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L'Astrée de 1621
Livre 1Édition de 1607, 1 recto. Édition de Vaganay, p. 9. LA _____________________________________________________________ ΞLIVRE PRMIER. Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du
Soleil couchant, il y a un Ξpays nommé Forests, qui
en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au
reste des Gaules, car estant divisé en plaines et en
Ξmontaignes, les unes et les autres sont si fertiles,
et scituees en un air si temperé, que la terre y est
capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au
cœur du pais est le plus beau de la Ξpleine, ceinte,
comme d'une forte muraille des monts assez voisins, et
arrousée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source
assez prés de la, passe presque par le milieu, non
point encor trop enflé ny orgueilleux, mais doux et
paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux
la vont baignant de leurs claires ondes, mais l'un des
plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours,
aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par ceste plaine Ξdepuis les hautes montaignes de Cervieres et de ΞChalmasel, jusques à Feurs, ou ΞLoire le recevant, et luy faisant perdre son nom
propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean. entr'eux,
il faut croire que le
Ciel le permit, " Melampe, chien tant Ξaimé de sa Bergere, aussi
tost qu'il Ξ* le vit, le vint follastrement caresser, encore Ξremarqua-t'il la brebis plus cherie de sa
maistresse, quoy qu'elle ne portast ce matin les
rubans de diverses couleurs qu'elle souloit avoir à la
teste en façon de guirlande, parce que la Bergere
atteinte de trop de Ξdéplaisir, ne s'estoit donné le
loisir de l'agencer comme de coustume. Elle venoit
apres assez lentement, et comme on pouvoit juger à
ses façons,
elle avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit
beaucoup, et la ravissoit tellement en ses pensées,
que fust par Ξmégarde ou autrement, passant assez prés
du Berger, elle ne tourna pas seulement les yeux vers
le lieu où il estoit, et s'alla asseoir assez loing
de là sur le bord de la riviere. Celadon sans Ξy
prendre garde, croyant qu'elle ne l'eust veu, et
qu'elle l'allast chercher où il avoit accoustumé de
l'attendre, r'assemblant ses brebis avec sa houlette,
les chassa après elle, qui desjà s'estant assise
contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genoüil,
la jouë sur la main, se soustenoit la teste, et
demeuroit tellement pensive, que si Celadon n'eust
esté plus qu'aveugle en son Ξmal-heur, il eust bien
aisement veu que Ξcette tristesse ne Ξ luy pouvoit
proceder que de l'opinion du changement de son amitié,
tout autre Ξdéplaisir n'ayant assez de pouvoir pour
luy causer de si tristes et profonds pensers. Mais
d'autant qu'un Ξmal-heur inesperé est beaucoup plus
mal-aisé à supporter, je croy que la fortune, pour luy
oster toute sorte de resistance, le voulut ainsi
assaillir inopinément. de sa houlette, et le dégel avoit si fort grossi
son cours, que tout glorieux et chargé des
Ξdépoüilles de ses bords, Ξil descendoit impetueusement dans Loire. Le lieu où ils estoient assis, estoit
un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de
l'onde en vain s'alloit rompant, soustenu par en bas
d'un rocher tout nud, couvert au dessus seulement d'un
peu de mousse. De ce lieu le Berger frappoit dans Ξla riviere du bout de sa houlette, Ξdont il ne touchoit
point tant de gouttes d'eau, que de divers pensers le
venoient assaillir, qui flottans Ξcomme l'onde,
n'estoient point si tost arrivez, qu'ils en estoient
chassez par d'autres plus violents.
Il n'y avoit une seule action de sa vie, ny une seule
de ses pensées, qu'il ne r'appelast en son ame, pour
entrer en conte avec elles, et sçavoir en quoy il
avoit Ξoffensé ; mais n'en pouvant condamner une seule,
son amitié le Ξcontraignit de luy demander l'occasion
de sa colere. Elle qui ne voyoit point Ξses actions, ou qui les voyant, les jugeoit toutes au desavantage du Berger, alloit r'allumant son cœur d'un plus ardant Ξdépit, si bien que quand il voulut ouvrir la bouche,
elle ne luy donna pas mesme le loisir de proferer les
premieres paroles, Ξsans l'interrompre, en disant : - Ce
ne vous est donc pas assez, perfide et Ξdéloyal
Berger, d'estre trompeur et meschant envers la
personne qui le meritoit le moins, si continuant vos
infidelitez, vous ne taschiez d'abuser celle qui vous
a obligé à toute sorte de franchise. ΞDonc vous avez
bien la hardiesse de soustenir ma veuë apres m'avoir
tant Ξoffensée ? ΞDonc vous m'osez presenter, sans
rougir, ce visage dissimulé, qui couvre une ame si
double, et si parjure ? Ah ! Ξ*va Ξ va tromper Ξun autre, va perfide, et t'adresse à quelqu'un de qui tes
perfidies ne soient point encores recogneuës, et ne
pense plus de te pouvoir Ξ*desguiser à moy, qui ne
Ξ*recognois que trop, à mes despens, les Ξeffects de tes
infidelitez et trahisons. Quel devint alors Ξce fidelle Berger, Ξceluy qui a bien aimé le peut juger, si jamais Ξ tel reproche luy a esté
fait injustement. ΞIl tombe à ses genoux pasle et transi, plus que n'est pas une personne morte. - Est-ce, belle Bergere, luy dit-il, pour m'esprouver,
ou pour me desesperer ? - Ce n'est, dit-elle, ny pour
l'un ny pour l'autre, mais pour la verité, Ξn'estant plus de besoin d'essayer une chose si recogneuë.
