humble supplication de me vouloir aimer : Elle sousrit apres l'avoir leuë, et s'adressant à Hermante luy demanda s'il vouloit qu'elle me fist response, et luy ayant respondu qu'il le desiroit passionnément, elle luy dit qu'il eust un peu patience, et qu'elle l'alloit escrire, elle estoit telle. _____________________________________________________________ response de Stilliane A HYLAS. Hylas voyez combien sont mal fondez vos desseins,
vous voulez que pour la consideration de Carlis je
vous aime, et il n'y a rien qui me fasse tant vous haïr que la memoire que j'ay de Carlis : vous
dittes que vous m'aimez, si quelqu'autre plus
veritable que vous me le disoit je le pourrois
bien croire, car je cognois bien que je le
merite, mais moy qui ne ments jamais, vous
assure que je ne vous aime point, et pour ce n'en
doutez nullement ; [350 recto sic 250 recto]
aussi seroit ce avoir bien peu
de jugement Hermante n'avoit point veu ceste lettre, quand il
me la donna, et encor qu'il eust bien opinion qu'il
y auroit de la froideur, si ne pensoit-il pas
qu'elle deust estre si estrange : Il n'en fut pas
toutefois tant estonné que moy, car je demeuray
comme une personne ravie, laissant choir la lettre
en terre, et apres estre revenu à moy, j'enfonse
mon chappeau dans la teste, jette les yeux en terre,
m'entrelasse les bras sur l'estomac, et à grands
pas et sans parler me mets à promener le long de
la chambre. Hermante estoit immobile au milieu,
sans seulement tourner les yeux sur moy. Nous
demeurasmes quelque temps de ceste sorte sans
parler, en fin tout à coup, frappant d'une main
contre l'autre, et faisant un saut au milieu de la
chambreΞ : - A son dam, dis-je tout haut ; qu'elle
cherche qui l'aimera, à sçavoir s'il
en manque en
Camargue des Bergeres plus belles qu'elle, que ce [351 recto sic 251 recto] n'avoit jamais esté faute, mais transport d'affection. Elle qui estoit offensée contre moy, comme chacun peut penser, apres m'avoir escouté paisiblement, en fin me respondit ainsi : - Hylas, si les assurances que tu me faits de ta bonne volonté sont veritables, je suis satisfaite ; si elles sont mensongeres, ne croy pas de pouvoir renoüer l'amitié qu'à jamais tu as rompuë, car ton humeur est trop dangereuse : Elle vouloit continuer quand Stilliane, pour luy monstrer la lettre que je luy avois escritte, la venant visiter, nous interrompit. Quand elle me vid pres de Carlis : - Veille-je, ou si je songé, dit-elle toute estonnée ? Est-ce bien là Hylas que je vois, ou si c'est un fantosme ? Carlis tres-aise de ce rencontre : - C'est bien Hylas, dit-elle, ma compagne, vous ne vous trompez point, et s'il vous plaist de vous approcher, vous oyrez les douces paroles dont il me crie merci, et comme il se desdit de tout ce qu'il m'a escrit, se sousmettant à telle punition qu'il me plaira. - Son chastiment, respondit Stilliane, ne doit point estre autre que de luy faire continuer l'affection qu'il me porte. - A vous ? luy dit Carlis, tant s'en faut, il me juroit quand vous estes entrée, qu'il n'aimoit que moy. - Et depuis quand ? adjousta Stilliane : je sçay bien pour le moins que j'en ay un bon escrit qu'Hermante depuis une heure m'a donné de sa part, et afin que vous ne doutiez point de ce que je dis, lisez ce papier, et vous verrez si je ments. Dieux ! que devins-je à ce rencontre ? Je vous jure, belle Bergere, que je ne [ 251 verso ] 21 ac [351 verso sic 251 verso] pûs jamais
ouvrir la bouche pour ma deffense. Et ce qui me
ruina du tout, fut que par mal-heur plusieurs autres
Bergeres y arriverent à mesme temps, ausquelles
elles firent ce conte si desavantageusement pour
moy, qu'il ne me fut pas possible de m'y arrester
davantage ; mais sans leur dire une seule parole, vins
raconter à Hermante ma mesavanture, qui faillit
d'en mourir de rire, comme à la verité le sujet le
meritoit. Toutefois Ce bruit s'espancha de sorte par toute
Camargue, que je n'osois parler à une seule
Bergere, qui ne me le reprochast, dont je pris bien tant
de honte, que je resolus de sortir de l'Isle pour
quelque temps. Voyez si j'estois jeune, de me
soucier d'estre appellé inconstant, il faudroit
bien à ceste heure de semblables reproches pour me
faire changer un pied. - Voila que c'est, dit
Paris, il faut estre apprentif avant que maistre.
- Il est vray, respondit Hylas, et le pis,
qu'il en faut bien souvent payer l'apprentissage.
