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L'Astrée de 1621
Livre 12Édition de 1607, 481 recto (sic pour 381 recto). Édition de Vaganay, p. 455. LE
Dés que Ξle jour commença de
poindre, Leonide,
suivant la resolution que le soir Adamas, sa
compagne, et Celadon avoient prise
ensemble,
vint
trouver le Berger dans sa chambre, afin de luy
mettre l'habit que son oncle luy avoit apporté. Mais
le petit Meril, qui par le commandement de Galathée, demeuroit presque d'ordinaire avec Celadon, pour espier les actions de Leonide,
autant que pour servir le Berger, les empescha
long temps de le pouvoir faire, en fin quelque
bruit qu'ils ouyrent dans la court fit sortir Meril pour leur en rapporter des nouvelles. Tout incontinent Celadon se leva,
et la Nymphe (voyez à quoy l'Amour
la faisoit abaisser) luy ayda à s'habiller, car il
n'eust sçeu sans elle s'approprier Ξses habits. ΞVoila peu apres le petit Meril, qui revint si
courant qu'il faillit de les surprendre ; toutefois Celadon qui s'y prenoit garde, entra dans une
garderobbe Ξ attendant qu'il s'en retournast. Il
ne Ξfust plustost entré qu'il ne demanda où estoit Celadon. - Il est dans ceste garderobbe, dit la
Nymphe, il ressortira incontinent, mais que luy
veux-tu ? - Je voulois, respondit le garçon, luy dire
que Amasis vient d'arriver ceans. Leonide fut un peu surprise, Ξ de ne pouvoir
Ξachever ce qu'elle avoit commencé, toutefois pour
s'en conseiller à Celadon, elle dit à Meril :
- Petit Meril, je te prie va courant en advertir
Madame, car peut estre elle sera surprise. L'enfant
s'y en courut, et Celadon sortit riant de ces
nouvelles. - Et quoy, dit la Nymphe, vous riez Celadon, de ceste venuë ? Vous pourriez bien estre
empesché. - Tant s'en faut, dit-il, continuez
seulement de m'habiller, car dans la confusion de tant
de Nymphes, je pourray plus aysement me desrober.
Mais cependant qu'ils estoient bien attentifs à leur
besoigne, Ξvoila Galathée qui entra si à l'improveuë que
Celadon ne pût se retirer au cabinet. Si la Nymphe
demeura estonnée de cet accident, et Celadon
aussi, vous le pouvez juger ; toutefois la finesse
de Leonide fut plus grande, et plus prompte qu'il
n'est pas croyable, car voyant entrer Galathée,
elle retint Celadon qui se vouloit cacher, et se
tournant Ξvers la Nymphe faisant bien l'empeschée :
- Madame, luy dit-elle, s'il ne vous plaist de faire
en sorte que Madame ne vienne icy nous sommes
perduës ; quant à moy je feray bien tout ce que je
pourray pour desguiser Celadon, mais je crains de
n'en pouvoir pas venir à bout. Galathée, qui au commencement ne sçavoit que juger
de ceste Metamorphose, loüa l'esprit de Leonide
d'avoir inventé ceste Ξruze, et s'approchant d'eux
se mit à considerer Celadon, si bien Ξ*déguisé sous
cet habit, qu'elle ne Ξpeut s'empescher de rire, et
respondit à la Nymphe : - ΞM'amie, nous estions perduës
sans vous, car il n'y avoit pas moyen de cacher ce
Berger à tant de personnes qui viennent avec Amasis,
où estant vestu de cét habit, non seulement nous
sommes Ξasseurees, mais encor je veux le faire voir
à toutes vos compagnes, qui le prendront pour fille.
Ξ Puis elle passoit d'un autre costé, et le
consideroit comme ravie, car sa beauté par ces
agencemens paroissoit beaucoup plus. Ce pendant
Leonide, pour mieux joüer son personnage, luy dit
qu'elle s'en Ξ*pouvoit aller de peur qu'Amasis ne
les surprist. Ξ Ainsi la Nymphe, apres avoir resolu
que Celadon se diroit parente d'Adamas, nommee
Lucinde, Ξ sortit pour entretenir sa mere, apres avoir
commandé à Leonide de la conduire où elles seroient,
aussi tost qu'elle l'auroit vestuë. - Il faut advoüer
la verité, dit Celadon apres qu'elle s'en fut allée,
de ma vie je ne fus si estonné, que j'ay esté de ces
trois accidents : de la venuë d'Amasis, de la surprise
de Galathee et de vostre prompte invention. - Berger,
ce qui est de moy, dit-elle, procede de la volonté que j'ay de vous sortir de peine, et Ξpleust à Dieu
que tout le reste de vostre contentement en Ξdependist aussi bien que Ξcecy, vous Ξconnoistriez quel est le
bien que je vous veux. - Pour remerciement de tant
d'obligation, respondit le Berger, je ne puis que
vous offrir la vie que vous me conservez.
Avec semblables discours, ils s'alloient entretenant,
lors que Meril entra dans
la chambre, et voyant Celadon presque vestu, il en fut ravy, et dit : - Il
n'y a personne qui puisse le Ξreconnoistre, et
moy-mesme qui suis tous les jours pres de Ξluy, ne
croirois point que ce fust luy, si je ne le voyois
habiller. Celadon
luy respondit : - Et qui t'a dit que je me Ξdéguisois ainsi ? - C'est,
respondit-il, Madame qui m'a commandé de vous
nommer Lucinde, et que je disse que vous estiez
parente d'Adamas, et mesme m'a
envoyé tout
incontinent vers le Druide pour l'en advertir, qui
ne s'est Ξpeu empescher d'en rire quand il l'a sçeu,
et m'a promis de le faire comme Madame l'ordonnoit.
- Voila qui Ξva bien, dit le Berger et garde de t'en
oublier.
Cependant Amasis estant
descenduë du Chariot,
Ξrencontre Galathee au pied de l'Ξescalier, avec
Sylvie et Adamas. - Ma fille, luy dit-elle vous
estes trop long temps en vostre solitude, il faut
que je vous Ξdebauche un peu, Ξveu mesmes que les
nouvelles que j'ay euës de Clidaman,
et de Lindamor,
me resjouïssent de sorte, que je n'ay Ξpeu en jouïr
seule plus longuement, c'est pourquoy je viens vous
en faire part et veux que vous reveniez avec moy à
Marcilly, où je Ξfais faire les feux de joye, de si
bonnes nouvelles. - Je louë Dieu, respondit
Galathée, de tant de Ξbon-heur, et le supplie de Ξle vous conserver un siecle. Mais à la verité Madame,
ce lieu est si agreable, qu'il me fait soucy de le
laisser. - Ce ne sera pas repliqua Amasis, pour
long temps, mais Ξpar ce que je ne veux m'en retourner
que sur le soir, allons nous promener, et je vous
diray tout ce que j'ay appris. Alors Adamas luy baisa la robbe, et luy dit : - Il
faut bien, Madame, que vos nouvelles soient bonnes,
puis que pour les dire à Madame vostre fille, vous
estes partie si matin. - Il y a des-ja, dit-elle,
deux ou trois jours que je les receus, et fis
incontinent resolution de venir, car il ne me semble
pas que je puisse joüir d'un contentement toute
seule, et puis certes la chose merite bien d'estre
sceuë.
Avec semblables discours elle descendit dans le
jardin, où commençant son promenoir, ayant mis
Galathée d'un costé, et Adamas de l'autre, elle
reprit de ceste sorte. Histoire de Lydias Considerant les estranges accidents qui arrivent par l'Amour, il me semble que l'on est presque contraint d'Ξavouër que si la
Ξ fortune a plusieurs
rouës pour hausser et baisser, pour tourner et
changer les choses bras ouverts, et
principalement pour estre venus en un temps, que leurs
ennemis s'estant renforcez reprenoient courage, et les
menaçoient d'une bataille. Mais quand Lindamor fut
arrivé, et qu'on Ξsçeust qui estoit Clidaman, Ξon ne sçauroit dire l'honneur, ny les caresses qui luy
furent Ξfaites, car desja en trois ou quatre rencontres
il s'estoit tellement signalé, que les amis, et les
ennemis le Ξconnoissoient, et l'estimoient.
Entre autres prisonniers qu'ils firent, luy et
Guiemants, car ils alloient tousjours en toutes leurs
entreprises ensemble, il s'y en trouva un jeune
de la Ξgrande Bretagne, tant beau, mais tant triste
qu'il fit pitié à Clidaman, et parce que plus il
demeuroit en ceste captivité, et plus il faisoit
paroistre d'ennuy, un jour il le fit appeller, et
apres l'avoir enquis de son estre, et de sa qualité,
il luy demanda l'occasion de sa tristesse, disant que si elle procedoit de la prison, il devoit, comme
homme de courage, supporter semblables accidents, et
que tant s'en faut il devoit remercier le ΞCiel, qu'il
l'eust fait tomber entre leurs mains, puis qu'il estoit
en lieu où il ne recevroit que toute courtoisie, et
que l'esloignement de sa liberté ne procedoit que du
commandement de ΞMeroüée, qui avoit deffendu que l'on
ne mist point encores de prisonniers à rançon, et que quand il le leur permettroit, Ξ il verroit Ξqu'elle estoit
leur courtoisie.
