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L'Astrée de 1621
Livre 5Édition de 1607, 122 recto. Édition de Vaganay, p. 153. LE Le bruit que ces Bergeres firent lors qu'Astrée faillit d'Ξevanouyr, fut si grand, que Leonide s'en
esveilla, et les oyant parler aupres d'elle, la
curiosité luy donna volonté de sçavoir qui elles
estoient. Et parce qu'apres estre un peu Ξremise, ces
trois Bergeres se leverent pour s'en aller, tout ce
qu'elle peut faire, ce fut d'Ξéveiller ΞSylvie pour les
luy Ξmonstrer. Aussi tost qu'elle les Ξapperceust, elle
Ξreconneust Astrée, quoy qu'elle fust fort changee, pour
le desplaisir qu'elle avoit Ξde la perte de Celadon.
- Et les autres deux, dit Leonide, qui sont elles ?
- L'une, dit-elle, qui est à main gauche, c'est Phillis sa chere compagne, et l'autre c'est Diane
fille de la sage Bellinde, et de Celion, et suis bien
marrie que nous ayons si longuement dormy, car je
m'Ξasseure que nous eussions bien appris de leurs
nouvelles, y ayant Ξapparence que l'occasion qui les a
esloignées des autres, n'a esté que pour parler plus
librement. - Vrayement, respondit Leonide, j'advouë
n'avoir jamais rien veu de plus beau qu'Astrée, et
faisant comparaison d'elle Ξa toute les autres, je la
trouve du tout Ξadvantagee. - Considerez, repliqua Silvie, Ξqu'elle esperance doit avoir Galathée de
divertir l'affection du Berger.
ΞCeste consideration toucha bien aussi vivement Leonide pour son sujet propre, que pour celuy de Galathée. Toutefois Amour qui ne vit jamais aux
Ξdespens de personne, sans luy donner pour payement
quelque espece d'esperance, ne quelque
mauvaise excuse ; mais, voulant éviter leur rencontre, Phillis luy alla couper chemin avec Diane, apres
avoir dit à Astrée la mauvaise satisfaction que ce
Berger avoit d'elle. Et parce Ξque Phillis ne vouloit
point le perdre, l'ayant jusques là trop cherement conservé, quoy qu'il essayast de l'Ξoutrep-asser promptement, si l'atteignit-elle, et luy dit en
sousriant : - Si vous fuyez de ceste sorte vos amies,
que ferez vous de vos ennemies ? Il respondit : - La
compagnie que vous cherissez tant, ne vous permet pas
de retenir ce nom. - Celle repliqua la Bergere, de
qui vous vous raison, autant serez vous blasmé pour estre
Ξderaisonnable. Astrée sans s'arrester à ce que Diane disoit, luy osta la main du visage, et luy dit : - Non,
non, sage Bergere ne contraignez point Lycidas,
laissez luy user de toutes les rigoureuses paroles
qu'il luy plaira. Je sçay que ce sont des Ξeffects de sa
juste douleur : toutefois je sçay bien aussi qu'en
cela il n'a pas fait plus de perte que moy. Lycidas oyant Ξses parolles, et la façon dont Astrée les
proferoit, donna tesmoignage avec ses larmes qu'elle
lavoit attendry, et ne pouvant se commander si Ξpromptemens, quelque deffence que Phillis et Diane fissent, il se deffit de leurs
mains, et s'en alla d'un autre costé ; dequoy Phillis s'appercevant, afin d'en avoir entiere victoire le
suivit, et luy sçeut si bien representer le Ξdeplaisir
d'Astrée et la meschanceté de Semire qu'Ξenfin elle
le remit bien avec sa compagne.
parloit assez pres d'elle, car il n'y avoit
qu'un entre-deux d'Ξaix fort Ξdeslié, qui separoit une
chambre en deux, Ξd'autant que le maistre du logis
estoit un fort honneste pasteur, qui par courtoisie,
et pour les loix de l'hospitalité recevoit librement ceux qui faisoient chemin, sans s'enquerir quels ils
estoient ; et parce que son logis estoit assez Ξestroict il avoit esté contraint de faire des entre-deux d'aiz pour avoir plus de chambres. Or quand la Nymphe y
arriva, il y avoit deux estrangers logez ; mais parce
qu'il estoit fort tard, ils estoient Ξdesja retirez et
endormis, et de fortune la chambre Ξ*où la Nymphe fut logee estoit faitte de ceste sorte, et tout au prez de la leur, sans qu'en s'y couchant elle s'en prit garde. Oyant donc murmurer quelqu'un aupres de son Ξlict, car
le chevet estoit tourné de ce costé-la, afin de les
mieux entendre, elle Ξapprocha l'oreille Ξ, et par hazard l'un d'eux relevant la voix un peu
Ξplus, elle ouyt qu'il Ξrespondit ainsi à l'autre :
- Que voulez vous que je vous die davantage, sinon
qu'Amour vous rend ainsi impatient ? Et bien, elle se
sera trouvée Ξl'asse, ou malade ou incommodée de
quelque survenant qui l'aura fait retarder, et faut-il
se desesperer pour cela ?
