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L'Astrée de 1621
Livre 3Édition de 1607, 47 recto. Édition de Vaganay, p. 65. LE Tant que le jour dura, ces belles Nymphes tindrent si
bonne compagnie à Celadon, que s'il n'eust eu le
cuisant Ξdéplaisir du changement d'Astree, il n'eust
point eu occasion de s'ennuyer, car elles estoient et
belles, et remplies de beaucoup de jugement. Toutesfois
en l'estat où il se trouvoit, cela ne fut assez pour
luy empescher de se desirer seul ; et Ξpar ce qu'il
prévoyoit bien que ce ne pouvoit estre que par Ξ*le moyen de la Ξnuict *qui les contraindroit de se retirer,
il la Ξsouhaitoit à toute heure. Mais lors qu'il se
croyoit plus seul, il se trouva le mieux accompagné,
car la nuict estant venuë, et ces Nymphes, retirees
en leurs chambres, ses Ξpensers luy vindrent tenir
compagnie, avec de si cruels ressouvenirs, qu'ils luy
firent bien autant ressentir leur Ξabord qu'il l'avoit
desiré. Quels desespoirs alors ne se presenterent
point à luy ? Nul de tous ceux que l'Amour peut
produire, voire l'Amour le plus desesperé. Car si à l'injuste sentence de sa Maistresse il opposait son
innocence, soudain l'execution de cest arrest luy
revenoit devant les yeux. Et comme d'un penser on
tombe en un autre, il rencontra de fortune avec la
main le ruban où estoit la bague d'Astree, qu'il
s'estoit mis au bras. O que de mortelles memoires luy
remit-il en l'esprit ! Il se representa tous les
courroux qu'en cest instant-la elle avoit Ξpeints au visages Ξ,toutes les cruautez que son ame faisoit
paroistre, et par ses paroles, et par ses actions, et
tous les Ξdédains Ξavec lesquels elle avoit proferé les
ordonnances de son bannissement. S'estant quelque temps
arresté sur ce dernier malheur il s'alla ressouvenir
du changement de sa fortune, combien il s'estoit veu
heureux, combien elle l'avoit favorisé, et combien
tel heur avoit continué. De là il vint à ce qu'elle
avoit fait pour lui, combien en sa consideration elle avoit Ξdedaigné d'honnestes Bergers, combien elle
avoit peu estimé la volonté de son pere, le
courroux de sa mere, et les difficultez qui
Ξ*s'opposoient à leur amitié. Puis il s'alloit
Ξrepresentant combien les fortunes d'Amour estoient peu asseurees, aussi bien que toutes les autres, et
combien peu de chose luy restoit de tant de faveurs,
qui en fin Ξestoient sans plus un bracelet de cheveux
qu'il avoit au bras, et un Ξpourtrait qu'il portoit au col, duquel il baisa la boite plusieurs fois ; pour
la bague qu'il avoit à l'autre bras, il croyoit que ce
fust plustost la force, que sa bonne volonté qui la luy eust Ξdonné. Mais tout à coup il se ressouvint des lettres, qu'elle
luy avoit escrites, durant le Ξbon-heur de sa fortune,
et qu'il portoit d'ordinaire avec luy dans un petit
sac de senteur. O quel tressaut fut le sien car il
eut peur que ces Nymphes foüillant ses habits ne
l'eussent Ξtreuvé. En ce doute il appella fort haut le
petit Meril, car pour le servir il estoit couché à une
garderobe fort proche. Le jeune garçon s'oyant
appeller coup sur coup deux ou trois fois, vint
sçavoir ce qu'il luy vouloit : - Mon petit amy (dit
Celadon) ne Ξsçay-tu point que sont devenus mes
habits ? Car il y a Ξquelque chose dedans qu'il
m'ennuyeroit fort de perdre. - Vos habits (dit-il) ne
sont pas Ξloing d'icy, mais il n'y a rien dedans, car
je les ay cherchez. - Ah, dit le Berger, tu te
trompes Meril, j'y avois chose que j'aymerois mieux
avoir conservée que la vie. Et lors se tournant de
l'autre costé du lict, se mit à Ξpleindre et tourmenter
fort long temps. Meril qui l'escoutoit, d'un costé
estoit marry de son Ξdéplaisir, et de l'autre estoit
en doute, s'il luy devoit dire ce qu'il en sçavoit. En
fin ne pouvant supporter de le voir plus longuement
en ceste peine, il luy dit, qu'il ne se devoit point
tant ennuyer, et que la Nymphe Galathée l'aymoit
trop pour ne luy rendre une chose qu'il monstroit
d'avoir si chere. Alors Celadon se tourna Ξvers luy :
- Et comment (dit-il) la Nymphe a t'elle ce que je te demande ? - Je croy (respondit-il) que c'est cela
mesme. Pour le moins je n'y ay trouvé qu'un petit sac
plein de papier ; et ainsi que je le vous apportois,
un peu avant que vous ayez voulu dormir, elle l'a veu,
et me l'a osté. - O Ξ*Dieu (dit alors le Berger) aillent
toutes choses au pis qu'elles pourront. Et se
tournant de l'autre costé, ne voulut luy parler Ξd'avantage.
ΞCependant Galathee lisoit les lettres de Celadon,
car il estoit fort vray, qu'elle les avoit ostees à
Meril, Ξsuivant la curiosité ordinaire de ceux qui
Ξaiment : mais elle luy avoit fort deffendu de n'en
rien dire, Ξparce qu'elle avoit intention de les
rendre, sans qu'il sçeust qu'elle les eust veuës. Pour
lors Sylvie luy portoit un flambeau
devant, et Leonide estoit ailleurs, si bien qu'à ce
coup il fallut qu'elle fust du secret. - Nous verrons,
disoit ΞSilvie, s'il est vray, que ce Berger soit si
grossier comme il se Ξfeint, et s'il n'est point
amoureux ; car je m'asseure que ces papiers en diront
quelque chose ; et lors elle s'appuya un peu sur la
table. ΞCependant Galathée desnoüoit le cordon, qui
serroit si bien, que l'eau n'y avoit Ξguere fait de
mal ; Ξtoutefois il y avoit quelques papiers moüillez,
qu'elle tira dehors le plus doucement qu'elle Ξpeut,
pour ne les rompre, et les ayant espanchez sur la
table, le premier sur qui elle mit la main, fut une
telle lettre. Qu'est-ce que vous entreprenez Celadon ? En quelle
confusion vous allez vous mettre ? Croyez moy qui vous
conseille en amye, laissez ce dessein de me servir, il
est trop Ξplein d'incommodité : quel contentement y
esperez vous ? Je suis tant insupportable que ce n'est
Ξguere moins Ξentre prendre que l'impossible. Il faudra
servir, souffrir, - Ne me tenez jamais pour ce que je suis, dit Galathée,
si ce Berger n'est amoureux, car en voicy un
commencement qui n'est pas petit. - Il n'en faut point
douter, dit ΞSilvie, estant si honneste homme. - Et
comment, repliqua Galathee, avez-vous opinion qu'il
faille necessairement aymer pour estre tel ? - Ouy,
Madame, dit-elle, à ce que j'ay ouy dire ; Ξ Ξparce que
l'Amant ne desire rien davantage, que d'estre aymé,
pour estre aymé, il faut qu'il se rende
Ξaimable, et ce qui rend Ξaimable est cela mesme qui
rend honneste homme. A ce mot Galathée luy donna
une lettre qui estoit un peu moüillée pour Ξ seicher
au feu, et cependant elle en prit Ξun autre qui estoit telle. _____________________________________________________________ Vous ne voulez croire que je vous ayme, et desirez que je croye que vous m'aymez ; si je ne vous ayme point, que vous profitera la creance que j'auray de vostre affection ? A faire peut-estre, que ceste opinion m'y oblige ? A peine, Celadon, le pourra ceste foible consideration, si vos merites, et les services que j'ay receus de vous, ne l'ont peu encores. Or voyez en quel estat sont vos affaires : je ne veux pas seulement que vous sçachiez que je croy que vous m'aymez, mais je veux de plus, que vous soyez asseuré que je vous ayme, et entre tant d'autres une chose seule vous en doit rendre certain ; si je ne vous aimois point, qui me feroit Ξmépriser le contentement de mes Ξparens ? Si vous considerez combien je leur doy, vous cognoistrez en quelque sorte la qualité de mon amitié, puis que non seulement elle contrepese, mais emporte de tant, un si grand poids. Et à Dieu : ne soyez plus incredule. En mesme temps Sylvie rapporta la lettre, et Galathée luy dit avec beaucoup de Ξdéplaisir, qu'il Ξaimoit, et
que de plus il estoit infiniment Ξaimé, et luy releut
la lettre, qui luy touchoit fort au cœur voyant
qu'elle avoit à forcer une place, où un si fort
ennemy estoit Ξdesja victorieux ; car, par ces lettres,
elle jugea que l'humeur de ceste Bergere n'estoit pas
d'estre à moitié ΞMaistresse, mais avec une
Ξtres-absolüe puissance commander à ceux Ξque elle daignoit recevoir pour siens. Elle Ξ*favorisa beaucoup
ce jugement, quand elle leut la lettre qui avoit esté
seichee ; elle estoit telle. Lycidas a dit à ma Phillis que vous estiez Ξaujourdhuy de mauvaise humeur, en suis-je cause, ou vous. Si c'est moy, c'est sans occasion, car ne veux-je pas tousjours vous Ξaimer et estre Ξaimée de vous ? et ne m'avez vous mille fois juré, que vous ne Ξdesiries que cela Ξ pour estre content ? Si c'est vous, vous me Ξfaites tort, de disposer sans que je le sçache, de ce qui est à moy ; car par la donation que vous m'avez Ξfaites, et que j'ay receue, Ξ*et vous et tout ce qui est de vous m'apartient. Advertissez m'en donc et je verray si je vous en doy Ξdonner permission, et Ξcependant je le vous deffends. Avec quel Ξempire, dit alors Galathée, traite ceste
Bergere ? - Elle ne luy fait point de tort, respondit Silvie, puis qu'elle l'en a bien adverty dés le
commencement. Et sans mentir, si c'est celle que je
pense, elle a Ξ quelque raison, estant l'une des plus
belles, et des plus accomplies personnes, que je vy
jamais. Elle s'appelle Astrée, et ce qui me le fait
juger ainsi, c'est ce mot de Phillis, sçachant que
ces deux Bergeres sont amies jurées. Et encor, comme
je vous Ξdis, que sa beauté soit extreme, toutefois
c'est ce qui est en elle de moins Ξaimable, car elle a
tant d'autres perfections, que celle-la est la moins
Ξapparente. Ces discours ne servoient qu'à la reblesser
Ξd'avantage, puis qu'ils ne luy Ξdescouvroyent que de
plus grandes difficultez en son dessein. Et parce qu'elle ne vouloit que Sylvie pour lors en sçeut
Ξd'avantage, elle resserra ces papiers, et se mit au
lict, non sans une grande compagnie de diverses
pensées, entre lesquelles le sommeil se glissa peu à
peu. vous l'eussiez Ξouy comme moy, je ne croy point qu'il ne vous eust fait
pitié. - He ! Dy moy Meril, adjousta la Nymphe,
entre-Ξautres choses, que disoit-il ? - Madame,
repliqua t'il, apres qu'il se fut
enquis si je n'avois point veu ses papiers, et qu'en
fin il Ξeust sçeu que vous les aviez, il se tourna
comme transporté de l'autre costé, et dit : Or sus,
aillent toutes choses au pis qu'elles pourront. Et
apres avoir demeuré muet quelque temps, et qu'il
Ξ*pensa que je me fusse remis dans le lict, je l'Ξoüys souspirer assez haut, et puis dire de telles paroles : - Astrée ! Astrée ! ce bannissement devoit-ce estre la
Ξ*recompense de mes services ? Si vostre amitié est
changee, pourquoy me blasmez-vous pour vous excuser ?