- Ah ! dit le Berger, pourquoy Ξn'ay-je osté ce jour mal-heureux de ma vie ? - Il eust esté à propos pour
tous deux, dit-elle, que non point un jour, mais tous
les jours que je t'ay veu, eussent esté ostez de la
tienne et de la mienne. Il est vray que tes actions
ont fait, que je me treuve Ξdéchargée d'une chose, qui
ayant effet, m'eust Ξdépleu d'avantage que ton
infidelité : Que si le ressouvenir de ce qui s'est
passé entre nous, (que je desire toutesfois estre
effacé) m'a encor laissé quelque pouvoir, va t'en
Ξdéloyal, et garde toy bien de te faire jamais voir
à moy que je ne te le commande. Celadon voulut repliquer, mais Amour qui oyt si
clairement, à ce coup luy boucha pour son malheur les
aureilles ; et Ξpar ce qu'elle s'en vouloit aller, il
fut Ξcontrainct de la retenir par sa robbe, luy disant :
- Je ne vous retiens pas pour vous demander pardon de
l'erreur qui m'est incogneüe, mais seulement pour vous
faire voir Ξqu'elle est la fin que j'eslis pour Ξ* oster du
monde celuy que vous faites paroistre d'avoir tant en
horreur. Mais elle que la colere transportoit, sans
tourner seulement les yeux Ξvers luy, se Ξdebattit de
telle furie qu'elle Ξéchappa et ne luy Ξlaissa autre
chose qu'un ruban, sur lequel par hazard il avoit mis
la main. Elle le souloit porter au devant de sa Ξrobbe pour ageancer son colet, et y attachoit quelquefois
des fleurs quand la saison le luy permettoit ; à ce
coup elle y avoit une bague, que son pere Ξ* luy avoit
donnée. Le triste Berger la voyant partir avec tant de
colere, Ξdemeura quelque temps immobile, sans presque
sçavoir ce qu'il tenoit en la main, quoy qu'il y eust
les yeux dessus. En fin avec un grand soupir,
revenant Ξde ceste pensée, et recognoissant ce ruban :
- Sois tesmoin, dit-il, ô cher cordon, que plutost que
de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ay
mieux aymé perdre la vie, Ξafin que quand je seray
mort, et que Ξceste cruelle te verra, Ξpour estre sur moy, tu l'asseures qu'il n'y a rien au monde qui
puisse estre plus Ξaimé que je l'aime, ny Aymant plus
mal recogneu que Ξje suis. Et lors se l'attachant au
bras, et baisant la bague : - Et toy, dit-il, symbole
d'une entiere et parfaite amitié, Ξsois content de ne
me point esloigner à ma mort, Ξafin que ce gage pour
le moins me demeure, de celle qui m'avoit tant promis
d'affection. A peine eust-il finy ces mots, que
tournant les yeux du costé d'Astrée, il se jetta
les bras croisez dans Ξ* la riviere. de l'eau avec tant de furie, que de luy
mesme il alla donner sur le sec, fort loing de
l'autre costé de la riviere, entre quelques petits
arbres, mais avec Ξfort peu de signe de vie Ξ*. estoient à l'entour d'elle. Quand elle
apperceut sa compagne Phillis, ce fut bien lors
qu'elle receut un grand eslancement, et plus encor
quand elle vit Lycidas ; et quoy qu'elle ne voulut
que ceux qui estoient Ξpres
d'elle recogneussent le principal sujet de son mal,
si fust-elle contrainte de luy dire, que son frere
s'estoit noyé en luy voulant ayder. Ce Berger à ces
nouvelles Ξfut si estonné, que sans s'arrester
d'avantage il courut sur le lieu * mal-heureux avec tous
ces Bergers, laissant Astrée et Phillis seules, qui
peu apres se mirent à les suivre, mais si tristement
que quoy qu'elles eussent beaucoup à dire, elles ne se
pouvoient parler. ΞCependant les Bergers arrivez sur le
bord, et Ξjettans l'œil d'un costé et d'autre, ne
Ξtreuverent aucune marque de ce qu'ils cherchoient,
sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouverent fort
loing son chappeau, que le courant de l'eau avoit
emporté, et qui par hazard s'estoit arresté entre
quelques arbres que la riviere avoit desracinez et
Ξabatus. Ce furent là toutes les nouvelles qu'ils peurent
avoir de ce qu'ils cherchoient ; car pour luy il
estoit desja bien esloigné, et en lieu où il leur
estoit impossible de le Ξretrouver. Par ce qu'avant
qu'Astrée fut revenuë de son esvanouissement, Celadon comme j'ay dit, poussé de l'eau, donna de l'autre
costé entre quelques arbres, où difficilement
pouvoit il estre veu.
les
espaules, couverts d'une guirlande de diverses
perles : * elles avoient le sein découvert, et les
manches de la robe retroussées jusques sur le coude,
d'où sortoit un linomple deslié, qui froncé venoit
finir aupres de la main, où deux gros bracelets de
perles sembloient le tenir attaché. ΞChacune avoit au costé Ξ le carquois remply de Ξflesches et Ξportoit en la
main un arc d'Ξyvoire ; le bas de Ξleur robe par le
devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit
paroistre leurs brodequins dorez jusques à my jambe.