Mais pour revenir à nostre discours, ne pouvant
alors supporter la guerre ordinaire que chacun m'en
faisoit, le plus secrettement qu'il me fut
possible je donnay ordre à mon mesnage, et en remis
le soing entier à Hermante, et puis me mis sur un
grand batteau qui remontoit, ensemble avec plusieurs
autres : Je n'avois alors autre dessein que de
voyager et passer mon temps, ne me souciant non plus
de Carlis, ny de Stilliane, que si je ne les
avois jamais veuës, car j'en avois tellement perdu
la memoire en les perdant de veuë, que je n'en
avois un seul regret. Mais, voyez combien il est
difficile de contrarier à son inclination
naturelle, je n'eus pas si tost mis le pied dans
le batteau, que je vis un nouveau sujet d'Amour : Il y avoit entre quantité d'autres voyageurs une
vieille femme qui alloit à Lyon rendre des vœux
au Temple de Venus, qu'elle avoit faits pour son
fils, et conduisoit avec elle sa belle-fille, pour
le mesme sujet, et qui avec raison portoit le nom
de belle, car elle ne l'estoit moins que Stilliane,
et beaucoup plus que Carlis : elle s'appelloit Aymee, et ne pouvoit encor avoir attaint l'âge de
dixhuit ou vingt ans, et quoy qu'elle fust de Camargue, si n'avoit-elle point de cognoissance de
moy, parce que son mary jaloux (comme sont
ordinairement les vieux qui ont de jeunes et belles
femmes) et sa belle-mere soupçonneuse, la tenoient
de si court, qu'elle ne se trouvoit jamais en
assemblée. Or soudain que je la vis, elle me pleut, et quel dessein que j'eusse
fait au contraire, il la fallut aimer. Mais je
prevy bien au mesme temps que j'y aurois de la
peine, ayant à tromper la belle-mere et à vaincre
la belle-fille.
Toutefois pour ne ceder à la difficulté, je me
resolus d'y mettre toute ma prudence, et jugeant
qu'il falloit par la mere donner commencement à mon entreprise, car elle m'empeschoit de m'approcher
de mon ennemie, je pensay qu'il n'y auroit rien de
plus à propos, que de me faire cognoistre à elle,
et qu'il ne pourroit estre, puis que nous estions
d'un mesme lieu, que quelque ancienne amitié de nos familles, ou quelque vieille
alliance ne me facilitast le moyen de me
familiariser avec elle, et que l'occasion apres
m'instruiroit de ce que j'aurois à faire. Je ne fus
point deceu en ceste opinion, car aussi tost que je
luy eus dit qui j'estois, et que j'eus faint
quelque assez mauvaise raison de ce que j'alloy
dissimulé, qu'elle receut pour bonne, et que je luy
eus assuré que ce qui me faisoit descouvrir à
elle, n'estoit que pour la supplier de se servir
plus librement de moy. - Mon fils, me respondit elle,
je ne m'estonne pas que vous ayez ceste volonté
envers moy, car vostre pere m'a tant aimée que vous
desgenereriez trop, si vous n'aviez quelque estincelle
de ceste affection. Ah ! mon enfant, que vous estes
fils d'un homme de bien, et le plus aimable qui
fust en toute Camargue : et me disant ces paroles, elle me prenoit par la
teste, et me joignoit contre son estomac, et
quelquefois me baisoit au front, et ses baisers
me faisoient ressouvenir de ces foüyers, qui
retiennent encor quelque lente chaleur, apres que
le feu en est osté : Car mon pere l'avoit failly d'espouser, et peut-estre l'avoit trop servie pour
sa reputation, comme je sceus depuis, mais moy qui
ne me souciois pas beaucoup de ses caresses, sinon
en tant qu'elles estoient utiles à mon dessein,
faignant de les recevoir avec beaucoup d'obligation,
la remerciay de l'amitié qu'elle avoit portée à mon
pere, la suppliay de changer toute ceste bonne
volonté au fils, et que puis que le Ciel m'avoit
fait heritier du reste de ses biens, elle ne me
desheritast de celuy que j'estimois le plus, qui
estoit l'honneur de ses bonnes graces, et que de
mon costé, au service que mon pere luy avoit voüé je voulois succeder, comme à la meilleure fortune de toutes les siennes. Bref, belle Bergere, je sceus de sorte flater ma
vieille, qu'elle n'aimoit rien tant que moy, et
contre sa coustume, pour me gratifier, commanda à sa belle-fille de m'aimer. O qu'elle
eust esté bien advisée si elle eust suivy son
conseil, mais je ne trouvay jamais rien de si
froid en toutes ses actions, de sorte qu'encore
que je fusse tout le jour aupres d'elle, si n'eus-je jamais la hardiesse de luy faire paroistre
mon dessein par mes paroles, que nous ne fussions
bien pres d'Avignon : car Stilliane m'avoit
beaucoup fait perdre de la bonne opinion que j'avois
euë de moy-mesme. Mais outre cela, elle estoit
tousjours aux pieds de la vieille, qui
ordinairement m'entretenoit du temps passé.
Il advint que ce grand convoy, avec lequel nous
montions, ainsi que je vous ay dit, et que plusieurs
marchans assemblez faisoient faire, alla branler dans une Isle aupres d'Avignon, et dautant que
nous, qui n'estions pas accoustumez aux voyages,
nous trouvions tous engourdis de demeurer si
long temps assis, cependant que les batteliers
faisoient ce qui leur estoit necessaire, nous
mismes pied à terre, pour nous promener, et entre
autres la belle-mere d'Aimée fut de la trouppe.