Si j'ay failly, que ne me Ξdites vous ma faute ? N'y
a-t'il point de justice au Ciel, non plus que de
pitié en vostre ame ? H élas, s'il y en a, que n'en Ξressens-je quelque faveur, afin que n'ayant peu
mourir, comme vouloit mon desespoir, je le fasse pour
le moins comme le commande la rigueur d'Astrée ? Ah !
rigoureux, pour ne dire cruel commandement ! Qui eust
peu en un tel accident prendre autre resolution que
celle de la mort ? N'eust-il pas donné signe de peu
d'Amour, plustost que de beaucoup de courage ? Et il
s'arresta un peu, puis il reprit ainsi : Mais à quoy,
mes traistres espoirs, m'allez-vous flattant ? Est-il
possible que vous m'osiez approcher encores ?
ΞDites-vous pas qu'elle changera ? Considerez ennemis
de mon repos, quelle apparence il y a que tant de
temps escoulé, tant de services, et d'affections
recogneuës, tant de desdains supportez, et
d'impossibilitez vaincües, ne l'ayent peu, et qu'une
absence le puisse. Esperons, esperons Ξplustost un
favorable cercueil de la mort, qu'un favorable
repentir d'elle. Apres plusieurs semblables discours,
il se teut assez long temps ; mais estant retourné au
lict, je l'oüys peu apres Ξ*recommancer ses regrets, qu'il a continués jusques au jour, et tout ce que
j'en ay peu remarquer, Ξna esté que des plaintes,
qu'il fait contre une Astrée, qu'il accuse de
changement et de cruauté.
Si Galathée avoit sçeu un peu des affaires de
Celadon, par les lettres d'Astrée, elle en apprit
tant par le rapport de Meril, que pour son repos, il
eust esté bon qu'elle en eust esté plus ignorante.
ΞToutesfois en se flattant elle se figuroit que le
Ξmépris d'Astrée pourroit luy ouvrir plus Ξaisément le
chemin a ce qu'elle desiroit. Escoliere Ξ d'Amour ! qui
ne sçavoit pas qu'Amour ne meurt jamais en un cœur
genereux, que la racine n'en soit entierement arrachee.
En ceste esperance elle escrivit un billet qu'elle
plia sans le Ξcacheter, et le mit entre ceux d'Astrée.
Puis donnant le sac à Meril : - Tien, luy dit-elle,
Meril, rends ce sac à Celadon, et luy dy que je
voudrois luy pouvoir rendre aussi bien tout le
contentement qui
luy deffaut. Que s'il se porte bien, et qu'il me
Ξvueille voir, dy luy que je me trouve mal ce matin. ΞElle disoit cela, afin qu'il eust loisir de visiter
ses papiers, et de lire celuy qu'elle luy escrivoit.
Meril s'en alla. et Ξpar ce que Leonide estoit dans
un autre lict, elle ne Ξpeut voir le sac, ny ouyr la
commission qu'elle luy avoit donnée, mais soudain qu'il fut dehors elle l'appella, et la fit mettre
dans le lict avec elle ; et apres Ξquelques autres propos, elle luy parla de ceste sorte : - Vous sçavez,
Leonide, ce que je vous dy hier de ce Berger, et
combien il m'importe qu'il m'Ξayme, ou qu'il ne m'Ξayme pas ; Ξde puis ce temps-là, j'ay sçeu de ses nouvelles
plus que je n'eusse voulu. Vous avez ouy ce que Meril m'a Ξr'apporté, et ce que Silvie m'a dit des
perfections d'Astrée, si bien, continua-t'elle, que
puis que la place est prise, je voy naistre une
double difficulté à nostre entreprise. ΞToutefois
ceste heureuse Bergere l'a fort offensé, Ξ et un cœur
genereux souffre mal-aisément un Ξmépris sans s'en
ressentir. - Madame, luy respondit Leonide, d'un
costé je voudrois que vous fussiez contente, et de
l'autre je suis presque bien Ξaise de ces incommoditez ;
car vous vous Ξfaites tant de tort. si vous continuez,
que je ne sçay si vous l'effacerez jamais.
Pensez-vous, encor que vous croyez estre icy bien
secrette, que l'on ne vienne à sçavoir ceste vie ? et
que sera-ce de vous, si elle Ξse decouvre ? Le
jugement ne vous manqua jamais, au reste de vos actions,
est-il possible qu'en Ξcest accident il vous defaille ?
Que jugeriez-vous d'une autre qui Ξ*meneroit telle vie ?
Vous respondrez, Ξ que vous ne Ξfaites point de mal. Ah !
Madame, il ne suffit pas à une personne de vostre
qualité, d'estre exempte du crime, il faut l'estre
aussi du blame. Si c'estoit un homme qui fust digne
de vous, je Ξle Ξ patienterois : mais encor que Celadon soit des premiers de ceste contrée, c'est toutesfois
un Berger, et qui n'est recogneu pour autre. Et ceste
vaine opinion de Ξbon-heur, ou de mal-heur, pourra-t'elle
tant sur vous, qu'elle vous abatte de sorte le
courage que vous Ξvueillez égaler ces gardeurs de
Brebis, ces rustiques, et ces demy-sauvages à vous ?
Pour Dieu, Madame, revenez en vous mesme, et
considerez l'intention dont je profere ces paroles.
Elle eust continué Ξ, n'eust esté que Galathée toute
en Ξcholere l'interrompit : - Je vous ay dit, que je ne
voulois point, que vous me Ξtinssiez ces discours, je
sçay à quoy j'en suis resolüe, quand je vous en
demanderay advis, donnez le moy, et une fois pour
toutes, ne m'en parlez plus, si vous ne voulez me
Ξdéplaire. A ce mot elle se tourna de l'autre costé,
en telle furie, que Leonide Ξcogneut bien
Ξ*qu'elle l'avoit fort Ξ offensée. Aussi n'y a-t'il rien
qui touche une estrange chose que de vous,
repliqua Galathée, qu'il faille que vous ayez
tousjours raison en vos opinions ! ΞQu'elle apparence
y a t'il, que l'on puisse sçavoir que Celadon soit
icy ? Il n'y a ceans que nous trois, Meril, et ma
nourrice, sa mere. Pour Meril, il ne sort point, et
outre cela, il a assez de discretion pour son Ξaage.
Pour ma nourrice, sa fidelité m'est assez cogneuë, et
puis ç'a esté en partie par son dessein, que le tout
s'est conduit de Ξcette sorte : Car luy ayant raconté
ce que le ΞDruyde m'avoit predit, elle qui Ξm'ayme plus
tendrement que si j'estois son enfant propre, me
conseilla de ne Ξdédaigner cét advertissement ; et
Ξpar ce que je luy proposay la difficulté du grand
abord des personnes qui viennent ceans quand j'y suis,
elle mesme m'avertit de Ξfeindre que je me voulois
purger. - Et quel est vostre dessein ? dit Leonide.
- De faire en sorte, respondit elle, que ce
Berger me vueille du bien, et jusques à ce que cela
Ξ soit, de ne Ξ Ξ point laisser sortir de ceans ; que
si une fois il vient à Ξm'aymer, je Ξlaisseray conduire
le reste à la fortune. - Madame, dit Leonide, Dieu
vous en donne tout le contentement que vous en
desirez ; mais permettez moy de vous dire encor pour
ce coup, que vous vous ruinez de reputation. Quel
temps faut-il pour déraciner l'affection si bien
prise qu'il porte à Astrée, la beauté, et Ξla vertu de laquelle on dit estre sans seconde ? - Mais,
interrompit Ξincontinent la ΞNymphe, elle le desdaigne,
elle l'Ξoffence, elle le chasse : pensez-vous qu'il
n'Ξayt pas assez de courage pour la laisser ? - O
madame, rayez cela de vostre esperance, dit
Leonide, s'il n'a point de courage, il ne le
ressentira pas, et s'il en a, un homme genereux ne se
divertit jamais Ξ d'une entreprise pour les difficultez.
