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L'Astrée de 1621
Livre 2Édition de 1607, 21 recto. Édition de Vaganay, p. 35. LE
DEUXIESME LIVRE Cependant que ces choses se passoient de ceste sorte
entre ces Bergers et Bergeres, Celadon receut des
trois belles Nymphes, dans le Palais d'Isoure, tous
les meilleurs allegements qui leur furent possibles ;
mais le travail, que l'eau luy avoit donné, avoit
esté si grand, que Ξquelque remede qu'elles luy fissent,
il ne peut ouvrir les yeux, Ξ*ny donner autre signe de vie que par le battement du cœur, passant ainsi le
reste du jour Ξ, et une bonne partie de la Ξnuict avant
qu'il revint à soy, et lors qu'il ouvrit les yeux ce
ne fut pas avec peu d'estonnement de se trouver où il estoit, car il se ressouvenoit fort bien de ce qui
luy estoit advenu sur le bord de Lignon, et comme le
desespoir l'avoit fait sauter Ξdans l'eau, mais il ne
sçavoit Ξ comme il estoit venu en ce lieu, et apres
estre demeuré quelque temps confus en ceste pensée, il
se demandoit Ξ s'il estoit vif ou mort. Si je Ξ*vis (disoit-il) comment est il possible que la cruauté d'Astree ne me face mourir ? Et si je suis mort,
qu'est-ce, ô Amour, que tu viens Ξchercher entre ces
tenebres ; ne te Ξcontentes-tu point d'avoir eu ma
vie, ou bien Ξveux tu dans mes cendres Ξr'allumer encores tes anciennes flames ? Et parce que le
cuisant soucy qu'Astree Ξluy avoit laissé, ne
l'ayant point abandonné, appelloit toujours à luy
toutes ses pensées, il continua : - Et vous trop Ξcruel souvenir de mon bon-heur passé, Ξpourquoy me representez-vous le desplaisir qu'elle eust eu
Ξautres fois de ma perte, afin de rengreger mon mal
veritable, par le sien imaginé, au lieu que pour
m'alleger vous devriez Ξplustost me dire le
contentement qu'elle en a, pour la Ξhayne qu'elle me
porte ? Avecque mille semblables imaginations, ce pauvre Berger
se Ξr'endormit d'un si long sommeil, que les Nymphes
eurent loisir de venir voir comme il se portoit, et le trouvant
endormy, elles ouvrirent doucement les fenestres, et
les rideaux, et s'assirent autour de luy pour mieux
le contempler. Galathee apres l'avoir quelque temps
consideré, fut la premiere qui dit d'une voix basse,
pour ne l'esveiller : - Que ce Berger est changé de ce
qu'il estoit hier, et comme la vive couleur du visage
Ξluy est revenuë en peu de temps ! Quant à moy, je ne
plains point la peine du voyage, puis que nous luy
avons sauvé la vie ; car, à ce que vous dites, ma
mignonne (dit-elle, s'adressant à Silvie) il est des
principaux de ceste contrée. - Madame, respondit la
Nymphe, il est tres-certain, car son pere est, Alcippe, et sa mere Amarillis. - Comment, dit-elle,
cet Alcippe Ξde qui j'ay tant ouy parler, et qui pour
sauver son amy, força à ΞUsson les prisons des
Visigotz ? - C'est celuy-là mesme (dit Silvie.) Je le
vis il y a cinq ou six mois à une feste que l'on
chommoit en ces hameaux, qui sont le long des rives
de Lignon, et parce que sur tous les autres Alcippe me sembla digne d'estre regardé, je tins sur
Ξluy longuement les yeux ; car l'authorité de sa barbe
chenuë, et de sa venerable vieillesse le Ξfaict honnorer et respecter de chacun. Mais Ξquand à Celadon, il me
souvient que de tous les jeunes Bergers, il n'y Ξ eut
que luy et Silvandre qui m'osassent Ξ*approcher. Par Silvandre, je sçeu qui estoit Celadon, et par Celadon Ξ qui estoit Silvandre ; car Ξl'un et l'autre avoit en ses façons et en ses discours quelque chose
de plus genereux, que le nom de Berger ne porte.
ΞCependant que Silvie parloit, Amour, pour se mocquer
des finesses de Climante et de Polemas, qui estoyent
cause que Galathee s'estoit trouvée le jour
auparavant sur le lieu où elle avoit pris Celadon,
commençoit de faire ressentir à la Nymphe les effects
d'une nouvelle amour ; car tant que Silvie parla, Galathee eut tousjours les yeux sur le Berger, et les
loüanges qu'elle luy donnoit, furent cause qu'en mesme
temps sa beauté et sa vertu, l'une par la veuë, et
l'autre par l'ouye, firent un mesme coup dans son ame,
et cela d'autant plus aisément qu'elle s'y trouva
preparee par la tromperie de Climante, qui feignant
le Ξdivin, luy avoit predit que celuy qu'elle
rencontreroit, où elle trouva Celadon, devoit estre
son mary, si elle ne vouloit estre la plus malheureuse personne du monde, ayant auparavant fait dessein que Polemas, comme par mesgarde, s'y en iroit à l'heure
qu'il luy avoit dite, Ξafin que deceuë par ceste ruze
elle prit volonté de l'espouser, ce qu'autrement ne
luy pouvoit permettre l'affection qu'elle portoit
à Lindamor. Mais la fortune, et l'Amour qui se
mocquent de la prudence, y firent trouver Celadon par le hazard que je vous ay raconté, si bien que
Galathee voulant en toute sorte Ξaymer ce Berger,
s'alloit à dessein representant toutes choses, en luy
beaucoup plus aimables. Et voyant qu'il ne
s'esveilloit point, pour le laisser reposer à son
Ξayse, elle sortit le plus doucement qu'elle peut et
s'en alla entretenir ses nouvelles pensées. Assez pres de là dans un autre quarré,
estoit la fontaine de la verité d'Amour, source Ξ*à la verité merveilleuse : car, par la force des
enchantements, l'Amant qui s'y regardoit voyoit celle
qu'il Ξaymoit ; que Ξs'il estoit Ξaymé d'elle il Ξs'y voyoit aupres, que si de fortune elle en Ξaymoit un
autre, l'autre y estoit representé et non pas luy, et
Ξpar ce qu'elle Ξdecouvroit les tromperies des Amants,
on la nomma la verité d'Amour. A l'autre des quarrez
estoit la caverne de Damon, et de Fortune, et au dernier l'antre de la vieille Mandrague, plein de
tant de raretez, et de tant de sortileges, que
d'heure à autre, il y arrivoit tousjours quelque
chose de nouveau ; outre que par tout le reste du bois,
il y avoit plusieurs autres diverses grottes, si bien
Ξcontrefaictes au naturel, que l'œil trompoit bien
souvent le jugement.
Or ce fut dans ce jardin, que la ΞNymphe se vint
promener attendant le réveil du Berger. Et parce que
Ξces nouveaux desirs ne pouvoient luy permettre de
Ξs'en taire, elle feignit d'avoir oublié quelque chose
qu'elle commanda à Silvie d'aller querir, Ξd'autant qu'elle se fioit moins en elle pour sa jeunesse qu'en
Leonide qui avoit un Ξaage plus meur, quoy que Ξses deux ΞNymphes fussent ses plus secrettes confidentes :
ΞEt se voyant seule avec Leonide, elle luy dit : - Que
vous en semble Leonide ? Ce ΞDruyde n'a-t'il pas une
grande cognoissance des choses ? Et les Dieux ne se
communiquent-ils pas bien librement avec luy, puis que
ce qui est futur à chacun luy est mieux cogneu qu'a nous le present ?