Ce jeune homme le remercia, mais Ξtoutesfois ne Ξpeut s'empescher de souspirer, dont Clidaman plus esmeu
encores luy en demanda la cause, à quoy il respondit :
- Seigneur Chevalier, ceste tristesse que vous voyez
Ξpeinte en mon visage, et ces souspirs qui se Ξdérobent si souvent de mon Ξestomac, ne procedent pas de ceste
prison, dont vous me parlez, mais d'une autre qui me
lie Ξsi estroittement ; car Ξle temps ou la rançon me peuvent desobliger de celle-cy, mais de
l'autre, il n'y a rien que la mort qui m'en puisse
retirer. Et Ξtoutesfois Ξd'autant que j'y suis resolu
encores la supporterois-je avec patience, si je n'en
prevoyois la fin trop prompte, non pas par ma mort
seule, mais par la perte de la personne qui me tient
pris si estroittement.
Clidaman jugea bien à ses paroles que c'estoit
Amour qui le travailloit, et par la preuve qu'il en
faisoit en luy mesme, considerant le mal de son
prisonnier, il en eut tant de pitié, qu'il l'Ξasseura
de procurer sa liberté le plus promptement qu'il luy
seroit possible, sçachant assez par experience quelles
sont les passions, et les inquietudes qui accompagnent
une personne qui ayme bien. - Puis, luy dit-il, que vous
sçavez que c'est qu'Ξamour, et que vostre courtoisie
m'oblige à croire, que Ξquelque connoissance que vous
puissiez avoir de moy, ne vous fera changer ceste
bonne volonté, Ξà fin que vous jugiez le Ξsujet que j'ay
de me plaindre, voire de me desesperer, voyant le mal
si prochain, et le remede tant esloigné, pourveu que
vous me promettiez de ne me Ξdecouvrir, je vous diray
des choses, qui sans doute vous feront estonner,
et lors le luy ayant promis, il commença de ceste
sorte. resolution il tourna, je ne sçay si je dois dire Ξpar bonne ou mauvaise fortune, les yeux sur moy, et fust
qu'il me trouva ou plus à son gré, ou plus à sa
commodité, il commença de se monstrer mon serviteur.
Quelles dissimulations, quelles recherches, quels
serments furent ceux Ξdont il usa en mon endroit ! Je
ne veux vous ennuyer par un trop long discours ; tant
y a qu'apres une assez longue recherche, car il y
demeura deux ans, Ξje l'aimay sans dissimulation, d'autant que sa beauté, sa courtoisie, sa discretion,
et sa valeur estoient de trop grands attraits pour
ne vaincre avec une longue Ξ*recherche toute ame pour
barbare qu'elle fust. Je ne rougiray donc de
l'advouër à une personne qui a esprouvé l'Amour, Ξ*ny de dire que ce commencement Ξla fust la fin de mon repos.
Or les choses estant en cet estat, et vivant avec
tout le contentement que peut une personne qui Ξaime et qui est Ξasseurée de la personne aymée, Ξil advint que les Francs apres avoir gaigné tant de batailles
contre les Empereurs Romains, contre les Gots, et
contre les Gaulois, tournerent leurs armes contre les
Neustriens, et les Ξreduisirent à tels termes, qu'a
cause qu'ils sont nos anciens alliez, ils furent
Ξcontrains d'envoyer à Londres pour demander secours
Ξqui suivant l'alliance Ξfaite entre-eux et ceux de
la grande Bretagne, leur fut accordé et par le Roy,
et par les Estats.
Soudain ceste nouvelle fut divulguée par tout le
Royaume, et nous qui estions en la principale ville,
en fusmes Ξadvertis des premiers ; et dés l'heure mesme
Lydias commença de penser à son retour, s'Ξasseurant
que ceux de sa patrie ayant affaire de ses semblables,
l'absoudroient facilement de la mort d'Aronte.
Toutefois, Ξpar ce qu'il m'avoit tousjours promis de ne
s'en point aller qu'il ne m'emmenast avec luy, ce que
le malicieux avoit fait pour me tromper, et de peur
que je misse empeschement Ξa son départ, il Ξ me
cacha son dessein, mais comme il n'y a feu si secrettement couvert, dont
il ne sorte quelque fumée, aussi n'y a t'il rien de si
secret dont quelque chose ne se Ξdécouvre, et par ainsi quelques uns sans y
penser me le dirent. Aussi tost que je le sceus, la
premiere fois que je le vis, je le tiray à part :
- Et bien luy dis je, Lydias, avez vous resolu que je
ne sçache point que vous me laissez ? Croyez vous
mon amitié si foible qu'elle ne puisse soustenir les
coups de vostre fortune ? Si vos affaires veulent
que vous retourniez en vostre patrie, pourquoy ne
permet vostre amitié que je m'en aille avec vous ?
Demandez moy à mon pere, je m'Ξasseure qu'il sera bien
aise de nostre alliance, car je sçay qu'il vous
aime ; mais de me laisser seule icy, avec vostre
foy parjure, non Lydias, croyez moy, ne commettez
point une si grande faute, car les Dieux vous en
puniront.
Il me respondit froidement, qu'il n'avoit point
pensé a son retour, et que toutes ses affaires ne
luy estoient rien au prix du bien de ma presence,
que je l'offensois d'en Ξdouter, mais que ses actions
me contraindroient de l'advoüer. Et toutefois ce parjure deux jours apres s'en alla
avec les premieres Ξtrouppes qui partirent de la Ξgrand' Bretagne, et Ξprit son temps si a propos,
qu'il arriva sur le bord de la mer le mesme jour
qu'ils devoient partir, et ainsi s'embarqua avec eux.
Nous fusmes incontinent advertis de son départ ;
toutefois je m'estois tellement figurée qu'il
m'aimoit, que je fus la derniere qui le Ξcreust, de
sorte qu'il y avoit plus de huit jours qu'il estoit
party, que je ne me pouvois persuader qu'un homme
si bien nay fust si trompeur, et ingrat. En fin un
jour s'escoulant apres l'autre sans que j'en eusse
aucune nouvelle, je recognus que j'estois trompée, et
que veritablement ΞLidias estoit party.
Si alors mon Ξennuy fut grand, jugez le, Seigneur
Chevalier, puis que tombant malade je fus reduitte
Ξa tel terme, que les medecins ne cognoissant mon
mal, en desespererent, et m'abandonnant me Ξ tenoient
comme morte ; mais Amour qui voulut monstrer sa
puissance, et qu'il est mesme meilleur medecin
qu'ΞEsculape, me guerit par un estrange antidote, et
voyez comme il se plaist aux effets qui sont contraires
à nos resolutions ; lors que je sceus la fuitte de
Lydias, car en verité elle pouvoit se nommer ainsi,
je m'en Ξsentis de telle sorte offensée, qu'apres
avoir invoqué mille fois le ΞCiel, comme tesmoin de
ses perfidies, je juray que je ne l'aimerois jamais
autant de fois qu'il m'avoit juré de m'aimer à jamais,
et je puis dire que nous fusmes aussi Ξparjures l'un
que l'autre, car lors que ma haine estoit en sa
plus grande Ξ*fureur, ne voyla pas Ξun vaisseau qui
venoit de Callais, pour Ξr'apporter que le secours y estoit arrivé heureusement, Ξqui nous dit que Lydias
y avoit passé, en intention de faire la guerre avec
ceux de la Ξgrande Bretaigne, mais qu'aussi tost
que le gouverneur du lieu
Ξ(qui s'estoit trouvé parent d'Aronte) en avoit esté adverty, il l'avoit fait
mettre en prison comme ayant esté desja auparavant Ξcondamné, Ξqu'on le tenoit pour perdu, Ξpar ce que ce
gouverneur Ξ*avoit un tres-grand credit parmi les Neustriens, qu'à la verité il y avoit un moyen de le
sauver, mais si difficile qu'il n'y avoit personne qui
le voulust hazarder, et qui estoit tel.
