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L'Astrée de 1621
Livre 4Édition de Vaganay, p. 101. LE Galathee, qui estoit atteinte à bon escient, tant que la maladie de Celadon dura, ne bougea presque d'ordinaire d'aupres de son lict, et quand elle estoit contrainte de s'en Ξéloigner, pour reposer, ou pour Ξquelqu'autre affaire, elle y laissoit le plus souvent Leonide, à Ξqui elle avoit donné charge de ne perdre une seule occasion de faire Ξ*entendre au Berger sa bonne volonté, croyant que par Ξce moyen elle luy ferait en fin esperer ce que sa condition luy deffendoit. Et certes Leonide ne la trompoit nullement, car encore qu'elle eust bien voulu que Lindamor eust esté satisfait, toutefois elle qui attendoit tout son avancement de Galathée, n'avoit nul plus grand dessein que de luy complaire. Ξ Mais Amour, qui se jouë Ξordinairement de la prudence des ΞAmants, et se plaist à conduire ses Ξeffects au rebours de Ξleurs intentions, rendit par la conversation du
Berger, Leonide plus necessiteuse d'un qui parlast
pour elle, qu'autre qui fust en la trouppe ; car
l'ordinaire Ξ*veuë de ce Berger, Ξqui n'avoit faute de nulle de ces choses qui peuvent faire aymer, luy fit
recognoistre que la beauté a de trop Ξ secrettes intelligences avec nostre ame, pour la laisser petite, qui me refusera
quelques moments de ceste vie que vous tenez toute
de moy. Et puis il ne faut desormais que vous
tourniez plus les yeux sur chose si basse que vostre
vie passée ; il faut que vous laissiez vos hameaux,
et vos trouppeaux, pour ceux qui n'ont pas les merites
que vous avez, et qu'à l'advenir vous leviez les
yeux à moy, qui puis, et veux faire pour vous, si
vos actions ne m'en ostent la volonté.
Quoy que le Berger fist semblant de Ξn'entendre ce
discours, si Ξ*le comprint-il aysement, et dés lors
Ξévita le plus qu'il luy Ξfut possible, de Ξparler à
elle particulierement. Mais le Ξdéplaisir que ceste
vie luy Ξrapportoit, estoit tel, que perdant presque
patience, un jour que Leonide l'oyant souspirer, luy
en demanda l'occasion, puis qu'il estoit en lieu où
l'on ne desiroit rien, que son contentement, il luy
respondit : - Belle Nymphe, entre tous les ceste heure, luy dit-il, il ne me faut que la permission de m'en aller. - Voulez-vous, repliqua la Nymphe, que j'en parle à Galathée ? - Je vous en requiers, Ξrépondit-il, par tout ce que vous aymez le plus. - Ce sera donc par vous, dit la Nymphe en rougissant ; et, sans tourner la teste Ξvers luy, elle sortit de la chambre pour aller où estoit Galathée, qu'elle trouva toute seule dans le jardin, et qui Ξdesja commençoit de soupçonner qu'il y eust de l'Amour du costé de Leonide, luy semblant qu'elle n'avançoit rien en la charge qu'elle luy avoit donnée, Ξquoy qu'elle ne Ξbougeast presque de tout le jour d'aupres de luy, Ξpar ce que sçachant combien les armes de la beauté du Berger estoient trenchantes, elle jugeoit bien qu'il en pouvoit blesser aussi bien deux, comme une. Toutefois estant contrainte de passer par ses mains, elle taschoit de se détromper le plus Ξqui luy estoit possible. Et ainsi continuoit tousjours envers la Nymphe, le mesme visage qu'elle avoit accoustumé, et lors qu'elle la vid venir a elle, elle s'avança pour s'enquerir comme se portoit le Berger, et ayant sçeu qu'il estoit au mesme estat qu'elle l'avoit laissé, elle se remit au promenoir ; et apres avoir fait quelques pas sans parler, elle se tourna Ξvers la Nymphe, et luy dit : - Mais, Ξdites moy, Leonide, fut-il jamais un homme plus insensible que Celadon, puisque, ny mes actions, ny vos Ξ*persuasions ne luy peuvent donner ressentiment de ce qu'il Ξme doit rendre ? - Quant à moy, répondit Leonide, je l'accuse Ξplustost de peu d'esprit, et de faute de courage, que non point de ressentiment, car j'ay opinion qu'il n'a pas le jugement de recognoistre à quoy tendent vos actions ; que s'il recognoist mes paroles, il n'a pas le courage de pretendre si haut. Et ainsi autant que l'aymant de vos perfections, et de vos faveurs le Ξpeut eslever à vous, autant la pesanteur de son peu de merite, et de sa condition le rabaisse ; mais il ne faut point trouver Ξ cela estrange, Ξpuisque les pommiers portent des pommes, et les chesnes des glands, car chaque chose produit selon son naturel. Aussi que pouvez-vous esperer, que produise le courage d'un villageois, que des desseins d'une ame Ξvile, et rabaissée ? - Je croy bien, respondit Galathée, que la grande difference de nos conditions luy Ξpouvoit donner beaucoup de respect ; mais je ne puis penser Ξ s'il recognoist ceste difference, qu'il n'ait assez d'esprit, pour juger à quelle fin je Ξle traitte avec tant de douceurs, si ce n'est qu'il soit desja tant engagé envers ceste Astrée, qu'il ne s'en puisse plus retirer. - ΞAssurez-vous, Madame, repliqua Leonide, que ce n'est point respect, mais sottise, qui le rend ainsi Ξmécognoissant ; car je veux bien advouër, comme vous sçavez, qu'asseurément il est vray qu'il ayme Astrée, mais s'il avoit du jugement, ne la Ξmépriseroit-il pas pour vous, qui meritez, sans comparaison beaucoup Ξd'avantage ? Et toutefois, il est si mal advisé, qu'à tous les coups, que je luy
parle de vous, il ne me répond qu'avec les regrets
de l'esloignement de son Astrée qu'il represente
avec tant de Ξdéplaisirs que l'on jugeroit
que le séjour qu'il Ξfaict ceans, luy est infiniment
ennuyeux. Et ce matin mesme l'oyant souspirer, je
luy en ay demandé la cause ; il m'a fait des
réponses qui Ξémouveroient des pierres à pitié, et en
fin la conclusion a esté, que je vous requisse qu'il
s'en peust aller. - Ouy ! repliqua Galathée, Ξrouge de
colere, et ne pouvant dissimuler sa jalousie,
confessez verité, Leonide, il vous a Ξémeuë. - Il est
vray, Madame, il m'a Ξémeuë de pitié, et me semble,
puis qu'il a tant d'envie de s'en aller, que vous ne
devez point le retenir par force, car Ξ l'Amour n'entre
jamais dans un cœur à coups de foüets. - Je n'entends
pas, repliqua Galathée, qu'il lors de se retirer chez Adamas, son oncle, et ne Ξrecevoir jamais plus le soucy des secrets de Galathée, qui en mesme temps appella Sylvie qui se promenoit Ξen un autre allée, toute seule, à Ξqui contre son dessein, elle ne peut s'empescher, en se Ξpleignant de Leonide, de Ξ faire sçavoir ce que jusques alors elle luy avoit caché. Mais ΞSilvie, encore que jeune, toutefois pleine de beaucoup de jugement, pour Ξr'accommoder toutes choses, tascha d'excuser Leonide au mieux qu'il luy fut possible, jugeant bien que si sa compagne se dépitoit, et que ces choses vinssent à estre sceuës, elles ne pourroient que rapporter beaucoup de honte à sa ΞMaistresse. Et c'est pourquoy elle luy dit apres plusieurs autres propos : - Vous sçavez bien, Madame, que jamais vous ne m'avez rien Ξ*découvert de cest affaire, et Ξtoutesfois je vous en diray Ξde telles particularitez, que vous ne m'en jugerez pas tant ignorante, comme je le vous ay fait paroistre, mais mon humeur n'est pas de m'entremettre aux choses, où je ne suis point appellée. Il y a Ξdesja quelque temps, que voyant ma Ξcompagnie si assiduë aupres de Celadon, je soupçonnois que l'Amour en fust cause, et non pas la compassion de son mal, et parce que c'est chose qui nous touche à toutes, je me resolus avant que de luy en parler, d'en estre bien asseurée, et dés lors j'espiay ses actions de plus pres que de coustume, et fis tant qu'avant hier je me mis Ξen la ruelle du lict du Berger, Ξcependant qu'il dormoit, et
peu apres Leonide entra, qui en poussant la porte,
l'esveilla sans y penser ; et apres plusieurs
discours communs, elle vint à parler de l'amitié
qu'il avoit portee à la Bergere Astrée, et Astrée à
luy. - Mais, dit-elle, croyez moy, Berger, que ce n'est
rien, au prix de l'affection que Galathée vous
porte. - A moy ? dit-il. - Ouy, a vous, repliqua
Leonide, et n'en Ξfaites point tant l'estonné, vous
sçavez combien de fois je Ξle vous ay dit, encor
est-elle plus grande que mes paroles. - Belle Nymphe,
respondit le Berger, je ne merite, ny ne croy tant de
Ξbonheur ; aussi quel seroit son dessein envers moy,
qui suis né Ξ*Berger, et qui veux vivre et mourir tel.
- Vostre naissance, reprit ma compagne, ne peut estre
que grande, puis qu'elle a donné commencement à tant
de perfections. - O Leonide, respondit alors Ξce Berger, vos paroles sont pleines de Ξmocquerie ; mais
quand elles seroient veritables, avez vous opinion que je ne sçache qui est Galathée, et qui je suis ?
Si Ξfais certes, belle Nymphe, et sçay fort bien
mesurer ma petitesse, et sa grandeur à l'aulne du
devoir. - Voire, respondit Leonide, pensez-vous
qu'Amour se serve des mesmes mesures, que les
hommes ? doutez Ξ plus, de ce que je vous dis, et pour ne manquer à vostre devoir, rendez luy autant, et d'Amour, et d'affection, qu'elle vous en donne. Je vous jure, Madame, que jusques alors, je m'estois figurée que Leonide parloit pour Ξelle mesme, et ne faut point que j'en mente : du commencement ce discours m'estonna, mais depuis voyant avec combien de discretion vos actions estoient conduites, je loüay beaucoup la puissance que vous aviez Ξ sur elles, sçachant bien qu'il est plus difficile de commander absolument à soy-mesme, qu'à tout autre. - Ma mignonne, répondit Galathée, si vous Ξscaviez l'occasion que j'ay, de rechercher l'amitié de Celadon, vous loüeriez et me conseilleriez ce mesme dessein, car vous souvient-il de ce Druide qui nous predit nostre fortune ? - J'en ay bonne memoire, respondit-elle, il n'y a pas fort long temps. - Vous sçavez, continua Galathee, combien de choses veritables il vous a Ξpredites, et à Leonide aussi. Or sçachez que de mesme, il m'a asseurée, que si j'espousois jamais autre que Celadon, je serois la plus mal-heureuse personne de la terre ; vous semble-t'il qu'ayant tant de preuve de la verité de ses Ξperfections, je doive Ξmépriser celle-cy, qui me touche si fort ? Et cest pourquoy je trouvois si mauvais que Leonide eust esté si mal-advisee, que de marcher sur mes pas, luy en ayant fait ceste mesme declaration. - Madame, respondit Silvie n'entrez nullement en Ξceste doute, car en verité, je ne vous ments point, et me semble que vous ne devez la
Ξdépiter d'avantage, de peur qu'en se plaignant elle
ne descouvre ce dessein à quelque autre. - ΞM'amie,
respondit Galathee, en l'embrassant, je ne doute
point de ce Ξdont vous m'avez asseurée, et vous
promets, que je me conduiray envers Leonide, ainsi
que vous m'avez conseillée. Berger courut une grande fortune de sa vie, et telle, qu'un soir il se trouva en si grande extremité, que les Nymphes le tindrent pour mort ; mais en fin il revint à soy, et peu apres Ξ*fit une tres grande perte de sang, qui l'affoiblit de sorte, qu'il voulut reposer. Cela fut cause que les Nymphes le laisserent seul avec Meril, et s'estant retirees, Sylvie toute effrayee de Ξcest accident, s'addressant à Galathée, luy dit : - Il me semble, Madame, que vous estes pour entrer en une grande confusion, si vous n'y mettez quelque ordre. Jugez en quelle peine vous seriez, si ce Berger se perdoit entre vos mains, à faute de secours. - Helas ! dit la Nymphe, des l'accroissement de son mal j'ay bien consideré ce que vous Ξdites, mais quel remede y a t'il ? Nous sommes icy entierement Ξdepourveuës de ce qui luy est necessaire, et d'en avoir d'ailleurs, quand il y iroit de ma vie, je ne le voudrois pas faire, pour la crainte que j'ay, que l'on le sçache ceans. Leonide, que l'affection Ξ faisoit parler plus resolument que Silvie, luy dit : - Madame ces craintes sont fort bonnes, en ce qui ne touche point la vie de personne ; mais où il y en va, il ne faut point estre tant considerée, ou bien prevoir les autres inconveniens qui en peuvent naistre. Si ce Berger meurt, avez-vous opinion que sa mort demeure sans estre sceuë ? Quand ce ne seroit que pour punition, il faut que vous croyez que le ΞCiel mesme la descouvriroit. Mais prenons toutes choses au pis, et qu'on sçache que
ce Berger est ceans : et quoy pour cela ne
pourrez-vous pas couvrir vostre dessein de celuy de
la compassion, à Ξlaquelle nostre naturel nous incline
toutes, et Ξtoutesfois s'il vous plaist de vous
reposer de Ξceste affaire sur moy, je m'Ξasseure de Ξla conduire si Ξdiscretement que personne n'en
descouvrira rien ; car Madame, j'ay Ξ*comme vous sçavez,
mon oncle Adamas, Prince des Druides de ceste
contree, Ξà qui nul des secrets de nature, ny des
vertus des herbes, ne peut estre Ξcaché. Il est homme
plein de discretion, et Ξ jugement, et je sçay qu'il a
particuliere inclination Ξà vous faire service : si
vous l'employez en ceste occasion, je tiens pour
certain que le tout reüssira à vostre contentement.