- Sans mentir (respondit la ΞNymphe) il vous fit bien
voir dans le miroir le lieu mesme, où vous avez
trouvé ce Berger, et vous dit bien le temps aussi,
que vous l'y avez rencontré ; mais ses Ξparolles estoient si douteuses, que mal-Ξaysément puis-je croire
que Ξluy-mesme se Ξpeust bien entendre. - Et comment
dites vous cela, respondit Galathee, puis qu'il me
dit si particulierement tout ce que j'y ay trouvé, que je
ne sçaurois à ceste heure en dire Ξplus que luy ? - Si me semble-t'il (respondit Leonide) qu'il vous dit
seulement, que vous trouveriez en ce lieu là une
chose de valeur inestimable, quoy que par le passé
elle eust esté desdaignée. Galathée alors se mocquant d'elle, luy dit : - Quoy
donc Leonide, vous n'en sçavez autre chose ? Il faut
que vous entendiez, que particulierement il me dit :
- Ξ*Madame, vous avez deux influences bien contraires. L'une la plus infortunée qui soit Ξsoubs le Ciel, l'autre
la plus heureuse que l'on puisse desirer, et il
Ξdepend de vostre election de prendre celle Ξ*que vous voudrez, et afin que vous ne vous y trompiez, sçachez que vous estes et serez servie de plusieurs grands
Chevaliers, dont les vertus et les merites peuvent
bien diversement vous esmouvoir ; mais si vous
mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au
jugement que vous ferez de leur Amour, et non point
Ξde ce que je vous en diray de la part des grands
Dieux, je vous predits, que vous serez la plus
miserable qui vive, et afin que vous ne soyez deceuë
en vostre Ξeslection, ressouvenez-vous qu'un tel jour
vous verrez à Marcilly un Chevalier, vestu de telle
couleur, qui recherche ou recherchera de vous
espouser ; car si vous le permettez, dés icy je plains
vostre mal-heur, et ne puis assez vous menacer des
incroyables desastres qui vous attendent, et par ainsi je vous conseille de Ξfuyr tel homme, que Ξvous devez plustost appeller vostre mal-heur que vostre Amant.
Et au contraire regardez bien le lieu qui est
representé dans ce miroir, afin que vous le sçachiez
retrouver le long des rives de Lignon ; car un tel
jour, à telle heure, vous y rencontrerez un homme, en
l'amitié duquel le Ciel a mis toute vostre felicité.
Si vous faites en sorte qu'il vous Ξayme, ne croyez
point les Dieux veritables, si vous pouvez Ξsouhaitter plus de contentement que vous en avez, mais prenez bien garde que le premier de vous deux qui Ξverra l'autre sera celuy qui Ξaymera le premier. Vous
semble t'il que ce ne soit pas me parler fort
clairement, et mesme que des-ja je ressens veritables Ξses predictions qu'il Ξma faictes ; car ayant veu ce
Berger
la premiere, il ne faut point que j'en mente, il me
semble Ξ recognoistre en moy quelque estincelle de bonne
volonté Ξpour luy. - Comment, Madame, luy dit Leonide,
voudriez vous bien Ξaymer un Berger ? Ne vous
ressouvenez vous pas qui vous estes ? - Si faits, Leonide, je m'en ressouviens, dit-elle, mais il faut
aussi que vous sçachiez que les Bergers sont hommes
aussi bien que les ΞDruydes, et les Chevaliers, et que
leur noblesse est aussi grande que celle des autres,
estant tous venus d'ancienneté de mesme tige, que
l'exercice Ξauquel on s'Ξaddonne ne peut pas nous
rendre Ξautres que nous ne sommes de nostre naissance ;
de sorte que si ce Berger est bien nay, pourquoy ne le
croiray je Ξ aussi digne de moy que tout autre ? - En
fin, Madame, dit-elle, c'est un Berger, comme que vous
le vueillez desguiser. - En fin, dit Galathee, c'est
un honneste homme, comme que vous le puissiez qualifier.
- Mais, Madame, respondit Leonide, vous estes si
grande ΞNymphe, Dame apres Amasis de toutes ces
belles contrées, aurez-vous le courage si abattu que
d'aimer un homme nay du milieu du peuple ? un
rustique ? un Berger ? un homme de rien ? - ΞM'amie,
repliqua Galathée, laissons ces injures, et vous
ressouvenez qu'Enone se fit bien Bergere pour Paris,
et que l'ayant perdu elle Ξle regretta et pleura à
chaudes larmes. - Madame (dit Leonide) celuy-là
estoit fils de Roy, et puis Ξl'erreur d'autruy ne doit
Ξ vous faire Ξtomber en une semblable faute. - Si c'est
faute (respondit-elle) je m'en remets aux Dieux, qui
me la conseillent par l'Oracle de leur ΞDruyde ; mais
que Celadon ne soit nay d'aussi bon sang que Paris,
m'amie, vous n'avez point d'esprit si vous le dites,
car ne sont-ils pas venus tous deux d'une mesme
origine ? Et puis n'avez-vous Ξ ouy ce que Silvie a
dit de luy et de son pere ? Il faut que vous sçachiez
qu'ils ne sont pas Bergers, pour n'avoir dequoy
vivre autrement, mais pour s'achetter par Ξ*cette douce vie, un honneste repos. - Et quoy Madame (adjousta
Leonide) vous oublierez par ainsi l'affection, et les
services du gentil Lindamor ? - Je ne voudrois pas,
dit Galathee, qu'un oubly Ξfut la recompense de ses
services ; mais je ne voudrois pas aussi, que
l'amitié que je luy pourrois rendre fust l'entiere
ruyne de tous mes Ξcontentemens. - Ah ! Madame (dit
Leonide) ressouvenez vous combien il a esté fidelle.
- Ah ! m'amie (dit Galathee) considerez que
c'est, que d'estre eternellement mal-heureuse. - Quant
à moy, respondit Leonide, je plie les espaules à ces
jugements d'Amour, et ne sçay que dire Ξ, sinon qu'une
extreme affection, une entiere fidelité, Ξ*l'employ de tout un aage,
et un continuel service, ne se Ξdevoyent si longuement
recevoir, ou receus Ξ*meritoyent d'estre payez d'autre
monnoye que d'un change. Pour Dieu, Madame, considerez
combien sont trompeurs ceux qui dient la fortune d'autruy, puis que le plus souvent ce ne sont que
legeres imaginations que leurs songes leur rapportent.
combien menteurs, puis que de cent accidents qu'ils
predisent, à peine y en a-t'il un qui advienne ?
Combien ignorants, puis que se meslant de cognoistre
le bon-heur d'autruy, ils ne sçavent Ξtrouver le leur
propre ; et ne vueillez pour les Ξfantastiques discours
de cet homme, rendre si miserable, une personne, qui est
tant à vous ; remettez-vous devant les yeux combien il
vous Ξayme, à quels hazards il s'est mis pour vous,
quel combat fut celuy de Polemas, et quel desespoir Ξfut lors le sien, quelles douleurs vous luy preparez à cette heure, et quelles morts vous le contraindrez
Ξd'inventer pour se deffaire, s'il en a la cognoissance.
Galathee en branlant la teste, luy respondit :
- Voyez-vous Leonide, il ne s'agit pas icy de
l'Ξeslection de Lindamor, ou de Polemas comme
autrefois, mais de celle de tout mon bien, ou de tout mon
mal. Les considerations que vous avez sont tres-bonnes
pour vous, à qui mon Ξmalheur ne toucheroit que par la
compassion ; mais pour moy elles sont trop
dangereuses, puis que ce n'est pas pour un jour mais
pour tousjours que ce mal-heur me menace. Si j'estois
en vostre place et vous en la mienne, peut-estre vous
conseilleroy-je cela mesme que vous me conseillez,
mais certes une eternelle infortune m'Ξespouvante.