Il sembloit Ξqu'elles fussent venuës en ce lieu avec
quelque dessein, car l'une disoit ainsi : - C'est bien
icy le lieu, voicy bien le reply de la riviere : voyez
comme elle va impetueusement là haut, outrageant le
bord de l'autre costé, qui se rompt et tourne tout
court en çà. Ξ* Considérez ceste touffe d'arbres, c'est
sans doute celle qui nous a esté representée dans le
miroir. - Il est vray, disoit la premiere, mais il n'y
a encor' gueres d'apparence Ξen tout le reste, et me
semble que voicy un lieu assez escarté pour trouver
ce que nous Ξy venons chercher. La troisiesme qui
n'avoit point encore parlé : - Si y a-t'il bien, dit-elle,
quelque apparence Ξen ce qu'il vous a dit, puis qu'il
vous a si bien representé ce lieu que je ne croy point
qu'il y ait icy un arbre que vous n'ayez veu dans le
miroir.
Avec semblables mots, Ξelle approcherent si pres de
Celadon que quelques fueilles seulement le leur
cachoient. Et parce qu'ayant remarqué toute chose
particulierement, elles recogneurent que c'estoit-là
sans doute le lieu qui leur avoit esté monstré, elles
s'y assirent, en deliberation de voir si la fin seroit
aussi veritable que le commencement ; mais elles ne
se furent si tost baissées, pour s'asseoir, que la
principale Ξd'entr'elles apperceut Celadon, et parce
qu'elle croyoit que ce fust un Berger endormy, elle
estendit les mains de chaque costé sur ses compagnes,
puis sans dire mot, mettant le doigt sur la bouche,
leur monstra de l'autre main entre ces petits arbres,
ce qu'elle voyoit, et se leva le plus doucement qu'elle Ξpeut pour ne l'esveiller ; mais le voyant de plus
pres, elle le creut mort, car il avoit encor les
jambes en l'eau, le bras Ξdroit mollement estendu par
dessus la teste, le gauche à demy tourné par derriere,
et Ξcomme engagé sous le corps, le col faisoit un ply
en avant pour la pesanteur de la teste, qui se
laissoit aller en arriere, la bouche à demy
entre-ouverte, et presque Ξpleine de sablon Ξdegoutoit encore de tous costez ; le visage en quelques lieux
esgratigné et soüillé, les yeux à moitié clos, et les
cheveux qu'il portoit assez longs, si moüillez que
l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses
joües, Ξdont la vive couleur estoit si effacee qu'un
mort ne Ξla point d'autre sorte. Le milieu des reins
estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, et cela
faisoit paroistre le ventre plus enflé, quoy que
remply de tant d'eau il le fust assez de luy-mesme.
Ces Nymphes le voyant en cest estat en eurent pitié,
et Leonide qui avoit parlé la premiere, comme plus
pitoyable et plus officieuse, fust la premiere qui le
Ξprit sous le corps pour le tirer à la rive. A mesme
instant l'eau qu'il avoit Ξ*avalée ressortoit en telle
abondance, que la Nymphe le trouvant encore chaud, Ξeut
opinion qu'on le pourroit sauver. Lors Galathée, qui
estoit la principale, se tournant Ξvers la derniere qui
Ξle regardoit Ξsans leur ayder : - Et vous Silvie, luy
dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous estes
si faineante. Mettez la main à l'œuvre, si ce
n'est pour soulager vostre compagne, pour la pitié
au moins de ce pauvre Berger. - Je m'amusois, dit-elle,
Madame, à considerer que quoy qu'il soit bien
changé, il me semble que je le recognois. Et lors se
baissant elle le Ξprit de l'autre costé, et le
regardant de plus pres : - Pour certain, dit elle, je ne
me trompe pas, c'est celuy que je veux dire, et certes il merite bien que vous le secouriez ; car
outre qu'il est d'une des principales familles de ceste contrée,
encor a-t'il tant de merites que la peine y sera bien
employee. ΞCependant l'eau sortoit en telle abondance que le
Berger estant fort allegé, commença à respirer, non
toutesfois qu'il ouvrit les yeux, Ξny qu'il revint
entierement. Et par ce que Galathée Ξeut opinion que
c'estoit cestuy-cy, dont le Druide luy avoit parlé,
elle mesme commença d'ayder à ses compagnes, disant
qu'il le falloit porter en son Palais d'Isoure, où
elles Ξle pourroient mieux faire secourir. Et ainsi,
non point sans peine, elles le porterent jusques où le
petit Meril gardoit leur chariot, sur lequel montant
toutes trois, Leonide fust celle qui les guida, et pour n'estre veuës avec ceste proye par les gardes du
Palais elles allerent descendre à une porte secrette. Ξce seroit chose suportable de ne
vous voir ressentir davantage son malheur, mais puis
que vous ne pouvez ignorer qu'il ne vous ait aymée
plus que Ξluy-mesme, Ξc'est chose cruelle, Astree,
croyez-moy, de vous voir aussi peu esmeüe que si vous
ne le cognoissiez point. certes (repliqua le Berger) puis qu'il estoit tant à
vous, que je ne sçay, et si fay, je le sçay, qu'il
eust plustost des-obey aux grands Dieux qu'à Ξ*la moindre de vos volontez.