Aussi tost que Lydias se vit saisi, il luy demanda
comment un Chevalier plein de tant de reputation comme
luy, vouloit venger ses querelles par la Ξvoye de la
justice, et non point par les armes ; car c'est une
coustume entre les Gaulois de ne recourre jamais à
la justice en ce qui offense l'honneur, mais au
combat, et ceux qui font autrement sont tenus pour
deshonorez. Lypandas, qui est le nom de ce
gouverneur, luy respondit qu'il n'avoit point tué
Aronte en homme de bien, et que Ξ*s'il n'estoit condamné par la justice, il le luy maintiendroit avec les armes, mais qu'estant honteux de se battre avec un criminel, s'il y avoit quelqu'un de ses amis qui
Ξse presentast pour luy, il s'offroit de le combattre
sur ceste querelle ; que s'il y estoit vaincu, il le
mettroit en liberté, qu'autrement la justice en seroit
Ξfaite, et que pour donner loisir Ξà ses parents et amis Ξ , il le garderoit un mois en sa puissance ; que si personne ne se presentoit dans ce temps, il le remettroit entre les rigoureuses mains des anciens de Rothomague, pour estre traitté selon ses merites ; et Ξqu'afin qu'il n'y Ξeut point d'avantage pour personne, il vouloit que ce combat se fist avec l'espée et le poignard, et en chemise. Mais que Lypandas estant estimé l'un des plus vaillans hommes de toute la Neustrie, il n'y avoit personne qui eust la hardiesse d'entreprendre ce combat, outre que les amis de Lydias n'en Ξestans pas advertis, Ξ ne pouvoient luy rendre ce bon office. O Seigneur Chevalier, quand je me ressouviens des contrarietez qui me Ξcombatirent oyant ces nouvelles, il faut que j'advouë que je ne fus de ma vie si confuse, non pas mesme quand ce perfide me Ξ laissa. Alors Amour voulut que je Ξrecogneusse les propositions Ξfaites contre luy estre plus impuissantes quand il vouloit, que les flots n'aboyent en vain contre un rocher pour l'Ξébranler, car il fallut pour payer le tribut d'Amour, recoure à l'ordinaire monnoye dont l'on paye ses imposts, qui sont les larmes. Mais apres avoir longuement, et vainement pleuré l'Ξinfidelle Lydias, il fallut en fin que je me resolusse à sa conservation, quoy qu'elle me deust couster et le repos et l'honneur. Et transportée de ceste nouvelle fureur, ou Ξplustost de ce renouvellement d'Amour, je resolus d'aller à Calais en intention de trouver là les moyens d'advertir les parents, et les amis de Lydias ; et Ξ donnant ordre le plus secrettement qu'il
me fut possible à mon voyage, une Ξnuict je me
Ξdérobay en l'habit que vous me voyez. Mais la
fortune fut si mauvaise pour moy, que je demeuray plus
de quinze jours sans trouver vaisseau qui allast
de ce costé là. Je ne sçay que devindrent mes parents
me trouvant partie, car je n'en ay point eu de
nouvelle depuis ; bien m'Ξasseure-je que la vieillesse
de mon pauvre pere n'aura Ξpeu resister à ce Ξdéplaisir,
car il m'aimoit plus tendrement que luy-mesme, et
m'avoit tousjours nourrie si soigneusement, que je me
suis plusieurs fois estonnée comme j'Ξay peu souffrir les incommoditez que depuis mon Ξd'épart j'ay supportées
en ce voyage, et faut dire que c'est Amour, et non
pas moy.
Mais pour reprendre nostre discours, apres avoir
attendu quinze ou seize jours sur le bord de la mer,
en fin il se presenta un vaisseau avec lequel j'arrivay
à Calais, lors qu'il n'y avoit plus que cinq ou
six jours du terme que Lypandas luy avoit donné. Ξ Le
branle du vaisseau m'avoit de sorte estourdie que je
fus contrainte de Ξ*garder le lict deux jours, si bien
qu'il n'y avoit plus de temps de pouvoir advertir les Ξparens de Lydias, ne sçachant mesme Ξqu'ils estoient,
ny où ils se tenoient.
Si cela me troubla, vous le pouvez juger, parce
mesme qu'il sembloit que je fusse venuë tout à propos
pour Ξle voir mourir, et pour assister à ses funerailles.
Dieux, comment vous disposez de nous ! J'estois
tellement outrée de ce desastre que jour et Ξnuict les
larmes estoient en mes yeux. En fin le jour avant
le terme, transportée du desir de mourir avant que Lydias, je me resolus d'entrer Ξau combat contre Lypandas. Quelle resolution, ou plutost quel
desespoir ! car je n'avois de ma vie tenu espée Ξen la main, et ne sçavois bonnement de laquelle il falloit
prendre le poignard ou l'espée, et toutefois me Ξvoila resoluë d'entrer Ξau combat contre un Chevalier qui
toute sa vie avoit fait ce mestier, et qui Ξ avoit
tousjours acquis le tiltre de brave, et vaillant. Mais
toutes ces considerations estoient nulles envers moy,
qui avois esleu de mourir avant que Ξ*celuy que j'aimois perdist la vie. Et quoy que je sceusse bien
que je ne le pourrois pas sauver, toutefois ce ne
m'estoit peu de satisfaction qu'il deust avoir ceste
preuve de mon Ξ*amitié.
le combat de ceste sorte,
pour ma satisfaction, de Ξl'achever pour la sienne
comme il l'avoit proposé au commencement. Moy qui ne
doutois point qu'en toute sorte je n'y deusse mourir,
l'acceptay comme il le voulut.
Et en ce dessein le lendemain armée de toute piece
je me presentay sur le camp, mais il faut advoüer le
vray, j'estois si empeschée en mes armes, que je ne
sçavois comme me remuer. Ceux qui me voyoient aller
chancelant, pensoient que ce fust Ξde peur du combat,
et c'estoit de foiblesse. Bien tost apres voila venir
Lypandas armé et monté à l'advantage, qui a son Ξabord effroyoit ceux mesmes à qui le danger ne touchoit
point, et croyriez vous que je ne Ξfus point estonnée,
que quand le pauvre Lydias fut conduit sur un eschafaut pour assister au combat, car la pitié que
j'Ξeus de le voir en tel estat, me toucha de sorte, que
je Ξdemeuray fort long temps sans me pouvoir remuer.
En fin les juges me menerent vers luy, pour sçavoir
s'il m'acceptoit pour son champion. Il me demanda
qui j'estois, lors contrefaisant ma parole :
- Contentez-vous Lydias, luy dis-je, que je suis le
seul qui veut entreprendre ce combat pour vous. - Puis
que cela est, repliqua-t'il, vous devez estre personne
de valeur, et c'est pourquoy, dit-il, se tournant Ξvers les juges, je l'accepte. Et ainsi que je m'en allois,
il me dit : - Chevalier vaillant, n'ayez peur que vostre
querelle ne soit juste. - Lydias, luy respondis je,
fusse-je aussi Ξasseuré que tu n'Ξeusse point d'autre injustice !
Et apres je me retiray si resoluë Ξà la mort, que des-ja
il me tardoit que les trompettes Ξ donnassent le signal
du combat. De fait au premier son je partis, mais le
cheval m'esbranla de sorte, qu'au lieu de porter ma
lance comme il falloit, je la laissay aller comme la
fortune voulut. ΞSi bien qu'au lieu de Ξla frapper, je
donnay dans le col du cheval, luy laissant la lance
dans le corps, dont le cheval courut au commencement par le camp en despit
de son maistre, et en fin tomba mort.
Lypandas estoit venu contre moy avec tant de desir
de bien faire, que la trop grande volonté luy fit
faillir son coup. ΞQuand à moy, mon cheval alla jusques
où il voulut, car ce que je Ξpeus faire fut de me tenir
sans tomber, et s'estant arresté de soy-mesme, et
oyant Lypandas qui me Ξcrioit de tourner à luy, avec
outrages de ce que je luy avois tué son cheval, je
revins apres avoir mis la main à l'espée au mieux qu'il
me fut possible, et non pas sans peine, mais mon cheval
que j'avois peut-estre piqué plus que son courage ne vouloit, aussi tost que je l'Ξeus tourné, prit de
luy mesme sa course, et si à propos qu'il vint Ξheurter
Lypandas de telle furie, qu'il le porta les pieds
contremont ; mais en passant il luy donna de l'espée
dans le corps si avant que peu apres je le sentis
faillir dessous moy, et ce ne fut peu que je me
ressouvinsse Ξd'oster les pieds des estrieux ; car
presque Ξincontinent il tomba mort, Ξ par ma bonne
fortune, si loing de Lypandas, que j'Ξeus loisir de
sortir de la selle, et me Ξdépestrer de mon cheval. Alors je m'en vins à luy qui des-ja s'approchoit l'espée haute pour me frapper, et faut que je die que si Amour n'eust soustenu le faix des armes, je n'avois point de force qui le Ξpeust faire. En fin voicy Lypandas qui de toute sa force me Ξdéchargea un coup sur la teste, la nature m'apprit à mettre le bras gauche devant, car autrement je ne me ressouvenois pas de l'escu que j'avois Ξen ce bras là. Le coup donna dessus si à plein, que n'ayant la force de le soustenir, mon escu me redonna un si grand coup contre la sallade, que les estincelles m'en vindrent aux yeux. Luy qui voyoit que je chancellois, me voulut recharger d'un autre encor plus pesant, mais ma fortune fut telle que, haussant l'espée, je rencontray la sienne si à propos du Ξtranchant, qu'elle se mit en deux pieces, et la mienne à Ξmoitié rompuë fit comme la sienne au premier coup que je luy voulus donner, car il esquiva et moy n'ayant la force de la retenir, je la laissay tomber jusques en terre, où de la pointe je rencontray une pierre qui la rompit. Lypandas alors voyant que nous estions tous deux avec mesme avantage me dit : - Chevalier, ces armes nous ont esté également favorables, je veux essayer si les autres en feront de mesme, et pour ce desarmez-vous, car c'est ainsi que je veux finir ce combat. - Chevalier, luy respondis-je, à ce qui Ξs'est passé vous pouvez bien cognoistre que vous avez le tort et delivrant ΞLidias vous devriez laisser ce combat. - Non, non, dit Lypandas en colere, ΞLidias et vous mourrez. - J'Ξessayray,
repliquay-je, de tourner ceste sentence sur vostre
teste. Et lors m'esloignant dans le camp le plus
que je Ξpeus de Lydias, de peur d'estre Ξrecognuë, avec
l'aide de ceux qui le gardoient, je me desarmay, et
Ξd'autant que nous avions fait provision tous deux d'une
espée et d'un poignard, apres avoir laissé le
pourpoint, nous venons l'un contre l'autre.