Aussi tost que ma Bergere fut dans l'Isle, elle se
mit à courre le long de la riviere, et à se joüer
avec d'autres filles qui estoient sorties du
batteau de compagnie, et moy je me meslay parmy
elles, pour avoir le moyen de prendre le temps à
propos, ce-pendant que la vieille se promenoit avec
quelques autres femmes de son âge. Et de Fortune Aymée s'estant un peu separée de ses compagnes,
cueillant des fleurs qui venoient le long de l'eau,
je m'advançay, et la pris sous les bras. Et apres
avoir marché quelque temps sans parler, en fin comme
venant d'un profond sommeil je luy dis : - J'aurois
honte, belle Bergere, d'estre si longuement muet
pres de vous, ayant tant de sujet de vous parler,
si je n'en avois encor plus de me taire, et si d'où les paroles me devroient naistre, mon silence ne procedoit. - Je ne sçay Hylas, me dit-elle, quelle
occasion vous avez de vous taire, ny quelle vous
pouvez avoir de parler, ny moins quelles paroles
ou silence vous voulez entendre. - Ah ! belle
Bergere, luy dis-je, l'affection qui me consume d'un feu secret, me donne tant d'occasion de
declarer mon mal, qu'à peine le puis je taire, et
d'autre costé ceste affection me fait craindre de
sorte, d'offenser celle que j'ayme, en le luy
declarant, que je n'ose parler : si bien que ceste
affection, qui me devroit mettre les paroles en la
bouche, est celle qui me les desnie quand je suis
aupres de vous. - De moy ? reprit-elle incontinent :
pensez-vous bien Hylas à ce que vous dittes ? -
Ouy, de vous, luy repliquay- je, et ne croyez point
que je n'aye bien pensé à ce que je dits, avant que de l'avoir osé proferer. - Si je croyois,
me respondit-elle, que ces paroles fussent vrayes,
je vous en parlerois bien d'autre sorte. - Si vous
doutez, luy dis-je de ceste verité, jettez les
yeux sur vos perfections, et vous en serez
entierement assurée.
Et lors avec mille serments, je luy dits tout ce que
j'en avois sur le cœur. Elle sans s'esmouvoir,
me respondit froidement : - Hylas, n'accusez point
ce qui est en moy, de vos folies, car je sçauray
bien y remedier de sorte, que vous n'en aurez point
de sujet ; au reste, puis que l'amitié que ma mere
vous porte, ny la condition en quoy je suis, ne
vous a pû destourner de vostre mauvaise intention,
croyez que ce que le devoir n'a pû faire en vous,
qu'il le fera en moy, et que je vous osteray
tellement toute sorte d'occasion de continuer, que
vous recognoistrez que je suis telle que je dois
estre. Vous voyez comme je vous parle froidement,
ce n'est pas que je ne ressente bien fort vostre
indiscretion, mais c'est pour vous faire entendre,
que la passion ne me transporte point, mais que
la raison seulement me fait parler de ceste sorte : que si
je vois que ce moyen ne vaille rien pour divertir
vostre dessein, je recourray apres aux extrémes.
Ces paroles proferêes avec tant de froideur me
toucherent plus vivement, que je ne sçaurois vous
dire, toutefois ce ne fut pas ce qui m'en fit distraire, car je sçavois bien que les premieres
attaques sont ordinairement soustenuës de ceste sorte, mais par hazard, lors qu'Aimée me voyant sans parole, et tant estonné, s'en retourna sans m'en dire davantage : Parmy ses compagnes, il y en eut une, qui me voyant ainsi resver s'en vint à moy, et me faisant la mouche, me passa deux ou trois fois la main devant les yeux, et puis se mit à courre comme presque me conviant à luy aller apres. Pour le commencement j'estois encore si estourdy du coup, que je n'en fis point de semblant, mais quand elle y revint la seconde fois, je me mis à la suivre, et elle apres avoir tourné quelque temps autour de ses compagnes, s'escarta de la trouppe, et apres estre un peu esloignée, faignant d'estre hors d'haleine se coucha aupres d'un buisson assez touffu, moy qui la courois au commencement sans dessein, la voyant en terre, et en lieu où elle ne pouvoit estre veuë, monstrant de me vouloir venger de la peine qu'elle m'avoit donnée, je me mis à la foitter, en quoy elle faisoit bien un peu de resistance, mais de sorte qu'elle monstroit que ceste privauté ne luy estoit point des-agreable, mesme qu'en faisant semblant de se deffendre, elle se descouvroit comme je crois à dessein, pour faire voir sa charnure blanche, plus qu'on n'eust pas jugé à son visage. Enfin s'estant relevée, elle me dit : - Je n'eusse pas pensé Hylas, que vous eussiez esté si rude joüeur, autrement je ne me fusse pas attaquée à vous. - Si cela vous a despleu, luy respondis-je, je vous en demande pardon, mais [ 255 recto ] 21 ac [355 recto sic 255 recto] si cela n'est pas, je ne fus
de ma vie mieux payé de mon indiscretion, que ceste
fois. - Comment l'entendez-vous, me dit-elle ?
- Je l'entends luy dis-je, belle Floriante, que
je ne vis jamais rien de si beau, que ce que je
viens de voir. - Voyez me dit-elle, comme vous
estes menteur, et à ce mot me donnant doucement
sur la joüe, s'en recourut entre ses compagnes.