Alors la Bergere en colere luy respondit : - Laissons ce
discours, Lycidas, et croyez moy qu'il n'est point
à l'avantage de vostre Ξfrere ; mais s'il Ξm'a trompee,
et laissee avec ce desplaisir de n'avoir plustost Ξsçeu recognoistre ses tromperies, et finesses, il s'en
est allé, certes avec une belle despoüille, et de
belles marques de sa perfidie. - Vous me rendez
(repliqua Lycidas) le plus estonné du monde : Enquoy
avez vous recogneu ce que vous luy reprochez ?
- Berger, adjousta Astree, l'histoire en seroit trop
longue et trop ennuyeuse. Contentez-vous, que si vous
ne le sçavez, Ξvous estes seul en ceste ignorance, et
qu'en toute ceste riviere de Lignon, il n'y a Berger
qui ne vous die que Celadon aymoit en mille lieux. Et sans aller plus loing, hyer j'ouys de mes oreilles
mesmes, les discours Ξ*d'amour qu'il tenoit à son
Aminthe, car ainsi la nommoit il, ausquels je me
fusse Ξarrestee plus long temps, n'eust esté que sa
honte me desplaisoit, et que pour dire le vray, j'avois
d'autres affaires ailleurs qui me pressoient Ξd'avantage.
Lycidas alors comme transporté s'escria : - Je ne
demande plus la cause de la mort de mon frere, c'est
vostre jalousie, Astree, et
jalousie fondee sur beaucoup de Ξ*raisons pour estre
cause d'un si grand mal-heur. Helas Celadon, que
je voy bien reüssir à ceste heure vrayes les
propheties de tes soupçons, quand tu disois que
ceste Ξfeinte te donnoit tant de peine, qu'elle te cousteroit la vie ; mais encore ne cognoissois tu pas,
de quel costé ce mal heur te devoit advenir. Puis
s'Ξaddressant à la Bergere : - Est-il croyable, dit-il,
Astree, que ceste maladie ait esté si grande qu'elle
vous ait fait oublier les commandemens que vous luy
avez faits si souvent ? Si seray-je bien tesmoin de
cinq ou six fois pour le moins qu'il se mit à genoux
devant vous, pour vous supplier de les revoquer ;
vous souvient il point que quand il revint d'Italie,
ce fut une de vos premieres Ξordonances, et que dedans
ce rocher, où depuis si souvent je vous vis ensemble,
il vous requist de luy ordonner de mourir, Ξplustost que de feindre Ξ*d'en aymer une autre ? Mon astre,
vous dit-il [ je me ressouviendray toute ma vie des
mesmes paroles ] ce n'est point pour refuser, mais pour
ne pouvoir observer ce commandement, que je me jette à vos pieds, et vous supplie que pour tirer preuve de
ce que vous pouvez sur moy, vous me commandiez Ξde
mourir, et non point de servir comme que ce soit
autre qu'Astree. Et vous luy respondites : - Mon fils,
je veux ceste preuve de vostre amitié, et non point
vostre mort, qui ne peut estre sans la mienne ; car
outre que je sçay que celle cy vous est la plus
difficile, encore nous Ξr'apportera-t'elle une
commodité que nous devons principalement rechercher,
qui est de clorre et les yeux et la bouche aux plus
curieux et aux plus médisans. S'il vous repliqua
plusieurs fois, et s'il en fit tous les refus que
l'obeissance (à quoy son affection l'obligeoit envers
vous) luy pouvoit permettre, je m'en remets à
vous-mesme, si vous voulez vous en ressouvenir ; tant
y a que je ne croy point Ξqu'il vous ait jamais desobeye,
que pour ce seul sujet. Et à la verité ce luy estoit
une contrainte si grande, que toutes les fois qu'il
revenoit du lieu, où il estoit Ξforcé de feindre, il
falloit qu'il se mit sur un lict, comme revenant de
faire un tres-grand effort ;
et Ξlors, il s'arresta pour quelque temps, et puis il
reprit ainsi. - Or sus Astree, mon frere est mort : s'en est fait, quoy que vous en croyez, ou mécroyez,
ne luy peut Ξr'apporter bien ny mal, de sorte que vous
ne devez plus penser que je vous en parle en sa
consideration, mais pour la seule verité. Toutefois
ayez-en telle croyance qu'il vous plaira : si vous
jureray-je qu'il n'y a point deux jours que je le
Ξtrouvay gravant des vers sur l'escorce de ces arbres,
qui sont par delà la grande prairie, à main gauche du bié,
et m'asseure que si vous y daignez tourner les yeux
vous remarquerez que c'est luy qui les y a couppez ;
car vous recognoissez trop bien ses caracteres si ce
n'est qu'oublieuse de luy, et de ses services passez,
vous ayez de mesme perdu la memoire de tout ce qui le
touche. Mais je m'asseure que les Dieux ne le
permettront pour sa satisfaction, et pour vostre
punition. Les vers sont tels. Je pourray bien dessus moy-mesme, Et d'en adorer l'œil vainqueur, Il peut y avoir sept ou huict jours, qu'ayant esté
contraint de Ξm'en aller pour quelque temps sur les
rives de Loire, pour Ξresponse il m'escrivit une
lettre que je veux que vous voyez, et si en la lisant
vous ne cognoissez son innocence, je veux croire
qu'avec vostre bonne volonté vous avez perdu pour luy
Ξtoute espece de jugement. Et lors la prenant en sa
poche, Ξ*la luy leut. Elle estoit telle. Ne t'enquiers plus de ce que je fais, mais sçache que
je continue tousjours en ma peine ordinaire. Aymer et
ne l'oser faire paroistre, n'aymer point, et jurer le
contraire. Cher frere, c'est tout l'exercice, ou
plustost le supplice de ton Celadon. On dit que deux
contraires ne peuvent en mesme temps estre en mesme
lieu, toutesfois la vraye et la Ξfeinte amitié, sont
d'ordinaire en mes actions ; mais ne t'en estonne point, car je suis contraint à l'un par la perfection,
et à l'autre par
le commandement de mon Astre. Que si ceste vie te semble estrange, ressouviens-toy, que les miracles sont les œuvres ordinaires des Dieux et que veux-tu que ma Deesse Ξ* fasse en moy que des miracles ? Il y avoit long temps qu'Astrée n'avoit rien respondu,
par-ce que les paroles de Lycidas la mettoient presque
hors Ξd'elle mesme. Si est-ce que la jalousie, qui
Ξretenoit encore quelque force en son ame, luy fist
prendre ce papier, comme estant en doute que Celadon l'eust escrit.
