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L'Astrée de 1621
Livre 11Édition de 1607, 452 recto (sic pour 352 recto). Édition de Vaganay, p. 421. [ 361 recto sic 351 recto ] 07 ac LE
Celadon alloit de ceste sorte racontant à la
Nymphe l'histoire de Celion et de Bellinde,
Ξcependant que Leonide et Galathée parloient
des nouvelles que Fleurial leur avoit rapportees ; car aussi tost que la Nymphe apperçeut Leonide,
elle la tira à part, et luy dit qu'elle empeschast
que Fleurial ne Ξvid Celadon : - Car, disoit-elle,
il est tant acquis à Lindamor qu'il seroit assez
beste pour luy dire tout ce qu'il auroit veu ;
entretenez-le donc, et quand j'auray veu mes lettres,
je vous diray ce qu'il y aura de nouveau.
A ce mot la Nymphe sortit de la chambre et emmena Fleurial avec elle, et apres quelques autres paroles,
elle luy dit : - Et bien, Fleurial, quelles nouvelles
apporte-tu à Madame ? - Fort bonnes, respondit-il,
et toutes telles que vous et elle sçauriez desirer.
Car Clidaman
se porte bien, et Lindamor a fait tant de merveilles Ξen la bataille où il s'est trouvé que ΞMerovée, et Childeric l'estiment comme merite sa vertu. Mais il y avoit avec moy un jeune homme qui Ξvoulut parler à Sylvie, Ξa qui ceux de la porte n'ont permis d'entrer qui vous en racontera bien mieux toutes les particularitez, Ξd'autant qu'il en vient, et moy j'ay pris ces lettres chez ma tante, où un de ceux de Lindamor les a portées, qui attend la response. - Et ne sçais-tu point, repliqua la Nymphe, ce qu'il veut à Sylvie ? - Non, respondit-il, car il ne l'a jamais voulu dire. - Il faut, dit la Nymphe, qu'il entre. A ce mot Ξs'en allant à la porte, elle reconnut incontinent ce jeune homme pour l'avoir veu souvent avec Ligdamon, Ξqu'il luy fit juger qu'il apportoit à ΞSilvie de ses nouvelles, et Ξpar ce qu'elle sçavoit combien sa compagne desiroit que ces affaires fussent secrettes, elle ne luy en voulut rien demander, Ξfeignant de ne le Ξconnoistre et seulement luy dit qu'elle en advertiroit Sylvie. Puis retirant encor Fleurial à part : - Tu sçais bien, Fleurial, luy dit-elle, mon amy, le mal-heur Ξqu'il est arrivé à Lindamor. - Comment Ξ, respondit Fleurial, tant s'en faut nous le devons croire heureux, car il acquiert tant de gloire où il est, qu'à son retour Amasis n'oseroit luy refuser Galathée. - O Fleurial que dis-tu ! Si tu sçavois comme toutes choses se passent tu avoüerois que le voyage de nostre amy est pour luy celuy de la mort, car je ne fay point de Ξdoute qu'à son retour il ne meure de regret. - Mon Dieu ! dit-il, que me dittes-vous ? - Fleurial, repliqua-t'elle, il est [ 362 recto sic 352 recto ] 07 acainsi que je te le dis, et ne croy point qu'il y ait du remede s'il ne vient de toy. - De moy ? dit-il, s'il peut venir de moy, tenez le pour Ξasseuré, car il n'y a rien au monde que je ne fasse. - Or dit la Nymphe, sois donc secret, et à ce soir je t'en diray davantage, mais pour ceste heure il faut que je sçache ce qu'escrit le pauvre absent. - Il a envoyé, dit-il, ces lettres par un jeune homme, qui avoit charge de les porter chez ma tante, elle Ξme les a incontinent envoyées, et en voicy une qu'il vous escrit. Elle l'ouvrit, et Ξvit qu'elle estoit telle. _____________________________________________________________ Autant que l'esloignement a eu peu de puissance sur mon ame, autant ay je peur qu'il n'en Ξait eu beaucoup sur celle que j'adore. Ma foy me Ξdit bien que non, mais ma fortune me menace Ξdu contraire, toutefois l'Ξasseurance que j'ay en la prudence de ma confidente, me fait vivre avec moins de crainte, que si ma memoire y estoit seule. Ressouvenez vous donc de ne Ξ tromper l'esperance que j'ay Ξen vous, ny Ξdémentir les Ξasseurances de nostre amitié. Or bien, dit la Nymphe, va-t'en au lieu plus [ 362 verso sic 352 verso ] 07 ac proche
d'icy, où tu dormiras ce soir, et reviens icy de bon
matin, puis je te feray sçavoir une histoire dont
tu seras bien estonné. Là dessus elle appella ce
jeune homme qui Ξvoulut parler à Sylvie, et le
Ξconduisit avec elle jusques à l'antichambre de
Galathée, où l'ayant fait attendre, elle entra
dedans, et Ξfit sçavoir à la Nymphe ce qu'elle avoit
fait de Fleurial. - Il faut, dit la Nymphe, que vous
Ξlisiez la lettre que Lindamor m'escrit,
et lors
elle Ξvid qu'elle estoit telle. Ny le retardement de mon voyage, ny les horreurs
de Ξ*la guerre, ny les beautez de ces nouvelles
hostesses de la Gaule ne peuvent tellement occuper
le souvenir que vostre fidele serviteur a de vous,
Ξqu'il ne revole continuellement au bien heureux
sejour, où en vous esloignant je laissay toute ma
gloire ; si bien que ne pouvant refuser à mon
affection la curiosité de sçavoir comme Madame se
porte, apres vous avoir mille fois baisé la robbe,
je vous presente toutes les bonnes fortunes, dont - Je me soucie fort, dit alors Galathee, ny de luy
ny de ses victoires, il m'obligeroit davantage
s'il m'oublioit. - Pour Dieu, ΞMadame, dit Leonide,
ne dittes point cela, si vous sçaviez combien il est
estimé, et par ΞMeroüée et par Childeric, je ne
sçaurais croire (estant née ce que vous estes) que
vous Ξn'en fissiez plus de cas que d'un Berger, mais je dis Berger qui ne vous ayme point, et que vous
voyez souspirer devant vous, pour l'affection d'une
Bergere ; vous croyez que tout ce que je vous en dy,
soit par artifice. - Il est vray, dit incontinent
Galathee. - Et bien, Madame, respondit-elle, vous
en croirez ce qu'il vous plaira, si vous jureray-je
sur tout ce qui est plus à craindre aux Ξparjures,
que j'ay veu à ce voyage, par un grand hazard, ce
trompeur de Climanthe, et cet artificieux de Polemas, parlant de ce qui vous est arrivé, et
descouvrant entre-eux toutes les malices dont ils
ont usé. - Leonide, adjousta Galathée, vous perdez temps, je suis toute resoluë à ce que je veux faire,
ne m'en parlez plus. - Je le feray, Madame, comme vous
Ξme le commandez, dit-elle, si me permettrez vous
encor de vous dire ce mot. Qu'est-ce, Madame, que
vous pretendez faire avec ce Berger ? - Je veux,
dit-elle, qu'il m'Ξayme. - Et en quoy, repliqua
Leonide, desseignez vous que ceste amitié se
concluë ? - Que vous estes fascheuse, dit Galathee,
de vouloir que je sçache l'advenir, laissez seulement
qu'il m'ayme, et puis nous verrons que nous ferons.
- Encor, continua Leonide, Ξ que l'on ne sçache l'advenir, si faut-il
en tous nos desseins avoir quelque but auquel nous
les Ξaddressions. - Je le croy dit Galathée, sinon
en ceux de l'Amour, et pour moy je n'en veux point
avoir d'autre sinon qu'il m'ayme. - Il faut bien,
repliqua Leonide, qu'il soit ainsi, car il n'y a
pas Ξapparence que vous le Ξvueilliez espouser, et
Ξne l'espousant pas, que deviendra cet honneur, que
vous vous estes si longuement conservé ? Car il ne
peut estre que ceste nouvelle amitié vous aveugle
de sorte, que vous ne Ξconnoissiez bien le tort que
vous vous Ξfaites, de vouloir Ξpour amant un homme que
vous Ξ voulez pour mary. - Et vous, dit-elle,
Leonide, qui Ξfaites tant la scrupuleuse, Ξdites en
verité, avez vous Ξ*envie de l'espouser ? - Moy,
Madame, respondit-elle, je le tiens estre trop peu
de chose, et vous supplie tres humblement de ne me
croire point de si peu de courage, que je daignasse
tourner les yeux sur luy. Que s'il y a jamais eu
quelque Ξ*homme qui Ξait le pouvoir de me donner quelque ressentiment d'Amour,je vous advoüeray librement
que le respect que je vous ay porté, m'en a Ξretirée.
- Et quand ? adjousta Galathee. - Lors, dit-elle,
Madame, que vous me commandastes de ne faire plus
d'estat de Polemas. - O que vous Ξavez bonne grace,
s'escria Galathée, par vostre foy ? Vous n'avez point
aymé Celadon ? - Je vous jureray sur la verité que
je vous doy, Madame, respondit-elle, que je n'ayme
point d'autre sorte Celadon, que s'il estoit mon frere.
Et en cela elle ne mentoit point, car depuis que le
Berger luy avoit la derniere fois parlé si clairement,
elle avoit Ξreconnu le tort qu'elle se faisoit, et
ainsi avoit resolu de changer l'Amour en amitié.