Ceste Floriante estoit fille d'un tres-honneste chevalier, qui pour lors estoit malade, et se
tenoit pres des rives de l'Arar ; et elle ayant
sceu la maladie de son pere, s'en alloit le trouver,
ayant demeuré quelque temps avec une de ses sœurs,
qui estoit mariée en Arles. Pour le visage, elle n'estoit point trop belle, car elle estoit un peu
brune, mais elle avoit tant d'affetteries, et estoit
d'une humeur si gaillarde, qu'il faut advoüer que
ce rencontre me fit perdre la volonté que j'avois
à Aymée, mais si promptement, qu'à peine
ressentis-je le desplaisir de la quitter, que le
contentement d'avoir trouvé celle-cy m'en osta toute
sorte de regret.
Je laisse donc Aymée ce me semble, et me donne du
tout à Floriante, je dis ce me semble, car il
n'estoit pas vray entierement, puis que souvent,
quand je la voyois, je prenois bien plaisir de luy parler, encor que l'affection que je portois
à l'autre, me tirast avec un peu plus de violence ;
mais en effet, quand j'eus quelque temps consideré
ce que je dis, je trouvay qu'au lieu que je n'en
soulois aimer qu'une, j'en avois deux à servir. Il
est vray que ce n'estoit point avec beaucoup de
peine, car quand j'estois pres de Floriante, je
ne me ressouvenois en sorte du monde d'Aimée, et
quand j'estois pres d'Aimée, Floriante n'avoit
point de lieu en ma memoire. Et n'y avoit rien qui
me tourmentast, que quand j'estois loing de toutes
les deux, car je les regrettois toutes ensemble.
Or, gentil Paris, cet entretien me dura jusques à Vienne, mais estant par hazard au logis (car
presque tous les soirs nous mettions pied à terre,
et mesme quand nous passions pres de ces bonnes villes)
ne voila pas qu'une Bergere vint prier le Patron
du batteau où j'estois, de luy donner place jusques
à Lion, parce que son mary ayant esté blessé par
quelques ennemis, luy mandoit de l'aller trouver. Le Patron qui estoit courtois, la receut
fort librement, et ainsi le lendemain elle se mit
dans le batteau avec nous. Elle estoit belle, mais
si modeste et discrette, qu'elle n'estoit pas moins
recommandable pour sa vertu, que pour sa beauté,
mais au reste si triste, et pleine de melancolie,
qu'elle faisoit pitié à toute la trouppe, et parce que j'ay tousjours eu beaucoup de compassion des affligez, j'en
avois infiniment de celle-cy, et taschois de la
desennuyer le plus qu'il m'estoit possible, dont
Floriante n'estoit fort ayse quelle mine
qu'elle en fist, ny Aymée aussi.
Car ressouvenez semble que j'avois, s'estoit de sa femme qui se nommoit Callirée, car celle-là m'aimoit, et m'accommodoit de tout ce qui luy estoit possible, sans que son
mary le sceust. Mais le ciel vouloit m'affliger du
tout, car lors que Filandre frere de Callirée
fut tué, elle en eut tant de regret, qu'il n'y eut
jamais consolation de personne qui la pûst faire
resoudre à le survivre, de sorte que peu de jours apres elle mourut, et moy je demeuray avec
deux de ses filles, qui estoient encor si jeunes que
je n'en pouvois guiere avoir de contentement.
Il advint qu'un Berger de la province Viennoise,
nommé Rosidor, vint visiter le Temple d'Hercule,
qui est pres des rives de Furan, sur le haut d'un
rocher qui s'esleve au milieu des autres montagnes
par dessus toutes celles qui luy sont autour. Le
jour qu'il y fut, nous nous y trouvasmes une forte
bonne trouppe de jeunes Bergeres, car c'estoit un
jour fort solennel pour ce lieu-là. Ce ne seroit
qu'user de paroles inutiles, que de raconter les propos
que nous eusmes ensemble, et la façon dont il me
declara son amitié : tant y a, que depuis ce jour,
il se donna de sorte à moy, que jamais il n'a fait
paroistre de s'en vouloir desdire. Il estoit jeune,
beau, quant à son bien, il en avoit plus beaucoup que je ne devois esperer, au reste l'esprit
si ressemblant à ce qui se voyoit du corps, que
s'estoit un tres-parfait assemblage.
Sa recherche dura quatre ans, sans que je puisse
dire qu'en ce temps-là, il ayt jamais fait, ny
pensé chose dont il ne m'ait rendu conte, et demandé advis de ce qu'il avoit à faire. Ceste extresme sousmission, et si longuement, continuée, me fit tres-certaine qu'il m'aimoit, et ses merites, qui jusques alors ne m'avoient pû obliger à l'aimer, depuis ce temps m'y convierent de sorte, que je puis dire avec verité n'y avoir rien au monde de plus aymé que Residor l'estoit de Cloris, dont il se sentit de sorte mon redevable, qu'il augmenta son affection, si toutefois elle pouvoit estre augmentée. Nous vesquimes de ceste sorte plus d'un an, avec tout le plaisir qu'une parfaitte amitié peut rapporter à deux Amants. En fin le ciel fit paroistre de vouloir nous rendre entierement contens, et permit que quelques difficultez qui empeschoient nostre mariage fussent ostées, nous voila heureux, si des mortels le peuvent estre : Car nous sommes conduits dans le temple, les voix d'Hymen Hymenée esclatoient de tous costez, bref nous voila de retour au logis, on n'oyoit qu'instrumens de resjouissance, on ne voyait que bals et chansons, lors que le mal-heur voulut que nous fusmes separez par une des plus fascheuses occasions qui m'eust pû advenir. Nous estions alors à Vienne, où est la plus part des possessions de Rosidor, il advint que quelques jeunes desbauchez des hameaux qui sont hors de Lion , du costé où nos Druides vont reposer le Guy, quand ils l'ont couppé dans la grande forests de Mars, ditte d'Ayieu . Ces [357 verso sic 257 verso] jeunes gens voulurent faire quelques desordres, que mon mary ne pouvant supporter, apres le leur avoir doucement
remonstré, leur empescha d'executer, dont ils furent
de telle sorte courroucez, que (pensant que ce
seroit la plus grande offense qu'ils pourroient
faire à Rosidor, que de s'attaquer à moy) il y en
eut un d'eux qui me voulut casser une fiole d'ancre
sur le visage, mais voyant venir le coup, je
tournay la teste, si bien que je ne fus attainte que
sur le col, comme, dit-elle en se baissant, vous
en pouvez voir les marques encor assez fraisches.