Et parce que la force qu'elle se faisoit en cela
estoit tresgrande, et qu'elle ne pouvoit la supporter
plus longuement, elle s'Ξapprocha de Phillis, et la
pria de ne la point suivre, afin que les autres en
fissent de mesme ; et luy prenant le chappeau qu'elle
tenoit en sa main, elle partit seule, et se mit à
suivre * le sentier où ses pas sans Ξelection la
guidoient. Il n'y avoit guere Berger en la trouppe
qui ne sçeut l'affection de Celadon par-ce que Ξ*ses parents par leurs contrarietez, Ξ*l'avoient découvert plus que ses actions ; mais Ξelles s'y estoit conduitte
avec tant de discretion, Ξque hormis Semyre, Ξ*Lycidas et Phillis, il n'en y avoit point qui sceust
la bonne volonté qu'elle luy portoit, et encore que
l'on cogneut bien que ceste perte l'affligeoit, si l'attribuoit on plustost à un bon naturel, qu'à un
amour, Ξtant profite la bonne opinion que l'on a d'une personne, ce pendant elle continuoit son chemin, le long duquel
mille Ξpensees, ou plustost mille desplaisirs Ξ* la
talonnoient Ξpas à pas, de telle sorte que quelquesfois
douteuse, d'autres fois asseuree de
l'affection de Celadon, elle ne sçavoit si elle le
devoit plaindre, ou se plaindre de luy. Si elle se
ressouvenoit de ce que Lycidas luy venoit de dire,
elle le jugeoit innocent ; que si les paroles qu'elle
luy avoit ouy tenir aupres de la Bergere Amynthe, luy
revenoient en la memoire, elle le condamnoit comme Ξcoupable. En ce labyrinthe de diverses pensees, elle
alla longuement Ξerrant par ce bois, sans nulle
election de chemin, et par fortune ou par le vouloir
du Ciel qui ne Ξ*pouvoit souffrir que l'innocence de
Celadon demeurast plus longuement douteuse en son
ame, ses pas la Ξconduisirent, sans Ξ*qu'elle y pensat,
le long du petit ruisseau entre les mesmes arbres où
Lycidas luy avoit dit Ξque les vers de Celadon estoient gravez. Le desir de sçavoir s'il avoit dit
vray, Ξeut bien eu assez de pouvoir en elle pour les
luy faire chercher fort curieusement encore qu'ils
eussent esté fort cachez : mais la coupure qui estoit
encore toute Ξfresche les lui descouvrit assez tost.
O Dieu comme elle les recogneut pour estre de Celadon, et comme promptement elle y courut pour les
lire, mais combien vivement lui toucherent ils Ξ l'ame ?