Ξ Quant aux mensonges de ces personnes que vous dites,
je veux bien croire pour l'amour de vous, que peut-estre
il n'aviendra pas, mais peut-estre aussi
aviendra t'il. Et dites moy, je vous supplie,
Ξcroiriez vous une personne prudente, qui pour le
contentement d'autruy, Ξlaisseroit balancer sur un
peut-estre tout son bien, ou tout son mal ? Si vous
m'aimez ne me tenez jamais ce discours, ou autrement
je croiray, que vous cherissez plus le contentement de
Lindamor que le mien. Et quant à luy, ne faites doute
qu'il ne s'en console bien par autre moyen que par la
mort, car la raison et le temps l'emportent Ξtousjours sur ceste fureur. Et de fait, combien en avez-vous veu
Ξ*de ces tant desesperez pour semblables occasions, qui
peu de temps apres ne se soient repentis de leurs desespoirs.
l'eust ravy au Ciel, pour recompense de sa fidelité. Et ce qui
l'abusa davantage en ceste opinion, fut que quand sa
veuë commença de se Ξrenforcer, il ne vid autour de
luy, que des enrichisseures d'or, et des peintures
esclatantes, dont la chambre estoit toute paree, et
que son œil foible encore ne pouvoit recognoistre
pour contrefaites. d'autres
joincts avec un peu de peau et de chair demy gastée,
Ξmonstroyent n'estre que depuis peu mis en ce lieu.
Autour de luy on ne voyoit que des Sceptres en pieces,
des couronnes rompües, des grands edifices ruinez, et
cela de telle sorte, qu'à peine restoit-il quelque
legere ressemblance de ce que ç'avoit esté. Un peu
plus Ξloing on voyoit les Coribantes avec leurs
ΞCimbales et haut-bois, cacher le petit Jupiter dans une
caverne, des dents devoreuses de ce pere. Puis assez
pres de là on le voyoit grand, Ξavec un visage
enflambé, mais grave, et plein de Majesté, les yeux
benins, mais redoutables, la Couronne sur la teste,
en la main gauche, le Sceptre qu'il appuyoit sur la
cuisse, où l'on voyoit encor la cicatrice de la
playe qu'il s'estoit faite, quand pour l'imprudence
de la Nimphe Semele, afin de sauver le petit Bacchus,
il fut contraint de s'ouvrir Ξcest endroit, et de l'y
porter jusques à la fin du terme. De l'autre main il
avoit le Ξfouldre Ξà trois poinctes, qui estoit si bien
representé, qu'il sembloit mesme voler des-ja par
l'Air. Il avoit les pieds sur un grand Monde, et pres de luy
on voyoit Ξun grand Aigle, qui portoit Ξen son bec
crochu un foudre, et l'approchoit levant la teste
contre luy au plus pres de son genouil. Sur le dos de
cet oyseau estoit le petit ΞGanimede, vestu à la
façon des habitans du mont Ida, grasset, potelet,
blanc, les cheveux dorez et frisez, qui d'une main
caressoit la teste de cet oyseau, et de l'autre taschoit de prendre le foudre de celle de Jupiter,
qui du coude et non point autrement repoussoit
nonchalamment son foible bras. Un peu à costé on
voyoit la couppe, et l'esguiere dont ce petit
eschançon versoit le Nectar à son maistre, Ξsi bien
representees, que Ξd'autant que ce petit importun
s'efforçant d'atteindre à la main de Jupiter, l'avoit
touchée d'un pied, il sembloit qu'elle chancellast pour
tomber, et que le petit eust expressément tourné la
teste pour voir ce qui en aviendroit. De Ξchaque costé des pieds de ce Dieu on voyoit un grand tonneau :
à costé droit Ξ*estoit Ξ celuy du mal, et a l'entour les vœux, les prieres, les
sacrifices estoient diversement figurez. * Car les sacrifices estoient representez par des fumees
entre-meslées de feu, et au dedans les vœux et
Ξ supplications paroissoient comme legeres Idées, et a
peine marquees, en sorte que l'œil les Ξpeut Ξ
recognoistre. ΞCe seroit un trop long discours de raconter toutes ces peintures particuliérement : tant
y a que Ξle tour de la chambre en estoit tout plein.
Mesmes Venus dans sa conque Marine entre Ξautres choses regardoit encores la blesseure que le Grec luy
fit en la guerre Troyenne, et l'on voyoit tout contre
le petit Cupidon qui la caressoit,
avec la Ξ*blesseure sur l'espaule, de la lampe de la
curieuse Psiché. Et cela si bien representé, que le
Berger ne le pouvoit discerner pour contrefait.
Et lors qu'il estoit plus avant en ceste pensée, les
trois Nymphes entrerent dans sa chambre, la beauté et
la majesté desquelles Ξle ravirent encore plus en admiration. Mais ce qui luy persuada beaucoup Ξ*mieux
l'opinion qu'il avoit d'estre mort, fust que voyant ces
Nymphes, il les prit pour les trois graces ; et mesmes voyant entrer avec elles le petit Meril, de qui la
hauteur, la jeunesse, la beauté, les cheveuz frisez
et la jolie façon luy firent juger que c'estoit
Amour. Et quoy qu'il fust confus en luy mesme, si est-ce que ce courage qu'il eut tousjours Ξ*plus grand que ne requeroit pas le nom de Berger, luy donna
l'asseurance apres les avoir saluées, de demander en
quel lieu il estoit. A quoi Galathee respondit :
- Celadon vous estes en lieu, où l'on fait dessein de
vous guerir entierement, nous sommes celles qui vous
trouvant dans l'eau vous avons porté icy, où vous
avez toute Ξ*puissance. Ξ* Alors Silvie s'avança : - Et
quoy Celadon (dit-elle) est-il possible que vous
ne me Ξcognoissiez point ? Vous ressouvient-il pas de
m'avoir veuë en vostre hameau ? - Je ne sçay
(respondit Celadon) belle ΞNymphe, si l'estat où je suis
pourra excuser la foiblesse de ma memoire. - Comment,
dit la ΞNymphe, ne vous ressouvenez-vous plus que la
ΞNymphe Silvie, et deux de ses compagnes allerent voir
vos sacrifices et vos jeux, le jour que vous
chommiez à la Deesse Venus ? L'accident qui vous est
arrivé vous a t'il fait oublier, qu'apres que vous
eustes gagné à la Ξ*course tous vos compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chappeau de
fleurs qu'incontinent vous mistes sur la teste à la
Bergere Astree. Je ne sçay pas si toutes ces choses
sont effacees de vostre memoire, si Ξsçay-je bien que
quand vous portastes ma guirlande sur les beaux
cheveux d'Astree, chacun s'en estonna, à cause de
l'inimitié qu'il y avoit entre vos deux familles, et
particulierement entre Alcippe vostre pere, et Alcé pere d'Astree. Et lors Ξmesme j'en voulus sçavoir
l'occasion, mais on me l'embroüilla de sorte, que je Ξne peu sçavoir autre chose, sinon qu'Amarillis ayant esté aymee de ces deux ΞBergeres, et Ξqu'entre les
rivaux il y a tousjours peu d'amitié, ils vindrent
plusieurs fois aux mains, jusques à ce qu'Amarillis eut espousé vostre pere, et qu'alors Alcé, et la
sage ΞHipolyte, que depuis il espousa, espouserent
ensemble une si cruelle haine contre eux, qu'elle ne
leur permit jamais d'avoir pratique ensemble. Or voyez, Celadon, si je ne vous cognois
pas bien, et si je ne vous donne Ξ de bonnes enseignes de
ce que je dis. Le Berger oyant ces paroles s'alla peu à peu
remettant en memoire ce qu'elle disoit, et toutesfois
il estoit si estonné, qu'il ne sçavoit luy respondre ;
car ne cognoissant Silvie que pour Nymphe d'Amasis, et