- Or bien, Leonide, dit la Nymphe, laissons ce discours
et celuy aussi de Lindamor, car la pierre en est
jettée. - Et quelle response, dit-elle, ferez vous
à Lindamor ? - Je ne luy en veux point faire d'autre,
que le silence. - Et que pensez-vous, dit-elle, qu'il
devienne, lors que celuy qu'il a envoyé icy
retournera sans lettres ? - Il deviendra, dit
Galathée, ce qu'il pourra, car pour moy Ξ toute resoluë que ny Ξla consideration, ny celle de tout
autre, ne seront jamais cause que je Ξvueille me
rendre miserable. - Il n'est donc point necessaire,
respondit Leonide, que Fleurial revienne ? - Nullement,
dit-elle. Leonide alors luy dit froidement qu'il y avoit là
un jeune homme qui vouloit parler à Sylvie, et qu'elle
croyoit que Ξc'estoit de la part de Ligdamon, qu'il
n'avoit point voulu dire son message qu'à Sylvie
mesme. - Il faut, respondit la Nymphe, que nous
Ξla mettions
où elle est, nous en serons quittes pour faire tirer
les rideaux du lict où est Celadon, car je m'Ξasseure
qu'il sera bien aise d'Ξouyr ce que Ligdamon escrit,
puis qu'il me semble que vous luy avez desja
raconté toutes leurs Amours. - Il est vray, respondit
Leonide, mais Sylvie est si desdaigneuse, et si altiere,
que sans doute elle s'offensera Ξsi ce messager luy
parle, et mesme devant ΞCeladon. - Il faut, dit-elle,
la surprendre. Allez seulement devant dire au Berger
qu'il ne parle point, et tirez les rideaux, et je
l'y conduiray. Ainsi sortirent ces Nymphes, et Galathee Ξreconnoissant
ce jeune homme pour l'avoir veu bien souvent avec Ligdamon, luy demanda d'où il venoit, et quelles
nouvelles il apportoit de son maistre. - Je viens,
Madame, dit-il, de l'armée de ΞMerovée, et quant aux
nouvelles de mon Maistre, je ne les puis dire qu'à
Sylvie. - Vrayement, dit la Nymphe, vous estes bien
secret, et croyez vous que je Ξvueille permettre que
vous disiez quelque chose à mes Nymphes que je ne
sçache point Ξ Ξ. - Madame, dit-il, ce sera devant vous,
s'il vous plaist, car j'en ay ce commandement, et
principalement devant Leonide. - Venez donc, dit la
Nymphe. Et ainsi elle le Ξfit entrer en la chambre de
Celadon, où desja Leonide avoit donné l'ordre
qu'elle avoit resolu, sans en rien dire à Sylvie qui au commencement s'en estonna, mais puis voyant
entrer Galathée avec ce jeune homme, elle jugea
bien que c'estoit pour empescher que Ξle Berger ne
fust veu. Le sursault qu'elle receut fut tres-grand,
quand elle vid Egide, tel estoit le nom de ce
jeune homme Ξqu'elle reconnut incontinent, car encor
qu'elle n'eust point d'Amour pour ΞLigdamon, Ξsi ne se pouvoit-elle exempter entierement de quelque bonne
volonté. Elle jugea bien qu'il luy en diroit des
nouvelles, toutefois elle ne voulut Ξ luy en demander Ξ.
Mais Galathee s'Ξadressant au jeune homme : - Voyla,
dit-elle, Sylvie, il ne tiendra qu'a vous que vous
ne paracheviez vostre message, puis que vous voulez
que Leonide, et moy y soyons. - Madame, dit
Egide s'Ξadressant à Sylvie, Ligdamon, mon maistre,
le plus Ξfidelle serviteur que vos merites vous
ayent jamais acquis, m'a commandé de vous faire
sçavoir quelle a esté sa fortune, ne voulant autre
chose du ΞCiel pour recompense de sa fidelité, sinon
qu'une estincelle de pitié vous touche, puis que
nulle de celles de l'Amour n'a Ξpeu approcher le
glaçon de vostre cœur. - Et quoy, dit Galathee,
en l'interrompant, il semble qu'il fasse son
testament. Comme se porte-t'il ? - Madame, dit-il,
s'addressant à
Galathee, je le vous diray, s'il vous plaist de
m'en donner le loisir. Et puis, retournant à Sylvie, il continua de ceste
sorte. _____________________________________________________________ Apres que Ligdamon eut pris congé de vous, il
partit avec Lindamor, accompagné de tant de beaux
desseins, qu'il ne se promettoit rien moins que
d'acquerir par ce voyage ce que ses services
n'avoient Ξpeu par sa presence, resolvant de faire
tant d'actes signalez, qu'Ξon le nom de vaillant, que
ses victoires luy donneroient, vous seroit agreable,
ou bien mourant, il vous en laisseroit du regret.
En ce dessein, ils parviennent à l'armée de ΞMeroüée, Prince remply de toutes les perfections qui
sont requises à un conquerant, et arriverent si à
propos que la bataille avoit esté assignée le
septiesme jour d'apres ; de sorte que tous ces
jeunes Chevaliers n'avoient autre plus grand soucy
que de visiter leurs armes et remettre leurs chevaux
en bon estat. Mais ce n'est Ξdeux de qui j'ay à vous parler ; c'est
pourquoy passant sous silence tout ce qui ne touche Ξa Lygdamon, je vous diray que le jour assigné à ce
grand combat estant venu, les deux armées sortent
de leur camp, et à veuë l'une de l'autre, se mettent
en bataille. Icy un Ξesquadron de cavalerie, là un
bataillon de gens de pied ; icy les tambours, là
les trompettes ; d'un costé, le hannissement des
chevaux, de l'autre les voix des soldats
retentissoient de tant de bruit, que l'on pouvoit
bien alors dire, que Bellonne l'effroyable rouloit
dans ceste campagne, et estalloit tout ce qu'elle avoit
de plus horrible en sa Gorgonne. Quant à moy, qui n'avois jamais esté en semblable
occasion, j'estois si estourdy de ce que j'oyois et si
esbloüy de l'esclair des armes, qu'en verité je ne
sçavois où j'estois, toutefois ma resolution fut de
Ξn'abandonner mon maistre, car la nourriture que
d'enfance il m'avoit donnée, m'obligeoit, ce me
sembloit, à ne Ξl'eslongner en ceste occasion, où rien
ne se representoit à nos yeux qu'avec les enseignes
de la mort.
Mais ce ne fut rien au prix Ξ*de l'estrange confusion, lors que
tous ces escadrons et tous ces bataillons se meslerent, quand le signal de la bataille se
donna, car la cavalerie attaqua celle de l'ennemy,
et l'infanterie de mesme, avec Ξun si grand bruit, que les hommes, les armes et les chevaux faisoient,
qu'on n'eust pas oüy tonner. Apres
avoir passé plusieurs nuës de traits, je ne sçaurois
vous raconter au vray comment je me Ξtrouvay avec mon
maistre au milieu des ennemis, où Ξ*je ne faisois qu'admirer les grands coups de l'espee de Lindamor ;
Et sans mentir, belle Nymphe, je luy vis faire tant
de merveilles, que l'une me fait oublier l'autre.
Tant y a que sa valeur fut telle que ΞMeroüée voulut
sçavoir son nom, comme l'ayant remarqué ce jour là
entre tous les Chevaliers. Des ja ce premier escadron estoit victorieux, et les nostres commençoient à se
Ξr'allier pour aller attaquer le second, quand l'ennemy
pour faire un entier effort, fit marcher tout ce qui
luy restoit, afin d'investir si promptement ceux-cy,
que ΞMeroüée ne les pûst secourir à temps, et certes
s'il eust eu affaire à un Capitaine moins experimenté
que cestuy-cy, je croy bien que son dessein eust eu Ξeffect, mais ce grand Ξsoldat, jugeant le desespoir
de l'adversaire, fit partir en mesme temps trois
escadrons nouveaux, deux aux deux ayles et le
troisiesme en queuë du premier Ξ si à propos qu'ils
soustindrent une partie du premier choc, toutefois
nous qui estions Ξ avancez, nous Ξtrouvasmes fort
outragez du grand nombre. Mais je ne veux icy vous ennuyer par une particuliere
description de ceste journée, aussi bien n'en
sçaurois-je venir à bout. Tant y a qu'au mesme temps
les deux infanteries s'estant Ξrencontrees, celle
de ΞMeroüée eut du meilleur, et autant que nous
Ξgaignions du terrain sur ceux de Cheval, autant en
perdoit l'infanterie de l'ennemy. Si est-ce qu'au
choc que nous receusmes, il y eut plusieurs des nostres
portez par terre, outre ceux que les traits de
l'infanterie dés le commencement de la bataille
avoient des-ja mis à pied ; car Ξd'abord l'ennemy
faisant desbander quelques Ξ*Archers, nous fit tirer
sur les ayles tant de traits que nostre cavalerie
n'osant quitter son rang, eut beaucoup à souffrir,
avant que ΞMeroüée y eust envoyé des siens, pour
escarmoucher avec eux.
Et entre ceux qui au second effort en furent
incommodez, Clidaman en fut un, car son cheval tomba
mort Ξ, de trois coups de flesches. Ligdamon qui avoit
tousjours l'œil sur luy, soudain qu'il le vid en
terre poussa son cheval d'extreme furie, et fit tant
d'armes qu'il fit un rond de corps morts à l'entour
de Clidaman, qui cependant eut loisir de se
dépestrer de son cheval. La furie de l'ennemy qui à la cheute de Clidaman s'estoit renforcée en ce lieu,
l'eust en fin estouffé sous les pieds Ξdes chevaux, sans
le secours, et sans la valeur de mon maistre,
Ξ*qui se jettant à terre, le remit sur son cheval, demeurant à pied si blessé, et si pressé des ennemis, qu'il ne peut monter sur le Cheval que je luy menois. En ce point les nostres furent forcez de
reculer, comme se Ξsentant affoiblis, à ce que je croy,
du bras invincible de mon maistre, et le Ξmal-heur fut
si grand pour nous, que nous nous trouvasmes Ξau milieu
de tant d'ennemis, qu'il n'y eut plus d'esperance de
salut. Toutefois Ligdamon ne voulut jamais se rendre, et
quoy qu'il fust blessé, et si las que l'on peut imaginer,
si n'y avoit-il si hardy, voyant les grands coups
qui sortoient de son bras, qui osast l'attaquer.
En fin à toute furie de chevaux, cinq ou six le
vindrent Ξheurter, et si à l'impourveu qu'ayant donné
de son espée dans le poitral du premier cheval, elle
se rompit pres de la garde, et le cheval frappé dans
le cœur, luy tomba dessus. Je courus alors pour le
relever, mais dix ou douze qui se jetterent sur luy
m'en empescherent, et ainsi Ξtous deux demy morts, nous fusmes enlevez. Et cét accident fut encor plus mal-heureux,
en ce que presque en mesme temps les nostres
recouvrerent ce qu'ils avoient perdu du champ, par Ξles secours que Childeric Ξ donna de toute l'arriere-garde,
et depuis allerent tousjours Ξgaignant le champ, jusques à ce que sur le soir l'entiere route se donna, et que
les logis des ennemis furent bruslez, et eux la
pluspart pris ou tuez.