Ressouvenez-vous pour exemple, de combien de desdains
vous avez usé contre
Lindamor, et combien vous l'avez traité cruellement,
et combien il a peu fait de cas de tels desdains, ny
de telles cruautez. Mais qu'il soit ainsi, que
Celadon, pour estre en fin un Berger, n'ait pas tant
de courage que Lindamor, et qu'il fléchisse aux
coups d'Astrée, qu'esperez-vous de bon pour cela ?
Pensez-vous qu'un esprit trompé soit aisé à retromper
une seconde fois en un mesme sujet ? Non, non, Madame,
quoy qu'il soit, et de naissance, et de conversation entre des hommes grossiers, si ne le peut-il estre
tant, qu'il ne craigne de se rebrusler à ce feu, dont
la douleur luy cuit encore en l'ame. Il faut (et c'est
ce que vous pouvez esperer de plus Ξadvantageux) que le
temps le guerisse entierement de ceste bruslure,
avant qu'il puisse tourner les yeux sur un autre sujet
semblable, et Ξqu'elle longueur y faudra t'il ? Et
cependant, sera-t'il possible d'empescher si long temps,
que les gardes qui ne sont qu'Ξen ceste basse Ξcour, ne
viennent à le sçavoir ? ou en le voyant (car encor ne
le pouvez-vous pas tenir tousjours en une chambre) ou
par le rapport de Meril (qui encor qu'assez discret
pour son Ξaage) est en fin un enfant ? - Leonide, luy
dit-elle, cessez de vous travailler pour ce sujet, ma
resolution est celle que je vous ay dite ; que si vous
voulez me faire croire que vous m'aimez, favorisez mon
dessein en ce que vous pourrez, et du reste laissez-m'en
le soucy. Ce matin, si le mal de Celadon le permet
(il me sembla qu'hier il se portoit bien) vous pourrez
le conduire au jardin, car pour aujourd'huy je me
trouve un peu mal, et difficilement sortiray-je du
lict, que sur le soir. Leonide toute triste ne luy
respondit, sinon qu'elle rapporteroit tousjours tout
ce qu'elle pourroit à son contentement. _____________________________________________________________ Celadon, je veux que vous sçachiez que Galathée vous aime, et que le Ciel Ξa permis le desdain d'Astrée pour ne vouloir, que plus long temps une
Bergere possedast ce qu'une Nymphe desire. Recognoissez
ce bon-heur et ne le refusez. L'estonnement du Berger fut tres-grand, Ξtoutesfois voyant que le petit Meril consideroit ses actions,
il n'en voulut faire semblant. Les resserrant donc
toutes ensemble, et se remettant au lict, il luy
demanda qui les luy avoit baillées. - Je les ay prises,
dit-il, dans la toilette de Madame, et n'eust esté que
je desirois de vous oster de la peine où je vous
voyois, je n'eusse osé y aller ; car elle se trouve
un peu mal. - Et qui est avec elle ? demanda Celadon. - Les deux ΞNymphes, dit-il, que vous vistes icy hier,
dont l'une est Leonide, niepce d'Adamas, l'autre
est Silvie fille de Deante le glorieux ; Ξ certes
elle n'est pas sa fille sans raison, car c'est bien
la plus altiere en ses façons que l'on puisse voir.
Ainsi receut Celadon le premier advertissement de la bonne volonté de Galathée, car encor qu'il n'y eust
ny chiffre ny signature au billet qu'il avoit receu, si jugea t'il bien que Ξ*cela n'avoit point esté fait sans
Ξqu'elle le sçeut. Et des lors il previt que ce luy
seroit une sur-charge à ses Ξennuys, et qu'il s'y
falloit resoudre.
Voyant donc Ξque la moitié du jour estoit presque passée, et se trouvant assez bien il ne voulut
demeurer plus long temps au lict, croyant que Ξplustost il en sortiroit, Ξplustost aussi pourroit-il prendre
congé de ces belles Nymphes. S'estant levé en ceste
deliberation, ainsi qu'il sortoit pour s'aller
promener, il rencontra Leonide et Silvie, que
Galathée, n'osant se lever, ny se montrer encor à
luy, de honte du billet qu'elle luy avoit escrit, luy
envoyoit pour l'entretenir. Ils descendirent dans le
jardin. Et Ξpar ce que Celadon leur vouloit cacher son
ennuy, il se monstroit avec le visage le plus riant
qu'il pouvoit dissimuler, et feignant d'estre curieux de sçavoir tout ce qu'il voyoit : - Belles ΞNymphes, leur
dit-il, n'est-ce pas prés d'icy, où se trouve la
Ξfontaine de la verité d'Amour ? Je voudrois bien, s'il
estoit possible, que nous la vissions. - C'est bien
pres d'icy, respondit la ΞNymphe, car il ne faut que
descendre dans ce grand bois ; mais de la Ξveoir il est
impossible, et il en faut remercier ceste belle qui en
est cause, dit-elle, en montrant Silvie. - Je ne sçay
repliqua t'elle, pourquoy vous m'en accusez ; car
Ξquand a moy je n'ouys jamais blasmer l'espée si elle
couppe l'Ξimprudent qui met le doigt dessus. - Il est
vray, respondit Leonide, mais si Ξay bien moy celuy qui en blesse, et
vostre beauté n'est pas de celles qui se laissent voir
sans homicide. - Telle qu'elle est, respondit Silvie,
avec un peu de rougeur, elle a bien d'assez forts
liens, pour ne lascher jamais ce qu'elle estraint une
fois. ΞElle disoit cecy, en luy reprochant l'infidelité
d'Agis, qui l'ayant quelque temps Ξaymée, pour une
jalousie, ou pour une absence de deux Ξmoys s'estoit
entierement changé, et pour Polemas qu'une autre
beauté luy avoit desrobé, ce qu'elle entendit fort
bien. Aussi luy repliqua t'elle : - J'Ξadvoue, ma sœur,
que mes liens sont Ξaysez à deslier, mais c'est
dautant que je n'ay jamais voulu prendre la peine de
les noüer.
Celadon oyoit avec beaucoup de plaisir leurs petites
disputes, et Ξafin qu'elles ne finissent si tost, il dit à Silvie : - Belle Nymphe, puis que c'est de vous
d'où procede la difficulté de voir ceste admirable
Ξfontaine, Ξ*nous ne vous aurions pas peu d'obligation,
si par vous mesmes nous apprenions comme cela est
advenu. - Celadon, respondit la ΞNymphe en Ξsousriant,
vous avez bien assez d'affaire chez vous, sans aller
chercher ceux d'autruy. ΞToutesfois si Ξla curiosité peut encor trouver place avec vostre amour, ceste parleuse de Leonide, si vous l'en priez vous en
dira bien la fin, puis que, sans en estre requise, elle
vous a si bien dit le commencement. - Ma sœur,
respondit Leonide, vostre beauté fait bien mieux
parler Ξ*tous ceux de qui elle est veuë. Et puis que vous
me donnez permission d'en dire un Ξeffect, je vous aime
tant que je ne Ξlaisseray jamais vos victoires Ξ*incognuës, et mesmes celles, que vous Ξdesirez si fort que l'on sçache. ΞToutesfois pour n'ennuyer ce
Berger, j'Ξabbregeray pour ce coup le plus qu'il me sera
possible. - Non point pour cela, interrompit le
Berger, mais pour donner loisir à ceste belle ΞNymphe de vous rendre la pareille. - N'en doutez nullement,
repliqua Silvie, mais selon qu'elle me Ξtraittera, je
verray ce que j'auray à faire. Ainsi de l'une et de l'autre, par leur bouche mesme,
Celadon apprenoit leur vie plus particuliere, et afin
qu'en Ξce promenant il Ξles pust mieux oüyr, elles le
mirent entre elles, et marchant au petit pas, Leonide
commença de ceste sorte. _____________________________________________________________ Ξ Ceux qui dient que pour estre Ξaymé, il ne faut qu'Ξaymer,
n'ont pas esprouvé ny les yeux, ny le courage de ceste
ΞNymphe ; autrement ils eussent cogneu, que tout ainsi
que l'eau de la Ξfontaine fuit incessamment de sa
source, que de mesme l'Amour, qui naist de ceste
belle, s'esloigne d'elle le plus qu'il peut. Si oyant
le discours que je vay vous faire, vous n'advoüez ce
que je dis, je veux bien que vous m'accusiez de peu
de jugement. à la jeune ΞNymphe, qui tira celuy de Clidaman.
Grand certes fut l'applaudissement de chacun, mais
plus grande la gentillesse de Clidaman, qui apres
avoir receu le billet vint, un genouil en terre, baiser
les mains à ceste belle ΞNymphe, qui toute honteuse ne
l'eust point permis, sans le commandement d'Amasis,
qui dit que c'estoit le moindre hommage qu'elle deust
recevoir au nom d'un si grand dieu que l'Amour. Apres
elle, Ξtoutes les autres furent appellées : aux unes il
rencontra selon leur desir, aux autres non ; tant y a
que Galathée en eut un tres-accomply, nommé Lindamor,
qui pour lors ne faisoit que revenir de l'armée de
Merovée. Quant au mien, il s'appelloit Agis, le
plus inconstant et trompeur qui fut jamais. Or de ceux
qui furent ainsi donnez, les uns servirent par
Ξapparence, les autres par leur volonté ratifierent à
ces belles la donation que le hazard leur avoit fait
d'eux ; et ceux qui s'en deffendirent le mieux, furent
ceux qui auparavant avoient desja conçeu quelque
affection.