Il faut que je vous die que ce ne fut point sans peine
que je cachois le sein, Ξpar ce que la chemise en
Ξdépit que j'en eusse monstroit l'Ξenfleure des tetins,
mais chacun eust pensé toute autre chose plutost que celle-là, et quant à Lydias il ne me Ξpeut recognoistre, tant pour me voir en cét habit Ξdéguisé,
que Ξpour ce que j'estois enflammée de la chaleur des
armes, et ceste couleur haute me changeoit beaucoup
le visage.
En fin nous voila Lypandas et moy à dix ou douze
pas l'un de l'autre, l'on nous avoit Ξmiparty le
Soleil, et les juges s'estoient retirez. Ce fut
lors que veritablement je croyois Ξ mourir, m'Ξasseurant
qu'au premier coup il me mettroit l'espée dans le
corps. Mais la fortune fut si bonne pour Lydias, car
ce n'estoit que de sa vie que je craignois, que cét
arrogant Lypandas venant de toute furie à moy, broncha
si à propos qu'il vint donner de la teste presque à
mes pieds, si lourdement que de luy-mesme il se fit
deux Ξblesseures l'une du poignard, dont il se persa
l'espaule Ξdroite, et l'autre de l'espee donnant du
front sur le trenchant. Quant à moy, je fus si
effroyée de sa cheute, que je croyois des-ja Ξ estre
morte, et sans luy faire autre mal, je me reculay
deux ou trois pas, il est vray que m'imaginant de le
pouvoir vaincre plus par ma courtoisie que par ma
valeur, je luy dis : - Levez-vous ΞLypandas, ce n'est
point en terre que je vous veux offenser. Luy qui
Ξ estoit demeuré quelque temps estourdy du coup, tout
en furie se releva pour se jetter sur moy, mais des
deux blessures qu'il s'estoit faites, l'une
l'aveugloit, et l'autre luy ostoit la force du bras,
Ξ*de sorte qu'il Ξne voyoit rien, et si ne pouvoit
presque soustenir l'espée, dequoy m'appercevant je
pris courage, et m'en vins à luy, l'espée haute, luy
disant : - Rends toy ΞLipandas autrement tu es mort.
- Pourquoy, me dit-il, me rendray-je, puis que les
conditions de nostre combat ne sont pas telles ?
Contente toy que je mettray Lydias en liberté.
Alors les juges estant venus, et Lypandas ayant
ratifié sa promesse, Ξ*ils m'accompagnerent hors du
camp comme victorieux.
Mais craignant que l'on ne me fist quelque outrage en
ce lieu-là pour y avoir ΞLipandas toute puissance, apres
m'estre armée je m'approchay la visiere baissée
de Lydias, et luy dis : - Seigneur ΞLidias, remerciez
Dieu de ma victoire, et si vous desirez que nous
puissions plus longuement Ξcoferer ensemble, je
m'en Ξvay en la ville de ΞRegiaque, où j'attendray
de vos nouvelles quinze jours, car apres ce terme
je suis contraint de parachever quelque affaire,
qui m'emmenera loing d'icy, et pourrez demander le
Chevalier Triste, Ξpar ce que c'est le nom que je porte,
pour les occasions que vous sçaurez de moy. - Ne
cognoistray-je point, dit-il, autrement celuy à
qui je suis tant obligé ? - Ny pour vostre bien
luy dis-je, ny pour le mien il ne se peut. Et a ce
mot je le laissay, et apres m'estre pourveuë d'un
autre cheval, je vins à Rigiaque où Ξje demeuray depuis.
Or ce traistre de Lypandas, aussi tost que je Ξfusse
partie, fit remettre Lidias en prison plus estroitte
qu'auparavant, et quand Ξils s'en plaignoit et qu'il
luy reprochoit Ξ*la promesse qu'il m'avoit faite, il
respondoit qu'il avoit promis de le mettre en liberté,
mais qu'il n'avoit pas dit quand, et que ce seroit dans
vingt ans, sinon avec une condition qu'il luy proposa,
qui estoit de faire en sorte que je me remisse Ξprisonnier en sa place, et qu'ainsi je payasse la
rançon de sa liberté, par la perte de la mienne.
ΞLidias luy respondit qu'il seroit aussi ingrat envers
moy que ΞLipandas perfide envers luy. Dequoy il
Ξs'offença de sorte qu'il jura que si dans quinze
jours je n'estois entre ses mains, il le remettroit
entre celles de la justice. Et lors que Lydias luy
remettoit devant les yeux sa foy parjurée : - J'en ay
fait, disoit-il, la penitence par les Ξblesseures que j'ay Ξapportées du combat, mais ayant dés long
temps promis aux Seigneurs Neustriens de maintenir
la justice, ne suis-je pas plus obligé à la premiere
qu'à la derniere promesse ?
Les premiers jours s'escoulerent sans que j'y prisse garde, mais voyant que je n'en avois point de nouvelle,
j'y Ξenvoiay un homme pour s'en enquerir. Par luy
je sceus la malice de ΞLipandas,
et mesme le terme
qu'il avoit donné, et quoy que je prévisse toutes
les cruautez, et toutes les indignitez qui se peuvent
recevoir, si est ce que je resolus de Ξmettre Lidias hors de telles mains, n'ayant rien de si cher que
sa conservation, et par fortune le jour que vous me
pristes je m'y en allois, et à ceste heure la
tristesse que vous voyez en moy, et les souspirs qui
ne me donnent point de cesse, procedent, non de la
prison où je suis (car celle-cy est bien douce au
prix de celle que je m'estois Ξproposé), mais de
sçavoir que ce perfide et cruel ΞLipandas mettra sans doute ΞLidias entre les mains de ses ennemis, qui
n'attendent autre chose pour en voir une Ξdéplorable et honteuse fin ; car des quinze jours qu'il avoit
donnez, les dix sont des-ja passez, si bien que je ne
puis Ξpresque plus esperer de pouvoir rendre ce dernier
office à Lydias.
A ce mot les larmes luy empeschant la voix, elle fut
contrainte de se taire, mais avec tant de
demonstration de Ξdéplaisir, que ΞClidian en fut
esmeu et pour la consoler luy dit : - Vous ne devez
point, courageuse ΞMelandre, vous perdre tellement de
courage, que vous ne mainteniez la generosité en cét
accident, que vous avez fait paroistre en tous les
autres. Le Dieu qui vous a conservée en de si grands
perils, ne veut pas vous abandonner en ceux cy qui sont
moindres. Vous devez croire que tout ce qui Ξdépendra de moy sera tousjours disposé à vostre contentement.
Mais Ξpar ce que je suis sous un Prince, Ξ*à qui je ne peux point déplaire, il faut que vostre liberté
vienne de luy ; bien vous promets-je d'y rapporter
de mon costé, tout ce que vous pourriez esperer d'un
bon amy. Et la laissant avec ces bonnes paroles, il
alla trouver Childeric, et le supplia d'obtenir du
Roy Meroüé la liberté de ce jeune prisonnier. Le
jeune Prince qui Ξaymoit mon fils, et qui sçavoit bien
que le Roy son pere seroit bien aise d'obliger
Clidaman, sans retarder davantage, l'alla demander à Meroüé,
qui accorda tout ce que mon fils demandoit.
Et parce que le temps estoit si court que la moindre
partie qu'il en eust perduë eust fait faute à
Mellandre, il l'alla trouver en son logis, où l'ayant
tirée à part : - Chevalier triste, luy dit-il, il
faut que vous changiez de nom, car si vos infortunes
vous ont cy devant donné sujet de le porter, il
semble que vous le perdrez bien tost. Le Ciel
commence de vous regarder d'un œil plus doux que de
coustume. Et tout ainsi qu'un mal-heur ne vient jamais
seul, de mesme le bon-heur marche Ξtousjours accompagné ; et pour tesmoignage de ce que je
dis, sçachez, Chevalier, (car tel vous veux-je nommer,
puis que vostre generosité à bon droit vous en
acquiert l'Ξhonnorable tiltre) que desormais vous estes
en liberté, et pouvez disposer de vos actions, tout
ainsi qu'il vous plaira. Le Prince des Francs m'a
permis de disposer de vous, et le devoir de Chevalier
m'oblige non seulement à vous mettre en liberté, mais
a vous offrir encore toute l'assistance que vous
jugerez que je vous puisse rendre.
Mellandre oyant une parole tant inesperée, tressaillit
toute de joye, et se jettant à ses pieds comme transportée,
luy baisa la main pour remerciement d'une grace
si grande, car le bien qu'elle s'estoit figurée de
recevoir de luy, estoit d'estre mise à rançon, et
l'incommodité du payement la desesperoit de le
pouvoir faire si tost que le terme des quinze jours
ne Ξfut escoulé. Mais quand elle oüyt une si grande
courtoisie : - Vrayement, luy dit-elle, Seigneur
Chevalier, vous faites paroistre que vous sçavez que
c'est que d'aimer, puis que vous avez pitié de ceux
qui en sont attaints. Je prie Dieu, attendant que je
puisse m'en revencher, qu'il vous rende aussi heureux qu'il vous a fait courtois, et digne de toute bonne
fortune, et à l'heure mesme elle s'en voulut aller,
ce que Clidaman ne voulut permettre, Ξpar ce que c'estoit
de nuit.