Quant à nous, nous fusmes conduits en leur principale
ville nommée Rhotomaghe, où mon maistre ne fut si tost
arrivé, que plusieurs le vindrent visiter, les uns se
Ξdisans ses parents, les autres ses amis, encor qu'il
n'en Ξconneust point. Quant à moy je ne sçavois que
dire, ny luy que penser, de Ξ*voir que ces estrangers luy faisoient tant de caresses, mais nous fusmes encor
plus estonnez quand une Dame Ξhonnorable, fort bien
suivie, le vint visiter, disant que c'estoit son fils,
avec tant de demonstration d'amitié que Ligdamon en estoit comme hors de soy, et Ξd'avantage encore
quand elle luy dit : - O Lydias, mon enfant, avec
combien de contentement et de crainte vous Ξvois-je
icy ! Car je loüe Dieu qu'à la fin de mes jours je
vous puisse voir si estimé au rapport de ceux qui
vous ont pris. Mais helas quelle crainte est la
mienne, de vous voir en ceste ville si cruelle, puis
que vostre ennemy Aronte est mort des Ξblesseures
qu'il a Ξeuës de vous, et que vous avez esté Ξcondamné à mort par ceux de la ΞJustice ? Quant à moy je n'y
sçay autre remede que de vous rachepter promptement,
et attendant que vous soyez guery vous tenir caché,
afin que pouvant monter à cheval vous vous retiriez
avec les Francs.
Si Ligdamon fut estonné de ce discours, vous le
pouvez juger, et Ξconnut bien en fin qu'elle le
prenoit pour un autre. Mais il ne Ξpeut luy respondre,
Ξpar ce qu'en mesme instant Ξceluy qui l'avoit pris entra dans la chambre, avec deux ΞDeputez de la ville,
pour prendre le nom et la qualité des prisonniers,
Ξd'autant qu'il y en avoit plusieurs des leurs pris,
et ils Ξvoulurent les changer. La pauvre Dame fut fort
surprise, croyant qu'ils le vinssent Ξsaisir pour le
conduire en prison, et oyant qu'ils luy demandoient
son nom, elle faillit à le dire elle-mesme, mais mon
maistre la devança et se nomma Ligdamon Segusien.
Elle eut alors opinion qu'il se voulust dissimuler,
et pour oster tout soupçon elle se retira chez elle,
en resolution de le racheter si promptement, qu'il ne
Ξpeut estre Ξreconnu. Et il estoit vray, que mon maistre
ressembloit de telle sorte à Lydias, que tous ceux
qui le Ξvoyoient le prenoient pour luy. Et ce Lydias
estoit un jeune homme de ce Ξpays-là, qui estant
amoureux d'une tres belle Dame, s'estoit battu avec
Aronte son rival, de qui la jalousie avoit esté telle,
qu'il s'estoit laissé aller au delà de son devoir,
Ξmesdisant d'elle et de luy ; Ξde quoi Lydias offensé,
apres luy en avoir fait parler deux ou trois fois, afin qu'il changeast de discours, et croyant qu'il
prenoit pour crainte ce qui procedoit de la prudence de ce jeune homme, il fut en fin forcé, et de son
devoir, et de son Amour, d'en venir aux armes, et avec
tant d'heur qu'ayant laissé son ennemy comme mort en
terre, il eut loisir de se sauver des mains de la
ΞJustice, qui depuis qu'Aronte fut mort le
poursuivit de sorte, qu'il fut encores qu'absent,
Ξcondamné à la mort.
Ligdamon estoit tellement blessé, qu'il ne songeoit
point à toutes ces choses. Moy qui prevoyois le mal
qui luy en pourroit advenir, je pressois tousjours
la mere de le racheter, ce qu'elle fit, mais non
point si secrettement que les Ξennemys de Lydias n'en
fussent advertis ; si bien qu'a leur requeste, le
mesme jour que ceste bonne Dame ayant payé sa rançon,
le Ξferoit porter chez elle, ceux de la ΞJustice y
arriverent, qui luy firent faire le chemin de la
prison, quoy que Ligdamon Ξsceut dire, deceuz comme
les autres, de la ressemblance de ΞLycidas Ξ.
Ainsi le voila au plus grand danger où jamais autre
Ξpeut estre pour n'avoir point failly, mais ce ne fut
rien au prix du lendemain, qu'il fut interrogé sur les
points, dont il estoit tant ignorant, qu'il ne sçavoit
que leur dire. Toutefois ils ne laisserent de
ratifier le premier jugement, et ne luy donnerent
autre terme que celuy de la
guerison de ses playes. Le bruit Ξincontinent courut
par toute la ville, que Lydias est prisonnier, et
qu'il a esté Ξcondamné, non point à mourir comme
meurtrier seulement, mais comme rebelle, ayant esté
pris avec les armes en la main Ξpour les Francs, qu'à ceste occasion on le Ξmettoit dans la cage des
Lyons. Et cela estoit vray que leur coustume de tout
temps estoit telle, mais Ξon ne luy avoit voulu prononcer cest arrest, afin qu'il ne se Ξfit mourir.
Toutefois on ne parloit d'autre chose dans la ville,
et la voix en fut tellement espanduë, qu'elle en vint
jusques à mes aureilles, dont Ξespouventé je me
desguisay de sorte avec l'aide de ceste bonne Dame
qui l'avoit racheté, que je Ξviens à Paris
Ξtrouve ΞMeroüée, et
Clidaman, ausquels je fis entendre cét
accident, dont ils Ξ furent fort estonnez, leur
semblant presque impossible que deux personnes se
ressemblassent si fort qu'il n'y eust point de
difference. Et pour y remedier ils y envoyerent
promptement deux Ξherauts d'armes, pour faire sçavoir
aux Ξennemys l'erreur en quoy ils estoient, mais
cela ne fut que le leur persuader davantage, et leur
faire haster l'execution de leur jugement.
Les playes de Ligdamon estoient des-ja presque
gueries, de sorte que pour ne luy donner plus de
loisir ils luy prononcerent la sentence, qu'attaint
de meurtre et de rebellion, la justice ordonnoit
qu'il eust à mourir par les Lyons, destinez à telle
execution. Que Ξtoutesfois pour estre nay noble et
de leur patrie, luy faisant grace, ils luy permettoient
de porter l'espee et le poignard comme estant armes de
Chevalier, desquelles, s'il en avoit le courage,
il pourroit se deffendre, ou essayer pour le moins de
venger genereusement sa mort. Et Ξen mesme temps ils firent dans leur conseil response à ΞMeroüée, qu'ils
chastieroient ainsi tous leurs Ξcompatriotes, qui
seroient traistres à leur patrie.
Voila le pauvre Ligdamon en extreme danger ;
toutefois ce courage qui ne Ξfleschissoit jamais que Ξsous
l'Amour, voyant qu'il n'y avoit point d'autre remede,
se resolut à sa conservation le mieux qu'il Ξpeust.
Et Ξd'autant que Lydias estoit des meilleures familles
des Neustriens, presque tout le peuple s'Ξassemble
pour voir ce spectacle. Et lors qu'il se vid prest à
estre mis dans Ξcest horible camp clos, tout ce qu'il Ξrequist fut de combattre les ΞLions un à un. Le peuple
qui oüyt une si juste demande, la fit accorder par ses
Ξexclamations et Ξbattemens de mains, Ξquelques difficultés que les parties y missent, si bien que le
voila mis seul dans la cage, et les ΞLions qui à travers
les barreaux Ξvoyoient ceste nouvelle proye, rugissoient
si espouvantablement, qu'il n'y avoit celuy des
assistans qui n'en paslist.
Sans plus Ligdamon sembloit Ξasseuré entre tant de
dangers et prenant garde à la premiere porte qui
Ξs'ouvrit, Ξà fin de Ξn'y estre point surpris, il vid
sortir un ΞLion furieux, à la hure herissée, qui dés
l'abord ayant trois ou quatre fois battu Ξla terre de
sa queuë, commença d'estendre ses grands bras, et
Ξentr'ouvrir les ongles, comme luy voulant monstrer
de quelle mort il mourroit. Mais Ligdamon voyant
bien qu'il n'y avoit nul salut que en sa valeur, aussi
tost qu'il le void Ξdémarcher, luy darde si à propos
son poignard, qu'il le luy planta dans l'Ξestomach jusques à la poignée, dont l'animal
Ξestant touché au cœur tomba mort en mesme instant.
Le cry Ξde tout le peuple fut grand, car chacun esmeu
de Ξ*son adresse, de sa valeur, et de son courage, le
favorisoit en son ame. Luy toutefois qui sçavoit
bien que la rigueur de ses ΞJuges ne s'arresteroit
pas là, courut promptement reprendre son poignard, et
presque en mesme temps, voila un autre ΞLion, non moins
effroyable que le premier, qui aussi tost que sa
porte fut ouverte, vint, la gorge beante de telle
furie, que Ligdamon en fut presque surpris. Toutefois
au passer il se destourna un peu, et luy donna un si
grand coup d'espée sur une pate, qu'il la luy couppa,
de quoy l'animal en furie se tourna si promptement
Ξvers luy que du heurt il le jetta Ξpar terre. Mais sa
fortune fut telle, qu'en tombant, et le ΞLion se
lançant dessus, il ne fit que tendre son espée, qui
luy donna si à propos sous le ventre, qu'il tomba
mort presque aussi promptement que le premier. Cependant que Ligdamon alloit ainsi disputant sa vie,
voila une Dame, belle entre les plus belles
Neustriennes, qui se mit à genoux devant les ΞJuges,
les suppliant de faire Ξsurseoir l'execution jusques
à ce qu'elle eust parlé. Eux qui la Ξconnurent pour
estre des principales du Ξpays, voulurent bien la
gratifier de ceste faveur, et mesme que c'estoit celle-cy pour qui Lydias avoit tué Aronte : elle
s'appelloit Amerine.
ΞEt lors elle leur parla de ceste sorte d'une voix
assez Ξhonteuse : - Messieurs, l'ingratitude doit estre
punie comme la trahison, puis que ç'en est une espece,
c'est pourquoy voyant Lydias Ξcondamné pour avoir
esté contraire à ceux de sa patrie, je craindrois
l'estre, sinon de vous, sans doute de nos Dieux, si
je ne me Ξsentois obligée à sauver la vie à qui Ξla voulu mettre pour me sauver l'honneur. C'est pourquoy
je me presente devant vous, Ξasseurée sur nos
privileges
qui ordonnent que tout homme Ξcondamné à mort en est
Ξdelivré quand une fille le demande pour son mary,
soudain que j'ay sçeu vostre jugement, je suis venuë
en toute diligence le vous requerir, et n'ay Ξpeu y
estre si tost qu'il n'Ξayt couru la fortune que chacun
a Ξveuë ; toutefois puis que Dieu me Ξla conservé si
heureusement, vous ne devez me le refuser injustement.