à cause de sa vie champestre, n'ayant point Ξ*familiarité avec elle, ny avec ses compagnes, il ne pouvoit juger pourquoy, ny comment il estoit a ceste heure parmy elles. En fin il respondit : - Ce que vous
me Ξdites, belle Nymphe, est fort vray, et me
ressouviens que le jour de Venus, Ξtrois Nymphes donnerent les trois prix, desquels j'eu celuy de la
Ξ*course. Lycidas, mon frere, celuy Ξ*sauter, qu'il
donna à Phillis, et Silvandreceluy de chanter,
qu'il presenta à la fille de la sage Bellinde. Mais
de me ressouvenir des noms qu'elles avoient, je ne le
sçaurois, Ξd'autant que nous estions tant empeschez en
nos jeux que nous nous contentasmes de sçavoir que
c'estoient des Nymphes Ξ*d'Amasis, et de Galathee ;
car quant à nous, de mesme que nos corps ne sortent des pasturages, et des bois, aussi ne font nos
esprits peu curieux. - Et Ξdespuis, repliqua Galathée,
n'en avez vous rien sçeu Ξd'avantage ? - Ce qui m'en a donné plus de cognoissance, respondit le Berger, Ξça esté le discours que mon pere Ξm'a fait bien souvent de ses fortunes, parmy Ξlesquelles je luy ay plusieurs
fois ouy faire mention d'Amasis, mais non point
d'aucune particularité qui Ξla touche, quoy que je
l'aye bien desiré. - Ce desir (reprit Galathee) est
trop loüable pour ne luy satisfaire ; c'est pourquoy
je vous veux dire particulierement, et qui est
Amasis, et qui nous sommes. Et c'est pourquoy encores les anciennes
familles de Ξ ceste contree, ont les bastimens de leurs
noms sur les lieux plus relevez, et dans les plus
hautes montagnes, et pour preuve de ce que je dis,
vous voyez encores aux Ξcoupeaux d'Isoure, de Mont-Verdun, et autour du Chasteau de Marcilly, Ξde gros Ξanneaux de fer Ξplantés dans le rocher où les
vaisseaux s'attachoient, n'y ayant pas apparence qu'ils
peussent servir à autre chose. Ξ*Mais il peut y avoir quatorze où quinze siecles, qu'un estranger Romain, qui en dix ans conquit toutes les Gaules, fit rompre quelques montagnes, par lesquelles ces eaux s'escoulerent, et peu apres se découvrit le sein de nos plaines, qui luy semblerent si agreables et fertiles, qu'il delibera de les faire habiter, et en ce dessein fist descendre tous ceux qui vivoient aux montagnes, et dans les forests, et voulut que le premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comme luy. Et parce que la plaine humide et limoneuse jetta grande quantité d'arbres, quelques uns ont dit que le pays s'appelloit Foretz, et les peuples Foresiens, au lieu que auparavant ils estoient nommez Segusiens. Mais ceux-là sont fort deceus, car le nom de Foretz vient de Forum qui est Feurs, petite ville que les Romains firent bastir, et qu'ils nommerent Forum Segusianorum, comme s'ils eussent voulu dire la place ou le marché des Segusiens, qui proprement n'estoit que le lieu où ils tenoient leurs armées durant le temps qu'ils mirent ordre aux contrees voisines. recherchees,
Ξ se voulurent retirer en leurs maisons, et se
marier. Quelques autres, à qui la Déesse en refusa le
congé, manquerent à leurs promesses, et à leur
honnesteté, dequoy elle fut tant irritée, qu'elle
resolut d'Ξéloigner ce pays, profané, ce luy sembloit,
de ce vice qu'elle abhorroit si fort. Mais pour ne
punir la vertu des unes, avec l'erreur des autres,
avant que de partir, elle chassa ignominieusement, et
bannit à jamais hors du pays toutes celles qui
avoient failly, et Ξeleut une des autres, à laquelle
elle donna la mesme authorité qu'elle avoit sur
toute la contree, et voulut qu'à jamais la race de
celle-la y Ξeut toute Ξ* puissance, et des lors leur
permit se marier, avec Ξdeffences toutesfois
tres expresses, que les hommes Ξny succedassent jamais. Depuis ce temps il n'y a point eu d'abus
entre nous, Ξet nos loix ont tousjours esté
inviolablement observees. Mais nos Druydes parlent bien d'autre sorte : car ils
disent que nostre grande Princesse Galathee, fille
du roy Celtes, femme du grand Hercule, et mere de
Galathee, qui donna son nom aux Gaulois qui
auparavant estoient appellez Celtes, pleine d'amour
pour son mary, le suivoit partout où son courage et
sa vertu le portoient contre les monstres, et contre
les Geants. Et de fortune en ce temps-la ces monts
qui nous separent de l'Auvergne, et ceux qui sont
plus en là à la main gauche, qui se nomment Cemene,
et Gebenne, servoient de retraite à quelques Geants
qui par leur force se rendoient redoutables à chacun. Hercule en estant averty y vint, et par ce qu'il aymoit tendrement sa chere Galathee, il la laissa
en ceste contree qui estoit la plus voisine, et où
elle prenoit beaucoup de plaisir, fut en chasse,
fut en la compagnie des filles de la contree. Et
parce qu'elle estoit Royne de toutes les Gaules,
lors qu'Hercule eust vaincu les Geants, et que la
necessité de ses affaires le contraignit d'aller
ailleurs, avant que partir, pour laisser une memoire eternelle du plaisir qu'elle avoit eu en ceste
contree, elle ordonna ce que les Romains disent que
la Deesse Diane avoit fait. Mais que ce soit Galathee, où Diane, Ξ*tant y a que, par un privilege surnaturel, nous avons esté particulierement maintenuës
en nos franchises, Ξ* puis que de tant de peuples, qui
comme Ξtorrens sont fondus dessus la Gaule, il n'en Ξ y a point eu qui nous Ξait troublé en nostre repos ;
mesme Alaric Roy des Visigotz, lors qu'il conquit
avec l'Aquitaine toutes les Provinces de deça Loyre,
ayant sceu nos statuts, en reconfirma les privileges,
et sans usurper aucune authorité sur nous, nous
laissa en nos anciennes franchises. Vous trouverez peut-estre estrange, que je vous parle
ainsi particulierement des choses qui sont outre la
capacité de celles de mon Ξâge ; mais il faut que vous
sçachiez, que ΞPimandre Ξ, qui estoit mon pere, a esté
Ξ curieux de rechercher les antiquitez de ceste contrée,
de sorte que les plus sçavants ΞDruydes luy en
discouroient d'ordinaire durant le repas, et moy qui
estois presque tousjours à ses costez, en retenois ce
qui me plaisoit le plus. Et ainsi je sçeus que d'une
ligne continuée, Amasis ma mere estoit descenduë de
Ξcelles que la Deesse Diane ou Galathee avoit esleuë.
Et c'est pourquoy estant Dame de toutes ces contrees,
et ayant encore un fils nommé ΞClidaman, elle nourrit avec nous quantité de filles, et Ξde jeunes fils des
ΞDruydes, et des Chevaliers, qui pour estre en si bonne
escole, apprennent toutes les vertus que leur âge
peut permettre. Les filles vont vestuës comme vous
nous voyez, qui est une sorte Ξ*d'habit que Diane ou Galathée avoient accoustumé de porter, et que nous
avons tousjours maintenuë pour memoire d'elle. Voyla,
Celadon, ce que vous vouliez sçavoir de nostre estat,
et m'asseure avant que vous nous Ξesloignez (car je
veux que vous nous voyez toutes ensemble) que vous
direz nostre assemblee ne ceder à nul autre, Ξn'y en
vertu ny en beauté.