Le lendemain donc à bonne heure elle se mit en chemin,
et ne tarda qu'elle ne vint à Calais, où de fortune elle arriva le jour avant le terme. Dés le soir elle
eust fait sçavoir sa venuë à Lypandas, n'eust esté
qu'elle fut d'advis, veu la perfidie de celuy avec
qui elle avoit affaire, d'attendre le jour, afin que
plus de personnes vissent le tort qu'il luy feroit,
si de fortune il manquoit encores une fois de parole. Le jour donc estant venu, et l'heure du midy estant sonnée, que les principaux du lieu pour honorer le gouverneur estoient pour lors en sa maison, voila le Chevalier Triste qui se presente à luy ; à l'Ξabord il ne fut point Ξrecogneu, car on ne l'avoit veu qu'au combat, où la peur luy avoit peut estre changé le visage, Ξ lors chacun s'aprocha pour ouyr ce qu'il diroit. - Lypandas, luy dit-il, je viens icy de la part des parents, et des amis de ΞLidias, afin de sçavoir de ses nouvelles, et pour te sommer de ta parole, ou bien de le mettre à quelque nouvelle condition, autrement ils te mandent par moy, qu'ils te Ξpubliront pour homme de peu de foy. - Estranger, respondit Lypandas, tu leur diras que ΞLidias se porte mieux qu'il ne fera dans peu de jours, Ξpar ce qu'aujourd'huy passé je le remettray entre les mains de ceux qui m'en vengeront, que pour ma parole je croy en estre quitte, en le remettant entre les mains de la justice, car la justice qu'est-ce autre chose, qu'une vraye liberté ? Que pour de nouvelles conditions, je n'en veux point d'autre que celle que j'ay des-ja proposée, qui est que l'on me remette entre les mains de celuy qui combatit contre moy, afin que j'en puisse faire à ma volonté, et je delivreray ΞLidias. - Et qu'est-ce, luy dit-il, que tu en veux faire ? - Quand j'auray, respondit-il, à te rendre conte de mes desseins, tu le pourras sçavoir. - Et quoy, dit-il, es-tu encores en ceste mesme opinion ? - Tout de mesme, repliqua Lypandas. - Si cela est,
adjousta le Chevalier Triste, envoye querir ΞLydias,
et je te remettray celuy que tu demandes. Lypandas qui sur tout desiroit se venger de son
ennemy, car il avoit tourné toute sa mauvaise volonté
sur Mellandre, l'envoya Ξincontinent querir. Lydias,
qui sçavoit bien ce jour estre le dernier du terme
qu'on Ξluy avoit donné, croyoit que ce fust pour le
conduire aux Seigneurs de la justice ; toutefois
encor qu'il en previst sa mort Ξasseurée, si esleut-il
Ξplustost cela, que de voir celuy qui avoit combatu
pour luy en ce danger à son occasion. Quand il fut
devant Lypandas, il luy dit : - Lydias, voicy le
dernier jour que je t'ay donné pour representer ton
champion entre mes mains, ce jeune Chevalier est venu
icy pour cet effet, s'il le fait, tu es en liberté.
Mellandre durant ce peu de mots avoit Ξtousjours trouvé le moyen de tenir le visage de costé pour
n'estre Ξreconnuë, et quand elle voulut respondre,
elle se tourna tout à fait contre Lypandas, et luy
dit : - Ouy Lypandas, je l'ay promis, et je le Ξfais,
toy, observe aussi bien ta parole, car je suis
celuy que tu demandes, me voicy, qui ne redoute
ny rigueur, ny cruauté quelconque, pourveu que mon
amy sorte de peine.
Alors chacun mit les yeux sur elle, et repassant par
la memoire les façons de celuy qui avoit combatu, on
Ξconnu qu'elle disoit vray. Sa beauté, sa jeunesse
et son affection esmeurent tous ceux qui estoient
Ξpresens, sinon Lypandas, qui se croyant infiniment
offensé de luy, commanda Ξincontinent qu'elle fust mise en prison, et permit que ΞLydias s'en allast. Luy qui desiroit Ξplustost se perdre que de se voir obliger en tant de sortes, faisoit quelque difficulté. Mais Mellandre s'approcha de luy, et luy dit à l'aureille : - ΞLydias allez vous-en, car de moy n'en soyez en peine, j'ay un moyen de sortir de ces prisons si facile, que ce sera quand je voudray, que si vous desirez de faire quelque chose à ma consideration, je vous supplie d'aller servir Meroüé, et particulierement Clidaman qui est cause que vous estes en liberté, et luy Ξdites que c'est de ma part que vous y allez. - Et sera-t'il possible, dit ΞLydias, que je m'en aille sans sçavoir qui vous estes ? - Je suis, respondit-elle, le Chevalier Triste, et cela vous suffize, jusqu'à ce que vous ayez plus de commodité d'en sçavoir davantage. Ainsi s'en alla ΞLydias en resolution de servir le Roy des Francs puis que celuy à qui il devoit deux fois la vie le vouloit ainsi. Mais cependant ΞLypandas commanda tres expressement que Mellandre fust bien gardée, et la fit mettre en un Ξcroton avec les fers aux pieds, et aux mains, resolu qu'il estoit de la laisser mourir de misere leans. Jugez en quel estat ceste jeune fille se trouva, et quels regrets elle devoit faire contre Amour. Ses vivres estoient mauvais, et sa demeure effroyable, et toutes les autres incommoditez tres grandes ; que si son affection n'eust supporté ces choses, il est impossible qu'elle Ξny fust morte. Mais cependant la voix s'espandit par toute la Neustrie, que ΞLydias par le moyen d'un sien amy
avoit esté sauvé des prisons de Calais, et qu'il
estoit allé servir le Roy Meroüé, cela fut cause
qu'en mesme temps son bannissement fut renouvellé
et declaré traistre à sa patrie ; luy toutefois ne
faillit point de venir au camp des Francs, où
cherchant la tente de Clidaman, elle luy Ξfust monstrée.
Aussi tost qu'il l'apperceut, et que Lindamor et Guyemantz le virent, ils coururent l'embrasser,
mais avec tant d'affection et de courtoisie qu'il en
demeura estonné, car ils Ξles prenoyent tous pour
Ligdamon, qui peu de jours auparavant s'estoit perdu
en Ξ bataille qu'ils avoient euë contre les
Neustriens, auquel il ressembloit de sorte, que tous
ceux qui cognoissoient Ligdamon y furent deceuz.
En fin ayant esté Ξreconneu pour estre ΞLydias l'amy
de Mellandre, il Ξfut conduit à Meroüé, où en
presence de tous, ΞLydias raconta au Roy le discours
de sa prison tel que vous avez ouy, et la courtoisie
que par deux fois il avoit receuë de ce Chevalier
Ξinconneu, et pour la fin le commandement qu'il luy
avoit fait de le venir servir, et particulierement Clidaman. Alors Clidaman, apres que le Roy l'Ξeust receu et remercié de son amitié, luy dit : - Est-il
possible ΞLydias, que vous n'ayez point Ξconneu celuy qui a combattu, et qui est en prison pour vous ?
- Non, certes, dit-il. - O vrayement, adjousta-t'il,
Ξvoyla la plus grande Ξmesconnoissance dont j'aye
jamais ouy parler, avez vous jamais veu personne qui
luy ressemblast ? - Je n'en ay point de memoire, dit ΞLydias tout estonné. - Or je veux donc dire au Roy
une histoire la plus digne de compassion qu'autre que
l'Amour ait jamais causée.
Et sur cela il reprit la fin du discours où ΞLydias
avoit raconté qu'il estoit allé en la Ξgrande
Bretagne, de la courtoisie qu'il trouva, auquel
il adjousta discrettement l'Amour de Melandre, les promesses qu'il luy avoit Ξfaittes de la conduire
en Neustrie avec luy s'il estoit contraint de partir,
de sa fuitte et en fin de sa prison à Calais. Le
pauvre ΞLydias estoit si estonné d'ouyr tant de
particularitez de sa vie, qu'il ne sçavoit que penser.
Mais quand Clidaman raconta la resolution de
Mellandre à se mettre en voyage, et s'habiller en
homme pour advertir ses Ξparens, et puis de s'armer
et entrer Ξau camp clos contre ΞLypandas et les
fortunes de Ξces deux combats, il n'y avoit celuy
des escoutans qui ne demeurast ravy, et plus encores
quand il paracheva tout ce que je vous ay raconté.
- O Dieux ! s'escria ΞLydias, est-il possible que mes
yeux ayent esté si aveuglez ? Que me reste-il pour
sortir de ceste obligation ? - Il ne vous reste plus,
luy dit Clidaman, que de mettre pour elle ce qu'elle
vous a conservé. - Cela, adjousta ΞLydias avec un
grand souspir, est, ce me semble, peu de chose si
l'entiere affection qu'elle me porte n'est accompagnée
de la mienne.