Mon mary qui me vid tout l'estomach plein d'ancre,
et de sang meslé, creut que j'estois fort blessée, outre que l'outrage lui sembla si grand, que mettant
l'espée à la main il la passe au travers du corps
à celuy qui avoit fait le coup, et puis se
meslant parmy les autres avec l'ayde de ses amis,
il les chassa hors de sa maison.
Jugez Berger, si je fus troublée, car je pensois
estre beaucoup plus blessée que je n'estois, et
voyois mon mary tout sanglant, tant de celuy qu'il
avoit tué, que d'une blessure qu'il avoit eu sur
une espaule. Mais quand ceste premiere frayeur fut
en partie passée, et que la playe qu'il avoit fut
soudée, à peine avoit-on finy l'appareil, que la
justice se vint saisir de luy, et l'emmenerent avec
tant de violence qu'ils ne me vouloient permettre de luy
dire A-Dieu, mais mon affection plus forte que leur
deffense, me fit en fin venir jusques à luy, et me
jettant à son col, m'y attacher [358 recto sic 258 recto] de sorte, que ce
fut tout ce qu'ils purent faire, que de m'en oster.
Luy d'autre costé qui me voyoit en cet estat, aymant mieux mourir que d'estre separé de moy, fit tous les efforts que son courage et son amour estoient capables, qui furent tels, que tout blessé qu'il estoit, il se despestra de leurs mains, et sortit hors de la ville. Ceste deffense l'empescha bien d'estre prisonnier, mais elle fut cause aussi de rendre sa raison mauvaise envers la justice, qui cependant jette contre luy toutes ses menaces, et proclamations, durant lesquelles son plus grand desplaisir estoit, de ne pouvoir estre aupres de moy, et parce que ce desir le pressoit fort, il se desguisoit, et me venoit trouver sur le soir, et passoit toute la nuit avec moy. Dieu sçait quel contentement estoit le mien, mais combien aussi estoit ma crainte, car je sçavois bien que ceux qui le poursuivoient, sçachant l'Amour qui estoit entre nous, feroient tout ce qui leur seroit possible, pour l'y surprendre, et il advint comme je l'avois tousjours craint, car en fin il y fut trouvé, et emmené dans Lion, où soudain je le suivis, et fort à propos pour luy, car les juges, qu'à toutes heures j'allois solliciter eurent tant de pitié de moy, qu'ils luy firent grace, et ainsi nonobstant toute la poursuitte de nos parties, il fut delivré. Si j'avois eu beaucoup d'ennuy de l'accident, et de la peine où je l'avois veu, croyez courtois Berger, que je n'eus pas peu de satisfaction de le voir hors de [358 verso sic 258 verso] danger, et absous de tout ce qui s'estoit passé. Mais parce que le desplaisir qu'il
avoit receu dans la prison l'avoit rendu malade,
il fut contraint de sejourner quelques jours à Lion et moy tousjours pres de luy, essayois de
luy donner tout le soulagement qu'il m'estoit
possible, en fin estant hors de danger, il me pria
de venir donner ordre à sa maison, afin que nous
y puissions recevoir nos amis en la resjouissance qu'il desiroit de faire avec eux, pour le bon
succés de ses affaires, et ne voyla pas que ces
desbauchez qui ont esté cause de toute nostre
peine, voyant qu'ils n'en pouvoient avoir autre
raison, se sont resolus de le tuer dans son lit, et estant entrez dans son logis, luy ont donné
deux ou trois coups de poignard, et le laissant
pour mort, s'en sont fuis. Helas courtois Berger,
jugez quelle je dois estre, et en quel repos doit
estre mon ame, qui à la verité est attainte du
plus sensible accident qui m'eust sceu advenir. Ce
n'est pas que je n'aimasse les autres, mais j'avois
encor outre la leur, ceste place vuide dans mon
ame. Me voila donc resolu à celle-cy, comme aux
autres, il est vray que je cognus bien qu'il n'estoit pas à
propos de luy en parler, que Rosidor ne fust où mort, où guery, car la peine où elle estoit,
l'occupoit entierement.