aymée, et
honorée, aussi bien sous les habits Alcipe a eu
de le continuer. Tant y a, Madame, qu'il y a plusieurs
annees, que d'un accord general, tous ceux qui estoient
le long des rives de ΞLoire, Ξ* de Furan,
d'Argent, et de toutes ces autres rivieres, apres
avoir Ξ*bien recogneu les incommoditez que l'ambition
d'un peuple nommé Romain, Ξ faisoit ressentir à leurs voisins pour le desir de dominer, Ξ s'assemblerent dans
ceste grande plaine, qui est autour de Mont-verdun,
et Ξ d'un mutuel consentement, jurerent tous de fuir
à jamais toute sorte d'ambition, puis qu'elle seule
estoit cause de tant de peines, et de vivre, eux et
les leurs, avec le paisible habit de Bergers. Et
depuis a esté Ξmarqué (tant Ξ*les Dieux ont eu agreable
ce vœu) que nul de ceux qui l'ont fait, ou de leurs
successeurs, n'a eu que travaux et peines
incroyables, s'il ne l'a observé ; et entre tous, mon
pere en est Ξl'exemple le plus remarquable et le plus nouveau ; de sorte que Ξ ayant cogneu que la volonté du
Ciel estoit de nous retenir en repos ce que nous avons
à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce vœu, avec
tant de serments, que celuy Ξqui le romproit seroit trop detestable. - Vrayement, respondit la Nymphe,
je suis tres-aise d'oüir ce que vous me Ξdites, car il y a fort longtemps que j'en ay ouy parler, et n'ay
encore peu sçavoir pourquoy tant de bonnes et
anciennes familles, Ξcomme j'oyois dire qu'il y en
avoit entre vous, s'amusoient hors des villes, à
passer leur Ξaage entre les bois, et les lieux
solitaires. Mais, Celadon, si l'estat où vous estes,
le vous Ξ*peut permettre, Ξdites moy je vous prie,
quelle a esté la fortune de vostre pere Alcippe, pour
luy faire reprendre Ξla sorte de vie qu'il avoit si
long temps Ξlaissée, car je m'asseure que le discours
merite d'estre sçeu. Alors Ξquoy que le Berger se sentist encore mal de
l'eau qu'il
avoit avalee, si est ce qu'il se contraignit pour luy
obeir, et commença de Ξceste sorte. Histoire d'Alcippe Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la
plus traversee, et assemblées d'autres enfans ainsy que luy,
ausquels il apprenoit de se mettre en ordre, et les
armoit, les uns de Ξfondes, les autres d'Ξarcs, et de
fléches, Ξdesquels il leur montroit à tirer justement,
sans que les menaces des vieux et sages Bergers l'en
peussent destourner. Les anciens de nos hameaux qui
voyoient ses actions, predisoient de grands troubles
par ces contrées, et sur tout qu'Alcippe seroit un
esprit Ξturbulent qui jamais ne s'arresteroit dans
les termes Ξdu Berger. Lors qu'il commençoit
Ξ*d'atteindre un demy siecle de
son âge, de fortune il devint amoureux de la Bergere Amarillis, qui pour lors estoit recherchée
secrettement d'un autre Berger son voisin, nommé
Alcé. Et parce qu'Alcippe avoit une si bonne opinion
de soy-mesme, qu'il luy sembloit n'y avoir Bergere qui
ne receust aussi librement son affection, comme il la
luy offriroit, il se resolut de n'user pas de
beaucoup d'artifice pour la luy declarer, de sorte
que la rencontrant à un des sacrifices de Pan, ainsi
qu'elle retournoit en son hameau, il luy dit : - Je
n'eusse jamais creu avoir si peu de force, que de ne
pouvoir resister aux coups d'un ennemy, qui me blesse
sans y Ξl'effet, ny la pensee, car je Ξfais trop d'estat de
vostre merite. - Voila, adjousta le Berger, un des coups dont vous m'offensez le plus en me disant une
chose pour une autre. Que si veritablement vous
recognoissiez en moy ce que vous Ξdites, autant que je
m'estime outragé de vous, autant m'en dirois je
favorisé. Mais je voy bien qu'il vous suffit de porter Ξl'Amour aux yeux, et en la bouche, sans luy donner
place dans le cœur. La Bergere alors se trouvant surprise, comme n'ayant
point entendu parler d'ΞAmour, lui respondit : - Je fais
estat, Alcippe, de vostre vertu ainsi que je dois, et
non point outre mon devoir, et quant à ce que vous
parlez d'Amour, croyez que je n'en veux avoir, ny dans
les yeux, ny dans le cœur pour personne, et moins
pour Ξses esprits abaissez, qui vivent comme des sauvages dans les bois. - Je cognois bien, repliqua
le Berger, que ce n'est point élection d'Amour, mais
ma destinée, qui me fait estre vostre, puis que si
l'Amour doit naistre de ressemblance d'humeur, il
seroit bien mal-aisé qu'Alcippe n'en eust pour vous
qui dés le berceau a eu en haine Ξcette vie champestre,
que vous Ξméprisez si fort ; et vous proteste, Ξ s'il ne
faut que changer de condition pour avoir part en vos
bonnes graces, que dés icy je quitte la houlette, et
les trouppeaux, et veux vivre entre les hommes, et non
point entre les sauvages. - Vous pouvez bien, Ξrepondit
Amarillis, changer de condition, mais non pas Ξm'en faire changer, Ξestant resoluë de n'estre jamais moins
à moy que je suis pour donner place a quelque plus
forte affection. Si vous voulez donc que nous
Ξcontinuions de vivre, comme nous avons fait par le
passé, changez ces discours d'affection et d'Amour,
en ceux que vous souliez me tenir Ξautrefois, ou bien
ne trouvez point estrange que je me bannisse de Ξvostre presence, estant impossible qu'Amour et l'honnesteté
d'Amarillis puissent Ξ*demeurer ensemble. Alcippe qui n'avoit point attendu une telle response,
se voyant si Ξ*éloigné de sa pensee, fut tellement
confus en soy-mesme, qu'il demeura quelque temps sans
luy pouvoir respondre ; en fin estant revenu, il
tascha de se persuader, que la honte de son âge et
de son sexe, et non pas faute de bonne volonté envers
luy, luy avoit fait tenir tels propos. C'est pourquoy
il luy respondit : - ΞQu'elle que
vous me puissiez estre, je ne seray jamais autre que
vostre serviteur, et si le commandement que vous me
Ξfaites n'estoit incompatible avec mon affection, vous
devez croire qu'il n'y à rien au monde qui m'y Ξpeut faire contrevenir ; vous m'en excuserez donc, et
me permettrez que je continuë ce dessein, qui n'est qu'un
tesmoignage de vostre merite, et auquel vueillez vous
ou non, je suis entierement resolu.
La Bergere tournant doucement l'œil Ξvers luy : - Je ne
sçay Alcippe [ luy dit-elle ] si c'est par Ξgageure ou
par opiniastreté que vous Ξ parlez de ceste sorte. - C'est
respondit-il Ξpar tous les deux, car j'ay fait Ξgageure avec mes desirs de vous vaincre, ou de mourir, et
ceste resolution s'est changee en opiniastreté, ny ayant rien qui me puisse divertir du serment que j'en
ay Ξfaict. - Je serois bien aise (repliqua Amarillis)
que vous eussiez pris quelqu'autre pour butte de telles
importunitez. - Vous nommerez (luy dit le Berger) mes
affections comme il vous plaira, cela ne peut Ξtoutefois me faire changer de dessein. - Ne trouvez donc point
mauvais, repliqua Amarillis, si je suis aussi ferme
en mon opiniastreté, que vous en vostre importunité.