Elle s'assit en terre, et mettant en son giron le
chappeau et la lettre de Celadon, elle demeura
quelque temps les mains jointes ensemble, et les
doigts serrez l'un dans l'autre, tenant les yeux sur
Ξ*ce qui luy Ξrestoit de son Berger. Et voyant que le
Ξchappeau grossissoit à l'endroit où il avoit
accoustumé de mettre ses lettres, quand il vouloit les
luy donner Ξsecretement, elle y porta curieusement la
main, et passant les doigts dessous la doubleure,
rencontra le feutre apiecé, duquel destachant la
gance, elle en tira un papier que ce jour mesme Celadon y avoit mis. ΞCette finesse fut inventée
entre-eux, lors que la mal-veillance de leurs peres les
empeschoit de se pouvoir parler, car feignant de se
jetter par jeu ce chappeau, ils pouvoient aisément
recevoir et donner leurs lettres. Toute tremblante
elle sortit celle cy hors de sa petite cachette, et
toute hors de soy apres l'avoir despliée elle y jetta
la veuë pour la lire ; mais elle avoit tellement
esgaré les puissances de son ame, qu'elle fut contrainte de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir faire ; en fin elle leut tels mots. _____________________________________________________________ Lettre de Celadon a la bergere Astrée. Mon Astre, si la dissimulation à quoy vous me contraignez, est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aysément d'une seule parole ;: si c'est pour punir mon outrecuidance, vous estes juge trop doux, de m'ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c'est pour esprouver quelle puissance vous avez sur moy, pourquoy n'en recherchez-vous un tesmoignage plus prompt que Ξceluy ci, de qui la longueur vous doit estre ennuyeuse ? car je ne sçaurois penser que ce soit pour celer nostre dessein, comme vous Ξdites, puis que ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en Ξdonnera assez prompte, et Ξdéplorable cognoissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c'est assez Ξenduré, et qu'il est desormais temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, ayant si longuement, et avec tant de peine, representé Ξcelui de la personne du monde, qui luy est la plus contraire. O quels cousteaux tranchans furent ces paroles en son ame, lors qu'elles luy remirent en memoire le commandement qu'elle luy avoit fait, et la resolution
qu'ils avoient prise de cacher par ceste dissimulation
leur amitié. Mais voyez quels sont les enchantemens d'ΞAmour : elle recevoit un Ξdéplaisir extréme de la
mort de Celadon, et toutesfois elle n'estoit point
sans quelque contentement au milieu de tant d'ennuis,
cognoissant que veritablement il ne luy avait point
esté infidelle, et dés qu'elle en fut certaine, et
que tant de preuves eurent Ξesclarcy les nuages de sa
jalousie, toutes ces considerations se joignirent
ensemble, pour avoir plus de force à la tourmenter ;
de sorte que ne pouvant recourre à autre remede
qu'aux larmes, tant pour plaindre Celadon, que pour
pleurer sa perte propre, Ξelle donna commencement à ses regrets, avec un ruisseau de pleurs, et puis de
cent pitoyables helas ! interrompant le repos de son
Ξestomac, d'infinis sanglots le respirer de sa vie,
et d'impitoyables mains outrageant ses belles mains
mesmes, elle se ramenteut la fidelle amitié qu'elle
avoit auparavant recogneuë en ce Berger,
l'extremité de son affection, le desespoir où l'avoit
poussé si promptement la rigueur de sa Ξresponse. Et
puis se representant le temps heureux qu'il l'avoit
servie, les plaisirs et contentemens que Ξ*l'honnesteté de sa recherche luy avoit rapportez, et quel
commencement Ξ*d'ennuy elle ressentoit desja par sa
perte, encore qu'elle Ξle trouvast tres grand, si ne
le jugeoit elle égal à son imprudence, puis que le
terme de tant d'annees luy devoit Ξdonner assez d'asseurance de sa fidelité.
D'autre costé Lycidas, qui estoit si mal satisfait
d'Astree, qu'il n'en pouvoit presque avec patience
souffrir la pensee, se leva
d'aupres de Phillis, pour ne dire chose contre sa
compagne qui luy Ξdépleust, et partit l'estomach si
enflé, les yeux si Ξcouverts de larmes, et le visage
si changé, que sa Bergere le voyant en tel estat, et
Ξ*donnant a ce coup quelque chose à son amitié, le
suivit sans craindre ce qu'on pourroit dire d'elle.
Il alloit les bras croisez sur l'Ξestomac, la teste
baissée, le chappeau enfoncé, mais l'ame encore plus
plongee Ξdans la tristesse. Et parce que la pitié de
son mal obligeoit les Bergers qui l'aymoient à
participer à ses ennuis, Ils Ξalloient suivant et
plaignant apres lui ; mais ce pitoyable office ne luy
estoit qu'un rengregement de douleur. Car Ξl'extréme ennuy a cela, que la _____________________________________________________________ Stances Ξ*La beauté que la mort en cendre a fait resoudre, Passa comme un esclair, et brusla comme un foudre, Et mes deux yeux changez en sources eternelles,
Lycidas et Phillis eussent bien Ξeu assez de
curiosité pour s'enquerir de l'ennuy de ce Berger,
si le leur propre le leur eust permis ; mais voyant
qu'il avoit autant de besoin de consolation qu'eux,
ils ne voulurent Ξadjouster le mal d'autruy au leur,
et ainsi laissant les autres Bergers Ξattentifs à l'escouter, ils continuerent leur chemin sans estre
suivis de personne, pour le desir Ξque chacun avoit de sçavoir qui estoit ceste trouppe incogneuë. A peine
estoit party Lycidas, qu'ils ouyrent d'assez Ξloing une autre voix, qui sembloit de s'approcher d'eux, et la voulant escouter,
ils furent empeschez par la Bergere qui tenoit la
teste du Berger dans son giron, avec telles plaintes :
- Et bien cruel ? Et bien Berger sans pitié ? Jusques
à quand ce courage obstiné s'endurcira t'il à mes
prieres ? Jusques à quand as-tu ordonné que je sois
Ξdédaignee pour une chose qui n'est plus ? Et que pour
une morte je sois privée de ce qui luy est inutile ?