Entre autres le jeune Ligdamon en fut un : Ξcestuy-cy escheut à Silere, ΞNymphe à la verité bien-aymable, mais non pour luy, qui avoit des-ja disposé
ailleurs de ses volontez. Et certes ce fut une grande
fortune pour luy d'estre alors absent ; car il n'eust
jamais fait à Silere le Ξfeint hommage qu'Amasis
commandoit, et cela luy
eust peut-estre causé quelque disgrace. Car il faut,
gentil Berger, que vous sçachiez, qu'il avoit esté
nourry si jeune parmy nous, qu'il n'avoit point encor
dix ans quand il y fut mis, Ξau reste si beau et si
adroit en tout ce qu'il faisoit, qu'il n'y avoit
celle qui n'en fist cas, et plus que toutes, Silvie
estant presque de mesme Ξaage. Au commencement leur
ordinaire conversation Ξ*engendra une amitié de frere
à sœur, telle que leur cognoissance estoit capable de recevoir. Mais Ξà mesure que Ligdamon prenoit plus
d'Ξaage, il prenoit aussi plus d'affection ; si bien
que l'enfance se changeant en quelque chose de plus
rassis, il commença sur les quatorze ou quinze ans,
de changer en desirs ses volontez, et peu à peu ses
desirs en passions. ΞToutesfois il vescut avec tant de discretion que Silvie n'en eut jamais cognoissance
qu'elle mesme ne l'y forçast. Depuis qu'il fut attaint
à bon escient, et qu'il Ξrecogneut son mal, il jugea
bien incontinent le peu d'espoir qu'il y avoit de
guerison, une seule des humeurs de Silvie ne luy
Ξpouvant estre cachee. Si bien que la joye et la
gaillardise qui estoit en son visage, et en toutes
ses actions, se changea en tristesse, et sa
tristesse en une si pesante melancolie, qu'il n'y
avoit celuy qui ne Ξrecogneut ce changement. Silvie ne fut pas des dernieres à luy en demander la cause,
mais elle n'en peut tirer que des Ξresponces interrompuës. En fin voyant qu'il continuoit en ceste
façon de vivre, un jour qu'elle commençoit desja à se
plaindre de son peu d'amitié, et à luy reprocher
qu'elle l'obligeoit à ne luy rien celer, elle oüyt
qu'il ne peut si bien se contraindre qu'un
tres ardent Ξsouspir ne luy eschapast au lieu de
Ξresponce. Ce qui la fit entrer en opinion qu'Amour
peut-estre estoit la cause de son mal.
Et Ξvoyés, si le pauvre Ligdamon conduisoit
discrettement ses actions, puis qu'elle ne se Ξpeut
jamais imaginer d'en estre la cause. Je croy bien que
l'humeur de la ΞNymphe, qui ne Ξpanchoit point du tout à ce dessein en pouvoit estre en partie l'occasion.
Car mal aisément Ξ pensons nous à une chose esloignée
de nostre intention ; mais encor failloit-il qu'en cela
Ξsa prudence fust grande, et Ξ*sa froideur aussi, puis
qu'elle couvroit du tout l'ardeur de son affection.
Elle donc plus qu'auparavant le presse ; que si c'est
Amour, elle luy promet toute l'assistance, et tous
les bons offices qui se peuvent esperer de son amitié.
Plus il luy en fait de refus, et plus elle desire de
le sçavoir ; en fin ne pouvant se deffendre
Ξd'avantage, il luy advoüa que c'estoit Amour, mais
qu'il avoit fait serment de n'en dire jamais le Ξsubjet. - Car,
disoit-il, de l'Ξaymer, mon Ξoutrecuidance certes est
grande, mais forcee par tant de beautez, Ξqu'elle est excusable en cela ; de l'oser nommer, Ξqu'elle excuse
couvriroit l'ouverture que je ferais de ma temerité ?
- Celle, respondit Ξincontinent Silvie, de l'amitié
que vous me portez. - Vrayement, repliqua Ligdamon,
j'auray donc celle-la et celle de vostre commandement,
que je vous supplie avoir ensemble devant les yeux
pour ma descharge, et ce miroir qui vous fera voir ce
que vous desirez sçavoir. A ce mot il prend celuy
qu'elle portoit à sa ceinture, et le luy mit devant
les yeux. Pensez quelle fut sa surprise, recognoissant Ξincontinent ce qu'il vouloit dire ; et elle m'a depuis
juré qu'elle croyoit au commencement que ce fust de
Galathée, *de qui il vouloit parler. ΞCependant qu'il
demeuroit ravy à la considerer, elle demeura ravie à
se considerer en sa simplicité, en colere contre luy,
mais beaucoup plus contre elle-mesme voyant bien
qu'elle luy avoit tiré par force ceste declaration de
la bouche. ΞToutesfois son courage altier ne permit pas
qu'elle Ξfit longue Ξdeffence, pour la justice de
Ligdamon ; car tout à coup elle se leva, et sans
Ξparler à luy, partit pleine de despit que quelqu'un
l'osast aimer. Orgueilleuse beauté qui ne juge rien
digne de soy ! Le fidelle Ligdamon demeura, mais sans
ame, et comme une statue insensible. En fin revenant
à soy, il se Ξconduisit le mieux qu'il Ξpeust en son
logis, d'où il ne partit de long-temps, Ξpar ce que la
cognoissance qu'il Ξeust du peu d'amitié de Silvie, le
toucha si vivement qu'il en tomba malade ; de sorte
que personne ne Ξluy esperoit plus de vie, quand il se
resolut de luy escrire une telle lettre. La perte de ma vie n'eust eu assez de force pour vous
Ξdecouvrir la temerité de vostre serviteur, sans
vostre exprés commandement. Si Ξtoutesfois vous jugez
que je devois mourir, et ΞCeste lettre fut portée à Silvie lors qu'elle estoit
seule dans sa chambre ; il est vray que j'y arrivay Ξen mesme temps, et certes à la bonne heure pour Ligdamon ; car voyez Ξqu'elle est l'humeur de ceste
belle ΞNymphe : elle avoit pris un si grand despit
contre luy, depuis qu'il luy avoit Ξdécouvert son
affection, que seulement elle n'effaça pas le Ξsouvenir de son amitié passée, mais en perdit tellement la
volonté, que Ligdamon luy estoit comme chose
indifferente, si bien que, quand elle oyoit que
chacun desesperoit de sa guerison, elle ne s'en
esmouvoit non plus que si elle ne l'eust jamais veu.
Moy qui plus particulierement y prenois garde, je ne
sçavois qu'en juger, sinon que sa jeunesse Ξlui faisoit
ainsi Ξaysément perdre l'amitié des personnes absentes ;
mais à ceste fois que je luy vy refuser ce qu'on luy
donnoit de sa part, je Ξcogneu bien qu'il y devoit
avoir Ξentre eux du mauvais mesnage. Cela fut cause que
je pris la lettre qu'elle avoit refusée, et que le
jeune garçon qui l'avoit apportee par le commandement
de son maistre, avoit laissée sur la table. Elle alors,
moins fine qu'elle ne vouloit pas estre, me courut
apres, et me pria de ne la point lire. - Je la veux voir,
dis-je, quand ce ne seroit que pour la deffense que
vous m'en faites. Elle rougit alors, et me dit : - Non,
ne la lisez point, ma sœur, obligez moy de cela, je
vous en conjure par nostre amitié. - Et Ξqu'elle doit-elle estre, luy respondis-je, si elle peut
souffrir que vous me cachiez quelque chose ? Croyez,
Silvie, que si elle vous laisse assez de
dissimulation pour vous couvrir à moy, qu'elle me
donne bien assez de curiosité pour vous Ξdécouvrir.
- Et quoy, dit-elle, il n'y a donc plus d'esperance en
vostre discretion ? - Non plus, luy dis-je, que de
sincerité en vostre amitié. Elle demeura un peu
muette en me regardant, et s'Ξapprochant de moy, me
dit : - Au moins promettez moy que vous ne la verrez
point, que je ne vous aye fait le discours de tout ce
qui s'est passé. - Je le veux bien, dis-je, pourveu
que vous ne soyez point mensongere.
Apres m'avoir juré qu'elle me diroit veritablement
tout, et m'avoir adjuré que je n'en fisse jamais
semblant, elle me raconta ce que je vous ay dit de
Ligdamon. - Et à ceste heure, continua-t'elle, il
vient de m'envoyer ceste lettre, et j'ay bien
affaire de ses plaintes, ou Ξplustost de ses Ξfeintes.
- Mais luy respondis-je, si elles estoient
veritables ? - Et quand elles le seroient, pourquoy
ay-je à me mesler,
dit-elle, de ses folies ? - Pour cela mesme,
adjoustay-je, que Ξceluy est obligé d'Ξayder au miserable, qu'il a fait tomber dans un precipice.
- Et que puis-je mais de son mal ? repliqua t'elle,
pouvois-je moins faire que de vivre, puis que j'Ξestois
au monde ? Pourquoy avoit il des yeux ? Pourquoy
s'est il trouvé où j'estois ? Vouliez-vous que je m'en
fuisse ? - Toutes ces excuses, luy Ξdis-je, ne sont pas
valables, car sans doute vous estes complice Ξde son
mal. Si vous eussiez esté moins pleine de Ξperfections,
si vous vous fussiez renduë moins Ξaymable, croyez-vous
qu'il eust esté reduit à ceste extremité ? - Et
vrayement, me dit-elle en Ξsousriant, vous estes bien
Ξ*jolie de me charger de ceste faute. Quelle vouliez-vous
que je fusse, si je n'eusse esté celle que je suis ?