Tout le peuple qui oüyt ceste demande, cria d'une
joyeuse voix : - Grace, grace. Et quoy que les ennemis
de ΞLidias poursuivissent le contraire, si fut-il
conclud que les privileges du païs auroient lieu.
Ξ*Mais, helas ! Ligdamon ne sortit de ce danger que pour r'entrer comme je croy en un plus grand, car
estant conduit devant les ΞJuges, ils luy firent
entendre les coustumes du Ξpays, qui estoient telles :
que tout homme attaint et convaincu de Ξquelque crime
que ce pûst estre, seroit Ξdelivré des rigueurs de la
justice si une fille le demandoit pour son mary, de
sorte, que s'il vouloit l'espouser il seroit
remis en liberté, et pourroit vivre avec elle.
Luy qui ne la cognoissoit point se trouva fort empesché à leur respondre ; toutefois ne voyant autre
remede d'eschapper du danger où il estoit, il le
promit, esperant que le temps luy apporteroit
quelque expedient pour sortir de ce Labyrinthe. Amerine qui avoit tousjours Ξrecogneu Lydias tant
amoureux d'elle, ne fut pas peu estonnée d'une si
grande froideur ; toutefois jugeant que l'effroy
du danger où il avoit esté, le rendoit ainsi hors
de luy, elle en eut plus de pitié, et le mena chez
la mere de Lydias, qui estoit celle qui avoit procuré
ce mariage, sçachant qu'il n'y avoit point d'autre
remede pour sauver son fils, outre qu'elle n'ignoroit
pas l'Amour qui estoit entre-eux, Ξ*ce qui luy faisoit
presser la conclusion du mariage le plus qu'il luy
estoit possible, pensant plaire à son fils. Mais au
contraire c'estoit avancer la mort de celuy qui
n'en pouvoit Ξmais. Hé ! mon cher Maistre, quand je me
ressouviens des dernieres paroles que vous me Ξdistes,
je ne sçay comme il est possible que je vive. n'est pas mauvaise. Amerine est belle et
riche, tous ceux qui se Ξdisent vos Ξparens sont les
principaux de ceste contree, que pourriez-vous desirer
mieux ? - Ah ! Egide, me dit-il, que tu parles bien à ton
aise. Si tu sçavois l'estat en quoy je me trouve, tu
en aurois pitié. Mais prends bien garde à ce que je
te Ξvay dire, et sur toute l'obligation que tu m'as,
et l'amitié que j'ay tousjours cognuë en toy, ne faits
faute aussi tost que demain j'auray fait ce à quoy
je me resouls, de porter ceste lettre à la belle ΞSylvie,
et luy racontes tout ce que tu auras veu. Et de plus,
Ξasseure la que jamais je n'ay aimé qu'elle, qu'aussi
n'en aimeray-je jamais d'autre. A ce mot il me donna ceste lettre, que je garday
fort soigneusement, jusques au lendemain, qu'à
l'heure mesmes qu'il partit pour aller au Ξtemple, il
m'appella, et me commanda de me tenir pres de luy,
et me fit encor rejurer de vous venir trouver en
diligence. En mesme temps on le vint prendre pour le
Ξmettre sur le chariot nuptial, où des-ja la belle
Amerine estoit assise, avec un de ses oncles qu'elle
aimoit et honoroit comme pere. Elle estoit au milieu
de Ligdamon et de Caristes, ainsi s'appelloit son
oncle, toute voilée d'un grand voile jaune, et ayant
sur la teste aussi bien que Ligdamon le Thyrse ;
il est vray que celuy de mon maistre estoit fait
de ΞSymbre, et celuy d'Amerine de la picquante
et douce Aspharagone. Devant le chariot marchoit toute
leur famille, et apres suivoient leurs parents, et
proches, alliez, et Ξamys. En ce triomphe ils arriverent au Temple, et furent
menez à l'Ξhostel d'Hymen, au devant duquel Ξcinq torches estoient allumées. Au costé droit d'Hymen,
on avoit mis ΞJupiter et Junon, au gauche, Venus
et Diane. Quant à Hymen il estoit couronné de
fleurs et d'odorante Marjolaine, tenant de la main
Ξdroite un flambeau, et de la gauche un voile de mesme
couleur à celuy qu'Amerine portoit, comme aussi les
brodequins qu'il avoit aux pieds.
Dés lors qu'ils entrerent dans le Temple, la mere de
Lydias et d'Amerine allumerent leurs torches. Et
lors le grand Druide s'approchant d'eux, Ξaddressa sa parole à mon Maistre, et luy demanda : - Lydias
voulez vous bien Amerine pour mere de famille ? Il
demeura quelque temps sans respondre, enfin il fut
contraint de dire qu'ouy. Lors le Druide se tournant
Ξvers elle : - Et vous Amerine voulez-vous bien
Lydias pour pere de famille ? Et luy respondant oüy,
leur prenant les mains et les mettant ensemble il
dit : - Et moy je vous donne de la part des grands
Dieux l'un à l'autre, et pour arres, mangez
ensemble le Condron, et lors prenant le gasteau
d'orge, Ξmon Maistre le couppa, et l'ayant espars, elle
en Ξr'amassa les pieces, Ξdont selon la coustume Ξils
mangerent ensemble.
Il ne restoit plus pour parachever toutes les
ceremonies, que
prendre le vin ; il se tourna Ξvers moy et me dit :
- Or sus amy, pour le plus agreable service que tu me
fis jamais, apporte moy la tasse. Je le fis, helas,
par mal-heur trop diligent. Aussi tost qu'il l'eut
Ξen la main d'une voix fort haute : - O Ξpuissans
Dieux ! qui sçavez, dit-il, qui je suis, ne vangez
point ma mort sur ceste belle Dame, qui en l'erreur
de me prendre pour un plus heureux que Ξje ne suis,
me conduit à ceste sorte de mort.
Et à ce mot il Ξbût tout ce qui estoit dans la
Ξcouppe, qui estoit contre la coustume, parce que le
mary n'en beuvoit que la moitié, et la femme Ξle reste. ΞElle dit en sousriant : - Et quoy amy Lydias
il semble Ξ que vous ayez oublié la coustume ? Vous
m'en Ξdevez laisser ma part. - Dieu ne le permette,
dit-il, Ξ*sage Amerine, car c'est du poison que j'ay
esleu Ξplustost pour finir ma vie, que manquer à ce
que je vous ay promis, et à l'affection aussi que je
doy à la belle ΞSylvie. - O Dieux, dit-elle, est-il
possible ? Et lors croyant que ce fut vrayement son Lydias,
mais Ξqu'il eust changé de volonté durant son absence,
ne voulant vivre sans luy, courut la tasse Ξen la
main, où estoit celuy qui avoit le vin mixtionné,
car le jour auparavant Ligdamon l'avoit fait faire
à un Apotiquaire, et avant que l'on sçeust ce que
mon maistre avoit dit, et quelque deffense qu'il en
sçeut faire, Ξpar ce que c'estoit la coustume, on luy
en donna la pleine tasse, qu'elle beut promptement.
Et puis revenant le trouver, elle luy dit : - Et bien
cruel et ingrat, tu as Ξplustost aimé la mort que moy,
et moy, je l'aime mieux aussi que ton refus. Mais si
ce Dieu, qui jusques icy a conduit nos affections, ne
me venge d'une ame si parjure en l'autre vie, je
croiray qu'il n'a point d'aureille pour oüyr les faux
Ξsermens, ny point de force pour les punir.
Alors chacun s'approcha pour oüyr ces reproches,
et ce fut en mesme temps que Ligdamon luy respondit :- Ξ*Discrette Amerine, j'advouë que j'aurois offensé, si
j'estois celuy que vous pensez que je sois. Mais
croyez moy qui suis sur la fin de mon dernier jour,
je ne suis point Lydias, je suis Ligdamon ; et en
Ξquelque erreur que l'on puisse estre de moy à ceste
heure, je m'Ξasseure que le temps descouvrira ma
justice. Et cependant j'eslis Ξplustost la mort que
de manquer à l'affection que j'ay promise à la belle ΞSylvie, à Ξqui je consacre ma vie, ne pouvant
autrement satisfaire à toutes deux.
Et lors il continua : - O belle ΞSylvie, reçoy ceste
volonté que je t'offre, et permets que ceste derniere
action soit de toutes les
miennes la mieux receuë, puis qu'elle s'en va
emprainte de ce beau caractere de ma fidelité.
Peu à peu le poison alloit Ξgaignant les esprits de
ces deux nouveaux espousez, de sorte qu'à peine
pouvoient ils respirer lorsque tournant les yeux
sur moy, il me dit : - Va mon ami, paracheve ce
que tu as à faire, et sur tout raconte bien ce que
tu as veu, et que la mort m'est agreable, qui
m'empesche de noircir la fidelité que j'ay Ξvoüé à la belle ΞSylvie. ΞSylvie, fut la derniere parole
qu'il dit ; car avec ce mot Ξcette belle ame sortit hors de ce corps, et je croy quant à moy que si jamais
Amant fut heureux aux Ξchamps Elysiens, Ξ mon maistre
le sera en attendant qu'il vous puisse revoir. - Et
Ξquoy, dit ΞSylvie, il est donc bien vray que ΞLindamor Ξ est mort ? - C'est sans doute,
respondit-il. - O Ξdieux ! s'escria Silvie. A ce mot tout ce qu'elle Ξpeut faire fut de se jetter
sur un lit, car le cœur luy failloit, et apres avoir
demeuré quelque temps le visage contre le chevet, elle
pria Leonide qui estoit pres d'elle de prendre la
lettre de Ligdamon, et dire à Egide qu'il s'en allast
chez elle, Ξpar ce qu'elle s'en vouloit servir. Ainsi Egide se retira, mais si affligé qu'il estoit
tout couvert de larmes.