Galathee demeura quelque temps sans respondre, mais Sylvie qui voyoit que c'estoit le meilleur expedient,
et prevoyoit que par le moyen du sage Adamas, elle
divertiroit Galathee de ceste honteuse vie, Ξ respondit
assez promptement, que ceste voye luy sembloit la
plus asseurée. A quoy Galathee consentit, n'en
pouvant eslire une meilleure. - Il reste, reprit Leonide, de sçavoir, Madame, a fin que je
n'outre-passe vostre commandement, que c'est que vous
Ξ voulez que je die, ou meffiance recognuë. De sorte qu'il me semble pour rendre Adamas secret, qu'il luy faut dire avant qu'il vienne, tout ce qu'il pourra descouvrir quand il sera icy. - Je suis, respondit Galathee, tant hors de moy, qu'a peine sçay-je ce que je dis. C'est pourquoy je remets toute chose Ξà vostre discretion. Ainsi partit Leonide avec dessein, quoy que la Ξnuict fust au commencement fort obscure, de ne s'arrester Ξque elle ne fust chez son oncle, de qui la demeure estoit sur le panchant de la montagne de Marcilly, assez pres des Vestalles * et Druydes de Laigneu. Mais son voyage fut beaucoup plus long qu'elle ne pensoit ; car arrivant sur la pointe du jour, elle sçeut qu'il estoit allé à Feurs, et qu'il n'en reviendroit de deux, ou trois jours, qui fut cause que sans s'y arrester beaucoup, elle en prit le chemin, tant lasse toutefois, que n'eust esté le desir de la guerison du Berger, qui ne luy donnoit nul repos, sans doute elle eust attendu Adamas chez luy, où elle ne fit que se reposer environ une Ξdemie heure, Ξpar ce que n'estant accoustumée à ce travail, elle le trouvoit fort difficile ; et lors qu'il luy sembla de s'estre assez rafraischie, elle partit seule comme elle y estoit venue. Mais à peine avoit-elle fait une lieüe qu'elle vid venir de loin, par le mesme chemin qu'elle avoit fait, une Nymphe toute seule, que peu apres elle Ξcogneut pour estre ΞSilvie. ΞCeste rencontre ne luy donna pas un petit sursaut, croyant qu'elle luy vint annoncer la mort de Celadon : mais ce fut tout au contraire ; car elle sçeut par elle, que depuis son depart il avoit fort bien reposé, et qu'a son resveil il s'estoit trouvé sans fievre, qu'à ceste occasion Galathée l'avoit fait incontinent partir pour la Ξr'attraper, afin de l'en advertir, et de luy dire que le Berger estant en si bon estat, il n'estoit pas de besoin d'amener Adamas, ny de luy descouvrir leurs affaires. Il seroit bien mal-aisé de representer quel fut le contentement de Leonide, oyant la guerison du Berger qu'elle aymoit. Et apres en avoir loüé Dieu, elle dit à sa compagne : - Puis, ma sœur, que je recognois, Ξsuivant les discours que vous me tenez, que Galathée ne vous a point celé le dessein qu'elle a Ξtouchant ce Berger, il faut que je vous en parle franchement, et que je vous die, que ceste sorte de vie me Ξdeplaist infiniment, et que je la trouve fort honteuse, et pour elle, et pour nous. Car elle en est tellement passionnée, que Ξquelque mespris que ce Berger Ξfasse d'elle, elle ne s'en peut distraire, et a tellement devant les yeux les predictions d'un certain Druide, qu'elle croit tout son bon-heur Ξdependre de cest Amour, et c'est le bon, que suivant l'humeur des ΞAmants, elle juge Celadon tant aymable, qu'elle croit chacun le devoir aymer autant qu'elle, comme si tous le voyoient de ses mesmes yeux. Et c'est là mon grief, car elle est devenüe si jalouse de moy, qu'à peine me peut elle souffrir aupres de luy. Or, ma sœur, si ceste vie vient à se sçavoir, comme il n'en Ξ faut point douter, puis qu'il Ξny a rien de si secret qui ne se descouvre, jugez que c'est qu'on dira de nous, et quelle opinion nous aurions de quelque autre à qui semblable chose Ξfut arrivée. J'ay fait tout ce Ξqui m'a esté possible pour l'en distraire, mais ç'a esté sans effet ; c'est pourquoy je suis resolüe Ξ de la laisser aymer, puis qu'elle veut aymer, pourveu que ce ne soit point à nos despens. Je vous fais tout ce discours pour vous dire qu'il me sembleroit tres a propos Ξ*d'y chercher quelque bon remede, et que je ne voy point un moyen plus Ξaisé, que par l'entremise de mon oncle, qui en viendra bien à bout par son conseil et par sa prudence. - Ma sœur, respondit Sylvie, je loüe infiniment vostre dessein, et pour vous donner commodité de conduire Adamas vers elle, je m'en retourneray d'icy, et diray que j'ay esté chez Adamas, et que je n'ay trouvé, ny vous ny luy. - Il sera donc à propos, respondit Leonide que nous allions nous reposer dans quelque buisson, afin qu'il semble que vous m'ayez cherchee plus long temps, aussi bien suis-je si lasse qu'il faut que je dorme un peu, si je veux Ξachever mon voyage. - Allons, ma sœur, repliqua Sylvie, et croyez que vous ne Ξfaites peu pour vous, d'oster Celadon d'entre nous, car je prevoy bien à l'humeur de Galathée, qu'avec le temps il vous Ξrapporteroit beaucoup de Ξdéplaisir. A ce mot, elles se prirent par la main, et regardant où elles pourroient passer une partie du jour, elles virent un lieu de l'autre costé de [ 84 verso ] 07 ac Lignon, qui leur
sembla si à propos, que passant sur le pont de la
Boteresse, et laissant ΞBonlieu sejour des *Druides et ΞVestales à main gauche, et descendant le long de
la riviere, elles vindrent se mettre dedans un gros
buisson qui estoit tout joignant le grand chemin, et
de qui l'espaisseur rendoit en tout temps un agreable
sejour, où apres avoir choisi l'endroit le plus
couvert, elles s'endormirent Ξl'une aupres de l'autre. devoir de voisinage l'allant plusieurs fois visiter, trouva son humeur si agreable, et Astrée la sienne, et Phillis celle de toutes deux, qu'elles se jurerent ensemble une si estroitte amitié, que jamais depuis elles ne se separerent, et ce jour avoit esté le premier qu'Astrée estoit sortie de sa cabane. De sorte que ses deux fidelles compagnes se trouverent avec elle, mais elle ne fut Ξplustost assise qu'elle n'aperceut de loing Semire, qui la venoit trouver. Ce Berger avoit esté long temps amoureux d'Astrée, et ayant Ξrecogneu qu'elle aymoit Celadon, il avoit esté cause de leur mauvais mesnage, s'estant persuadé qu'ayant chassé Celadon, il obtiendroit aisément son lieu ; il s'en venoit la Ξtreuver, Ξaffin de commencer son dessein, mais il fut fort deçeu. Car Astrée ayant Ξrecogneu sa finesse, conceut une haine si grande contre luy, qu'aussi tost qu'elle Ξ*l'apperceut, se mettant la main sur les yeux, pour ne le voir Ξ, elle pria Phillis de luy dire de sa part qu'il ne se presentast jamais a elle. Et Ξses paroles furent proferées avec un certain changement de visage, et d'une si grande vehemence, que ses compagnes y Ξrecogneurent bien une tres-grande animosité, qui fit avancer plus promptement Phillis vers le Berger. Quand il oüyt ce message, il demeura tellement confus en sa pensée, qu'il sembloit estre immobile. En fin, vaincu, et contraint Ξpar la cognoissance de son erreur, il luy dit : - Discrette Philis, j'advoüe que le Ciel est juste, de me donner plus d'ennuy qu'un cœur n'est capable de supporter, puis qu'Ξencor ne peut il Ξesgaler son chastiment à mon offense, ayant esté cause de faire rompre la plus belle et la plus entiere amitié qui Ξayt jamais esté. Mais Ξaffin que les Dieux ne me punissent point plus rigoureusement, dittes à ceste belle Bergere, que je demande pardon, et à elle et aux cendres de Celadon, l'Ξasseurant que l'extréme affection que je luy ay Ξporté, a sans plus esté la cause de ceste faute, que loing d'elle et de ses yeux, à bon droit courroucez, j'yray plaignant toute ma vie. A ce mot il s'en alla tant desolé que son repentir toucha Phillis de quelque pitié. Et estant revenüe vers ses compagnes, leur redit ce que le Berger avoit respondu. - Helas ! ma sœur, dit Astrée, j'ay plus d'occasion de fuir ce meschant, que je n'ay pas de pleurer ; jugez par la, si je le dois faire : c'est luy sans plus qui est cause de tout mon ennuy. - Comment ma sœur, dit elle, Semire est cause de vostre ennuy ? A-t'il tant de puissance sur vous ? - Si j'osois vous raconter sa meschanceté, dit Astrée, et mon imprudence, vous diriez qu'il a usé de plus grand artifice, que l'esprit le plus cauteleux sçauroit jamais inventer. Diane qui Ξrecogneut que c'estoit à son occasion qu'elle n'en parloit pas plus clairement à Phillis, pour n'y avoir encore que Ξhuict ou dix jours qu'elles se Ξ*hantoient si familierement, leur dit, que ce n'estoit pas son dessein de leur Ξr'apporter de la contrainte. - Et vous, belle Bergere, dit-elle se tournant Ξvers la triste Astrée, me Ξdonnerez occasion de croire que vous ne m'Ξaymez pas, si vous usez moins librement envers moy que envers Phillis, puis qu'encore qu'il n'y ait pas si long temps, que j'Ξay le bien de vostre conversation, si ne devez vous moins estre Ξasseurée de mon affection que de la sienne. Phillis alors luy respondit : - Je m'Ξasseure qu'Astrée parlera tousjours devant vous aussi franchement que devant elle mesme, son humeur n'estant pas d'estre amie à moitié, et depuis qu'elle s'est jurée telle, il n'y a plus de cachette en son ame. - Il est certain, continua Astrée, et ce qui m'empesche d'en parler Ξd'avantage, c'est seulement, Ξ que Ξ remettre le fer dans une playe ne Ξsert qu'à l'envenimer. - Si est-ce, repliqua Diane, qu'il faut bien souvent user du fer pour les guerir ; et quant a moy, il me semble que Ξ de dire librement son mal à une amie, c'est luy en remettre une partie. Et si j'osois vous en prier, ce me seroit une tres-grande satisfaction de sçavoir Ξqu'elle a esté vostre vie, tout ainsi que je ne feray jamais difficulté de vous raconter la mienne, quand vous en aurez la curiosité. - Puis que vous le voulez ainsi, respondit Astrée, et que vous avez agreable de participer à mes Ξennuys, je veux donc que par apres vous me fassiez part de vos Ξ contentements, et que cependant vous me permettiez d'user de briefveté en ce discours, que vous desirez sçavoir de moy ; aussi bien une histoire si mal-heureuse que la mienne ne peut plaire que pour estre courte, et s'estant toutes trois assises en rond, elle reprit la parole de ceste sorte. _____________________________________________________________ Histoire d'Astree ET PHILLIS. Ceux qui pensent que les amitiez, et les haines passent
de pere en fils, s'ils sçavoient quelle a esté la
fortune de Celadon et de moy, de ΞMont-brison, ce jeune Berger me vid, et comme il Ξma raconté depuis, il Ξen avoit conçeu le desir long temps auparavant par le rapport que l'on luy avoit fait de moy. Mais l'empeschement que je vous ay dit de nos peres luy en avoit osté les moyens, et faut que j'Ξadvoüe, que je ne croy pas qu'il en eust plus de volonté que moy. Car je ne sçay pourquoy lors que j'oyois parler de luy le cœur me tressailloit en l'estomac, si ce n'est que ce fust un presage des troubles, qui depuis Ξ sont arrivez à son occasion. Or soudain qu'il me vid je ne sçay comment il trouva sujet d'Amour en moy, tant y a que depuis ce temps il se resolut de m'Ξaymer, et de me servir, et sembla qu'à Ξcette premiere veüe nous fussions l'un et l'autre sur le point qu'il nous falloit Ξaymer, puis qu'aussi tost qu'on me dit que c'estoit le fils d'Alcippe, je ressentis un certain changement en moy qui n'estoit pas ordinaire. Et des lors toutes ses actions commencerent à me plaire, et à me sembler beaucoup plus agreables que de tous ces autres jeunes Bergers de son Ξaage ; et par ce qu'il n'osoit encores s'approcher de moy, et que la parole luy estoit Ξinterdite, ses Ξ*regards par leurs allées et venuës, me parlerent si souvent, qu'en fin je recognus qu'il avoit envie de m'en dire Ξd'avantage. Et d'effet Ξen un bal qui se tenoit au pied de la montagne, sous des vieux ormes qui rendent un agreable ombrage, il usa de tant d'artifice, que sans Ξm'en prendre garde et montrant que c'estoit par mesgarde, il se trouva au dessous de ma main. Quant à moy je ne fis point semblant de le cognoistre, et traittois avec luy, comme avec tous les autres. Luy au contraire en me prenant la main, Ξbaissa la teste, de sorte que faisant semblant de baiser sa main, je sentis sur la mienne sa bouche ; cet acte me fit monter la rougeur au visage, et Ξfeignant de n'y prendre garde je tournay la teste de l'autre costé, comme attentive au branle que nous dansions. Cela fut cause qu'il demeura quelque temps sans Ξparler à moy, ne sçachant, comme je croy, par où il devoit commencer ; en fin ne voulant perdre ceste occasion qu'il avoit si long temps recherchée, il s'Ξadvança devant moy, et parla à l'aureille de Corilas, qui me conduisoit à ce bal, si haut (Ξfeignant toutefois de le dire bas) que j'Ξoüys tels mots : - ΞPleust à Dieu, Corilas, que la querelle des peres de ceste Bergere et de moy, eust à se Ξdemesler entre nous deux. Et lors il se retira en sa place, et Corilas luy respondit assez haut : - Ne faites point ce souhait Celadon, car peut estre ne Ξsouhaiterez vous jamais rien de si dangereux. - ΞQuelque hazard qu'il y ait (respondit Celadon, tout haut) je ne me desdiray jamais de ce que je vous ay dit, et en deusse-je donner le cœur pour gage. - En semblables promesses, repliqua Corilas, on n'offre jamais une moindre Ξasseurance que celle-la et Ξtoutesfois il y en a fort peu, qui quelque temps apres ne s'en desdient. - Quiconque, Ξadjouta le Berger, fera difficulté de Ξcourir la fortune dont vous me menacez, je le Ξcroyray pour homme de peu de courage. - C'est vertu respondit Ξ Corilas, d'estre courageux, mais c'est une folie aussi d'estre temeraire. - A la preuve, repliqua Celadon, on cognoistra quel je suis ; et cependant je vous promets encore un coup, que je ne m'en Ξdédiray jamais. Et par ce que je faisois semblant de ne prendre garde à leur discours, adressant sa Ξparolle à moy, il me dit : - Et vous, belle Bergere, Ξqu'elle opinion en avez vous ? - Je ne sçay, luy respondis-je, dequoy vous parlez. - Il m'a dit, reprit Corilas, que pour tirer un grand bien d'un grand mal, il voudroit que la haine de vos peres fust changée en amour entre les Ξenfans. - Comment, respondis-je, faisant semblant de ne le cognoistre pas, estes-vous fils d'Alcippe ? Et m'ayant respondu qu'ouy, et de plus mon serviteur. - Il me semble, luy dis je, qu'il eust esté plus à propos que vous vous fussiez mis aupres de quelqu'autre, qui eust eu plus d'occasion de l'avoir agreable que moy. - J'ay bien ouy dire, repliqua Celadon, que les Dieux Ξ punissent les erreurs des peres sur les enfans, mais entre les hommes cela n'a jamais esté accoustumé. Ce n'est pas qu'il ne doive estre permis à vostre beauté qui est divine, d'user des mesmes privileges des Dieux ; mais si cela est, vous devez aussi comme eux le pardon quand on le vous demande. - Est-ce ainsi Berger, interrompit Corilas, que vous commencez vostre combat en criant mercy ? - En tel combat, respondit-il, estre