- Et quoy, Silvie luy respondis-je, ne sçavez-vous
point, Ξ que celuy qui aiguise un fer entre les mains
d'un furieux, est en partie coulpable du mal qu'il en
Ξfaict ? Et pourquoy ne le serez-vous pas, puis que
ceste beauté, que le Ciel à Ξvotre naissance vous a
donnee, a esté par vous si curieusement Ξaiguisee avec
tant de vertus, et Ξaymables perfections, qu'il n'y a
œil qui sans estre blessé les puisse voir ? Et vous ne
serez pas blasmée des meurtres que vostre cruauté en
fera ? Voyez vous, Silvie, il ne falloit pas que vous
fussiez moins belle, ny moins remplie Ξdes perfections,
mais vous deviez vous estudier autant à vous faire
bonne, que vous estiez belle, et à mettre autant de
douceur en vostre ame, que le Ciel vous en avoit mis
au visage ; mais le mal est, que vos yeux pour mieux
blesser l'ont toute prise, et n'ont l'aissé en elle que
rigueur et cruauté. je la pourray empescher. - Vous
dites fort bien, Leonide, (me dit-elle alors en
colere) Ξce sont icy des offices que j'ay tousjours attendu de vostre amitié. - Mon amitié (luy respondis-je)
seroit toute telle envers vous contre luy, s'il avoit
le Ξtort. En ce point nous demeurasmes Ξquelques temps sans
parler ; en fin je luy demanday quelle estoit sa
resolution. - Telle que vous voudrez, me dit-elle,
pourveu que vous ne me fassiez point ce desplaisir de
publier les folies de ΞLygdamon : car encor que je
n'en puisse estre taxée, il me fascheroit Ξtoutesfois Ξqu'on les sçeust. - Voyez, m'escriay-je alors, Ξqu'elle humeur est la vostre, Silvie, vous craignez que l'on
sçache qu'un homme, vous Ξayt aimée, et vous ne craignez
pas de faire sçavoir que vous luy Ξavez donné la mort.
- ΞPar ce, respondit-elle, qu'on peut soupçonner le
premier estre produit avec quelque consentement de
mon costé, mais non point le dernier. - Laissons cela,
repliquay-je, et vous resolvez que je veux que
Ligdamon soit à l'advenir traité d'autre sorte.
Et Ξpuis je continuay qu'elle s'asseurast que je ne
permettrois point qu'il mourust, et que je voulois
qu'elle luy escrivist Ξen façon, qu'il ne se
desesperast plus, que quand il seroit guery, je me
contenterois qu'elle Ξ*en usast comme elle voudroit,
pourveu qu'elle luy laissast la vie. J'eus de la
peine à obtenir Ξcette grace d'elle, toutefois je la
menaçois à tous coups de le dire ; ainsi apres un
long debat, et l'avoir fait recommencer deux ou trois
fois, en fin elle luy escrivit de ceste sorte. _____________________________________________________________ Response de ΞSilvie, S'il y a quelque chose en vous qui me plaise, c'est moins vostre mort que Ξtoute autre ; la recognoissance de vostre faute m'a Ξsatisfaite, et ne veux point d'autre vengeance de vostre temerité, que la peine que vous en aurez. Recognoissez vous à l'advenir, et me recognoissez. ΞA Dieu, et vivez. Je luy escrivis ces mots au bas de la lettre, afin qu'il esperast mieux, ayant un si bon second. _____________________________________________________________ Billet de Leonide Leonide a mis la plume Ξen la main à ceste Nymphe. Amour le vouloit, vostre justice l'y Ξconvyoit, son
devoir le luy commandoit, mais son opiniastreté avoit
une grande deffense. Puis que ceste faveur est la
premiere que j'ay obtenuë pour vous, guerissez vous,
et esperez. Ces billets luy furent portez si a propos, qu'ayant
encor assez de force pour les lire, il vid le
commandement que ΞSilvie luy faisoit de vivre, et
Ξpar ce que jusques alors il n'avoit voulu user
d'aucune sorte de remede, depuis, pour ne Ξdesobeyr à
ceste Nymphe, il se gouverna de façon qu'en peu
de temps il se porta mieux ; ou fust que sa maladie,
ayant fait tout son effort, estoit Ξsur son ΞToutesfois encor que cela le
consolast un peu, la grandeur de son rival luy Ξdonnoit plus Ξ* de jalousie. Il me souvient qu'une fois il me fit
une telle response, sur ce que je luy disois, qu'il ne
devoit se monstrer tant en peine pour Clidaman. - Belle
Nymphe, me respondit-il, je vous diray librement d'où mon soucy procede, et puis jugez si j'ay tort. Il
y a desja si Ξlongtemps que j'espreuve ΞSilvie ne
pouvoir estre esmeuë, ny par fidelité d'affection, ny
par extremité d'Amour, que c'est sans doute qu'elle ne
peut estre blessée de ce costé la. ΞToutes-fois, comme
j'ay appris du Ξ sage Adamas, vostre oncle, toute
personne est sujette à une certaine force Ξdont elle
ne peut Ξesviter l'attrait, quand une fois elle en est
touchée. Et quelle puis-je penser, que puisse estre
celle de ceste Belle, si ce n'est la grandeur et la
puissance, et ainsi si je crains, c'est la fortune, et
non les merites de Clidaman ; sa grandeur, et non
point son affection. Mais certes en cela il avoit
tort ; car ny l'Amour de Ligdamon, ny la grandeur de Clidaman n'esmeurent jamais une seule estincelle de
bonne volonté en Sylvie. Et ne croy point
qu'Amour ne la garde pour exemple aux autres, la
voulant punir de tant de desdains, par quelque moyen
inaccoustumé. Or en ce mesme temps il advint un grand
tesmoignage de sa beauté ou pour le moins de la force
Ξquelle a à se faire aymer. et que Amasis a accoustumé de faire ce Ξsolemnel sacrifice, tant à cause de la feste, que pour estre le jour de
la nativité de Galathée. ΞLors qu'estant desja bien
avant au sacrifice, Ξ il arriva dans le temple quantité
de personnes vestuës Ξde dueil, au milieu Ξdesquelles
venoit un ΞChevalier plein de tant de majesté entre
les autres, qu'il estoit aysé à juger Ξqu'il estoit
leur maistre. Il estoit si triste et melancolique,
qu'il faisoit bien paroistre d'avoir quelque chose en
l'ame qui l'affligeoit beaucoup. Son habit noir en
façon de mante, luy Ξtraisnoit jusques en terre, qui
empeschoit de cognoistre la beauté de sa taille, mais
le visage qu'il avoit Ξdécouvert, et la teste nuë, dont
le poil blond, et crespé faisoit honte au Soleil,
Ξ*attiroient les yeux de chacun sur luy. Il vint au
petit pas jusques où estoit Amasis, et apres
Ξavoir baisé sa robbe, il se retira, attendant que le
sacrifice fust Ξachevé, et par fortune bonne, ou
mauvaise pour luy, je ne sçay, il se trouva vis à
vis de ΞSilvie. Estrange Ξeffect d'Amour ! Il n'eust
si tost mis les yeux sur elle, qu'il ne Ξla cogneust,
quoy qu'auparavant il ne l'eust jamais veuë ; et pour
en estre plus asseuré le demanda à l'un des siens
qui nous cognoissoit toutes ; sa Ξresponce fut suivie
d'un profond souspir par cest estranger, et depuis,
tant que les ceremonies durerent, il n'osta les yeux
de dessus Ξ. Ξ*Enfin le sacrifice estant parachevé,
Amasis s'en retourna en son Palais, où luy ayant
donné Ξaudience, il luy parla devant tous de telle
sorte :
- Madame, encore que le Ξdueil que vous voyez en mes
habits soit beaucoup plus noir en mon ame, si ne
peut-il Ξégaler la cause que j'en ay. Et Ξtoutefois, encores que ma perte soit extreme, je ne pense pas estre le seul qui y Ξait perdu, car vous y estes
particulierement amoindrie Ξentre vos fidelles serviteurs, d'un qui peut-estre n'estoit point ny le
moins affectionné, ny le plus inutile à vostre service.
Ceste consideration m'avoit fait esperer de pouvoir
obtenir de Ξ*vous quelque vengeance de sa mort contre
son homicide ; mais dés que je suis entré dans ce
temple, j'en ay perdu toute esperance, jugeant que si
le desir de vengeance mouroit en moy, qui suis le frere
de l'Ξoffencé, qu'à plus forte raison se perdroit-Ξil en vous, Madame, en qui la compassion du ΞMort, et le
service qu'il vous avoit voüé, en peuvent sans plus faire naistre quelque volonté. Toutesfois, par ce que
je voy les armes de l'homicide de mon frere, preparées
Ξdesja contre moy, non point pour fuir telle mort, mais
pour en advertir les autres, je vous diray le plus
briefvement qu'il me sera possible, la fortune de
celuy que je regrette. Encore, Madame, que je n'aye l'honneur d'estre Ξcogneu de vous, je m'asseure Ξtoutes fois qu'au nom de mon
frere, qui na jamais vescu qu'à vostre service, vous
me recognoistrez pour votre tres-humble serviteur : Il
s'Ξappeloit Aristandre Ξ, et sommes tous deux fils de ce grand ΞCleomir, qui pour vostre service Ξvisita si
souvent le Tybre, le Rhin, et le Danube. Et Ξd'autant que j'estoy le plus jeune, il peut y avoir Ξ*neuf ans, qu'aussi tost qu'il me vid capable de porter les armes, il m'envoya Ξen l'armee de ce grand Meroüee, la delice des hommes, et le plus Ξaggreable Prince qui vint jamais Ξ* en Gaule. De dire pourquoy mon pere m'envoya plustost vers Meroüée, que vers Thierry le Roy des Visigots, * ou vers celuy des Bourguignons, il me seroit mal-Ξaisé, Ξtoutesfois j'ay opinion que ce fut, pour ne me faire servir un Prince si proche de vos ΞEstats, que la fortune pourroit rendre vostre ennemy. Tant y a que Ξla rencontre pour moy fut Ξtelle, que Childeric son fils, Prince belliqueux, et de grande esperance, me voyant presque de son Ξaage, me voulut plus particulierement favoriser de son amitié que de tout autre. Quand j'arrivay pres de luy, c'estoit sur le Ξpoinct que ce grand et prudent Ætius traittoit un accord avec Meroüée et ses Ξ*Francs (car tels nomme-t'il tous ceux qui le suivent) pour resister à ce fleau de dieu Attila, Roy des Huns, qui ayant Ξr'amassé par les deserts de l'Asie, un nombre incroyable de gens, jusques à cinq cents mille combattans, descendit comme un deluge, Ξravageant furieusement tous les Ξpays par où il passoit. Et encor que Ξcest Ætius Lieutenant general en Gaule de Valentinian, fut venu en deliberation de faire la guerre à Meroüée, qui durant le gouvernement de Castinus s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, si luy sembla t'il meilleur de se Ξle rendre amy, et les
Visigots, et les Bourguignons aussi, que d'estre Ξdeffait par Attila, qui desja ayant traversé la
Germanie, estoit sur les bords du Rhin, où il ne
demeura long temps sans Ξs'avancer tellement en Gaule, qu'il assiegea la ville d'Orleans, d'où la survenuë
de Thierry Roy des Visigots luy fit lever le siege,
et prendre autre chemin. Mais attaint par Meroüée, et Ætius avec leurs confederez, aux champs
Cathalauniques, il fut Ξdefait, plus par la
vaillance des Francs, et la prudence de Meroüée, que
de toute autre force. Depuis Ætius ayant esté tué,
peut estre par le commandement de son maistre, pour
quelque Ξmécontentement, Meroüée fut receu a Paris, Orleans, Sens, et aux villes Ξvoysines pour
Seigneur, et pour Roy ; et tout ce peuple luy a depuis
porté tant d'affection, que non seulement il veut
estre à luy, mais se fait nommer du nom des Francs Ξ,
pour luy estre plus agreable, et leur Ξpaïs au lieu de
Gaule Ξ*prend le nom de France. ΞCependant que j'estois ainsi entre les armes des Francs, des Gaulois, des Romains, des Bourguignons,
des Visigots, et des Huns, mon frere estoit entre
celles d'Amour. Armes d'autant plus Ξoffencives,
qu'elles n'adressent toutes leur playes qu'au cœur !