Alors Amour voulut monstrer une de ses puissances ;
car ceste ΞNymphe, qui n'avoit jamais Ξaymé
Ligdamon en vie, à ceste heure qu'elle Ξouyt raconter
sa mort, Ξ en monstre un si grand ressentiment, bien qu'elle fust de la
plus dure pierre qui fut jamais, si le rapport que ce
jeune homme a fait, ne l'avoit bien vivement touchée ;
car je ne sçay qui ne le seroit en l'oyant raconter,
encor que l'on n'eust autre cognoissance de luy que
ceste seule action. Et quant à moy il faut que je die
la verité, je tiens Ligdamon plus heureux que s'il
estoit en vie, puis qu'il aimoit ceste Nymphe avec tant d'affection,
et qu'elle le rudoyoit avec tant de rigueur comme
j'ay sçeu. Car quel plus grand heur luy pouvoit-il
advenir que de finir ses miseres, et entrer aux
felicitez qui l'accompagnent ? Quel croyez-vous que
soit son contentement, de voir Ξque Sylvie le plaint, le regrette, et estime son affection ? Mais je dis
ceste Sylvie, qui autrefois l'a tant Ξ rudoyé ; et
puis qu'est-ce que desire l'Amant, que de pouvoir
rendre Ξasseurée la Ξpersonne aymée de sa fidelité, et
de son affection ?
Et pour parvenir à ce point
quels supplices et quelles morts sçauroit-il
refuser, à ceste heure qu'il void d'où il est les
larmes de sa ΞSylvie, qu'il oyt ses souspirs, quel
est son heur, et quelle sa gloire, non seulement
de l'avoir Ξasseurée de son Amour, mais d'estre
luy-mesme tout certain qu'elle l'Ξayme ? O non,
Madame, croyez moy, Ligdamon n'est point à plaindre,
mais si est bien Sylvie, car (et vous le verrez avec
le temps) tout ce qu'elle se representera sera
d'ordinaire les actions de Ligdamon, les discours
de Ligdamon, sa façon, son amitié, sa Ξvaleur, bref,
cét idole luy ira volant d'ordinaire à l'entour,
presque comme vengeur des cruautez dont elle a
tourmenté ce pauvre Amant, et les repentirs qui l'iront
tallonnant en Ξses pensees seront les executeurs de la
justice d'Amour.
Ces propos se tenoient si haut, et si pres de Sylvie,
qu'elle les oyoit tous, et cela la faisoit crever,
car elle les jugeoit veritables. En fin apres les
avoir soustenuz quelque temps, et se recognoissant
trop foible pour resister à de si forts ennemis, elle
sortit de ceste chambre, et s'alla retirer en la
sienne, où alors il n'y eut plus de retenuë à ses
larmes. Car ayant fermé la porte apres elle, et prié
Leonide qu'elle la laissast seule, elle se rejette
sur le lict où, les bras croisez sur l'Ξestomac, et
les yeux contre le ΞCiel, elle alloit repassant par
sa memoire toute leur vie passée, quelle affection il
luy avoit tousjours Ξfaict paroistre, comme il avoit
patienté ses rigueurs, avec quelle discretion il
l'avoit servie, combien de temps ceste affection avoit
duré, et en fin, disoit-elle, tout cela s'enclost
à Ξcest heure dans un peu de terre. Et Ξen ce regret, se ressouvenant de ses propres discours, de ses
Ξ*Adieux, de ses impatiences, et de milles petites particularitez, elle fut contrainte de dire : - Tay toy,
memoire, laisse reposer les cendres de mon Ligdamon,
que si tu me tourmentes, je sçay qu'il te Ξdesavoüera pour sienne, et si tu ne l'Ξés pas, je ne
te veux point. En fin apres avoir demeuré quelque
temps muette, elle dit : - Or bien la pierre en est
jettée, s'abrege, ou s'estende ma vie comme il plaira
aux Dieux, et à ma destinée, jamais je ne Ξcesseray d'Ξaimer le Ξsouvenir de Ligdamon, de cherir son amitié et d'honorer ses vertus. Galathée cependant ouvrit la lettre qui estoit demeurée entre les mains de Leonide. Elle trouva qu'elle estoit telle. _____________________________________________________________ Si vous avez Ξété offensée de l'outrecuidance qui m'a Ξpoussé à vous aimer, Ξma mort qui Ξs'en est ensuivie vous vengera. Que si elle vous est indifferente, je m'Ξasseure que ce dernier acte de mon affection me gaignera quelque chose de plus advantageux en vostre ame. S'il advient ainsi, je cheris la ressemblance de Lydias plus que ma naissance, puis que par elle je vins au monde pour vous estre ennuyeux, et que par celle-cy j'en sors vous estant agreable. Ce sont sans mentir, dit Celadon, de grandes vengeances que celles d'Amour, et je me ressouviens qu'un ΞPasteur des nostres fit dernierement sur le tombeau d'un mary jaloux, tels vers. [ 375 verso sic 365 verso ] 07 ac _____________________________________________________________ Sonnet. Dessous son pasle effroy ceste tombe relante, - Il est tout vray, respondit Galathée qu'Amour ne laisse jamais une offense contre luy impunie, et de là vient que nous voyons en cecy de plus estranges accidents qu'en tout le reste des actions humaines. Mais si cela est, Celadon, comment ne fremissez vous de peur ? Comment n'attendez vous de moment à autre [ 376 recto sic 366 recto ] 07 ac les traits vengeurs de ce Dieu ? - Et pourquoy, dit
le Berger, dois-je craindre, puis que c'est moy qui
suis l'Ξoffencé ? - Ah Celadon ! dit la Nymphe, si
toutes choses estoient justement balancées, combien
vous trouveriez-vous plus pesant aux Ξoffences que
vous Ξfaites, qu'en celles que vous recevez. - C'est
là, luy dit Celadon, c'est là le comble du mal-heur,
quand un affligé est creu bien heureux, et Ξ qu'on le void
languir sans en avoir pitié. - Mais, respondit la
Nymphe, dittes moy Berger, entre toutes les plus
grandes offenses, celle Ξ de l'ingratitude ne tient elle
pas le premier lieu ? - Si fait sans Ξdoute,
respondit-il. - Or puis qu'il est ainsi, continua Galathée, comment
vous en pouvez vous laver, puis qu'à
tant d'amitié que je vous Ξfaits paroistre, je ne reçois
de vous que froideur, et que desdain ? Il a fallu en
fin que j'aye dit ce mot. Voyez vous Berger, estant
ce que je suis, et voyant ce que vous estes, je
ne puis penser que je n'aye offensé en quelque chose
Amour, puis qu'il me punit avec tant de rigueur. Celadon fut extremement marry d'avoir commencé ce
discours, car il l'alloit fuyant le plus qu'il luy
estoit possible ; toutefois puis que c'en estoit
fait, il resolut de Ξl'en esclaircir entierement, et
ainsi il luy dit : - Madame, je ne sçay comment
respondre à vos paroles, sinon en rougissant, et
toutefois Amour qui vous a fait parler, me contraint
de vous respondre. Ce que vous nommez en moy
ingratitude, mon affection le nomme devoir, et quand il
vous plaira d'en sçavoir la raison, je la vous diray.
- Et quelle raison, interrompit Galathée,
pouvez vous dire, sinon que vous aymez ailleurs et
en lieu où il n'y aura
point d'autre homme que moy ? abreger les
jours trop longs, il s'alloit quelquefois promener
dans le jardin, et d'autres dans le grand bois de
haute fustaye, mais non jamais sans y estre
accompagné
de l'une des Nymphes, et bien souvent de toutes trois.
L'humeur de Sylvie estoit celle qui luy plaisoit le
plus, comme Ξsympathisant d'avantage avec la sienne ;
c'est pourquoy il la recherchoit le plus qu'il pouvoit. L'un figuroit Pan,
et l'autre ΞSyringue, qui estoient fort
industrieusement revestus de petites pierres de
diverses couleurs, les cheveux, les sourcils, les
moustaches, la barbe, et les deux cornes de Pan, estoient de Ξcoquilles de mer, si proprement mises,
que le ciment n'y paroissoit point. ΞSyringue qui
estoit de l'autre costé avoit les cheveux de roseaux,
et en quelques lieux depuis le nombril, on les voyoit
comme croistre peu à peu. Le tour de la porte estoit
par le dehors à la rustique, et Ξpendoient des festons
de coquille Ξr'atachez en quatre endroits, finissant
aupres de la teste des deux Termes. Le dedans de la
voute estoit en pointe de rocher, qui Ξsembloit en
plusieurs lieux degoutter le Ξsalpestre, et sur le
milieu s'entr'ouvroit Ξ en ovale, Ξpar où toute la Ξclarté
entroit dedans. ΞCe lieu, tant par dehors que par dedans, estoit enrichy d'un grand nombre de statuës,
qui enfoncées dans Ξleurs niches faisoient diverses
Ξfontaines, et toutes representoient quelque Ξeffect de la puissance d'Amour.
Au milieu de la grotte on voyoit le tombeau eslevé
de la hauteur de dix ou douze pieds, qui par le haut
se Ξfermoit en couronne, et tout à l'entour estoit
Ξgarny de tableaux, dont les Ξpeintures estoient si
bien faittes que la veuë en decevoit le jugement.
La separation
de chaque tableau se faisoit par des demy pilliers de
marbre noir rayez, les encoigneures du tombeau, les
bazes, et les chapiteaux des demy colomnes, et la
cornice qui tout à l'entour en façon de ceinture,
Ξr'atachoit ces tableaux, et de diverses pieces n'en
faisoit qu'une bien composee, estoit du mesme marbre.
La curiosité de Celadon fut bien assez grande, apres avoir
consideré le tout ensemble, pour desirer d'en sçavoir
les particularitez, et Ξà fin de donner occasion à la
Nymphe de luy en dire quelque chose, il loüoit
l'invention, et l'artifice de l'ouvrier. - Ce sont,
adjousta la Nymphe, les esprits de Mandrague, qui
depuis quelque temps ont laissé cecy pour tesmoignage,
que Ξ l'Amour ne pardonne non plus au poil chenu qu'aux
cheveux blonds,
et pour raconter à jamais à ceux qui
viendront icy les infortunées Ξ*et fidelles Amours de
Damon, d'elle, et de la Bergere Fortune. - Et quoy,
repliqua Celadon, est-ce icy la Ξfontaine de la
verité d'Amour ? - Non, respondit la Nymphe, mais Ξelle
n'est pas loing d'icy, et je voudrois avoir assez
d'esprit pour vous faire entendre ces tableaux, car
l'histoire est bien digne d'estre sceuë.