Le Berger voulut repliquer, mais il fut interrompu par
plusieurs Bergeres qui survindrent ; de sorte
qu'Amarillis, pour conclusion, luy dit assez bas :
- Vous me ferez Ξdéplaisir, Alcippe, si vostre
déliberation est Ξcogneuë, car je me contente de
Ξscavoir vos folies, et aurois trop de Ξdéplaisir que
quelqu'autre les Ξentredist. Ainsi finirent les premiers discours de mon pere, et
d'Amarillis, qui ne firent que luy augmenter le desir
qu'il avoit de la servir, Ξ car rien ne donne tant
d'Amour que l'honnesteté. Et de fortune le long du
chemin, ceste trouppe rencontra Celion, et Bellinde,
qui s'estoient arrestez à contempler deux tourterelles,
qui sembloient se caresser, et se faire l'Amour l'une
à l'autre, sans se soucier de voir à l'entour d'elles
tant de personnes. Alors Alcippe se ressouvenant du
commandement qu'Amarillis venoit de luy faire, ne
peut s'empescher de souspirer tels vers, et par ce
qu'il avoit la voix assez bonne, Ξchacun se teut pour
l'escouter. Sonnet Ξ. Ξ*Chers oyseaux de Venus, aymables Tourterelles, Depuis ce temps, Alcippe se laissa tellement transporter à son affection, qu'il n'y avoit plus de borne qu'il n'outrepassast, et elle au contraire se monstroit tousjours plus froide, et plus gelee envers luy ; et sur ce sujet, un jour qu'il fut prié de chanter, il dit tels vers. Madrigal, sur la froideur d'Amarillis. Ξ*Elle a le cœur de glace, et les yeux tous de flame, En ce temps-là, comme je vous ay dit, Alcé recherchoit Amarillis, et parce que c'estoit un tres-honneste Berger, et qui estoit tenu pour fort sâge, le pere
d'Amarillis Ξpanchoit plus à la luy bailler,
que non point à Alcippe, à cause de son courage Ξturbulent. Et au contraire la Bergere Ξaymoit Ξd'avantage
mon pere, par ce que son humeur estoit plus
approchante de la sienne, ce que recognoissant bien
le sage pere, et ne voulant user de Ξviolence ni d'authorité absoluë envers elle, il eut opinion que
Ξl'éloignement la pourroit divertir de ceste volonté ;
et ainsi resolut de l'envoyer pour quelque temps vers Artemis Ξsœur d'Alcé, qui se tenoit sur les rives
de la _____________________________________________________________ Vostre opiniastreté a surpassé la mienne, mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous advertir, que demain je parts, et qu'aujourd'huy si vous Ξvous trouvez sur le chemin, où nous nous rencontrasmes avant-hier, et que vostre Amour se puisse contenter de parole, elle aura occasion de l'estre, et à Dieu.
Il seroit trop long, Madame, de vous dire tout ce qui
se passa particulierement entr'eux, outre que l'estat
où je me trouve, m'empesche de le pouvoir faire. Ce
me sera donc assez en abregeant, de vous dire qu'ils
se rencontrerent au mesme endroit, et que ce fut la
le premier lieu où mon pere eut asseurance d'estre
Ξaimé d'Amarillis, et qu'elle luy conseilla de laisser
la vie champestre où il avoit esté nourry, parce
qu'elle la Ξméprisoit comme indigne d'un noble courage,
luy promettant qu'il n'y avoit rien d'assez fort pour
la divertir de sa resolution. Apres qu'ils furent
separez, Alcippe grava tels vers sur un arbre, le
long du bois. _____________________________________________________________ Sonnet. Amarillis toute pleine de grace, Lors qu'elle fut partie, et qu'il commença à bon
escient Ξde ressentir les Ξdéplaisirs de son absence,
allant bien souvent sur le mesme lieu où il avoit pris
congé de sa Bergere, il y souspira plusieurs fois tels
vers. _____________________________________________________________ Sonnet, Ξ*Riviere de Lignon dont la course eternelle Mais ne pouvant Ξ vivre sans la veoir au mesme lieu, où
il avoit tant accoustumé le bien de sa veuë, il se
resolut, comme que ce fust, de partir de la, et lors
qu'il en cherchoit l'occasion, il s'en presenta une
toute telle qu'il l'eust sçeu desirer. Ξ Peu auparavant
la mere d'Amasis estoit morte, et on se preparoit
dans la grande ville de Marcilly de la recevoir
comme nouvelle Dame, avec beaucoup de triomphe. Et
parce que les preparatifs, que l'on y faisoit y
attiroient par Ξ curiosité presque tout le pays, mon
pere fit en sorte qu'il Ξobtint congé d'y aller. Et
c'est de là Ξd'où vint le commencement de tous ses
travaux. Il Ξ*avoit un demy siecle et quelques lunes, le visage beau entre tous ceux de ceste contrée, les
cheveux blonds, annelés et crespez de la Nature,
qu'il portoit assez longs Ξ* ; et bref, Madame, il estoit tel que l'Amour en voulut faire peut-estre
quelque secrette vengeance. Et voicy comment : Il fut
veu de quelque Dame, et si secrettement Ξaymé d'elle,
que jamais nous n'en avons peu sçavoir le nom. Au
commencement qu'il arriva à Marcilly, il estoit
Ξvenu en Berger, mais assez proprement, car son pere
le cherissoit fort, et afin qu'il ne fist quelque
folie, comme il avoit accoustumé en son hameau, il
luy mit deux ou trois Bergers aupres, qui en avoient le
soing, principalement un nommé Cleante, homme à qui
l'humeur de mon pere plaisoit, de sorte qu'il l'aimoit
comme s'il eust esté son fils. Ce Cleante en avoit
un nommé Clindor, de Ξl'aage de mon pere, qui sembloit
avoir eu de Ξ nature la mesme inclination Ξà aymer
Alcippe. Alcippe, qui d'autre costé recognoissoit
ceste affection, l'aima plus que tout autre, ce qui
estoit si agreable à Cleante qu'il n'avoit rien
qu'il Ξpeust refuser à mon pere. Cela fut cause qu'apres avoir veu quelques jours,
comme Ξles jeunes Chevaliers qui estoient à ces festes,
alloient vestus, comme ils s'armoient et combattoient
à la barriere, et ayant declaré son dessein à son amy
Clindor, tous deux ensemble requirent Cleante de leur
vouloir donner les moyens de se faire paroistre entre
ces Chevaliers. - Et comment, leur dit Cleante,
avez vous bien le courage de vous esgaler à eux ?
- Et pourquoy non (dit Alcippe) n'ay-je pas autant
de bras, et de jambes qu'eux ? - Mais, dit Cleante,
vous n'avez pas appris les civilitez des villes. - Nous
ne les avons pas apprises, dit-il, mais elles ne sont
point si difficiles qu'elles nous doivent oster
l'esperance de les apprendre bien tost ;et puis il me
semble qu'il n'y Ξà pas tant de difference de celles cy aux
nostres, que nous ne les changions bien aisément.
- Vous n'avez pas, dit-il, l'adresse aux armes. - Nous avons,
repliqua t'il, assez de courage pour suppleer à ce
deffaut. - Et quoy, adjousta Cleante, voudriez vous
laisser la vie champestre ? - Et qu'ont affaire,
respondit Alcippe, les bois avec les hommes ? et que
peuvent apprendre les hommes en la pratique des
bestes ? - Mais, respondit Cleante, ce vous sera
bien du desplaisir de vous voir desdaigner par ces
glorieux Ξcourtisans, qui a tous coups vous reprocheront
que vous estes des Bergers. - Si c'est honte, dit
Alcippe, d'estre Berger, il ne le faut plus estre ;
si ce n'est pas honte, le reproche n'en peut estre
mauvais. Que s'ils me méprisent pour ce nom, je
tascheray par mes actions de me faire estimer.