Son desastre fut tel (si Ξtoutesfois à ceste heure il
m'est permis de le nommer ainsi) qu'estant nourry avec Clidaman, il vid la belle ΞSilvie, mais la
voyant, il vid sa mort aussi n'ayant depuis vescu
que comme se trainant au cercueil. D'en dire la cause
je ne sçaurois, car estant avec Childeric, je Ξne sçeu autre chose, sinon que mon frere estoit à
l'extremité. Encor que j'eusse tous les contentemens
qui se peuvent, comme Ξestant bien veu de Ξmon maistre,
aymé de mes compagnons, chery, et honoré generalement
de tous, pour une certaine bonne opinion que l'on
avoit Ξconceuë de moy aux affaires qui s'estoient
presentées, qui peut estre m'avoit plus Ξr'apporté entre eux d'Ξauthorité et de credit, que mon âge, et
ma capacité ne meritoient. Si ne peus-je, sçachant
la maladie de mon frere, m'arrester plus long temps
Ξpres de Childeric ; Ξ au contraire, prenant congé de luy, et luy promettant de retourner bien tost, je
m'en revins Ξavec la haste que Ξrequeroit mon amitié.
Soudain que je fus arrivé chez luy, plusieurs luy
coururent dire que Guyemants
estoit venu, * car c'est ainsi que l'on m'appelle ; son
amitié luy donna assez de force, pour se relever sur
le lict, et m'embrasser de la plus entiere affection,
que jamais un frere serra l'autre entre ses bras. Moy à qui le Ξdéplaisir de sa mort estoit si violent,
que rien n'estoit assez fort pour me le faire
dissimuler, je voulois tant de mal à ceste Silvie Ξincogneuë, que je ne pouvois m'empescher de la
maudire ; ce que mon frere oyant, et son affection
estant encore plus forte que son mal, il s'efforça de
me parler ainsi : - Mon frere, si vous ne voulez estre
mon plus grand ennemy, cessez, je vous prie, ces
imprecations, qui ne peuvent que m'estre plus
Ξdesagreables, que mon mal mesme. J'esliroy Ξplustost de n'estre point que si elles avoient Ξeffect, et
estant inutiles, que Ξprofitez-vous, sinon de me
Ξtémoigner combien vous haissez ce que j'ayme ? Je
sçay bien que ma perte vous ennuye, et en cela je
ressens plus nostre separation que ma fin. Mais puis
que tout homme est nay Ξ pour mourir, pourquoy avec moy
ne remerciez-vous le Ciel, qui m'a esleu la plus belle
mort, et Ξ plus belle meurtriere qu'autre ayt jamais
eüe ? L'extremité de mon affection, et l'extremité de
la vertu de Sylvie, sont les armes desquelles sa
beauté s'est servie, pour me mettre au cercueil ; et
pourquoy me plaignez vous, et voulez vous mal à celle
à qui je veux plus de bien qu'à mon ame ? Je croy qu'il
vouloit dire davantage, mais la force luy manqua, et
moy, plus baigné de pleurs de pitié, que contre Attila je n'avois jamais esté moüillé de sueur Ξsous mes armes,
ny mes armes * n'avoient esté teintes de sang sur moy, je
luy respondis : - Mon frere, celle qui vous ravit aux
vostres, est la plus injuste qui fut jamais. Et si elle
est belle, les Dieux Ξmesme ont usé d'injustice en elle,
car ou ils luy devoient changer le visage, ou le cœur.
Alors Aristandre, ayant repris Ξd'avantage de force,
me repliqua : - Pour Dieu Guyemants, ne Ξplasphemez plus de ceste sorte, et croyez que Silvie Ξà le cœur
si respondant au visage, que comme l'un est plein de
beauté, l'autre aussi l'est de vertu. Que si pour
l'Ξaimer je meurs, ne vous en estonnez, Ξpour ce que si
l'œil ne peut sans esbloüissement soustenir les
esclairs d'un Soleil sans nuage, comment mon ame ne
seroit-elle demeurée Ξesblouye aux rayons de Ξ*tant de Soleils qui Ξ*esclairent en ceste belle ? Que si Ξje n'ay peu gouster tant de divinitez sans mourir, Ξque j'aye au
moins le contentement de celle qui mourut pour voir Jupiter en sa divinité. Je veux dire que comme sa
Ξmere rendit tesmoignage que nulle autre n'avoit Ξ veu
tant de divinitez qu'elle, que vous avoüyez aussi que
nul n'ayma jamais tant de beauté, ny tant de vertu
que moy.
Moy qui venois d'un exercice qui me faisoit croire n'y
avoir point d'Amour forcé, mais volontaire, avec
lequel on s'alloit flattant en l'oysiveté, je luy
dis : - Est-il possible qu'une seule beauté soit la
cause de Ξvotre mort ? - Mon frere, me respondit-il,
je suis Ξen telle extremité que je ne pense pas vous
pouvoir satisfaire, en ce que vous me demandez. Mais
continua-t'il, en me prenant la main, par l'amitié
fraternelle, et par la nostre particuliere, qui nous
lie encor plus, je vous adjure de me promettre un don.
Je le fis. Lors il continua : - Portez de ma part ce
baiser à Sylvie, et lors il me baisa la main, et
observez ce que vous trouverez de ma derniere volonté,
et quand vous Ξ et honorable victoire. Toutesfois si vous jugez qu'a tant de flammes, que vous aviez allumées en luy, si peu d'eau ne seroit pas grand allegement, recevez pour le moins l'ardant baiser qu'il vous envoye, ou Ξplustost son ame changée en ce baiser, qu'il remet en ceste belle main, Ξ*riche à la verité des despoüilles de plusieurs autres libertez, mais de nulle plus entiere que la sienne. A ce mot il luy baisa la main, et puis continua ainsi apres s'estre relevé : - Entre les papiers où Aristandre avoit mis sa derniere volonté, nous avons trouvé Ξcestuy-cy, et Ξpar ce qu'il est Ξcacheté de la façon que vous voyez, et qu'il s'adresse à vous, je le vous apporte avec la protestation, que par son testament il me commande de vous faire, avant que vous l'ouvriez. Que si vostre volonté n'est de luy accorder la requeste qu'il vous y fait, il vous supplie de ne Ξla lire point, à fin qu'en sa mort, comme en sa vie, il ne ressente les traits de vostre cruauté. Lors il luy presenta une lettre que Sylvie troublée de cet accident eust refusée sans le commandement qu'Amasis luy en fit. Et Ξpuis Guyemants reprit la Ξparolle ainsi : - J'ay jusques icy satisfait à la derniere volonté d'Aristandre, il reste que je poursuive sur son homicide sa cruelle mort. Mais si Ξautresfois l'offense m'avoit fait ce commandement, l'Amour à ceste heure m'ordonne, que ma plus belle vengeance soit le sacrifice de ma liberté, sur le mesme autel qui fume encores de celle de mon frere, qui m'estant ravie, lors que je ne respirois contre vous, que sang, et mort, rendra tesmoignage que justement tout œil qui vous Ξvoid, vous doit son cœur pour tribut, et qu'injustement tout homme vit, qui ne vit en vostre service. ΞSilvie confuse un peu de Ξceste rencontre, demeura assez long temps à respondre, de sorte qu'Amasis prit le papier qu'elle avoit en la main, et ayant dit à Guyemants que ΞSilvie luy feroit response, elle se tira à part avec quelques-unes de nous, et rompant le cachet, leut telles paroles. _____________________________________________________________ Lettre d'Aristandre, à Sylvie. Si mon affection ne vous a peu rendre mon service
agreable, ny mon service mon affection, que pour le
moins, ou ceste affection vous rende ma mort pleine
de pitié, ou ma mort vous asseure de la fidelité de mon affection ; et que comme nul n'ayma jamais tant
de perfections, que nul aussi n'ayma jamais avec tant
de passion. Le dernier tesmoignage que je vous en
rendray, sera le don de ce que j'ay de plus cher apres
vous, qui est mon frere ; car je sçay bien que je le
vous donne, puis que je luy Ξordonne de vous voir,
sçachant assez par experience qu'il est impossible
que cela soit sans qu'il vous Ξaime. ΞNe vueillez pas, ma belle meurtriere, qu'il soit heritier de ma fortune, mais ouy bien de celle que j'eusse Ξpeu justement Amasis appellant alors Sylvie, luy demanda de quelle
si grande cruauté elle avoit peu user contre
Aristandre qui l'Ξeut conduit à ceste extremité. La
Nymphe rougissant luy respondit, qu'elle ne sçavoit
dequoy il se pouvoit plaindre. - Je veux, luy dit-elle,
que vous receviez Guyemants en sa place. Alors
l'appellant devant tous elle luy demanda s'il vouloit
observer l'intention de son frere. Il respondit qu'ouy,
pourveu qu'elle ne Ξfut point contraire à son
affection. - Il prie Ξceste Nymphe, dit alors Amasis,
de vous recevoir en sa place, et que vous ayez
meilleure fortune que luy. ΞDe vous recevoir, je le luy
commande ; pour la fortune dont il parle, ce n'est
jamais la priere ny le commandement d'autruy, qui la
peut faire, mais le propre merite, ou la fortune mesme. Guyemants apres avoir baisé la Ξrobbe à
Amasis, en vint faire de mesme à la main de ΞSilvie,
en signe de servitude ; mais elle estoit si piquée
contre luy, des reproches qu'il luy avoit Ξfaites, et de
la declaration de son affection, que sans le
commandement d'Amasis, elle ne l'eust jamais permis. d'où cela procedoit, elle le luy
declara. Et à peine avoit-elle parachevé, que
Clidaman reprenant la parole, se plaignit qu'elle
eust permis une chose tant à son Ξdesadvantage, que
c'estoit revoquer ses ordonnances, que le destin la
luy avoit Ξeslevé, que nul ne la luy sçauroit ravir
sans la vie. Ξ*Paroles qu'il proferoit avec affection et vehemence, parce qu'à bon escient il Ξaimoit
Sylvie. Mais Guyemants qui outre Ξsa nouvelle Amour avoit si bonne opinion de soy mesme, qu'il n'eust
voulu ceder à personne du monde, respondit, Ξaddressant sa parole a Amasis : - Madame, on veut que
je ne sois point serviteur de la belle Sylvie. Ceux
qui le requierent sçavent peu d'Amour, autrement ils
ne penseroient pas que vostre ordonnance, ny celle
de tous les Dieux ensemble fust assez forte pour
divertir le cours d'une affection ; c'est pourquoy je
declare ouvertement, que si on me deffend ce qui m'a
Ξdesja esté permis, je seray desobeissant, et rebelle,
et n'y a devoir ny consideration qui me fasse changer.