vaincu c'est une espece de victoire, et quant à moy
je le veux bien estre, pourveu qu'elle en Ξvueille la
despoüille. Je croy qu'ils eussent plus longuement
continué Ξleurs discours, si le branleeust duréΞd'avantage, mais sa fin nous separa, et chacun retourna en
sa place. aussi, sans que le jeune Berger perdist une seule commodité de me faire paroistre son affection Ξ*. Et par ce que le troisiesme jour on a ccoustumé Ξ de representer en l'honneur de Venus le jugement que Paris donna des trois Deesses, Celadon resolut de se mesler parmy les filles sous habit de Bergere. Vous sçavez bien que le troisiesme jour, sur la fin du repas, le grand Druide a de coustume de jetter entre les filles une pomme d'or, sur laquelle sont escrits les noms des trois Bergeres qui luy semblent les plus belles de la trouppe, avec ce mot (Soit donnée à la plus belle des trois) et qu'apres on tire au sort celle qui doit faire le personnage de Paris, qui avec les trois Bergeres entre dans le Temple de la Beauté Ξdedié à Venus, où les portes estant bien Ξfermées, elle fait jugement de la beauté de toutes trois, les voyant nuës, Ξhormis un foible linge, qui les couvre de la ceinture jusques aupres du genoüil. Et Ξpar ce que autrefois il y a eu de l'abus, et que quelques ΞBergeres se sont meslez parmy les Bergeres, il fut ordonné par edict public, que celuy qui commettroit semblable faute, seroit sans remission lapidé par les filles à la porte du Temple. Or il advint que ce jeune enfant sans consideration de ce danger extréme, ce jour Ξ s'habilla en Bergere, et se mettant dans nostre trouppe fut receu pour fille, et comme si la fortune l'eust voulu favoriser, mon nom fut escrit sur la pomme, et celuy de Malthee, et de Stelle ; et lors qu'on vint à tirer le nom de celle qui feroit le personnage de Paris, j'oüys nommer Orithie, qui estoit le nom que Celadon avoit pris. Dieu sçait si en son ame il ne receut toute la joye dont il pouvoit estre capable, voyant son dessein si bien reussir. En fin nous fusmes menées dans le Temple, où le juge estant assis en son siege, les portes closes, et nous trois demeurées toutes seules dedans avec luy, nous commençasmes, selon l'Ξordounance, à nous Ξdeshabiller, et par ce qu'il falloit que chacune à part Ξallast parler à luy, et faire offre tout ainsi que les trois Deesses avoient fait autrefois à Paris, Stelle qui fut la plus diligente à se Ξdeshabiller, s'alla la premiere presenter à luy, qu'il contempla quelque temps, et apres avoir oüy ce qu'elle luy vouloit dire, il la fit retirer pour donner place à Malthée, qui m'avoit dévancée, par ce Ξque me faschant fort de me montrer nuë, Ξ j'allois retardant le plus que je pouvois de me despoüiller. Celadon à qui le temps sembloit trop long, et apres avoir fort peu entretenu Malthée, voyant que je n'y allois point, m'appella paresseuse. En fin Ξne pouvant plus dilayer j'y fus contrainte, mais, mon Dieu, quand je m'en souviens, je meurs encor de honte : j'avois les cheveux espars, qui me couvroient presque toute, sur lesquels pour tout ornement je n'avois que la Guirlande que le jour auparavant il m'avoit donnée. Quand les autres furent retirees, et qu'il me vid en cét estat aupres de luy, je pris bien garde qu'il changea deux ou trois fois de couleur, mais je n'en eusse jamais soupçonné la cause. De mon costé la honte m'avoit teint la jouë d'une si vive couleur, qu'il m'a juré depuis ne m'avoir jamais veuë si belle, et eust bien voulu qu'il luy eust esté permis de demeurer tout le jour en ceste contemplation. Mais craignant d'estre Ξdécouvert, il fut Ξcontrainct d'abreger son contentement, et voyant que je ne luy disois rien, car la honte me tenoit la langue liée : - Et quoy Astrée, me dit-il, croyez vous vostre cause tant Ξadvantageuse, que vous n'ayez besoin comme les autres, de vous rendre vostre juge affectionné ? - Je ne doute point Orithie, luy respondis-je, que je n'aye plus de besoin de seduire mon juge par mes paroles, que Stelle, ny Malthée ; mais je sçay bien aussi que je leur cede autant en la persuasion qu'en la beauté. De sorte que n'eust esté la contrainte à quoy la coustume m'a obligée, je ne fusse jamais venuë devant vous pour esperance de Ξgaigner le prix. - Et si vous l'emportez, respondit le Berger qu'est-ce que vous ferez pour moy ? - Je vous en auray, luy dis-je, d'autant plus d'obligation, que je croy le meriter Ξ moins. - Et quoy, me repliqua-t'il vous ne me faites point d'autre offre ? - Il faut, luy dis-je, que la demande vienne de vous, car je ne vous en sçaurois faire qui meritast d'estre receuë. - Jurez moy, me dit le Berger, que vous me Ξdonnerez ce que je vous demanderay, et mon jugement sera à vostre Ξavantage. Apres que je le luy eus promis, il me demanda de mes cheveux pour faire un bracelet, ce que je fis, et apres Ξles avoir serrez dedans un papier, il me dit : - Or Astrée je retiendray ces cheveux pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez jamais, je les puisse offrir à la Deesse Venus, et luy en demander vengeance. - Cela, luy respondis-je, est superflu, puis que je suis resoluë de n'y manquer jamais. Alors avec un visage riant, il me dit : - Dieu soit loüé, belle Astrée, Ξde ce que mon dessein a reüssi si heureusement ; car sçachez que ce que vous m'avez promis, c'est de m'aimer plus que personne du monde, et me recevoir pour vostre fidele serviteur, qui suis Celadon, et non pas Orithie, comme vous pensez. Je dis ce Celadon, par qui amour a voulu rendre preuve que la haine n'est assez forte pour Ξdetourner ses Ξeffects, puis qu'entre les inimitiez de nos peres, il m'a fait estre tellement à vous, que je n'ay point redouté de mourir à la porte de ce Temple, pour vous rendre tesmoignage de mon affection. Jugez, sage Diane, quelle je devins lors ; car Amour me deffendoit de Ξvanger ma pudicité, et toutefois la honte m'animoit contre l'Amour. Enfin apres une confuse dispute, il me fut impossible de consentir à moy-mesme de le faire mourir, puis que l'Ξoffence qu'il m'avoit faite n'estoit procedée que de Ξm'aymer trop. Toutefois le Ξcognoissant estre Ξ Berger, je ne Ξpeux plus longuement demeurer nuë devant ses yeux, et sans luy faire autre response, je m'encourus vers mes compagnes, que je trouvay desja presque revestuës. Et reprenant mes habits sans sçavoir presque ce que je faisois, je m'Ξhabillay le plus promptement qu'il me fut possible. Mais pour abreger, lors que nous fusmes toutes prestes, la dissimulee Orithie se mit sur le Ξsueil de la porte, et nous ayant toutes trois aupres d'elle : - J'ordonne, dit-il, que le prix de la beauté soit donné à Astrée, en tesmoignage de quoy je luy presente la pomme d'or, et ne faut que personne doute de mon jugement, puis que je l'ay Ξveuë Ξ*, et qu'encores que fille, j'en ay ressenty la force. En proferant ces mots, il me presenta la pomme, que je reçeus toute troublée, et plus encores quand tout bas il me dit : - Recevez ceste pomme pour gage de mon affection, qui est toute infinie, comme elle est toute ronde. Je luy respondis : - Contente toy témeraire, que je la reçois pour sauver ta vie, et qu'autrement je la refuserois venant de ta main. Il ne Ξpûst me repliquer de peur d'estre oüy et Ξrecogneu, et Ξpar ce que c'estoit la coustume, que celle qui recevoit la pomme, baisoit le juge pour remerciement, je fus contrainte de le baiser ; mais je vous Ξasseure que quand jusques alors je ne l'eusse point Ξrecogneu, j'eusse bien Ξdécouvert que c'estoit un Berger, car ce n'estoit point un baiser de fille. ΞIncontinent la foule, et l'applaudissement de la trouppe nous separa, Ξpar ce que le Druide m'ayant couronnée, me fit porter dans une chaire jusques où estoit l'assemblée, avec tant d'honneur, que chacun s'estonnoit, que je ne m'en resjouyssois Ξd'avantage ; mais j'estois tellement interditte, et si fort combatuë d'Amour, et de despit, qu'à peine sçavois-je ce que je faisois. Quant à Celadon aussi tost qu'il eut parachevé les ceremonies, il se perdit entre les autres Bergeres, et peu à peu sans qu'on y prist garde, se retira de la trouppe, et laissa ces habits empruntez, pour reprendre les siens naturels, avec lesquels il nous vint retrouver ayant un visage si Ξasseuré, que personne ne s'en fust jamais douté. Quant à moy lors que je le revy, je n'osois presque tourner les yeux sur luy, pleine de honte, et de colere ; mais luy qui s'en prenoit garde sans en faire semblant, trouva le moyen de m'accoster, et me dit assez haut : - Le juge qui vous a donné le prix de beauté, Ξà monstré d'avoir beaucoup de jugement, et me semble que quoy que la justice de vostre cause meritast bien une aussi favorable sentence, vous ne laissez toutefois de luy avoir quelque obligation. - Je croy, Berger, luy respondis-je assez bas, qu'il m'est plus obligé que moy à luy, puis que s'il m'a donné une pomme, qui en quelque sorte m'estoit deuë, je luy ay donné la vie, que pour sa temerité il meritoit de perdre. - Aussi m'a t'il dit, respondit Ξincontinent Celadon, qu'il ne la veut conserver que pour vostre service. - Si je n'eusse eu plus d'esgard, Ξrepliquay-je, à moy-mesme qu'a luy, je n'eusse pas laissé sans chastiment une si grande Ξoutrecuidance. Mais, Celadon c'est assez, coupons la ce discours, et contentez-vous, que si je ne vous ay Ξfaict punir comme vous meritez, ce n'a seulement esté que pour ne vouloir donner occasion à chacun de penser quelque chose de plus mal à propos de moy, et non point pour faute de volonté que j'eusse de vous en voir Ξchastié. - S'il n'y a eu, dit-il, que ceste occasion, qui ait retardé ma mort, Ξdictes moy de quelle façon vous voulez que je meure, et vous verrez que je n'ay moins de courage pour vous satisfaire, que j'ay eu d'Amour pour vous Ξoffencer. Ce discours seroit trop long, si je voulois particulierement vous redire tous nos propos. Tant y a, qu'apres plusieurs repliques d'un costé, et d'autre, par lesquelles il m'estoit impossible de douter de son affection, si pour le moins les divers Ξchangemens de visage en peuvent donner quelque cognoissance, je luy dis, Ξfeignant d'estre en colere : - Ressouviens toy ΞBergere de l'inimitié de nos peres, et croy que celle que je te porteray ne leur cedera en rien, si tu m'Ξimportunes jamais plus de tes folies, ausquelles ta jeunesse et mon honneur font pardonner pour ceste fois. Je luy dis ces derniers mots, afin de luy donner un peu de courage, car il est tout vray, que sa beauté, son courage, et son affection me plaisoient, et afin qu'il ne Ξpeust me respondre, je me tournay pour parler à Stelle qui estoit Ξ prés de moy. Luy tout estonné de ceste response, se retira de l'assemblee, si triste, qu'en peu de jours il devint presque mescognoissable, et si particulier, qu'il ne hantoit plus Ξque les lieux plus retirez et sauvages de nos boys. Dequoy estant advertie par quelques unes de mes compagnes, qui m'en parloient sans penser que j'en fusse la cause, je commençay d'en ressentir de la peine, et resolus en moy-mesme de chercher quelque moyen de luy donner un peu plus de satisfaction, et parce, comme je vous ay dit, qu'il Ξs'esloignoit de toute sorte de compagnie, je fus contrainte pour le rencontrer de conduire mes trouppeaux du costé où je sçeus qu'il se retiroit le plus souvent, et apres y avoir esté en vain deux ou trois fois, en fin un jour, ainsi que je l'allois cherchant, il me sembla d'entr'ouyr sa voix entre quelques arbres, et je ne fus point trompée, car, m'aprochant doucement je le vis couché en terre de son long, et les yeux tous moites de larmes si tendus contre le Ciel, qu'Ξils sembloient immobiles. La veuë que j'en eus, me trouvant toute disposée, m'esmeut tellement Ξà pitié, que je me resolus de ne le Ξlaisser plus en semblable peine. C'est pourquoy apres l'avoir quelque temps consideré, et ne voulant point luy faire paroistre, que je le voulusse rechercher, je me retiray assez loin de la, où faisant semblant de ne prendre garde à luy, je me mis à chanter si haut, que ma voix parvint jusques à ses aureilles. Aussi tost qu'il m'ouyt, je veis Ξqu'il se releva en sursault, et tournant les yeux du costé où j'estois, il demeura comme ravy à m'escouter, à quoy ayant pris garde, Ξà fin de luy donner commodité de m'approcher, je fis semblant de dormir, et toutefois je tenois les yeux Ξentrouverts pour voir ce qu'il deviendroit, et certes il ne manqua point de faire ce que j'avois pensé, car s'approchant doucement de moy, il se vint mettre à genoux le plus pres qu'il Ξpeut, et apres avoir demeuré Ξlong-temps en cet estat, Ξ lors que je faisois semblant d'estre plus assoupie Ξ, pour luy donner plus de hardiesse je sentis qu'apres plusieurs souspirs il se baissa doucement contre ma bouche, et me baisa. ΞAlors me semblant qu'il avoit bien assez pris de courage, j'ouvris les yeux, comme m'estant Ξesveillée quand il m'avoit touchée, et me relevant Ξ, je luy dis, feignant d'estre en colere : - Mal appris Berger, qui vous a rendu si outrecuidé, que de venir interrompre mon sommeil de Ξceste