Nous arrivasmes de ceste sorte à Lion, où soudain chacun se separa, il est vray que la nouvelle
affection que je portois à Cloris me fit l'accompagner jusques en son logis, où mesme je
visitay Rosidor, afin de faire cognoissance avec
luy, jugeant bien qu'il falloit commencer par là à parvenir aux bonnes graces de Cloris. Elle qui
le croyoit beaucoup plus blessé qu'elle ne le
trouva, (car on fait tousjours le mal plus grand
qu'il n'est pas, et l'apprehension
augmente de beaucoup l'accident que l'on redoute)
changea toute de visage, et de façon, quand elle le
trouva levé, et qu'il se promenoit par la chambre.
Mais oyez ce qui m'arriva, la tristesse que Cloris
avoit dans le batteau, fut cause, comme je vous ay dit de mon affection, et quand aupres de
Rosidor, je la vis joyeuse et contente, tout ainsi
que la compassion avoit fait naistre mon Amour,
sa joye aussi, et son contentement le firent
mourir, esprouvant bien alors, qu'un mal se doit
tousjours guerir par son contraire, j'entris donc
serf et captif dans ce logis, j'en sortis libre, et
maistre de moy-mesme : Mais considerant cet
accident, je m'allay ressouvenir d'Aimée, et de Floriante, incontinent me voila en queste de leur
logis, et tournay tant d'un costé et d'autre, qu'en
fin je les rencontray qu'elles s'estoient de
fortune
mises ensemble. Par bon rencontre, le lendemain estoit la grande
feste de Venus,
et parce que suivant la coutusme,
le jour avant la solemnité, les filles chantent
dans le temple les hymnes qui sont faits à l'honneur
de la Deesse, et qu'elles y font la veillée jusques
à minuit, j'oüis prendre resolution à la belle mere
d'Aimée d'y passer la nuit, comme les autres,
afin de mieux rendre son veu : Stilliane Ξ à la
secrette requeste d'Aimée, promit d'en faire de
mesme, et dautant que l'on y demeuroit en fort
grande liberté, je fis dessein sans en parler d'y
entrer aussi, faignant d'estre fille, lors qu'il
seroit bien obscur : mais sçachant que les Druides
estoient eux mêmes aux portes, depuis qu'il
commençoit à se faire tard, je me resolus de m'y
cacher lon temps auparavant. Et de fait mettant mis en un recoin, le moins frequenté, et le plus
obscur, j'y demeuray qu'il estoit plus de neuf ou
dix heures du soir : Des-ja le temple estoit serré, et n'y avoit d'hommes que moy, si ce n'est qu'il
y en eust quelqu'autre aussi curieux que j'estois,
et des-ja les hymnes avoient long temps continué,
lors que je sortis de ma cachette. Et parce que le
temple estoit fort grand, et qu'il n'y avoit clairté,
que celle que quelque flambeaux allumez sur l'Autel
pouvoient donner à l'entour, je me mis aysément entre
les filles sans qu'elles me recognussent, et
lors que j'allois [360 recto sic 260 recto] cherchant de l'œil, l'endroit où
estoit Carlis, je vis porter une petite bougie à une jeune fille, qui se levant, s'approcha de
l'Autel, et apres avoir fait quelques ceremonies,
elle se mit à chanter quelques couplets, ausquels sur la
fin toute la trouppe respondit. Je ne sçay si ce fut
ceste clairté blafarde (car quelquefois elle ayde
fort à l'imperfection du teint) ou bien si veritablement elle estoit belle,
tant y a qu'aussi tost que je la vis, je l'aimay.
Or qu'à ceste heure ceux-la me viennent parler qui
dient que l'Amour vient des yeux de la personne
aymée, cela ne pouvoit estre, car elle ne m'eust
sceu voir, outre qu'elle ne tourna pas, mesme les
yeux sur moy et qu'à peine l'avois-je assez bien
veuë, pour la pouvoir recognoistre une autre fois,
et cela fut cause, que poussé de la curiosité, je
me coulay doucement entre ces Bergeres, qui luy
estoient plus pres. Mais ne voila pas que par mal-heur, estant avec
beaucoup de danger parvenu jusqu'au pres d'elle, qu'elle
finit son hymne, et renvoya la bougie au mesme lieu
où elle souloit estre, si bien que le lieu demeura
si obscur, qu'à peine en la touchant l'eussai-je pû
voir. Toutefois l'esperance qu'elle, ou quelqu'autre pres d'elle recommenceroit bien tost à
chanter, m'arresta là quelque temps. Mais je vis
qu'au contraire la clairté fut portée à l'autre
chœur, et incontinent apres une de celles qui
y estoient commença de chanter, comme avoit fait ma
nouvelle et incogneuë maistresse.