Cependant qu'ils se Ξtenoyent tels discours, tous ceux
qui ouyrent Clidaman, Ξdisoyent que ceste seule fille
meritoit que ceste grande armée allast attaquer
Calais. - En verité, dit Meroüé, je lairray plutost toutes choses en arriere que je ne fasse rendre la
liberté à une Dame si vertueuse, aussi bien nos armes ne
sçauroient estre mieux employées qu'au service de ses
semblables. avoit donnee, les fit passer outre sans donner
croyance à Meroüé. Ainsi voila Ligdamon mis dans la cage des Lions , où
l'on dit qu'il fit plus qu'un homme ne peut faire,
mais sans doute il y fust mort, n'eust esté qu'une
tres-belle Dame le demanda pour mary. Leur coustume
qui le permet ainsi le sauva pour lors, mais tost
apres il mourut, car Ξaymant Sylvie avec tant
d'affection qu'elle ne luy pouvoit permettre d'Ξépouser autre qu'elle, il esleut plutost le tombeau que
ceste belle Dame. Ainsi quand on les voulut espouser
il s'empoisonna, et elle qui croyoit que
veritablement Ξc'estoit ΞLydias qui autrefois l'avoit
tant Ξaymée, s'empoisonna aussi du mesme breuvage.
Ainsi est mort le pauvre ΞLygdamon Ξtant regretté de chacun, qu'il n'y a personne mesme entre les
ennemis qui ne le plaigne. Mais ç'a esté une gratieuse vengeance que celle dont Amour Ξa puny le cruel ΞLypandas, car repassant par le ressouvenir, la vertu,
la beauté et l'affection de Mellandre, il en est
devenu si amoureux, que le pauvre qu'il est n'a autre
consolation que de parler d'elle : mon fils me mande
qu'il fait ce qu'il peut pour le sortir de prison,
et qu'il espere de l'obtenir. parce que Celadon, comme je vous ay
dit, portoit ce nom, suivant la resolution que Galathée avoit Ξfaite. Amasis qui ne la Ξconnoissoit point, demanda qui elle estoit. - C'est, respondit Galathée, une parente d'Adamas, si belle, et si
remplie de vertu, que je l'ay prié de me la laisser
pour quelque temps, elle se nomme Lucinde. - Il
semble, dit Amasis, qu'elle soit bien autant
advisee comme belle. - Je m'Ξasseure, adjousta
Galathée, que son humeur vous plaira, et si vous le
trouvez bon, elle viendra, Madame, avec nous à
Marcilly. A ce mot Leonide arriva si pres, que Lucinde pour
baiser les mains à Amasis, s'advança, et mettant un
genoüil en terre luy baisa la main avec des façons
si bien Ξcontrefaites, qu'il n'y avoit celuy qui ne
la Ξprit pour fille. Amasis la releva, et apres l'avoir
embrassée la baisa en luy disant qu'elle aymoit tant
Adamas, que tout ce qui luy touchoit luy estoit aussi cher, que ses
plus chers Ξenfants.
Alors Adamas prit la Ξparole de peur que si la fainte
Lucinde respondoit, on ne Ξreconnust quelque chose
à sa voix, mais il ne falloit pas qu'il en eust peur,
car elle sçavoit si bien faindre, que la voix, comme
le reste, eust aydé a parachever encor mieux la
tromperie. Toutefois pour ce coup elle se contenta
d'avoüer la Ξreponse d'Adamas seulement avec une
reverence basse, et puis se retira entre les autres
Nymphes, n'attendant que la commodité de se pouvoir
Ξdérober.
En fin l'heure estant venuë du disner, Amasis s'en
retourna au logis, où trouvant les tables prestes,
chacun plein de contentement des bonnes nouvelles
receuës disna joyeusement, sinon la belle Sylvie, qui avoit tousjours devant les yeux l'Idole de son
cher Ligdamon, et en l'ame le ressouvenir qu'il estoit
mort pour elle ; ce fut ce sujet qui les entretint
une partie du disner, car la Nymphe vouloit bien que
l'on sçeust qu'elle aymoit la memoire d'une personne
Ξ vertueuse, et si dediee à elle, mais cela Ξd'autant
qu'estant morte elle ne pouvoit plus l'importuner, ny
se prevaloir de ceste bonne volonté.
Apres le repas, que toutes ces Nymphes estoient
attentives les unes à joüer, les autres à visiter la
maison, les unes au jardin, et les autres à
s'entretenir de divers discours dans la chambre
d'Amasis, Leonide, sans que l'on s'en apperceust,
faignant de se vouloir preparer pour partir, sortit
hors de la chambre, et peu apres Lucinde, et s'Ξestans trouvées au rendez-vous qu'elles s'estoient Ξdonné,
faignant d'aller se promener, sortirent Ξ du ΞChasteau,
ayant caché soubs leurs Ξmantes chacune une partie des
habits du Berger, et quand ils furent au fond du bois,
le Berger se deshabilla, et prenant l'habit Ξaccoutumé,
remercia la Nymphe du bon secours qu'elle luy avoit
donné, et luy offrit en eschange sa vie, et tout ce
qui en despendoit.
Alors la Nymphe avec un grand souspir : - Et bien,
dit-elle, Celadon ne vous ay-je pas bien tenu la
promesse que je vous ay Ξfaite ? Ne croyez vous pas
estre obligé d'observer de mesme ce que vous m'avez
promis ? - Je m'estimerois, respondit le Berger, le
plus indigne qui ait jamais vescu si j'y faillois.
- Or Celadon, dit-elle alors, ressouvenez vous donc
de ce que vous m'avez juré, car je suis resoluë à
Ξcette heure d'en tirer preuve. - Belle Nymphe,
respondit Celadon, disposez de tout ce que je puis
comme de ce que vous pouvez, car vous ne serez point mieux obeye de
vous mesme que de moy. - Ne m'avez vous pas promis,
repliqua la Nymphe, que je recherchasse vostre vie
passée, et que ce que je trouverois que vous pourriez
faire pour moy, vous le feriez ? Et luy ayant respondu
qu'il estoit vray. - Or bien Celadon continua t'elle,
j'ay fait ce que vous Ξ m'avez dit, et quoy que l'on
peigne Amour aveugle, si m'a t'il laissé assez de
lumiere pour Ξconnoistre que veritablement vous devez
continuer l'Amour que vous avez si souvent promise
Ξ eternelle à vostre Astrée ; car les degoustemens
d'Amour ne permettent que l'on soit ny parjure ny
Ξinfidelle, et ainsi quoy que l'on vous ait mal Ξtraité,
vous ne devez pas faillirà ce que vous devez, car
jamais l'erreur d'autruy ne lave nostre faute. Aymez
donc la belle et heureuse Astrée, avec autant
d'affection et de sincerité que vous l'aimastes
jamais, Ξservez la, adorez-la, et plus encor s'il se
peut, car Amour veut l'extremité en son sacrifice.
Mais aussi j'ay bien Ξcogneu que les bons offices que
Ξ je vous ay Ξrendu meritent quelque Ξreconnoissance
de vous, et sans doute, Ξpar ce qu'Amour ne se peut
payer que par Amour, vous seriez obligé de me
satisfaire en mesme monnoye, si l'impossibilité
n'y contredisoit, mais Ξ puis qu'il est vray qu'un
cœur n'est capable que d'un vray Amour, il faut
que je me paye de ce qui vous reste ; doncques n'ayant
plus d'Amour à me donner comme à ΞMaistresse, je vous
demande vostre amitié, comme vostre sœur, et que Ξd'ors en là vous m'aimiez, me cherissiez, et me traittiez
comme telle.
On ne sçauroit representer le contentement de Celadon
oyant ces paroles, car il advoüa que celle-cy estoit
une Ξdes choses qu'en sa misere il Ξreconnoissoit particulierement pour quelque espece de contentement ;
c'est pourquoy apres avoir remercié la Nymphe
de l'amitié qu'elle luy portoit, il luy jura de la
tenir pour sa sœur, et n'user jamais en son endroit
que comme ce nom luy commandoit. Là dessus pour
n'estre pas retrouvez, ils se separerent
tres-contens, et satisfaits l'un de l'autre. Leonide
retourna au ΞPalais, et le Berger continua son voyage,
fuyant les lieux où il croyoit pouvoir rencontrer des
Bergers de sa Ξconnoissance ; et laissant Mont-verdun
à main gauche, il passa au milieu d'une Ξgrande plaine,
qui en fin le conduit jusques sur une coste un peu
relevée, et de laquelle il pouvoit Ξreconnoistre et
remarquer de l'œil la plus part des lieux où il avoit
accoustumé de mener paistre ses Ξtrouppeaux de l'autre
costé de Lignon, où Astrée le venoit Ξtreuver, et
où ils passoient quelquefois la chaleur trop aspre du Soleil. Bref ceste veuë luy remit devant les
yeux la plus part des Ξcontentemens qu'il payoit à
Ξceste heure si cherement, et en ceste consideration
s'estant assis au pied d'un arbre, il souspira tels
vers. ΞRESSOUVENIR. Icy mon beau Soleil repose, Seiche les herbes de son œil, ΞTe ressouviens-tu point du jour Dy moy, n'ay-je point de raisons Ces pensers eussent plus longuement retenu Celadon en ce lieu, n'eust esté la survenuë du Berger desolé, qui plaignant continuellement sa perte, s'en venoit souspirant ces vers. _____________________________________________________________ Vous qui voyez mes tristes pleurs, Si bien qu'il sembloit seulement Celadon qui ne vouloit point estre veu de personne qui le pûst Ξconnoistre, d'aussi loing qu'il vid ce Berger, commença peu à peu de se retirer dans l'espaisseur de quelques arbres. Mais voyant que sans s'arrester à luy, il passoit outre, pour s'Ξasseoir au mesme lieu d'où il venoit de partir, il le suivit pas à pas, et si à propos qu'il pût ouir une partie de ses plaintes. L'humeur de ce Berger Ξinconnu Ξsimpatisant avec la sienne, le rendit curieux de sçavoir par luy des nouvelles
de sa ΞMaistresse, et mesme croyant ne pouvoir en
sçavoir plus aisément par autre sans estre Ξreconnu.