sorte ? Luy alors tout tremblant, et sans lever les genoux : - C'est vous belle Bergere, dit-il, qui m'y avez contraint, et si j'ay failly, vous en devez punir vos perfections qui en sont Ξcause. - Ce sont tousjours la, luy dis-je, les excuses de vos outrecuidances ; mais si vous continuez à m'offenser ainsi, croyez, Berger, que je ne le supporteray pas. - Si vous Ξappelez offense, me Ξrepondit-il, d'estre aymée, et adorée, commencez de bonne heure a chercher le chastiment que vous me voulez donner, car dés icy je vous jure que je vous offenseray de ceste sorte toute ma vie, et qu'il n'y a ny rigueur de vostre cruauté, ny inimitié de nos pères, ny empeschement de l'univers ensemble, qui me puisse divertir de ce dessein. Mais, belle Diane, il faut que j'abrege ces agreables discours, estant si peu convenables en la saison desastrée où je suis, et vous diray seulement, qu'en fin estant vaincuë, je luy dis : - Mais quoy, Berger, quelle fin aura vostre dessein, puis que ceux qui vous peuvent rendre tel qu'il leur plaist, le desapprouvent ? - Comment, me repliqua-t'il incontinent, rendre tel qu'il leur plaist ? Tant s'en faut qu'Alcippe Ξait ceste puissance sur ma volonté, que je ne l'ay pas moy-mesme. - Vous pouvez, luy respondis-je, vous dispenser de vous à vostre gré, mais non pas Ξ de l'Ξobeyssance que vous devez à vostre pere, *sans faire une grande faute. - L'Ξobeyssance, adjousta-t'il, que je luy en dois, ne peut passer au dela de ce Ξ que je puis sur moy. Car ce n'est pas faillir, de ne point faire ce que l'on ne peut Ξ ; mais soit ainsi que je le doive, puis que de deux maux on doit fuir le plus grand, je choisiray plustost Ξde faillir envers luy, qui n'est qu'un homme, qu'envers vostre beauté qui est divine. Nos discours en fin continuerent si avant qu'il fallut que je luy permisse d'estre mon serviteur. Et Ξd'autant que nous estions si jeunes et l'un et l'autre, que nous n'avions pas encore beaucoup d'artifice pour couvrir nos desseins, Alcippe s'en prit incontinent garde, et ne voulant point que ceste amitié passast plus outre, il Ξ resolut avec le bon vieillard Cleante son ancien amy, de luy faire entreprendre un voyage si long, que l'absence effaçast ceste jeune impression d'Amour ; mais Ξc'est esloignement y Ξprofita aussi peu que tous les autres artifices dont depuis il se servit. Car Celadon, quoy que jeune enfant, a tousjours eu une Ξ*telle resolution à vaincre toutes difficultez, qu'au lieu que quelqu'autre eust pris ces contrarietez pour peine, il les recevoit pour preuves de soy-mesme, et les nommoit les pierres de touche de sa fidelité ; et Ξd'autant qu'il sçeut que son voyage devoit estre long, il me pria de luy donner commodité de me dire Ξà Dieu. Je le fis, belle Diane, mais si vous eussiez veu l'affection dont il me supplioit de l'Ξaimer, les sermens dont il m'asseuroit de ne point changer, et les conjurations dont il m'obligeoit a n'en aymer point d'Ξautre, vous eussiez sans doute jugé, que toutes choses plus impossibles Ξ*pouvoient arriver plustost que la perte de ceste amitié. En fin ne pouvant plus retarder, il me dit : - Mon Ξ*Astree, car tel estoit le nom Ξ dont plus communément en particulier il me nommoit, je vous laisse mon frere Lycidas, à qui je ne celay jamais un seul de mes desseins. Il sçait quel service je vous ay voüé, promettez moy si vous voulez que je parte avec quelque contentement, que vous recevrez comme Ξvenans de moy, tous les services qu'il vous fera, et Ξ par sa presence vous renouvellerez la memoire de Celadon. Et certes il avoit raison de me faire ceste priere, car Lycidas durant son esloignement, se monstra si curieux d'observer ce que son frere luy avoit recommandé, qu'il y en Ξeust plusieurs qui creurent qu'il avoit succedé à l'affection que son frere me portoit. Cela fut cause qu'Alcippe apres l'avoir tenu trois ans hors de ceste contrée, le Ξr'appella avec opinion qu'un si long terme auroit Ξaisément effacé la legere impression qu'Amour avoit Ξpeu faire en une ame si jeune, et que devenu plus sage, il distrairoit mesme Lycidas de mon affection. Mais son retour ne me fut qu'une extréme asseurance de sa fidelité : Ξ car la froideur des Alpes, qu'il avoit Ξpassées par deux fois, ne Ξ*peut en rien diminuer le feu de son Amour, ny les admirables beautez de ces Romaines le divertir tant soit peu de ce qu'il m'avoit promis. O Ξ*Dieu ! avec quel contentement me vint il retrouver ! Il me supplia par son frere, que je luy donnasse commodité de me parler, je croy avoir encore sa lettre. Helas ! J'ay plus cherement conservé ce qui venoit de luy, que luy-mesme. Et lors elle tira de sa poche un petit sac, semblable à celuy que Celadon portoit, où à son imitation elle conservoit curieusement les lettres qu'elle recevoit de luy, et tirant la premiere, car elles estoient toutes d'ordre, apres s'estre essuyé les yeux, elle leut tels mots. _____________________________________________________________ Lettre de Celadon Belle Astrée, mon exil a esté vaincu de ma patience ; fasse le ΞCiel qu'il l'Ξait aussi esté de vostre amitié. Je suis party avec tant Ξ*de regret, et revenu avec tant de contentement, que n'estant mort, ny en allant ny en revenant, je tesmoigneray tousjours qu'on ne peut mourir de trop de plaisir, ny de trop de Ξdéplaisir. Permettez-moy donc que je vous voye, Ξà fin que je puisse raconter ma fortune à celle qui est ma seule fortune. Belle Diane, il est impossible que je me ressouvienne des discours, que nous eusmes alors, sans me reblesser, de sorte que la moindre playe m'en est aussi douloureuse que la mort. Pendant l'absence de Celadon, Artemis ma tante et mere de Phillis, vint visiter ses Ξparens, et Ξmena avec elle ceste belle Bergère, dit-elle, monstrant Phillis, et Ξparce que nostre façon de vivre luy sembla plus Ξaggreable que celle des Bergers Ξd'Allier, elle resolut de demeurer avec nous, qui ne me fut pas peu de contentement, car par ce moyen nous Ξvismes à nous pratiquer, et quoy que l'amitié ne fust pas si Ξestroitte qu'elle a esté depuis, toutefois son humeur me plaisoit de sorte, que je passois assez agreablement plusieurs heures
fascheuses avec elle. Et lors que Celadon fut de
retour, et qu'il l'eut quelque temps Ξ*hantée, il en
fit un si bon jugement, que je puis dire avec verité, qu'il est
cause de l'estroitte affection qui depuis a esté
Ξentr'elle et moy. Ce fut à ceste fois Ξque luy ayant attaint l'âge deΞdix sept ou Ξdix huict ans, et moy
de quinze ou seize, nous Ξcommençasmes de nous
conduire avec plus de prudence. De sorte que pour
celer nostre amitié, je le priay, ou Ξplustost je le
contraignis de faire cas de toutes les Bergeres qui
auroient quelque Ξapparence de beauté, Ξà fin que la
recherche qu'il faisoit de moy, fust plustost jugée
commune que particuliere. Je dis que je l'y
contraignis, Ξpar ce que je n'ay pas opinion que sans
son frere Lycidas il y eust jamais voulu consentir ;
car apres s'estre Ξ plusieurs fois jetté à genoux
devant moy, pour revoquer le commandement que je luy
en faisois, en fin son frere luy dit, qu'il estoit
necessaire pour mon contentement d'en user ainsi, et
que s'il n'y sçavoit point d'autre remede, il falloit
qu'en cela il se servist de l'imagination, et que
parlant aux autres, il se figurast que c'estoit à moy.
Helas ! le pauvre Berger avoit bien raison d'en faire
tant de difficulté, car il prevoyoit trop
veritablement que de la procederoit la cause de sa
mort. Excusez, sage Diane, si mes pleurs
interrompent mon discours, puis que j'en ay tant de
sujet, que ce seroit impieté de me les interdire.
Et apres s'estre essuyée les yeux, elle reprit son
discours ainsi. moy, ce fut à elle qu'il Ξs'addressa premierement, mais avec tant de contrainte, que je ne pouvois quelquefois m'empescher d'en rire, et Ξd'autant que Phillis croyoit que ce fust à bon escient, et qu'elle traittoit envers luy, comme on a de coustume d'user envers ceux qui commencent une recherche, je me souviens que s'en voyant assez rudement traitté, il chantoit fort souvent ceste chanson, qu'il avoit faite sur ce sujet. _____________________________________________________________ Ξ*Dessus les bords d'une fontaine ΞEncores que pleins de faintises, Ma sœur, interrompit Phillis, je me ressouviens fort bien de ce que vous dittes, et faut que je vous fasse rire de la façon dont il Ξparloit à moy, car le plus souvent ce n'estoient que des mots tant interrompus, qu'il eust fallu deviner pour les entendre, et d'ordinaire quand il me vouloit nommer, il avoit tant accoustumé de parler à vous, qu'il m'appelloit Astree. Mais voyez que c'est de nostre inclination. Je recognoissois bien que la nature avoit en quelque sorte advantagé Celadon par dessus Lycidas, toutefois sans en pouvoir dire la raison, Lycidas m'estoit beaucoup plus agreable. - Helas ma sœur, dit Astrée, vous me remettez en memoire un propos qu'il me tint en ce temps-là de vous, et de ceste belle Bergere, dit-elle, se tournant Ξvers Diane. Belle Bergere, me disoit-il, la sage Bellinde, et vostre tante Artemis, sont infiniment heureuses d'avoir de telles filles, et nostre ΞLignon leur est fort obligé, puis que par leur moyen il a le Ξbon-heur de voir sur ses rives, ces deux belles et sages Bergeres. Et croyez que si je m'y Ξconnois elles seules meritent l'amitié d'Astree, c'est pourquoy je vous conseille de les aymer ; car je prevoy, pour le peu de Ξconnoissance que j'ay eu d'elles, que vous recevrez beaucoup de contentement de leur familiarité. ΞPleust à Dieu que l'une d'elles daignast regarder mon frere Lycidas, avec quelle affection Ξm'y porterois-je. Et Ξd'autant que j'avois encor fort peu de Ξcongnoissance de vous, belle Diane, je luy respondis, que je desirerois Ξplustost qu'il servist Phillis, et il advint ainsi que je le souhaittois, car l'ordinaire conversation qu'il eut avec elle a mon occasion, Ξ*produisit au commencement de la familiarité entr'eux, et en fin de l'Amour à bon escient. Un jour qu'il la trouva à commodité, il Ξ resolut de luy declarer son affection avec le plus d'Amour, et le moins de Ξparoles qu'il pourroit : - Belle Bergere, luy dit-il, vous avez assez de Ξconnoissance de vous mesme, pour croire que ceux qui vous ayment, ne vous peuvent aymer qu'infiniment. Il ne peut estre que mes actions ne vous ayent donné quelque Ξconnoissance de mon affection, pour peu que vous en ayez Ξreconneu ; puis qu'on ne peut vous aymer qu'a l'Ξextresme, vous devez advoüer Ξque mon Amour est tresgrande, et toutesfois estant telle, je ne demande en vous pour encore qu'un commencement de bonne volonté. Nous nous trouvasmes si pres, Celadon, et moy, que nous Ξpeusmes ouyr ceste declaration, et la response aussi que Phillis luy fit, qui à la verité fut plus rude que je ne l'eusse pas attendu d'elle ; car dés long temps auparavant elle, et moy avions fort Ξpeu reconneu aux yeux et aux actions de Lycidas qu'il l'aymoit, et en avions souvent discouru, et je l'avois Ξplustost trouvee Ξ de bonne volonté envers luy qu'autrement. Toutefois à ce coup, elle luy respondit avec tant d'aigreur, que Lycidas s'en alla comme desesperé, et Celadon qui aymoit son frere plus que l'ordinaire, ne pouvant souffrir de le voir traitter de ceste sorte, et ne sçachant à qui s'en prendre, s'en faschoit presque contre moy, dont au commencement je ne pûs m'empescher de sous-rire, et en fin je luy dis : - Ne vous ennuyez point, Celadon, de ceste response, car nous y sommes presque obligees, puis que Ξles Ξ Bergers de ce temps, Ξpour la plus-part se plaisent beaucoup plus de faire croire à chacun Ξqu'ils ont plusieurs bonnes fortunes Ξ que presque de les avoir vrayement, ayant opinion que la gloire d'un Berger s'augmente par la diminution de nostre honneur. Et Ξà fin que vous sçachiez que je Ξconnois bien l'humeur de Phillis, je Ξprends la charge de mettre Lycidas en ses bonnes graces, pourveu qu'il continuë, et qu'il Ξait un peu de patience. Mais il faut advoüer que quand j'en parlay la premiere fois à ceste Bergere, elle me renvoya si Ξloing, que je ne sçavois presque qu'en esperer, si bien que je me resolus de la Ξgagner avec le temps ; mais Lycidas qui n'avoit Ξpoint de patience, fit dessein plusieurs fois de ne Ξl'aymer plus, et en ce temps il alloit chantant d'ordinaire tels vers. _____________________________________________________________ STANCES. Ξ*Quand je vy ces beaux yeux nos superbes vainqueurs, Mais à quoy sert cela si comme de sa source, Je croy que Lycidas n'eust pas si promptement mis fin à la cruauté dont Phillis refusoit son affection, si de fortune un jour, qu'elle et moy, selon nostre coustume, nous allions promener le long de ΞLignon, nous n'eussions rencontré, ce Berger dans une Isle de la riviere, en lieu fort escarté, et où il n'y avoit pas apparence de Ξfeinte. Nous le vismes d'un des costez de la riviere, qui estoit bien assez large et profonde pour nous empescher d'aller où il estoit, mais non pas d'Ξouyr les vers qu'il alloit plaignant, en traçant, à ce qu'il sembloit quelques chiffres sur le sable avec le bout de sa houlette, que nous ne pouvions recognoistre, pour la distance qu'il y avoit de luy à nous. Mais les vers estoient tels. _____________________________________________________________ QU'IL NE DOIT POINT Pensons nous en l'Ξaymant, Peu apres nous ouysmes que s'estant teu pour quelque temps, Ξil reprenoit ainsi la parole avec un grand Helas ! et levant les yeux au ΞCiel : - O ΞDieu ! si vous estes Ξen colere contre moy, parce que j'adore avec plus de devotion l'œuvre de vos mains que vous mesmes, pourquoy n'avez vous compassion de l'erreur que vous me faites faire ? Que si vous n'aviez agreable que Phillis fust adorée, ou vous deviez mettre moins de perfections en elle, ou en moy moins de Ξconnoissance de ses perfections ; car n'est-ce profaner une chose de tant de merite, que de luy offrir moins d'affection ?