Et lors se tournant Ξvers Clidaman : - Je sçay le
respect que je vous doy, mais je ressents aussi le
pouvoir qu'Amour a sur moy. Si le destin vous a donné à ΞSilvie, sa beauté est celle qui m'a acquis : jugez
lequel des deux dons luy doit estre plus agreable.
Clidaman vouloit Ξrépondre, quand Amasis luy dit :
- Mon fils, vous auriez raison de vous douloir, si on
alteroit nos ordonnances, mais on ne les interesse nullement ; il vous a esté commandé de Ξ servir Sylvie,
et non pas deffendu aux autres. Les senteurs Ξ rendent
plus d'odeur, estant esmeuës. Un Amant aussi ayant
un rival, rend plus de Ξtesmoignages de ses merites.
Ainsi ordonna Amasis. Et voyla Sylvie bien servie ;
car Guyemants n'oublioit chose que son affection lui
commandast, et Clidaman à l'Ξenvi s'estudioit de
paroistre encor plus soigneux. Mais sur Ξtout
Ligdamon la servoit avec tant de discretion, et de
respect, que le plus souvent il ne l'osoit aborder,
pour ne donner cognoissance aux autres de son
affection ; et à mon gré son service estoit bien
autant aymable que Ξ nul des autres. Mais certes une
fois il faillit de perdre patience. Il advint
qu'Amasis se trouva entre les mains une Ξéguille faite
en façon d'espée, Ξdont Sylvie avoit accoustumé de
se relever, et accommoder le poil, et voyant
Clidaman assez pres d'elle, elle la luy donna pour
la porter à sa ΞMaistresse, mais il la garda tout le
jour, afin de mettre ΞGuyemants en peine. Il ne se
doutoit point de Ligdamon ; et voyez comme bien
souvent on blesse l'un pour l'autre, car le poison
qui fut preparé pour ΞGuyemants toucha tant au cœur à Ligdamon, que
ne pouvant le dissimuler, afin de n'en donner
cognoissance, il se retira en son logis, où apres
avoir quelque temps envenimé son mal par ses pensers,
il prit la plume, et m'escrivit tels vers. Madrigal, Ξ*Amour en trahison Mais non pas sans raison, _____________________________________________________________ ET AU BAS DE CES VERS Il faut advouer, belle Leonide, que Silvie fait comme le Soleil, qui jette indifferemment ses rayons sur les choses plus viles, aussi bien que sur les plus nobles. Luy mesme m'apporta ce papier, et ne peus, quoy que je m'y estudiasse, y rien entendre, ny tirer de luy autre chose, sinon que Silvie luy avoit donné un grand coup d'espée ; et me laissant s'en alla le plus perdu homme de la terre. Voyez comme Amour est artificieux blesseur, qui avec de si petites armes fait de si grands coups. Il me fascha de le voir en Ξcét estat, et pour sçavoir s'il y avoit quelque chose de nouveau, j'allay trouver Silvie ; mais elle me jura qu'elle ne sçavoit que ce pouvoit estre. En fin ayant demeuré quelque temps à relire ces vers, tout à coup elle porta la main à ses cheveux, et n'y
trouvant son poinçon, elle se mit à sousrire, et dit
que son poinçon estoit perdu, et que quelqu'un
l'avoit trouvé, et qu'il falloit que Ligdamon le luy
eust Ξrecogneu. A peine m'avoit elle dit cela que
Clidaman entra dans la sale avec
ceste meurtriere espée en la main. Je la suppliay de
ne la luy Ξlaisser plus. - Je verray, dit-elle, sa
discretion, Ξ puis j'useray du pouvoir que je doy avoir
sur luy. Elle ne faillit pas à son dessein, car
d'abord elle luy dit : - Voila une espée qui est a moy.
Il respondit : - Aussi est bien celuy qui la porte.
- Je la veux avoir, dit-elle. - Je voudrois,
respondit-il, que vous voulussiez de mesme tout ce
qui est a vous. - Ne me la voulez-vous pas rendre ?
dit la ΞNymphe. - Comment, repliqua-t'il, pourrois-je
vouloir quelque chose, puis que je n'ay point de
volonté ? - Et, luy dit-elle, qu'avez vous fait de
celle que vous aviez ? - Vous me l'avez ravie, dit-il,
et à Ξcette heure elle est changée en la vostre.
- Puis donc, continua-t'elle, que vostre volonté
n'est que la mienne, vous me rendrez ce poinçon, Ξpar ce que je le veux. - Puis, dit-il, que je veux cela mesme
que vous voulez, et que vous voulez avoir ce poinçon,
il faut par necessité que je le vueille avoir aussi. ΞSylvie sousrit un peu. - Mais en fin dit elle, je veux
que vous me le donniez. - Et moy aussi, dit il, je
veux que vous me le donniez. Alors la ΞNymphe estendit
la main et le prit. - Je ne vous refuseray jamais,
dit-il, quoy que vous Ξvueillez m'oster, et fust ce le
cœur encores une fois. Ainsi ΞSylvie Ξ* receut son espée, et j'escrivis ce
billet à Ligdamon. _____________________________________________________________ Le bien, que sans le sçavoir on avoit fait à vostre rival, le sçachant luy a esté ravy : jugez en quel terme sont ses affaires, puis que les faveurs qu'il a procedent d'ignorance, et les defaveurs de deliberation. Ainsi Ligdamon fut guery, non pas de la mesme main, mais du mesme fer qui l'avoit blessé. Cependant l'affection de ΞGuyemants vint à telle extremité, que peut-estre ne devoit elle rien à celle d'Aristandre ; d'autre costé Clidaman, sous la couverture de la courtoisie avoit laissé couler en son ame une tres-ardante et tres-veritable Amour. Apres avoir Ξentre eux plusieurs fois essayé à l'envy, qui seroit plus agreable à Sylvie, et cogneu qu'elle les favorisoit, et deffavorisoit également, ils se resolurent un jour, parce que d'ailleurs ils s'entre-Ξaimoyent fort, de sçavoir qui des deux estoit le plus aimé, et vindrent pour cet effet Ξa Sylvie de laquelle ils eurent de si froides responses qu'ils n'y Ξpeurent asseoir jugement. Alors par le conseil d'un Druide, qui peut-estre se Ξfaschoit de voir deux telles personnes perdre si inutilement le temps, qu'ils pouvoient bien mieux employer pour la deffense des Gaules, que tant de Barbares alloient inondant, ils vindrent à la fontaine de la verité d'Amour. Vous sçavez quelle est la proprieté de ceste eau, et
comme elle declare par force les pensées plus
secrettes des Amants ; car celuy qui y regarde dedans
y voit sa maistresse, et s'il est aimé, il se voit
aupres, et si elle en aime quelqu'autre, c'est la
figure de celuy-là qui s'y voit. Or Clidaman fut le
premier qui s'y presenta, il mit le genoüil en terre,
baisa le bord de la Ξfontaine, et apres avoir supplié
le Demon du lieu de luy estre plus favorable qu'à
Damon, il se panche un peu en dedans ; Ξincontinent
Silvie s'y presente Ξsi belle et admirable, que
l'Amant transporté se baissa pour luy baiser la main,
mais son contentement fut bien changé quand il ne
vid personne pres d'elle. Il se retira fort troublé,
apres y avoir demeuré quelque temps, et sans en
vouloir dire autre chose, fit signe à ΞGuyemants,
qu'il y esprouvast sa fortune. Luy avec toutes les
ceremonies requises, ayant fait sa requeste, jetta
l'œil sur la Ξfontaine ; mais il fut Ξtraité comme
Clidaman, parce que Silvie seule se presenta,
bruslant presque avec ses beaux yeux l'onde qui
sembloit rire autour d'elle. Tous deux estonnez de Ξceste rencontre, en demanderent
la cause à ce Druide, qui estoit tres-grand magicien.