Doncques, s'approchant de luy : - Ainsi, luy dit-il,
triste Berger, Dieu te donne le contentement que tu
regrettes, comme de bon cœur je l'en prie, et ne
pouvant davantage, tu dois recevoir ceste priere de
bonne part, que si elle t'oblige à quelque ressentiment de courtoisie, Ξd'y moy, je te supplie, si tu Ξconnois
Astrée, Phillis, et Lycidas, et si cela est, dy
m'en ce que tu en sçais. - Gentil Berger,
respondit-il, tes paroles courtoises m'obligent à
prier le Ciel, en eschange de ce que tu me souhaittes
qu'il ne te donne jamais occasion de regretter ce que
je pleure, et de plus de te dire tout ce que je
sçay des personnes dont tu me parles, quoy que la
tristesse avec laquelle je vy, me Ξdeffend de me
mesler d'autres affaires que des miennes.
Il peut y avoir un mois et demy que je vins en ce
Ξpaïs de Forests, non point comme plusieurs pour
essayer la Ξfontaine de la verité d'Amour ; car je ne
suis que trop Ξasseuré de mon mal, sans en avoir
de nouvelles certitudes, mais suivant le commandement
d'un Dieu, qui des rives herbeuses de la glorieuse Seine, m'a envoyé icy avec Ξasseurance que j'y
trouverois remede à mon Ξdeplaisir. Et depuis la
demeure de ces villages m'a semblé si agreable et
selon mon humeur, que j'ay resolu d'y demeurer aussi
longuement que le ΞCiel me le voudra permettre. Ce
dessein a esté cause que j'ay voulu sçavoir l'estre
et la qualité de la pluspart des Bergers, et Bergeres de la contree ; et Ξpar ce que ceux dont vous me demandez des nouvelles sont les principaux de cet hameau, qui est de là l'eau vis à vis d'icy, où j'ay choisi ma demeure, je vous en sçauray dire presque autant que vous en pourriez desirer. - Je ne veux adjousta Celadon en sçavoir autre chose sinon comme ils se portent. - Tous Ξ dit-il, sont en bonne santé. Il est vray que comme la vertu est tousjours celle qui est la plus agitée, ils ont eu un coup de l'aveugle et muable fortune, qu'ils ressentent jusques en l'ame, qui est la perte de Celadon, un Berger que je ne Ξconnoy point, et qui estoit frere de Lycidas, tant aymé, et estimé de tous ceux Ξdu rivage, que sa perte a esté ressentie generalement de tous, mais beaucoup plus de ces trois personnes que vous avez nommees ; car on tient, c'est à dire ceux qui sçavent un peu des secrets de ce monde, que ce Berger estoit serviteur d'Astree, et que ce qui les a empeschez de se marier, a esté l'inimitié de leurs parents. - Et comment dit-on, repliqua Celadon, que ce Berger se perdit ? - On le raconte, dit il, de plusieurs sortes, les uns en parlent selon leur opinion, les autres selon les apparences, et d'autres selon le rapport de quelques uns, et ainsi la chose est contée fort diversement. Quant à moy, j'arrivay sur ces rives le mesme jour qu'il se perdit, et me souviens que je vis chacun si Ξespouventé de cét accident, qu'il n'y avoit personne qui sçeust m'en donner bon conte. En fin, et c'est l'opinion plus
commune, Ξpar ce que Phillis, et Astree, et Lycidas mesme le racontent ainsi, s'estant endormy sur le
bord de la riviere en songeant, il faut qu'il soit
tombé dedans, et de fait la belle Astree en fit de
mesme, mais ses robbes la sauverent. Celadon alors jugea, que Ξprudemmant ils avoient tous
trois trouvé ceste invention, pour ne donner occasion
à plusieurs de parler mal à propos sur ce sujet, et
en fut tres-aise, car il avoit tousjours beaucoup
craint que l'on soupçonnast quelque chose au
Ξdesavantage d'Astree, et Ξpour ce continuant ses
demandes : - Mais, dit-il, que pensent-ils qu'il soit
devenu ? - Qu'il soit mort, respondit le Berger
desolé, et vous Ξasseure bien qu'Astree en a porté,
quoi qu'elle faigne, un si grand desplaisir, qu'il
n'est pas croyable combien chacun dit qu'elle est
changée. Si est-ce que si Diane ne l'en empesche,
elle est la plus belle de toutes celles que je vis
jamais horsmis ma chere Cleon, mais ces trois là
peuvent aller du pair. - Quelqu'autre, adjousta
Celadon, en dira de mesme de sa ΞMaistresse, car
Ξ l'Amour a cela de propre, non Ξ de boucher les
yeux comme quelques uns croyent, mais de changer les
yeux de ceux qui ayment en l'Amour mesme, et Ξd'autant
qu'il n'y eut jamais laydes Amours, jamais un Amant
ne Ξtreuva sa ΞMaistresse layde. - Cela respondit le
Berger, seroit bon si j'Ξaymois Astrée et Diane,
mais n'en estant plus capable, j'en suis juge sans
reproche. Et vous qui Ξdoutez de la beauté de ces deux
Bergeres, estes vous estranger, ou bien si la haine
vous fait commettre l'erreur contraire à celuy que
vous dittes proceder de l'Amour ? - Je ne suis nul des
deux, dit Celadon, mais ouy bien le plus miserable et plus affligé Berger de l'Ξunivers. - Cela, dit
ΞTircis, ne vous advoüeray-je jamais, si vous ne
m'ostez de ce nombre. Car si vostre mal procede d'autre
chose que d'Amour, vos playes ne sont pas si
douloureuses que les miennes, Ξd'autant que le cœur
Ξ estant la partie la plus sensible que nous ayons, nous
en ressentons aussi plus vivement les offenses. Que si vostre mal procede d'Amour, encor
faut-il qu'il cede au mien, puis que de tous les maux
d'Amour il n'en y a point de tel que celuy qui nie
l'esperance, ayant ouy dire de long-temps que la
où l'espoir peut seulement laicher nostre playe, elle
n'est aussi tost plus endoluë. Or Ξcest espoir peut
se mesler en tous les accidents d'Amour, soit
desdain, soit courroux, soit haine, soit jalousie,
soit absence, sinon où la mort a pris place ; car ceste
pasle Deesse avec sa fatale main, coupe d'un mesme
trenchant l'espoir, dont le filet de la vie est
coupé. Or moy plus miserable que Ξ les plus
miserables, je vay plaignant un mal sans remede, et
sans espoir.
Celadon alors luy respondit avec un grand souspir :
- O Berger, combien estes vous abusé Ξ en vostre opinion !
Je vous advoüe bien que les plus grands maux sont
ceux d'Amour, de cela j'en suis trop Ξfidelle tesmoin ; mais de dire Berger desolé luy respondit : - Soit Amour, ou
Ξhayne, tant y a qu'il est plus veritable que je ne
le sçaurois dire, que mon mal est sur tous extreme.
Et Ξpar ce que Celadon luy vouloit repliquer, luy
qui ne pouvoit souffrir d'estre contredit en ceste
opinion, luy semblant que d'endurer les raisons contraires c'estoit Ξoffencer les cendres de Cleon, luy dit : - Berger, ce qui est
sous Ξ les sens est plus certain que ce qui est en
l'Ξopinion, c'est pourquoy toutes ces raisons que vous
alleguez doivent ceder à ce que j'en ressens.
Et sur cela il le Ξcommanda à Pan, et prit un autre
chemin, Ξ Celadon de mesme contremont la riviere ; et Ξd'autant que Ξ la Ξsolitude a cela de propre de
representer plus vivement la joye ou la tristesse, se
trouvant seul, il commença à estre traitté de sorte
par le temps, sa fortune, et l'Amour, qu'il n'y avoit
cause de tourment en luy, qui ne luy fust mise devant
les yeux. Il estoit exempt de la seule jalousie ; aussi
avec tant d'Ξennuys, si ce monstre le fust venu
attaquer, je ne sçay quelles armes eussent esté assez
bonnes pour le sauver.