Je croy que ce Berger continua assez longuement
semblables discours, mais je ne les Ξpûs ouyr, parce
que Phillis Ξme prenant par force sous le bras,
m'emména avec elle. Et lors que nous fusmes un peu
esloignées, je luy dis : - Mauvaise Phillis pourquoy
n'avez-vous pitié de ce Berger que vous voyez mourir
à vostre occasion ? - Ma sœur, me respondit-elle, les
Bergers de ceste contree sont si dissimulez, que le
plus souvent leur cœur Ξnie ce que leur bouche
promet ; que si sans passion nous voulons regarder
les actions de Ξcestuy-cy, nous cognoistrons qu'il n'y
a rien qu'artifice ; et pour les Ξparolles que nous
venons d'Ξouyr, je juge quant à moy, que nous ayant
veuës de Ξloing, il s'est expressement mis sur nostre
chemin, Ξà fin que nous Ξouyssions ses plaintes
dissimulees ; autrement n'eussent elles pas esté
aussi bonnes dittes à nous mesmes qu'à ces bois et
à ces rives sauvages ? - Mais ma sœur, luy
repondis-je, vous le luy avez deffendu. - Voila,
me repliqua-t'elle, une grande Ξconnoissance de son
peu d'amitié, y a t'il quelque commandement assez
fort pour Ξ arrester une violente affection ? Croyez,
ma ma recherche, je le tiens pour fort peu Ξ*passionné. Et quoy ? Estoit il point d'advis, qu'à la premiere ouverture qu'il m'a Ξfait de sa bonne volonté, j'en prisse des tesmoins, Ξà fin qu'il ne s'en pûst plus Ξdédire ? Si je ne l'eusse interrompuë, je croy qu'elle eust continué encore Ξ long temps ce discours, mais Ξpar ce que je desirois que Lycidas fust Ξtraité d'autre sorte, pour la peine que Celadon en souffroit, je luy dis, que ces façons de parler estoient à propos avec Lycidas, mais non pas avec moy, qui sçavois bien que nous sommes obligées de monstrer plus de Ξmécontentement quand on nous parle d'Amour, que nous n'en ressentons, Ξà fin déprouver par là, Ξqu'elle intention ont ceux qui Ξparlent à nous ; que je la loüerois, si elle usoit de ces termes envers Lycidas, mais que c'estoit trop de meffiance envers moy, qui ne luy avoit Ξ celé ce que j'avois de plus secret dans l'ame ; et que pour conclusion, puis qu'il estoit impossible qu'elle évitast d'estre aymée de Ξquelque un, qu'il valloit beaucoup mieux que ce fust de Lycidas, que de tout autre, Ξpuis qu'elle devoit desja estre asseurée de son affection. A quoy elle me respondit, qu'elle n'avoit jamais Ξpensé de dissimuler envers moy, et Ξque elle seroit trop marrie que j'eusse ceste opinion d'elle, et que pour m'en rendre plus de preuve, puis que je voulois qu'elle receust Lycidas, qu'elle m'Ξobeyroit lors qu'elle recognoistroit qu'il l'Ξaymeroit ainsi que je disois. Cela fut cause que Celadon la trouvant quelque temps apres avec moy, luy donna une lettre que son frere luy escrivoit par mon conseil. _____________________________________________________________ Si je ne vous ay tousjours aymee, que jamais ne sois-je aymé de personne, et si mon affection a jamais changé, que jamais le malheur où je suis ne se change. Il est vray que depuis quelque temps, j'ay plus caché d'Amour dans le cœur, que je n'en ay laissé paroistre en mes yeux, ny en mes paroles. Si j'Ξai failli en cela, accusez en le respect que je vous porte, qui m'a ordonné d'en user ainsi. Que si vous ne croyez le serment que je vous en fay, tirez en Ξtelle preuve que vous voudrez de moy, et vous Ξconnoistrez que vous m'avez mieux acquis, que je ne sçay vous en Ξassurer par mes veritables, mais trop impuissantes paroles. En fin, sage Diane, apres plusieurs repliques d'un costé et d'autre, nous fismes en sorte que Lycidas fut receu, et dés lors nous commençasmes tous quatre une vie qui n'estoit point desagreable, nous favorisant l'un l'autre avec le plus de discretion qu'il nous estoit possible. Et à fin de mieux couvrir nostre dessein, nous inventasmes plusieurs moyens, Ξfut de nous parler, Ξfut de nous escrire secrettement. Vous aurez peut estre bien pris garde à ce rocher, qui est sur le grand chemin allant à la ΞRoche. Il faut que vous sçachiez, qu'il y a un peu de peine à monter au dessus, mais y estant, le lieu est enfoncé, de sorte que l'on s'y peut tenir debout sans estre veu par dehors, et Ξpar ce qu'il est sur le grand chemin, nous le choisismes pour nous y Ξassembler, sans que personne nous vist ; que si quelqu'un nous rencontroit en y allant nous feignions de passer chemin, et afin que Ξl'un ny l'autre n'y allast point vainement, nous mettions Ξdés le matin quelque brisee au pied, pour marque que nous avions à nous dire quelque chose. Il est vray que pour estre trop pres du chemin pour peu que Ξnostre voix haussast, nous pouvions estre ouys de ceux qui alloient et venoient ; cela estoit cause que d'ordinaire nous laissions ou Phillis, ou Lycidas en garde, qui d'aussi loing qu'ils voyoient approcher quelqu'un, toussoient pour nous en advertir. Et parce que nous avions coustume de nous escrire tous les jours pour estre quelquefois empeschez, et ne pouvoir venir Ξen ce lieu, nous avions choisi le long de ce petit ruisseau qui Ξcostoye la grand allee, un vieux saule my-mangé de vieillesse, dans le creux duquel nous mettions tous les jours des lettres ; Ξ afin de pouvoir plus aisément faire response, nous y laissions Ξordinairement une escritoire. Bref, sage Diane, nous nous tournions de tous les costez qu'il nous estoit possible pour nous tenir cachez. Et mesme nous avions pris une telle coustume de ne nous parler point Celadon et moy, ny Lycidas et Phillis, qu'il y en eut plusieurs qui Ξcreurent que Celadon eust changé de volonté. Et parce qu'au contraire aussi tost qu'il voyoit Phillis il l'alloit entretenir, et elle luy faisoit toute la bonne chere qu'il luy estoit possible, et moy de mesme, toutes les fois que Lycidas arrivoit, je rompois compagnie à tout autre pour Ξparler à luy, il advint que par succession de temps Celadon mesme eut opinion que j'Ξaymois Lycidas, et moy je creus qu'il Ξaymoit Phillis, et Phillis pensa que Lycidas m'Ξaymoit, et Lycidas eut opinion que Phillis Ξaymoit Celadon. De sorte que nous nous trouvasmes, sans y penser, tellement embroüillez de ces opinions, que la jalousie nous fit bien paroistre qu'il faut Ξ peu d'Ξapparence pour la faire naistre dans un cœur qui Ξayme bien. - A la verité, interrompit Phillis, nous estions bien Ξescolieres d'Amour en ce temps-la, car à quoy nous servoitΞ pour cacher ce que vrayement nous aimions, de faire croire à chacun Ξun'Amour qui n'estoit pas ? Puis que vous deviez bien autant craindre que l'on Ξcrût que vous Ξ*voulussiez du bien à Lycidas Ξ comme à Celadon. - Ma sœur, ma sœur, repliqua Astree, luy frappant de la main sur l'espaule, nous ne craignons Ξguere qu'on pense de nous ce qui n'est pas, et au contraire le moindre soupçon de ce qui est vray ne nous laisse aucun repos. ΞCette jalousie, continua-t'elle se tournant Ξvers Diane, nous Ξattaignit tellement tous quatre, que je ne crois pas que la vie nous eust longuement Ξduré, si quelque bon demon ne nous eust fait resoudre de nous en esclaircir en presence Ξdes uns des autres. Des-ja sept ou Ξhuict jours Ξs'estoient escoulez, que nous ne nous voyons plus dans le rocher, et que les lettres que Celadon et moy mettions au pied du saule, estoient si differentes de celles que nous avions accoustumé, qu'il sembloit que ce fussent differentes personnes. En fin, comme je vous dis, quelque bon demon ayant soucy de nous, nous Ξfist par hazard rencontrer tous quatre en ce mesme lieu sans nulle autre compagnie. Et l'amitié de Celadon (d'autant plus forte que toutes les autres, qu'elle le Ξcontraignit le premier Ξde parler) luy mit ces paroles dans la bouche : - Belle Astrée, si je pensois que le temps peust remedier au mal que je ressens, je m'en remettrois au remede qu'il Ξme pourroit Ξr'apporter ; mais puis que plus il va vieillissant, plus aussi va-t'il augmentant, je suis contraint de luy en rechercher un meilleur par la plainte que je vous veux faire du tort que je reçoy, et d'autant plus aisément m'y suis je resolu que je suis pour faire ma plainte et devant mes juges, et devant mes parties. Et lors qu'il vouloit continuer, Lycidas l'interrompit disant, qu'il estoit en une peine qui n'estoit en grandeur Ξguere differente de la sienne. - En grandeur ? dit Celadon, il est impossible, car la mienne est extréme. - Et la mienne, repliqua Lycidas, est sans comparaison. Cependant que nos Bergers parloient ensemble, je me tournay Ξvers Phillis, et luy dis : - Vous verrez, ma sœur, que ces Bergers se veulent plaindre de nous. A quoy elle me respondit, que nous avions bien plus d'occasion de nous plaindre d'eux. - Mais encore, luy dis-je, que j'en aye beaucoup de me douloir de Celadon, Ξtoutesfois j'en ay encor Ξd'avantage de vous, qui sous Ξtiltre de l'amitié que vous Ξfeignez de me porter, l'avez distrait de celle qu'il me faisoit paroistre, de sorte que je puis dire, que vous Ξme l'avez desrobe. Et Ξpar ce que Phillis demeura si confuse de mes propos, qu'elle ne sçavoit que me respondre, Celadon s'Ξaddressant à moy, me dit : - Ah ! belle Bergere, mais volage comme belle, est-ce ainsi que vous avez perdu la memoire des services de Celadon et de vos serments ? Je ne me plains pas tant de Lycidas, encor qu'il ait manqué au devoir de la proximité et de l'amitié qui est entre-nous, comme je me Ξdeüil de vous a vous mesme, sçachant bien que le desir que vos perfections produisent dans un cœur, peut bien faire oublier toute sorte de devoir. Mais est-il possible qu'un si long service que le mien, une si absoluë puissance que celle que vous avez tousjours euë sur moy, et une si entiere affection que la mienne, n'ait peu arrester l'inconstance de vostre ame ? Ou bien si encore tout ce qui vient de moy est trop peu pour le pouvoir, comment est-ce que vostre foy si souvent jurée, et les Dieux si souvent pris pour tesmoins, ne vous ont Ξpeu empescher de faire devant mes yeux une nouvelle election ? ΞEn mesme temps Lycidas prenant la belle main de Phillis, Ξavec un grand Ξsouspir, luy dit : - Belle main, en qui j'ay entierement remis ma volonté, puis-je Ξvivre et sçavoir, que tu te plaises à la despoüille d'un autre cœur que du mien ? du mien, dis-je, qui avoit merité tant de fortune, si Ξ*quelqu'un eust peu en estre digne par la plus grande, par la plus sincere, et par la plus fidelle amitié qui ait jamais esté ? Je ne Ξpus escouter les autres paroles que Lycidas continua, car je fus contrainte de respondre à Celadon : - Berger, Berger, luy dis-je, tous ces mots de fidelité, et d'amitié sont plus en vostre bouche, qu'en vostre cœur, et j'ay plus d'occasion de me plaindre de vous que de vous escouter ; mais par ce que je ne fay plus d'estat de rien qui vienne de vous, je ne daignerois m'en douloir. Vous en devriez faire de mesme, si vos dissimulations le vous permettoient ; mais puis que nos affaires sont en ce terme, continuez Celadon, Ξaymez bien Phillis et la servez bien, ses vertus le meritent. Que si en Ξparlant à vous je rougis, c'est de despit d'avoir Ξaymé ce qui en estoit tant indigne, et de m'y estre si lourdement deceuë. L'estonnement de Celadon fut si grand, oyant les reproches que je luy faisois, qu'il Ξ demeura longuement sans pouvoir parler, ce qui me donna commodité d'ouyr ce que Phillis respondoit à Lycidas : - Lycidas, Lycidas, luy dit elle, celuy qui me Ξvoit, me demande. Vous me nommez volage, et vous sçavez bien que c'est