Il respondit que c'estoit Ξd'autant que Silvie n'aimoit encore personne, comme n'estant point
capable de pouvoir estre bruslée, mais de brusler
seulement. Eux qui ne se pouvoient croire tant
deffavorisez, Ξpar ce qu'ils s'y estoient presentez
separez, y retournerent tous deux ensemble ; et quoy
que l'un et l'autre se panchast de divers costez, si
est-ce que la ΞNymphe y parut seule. Le Druide en
Ξsouriant les vint retirer, leur disant qu'ils
creussent pour certain n'estre point aimez, et que se
pancher d'un costé et d'autre ne pouvoit representer
leur figure dans ceste eau. - Car il faut, disoit-il,
que vous sçachiez, que tout ainsi que les autres
eaux representent les corps qui luy sont devant,
celle-cy represente les esprits. Ξle rendre inutile, il en
sçavoit le moyen. Clidaman nourrissoit pour rareté dans Ξde grandes
cages de fer, deux Lyons, et deux Lycornes, qu'il
faisoit bien souvent combattre contre diverses sortes
d'animaux. Or ce Druide les luy demanda pour gardes
de ceste Ξfontaine, et les enchanta de sorte, qu'encor
qu'ils fussent mis en liberté, ils ne pouvoient
abandonner l'entrée de la grotte, sinon quand ils
alloient chercher à vivre, Ξcar en ce temps là, il n'y en demeuroit que deux. Et depuis n'ont fait mal à
personne qu'à ceux qui ont voulu essayer la Ξfontaine ;
mais ils assaillent ceux-là avec tant de furie, qu'il
n'y a point d'Ξapparence que l'on s'y hazarde, car les
Lyons sont si grands et affreux, ont les ongles si
longs et si Ξtranchants, sont si legers et adroits, et
si animez à ceste deffense, qu'ils font des effects
incroyables. D'autre costé les Lycornes ont la corne
si pointuë et si forte, qu'elles perceroient un
rocher, et hurtent avec tant de force, et de vitesse,
qu'il n'y a personne qui les puisse éviter. Aussi tost
que ceste garde fut ainsi disposée, Clidaman et ΞGuyemants partirent si secrettement, qu'Amasis, ny ΞSylvie n'en sçeurent rien qu'ils ne fussent Ξdesja
bien loing. Ils allerent trouver Meroüée et
Childeric, car on nous a dit depuis, que se Ξvoyans également Ξtraitez de l'Amour, ils voulurent essayer
si les armes leur seroient également favorables.
Ainsi, gentil Berger, nous avons perdu la commodité
de cette Ξfontaine qui Ξdécouvroit si bien les
cachettes des pensées trompeuses, que si tous eussent Ξété comme Ligdamon, ils ne nous l'eussent Ξpas fait perdre ; car lors que je sceus que Clidaman et ΞGuyemants s'y en Ξalloyent, je luy conseillay d'estre
le tiers, m'Ξasseurant qu'il seroit Ξ* le plus favorisé. Mais il me fit une
telle response : - Belle _____________________________________________________________ Ξ*Quel est-ce mal qui me travaille,
Et sans faveurs et sans appas, Il Ξn'eust point si tost achevé, que ΞSylvie reprit
ainsi : - Hé ! dites moy Ligdamon, puis que je ne
suis pas cause de vostre mal, pourquoy vous en
prenez vous à moy ? C'est vostre desir que vous devez
accuser, car c'est luy qui vous travaille vainement.
Le passionné Ligdamon respondit : - Le desir est celuy
certes qui me tourmente, mais ce n'est pas luy qui en
doit estre blasmé, c'est ce qui le fait naistre, ce
sont les vertus et les perfections deΞSylvie.
- Ξ Si
les ce qui l'outrepasse. A ce mot, pour ne luy laisser
le moyen de luy respondre, elle alla rencontrer
quelques-unes de ses compagnes qui nous Ξavoyent suivies. la fin de ceste parole. Encores crois je qu'elle ne luy donna pas mesme du tout le loisir de la Ξproferer, tant elle avoit d'envie de luy faire Ξesprouver ses pointures, veu que se tournant Ξvers moy, comme sousriant, elle dit, en Ξpanchant desdaigneusement la teste de son costé : - O que Ligdamon est heureux d'avoir, et le chaud, et le froid quand il veut ! Pour le moins il n'a pas dequoy se plaindre, ny de ressentir beaucoup d'incommodité, car si la froideur de son espoir le gele, qu'il se rechauffe en l'ardeur de ses desirs ; que si ses desirs trop ardents le bruslent, qu'il se refroidisse aux glaçons de ses espoirs. - Il est bien necessaire, belle ΞSylvie, respondit Ligdamon, que j'use de ce remede pour me maintenir, autrement il y a long temps que je ne serois plus, mais c'est bien peu de soulagement à un si grand feu. Tant s'en faut, la cognoissance de ces choses m'est une nouvelle blessure qui m'Ξoffence, d'autant plus qu'en la grandeur de mes desirs, je cognoy leur impuissance, et en leur impuissance leur grandeur. - Vous figurerez, repliqua la ΞNymphe, vostre mal tel que vous voudrez, si ne croiray-je jamais que le froid, estant si pres du chaud, et le chaud si pres du froid, l'un ny l'autre permette à son voisin d'Ξoffencer beaucoup. - A la verité respondit Ligdamon, Ξme faire brusler et geler en mesme temps n'est pas une des moindres merveilles qui procedent de vous ; mais celle-cy est bien plus grande, que Ξc'est de vostre glace que procede ma chaleur, et de ma chaleur vostre glace. - Ξ*Mais il est encor plus merveilleux de voir qu'un
homme puisse avoir de semblables imaginations,
adjousta la ΞNymphe ; car elles conçoivent des choses
tant impossibles, que celuy qui les croiroit, pourroit
estre autant taxé de peu de jugement, que vous en
les disant de peu de verité. - J'advouë, respondit-il,
que mes imaginations conçoivent des choses du tout impossibles ; mais cela procede de mon trop
d'affection, et de vostre trop de cruauté, et comme
cela Ξest un de vos moindres Ξeffects, aussi ce que vous
me reprochez, n'est un de mes moindres tourments. - Je
croy, adjousta t'elle, que vos tourments et mes
Ξeffects, sont en leur plus grande Ξ force en vos
discours. - ΞMal-aysement, respondit Ligdamon,
pourroit on bien dire ce qui ne se peut bien ressentir.
- ΞMal-aysement, repliqua la Nymphe, peuvent avoir
cognoissance les sentiments des vaines idées d'une
malade imagination. - Si la verité, adjousta
Ligdamon, n'accompagnoit ceste imagination, à peine Ξ Ξaurois-je tant de besoing de vostre compassion Ξ. - Les
hommes, respondit la ΞNymphe, font leurs trophées de
nostre honte. - Ne fissiez vous point mieux,
respondit-il, les vostres de nostre perte ? - Je ne
Ξveis jamais, repliqua ΞSylvie, des personnes tant
perdües, qui se trouvassent si bien que vous faites
tous. Chevaliers de ceste contrée, sous la charge de Lindamor, afin qu'il fust tenu de Meroüée pour tel qu'il estoit. Entre autres Ligdamon comme tres-gentil Chevalier, n'y fut point oublié, mais ceste cruelle ne voulut jamais luy dire Adieu, feignant de se trouver mal ; luy Ξtoutesfois qui ne s'en vouloit point aller sans qu'elle le sçeust en quelque sorte, m'escrivit tels vers. _____________________________________________________________ SUR UN DEPART. ΞAmour pourquoy, puis que tu veux Je luy respondis. Pour faire en elle quelque Ξeffait, Il eust esté trop heureux de ceste response ; mais
ceste cruelle m'ayant trouvé que j'escrivois, et ne
voulant ny luy faire du bien, ny permettre qu'autre
luy en fist, me ravit la plume à toute force de la
main, me disant que les flateries que je faisois à
Ligdamon, estoient cause de la continuation de ses
folies, et qu'il avoit plus à se plaindre de moy, que d'elle. Pour la fin elle luy Ξ*escrivit : _____________________________________________________________ Le Phœnix de la cendre sort, Vous pouvez penser avec quel contentement il partit. Il fut fort à propos pour luy d'avoir accoustumé de longue main semblables coups, et qu'il se ressouvint, que les deffaveurs qui partent de celles que l'on sert, doivent le plus souvent tenir lieu de faveurs. Et me souvient que sur ce discours, il se disoit le plus heureux Amant du monde, puis que les ordinaires deffaveurs qu'il recevoit de Silvie, ne Ξpouvoyent le remettre en doute, qu'elle n'eust beaucoup de memoire de luy, et qu'elle ne le Ξrecogneust pour son serviteur, et que puis qu'elle ne traittoit point de ceste sorte avec les autres, qui ne luy estoient point particulierement affectionnez, Ξ il falloit Ξcroyre que ceste monnoye estoit celle, dont elle payoit ceux qui estoient a elle, et que Ξtelle qu'elle estoit, il Ξla falloit cherir, puis qu'elle avoit ceste marque. Et sur ce sujet, il m'envoya Ξces vers avant que partir. Elle le veut ainsi ceste beauté supréme, Leonide eust continué son discours n'eust esté que de loing elle vid venir Galathée, qui apres avoir demeuré longuement seule, et ne pouvant Ξplus long temps se priver de la veuë du Berger, s'estoit habillee le mieux à son advantage, que son Ξmiroüer luy avoit sceu conseiller, et s'en venoit sans autre compagnie que du petit Meril. Elle estoit belle et bien digne d'estre Ξaymé d'un cœur qui n'eust point eu d'autre affection. En ce mesme temps pour la confusion que l'eau avoit mise en l'estomac de Celadon, il se trouva fort mal. De sorte qu'à l'abord de la ΞNymphe, ils furent Ξcontraints de se retirer, et le Berger peu apres Ξse mit au lict, où il demeura plusieurs jours tombant et se relevant de ce mal, sans pouvoir estre, ny bien malade, ni bien guery.
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