En ces tristes pensers, continuant ses pas il trouva
le pont de la Bouteresse, sur lequel estant passé
il rebroussa contre bas la riviere, ne sçachant à
quel dessein il prenoit par là son chemin, car en
toute sorte il vouloit obeir au commandement d'Astrée
qui luy avoit deffendu de ne se faire voir à elle
qu'elle ne Ξ luy commandast. En fin estant parvenu
assez pres de Bon-Lieu, demeure des chastes Vestalles, il fut comme surpris de honte d'avoir tant approché sans y penser, celle que sa resolution luy commandoit Ξd'esloigner, et voulant s'en retourner, il s'enfonça dans un bois si espais et marescageux en quelques endroits, qu'à peine en Ξpeut-il sortir ; cela le Ξcontraignit de s'approcher Ξd'avantage de la riviere, car le gravier menu luy estoit moins ennuyeux que la bouë. De fortune estant desja assez las du long chemin, il alloit cherchant un lieu où il se Ξpeust reposer, attendant que la Ξnuict luy permist de se retirer sans estre rencontré de personne, faisant dessein d'aller si loing que jamais on n'entendist de ses nouvelles, il jetta l'œil sur une caverne, qui du costé de l'entree estoit lavée de la riviere, et de l'autre estoit à demy couverte Ξ d'arbres et de Ξbuyssons, qui par leur espaisseur en Ξostoyent la veuë à ceux qui passoient le long du chemin, et luy-mesme n'y eust pris garde, n'eust esté qu'estant contraint de passer le long de la rive, il se trouva tout contre l'entree, où de fortune s'estant advancé, et luy semblant qu'il seroit bien caché jusques à la nuit, le lieu luy pleut de sorte qu'il resolut d'y passer le reste de ses jours tristes et desastrez, faisant dessein de ne point sortir de tout le jour du fond de ceste grotte. En ceste deliberation il commença de l'ageancer Ξaux mieux qu'il luy fut possible, ostant quelques cailloux, que la riviere estant grande y avoit Ξporté. Aussi n'est-ce autre chose qu'un rocher, que l'eau estant grosse avoit cavé peu [ Édition de 1624, 384 verso ] à peu et assez facilement, Ξpar ce que l'ayant au commencement trouvé graveleux et tendre, il fut aisément miné, en sorte que les divers tours que l'onde contrainte avoit faits, l'Ξavoient arrondy comme s'il eust esté fait expres ; depuis venant à se baisser, elle estoit Ξr'entrée en son lict, qui n'estoit qu'à trois ou quatre pas de là. Le lieu pouvoit avoir six ou sept pas de longueur, et Ξpar ce qu'elle estoit ronde, elle en avoit autant de largeur, elle estoit un peu plus haute qu'un homme, toutefois en quelques lieux il y avoit des pointes du rocher, que le Berger à coups de cailloux peu à peu alla rompant, et Ξpar ce que de fortune au plus profond il s'estoit trouvé plus dur, l'eau ne [ Édition de 1624, 385 recto ] ne
l'avoit cavé qu'en quelques endroits, qui donna
moyen à Celadon avec Ξplus de peine rompant quelques
coings plus Ξadvancez de se faire la place d'un lict
enfoncé dans le plus dur du rocher, que puis il
couvrit de mousse, qui luy fut une grande commodité,
Ξpar ce que soudain qu'il pleuvoit à bon escient, le
dessus de sa caverne, qui estoit d'un rocher fort
tendre, estoit Ξincontinent percé de l'eau, si bien
qu'il n'y avoit point d'autre lieu sec que ce lict
delicieux. plus ceux que nous soulions estre ? O quelle faute ! une chose sans esprit est constante, et le plus beau des esprits ne l'est pas. A ce mot, l'ayant ouverte, la premiere chose qui se presenta fut le chiffre d'Astree joint avec le sien. Cela luy remit la memoire de ses bon-heurs passez, si vive en l'esprit, que le regret de s'en voir descheu, le reduit presque au terme du desespoir. - Ah ! chiffres, dit-il, Ξtesmoins trop certains du malheur, où pour avoir esté trop heureux je me retrouve maintenant, comment ne vous estes-vous separez pour suivre la volonté de ma belle Bergere ? Car si Ξautresfois elle vous a unis, ç'a esté en une saison, où nos esprits l'estoient encor davantage. Mais à
ceste heure que le desastre nous a si cruellement
separez, comment, ô chiffres bienheureux,
demeurez-vous encor ensemble ? C'est, comme je croy,
pour faire paroistre que le Ciel peut pleuvoir sur
moy toutes ses plus desastreuses influences, mais non
pas faire jamais que ma volonté soit differente de
celle d'Astrée. Maintenez donc, ô fidelles chiffres,
ce symbole de mes intentions, afin qu'apres ma
derniere heure que je Ξsouhaitte aussi prompte que le
premier moment que je respireray, vous fassiez paroistre
à tous ceux qui vous verront de quelle qualité estoit
l'amitié du plus infortuné Berger qui ait jamais Ξaymé.
Et peut estre adviendra il, si pour le moins les
Dieux n'ont perdu tout souvenir de moy, qu'apres ma
mort pour ma satisfaction, ceste belle vous pourroit
retrouver, et que vous considerant, elle Ξconnoistra qu'elle eut autant de tort de m'esloigner d'elle,
qu'elle avoit eu de raison de vous lier ensemble.
A ce mot il s'assit sur une grosse pierre, qu'il
avoit Ξtrainée de la riviere à l'entrée de sa grotte,
et là apres avoir essuyé ses larmes, il leut la
lettre, qui estoit telle. Dieu permette Celadon, que l'Ξasseurance que vous me
Ξfaittes de vostre amitié me puisse estre aussi
longuement continuée, comme d'affection Ce peu de mots d'Astree furent cause de beaucoup de maux à Celadon, car apres les avoir maintefois releus, tant s'en faut qu'il y retrouvast quelque allegement, qu'au contraire ce n'estoit que davantage envenimer sa playe, Ξd'autant qu'ils luy remettoient en memoire une à une, toutes les faveurs que ceste Bergere luy avoit faites qui se faisoient regretter avec tant de desplaisir, que sans la nuit qui survint, à peine eust il donné tréve à ses yeux qui pleuroient ce que la langue plaignoit, et le cœur souffroit. Mais l'obscurité le faisant Ξr'entrer dans sa caverne, interrompit pour quelque temps ses tristes pensers, et permit à ce corps travaillé de ses ennuis, et de la longueur du chemin, de prendre par le dormir pour le moins quelque repos. Des-ja par deux fois le jour avoit fait place à la nuit avant que ce Berger se ressouvint de manger, car ses tristes pensers l'occupoient de sorte, et la melancolie luy remplissoit si bien l'estomac qu'il n'avoit point d'appetit d'autre viande, que de celle que le ressouvenir de ses ennuis luy pouvoit preparer, destrampée avec tant de larmes que ses yeux sembloient deux sources de Ξfontaine, et n'eust esté la crainte d'offenser les Dieux en se laissant mourir, et plus encores celle de perdre par sa mort la belle ΞIdée qu'il avoit d'Astree en son cœur, sans doute il
eust esté tres-aise de finir ainsi le triste cours de
sa vie. Mais s'y voyant contraint, il visita sa
panetiere que Leonide luy avoit fort bien garnie,
la provision de laquelle luy dura plusieurs jours,
car il mangeoit le moins qu'il pouvoit. En fin il fut
contraint de recourre aux herbes et aux racines
plus tendres, et par Ξbonne rencontre il se trouva
qu'assez pres de là il y avoit une Ξfontaine fort
abondante en cresson, qui fut son vivre plus Ξasseuré et plus delicieux, car sçachant où trouver Ξasseurément dequoy vivre, il n'employoit le temps qu'à ses
tristes pensers, aussi luy faisoient ils si Ξfidelle compagnie, que comme ils ne pouvoient estre sans luy,
aussi n'estoit-il jamais sans eux.
Tant que duroit le jour, s'il ne voyoit personne
autour de sa petite demeure, il se promenoit le long
du gravier, et là bien souvent sur les tendres
escorces des jeunes arbres, il gravoit le triste
sujet de ses ennuis, quelquefois son chiffre et
celuy d'Astree ; que s'il luy advenoit de les
entrelasser ensemble, soudain il les effaçoit, et
disoit : - Tu te trompes Celadon, ce n'est plus la
saison où ces chiffres te furent permis. Autant que
tu és constant, autant à ton desavantage toute chose
est changee. Efface, efface, miserable, ce trop
heureux tesmoing de ton bon heur passé, et si tu veux
mettre avec ton chiffre ce qui luy est plus
convenable, mets y des larmes, des peines, et des
morts.
Avec semblables propos Celadon se reprenoit, si
quelquefois il s'Ξoublioit en ces pensers, mais quand la nuit venoit, c'Ξest lors que tous ses desplaisirs plus vivement luy touchoient en la memoire, car Ξ l'obscurité a cela de propre qu'elle rend l'imagination plus forte, aussi ne se retiroit-il jamais qu'il ne fust bien nuit ; que si la Lune esclairoit il passoit les nuits sous quelques arbres, où bien souvent Ξassoupy du sommeil, sans y penser il s'y Ξtrouvoit le matin. Ainsi alloit Ξtrainant sa vie ce triste Berger, qui en peu de temps se Ξrendoit si pasle, et deffait, qu'à peine l'eust-on Ξpeu recognoistre, et luy mesme quelquefois allant boire à la proche Ξfontaine, s'estonnoit quand il voyoit sa figure dans l'eau, comme estant reduit en tel estat il pouvoit vivre. La barbe ne le rendoit point affreux, car il n'en avoit point encores, mais les cheveux qui luy estoient fort Ξcreus, la maigreur qui luy avoit changé le tour du visage, et allongy le nez, et la tristesse qui avoit chassé de ses yeux ces vifs esclairs, qui autrefois les rendoient si Ξgracieux, l'avoient fait devenir tout autre qu'il ne souloit estre. Ah ! si Astrée l'eust veu en tel estat, que de joye et de contentement luy eust donné la peine de son fidelle Berger Ξconnoissant par un si Ξasseuré tesmoignage, combien elle estoit vrayement Ξaymée du plus Ξfidelle, et du plus parfait Berger de Lignon. Fin de la premiere partie d'Astree.
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