le nom le plus convenable à vos actions ; mais vous
pensez en vous plaignant le premier, effacer le tort
que vous me Ξfaittes, à moy ? Non, je faux, mais à
vous mesme, car ce vous est plus de honte de changer,
que je ne fais de perte Ξen vostre changement. Mais ce
qui m'Ξoffence, c'est que vous Ξvueilliez m'accuser de
vostre faute, et Ξfeindre quelque bonne occasion de
vostre infidelité : Ξ affection
en me blasmant d'inconstance. Il ne sert à rien, sage Diane, de particulariser tous
nos discours, car ils seroient trop longs, et vous
pourroient ennuyer ; tant y a qu'avant que nous separer
nous fusmes tellement remis en nostre bon sens, ainsi
le faut-il dire, que nous Ξreconnusmes le peu de
raison qu'il y avoit de nous soupçonner les uns Ξles autres, et Ξtoutesfois nous avions bien à loüer le
Ciel, que nous nous fissions ceste declaration tous
quatre ensemble, puis que je ne crois pas qu'autrement
il eust esté possible de desraciner Ξcet erreur de
nostre ame ; et, quant à moy je vous Ξasseure bien
que rien n'eust Ξpeu me faire entendre raison, si
Celadon ne m'eust parlé de ceste sorte devant Phillis
mesme. [ 104 verso ] 07 ac Hier nous allasmes au Temple, où nous fusmes Ξassemblez pour assister aux honneurs qu'on fait à Pan et à Siringue en leur chommant ce jour : j'eusse dit festoyant si vous y eussiez esté, mais l'amitié que je vous porte est telle, que ny mesmes les choses divines, s'il m'est permis de le dire ainsi, sans vous ne me peuvent plaire. Je me trouve tant incommodée de nos communs importuns, que sans la promesse que j'ay faicte de vous escrire tous les jours, je ne sçay si aujourd'huy vous eussiez eu de mes nouvelles : recevez-les donc pour ce coup de ma promesse. Quand Alcippe eut leu ceste lettre, il la remit au mesme lieu, et se cachant pour voir la response, son fils ne tarda pas d'y venir, et ne se trouvant point de papier rescrivit sur le dos de ma lettre, et m'a dit depuis que la sienne estoit telle. _____________________________________________________________ Lettre de Celadon Vous m'obligez et desobligez en mesme temps ; pardon, si ce mot vous offense. Quand vous me dittes que vous m'aimez, puis-je avoir quelque plus grande obligation à tous les Dieux ? Mais l'Ξoffence n'est pas petite quand ceste fois vous ne m'escrivez que pour Ξme l'avoir promis, car je dois ce bien à Ξvostre promesse et non pas à Ξvostre amitié. Ressouvenez vous, je vous supplie, que je ne suis pas à vous, parce que je le vous ay promis, mais parce que veritablement je suis vostre, et que de mesme je ne veux pas des lettres pour les conditions qui sont entre nous ; mais pour le seul tesmoignage de vostre bonne volonté, ne les cherissant pas pour estre marchandées, mais Ξ*pour m'estre envoyees d'une entiere et parfaitte affection. Alcippe n'avoit Ξpeu recognoistre qui estoit la
Bergere à qui cette lettre s'adressoit, car il n'y
avoit personne de nommé. Mais voyez que c'est d'un
esprit qui veut contrarier ; il ne plaignit pas sa
peine d'attendre en ce mesme lieu plus de cinq ou six
heures, pour voir qui seroit celle qui la viendroit
querir, s'asseurant Or durant Ξcest esloignement, Olimpe fille du Berger Lupeandre, demeurant sur les confins de ΞForests, du costé de la riviere de Furan, vint avec sa mere en nostre hameau ; et par ce que ceste bonne vieille Ξaymoit fort Amarillis, comme ayant de jeunesse esté Ξnourrie ensemble, elle la vint visiter. Ceste jeune Bergere n'estoit pas si belle qu'elle estoit Ξaffettee, et avoit Ξsi bonne opinion d'elle mesme, qu'il luy sembloit que tous les Bergers qui la regardoient en estoient amoureux, qui est une regle infaillible pour Ξtoute celles qui s'affectionnent aisement. Cela fut cause qu'aussi tost qu'elle fut arrivée dans la maison d'Alcippe elle commença de s'Ξembesoigner de Lycidas, ayant opinion que la civilité dont il usoit envers elle procedast d'Amour ; soudain que le Berger s'Ξenaperceust, il Ξnous le vint dire pour sçavoir comme il avoit à s'y conduire. Nous fusmes d'Ξadvis, afin de mieux couvrir l'affection qu'il portoit a Phillis, qu'il maintint Olimpe en ceste opinion. Et peu apres il Ξadvint par Ξmal-heur qu'Artemis eut quelque affaire sur les rives d'Allier, où elle emmena avec elle Phillis, Ξquelque artifice que nous sceussions inventer pour la retenir. Durant Ξcest esloignement qui Ξpeut estre de six Ξ*à sept Lunes, la mere d'Olimpe s'en retourna, et laissa sa fille entre les mains d'Amarillis, en intention que Lycidas l'espouseroit, jugeant selon ce qu'elle en voyoit, qu'il l'aimoit des-ja beaucoup ; et par ce que c'estoit un party Ξadvantageux pour elle, elle fut conseillee par sa mere de Ξle rendre le plus amoureux qu'il luy seroit possible. Et vous Ξasseure, belle Diane, qu'elle ne s'y Ξfeignit point, car depuis ce temps-la elle estoit Ξplustost celle qui recherchoit, que la recherchée. Si bien que un jour qu'elle le trouva à propos, ce luy sembloit, dans le plus retiré du bois de Bon-lieu, où de fortune il estoit allé chercher une brebis Ξqui s'estoit esgarée, apres quelques propos communs, elle luy jetta un bras au col, et apres l'avoir baisé, luy dit : - Gentil Berger, je ne sçay qu'il y peust avoir en moy de Ξsi desagreable, que je ne puisse par tant de demonstrations de bonne volonté trouver lieu en vos bonnes graces. - C'est peut-estre, respondit le Berger en sousriant, par ce que je n'en ay point. - Celuy qui diroit comme vous, Ξreplique la Bergere, devroit estre estimé autant Ξaveugle que vous l'estes, si vous ne voyez point l'offre que je vous fais de mon amitié. Jusques à quand Berger, ordonnez-vous que j'Ξayme sans estre Ξaymée, et que je recherche sans que l'on m'en sçache gré ? Si me semble-t'il que les autres Bergeres, de qui vous faites tant de cas, ne sont point plus Ξaymables que moy, n'y n'ont aucun avantage dessus moy, sinon en la possession de vos bonnes graces. Olimpe proferoit ces paroles avec tant d'affection, que Lycidas en fut esmeu. Belle Diane, toutes les Ξautrefois que je me suis ressouvenuë de l'accident qui arriva Ξlors à ce Berger, je n'ay peu m'empescher d'en rire, mais ores mon mal-heur me le deffend, et Ξtoutesfois il me semble qu'il n'y a pas dequoy s'ennuyer, sinon pour Phillis, qui luy avoit tant commandé de Ξfeindre de l'aimer ; car la Ξfeinte en fin fut à bon escient, et ainsi ceste miserable Olimpe pensant par ses faveurs se faire aimer Ξd'avantage, se rendit depuis ce temps-là si mesprisee, que Lycidas (ayant eu d'elle tout ce qu'il en pouvoit avoir) la desdaigna, de sorte qu'il ne la pouvoit souffrir aupres de luy. ΞIncontinent que ceste fortune luy fut arrivée, il Ξme la vint raconter avec tant d'Ξapparence de desplaisir, que j'eus opinion qu'il se repentoit de sa faute. Et Ξtoutesfois il n'avint pas ainsi, car ceste Bergere fit tant la folle, qu'elle en devint enceinte ; et lors qu'elle commençoit de s'en ressentir, Phillis revint de son voyage. Et Ξsi je l'avois attenduë avec beaucoup de peine, aussi la receus-je avec beaucoup de contentement ; mais comme on s'enquiert ordinairement le Ξplustost de ce qui touche au cœur, Phillis apres les deux ou trois premieres paroles, ne manqua de demander comme Lycidas se portoit, et comme il se gouvernoit avec Olimpe. - Fort bien, luy respondis-je, et m'Ξasseure qu'il ne tardera Ξguere à vous en venir dire des nouvelles. Je luy en Ξtranchois le propos si court, de peur de luy dire quelque chose qui offensast Lycidas, qui de son costé n'estoit pas sans peine, ne sçachant comme aborder sa Bergere, en fin il se resolut de souffrir toutes choses Ξplustost que d'estre Ξbanny de sa veuë, et s'en vint la trouver en son logis, où il sçavoit que j'estois. Soudain que Phillis le vid, elle courut à luy les bras ouverts pour le salüer ; mais s'estant un peu reculé, il luy dit : - Belle Phillis je n'ay point assez de hardiesse pour m'approcher de vous, si vous ne me pardonnez la faute que je vous ay faite. La Bergere (ayant opinion qu'il s'excusoit de ne luy estre venu au devant comme il avoit accoustumé) luy respondit : - Il n'y a rien qui me puisse retarder de salüer Lycidas, et quand il m'auroit offensee beaucoup Ξd'avantage, je luy pardonne toutes choses. A ce mot elle s'avança, et le salüa avec beaucoup d'affection ; mais il y eut du plaisir quand elle l'Ξeust ramené à moy, et qu'il me pria de declarer son erreur à sa ΞMaistresse, afin de sçavoir promptement à quoy elle le condamneroit. - Non pas, dit-il, que le regret de l'avoir offensee ne m'accompagne au cercuëil, mais pour le desir que j'ay de sçavoir ce qu'elle ordonnera de moy. Ce mot fit monter la couleur au visage de Phillis, se doutant bien que son pardon avoit esté plus grand, que son intention ; à quoy Lycidas prenant garde : - Je n'ay point assez de courage, me dit-il, pour ouyr la declaration que vous luy en ferez. Pardonnez moy donc belle ΞMaistresse, (se tournant Ξvers Phillis) si je vous romps si tost compagnie, et si ma vie vous a Ξdépleu, et que ma mort vous puisse satisfaire, ne soyez point avare de mon sang. A ce mot, quoy que Phillis le Ξr'appellast, il ne Ξvoulust revenir, au contraire poussant la porte il nous laissa seules. Vous pouvez croire que Phillis ne fut paresseuse de s'enquerir Ξs'il y avoit quelque chose de nouveau Ξ d'où venoit une si grand crainte. Sans l'Ξ*arrester d'un long discours, je luy dis ce qui en estoit, et ensemble mis toute la faute dessus nous, qui avions esté si mal Ξavisé de ne prevoir, que sa jeunesse ne pouvoit faire plus de resistance aux recherches de ceste folle, et que son desplaisir en estoit si grand, que son erreur en estoit pardonnable. Du premier coup je n'obtins pas d'elle ce que je desirois ; mais peu de jours apres Lycidas par mon conseil se vint jetter à ses genoux, et par ce que pour ne le voir point elle s'en courut en Ξun autre chambre, et de celle-là Ξen une autre, fuyant Lycidas qui l'alloit poursuivant, et qui estoit resolu, ainsi qu'il disoit, de ne la Ξl'aisser qu'il n'eust le pardon, ou la mort, en fin ne sçachant plus Ξou fuir, elle s'arresta en un cabinet, où Lycidas Ξentrant et fermant les portes, se remit à genoux devant elle, et sans luy dire autre chose attendoit l'arrest de sa volonté. Ceste affectionnée opiniastreté eut plus de force sur elle, que mes persuasions, et ainsi apres avoir demeuré quelque temps sans luy rien dire : - Va, luy dit-elle, importun, c'est à ton opiniastreté, et non à toy que je pardonne. A ce mot il luy baisa la main, et me vint ouvrir la porte, pour me Ξmonstrer qu'il en avoit eu la victoire. Et lors voyant ses affaires en si bon estat, je ne les laissay point separer que toutes Ξoffences ne fussent entierement remises, et Phillis pardonna tellement à son Berger, que depuis le voyant
Ξen peine extreme de celer le ventre d'Olimpe, qui
grossissoit Ξ*à veuë d'œil, elle s'offrit de luy Ξayder et assister en tout ce qu'il luy seroit possible.