En fin Cleante les voyant, Ξ si resolus à faire autre
vie que celle de leurs peres : - Or bien, dit-il, mes
Ξenfans, puis que vous avez pris ceste resolution, je
vous diray, que quoy que vous soyez tenus pour
Bergers, vostre naissance Ξtoutes fois vient des plus
anciennes tiges de ceste contree, et d'où il est Ξsorti autant de braves Chevaliers que de quelqu'autre qui
soit en Gaule, mais une consideration contraire à
celle que vous avez leur fit eslire ceste vie
retirée ; par ainsi ne craignez point que vous ne
soyez bien reçeus entre ces Chevaliers, Ξdont les
principaux sont mesmes de vostre sang. Ces paroles ne
servirent que de rendre leur desir plus ardant, car
ceste cognoissance leur donna plus d'envie de mettre
en effet leur resolution, sans considerer ce qui leur
pourroit advenir, Ξfut par les incommoditez que telle
vie rapporte, Ξfut par le desplaisir, que le pere
d'Alcippe et ses parents en recevroient. Dés l'heure,
Cleante fit la despence de tout ce qui leur estoit
necessaire. Ils estoient tous deux si bien nays,
qu'ils s'acquirent bien tost la cognoissance et
l'amitié de tous les principaux. Et Alcippe en mesme
temps s'adonna de telle sorte aux armes, qu'il reüssit un des bons Chevaliers de son temps. elle en fut de sorte esprise, qu'elle inventa
une ruze assez bonne pour venir à bout de son
intention. Un jour que mon pere assistoit dans un
temple aux sacrifices, qui se faisoient pour Amasis,
une assez vieille femme se vint mettre pres de luy,
et feignant de faire ses oraisons, elle luy dit deux
ou trois fois : - Alcippe, Alcippe, sans le regarder. Luy qui s'ouyt nommer, luy voulut demander ce qu'elle
luy vouloit. Mais luy voyant les yeux
tournez ailleurs, il creut qu'elle parloit à un
autre ; elle qui s'apperceut qu'il l'escoutoit,
continua : - Alcippe, c'est à vous à qui je parle,
encor que je ne vous regarde point : si vous desirez
d'avoir la plus belle fortune que jamais Chevalier
ait euë en ceste ΞCour, trouvez-vous entre jour et
nuict au carrefour qui conduit à la place de Pallas et la vous sçaurez de moy le reste. Alcippe voyant qu'elle luy parloit de ceste sorte,
sans la regarder aussi, luy respondit qu'il s'y
trouveroit. A quoy il ne faillit point ; car le soir
Ξapprochant, il s'en alla au lieu assigné, où il ne
tarda Ξguere que ceste femme Ξaagée ne vint à luy,
presque couverte d'un taffetas qu'elle avoit sur la
teste, et l'ayant tiré à part, luy dit : - Jeune homme
tu es le plus heureux qui vive, estant aimé de la plus
belle, et plus aimable Dame de Ξcette Cour, et de
laquelle (si tu veux me promettre ce que je te demanderay) des à ceste heure, je m'oblige à te faire
avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe oyant ceste proposition, demanda qui estoit la Dame.
- Voila, dit-elle, la premiere chose que je veux que tu
me promettes, qui est de ne Ξt'enquérir point de son
nom, et de tenir ceste fortune secrette ; l'autre que
tu permettes que je te bouche les yeux, Ξquand je te
conduiray où elle est. Alcippe luy dit : - Pour ne
m'enquerir de son nom, et de tenir Ξcétte affaire
secrette, cela feray-je fort volontiers ; mais de me
boucher les yeux, jamais je ne le permettray. - Et
qu'est-ce que tu Ξ*veux craindre ? dit-elle. - Je ne
crains rien, respondit Alcippe, mais je veux avoir
les yeux en liberté. - O jeune homme, dit la vieille,
que tu es encore apprentif ! Pourquoy veux-tu faire
desplaisir à une personne qui t'aime tant ? Et n'est-ce
pas luy Ξdéplaire que de vouloir sçavoir d'elle plus
qu'elle ne veut ? Croy moy, ne fais point de difficulté,
ne doute de rien ; quel danger y peut il avoir pour
toy ? Où est ce courage que ta presence promet à
l'abord ? Est-il possible qu'un peril imaginé te fasse
laisser un bien asseuré ? Et voyant Ξ*qu'il ne s'en esmouvoit point : - Que maudite soit la mere, dit-elle,
qui te fist si beau, et si peu hardy ; sans doute et
ton visage, et ton courage, sont plus de femme que de
ce que tu es. Le jeune Alcippe ne pouvoit oüyr sans
rire Ξles paroles de ceste vieille en colere. En fin
apres avoir quelque temps pensé en luy mesme quel
ennemy il pouvoit avoir, et trouvant qu'il n'en avoit
point, il se resolut d'y aller, pourveu qu'elle luy
permit de porter son espee ; et ainsi se laissa
boucher les yeux, et la prenant par la Ξrobe, la
suivit où elle le voulut conduire.
Je serois trop long, si je Ξvous racontois, Madame,
toutes les particularitez de ceste nuit. Tant y a
qu'apres plusieurs Ξdétours, et ayant peut estre
plusieurs fois passé sur un mesme chemin, il se trouva
en une chambre, où les yeux bandez il fut Ξdeshabillé
par ceste mesme femme, et mis dans un lict. Peu apres
arriva la Dame, qui l'avoit envoyé chercher, et se
mettant aupres de luy, lui Ξdéboucha les yeux, parce
qu'il n'y avoit point de lumiere dans la chambre ;
mais Ξquelque peine qu'il y prit, il ne sçeut jamais
tirer une seule parole d'elle. De sorte qu'il se leva
le matin sans sçavoir qui elle estoit, seulement la
jugea-t'il belle et jeune. Et une heure avant jour,
celle qui l'avoit Ξamenée, le vint reprendre, et le
Ξreconduisit avec les mesmes ceremonies Ξ. Depuis ce
jour ils resolurent ensemble que toutes les fois
qu'il y devroit retourner, il trouveroit une pierre
à un certain carrefour dés le matin. ordinairement, ne l'eussent
retenu en ceste Ξpraticque, passé les deux ou trois
premiers voyages il s'en fust retiré, Ξ*quoy qu'il sembla que depuis ce temps-là il entra en faveur aupres de Pimandre, et d'Amasis. Mais par ce qu'un
jeune Ξ cœur peut mal-aisément tenir long-temps quelque
chose de caché, il advint que Clindor son cher amy
le voyant Ξdespenser plus que de coustume, luy
demanda d'où luy en venoient les moyens. A Ξquoy du
premier coup Ξrépondant fort diversement, en fin il
luy Ξdécouvrit toute ceste fortune, et puis luy dit,
que Ξquelque artifice qu'il y eust sçeu mettre, il
n'avoit jamais peu sçavoir qui elle estoit. Clindor trop curieux, luy conseilla de coupper demy pied de
la frange du lict, et Ξque le lendemain il suivist les
meilleures maisons Ξdont il se pouvoit douter et qu'il la recognoistroit, ou à la couleur, ou à la piece, ce
qu'il fit, et par cét artifice, mon pere Ξeust cognoissance de celle qui le favorisoit. ΞToutesfois il
en a tellement tenu le nom secret, que ny Clindor, ny
nul de ses enfans n'en a jamais rien peu sçavoir.
Mais la premiere fois que par apres il y retourna,
lors qu'il estoit prest à se lever le matin, il la
conjura de ne se vouloir plus cacher à luy, qu'aussi
bien c'estoit peine perduë, puis qu'il sçavoit
asseurément qu'elle estoit une telle. Elle s'oyant
nommer Ξfut sur le point de parler, Ξtoutesfois elle
se teut Ξ, et attendit que la vieille Ξfeust venuë, à
laquelle quand Alcippe fut sorty du lict, elle fit
tant de menaces, croyant que ce fust elle qui l'eustΞdécouverte, que cette pauvre femme s'en vint toute
tremblante jurer à mon pere qu'il se trompoit. Luy
alors en Ξsouriant, luy raconta la finesse dont il
avoit usé, et que ç'avoit esté de l'invention de
Clindor ; elle, bien aise de ce qu'il luy avoit
descouvert, apres mille sermens du contraire, Ξr'entra le dire à ceste Dame, qui mesme s'estoit levée pour
oüyr Ξles discours. Et quand elle sçeut que Clindor en avoit esté l'inventeur, elle tourna toute sa
colere contre luy, pardonnant Ξaysément à Alcippe qu'elle ne pouvoit haïr, toutefois depuis ce jour
elle ne l'envoya plus querir. Et parce qu'un esprit Ξoffencé n'a rien de si doux Ξque la vengeance, ceste femme tourna * tant de tant de costez
qu'elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il
fut Ξcontrainct de se battre contre un cousin de
Pimander, qu'il tua, et quoy qu'il fust poursuivy Ξ, si se sauva t'il en Auvergne avec l'Ξayde d'Alcippe. Mais
Amasis fit en sorte, qu'Alaric Roy des Visigotz Ξestant pour lors à Thoulouse, le fit mettre prisonnier
à ΞUsson, avec commandement à ses officiers, de le
remettre entre les mains de Pimander, qui Ξ*n'attendoit pour le faire mourir que d'avoir la commodité de
l'envoyer querir. Alcippe ne laissa rien d'intenté
pour obtenir son pardon, mais ce fut en vain, car il
avoit trop forte partie. C'est pourquoy voyant la
perte Ξasseurée de son amy, il delibera à Ξquelque hazard que ce fut de le sauver.