Ainsi qu'elle s'en approchoit, pour les luy expliquer,
elle vid entrer Adamas, qui estant de retour, et
ne trouvant point les Nymphes dans le logis, jugea
qu'elles estoient au promenoir, Ξoù apres avoir caché
les habits qu'il portoit, il les vint trouver si à
propos, qu'il sembloit que la fortune le Ξconduisit
là, pour luy faire desduire les Amours de ceste
Fortune. Aussi Galathée ne l'apperceut plutost
qu'elle Ξs'ecria : - O mon pere, vous voicy venu tout à
temps pour me sortir de la peine où j'estois. Et lors
s'addressant à Celadon : - Voicy, Berger, qui satisfera
au desir que vous avez de sçavoir ceste histoire.
Et apres luy avoir demandé comme il se portoit, et que
les salutations furent Ξfaites d'un costé et d'autre,
Adamas pour Ξobeyr au commandement de la Nymphe,
et contenter la curiosité du Berger, s'approchant
avec eux du tombeau, commença de ceste sorte. Histoire de Damon Ξ Tout ainsi que l'ouvrier se joüe de son œuvre, et en
fait comme il luy plaist, de Ξmesmes les grands
Dieux, de la main desquels nous sommes formez,
prennent plaisir à nous faire joüer sur le theatre
du monde, le personnage qu'ils nous ont esleu. Mais
entre tous, il n'y en a point qui Ξait des imaginations si Ξbigearres qu'Amour, car il rajeunit les vieux, et
envieillit les jeunes, en aussi peu de temps que dure
l'esclair d'un bel œil, et ceste histoire qui est
plus veritable que je ne voudrois, en rend une preuve
que mal-Ξaysément peut-on contredire, comme par la
suitte de mon discours vous advoüerez. _____________________________________________________________ Tableau premier.
Voyez vous en premier lieu, ce Berger assis en terre,
le dos appuyé contre ce chesne, les jambes croisees,
qui joue de la cornemuse ? C'est le beau Berger Damon, qui eut ce nom de beau, pour la perfection
de son visage. Ce jeune Berger paissoit ses brebis le long de vostre
doux Lignon, estant nay d'une des meilleures familles
de Mont-verdun, et non point trop esloigné parent
de la vieille Cleontine, et de la mere de Leonide, et
par consequent en quelque sorte mon allié. Prenez
garde comme ce visage, outre qu'il est beau, represente
bien Ξ naïfvement une personne qui n'a soucy que de se
contenter Ξ ; car vous y voyez je ne sçay quoy d'ouvert
et de serain, sans trouble ny nuage de fascheuses
imaginations. Et au contraire tournez les yeux sur
ces Bergeres qui sont autour de luy, vous jugerez bien
à la façon de leur visage, qu'elles ne sont pas sans
peine, car autant que Damon a l'esprit libre et
reposé, autant ont ces Bergeres les cœurs
passionnez pour luy, encor, comme vous voyez, qu'il
ne daigne tourner les yeux sur elles, et c'est
pourquoy on a Ξpeint tout aupres, à costé droit en
l'air, ce petit enfant nud, avec l'arc et le flambeau
en la main, les yeux bandez, le dos aylé, l'espaule
chargee d'un carquois, qui le menace de l'autre main.
C'est Amour, qui offensé du mespris que ce Berger
fait de ces Bergeres jure qu'il se vengera Ξ* de luy.
Mais pour l'embellissement du ΞTableau, prenez garde
comme l'art de la Ξpeinture y est bien Ξobservé, soit
aux Ξraccourcissemens, soit aux ombrages, ou aux
proportions. Voyez comme il semble que le bras du
Berger s'enfonce un peu dans l'Ξenfleure de cet
instrument, et comme la cane par où il souffle,
semble en haut avoir un peu perdu de sa Ξteinture,
c'est parce que la bouche moitte la luy a ostée.
Regardez à main gauche comme ses brebis paissent,
voyez-en les unes couchées à l'ombre, les autres
qui se Ξleschent la jambe,
les autres comme estonnées qui regardent ces deux
ΞBeliers qui se viennent heurter de toute leur force.
Prenez garde au tour que Ξcestuy-cy fait du col, car
il baisse la teste en sorte, que l'autre l'attaquant
rencontre seulement ses cornes, mais le
raccourcissement du dos de l'autre est bien aussi
artificiel, car la nature qui luy apprend que la
vertu unie a plus de force, le fait tellement resserrer
en un monceau, qu'il semble presque rond. Le devoir
mesme des chiens n'y est pas oublié, qui pour s'opposer
aux courses des loups, se tiennent sur les Ξaisles
du costé du bois. Et semble qu'ils se Ξsoyent mis
comme trois sentinelles, sur des lieux relevez, Ξà fin de voir de plus loing, Ξoù comme je pense, Ξà fin de se voir l'un l'autre, et se secourir Ξen la necessité. Mais considerez la soigneuse industrie du Ξpeintre. Au lieu que les chiens qui dorment sans soucy, ont
accoustumé de se mettre en rond et bien souvent se
Ξcachent la teste sous les pattes, presque pour se
desrober la Ξclarté, ceux qui sont Ξpeints icy sont
couchez d'une autre sorte, pour monstrer qu'ils ne
dorment pas, mais reposent seulement ; car ils sont
couchez sur Ξles quatre pieds, et ont le nez tout
le long des jambes de devant, Ξtenans tousjours les
yeux ouverts aussi curieusement qu'un homme sçauroit
faire.
Mais voyons l'autre tableau. Tableau deuxiesme.
Voicy le second Tableau qui est bien contraire au
precedent, car Ξ celuy-la est plein de mespris, Ξcestuy-cy l'est d'Amour, s'il ne monstre qu'orgueil, Ξcestuy-cy ne fait paroistre que douceur, et Ξsubmission,
et en voyez vous icy la cause.
Regardez ceste Bergere assise contre ce buisson, comme
elle est belle, et proprement vestuë : ses cheveux
relevez par devant, s'en vont folastrant en liberté
sur ses espaules, et semble que le vent, à l'envy de la nature par son souffle les aille recrespant en onde, mais c'est que jaloux des petits Amours qui
s'y trouvent cachez, et qui vont y tendant leurs Ξ*lacs,
il les en veut chasser. Et de fait voyez en quelques
uns emportez par force, d'autres qui se tiennent aux
noeuds qu'ils y ont faits, et d'autres qui essayent
d'y retourner, mais ils ne peuvent, tant leur Ξaisle
encore foiblette est contrariee de l'importunité de
Zephir. C'est la belle Bergere Fortune, de qui l'Amour
Ξveut se servir
pour faire la vengeance promise contre Damon, qui est
ce Berger que vous voyez debout pres d'elle appuyé
sur sa houlette. Considerez ces petits Amours qui sont tous embesoignez autour d'eux, et comme chacun est attentif à ce qu'il
fait. En voicy un qui prend la mesure des sourcils de
la Bergere, et la donne à l'autre, qui avec un
cousteau escarte son arc, Ξà fin de le compasser semblable à leur tour. Et voicy un autre qui ayant
Ξdérobé quelques cheveux de ceste ΞBelle, de si beau
Ξlarrecin veut faire la corde de l'arc de son
compagnon. Voyez comme il s'est assis en terre, comme
il a lié le commencement de sa corde au gros Ξorteil,
qui se renverse un peu pour estre trop tiré : Ξprenez garde que pour mieux cordonner, un autre luy porte sa
pleine main de larmes de quelque Amant, pour luy
moüiller les doigts. ΞConsiderez comme il tient les
reins je ne sçay comment pliez, que dessous le bras
droit vous luy voyez paroistre la moitié du devant,
encor qu'il monstre tout à Ξplain le derriere de
l'espaule droitte. En voicy un autre qui ayant mis la
corde à un des bouts de l'arc, afin de la mettre en
l'autre, baisse ce costé en terre, et du genoüil
gauche plie l'arc en dedans, de l'Ξestomach il
s'appuie dessus, et de la main gauche, et de la droitte
il tasche de faire glisser la corde Ξjusqu'en bas.
Cupidon est un peu plus haut, de qui la main gauche
tient son arc, ayant la droitte encor derriere
l'aureille, comme s'il venoit de lascher son trait,
car voyez luy le coude levé, le bras retiré, les trois
premiers doigts entr'ouverts, et presque estendus, et
les autres deux Ξretirez dans la main, et certes son
coup ne fut point en vain, car le pauvre Berger en fut
tellement blessé que la mort seule le Ξpeut guerir.
Mais regardez un peu de l'autre costé, et voyez
cét Anteros, qui avec des Ξchaisnes de roses, et de
fleurs, Ξlie les bras, et le col de la belle Bergere Fortune, et puis les remet aux mains du Berger, c'est
pour nous faire entendre, que les merites, l'Amour,
et les services de ce beau Berger, qui sont figurez
par ces fleurs, obligerent Fortune à une Amour
reciproque envers luy. Que si vous trouvez estrange
que Anteros soit icy representé plus grand que
Cupidon, sçachez que c'est pour vous faire entendre
que l'Amour qui Ξn'aist de l'Amour est tousjours
plus grande que celle dont elle procede.
Mais passons au troisiesme.
Lors Adamas continua. Voicy vostre belle riviere de Lignon. Voyez comme elle prend une double source, l'une venant des montagnes de Cervieres, et l'autre
de Ξ Chalmasel, qui viennent se joindre un peu par
dessus la marchande ville de Boing.
Que tout ce Ξpaysage est bien fait, et les bords
tortueux de ceste riviere, avec ces petits aulnes
qui Ξl'a bornent ordinairement ! Ne Ξconnoissez vous
point icy le bois qui confine ce grand pré, où le
plus souvent les Bergers paresseux paissent leurs
trouppeaux ? Il me semble que ceste grosse touffe d'arbres à main gauche, ce petit Ξbiez qui serpente
sur le costé droit, et Ξcette demie lune que fait la
riviere en cét endroit, vous le doit bien remettre
devant les yeux ; que s'il n'est à ceste heure du
tout semblable, ce n'est Ξ que le Tableau soit Ξfaux,
mais c'est que quelques arbres depuis ce temps-là
sont morts, et d'autres creus, que la riviere Ξ Ξ des
lieux s'est advancée, et reculée en Ξd'autres, et
toutefois il n'y a guiere de changement.