- Pour certain, interrompit alors Diane, voila une
estrange preuve de bonne volonté : car pardonner une telle
Ξoffence qui est entierement contre l'amitié, et de
plus empescher que celle qui en est cause n'en ait du
desplaisir. Sans mentir, Phillis, c'est trop, et
pour moy j'advouë que mon courage ne le sçauroit
souffrir. - Si fit donc bien mon amitié, respondit
Phillis, et par là vous pouvez juger de quelle
qualité elle est. - Laissons ceste consideration à part,
repliqua Diane, car elle seroit Ξ fort desavantageuse et juge indifferemment de toutes sortes de maladies
Ξ sans les avoir euës, je diray, que s'il y a quelque
chose en l'amitié, dont l'on doive faire estat, vous avez sçeu aymer, et qu'à
ceste heure vous sçavez que c'est d'aimer. - Quoy que
Ξc'en soit, respondit Phillis, s'il y Ξeust de la
faute, elle proceda d'ignorance, et non point de
deffaut d'Amour, car je pensois y estre obligee,
mais s'il y retourne jamais, je me garderay bien Ξd'y retomber. Et vous Ξeste trop
longuement muette, dittes nous donc, comme j'assistay à faire Ξcest enfant. Alors Astrée reprit ainsi. quelques particularitez, Ξà fin de la separer un peu des autres femmes qui estoient avec elles. Et lors qu'il la vid seule, il luy fit entendre qu'une meilleure occasion le conduisoit Ξvers elle Ξ : - Car c'est Ξceluy, dit-il, pour vous conjurer par toute la pitié que vous eustes Ξ* jamais, de vouloir secourir une honneste femme, qui est en danger si vous luy refusez vostre Ξaide. La bonne femme fut un peu surprise d'Ξouyr changer tout à coup Ξce discours, mais le jeune homme la pria de celer mieux son estonnement, et qu'il esliroit Ξplustost la mort, que si on venoit à soupçonner Ξcest affaire ; et Lucine Ξ*s'estant r'asseuree, et ayant promis qu'elle seroit secrette, et qu'il luy dist seulement en quel temps elle se devoit tenir preste. - Ne faites donc point de voyage de deux mois, luy dit le jeune homme, et afin que vous ne perdiez rien, Ξvoila l'argent que vous pourriez gaigner ailleurs durant ce temps-là. A ce mot il luy donna quelques pieces d'or dans un papier, et s'en retourna sans passer à la ville, apres Ξtoutes fois avoir sçeu d'elle, si elle ne marcheroit pas la Ξnuict, et qu'elle luy Ξeust respondu voyant le gain si grand, que nul temps ne Ξle pourroit arrester. Dans quinze ou seize Ξjour apres, ainsi qu'elle sortoit de Moin, sur les cinq ou six heures du soir, elle le vid revenir avec le visage tout changé, et s'approchant d'elle, luy dit : - Ma mere, le temps nous a deceu, il faut partir, les chevaux nous attendent, et la necessité nous presse. Elle voulut Ξrentrer en la maison pour donner ordre à ses affaires, mais il ne Ξvoulut le luy permettre, craignant qu'elle n'en parlast à quelqu'un. Ainsi estant parvenu dans un Ξvalon fort retiré du grand chemin du costé de la Garde, elle trouva deux chevaux avec un homme de belle taille, et vestu de noir, qui les gardoit ; aussi tost qu'il vid Lucine, il s'en vint à elle avec un visage fort ouvert, et apres plusieurs remerciements, la fit Ξmettre en trousse derriere celuy qui l'estoit allé querir, puis montant sur l'autre cheval, Ξs'en allerent au grand trot à travers Ξles champs, et lors qu'ils furent un peu Ξéloignez de la ville, et que la Ξnuict commençoit à s'obscurcir, ce jeune homme sortant un mouchoir de sa poche, banda les yeux à Lucine, Ξquelque difficulté qu'elle en Ξsçeut faire, et Ξ apres firent faire deux ou trois tours au cheval sur lequel elle estoit, pour luy oster toute cognoissance du chemin qu'ils vouloient tenir ; et puis reprenant le trot, marcherent une bonne partie de la Ξnuict, sans qu'elle Ξsceut ou elle alloit, sinon qu'ils luy firent passer une riviere, comme elle croit, deux ou trois fois et puis la mettant à terre, la Ξfirent marcher quelque temps à pied, et ainsi qu'elle pouvoit juger c'estoit Ξ un bois, ou en fin elle entrevit un peu de lumiere à travers le mouchoir, que tost apres ils luy osterent. Et lors elle se trouva sous une Ξtente de tapisserie, accommodée de telle facon que le vent n'y pouvoit entrer. D'un costé elle vid une jeune femme dans un Ξlict de camp, qui se plaignoit fort, et qui estoit masquée ; au pied du Ξlict elle apperceut une femme qui avoit aussi le visage couvert, et qui à ses habits, monstroit d'estre Ξaagée, elle tenoit les mains jointes, et avoit les larmes aux yeux. De l'autre costé il y avoit une jeune fille de chambre masquee, avec un flambeau Ξen la main ; au chevet du lict estoit panché cet honneste homme qu'elle avoit trouvé avec les chevaux, qui faisoit paroistre de ressentir infiniment le mal de ceste femme, qui estoit appuyée contre son Ξestomac, et le jeune homme qui l'avoit portee en trousse, alloit d'un costé et d'autre pour Ξdooner ce qui estoit necessaire, y ayant sur une table au milieu de ceste Ξtente, deux grands flambeaux allumez. Il est aysé à croire, que Lucine fut fort estonnée de se Ξtreuver en tel lieu, toutefois elle n'eut le loisir de demeurer long temps en cet estonnement ; car on eust jugé que ceste petite creature n'attendoit que l'arrivée de ceste femme pour venir au monde, tant la mere prit tost les douleurs de l'accouchement, qui ne luy durerent pas une demie heure sans delivrer d'une fille. Mais ce fut une diligence encore plus grande que celle dont on usa à Ξdebagager incontinent, et à mettre l'accouchée, et l'enfant dans une littiere, et a Ξr'envoyer Lucine apres l'avoir bien contentée, les yeux clos Ξtoutesfois ainsi qu'elle estoit venüe. Que si on Ξse fust fié en elle, elle jure que jamais elle n'en eust parlé, mais qu'il luy sembloit que leur meffiance luy en donnoit congé ; et Ξvoila tout ce que j'en ay sçeu Ξ par Philandre. Astree et Phillis qui avoient esté fort attentives à son discours, et se regarderent Ξentr'elles fort estonnées, et Phillis ne peut s'empescher de sousrire, et Diane luy en demandant la raison : - C'est Ξpar ce, dit-elle que vous nous avez dit une histoire, que nous ne sçavions pas, et pour moy je ne sçaurois m'imaginer Ξque ce peut estre. Car pour ΞOlimpe, elle ne se fut point tant hazardee, et faut par necessité que ce soit autre qu'une Bergere, y ayant un si grand appareil. - En verité, respondit Diane, je prenois cest honneste homme pour Lycidas, la vieille pour la mere de Celadon, et la fille de chambre pour vous, et jugeois que vous vous fussiez ainsi déguisées pour n'estre Ξrecogneuës. - Si vous asseureray-je, reprit Astrée, que ce n'est point ΞOlimpe, car Phillis n'y usa d'autre artifice que de la faire venir en sa maison. ΞEt de fortune sa mere Artemis estoit pour lors allee sur les rives Ξd'Allier ; et Ξpar ce qu'Olimpe estoit entre les mains d'Amarillis, il fallut qu'elle feignist d'estre malade, ce qui luy fut fort aysé, à cause du mal qu'elle avoit desja, et apres avoir Ξtraisné quelque temps, elle fit entendre elle mesme à la mere de Celadon, que le changement d'air luy Ξr'apporteroit peut estre du soulagement, et qu'elle s'Ξasseuroit que Phillis seroit bien Ξayse de la retirer chez elle. Amarillis qui se sentoit chargée de sa maladie, fut bien aise de ceste resolution, et ainsi Phillis la vint querir ; et lors que le terme approcha, Lycidas alla prendre la sage femme, et luy banda les yeux, Ξà fin qu'elle ne Ξreconneust point le chemin, mais quand elle fut arrivée il Ξluy les debanda, sçachant bien qu'elle ne Ξconnoistroit pas Olimpe, comme ne l'ayant jamais veuë auparavant. ΞVoilà tout l'artifice qui y fut fait, et soudain qu'elle fut bien remise, elle s'en alla chez elle. Et nous a t'on dit depuis qu'elle usa d'un bien Ξ*plaisant artifice pour faire nourrir sa fille ; car aussi tost qu'elle fut arrivee, elle aposta une folle femme, qui faignant de l'avoir Ξfait, la vint donner a un Berger qui avoit accoustumé de servir chez sa mere, disant qu'elle l'avoit euë de luy. Et Ξpar ce que ce pauvre Berger s'en sentoit fort innocent, il la refusa et la Ξrebroüa, de sorte qu'elle qui estoit Ξfaite au badinage, le poursuivit jusques dans la chambre de Lupeandre mesme ; et là, quoy que le Berger la refusast, elle mit l'enfant au milieu de la chambre et s'en alla. On nous a dit que Lupeandre se courrouça fort, et ΞOlimpe aussi à ce Berger ; mais la conclusion fut, qu'ΞOlimpe se tournant Ξvers sa mere : - Encor ne faut-il Ξ, luy dit-elle que ceste petite creature demeure sans estre nourrie ; elle ne peut mais de la faute d'autruy, et ce sera une œuvre agreable aux Dieux de la faire eslever. La mere qui estoit bonne et charitable, s'y accorda ; et ainsi ΞOlimpe retira sa fille aupres d'elle. Cependant Celadon estoit chez Forelle, où Ξl'on luy faisoit toute la bonne chere qu'il se pouvoit, et mesme Malthee avoit eu commandement de son pere de luy faire toutes les honnestes caresses qu'elle pourroit. Mais Celadon avoit tant de desplaisir de nostre separation, que toutes leurs honnestetez luy tenoient lieu de supplice, et vivoit ainsi avec tant de tristesse, que Forelle ne pouvant souffrir le mespris qu'il faisoit de sa fille, en advertit Alcippe, afin qu'il ne s'attendist plus à ceste alliance, qui ayant sçeu la resolution de son fils, esmeu, comme je croy, de pitié, fit dessein d'user encor une fois de quelque artifice, et apres cela ne le tourmenter point Ξd'avantage. Or pendant le sejour que Celadon fit pres de Malthee, mon oncle Phocion fit en sorte, que Corebe tres-riche et honneste Berger, me vint rechercher, et parce qu'il avoit toutes les bonnes parties qu'on eust sceu desirer, plusieurs en parloient Ξdesja, comme si le mariage eust esté resolu. De quoy Alcippe se voulant servir, fit la ruse que je vous diray. Il y a un Berger nommé Squilindre demeurant sur les lisieres de Forests, en un hameau appellé Argental, homme fin, et sans foy, et qui entre ses autres industries sçait si bien contrefaire toutes sortes de lettres, que celuy mesme de qui il les veut imiter, est bien empesché de Ξreconnoistre la fausseté : ce fut à cet homme à qui Alcippe monstra celle qu'il avoit trouvée de moy au pied de l'Ξarbres, ainsi que je vous ay dit, et luy en fit escrire une autre à Celadon Ξen mon nom, qui estoit telle. _____________________________________________________________ Lettre contrefaite Celadon, puis que je suis contrainte par le commandement de mon pere, vous ne Ξtrouverrez point estrange que je vous prie de finir Ξcest Amour qu'autrefois je vous ay conjuré de rendre Ξeternel. Alcé m'a donnée à Corebe ; et quoy que le Ξparti me soit Ξavantageux, si Ξest-ce que je ne laisse de ressentir beaucoup la separation de nostre amitié. Toutefois puis que c'est folie de contrarier à ce qui ne peut arriver autrement, je vous conseille de vous armer de resolution, et d'oublier tellement tout ce qui s'est passé entre-nous, que Celadon n'ait plus de memoire d'Astree, comme Astrée est contrainte d'ores en là, de perdre pour son devoir tous les souvenirs de Celadon. ΞCette lettre fut portée assez finement à Celadon par un jeune Berger Ξincogneu. Dieux ! Quel devint-il d'Ξabord, et quel fut le Ξdéplaisir qui luy serra le cœur ? - Donc, dit-il, Astrée, il est bien vray qu'il n'y a rien de durable au monde, puis que ceste ferme resolution que vous m'avez si souvent jurée, s'est changée si promptement ! Donc vous voulez que je sois tesmoin, que Ξquelque perfection qu'une femme puisse avoir, elle ne peut se despoüiller de Ξson inconstance
naturelle. Donc le ΞCiel a consenty, que pour un plus
grand supplice, la vie me restast, apres la perte de
vostre amitié, afin que seulement je vesquisse pour
ressentir Ξd'avantage mon desastre ? Et la tombant Ξévanoüy, il ne revint point Ξplustost en soy-mesme, que
les plaintes en sa bouche ; et ce qui luy persuadoit
plus aysément ce change, c'estoit que la lettre ne
faisoit qu'approuver le bruit commun du mariage de
Corebe, et de moy. Il demeura tout le jour sur un
Ξlit, sans vouloir parler à personne, et la nuit
estant venuë, il se desroba de ses compagnons, et se
mit dans les Ξboys les plus Ξépais, Ξ* fuyant Ξla rencontre des hommes, comme une beste sauvage, resolu
de mourir loing de Ξla compagnie des hommes, puis
qu'ils estoient la cause de son ennuy.