Il estoit pour lors à ΞUsson, comme je vous ay dit,
place si forte qu'il eust semblé à tout autre une
folie de vouloir entreprendre de l'en sortir. Son
amitié Ξtoutesfois, qui ne trouvoit rien de plus
mal-aisé que de vivre sans Clindor, le fit resoudre
de devancer ceux qui alloient de la part de Pimander. Ainsi feignant de se retirer chez soy mal
Ξcontent, il part luy douziesme, et un jour de marché
se presentent à la porte du Chasteau tous vestus en
villageois, et Ξportans sous leurs Ξjuppes de courtes
espées, et Ξau bras des paniers comme personnes qui
alloient vendre. Je luy ay oüy dire qu'il y avoit
trois forteresses l'une dans l'autre. Ces resolus
Ξpaysans vindrent jusques à la derniere, où peu de
Visigotz estoient restez, car la plus-part estoient
descendus en la basse ville pour voir le marché, et
pour se pourvoir de ce qui estoit necessaire pour leur
garnison. Estant là ils offroient à si bon prix leurs
denrees,
que presque tous ceux qui estoient dedans sortirent
pour en achepter. Lors mon pere voyant l'occasion
bonne, saisissant au collet celuy qui gardoit la
porte, luy mit l'espée dans le corps, et chacun de ses
compagnons comme luy se deffit en mesme instant du
sien, et entrant dedans, mirent le reste au fil de
l'espée. Et soudain serrant la porte coururent aux
prisons, où ils trouverent Clindor dans un cachot, et
tant d'autres, qu'ils se jugerent, Ξestans armez,
suffisans de deffaire le reste de la garnison.
Pour abreger, je vous diray, Madame, qu'encore que pour
l'alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les forcerent ils sans perdre un seul homme, quoy que
le gouverneur, qui en fin y fut tué, y fist toute la
resistance qu'il peut. Ainsi Ξvoyla Clindor sauvé, et
Alaric adverty que c'estoit mon pere qui avoit fait
ceste entreprise, dequoy il se sentit tant Ξoffencé,
qu'il en demanda justice à Amasis, et elle qui ne
vouloit perdre son amitié, s'affectionna beaucoup pour
le contenter, Ξ envoya incontinent pour se saisir de
mon pere. Mais ses Ξamys l'en Ξadvertirent si à propos,
qu'ayant donné ordre à ses affaires, il sortit hors de
ceste contree, et piqué contre Alaric plus qu'il
n'est pas croyable, s'alla mettre avec une nation, qui
Ξdepuis peu estoit entrée en nos Gaules, et qui pour
estre belliqueuse, s'estoit saisie des deux bords du Rosne et de Ξ*l'Arar, et *d'une partie des ΞAllobroges Ξ.
Et parce que desireux d'Ξaggrandir leurs terres, ils
faisoient continuellement la guerre aux ΞVisigots, Ostrogots et Romains, il y fut tresbien receu avec
tous ceux qu'il y voulut conduire, et estant cogneu
pour homme de valeur, fut Ξincontinent honnoré de
diverses charges. Mais quelques années estant escoulées,
Gondioch Roy de ceste nation venant à mourir, ΞGondebaut son fils Ξ succeda à la Couronne de
Bourgongne, et desirant d'Ξasseurer ses affaires dés le
commencement, fit la paix avec ses voisins, mariant
son fils Sigismond avec une des filles de Theodoric Roy des ΞOstrogotz. Et pour complaire à Alaric, qui
estoit infiniment offensé contre Alcippe, Ξ luy promit
de ne le tenir plus aupres de luy. De sorte qu'avec
son congé, il se retira avec un autre peuple, qui du
costé de Renes s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, en Ξdépit des Gaulois et des Romains.
Mais, Madame, ce discours vous seroit ennuyeux si
particulierement je vous racontois tous ses voyages ;
car de ceux cy il fut contraint de s'en aller à
Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce mesme
temps, comme depuis je lui ay oüy raconter plusieurs
fois, institua L'Ordre des Chevaliers de la table
ronde. De la il
fut contraint de se retirer au Royaume qui porte le
nom du port des Gaulois. Et en fin estant Ξrecherché par Alaric, il se resolut de passer la mer et aller Voila un grand commencement pour moyenner le retour
d'Alcippe. Si ne pouvoit-il encore revenir, Ξd'autant que Pimander n'avoit point oublié l'injure receuë.
ΞToutesfois, ainsi que les Visigotz furent cause de son
bannissement, de mesme la fortune s'en voulut servir
pour instrument de Ξr'appel. Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus
Roy de la Ξgrande Bretagne avoit institué les
Chevaliers de la table ronde, qui Ξestoit un certain
nombre de jeunes hommes vertueux, obligez d'aller
chercher les adventures, punir les meschans, faire
justice aux oppressez, et maintenir l'honneur des
Dames. Or les ΞVisigotz d'Espagne, qui alors
Ξdemeuroient dans Pampelune, à l'imitation de Ξcestuy-cy Ξ esleurent des Chevaliers, qui alloient en
divers lieux Ξmonstrans leur force et adresse. Il advint
qu'en ce temps un de ces ΞVisigotz, apres avoir couru
plusieurs contrees s'en vint à Marcilly, où ayant
fait son deffi accoustumé, il vainquit plusieurs des
Chevaliers de Pimander, ausquels il Ξcouppoit la teste,
et d'une cruauté extreme, pour tesmoignage de sa valeur,
les envoyoit à une Dame qu'il servoit en Espagne.
Entre les autres Amarillis y perdit un oncle, qui
comme mon pere, ne voulant demeurer dans le repos de
la vie champestre, avoit suivy le mestier des armes.
Et parce que durant cest esloignement, elle avoit
esté assez curieuse pour avoir d'ordinaire de ses
nouvelles, par la voye de
certains jeunes garçons qu'elle et luy avoient dressez à cela, aussitost que ce mal-heur luy fust avenu, elle
Ξ luy escrivit, non pas en opinion qu'il deust s'en
retourner, mais comme luy faisant Ξ part de son Ξdeplaisir. Amour qui n'est jamais dans une belle ame sans la
remplir de mille ses fortunes, et tous ses longs
voyages et en fin quel il estoit parvenu aupres de tous
les Roys qu'il avoit Ξservis. - Sans mentir, dit alors ΞPimandre, la vertu de Ξcét homme merite d'estre
recherchee et non pas bannie, outre l'extreme
plaisir qu'il m'a fait ; qu'il revienne donc, et qu'il
s'asseure que je le cheriray, et Ξaymeray comme il
merite, et que dés icy je luy pardonne tout ce qu'il
Ξà faict contre moy. Ainsi mon pere apres avoir demeuré dix-sept ans en
Grece, revint en sa patrie, Ξhonnoré de ΞPimandre et
d'Amasis, a Ξ mesme
dessein que toy. Ces desseins leur " ce ne fut pas encor Ξ la fin de ses
peines, car s'estant apres la mort de Pymander retiré
chez lui il ne fut, plustost en nos rivages, qu'Amour ne luy renouvelast sa premiere playe, n'y ayant est fille d'Alcé, et d' ΞHyppolite. Vous
trouverez peut estre estrange, que Ξ* Ξ je sçache tant Ξde particularitez des contrées voisines. Mais Madame,
tout ce que j'en ay Ξapris, n'a esté que de mon pere,
qui me racontant sa vie, a esté contraint de me dire
ensemble les choses que vous avez oüies.
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