Or regardez un peu plus bas le long de Lignon, voicy
une trouppe de brebis qui est à l'ombre, voyez comme
les unes Ξruminent laschement, et les autres tiennent
le nez en terre pour en tirer la Ξfraischeur ; c'est
le trouppeau de Damon, que vous verrez si vous
tournez la veuë en ça dans l'eau jusques à la
ceinture. Considerez comme ces jeunes arbres
courbez le couvrent des rayons du Soleil, et Ξsemble presque Ξ*estre joyeux qu'autre qu'eux le voye. Et
toutefois la curiosité du Soleil est si grande,
qu'Ξencore entre les diverses fueilles, Ξil trouve
passage à quelques uns de ses rayons. Prenez garde
comme Ξceste ombre et Ξceste clairté y sont bien
Ξrepresentées. Mais certes il faut aussi advoüer que
ce Berger ne peut estre surpassé en beauté.
Considerez les traits delicats et proportionnez Ξdu visage, sa taille Ξdroitte et longue, ce flanc arrondy, cet Ξestomach relevé, et voyez s'il y a rien
qui ne soit en perfection, Ξencore qu'il soit un
peu courbé pour mieux se servir de l'eau, et que
de la main droitte il frotte le bras gauche, si est-ce
qu'il ne fait action qui empesche de Ξreconnoistre sa
parfaite beauté. Or jettez l'œil de l'autre costé du rivage si vous
ne craignez d'y voir le laid en sa perfection, comme
en la sienne vous avez veu le beau, car entre ces
ronces effroyables, vous verrez la magicienne
Mandrague contemplant le Berger en son bain. La voicy
vestuë presque en despit de ceux qui la regardent,
eschevelée, un bras nud, et la robbe d'un costé
retroussée plus haut que le genoüil. Je croy qu'elle
vient de faire Ξ*quelques sortileges, mais jugez icy
l'Ξeffect d'une beauté. Ceste vieille que vous voyez si ridee, qu'il semble
que Ξchaque moment de sa vie ait mis un sillon en son
visage maigre, petite, toute chenuë, les cheveux
à Ξmoitié tondus, toute accrouppie, et selon son Ξaage plus propre pour cercueil que pour la vie, n'a
honte de s'esprendre de ce jeune Berger. Si l'Ξamour vient de la Ξsympathie, comme on dit, je ne sçay pas
bien où l'on la pourra trouver entre Damon et elle.
Voyez la teste, Ξallonge le col, serre les espaules,
tient les bras joints le long des Ξcostés, et les
mains assemblées en son Ξgiron : Ξ le meilleur est que
pensant sousrire, elle fait la moüe. Si est ce que
telle qu'elle est, elle ne laisse de rechercher
l'Ξamour du beau Berger.
Or haussez un peu les yeux, et voyez dans ceste nuë Venus et Cupidon, qui regardant ceste nouvelle
Amante, semblent Ξesclater de rire. C'est que sans
doute ce petit Dieu, pour quelque gageure peut estre
qu'il avoit faite avec sa mere, n'a pas plaint un
Ξtraict, qui toutefois devoit estre tout usé de
vieillesse, pour faire un si beau coup. Que si ce
n'est par gageure, c'est pour faire voir en ceste vieille,
que le bois sec brusle mieux, et plus aisément que le
verd, ou bien que pour monstrer sa puissance sur ceste
vieille hostesse des tombeaux, il luy plaist de faire
preuve de l'ardeur de son flambeau, avec lequel il
me semble qu'il luy redonne une nouvelle ame, et pour
dire en un mot, qu'il la fasse ressusciter, et sortir
du cercueil. Tableau quatriesme. Mais passons à cet autre. Voicy une nuict fort bien representée, voyez comme sous l'obscur de ses ombres, ces montaignes paroissent en sorte qu'elles se Ξmonstrent un peu, et si en effet on ne sçauroit bien juger que c'est. Prenez garde comme ces estoilles semblent tremousser, voyez comme
ces autres sont Ξ Ξ bien disposées, que l'on Ξ Ξ peut
recognoistre. ΞVoyla la grande Ourse, voyez comme
le judicieux ouvrier, encor qu'elle ait vingt sept
Ξestoilles, toutefois n'en represente clairement que
douze, et de ces douze Ξencors n'y en fait-il que
sept bien esclatantes. Voyez Ξla petite Ourse ;
Ξconsiderez que Ξd'autant que jamais Ξces sept estoilles
ne se cachent, encores qu'il y en ayt une de la
troisiesme grandeur, et quatre de la quatriesme,
toutefois il nous les fait voir toutes, observant Ξ
leur proportion. ΞVoyla le Dragon, auquel il a bien
mis les trente et une Ξestoilles, mais si n'en
monstre-t'il bien que treize dont les cinq comme
vous voyez, sont de la quatriesme grandeur, et les
huit de la troisiesme. Voicy la couronne d'ΞAdriane,
qui a bien ses Ξhuict estoilles, mais il n'y en a que
six qui soient bien voyantes Ξ encore en voicy une
qui est la plus Ξreluisante de toutes. Voyez vous
de ce costé la voye de laict, par ou Ξ*les Romains tiennent que les Dieux descendent en terre, et
remontent au Ciel. Mais que ces nuages sont bien
representez, qui en quelques lieux couvrent le Ciel
avec espaisseur, en d'autres seulement comme une
legere fumée, et ailleurs Ξpoint du tout, selon
qu'ils sont plus ou moins eslevez, ils sont plus ou
moins clairs. Or considerons l'histoire de ce Tableau. Voicy
Mandrague au milieu d'un cerne, une baguette Ξen la
main Ξdroicte, un livre tout crasseux en l'autre, avec
une chandelle de cire vierge, des lunettes fort
troubles au nez, voyez comme il semble qu'elle
marmotte, et comme elle tient les yeux tournez d'une
estrange façon, la bouche demy ouverte, et faisant
une mine si estrange des sourcils, et du reste du
visage, qu'elle monstre bien de travailler d'affection.
Mais prenez garde comme elle a le pied, le costé,
le bras, et l'espaule gauche nuds, c'est pour estre
le costé du cœur. Ces fantosmes que vous luy voyez
autour, sont demons qu'elle a contraint venir à
elle par la force de ses charmes, pour sçavoir comme
elle pourra estre Ξaymée de Damon ; ils luy
declarent l'affection qu'il porte à Fortune, qu'il
n'y a point de meilleur moyen que de luy persuader
que ceste Bergere Ξayme ailleurs, et que pour le faire
plus Ξaysément, il faut qu'elle change pour ce coup la vertu de la Ξfontaine de la verité d'Ξamour.
Avant que passer plus outre, considerez un peu
l'artifice de ceste peinture, voyons les effets
de la chandelle de Mandrague, entre les obscuritez
de la nuit. Elle a tout le costé gauche du visage
fort clair, et le reste tellement obscur qu'il
semble d'un visage different, la bouche entre-ouverte
paroist par le dedans claire, autant que l'ouverture
peut permettre à la Ξclarté d'y entrer, et le bras qui
tient la chandelle, vous le voyez aupres de la main
fort obscur, à cause que le livre qu'elle tient y
fait ombre, et le reste est si clair
par le dessus, qu'il fait plus paroistre la noirceur du
dessous. Et de mesme avec combien de consideration
ont estez observez les effets que ceste Ξchandele fait en ces demons, car les uns et les autres selon
qu'ils sont tournez sont esclairez ou obscurcis.
Or voicy un grand artifice de la Ξpeinture, qui
est cét esloignement, car la Ξperspective y est si
bien observée, que vous diriez que cet autre
accident, qu'il veut representer de deça, est
hors de ce Tableau et bien esloigné d'icy, et
Ξceste Mandrague encores qui est à la Ξfontaine de la verité d'Amour.
Mais pour vous faire mieux entendre le tout, sçachez
que quelque temps auparavant une belle Bergere, fille
d'un Magicien tres sçavant, s'Ξéprit si secrettement
d'un Berger, que son pere ne s'en Ξapperceut Et c'est ceste vertu que Mandrague veut changer, afin que Damon y venant voir, et trouvant que sa Maistresse en Ξayme un autre, il perde aussi l'affection qu'il luy porte, et qu'elle ait ainsi la place libre. Et voyez comme elle l'enchante, quels caracteres elle fait tout autour, quels triangles, quels carrez enlacez avec ses ronds ; croyez qu'elle n'y oublie rien qui y soit necessaire, car Ξcét affaire luy touche de trop pres. Auparavant elle avoit par ses sortileges, assemblé tous ses demons pour trouver remede à son mal, mais Ξd'autant qu'Amour est plus fort que tous ceux-cy, ils n'oserent entreprendre contre luy, mais seulement luy conseillerent de faire ceste trahison à ces deux Ξfidelles Amants. Et Ξd'autant que la vertu de la fonteine luy venoit par les enchantements d'un Magicien, Mandrague qui à surmonté en ceste science tous ses devanciers, la luy Ξpeut bien oster pour quelque temps. Mais passons au Tableau qui suit. _____________________________________________________________ Tableau Cinquiesme. Ce cinquiesme Tableau, continua Adamas, a deux
actions. La premiere quand Damon vint à ceste
Ξfontaine, pour Ξsortir de la peine Ξoù l'avoit mis
un songe Ξfascheux. L'autre, quand trompé par
l'artifice de Mandrague, ayant veu dans la Ξfontaine
que la Bergere Fortune aimoit un autre, de desespoir il se tua. Or voyons comme elles sont bien representées. Voicy
Damon avec son espieu, car il est au mesme equipage qu'il souloit estre allant à la chasse. Voicy son
chien qui le suit, prenez garde avec quel soing ce
Ξfidelle animal considere son maistre, car cependant
qu'il regarde dans la Ξfontaine, il semble, tant il a
les yeux Ξtendus sur luy, d'estre desireux de sçavoir
qui le rend si Ξesbahy. Que si vous considerez
l'estonnement qui est peint en son visage, vous
jugerez bien qu'il en doit avoir une grande occasion.
Mandrague luy avoit Ξfaict voir en songe Maradon
jeune Berger, qui prenant une flesche à Cupidon, en
ouvroit le sein à Fortune, et luy ravissoit le cœur.