La difference que je remarquay fust de la voix,
fust du visage, estoit grande, car elle n'avoit rien qui approchast de celle que je commençois d'aimer, qui fut cause que ne pouvant plus long temps commander à ma curiosité, je m'adressay à une Bergere, qui estoit la plus escartée, et me contrefaisant le mieux qu'il m'estoit possible, je luy demanday qui estoit celle qui avoit chanté avant la derniere. - Il faut bien, me dit-elle, que vous soyez estrangere, puisque vous ne la cognoissez pas. - Peut-estre luy respondis-je, la reconnoistrois-je, si j'oyois son nom ? - Qui ne la recognoistra dit-elle, à son visage, demandera son nom en vain. Toutefois pour ne vous laisser en peine, sçachez qu'elle s'appelle Cyrcéne, l'une des plus belles filles qui demeure le long des rives de l'Arar, et tellement cognuë en toute ceste contrée, qu'il faut, si vous ne la cognoissez, que vous soyez d'un autre monde. Jusques là j'avois si bien contrefait ma voix, que comme la nuit luy trompoit les yeux, aussi decevois-je son oreille par mes paroles, mais à ce coup ne m'en ressouvenant plus, apres plusieurs autres remerciements, je luy dits, que si en eschange de la peine qu'elle avoit prise, je luy pouvois rendre quelque service, je ne croirois point qu'il y eust homme plus heureux que moy. - Comment ! me dit-elle alors, et qui estes vous qui me parlez de ceste sorte ? et me touchant soudain, et regardant de plus pres, elle recognut à mon habit, ce que j'estois, dont toute estonnée : - Avez-vous bien eu la hardiesse, me dit-elle, d'enfraindre nos loix de ceste sorte. Sçavez vous bien [ 261 recto ] 21 ac [361 recto sic 261 recto] que vous ne
pouvez payer ceste faute sans la perte de vostre
vie ?
Il faut dire la verité, quoy que je sceusse qu'il
y avoit quelque chastiment ordonné, si ne
pensois-je pas qu'il fust tel, dont je ne fus pas peu
estonné, toutefois luy representant que j'estois
estranger, et que je ne sçavois point leurs
statuts, elle prit pitié de moy, et me dit, que dés
le commencement, elle l'avoit bien recognu, et
qu'il falloit que je sceusse qu'il estoit
impossible d'obtenir pardon de ceste faute, parce
que la loy y estoit ainsi rigoureuse, pour oster de
ces veilles, tous les abus qui s'y souloient commettre : Toutefois que voyant que je n'y estois
point allé de mauvaise intention, elle feroit tout
ce qui luy seroit possible pour me sauver : Et que
pour cet effet il ne falloit pas attendre que la
minuit sonnast, car alors les Druides venoient à
la porte avec des flambeaux, et les regardoient
toutes au visage ? Qu'à ceste heure la porte du
Temple estoit bien fermée, mais qu'elle essayeroit
de la faire ouvrir : et lors me mettant un voile sur la teste qui me
couvroit jusques aupres des hanches, elle
m'accommoda mon manteau par dessous, qu'il estoit malaisé de recognoistre la nuit si
c'estoit une robbe : m'ayant ainsi équipée, elle dit
à quelques-unes de ses voisines, qui estoient
venuës avec elle, qu'elles se trouvoient mal, et toutes
ensemble s'en allerent demander la clef à la plus
vieille de la trouppe, et nous en allant ensemble
à la porte avec une petite bougie seulement, qu'elle
mesme [361 verso sic 261 verso] portoit, et qu'elle couvroit presque toute
avec la main, faignant de la conserver du vent : nous sortismes en foule, et eschappay ainsi
heureusement de ce danger par sa courtoisie ; et
pour mieux me desguiser, et aussi que j'avois envie
de sçavoir à qui j'avois ceste obligation, je m'en
allay parmy les autres jusques en son logis. de m'obliger en partie à celle
à qui je suis des-ja entierement. - Vos obligations,
dit Diane, ne sont pas de celles qui sont pour
tousjours, vous les revocquez quant il vous plaist.
- Si les unes, respondit-il, y perdent les autres
y ont de l'avantage, et demandez à Phillis si
elle n'est pas bien aise que je sois de ceste
humeur, car si j'estois autrement, elle pourroit
bien se passer de mon service. Avec semblables discours, Diane, Paris, et
plusieurs autres Bergers, parvindrent jusques au
grand pré où ils avoient accoustumé de s'assembler
avant que de se retirer, et Paris donnant le
bon-soir à Diane, et au reste de la trouppe, prit son chemin du costé de Laigneu. pour mon repos : Et ce silence ne me
dit et assure que trop ce que je vous demande et
que je ne voudrois pas sçavoir.
La Bergere qui se sentit offensée de ces paroles,
luy respondit toute despite : - Puis que mes yeux
parlent assez pour moy, pourquoy voudriez-vous que
je vous respondisse d'autre façon ? Et si mon
silence vous donne plus de cognoissance de mon peu
d'amitié, que mes actions passées n'ont pû faire
de ma bonne volonté, pensez-vous que j'espere de
vous en pouvoir rendre plus de tesmoignage par mes
paroles ? Mais je voy bien que c'est Lycidas, vous voulez faire une honneste retraitte, vous avez
dessein ailleurs, et pour ne l'oser sans couvrir vostre legereté de quelque couverture raisonnable, vous
vous faignez des chimeres, et bastissez des
occasions de desplaisir, où vous sçavez bien qu'il
n'y a point de sujet, afin de me rendre blasmée de
vostre peché : Mais Lycidas serrons de pres toutes
vos raisons, voyons quelles elles sont, ou si vous
ne le voulez faire, retirez vous Berger, sans
m'accuser de l'erreur que vous avez commise, et
dont je sçay bien que je feray une longue penitence : mais contentez vous de m'en laisser le mortel
desplaisir, et non pas le blasme, que vous m'allez
procurant par vos plaintes tant ordinaires, que
vous en importunez et le Ciel et la terre. - Le
doute en quoy j'ay esté, repliqua le Berger, m'a fait plaindre, mais l'assurance que vous m'en donnez
par vos aigres paroles me fera mourir. - Et quelle
est vostre crainte ? respondit la Bergere.