Regarde ΞTyrcis, regarde, Idolatre des morts, et
ennemy des vivants, quelle est la perfection de mon
amitié ? et apprens quelquesfois, apprens à Ξaimer les
personnes qui vivent, et non pas celles qui sont
mortes, Ξqu'il faut laisser en repos apres le dernier à Dieu, et non Ξpas en Ah ! Que je voye plustost le ciel pleuvoir des foudres sur mon chef que jamais Ξj'offence ny mon serment, ny ma chere Cleon. Elle vouloit repliquer, lorsque le Berger qui alloit chantant les interrompit, pour estre desja trop pres d'eux, avec tels vers. _____________________________________________________________ Chanson de l'inconstant Si l'on me Ξdédaigne, je laisse Le plus souvent ces tant discrettes On dit bien que qui ne se lasse A ces derniers vers ce Berger se trouva si proche de ΞTyrcis, qu'il Ξpeust voir les larmesΞ*de Laonice, et
parce qu'encores qu'estrangers, ils ne laissoient de
se cognoistre, et de s'estre desja pratiquez quelque
temps par les chemins, ce Berger Ξsçachant quel estoit l'ennuy de Laonice et de ΞTyrcis, Ξs'adressa d'abord à luy Ξ de ceste sorte : - O Berger desolé (car à cause
de sa triste vie, c'estoit le nom que chacun luy
donnoit) si j'estois comme vous, que je m'estimerois
mal-heureux ? Tyrcis, l'oyant parler, se releva pour
luy respondre : - Et moy, luy dit-il, Hylas, si
j'estois en vostre place, que je me dirois infortunè !
- S'il me falloit plaindre, adjousta Ξcestuy-cy,
autant que vous pour toutes les ΞMaistresses que j'ay
perdues, j'aurois à plaindre plus longuement que je ne
sçaurois vivre. - Si vous faisiez comme moy, Ξrespondit Tyrcis, vous n'en auriez à plaindre qu'une seule.
- Et si vous faisiez comme moy, repliqua Hylas, vous
n'en plaindriez point du tout. - C'est en quoy, dit le
desolé, Ξ craignez que je les vous
envie. Il y a plus d'un moys, que nous sommes presque
d'ordinaire ensemble ; mais marquez-moy le jour,
l'heure ou le moment, où j'ay peu voir vos yeux sans
l'agreable compagnie de vos larmes et, au contraire
Ξdites avec verité, le jour, l'heure, et le moment où
vous m'avez seulement ouy souspirer pour mes ΞAmours.
Tout homme qui n'aura point le goust perverty comme
vous le sens, ne trouvera-t'il les douceurs de ma vie
plus agreables et aymables, que les amertumes
ordinaires de la vostre ?
Et se tournant Ξvers la Bergere qui s'estoit plainte de
Tyrcis : - Et vous insensible Bergere, ne Ξprendrez vous
jamais assez de courage pour vous delivrer de la
tyrannie où ce Ξdenaturé Berger vous fait vivre ?
Voulez vous par votre patience vous rendre complice Ξde sa faute ? Ne cognoissez-vous pas qu'il fait
gloire de vos larmes, Ξ que vos supplications
l'eslevent à telle arrogance, qu'il luy semble Ξ*que vous luy estes trop obligée, quand il les escoute
avec Ξmépris ? La Bergere avec un grand helas ! luy respondit : - Il
est fort Ξaysé, Hylas, à celuy qui est sain de
conseiller le malade, mais si tu estois en ma place,
tu Ξrecognoistrois que c'est en vain que tu me Ξdonnes ce conseil, et que la douleur me peut bien oster l'ame du
corps,
mais non pas la raison chasser de mon ame ceste trop
forte passion. Ξ Que si Ξcest aimé Berger use envers moy
de tyrannie, Ξil peut encores traitter avec beaucoup
plus absoluë puissance, quand il luy plaira ne
pouvant vouloir davantage sur moy que son authorité
ne s'estende beaucoup plus outre. Ξ*Laissons donc là
tes conseils, Hylas, et cesse tes reproches, qui ne
peuvent que rengreger mon mal sans espoir d'Ξallegeance, car je suis tellement toute à Tyrcis,
que je n'ay pas mesme Ξ ma volonté. - Comment, dit le
Berger, vostre volonté n'est pas vostre ? Et que
sert-il donc de vous aymer, et servir ? - Cela mesme,
respondit Laonice, que me sert l'amitié et le
service que je rends à ce Berger. - C'est à dire,
repliqua Hylas, que je perds mon temps et ma peine,
et que vous Ξracontant mon affection, ce n'est
qu'esveiller en vous les paroles dont apres vous vous
servez en parlant à Tyrcis. - Que veux-tu Hylas, luy
dit-elle en souspirant, que je te responde là dessus
sinon qu'il y a long temps que je vay pleurant ce
mal-heur, mais beaucoup plus Ξen ma consideration qu'Ξen la tienne. - Je n'en doute point, dit Hylas, mais puis
que vous estes de ceste humeur, et que je puis plus
sur moy, que vous ne pouvez sur vous, touchez-là
Bergere, dit-il, luy tendant la main, ou donnez moy
congé, ou recevez-le de moy, et croyez qu'aussi bien,
si vous ne le Ξfaites, je ne Ξlaisseray pas de me
retirer, ayant trop de honte de servir une si pauvre ΞMaistresse.