Luy qui suivant l'ordinaire des Amants estoit
tousjours en doute s'en vint aussi tost qu'il fut
jour courant à ceste Ξfontaine, pour sçavoir si sa
ΞMaistresse l'aimoit. Je vous supplie, considerez son
Ξesbahissement, car si vous comparez les visages des
autres Tableaux à cestuy-cy, vous y verrez bien les
mesmes traits, quoy que le trouble en quoy il est
peint le change de beaucoup. De ces deux figures que
vous voyez dans la Ξfontaine, l'une comme vous pouvez
Ξconnoistre, est celle de la Bergere Fortune, et
l'autre du Berger Maradon, que la magicienne avoit
fait representer plutost qu'un autre, pour sçavoir
que cestuy cy avoit esté dés long temps serviteur de
ceste Bergere, et quoy qu'elle n'eust jamais daigné
le regarder, Ξtoutesfois Amour qui croit facilement
ce qu'il craint, persuada Ξincontinent le contraire à
Damon, creance qui le fit resoudre à la mort.
Remarquez, je vous supplie que ceste eau semble Ξ trembler : c'est que la Ξpauvre a voulu representer
l'effet des larmes du Berger qui tomboient dedans.
Mais passons à la seconde action. Voyez comme la
continuation de ceste caverne est bien Ξfaitte, et
Ξcomme il semble que vrayement cela soit plus Ξenfoncé.
Ce mort que vous y voyez au fond, c'est le pauvre
Damon, qui desesperé, se met l'espieu au travers du
corps. L'action qu'il fait est bien naturelle, vous
luy voyez Ξla jambe toute estenduë, l'autre retirée comme de douleur, un bras engagé
sous le corps, y ayant esté surpris par la promptitude de la cheute, et n'ayant eu la force
de le Ξr'avoir, l'autre languissant le long du
corps, quoy qu'il serre Ξencore mollement l'espieu de
la main, la teste Ξpanchée sur l'espaule droitte,
les yeux à demy fermez, et demy tournez, et en tel estat,
qu'à les voir on juge bien que c'est un homme aux
trances de la mort, la bouche entre-ouverte, les
dents en quelques endroits un peu descouvertes, et
l'entre-deux du nez fort retiré, tous signes d'une
prompte mort. Aussi ne le figure t'il pas icy pour
mort entierement, mais pour estre entre la mort et
la vie, si entre-elles il y a quelque separation.
Voicy l'espieu bien representé, voyez comme ceste
espaisseur de son fer est à Ξmoitié caché dans la
playe, et la houppe d'un costé toute sanglante, et
de l'autre blanche encores, comme estoit sa premiere couleur. Mais Ξqu'elle a esté la diligence du peintre !
Il n'a pas mesme oublié les cloux qui vont comme
serpentant à l'entour de la hante, car les plus pres
de Ξl'ame, aussi bien que Ξles bois, sont tachez de
sang ; il est vray que par dessous le sang on ne
laisse pas de Ξreconnoistre la doreure. Or considerons
le rejaillissement du sang en sortant de la playe :
il semble à la Ξfontaine qui conduitte par longs
canaux de quelque lieu fort relevé, lors qu'elle a
esté quelque temps contrainte et retenuë en bas, aussi
tost qu'on luy donne ouverture, Ξsaulte de furie ça
et la, car voyez ces rayons de sang, comme ils sont
bien representez, considerez ces boüillons, qui mesme
semblent se souslever à Ξeslans. Je croy que la Nature
ne sçauroit rien representer de plus naïf.
Mais voyons cet autre Tableau. Tableau sixiesme.
Or voicy le sixiesme et dernier Tableau, qui contient
quatre actions de la Bergere Fortune.
La premiere, c'est un songe que Mandrague luy fait
faire, l'autre, comme elle va à la Ξfontaine pour
s'en Ξesclarcir, la troisiesme, comme elle se plaint
de l'inconstance de son Berger, et la derniere, comme
elle meurt, qui est la conclusion de ceste tragedie.
Or voyons toutes choses particulierement.
Voicy le lever du Soleil, prenez garde à la longueur de ses ombres, Ξ comme d'un costé le Ciel est encor
un peu moins clair. Voyez ces nuës qui sont à Ξmoitié
air, comme il semble que peu à peu elles
s'aillent eslevant, ces petits oyseaux qui semblent
en montant chanter, et tremousser de l'ayle, sont
des Ξalloüettes qui se vont seichant de la Ξrosée au
nouveau Soleil ; ces oyseaux mal formez, qui d'un vol
incertain se vont cachant, sont des Ξchat-huants, qui
Ξfuyent le Soleil, Ξdont la montaigne couvre encores une
partie, et l'autre reluit si claire qu'on ne sçauroit
juger que ce fust autre chose qu'une grande et confuse
clairté.
Passons plus outre. Voicy la Bergere Fortune qui
dort, elle est dans le lict, où le Soleil qui entre
par la fenestre, Ξouverte par mesgarde, luy donne sur
le sein à demy descouvert. Elle a un bras
negligemment estendu sur le bois du lict, la teste
un peu panchée le long du chevet, l'autre main
estenduë le long de la cuisse par le dehors du lict,
et Ξpar ce que la chemise s'est par hazard retroussée,
vous la voyez par dessus le coude sans qu'elle cache
nulle des beautez du bras. Voicy autour d'elle les
demons de Morphée, Ξdont Mandrague s'est servie,
pour luy donner volonté d'aller à la Ξfontaine des
veritez d'Amour.
De fait la voicy à ce costé qui y Ξregorge, car ayant
songé que son Berger estoit mort, et prenant sa mort
pour la perte de son amitié, elle en venoit sçavoir
la verité. Voyez comme ce visage triste Ξpar sa douceur esmeut à pitié et fait participer à son desplaisir,
Ξpar ce qu'elle n'Ξeust si tost jetté la veuë dans l'eau
qu'elle Ξ apperceut Damon. Mais hélas ! pres de luy
la Bergere ΞMelinde, Bergere belle à la verité, et
qui n'avoit point esté sans soupçon d'Ξaymer Damon,
toutefois sans estre Ξaymée de luy. Trompée de ceste
menterie, voyez comme elle s'est retirée au profond
de ceste caverne, et vient sans y penser pour
plaindre son desplaisir au mesme lieu où Damon pour mesme sujet estoit presque mort. La voicy assise
contre ce rocher, les bras croisez sur l'estomac, que
la colere et l'ennuy luy ont fait descouvrir, en
rompant ce qui estoit dessus. Il me semble qu'elle
souspire, et que l'estomac panthele, le visage et Ξles
yeux tournez en haut demandent vengeance au Ciel, de
la perfidie qu'elle croit estre en Damon.
Et Ξpar ce que le transport de son mal luy fit relever
la voix en se plaignant, Damon que vous voyez pres
de là, encor qu'il fust sur la fin de sa vie,
entre-oyant les regrets de sa Bergere, et en recognoissant la voix, s'efforça de l'appeller. Elle
qui ouyt ceste parole mourante, tournant en sursaut
la teste s'en va vers luy. Mais, ô Dieux quelle
luy fut ceste veuë. Elle oublie le voyant en cét
estat, l'occasion qu'elle avoit de se plaindre de
luy, et luy demande
qui l'avoit si mal traitté. - C'est, luy dit-il, le
changement de ma Ξfortune Ξ, c'est l'inconstance de vostre
ame, qui m'a deceu avec tant de demonstration de bonne
volonté. Bref c'est le bon heur de Maradon, que
la Ξfontaine d'où vous venez m'a Ξmonstré aupres de
vous. Et vous semble-t'il raisonnable que celuy vive
ayant perdu vostre amitié, qui ne vivoit que pour estre
Ξaymé de vous ? Fortune oyant ces paroles : - Ah !
Damon, dit-elle, combien à nostre Ξdommage est
menteuse ceste source ! puis qu'elle m'a fait voir ΞMelinde aupres de vous, que je vois Ξtoutesfois
mourir pour me bien Ξaymer ? Ainsi ces Ξfidelles Amants
Ξreconnurent l'infidelité de ceste Ξfontaine, et plus
Ξasseurez qu'ils n'avoient jamais esté de leur
affection, ils moururent embrassez : Damon de sa
playe, et la Bergere du desplaisir de sa mort.
Voyez les de ce costé, voila la Bergere assise contre
ce rocher couvert de mousse, et voicy Damon qui tient
la teste en son gyron, et qui pour luy dire le dernier
ΞAdieu luy tend les bras, et luy en lie le col, et
semble de s'efforcer, et s'eslever un peu pour la baiser,
cependant qu'elle toute couverte de son sang, baisse
la teste, et se Ξcourbe pour s'approcher de son visage,
et luy passe les mains sous le corps pour le souslever
un peu. Ceste vieille eschevelée qui leur est aupres, c'est
Mandrague la ΞMagicienne, qui les trouvant morts
maudit son art, deteste ses demons, s'arrache les
cheveux, et se meurtrit la poitrine de coups. Ce
geste d'eslever les bras en haut par dessus la teste,
y tenant les mains jointes, et au contraire de baisser
le col, et se cacher presque le menton dans le sein,
pliant et s'amoncelant le corps dans son gyron, sont
signes de son violent desplaisir, et du regret qu'elle
a de la perte de deux si fideles et Ξparfaicts Amants,
outre celle de tout son contentement. Le visage de
ceste vieille est caché, mais considerez l'Ξeffect
que font ses cheveux : ils retombent en bas, et au
droit de la nucque, Ξd'autant qu'ils y sont plus
courts, ils y semblent se relever en haut. Voila un
peu plus esloigné Cupidon qui pleure, voicy son arc
et ses flesches rompuës, son flambeau esteint, et
son bandeau tout moüillé de larmes, pour la perte de
deux si fideles Amants. Alors la triste Sylvie luy repliqua : - ΞToutesfois, Celadon, il y a quelque temps que je vous vy en un lieu où Ξmalaysément eust on Ξpeu croire cela de vous, car il y avoit trop de beautez Ξpour ne vous pouvoir prendre, et vous estes trop honneste homme pour ne vous laisser prendre à elles. - Belle Nymphe, respondit le Berger, en quelque lieu que ce fust, puis que vous y estiez, c'est sans doute qu'il y avoit beaucoup de beauté, mais comme trop de feu brusle Ξplustost qu'il n'eschauffe, vos beautez aussi sont trop grandes pour nos cœurs rustiques, et se font Ξplustost admirer qu'Ξaymer, et adorer que servir. Avec tels propos ceste belle trouppe s'alloit retirant au logis, où l'heure du repas les appelloit.
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