- Jugez, repliqua-il, qu'elle ne doit pas estre
petite, puis que la plainte qui en procede
importune et le Ciel et la terre, comme vous me
reprochez. Que si vous la voulez sçavoir, je la vous
diray en peu de mots. Je crains que Phillis n'aime point Lycidas. - Ouy Berger, reprit
Phillis, vous pouvez croire que je ne vous aime
point, et avoir en vostre memoire ce que j'ay fait
pour vous, et pour Olympe ? Est-il possible que
les actions de ma vie passée, vous reviennent devant
les yeux, lors que vous concevez ces doutes ? - Je
sçay bien, respondit le Berger, que vous m'avez
aimé, et si j'en eusse esté en doute, ma peine ne
seroit pas telle que je la ressens, mais je crains
que comme une blessure pour grande qu'elle soit,
si elle ne fait mourir, se peut guerir avec le
temps : que de mesme celle qu'Amour vous avoit faite
alors pour moy, ne soit à ceste heure de sorte
consolidée, qu'à peine la cicatrice en apparoisse
seulement.
Phillis à ces paroles tournant la teste à costé,
et les yeux avec un certain geste de
mescontentement. - Puis Berger, luy dit-elle, que
jusques icy par les bons offices, et par tant de
tesmoignages d'affection, que je vous ay rendus,
je cognoy de n'avoir rien avancé ; assurez-vous que
ce que j'en plains le plus, c'est la peine et le
temps que j'y ay employez.
Lycidas cognut bien d'avoir fort offensé sa
Bergere, toutefois il estoit luy-mesme si fort
attaint de sa jalousie, qu'il ne pût s'empescher de luy respondre : - Ce courroux, Bergere, ne me
donne-il pas de nouvelles cognoissances ne marche jamais sans la crainte, encores
qu'elle n'en ait point de sujet, et que pour peu
qu'elle en ait, ceste crainte se change en
jalousie, et la jalousie en la peine, ou plustost
en la forcenerie où je me trouve. [ 264 verso ] 21 ac [364 verso sic 264 verso] plus à me parler, et qu'il
semble que vous allez mandiant toutes les autres
compagnies pour fuir la mienne ? où est allé le soing que
vous aviez autrefois de vous enquerir de mes
nouvelles, et l'ennuy que vous rapportoit mon
retardement hors de vostre presence ? Vous pouvez
vous ressouvenir combien le nom de Lycidas vous
estoit doux, et combien de fois il vous eschappoit
pour l'abondance du cœur en pensant
nommer quelqu'autre. Vous en pouvez-vous
ressouvenir, dy-je, et n'avoir à ceste heure dans
ce mesme cœur, et dans ceste mesme bouche que le
nom et l'affection de Silvandre, avec lequel vous
vivez de sorte, qu'il n'est pas jusques aux plus
estrangers qui sont en ceste contrée, qui ne
recognoissent que vous l'aimez ? et vous trouvez
estrange que moy qui suis ce mesme Lycidas, que
j'ay tousjours esté, et qui ne suis nay que pour une
seule Phillis, sois entré en doute de vous ? L'extréme desplaisir de Lycidas luy faisoit naistre
une si grande abondance de paroles en la bouche,
que Phillis pour l'interrompre ne pouvoit trouver
le temps de luy respondre, car si elle ouvroit la
bouche pour commencer, il continuoit encore avec
plus de vehemence, sans considerer que sa plainte
estoit celle qui rengregeoit son mal, et que s'il
y avoit quelque chose qui le pûst alleger, c'estoit
la seule response qu'il ne vouloit escouter : et au
contraire ne cognoissant pas que ce torrent de
paroles ostoit le loisir à la Bergere de luy parler, il jugeoit que son silence procedoit de se sentir coulpable, si bien qu'il alloit augmentant sa jalousie à tous les mouvements et à toutes les actions qu'il luy voyoit faire ; dequoy elle se sentit si surprise et offensée, que interditte elle ne sçavoit de quelles paroles elle devoit commencer, ou pour se plaindre de luy, ou pour le sortir de l'opinion où il estoit : mais la passion du Berger qui estoit extréme, ne luy laissa pas beaucoup de loisir à y songer, car encor qu'il fust presque nuit, si la vid-il rougir, ou pour le moins il luy sembla de le voir, qui fut bien la conclusion de son impatience, tenant alors pour certain, ce dequoy il n'avoit encore que douté. Et ainsi sans attendre davantage, apres avoir reclamé deux ou trois fois les Dieux, justes punisseurs des infidelles, il s'en alla courant dans le bois, sans vouloir escouter, ny attendre Phillis, qui se mit apres luy, pour luy descouvrir son erreur, mais ce fut en vain, car il alloit si viste, qu'elle le perdit incontinant dans l'espoisseur des arbres. Et ce pendant Laonice bien aise d'avoir descouvert ceste affection, et de voir un si bon commencement à son dessein, se retira comme de coustume avec la Bergere sa compagne, et Silvandre d'autre costé se resolut, puis que Lycidas prenoit à si bon marché tant de jalousie, de la luy vendre à l'advenir un peu plus cherement, faignant de vrayement aimer Phillis, lors qu'il le verroit aupres d'elle.
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