Elle luy respondit assez froidement : - Ny toy, ny moy,
n'y ferons pas Ξgrande perte, pour le moins je t'asseure
bien que celle là ne me fera jamais oublier le
mauvais Ξtraitement que je reçois de ce Berger. - Si
vous aviez, luy respondit-il, autant de cognoissance
de ce que vous perdez en me perdant que vous monstrez
peu de raison en la poursuitte que vous Ξfaittes, vous me
plaindriez Ξplus que vous ne souhaittez l'affection de
Tyrcis ; mais le regret que vous aurez de moy sera bien petit, s'il n'egale celuy que j'ay pour vous. Et lors il chanta tels vers en s'en allant. _____________________________________________________________
Puis qu'il faut arracher la profonde racine, Si ce Berger fust venu en ce pays, en une saison moins fascheuse, il y eust trouvé sans doute plus d'amis, mais l'ennuy de Celadon, dont la perte estoit encore si nouvelle, rendoit si tristes tous ceux de ce rivage, qu'ils ne se pouvoient arrester à telles gaillardises ; c'est pourquoy ils le laisserent aller, sans avoir Ξ curiosité de luy demander, ny à ΞTyrcis aussi, quel estoit le sujet qui les conduisoit ; et quelques-uns retournerent en leurs cabanes, et quelques autres continuant de Ξrechercher Celadon, passerent qui de-çà, qui de-là la riviere,
sans laisser jusques à Loire, ny Ξarbres, ny buisson,
dont Ξils ne descouvrissent les cachettes. Toutesfois
ce fut en vain, car ils ne sceurent jamais en trouver
d'autres nouvelles ; seulement Silvandre rencontra Polemas tout seul, non point Ξloing du lieu, ou peu
auparavant Galathée, et les autres Nymphes avoient
pris Celadon. Et parce qu'il commandoit à toute la
contrée, sous l'authorité de la Nymphe Amasis, le
Berger, qui l'avoit plusieurs fois veu à Marsilly,
luy rendit en le saluant tout l'honneur qu'il Ξ* luy fust possible, et Ξd'autant qu'il s'enquit de ce qu'il
alloit cherchant le long du rivage, il luy dit la
perte de Celadon, dequoy Polemas fut marry, ayant
tousjours aymé ceux de sa famille. jamais eu pouvoir Ξd'aimer qu'elle seule ;
elle le sçait, la cruelle qu'elle est, car les
preuves qu'il luy en a renduës, ne laissent rien en
doute. Le temps a esté vaincu, les difficultez, voire
les impossibilitez, desdaignees, les absences
surmontees, les courroux paternels mesprisez, ses
rigueurs, ses cruautez, Ξ ses desdains mesmes supportez,
par une si grande longueur de temps, que je ne sçay
autre qui l'eust peu faire que Celadon. Et, avec
tout cela : ne Ξvoila pas ceste Ξvolage, qui comme je
croy, ayant ingratement changé de volonté, s'ennuyoit
de voir plus longuement vivre celuy qu'autrefois elle
n'avoit peu faire mourir par ses rigueurs, et qu'à
ceste heure, elle sçavoit avoir si indignement offensé ?
Ne Ξvoilà pas, dis-je, ceste Ξvolage, qui se feint de nouveaux pretextes de haine et de jalousie, luy
Ξcommande un eternel exil, et le Ξdesespere jusques à
Ξluy faire rechercher la mort. - Mon Dieu, dit Phillis toute estonnée, que me Ξdites vous Lycidas ?
Est-il possible qu'Astree ait fait une telle faute ?
- Il est vrayement tres-certain, respondit le
Berger, elle m'en a dit une partie, et le reste je
l'ay aysément jugé par ses discours. Mais bien qu'elle
triomphe de la vie de mon frere, et que sa perfidie,
et ingratitude luy Ξdeguise ceste faute, comme elle
Ξaimera le mieux, si vous fay-je serment que jamais
Amant n'eut tant d'affection, ny de fidelité, que luy.
Non point que je vueille Ξquelle le sçache, si ce
n'est que cela luy rapporte par la Ξ*cognoissance qu'il
luy pourroit donner de son erreur, quelque extreme Ξdeplaisir ; car Ξdores en la, je luy suis autant mortel ennemy, que mon frere luy a esté Ξfidelle serviteur, et elle indigne d'en estre aymée. Ainsi alloient discourant Lycidas et Phillis : luy infiniment Ξfasché de la mort de son frere, et infiniment Ξoffencé contre Astree ; et elle marrie de Celadon, faschée de l'ennuy de Lycidas, et estonnee de la jalousie de sa compagne. Toutesfois, voyant que la playe en estoit encor trop sensible, elle ne voulut y joindre les extremes remedes, mais seulement Ξquelque legers preparatifs, pour adoucir, et non point pour resoudre ; car en toute façon elle ne vouloit pas que la perte de Celadon luy coustast Lycidas, et elle consideroit bien que si la Ξhaine continuoit entre luy et Astree, il falloit qu'elle rompit avec l'un des deux, et toutesfois l'Amour ne vouloit point ceder à l'amitié, ny l'amitié à l'Amour, et si l'un ne vouloit consentir à la mort de l'autre. D'autre costé Astree remplie de tant d'occasions d'ennuis, comme je vous ay dit, lascha si bien la bonde à ses pleurs, et s'Ξassoupit tellement en sa douleur, que pour n'avoir assez de larmes pour laver son erreur, ny assez de paroles pour declarer son regret, ses yeux et sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement, Ξqu'abattuë de trop d'ennuy, elle s'endormit sur telles pensees.
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