[ 114 recto ] 07 ac CHANSON, Il faudroit bien que la constance, Que la vostre m'aille vengeant : Il estoit couché, miserable, Ou tu devois soudain mourir, La solitude de Celadon eust esté beaucoup plus
longue sans le commandement qu'Alcippe fit à Lycidas de chercher son frere, ayant en soy-mesme fait dessein
(puis qu'aussi bien voyoit-il que sa peine luy estoit
inutile) de ne Ξcontrarier plus à ceste amitié ; mais Lycidas eust longuement cherché, sans Ξune rencontre
qui nous advint ce jour la mesme. _____________________________________________________________ Va t'en papier, plus heureux que celuy qui t'envoye, revoir les bords tant Ξaimez où ma Bergere demeure ; et si accompagné des pleurs dont je Ξvay grossissant ceste riviere, il t'Ξavient de baiser le sablon où ses pas sont imprimez, arrestes y ton cours, et demeure bien fortuné où mon mal-heur m'empesche d'estre. Que si tu parviens en ses mains, qui m'ont Ξravy le cœur, et qu'elle te demande Ξce que je fais, dy luy, ô Ξfidelle papier, que jour et nuict je me change en pleurs pour laver son infidelité. Et si, touchée du repentir, elle te moüille de Ξquelques larmes, dy luy que pour Ξdetendre l'arc Ξelle ne guerit pas la playe qu'elle a Ξfaitte à sa foy, et à mon amitié, et que mes ennuis seront tesmoins et devant les hommes, et devant les Dieux, que comme elle est la plus belle, et la plus Ξinfidelle du monde, que je suis aussi le plus Ξfidelle et plus affectionné Ξ*qui vive, avec asseurance toutefois de n'avoir jamais contentement que par la mort. Nous n'eusmes pas si tost jetté les yeux sur ceste escriture, que nous la Ξrecogneusmes tous trois, pour estre de Celadon ; qui fut cause que Lycidas courut pour retirer les autres qui nageoient sur Ξl'eau, mais le courant les avoit Ξemportées si loin, qu'il ne les peut atteindre. Toutefois nous jugeasmes bien par celle-cy, qu'il devoit estre aupres de la source de Lignon, qui fut cause que Lycidas le lendemain partit de bonne heure pour le chercher, et usa de telle diligence, que trois jours apres il le trouva en sa solitude, si changé de ce qu'il souloit estre, qu'il Ξnestoit pas presque recognoissable. Mais quand il luy dit, qu'il falloit s'en revenir vers moy, et que je le luy commandois ainsi, il ne pouvoit à peine se persuader que son frere ne le voulust tromper. En fin la lettre qu'il luy porta de moy, luy donna tant de contentement, que dans fort peu de jours il reprit son bon visage, et nous revint trouver, non toutesfois si tost qu'Alcippe ne mourut avant son retour, et que peu de jours apres Amarillis ne le suivist. Et lors nous eusmes bien opinion que la fortune avoit fait tous ses plus grands efforts contre nous, puis que ces deux personnes estoient mortes, qui nous y Ξcontraryoient le plus. Mais n'Ξavint-il pas par mal-heur que la recherche de Corebe alla continuant, si avant Ξque Alcé, Hippolite, et Phocion ne me laissoient point de repos. Et Ξtoutesfois ce ne fut pas de leur costé dont nostre mal-heur proceda, quoy que Corebe en partie en fut cause ; car lors qu'il me vint rechercher, Ξpar ce qu'il estoit fort riche, il amena avec luy plusieurs Bergers, entre lesquels estoit Semire, Berger, à la verité plein de plusieurs bonnes qualitez, s'il n'eust esté le plus perfide, et le plus cauteleux homme qui fut jamais. Aussi tost qu'il jetta les yeux sur moy, il fit dessein de me servir, sans Ξse soucier de l'amitié que Corebe luy portoit. Et par ce que Celadon et moy, pour cacher nostre amitié, avions fait dessein, comme je vous ay Ξdesja dit, de Ξfeindre, luy, d'Ξaymer toutes les Bergeres, et moy, de patienter indifferemment la recherche de toute sorte de Bergers, il creut au commencement que la bonne reception que je luy faisois, estoit la naissance de quelque plus grande affection, et n'eust si tost Ξrecogneu celle qui estoit entre Celadon et moy, si de mal-heur il n'eust trouvé Ξ de mes lettres. Car encor que pour sa derniere perte on Ξcogneust bien qu'il m'Ξaymoit, si y en avoit-il fort peu qui creussent que je l'Ξaymasse, tant je m'y estois conduite froidement, depuis que Celadon estoit retourné. Et Ξpar ce que les lettres qu'Alcippe avoit trouvées au pied de l'arbre, nous avoient Ξcoustées si cher, nous ne voulusmes plus y fier celles que nous nous escrivions, mais inventasmes un autre artifice qui nous sembla plus Ξasseuré. Celadon avoit apiecé Ξ au droit du cordon de son chapeau, par le dedans, un peu de feutre si proprement, qu'a peine Ξse voyoit il, et cela se serroit avec une gance à un bouton par dehors, où il faignoit de retrousser l'aile du chapeau ; il mettoit la dedans sa lettre, et puis faisant semblant de se jouër, ou il me jettoit son chapeau, ou je luy ostois, ou il le laissoit tomber, ou faignoit pour mieux courre, ou sauter, de le mettre en terre, et ainsi j'y prenois ou mettois la lettre. Je ne sçay comme par mal-heur, un jour que j'en avois une entre les mains pour Ξluy mettre, en courant apres quelque loup, qui estoit venu passer aupres de nos troupeaux, je la laissay tomber si mal-heureusement pour moy, que Semire, qui Ξ venoit apres, la releva, et Ξvit qu'elle estoit telle. _____________________________________________________________ Mon cher Celadon, j'ay receu vostre lettre, qui m'a esté autant agreable, que je sçay que les miennes le vous sont, et n'y ay rien trouvé qui ne me satisface, Ξhor-mis les remerciements que vous me faites, qui ne me semblent à propos, ny pour mon amitié, ny pour ce Celadon qui dés long temps s'est Ξdesja tout donné à moy : car s'ils ne sont point vostres, ne sçavez-vous pas que ce qui n'a point ce titre ne sçauroit me plaire ? Que s'ils sont à vous, pourquoy me donnez vous separé, ce qu'en une fois j'ay receu, quand vous vous donnastes tout à moy ? N'en usez donc plus, je vous supplie, si vous ne me voulez faire croire, que vous Ξavez plus de civilité que d'Amour. Depuis qu'il eut trouvé Ξcette lettre, il fit dessein de ne me parler plus d'Amour, qu'il ne m'eust Ξmise mal avec Celadon, et commença de ceste sorte. En premier lieu il me supplia de luy pardonner s'il avoit esté si temeraire que d'avoir osé hausser les yeux à moy, que ma beauté l'y avoit contraint, mais qu'il Ξreconnoissoit bien son peu de merite, et qu'à ceste occasion il me protestoit qu'il ne s'y mesprendroit jamais plus, et que seulement il me supplioit d'oublier son outrecuidance. Et puis il se rendit tellement amy, et familier de Celadon, qu'il sembloit qu'il ne Ξpeust rien aimer Ξd'avantage ; et pour Ξm'abuser mieux, il ne me rencontroit jamais sans trouver quelque occasion de parler à l'avantage de mon Berger, couvrant si finement son intention, que personne n'eust pensé qu'il l'eust fait à dessein. Ces loüanges de la personne que j'Ξaymois, comme je vous ay dit, me déceurent si bien, que je prenois un plaisir extréme de l'entretenir ; et ainsi deux ou trois Ξ*lunes s'Ξecoulerent fort heureusement pour Celadon et pour moy, mais ce fut comme je croy, pour me faire ressentir Ξd'avantage ce que depuis Ξ*je n'ay cessé ny ne cesseray de pleurer. A ce mot au lieu de ses paroles, ses larmes representerent ses desplaisirs à ses compagnes, avec telle abondance que ny l'une ny l'autre n'oserent Ξouvrir la bouche, craignant d'augmenter Ξd'avantage ses pleurs, Ξ car plus par raison on veut seicher les larmes, et plus on Ξva augmentant sa source. En fin elle reprit ainsi : Helas ! sage Diane, comment me puis je Ξsouvenir de cét accident sans mourir ? ΞDesja Semire estoit si familier, et avec Celadon et avec moy, que le plus souvent nous estions ensemble. Et lors qu'il creut d'avoir assez acquis de creance en mon endroit pour me persuader ce qu'il vouloit entreprendre, un jour qu'il me trouva seule apres que nous eusmes longuement parlé des diverses trahisons, que les Bergers faisoient aux Bergeres qu'ils faignoient d'aimer. - Mais je m'estonne, dit-il, qu'il y ait si peu de Bergeres qui Ξ prennent garde à ces tromperies, quoy que d'ailleurs elles soient fort avisées. - C'est, luy respondis-je, que l'Amour leur clost les yeux. - Sans mentir, me repliqua-t'il, je le croy ainsi, car autrement il ne seroit pas possible que vous ne Ξrecogneussiez celle que l'on vous veut faire. Et lors se taisant, il montroit de se preparer à m'en dire Ξd'avantage ; mais comme s'il se fust repenty de m'en avoir tant dit, il se reprit ainsi : - Semire, Semire, que pense-tu faire ? Ne voy tu pas qu'elle se plaist en ceste tromperie, pourquoy la veux-tu mettre en peine ? Et lors s'Ξaddressant à moy, il continua : - Je voy bien, belle Astrée, que mes discours vous ont rapporté du Ξdéplaisir ; mais pardonnez-le moy, qui n'y ay esté poussé que Ξ*par l'affection que j'ay à vostre service. - Semire, luy dis-je, je vous suis obligée de ceste bonne volonté, mais je Ξle serois encor Ξd'avantage, si vous paracheviez ce que vous avez commencé. - Ah ! Bergere, me respondit-il, je ne vous en ay que trop dit ; mais peut-estre le recognoistrez vous mieux avec le temps, et lors vous jugerez que veritablement Semire est vostre serviteur. Ah le malicieux ! combien fut-il veritable en ses mauvaises promesses, car depuis je n'en ay que trop Ξrecogneu pour me laisser le seul desir de vivre. Si est-ce que pour lors il ne voulut m'en dire Ξd'avantage affin de m'en donner plus de volonté. Et quand il eut opinion que j'en avois assez, un jour, que selon ma coustume je le pressois de me faire sçavoir la fin de mon contentement, et que je l'eus conjuré Ξpar le pouvoir que j'avois eu autrefois sur luy, de me dire entierement ce qu'il avoit commencé, il me respondit : - Belle Bergere, vous me conjurez tellement, que je croirois faire une trop grande faute de vous desobeir. Si voudrois-je ne vous en avoir jamais commencé le propos pour le desplaisir que je Ξprevoy que la fin vous rapportera. Et apres que je l'eus Ξasseuré du contraire, il me sceut si bien persuader que Celadon aimoit Ξ Aminthe, fille du fils de Cleante, que la jalousie, coustumiere compagne des ames qui aiment bien, commença de me Ξfaire juger que cela pouvoit estre vray, et ce fut bien un mal-heur extréme, qu'alors je ne me ressouvins point du commandement que je luy avois fait de Ξfeindre d'aimer les autres Bergeres. Toutefois voulant faire la fine, pour Ξ dissimuler mon desplaisir, je respondis à Semire, que je n'avois jamais ny creu, ny voulu, que Celadon me particularisast Ξplus que les autres ; que s'il sembloit que nous eussions quelque familiarité, ce n'estoit que pour la longue cognoissance que nous avions Ξeuë ensemble, mais quant à ses recherches elles m'estoient indifferentes. - Or, me respondit lors ce cauteleux, je louë Dieu que vostre humeur soit telle, mais puis qu'il est ainsi, il ne peut estre que vous ne preniez plaisir d'ouyr les passionnez discours qu'il tient à son Aminthe. Il faut que j'advouë, sage Diane, quand j'oüys nommer Aminthe sienne, j'en Ξchangeay de couleur, et parce qu'il m'offroit de me faire Ξouyr leurs paroles, il me sembla que je ne devois fuir de recognoistre la perfidie de Celadon, helas ! plus fidelle que moy bien avisée. Et ainsi j'acceptay cét offre, et certes il ne faillit pas à sa promesse ; car peu apres il s'en revint courant m'Ξasseurer qu'il les avoit laissez assez pres de là, et que Celadon avoit la teste dans le giron d'Aminthe, qui des mains luy alloit relevant le poil, Ξme racontant ces particularitez pour me Ξpicquer d'avantage. Je le suivis, mais tant hors de moy, que je ne me ressouviens, ny du chemin que je fis, ny comme il me fit approcher si pres d'eux, sans qu'ils m'apperceussent. Depuis j'ay jugé que ne se souciant point d'estre ouys, ils ne prenoient garde à ceux qui les escoutoient, tant y a que je m'en trouvay si prés, que j'ouys Celadon, qui luy respondoit : - Croyez moy, belle Bergere, qu'il n'y a beauté qui soit plus vivement emprainte en une ame, que celle qui est dans la mienne. - Mais, Celadon, respondit Aminthe, comment est-il possible qu'un cœur si jeune que le vostre puisse avoir assez de dureté pour retenir longuement ce que l'Ξamour y peut graver. - Mauvaise Bergere, repliqua mon Celadon, laissons ces raisons à part, ne me mesurez ny à l'Ξaulne, ny au poids de nul autre, honorez moy de vos bonnes graces, et vous verrez si je ne les conserveray aussi cheres en mon ame, et aussi longuement que ma vie. - Celadon, Celadon, adjousta Aminthe, vous seriez bien puny, si vos Ξfeintes devenoient veritables, et si le Ciel pour me venger vous faisoit aimer ceste Aminthe dont vous vous mocquez. Jusques icy il n'y avoit rien qui en quelque sorte ne fust supportable ; mais, ô Dieux, pour Ξfeindre, quelle fut la response qu'il luy fit ? - Je prie Amour, luy dit-il, Belle Bergere, si je me mocque, qu'il fasse tomber la mocquerie sur moy, et si j'ay merité d'obtenir quelque grace de luy, qu'il me donne la punition dont vous me menacez. Aminthe ne pouvant juger l'intention de ses discours, ne luy respondit qu'avec un Ξsousris, et avec une façon de la main, la luy passant et repassant devant les yeux, que j'interpretois en mon langage, qu'elle ne le refuseroit pas si elle croyoit ses paroles veritables. Mais ce qui me toucha bien vivement, fut que Celadon apres avoir esté quelque temps sans parler, jetta un grand souspir, qu'elle Ξaccompagna incontinent d'un autre. Et lors que le Berger se releva pour luy parler, elle se mit la main sur les yeux, et rougit comme presque ayant honte que ce souspir luy fust eschappé, qui fut cause que Celadon se remettant en sa premiere place, peu apres chanta ces vers. _____________________________________________________________ Sonnet. Elle Ξfeint de m'aimer pleine de mignardise, Apres s'estre teu quelque temps, Aminthe luy dit : - Et quoy, Celadon vous ennuyez-vous si tost ? - Je crains plustost, dit-il, d'ennuyer celle à qui en toute façon je ne veux que plaire. - Et qui peut-c'estre, dit-elle, puis que nous sommes seuls ? Ah ! qu'elle se trompoit bien, et que j'y estois bien pour ma part, et aussi cherement qu'autre qui fust de la trouppe. - Ce n'est aussi que vous, respondit Celadon, que je crains d'importuner ; mais si vous me le commandez je continueray. - Je n'oserois, repliqua la Bergere, user de commandement, où mesme la priere est trop indiscrette. - Vous userez, reprit le Berger, des termes qu'il vous plaira ; mais en fin je ne suis que vostre serviteur. Et lors il recommença de ceste sorte. _____________________________________________________________ Madrigal. Ξ*Je puis bien dire que nos cœurs Belle Diane, il fut hors de mon pouvoir d'arrester Ξd'avantage en ce lieu, et ainsi m'esloignant doucement d'eux, je m'en retournay à mon Ξtroupeau, si triste que de ce jour je ne Ξpeus ouvrir la bouche ; et par ce qu'il estoit Ξdesja assez tard, je retiray mes brebis en leur parc, et Ξpassay une Ξnuict telle que vous pouvez penser. Helas ! que tout cela estoit peu de chose, si je n'y eusse adjousté la folie, que je Ξ*pleureray aussi long temps que j'auray des larmes, aussi je ne sçay qui m'avoit tant aveuglée ; car si j'eusse eu encor quelque reste de jugement parmy ceste nouvelle jalousie, pour le moins je me fusse enquise de Celadon quel estoit son dessein et quoy qu'il eust voulu dissimuler, j'eusse assez aisément Ξreconneu sa feinte. Mais sans autre consideration, le lendemain qu'il me vint trouver aupres de mon trouppeau, je luy parlay avec tant de mespris, que desesperé, il se precipita dans ce goulphe, où se noyant, il noya d'un coup tous mes contentements. A ce mot elle devint pasle comme la mort, et n'eust esté que Phillis la reveilla, la tirant par le bras, elle estoit en danger d'esvanoüyr.
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