Leonide pensoit bien Ξreconnoistre ceste voix, mais elle
ne pouvoit s'en Ξressouvenir entierement, si fit bien de
l'autre aussi tost qu'il respondit : - Mais voyez vous Climanthe, ce n'est pas cela qui me met en peine, car
l'attente ne m'ennuyera jamais tant que j'espereray
quelque bonne issuë Ξde nostre entreprise ; ce que je
crains, et qui me met sur les espines où vous me voyez,
c'est que vous ne luy ayez pas bien fait entendre ce que nous
avions deliberé, ou qu'elle n'Ξayt pas adjousté foy à
vos paroles. Leonide oyant ce discours, et Ξreconnoissant fort bien celuy qui parloit, estonnée, et desireuse d'en sçavoir
davantage, s'approcha si pres des aiz, qu'elle n'en
perdoit une seule parole, et lors elle oüyt que
Climanthe Ξ Ξrespondit : - Dieu me soit en ayde avec Ξcét homme. Je vous ay desja dit plusieurs fois que cela
estoit impossible. - Oüy bien, dit l'autre, à vostre
jugement. - Vrayement, respondit Climanthe, pour le
vous faire Ξavouër, et pour vous faire sortir de ceste
peine, je vous veux encor une fois redire le tout par
le menu. Histoire de la Apres que nous nous fusmes separez, et que vous
m'eustes Ξfaict cognoistre Galathée, Sylvie, Leonide,
et les autres Nymphes d'Amasis, aussi bien de veuë que
je les cognoissois desja par les discours que vous m'en
aviez tenus, je creus qu'une des principales choses
qui pouvoient servir à nostre dessein, Ξestoit de
sçavoir comme seroit vestu Lindamor le jour de son départ. Car vous sçavez, que Clidaman et Guyemants s'en estans allez trouver Meroüée, Amasis commanda à Lindamor de le suivre avec tous les jeunes Chevaliers de ceste contree afin Ξque Clidaman fust reconneu de Meroüée, pour celuy qu'il estoit. Et par malheur, il sembloit que Lindamor eust Ξdavantage de dessein de faire tenir sa livrée secrette, qu'il n'avoit jamais eu. Si est ce que j'allay si bien Ξépiant l'occasion, qu'un soir qu'il estoit au milieu de la ruë, Ξjoüis qu'il commanda à un de ses gens d'aller chez le maistre qui luy faisoit ses habits, pour luy apporter le hoqueton qu'il avoit fait faire pour le jour de la monstre, Ξparce qu'il le vouloit essayer ; et Ξd'autant qu'il avoit expressement deffendu de ne le laisser voir à personne, il luy donna une bague pour contre-signe. Je suivis d'assez Ξloin cest homme, pour Ξreconnoistre le logis, et le lendemain à bonne heure, sçachant le nom du maistre, j'entray effrontement en sa maison, et luy dis que je venois de la part de Lindamor, parce qu'Amasis le pressoit de partir, et qu'il craignoit que ses habits ne fussent pas faits à temps, et que je ne m'en fiasse point à ce qu'il m'en diroit, mais que je les visse moy mesme pour luy en rapporter la verité. Et puis continuant, je luy dis : - Il m'eust donné la bague que vous sçavez pour contre-signe, mais il m'a dit, qu'il suffisoit que je vous disse, que hier au soir il avoit envoyé querir le Ξhocqueton, et que celuy qui le vint demander vous l'avoit apportee. Ainsi je trompay le maistre, et remarquay ses habits le mieux qu'il me
Ξfust possible, et lors que je fis semblant de le haster,
il me respondit qu'il avoit assez de temps, puis que ce
jour Ξla mesme, il avoit veu une lettre d'Amasis, dans
l'assemblée de la ville, par laquelle elle leur
ordonnoit de se tenir armez dans cinq semaines, Ξpar ce qu'au jour qu'elle leur marquoit, elle vouloit faire
son assemblée dans leur ville, à cause de la monstre Ξgenerale que Lindamor et ses troupes faisoient pour
aller trouver Clidaman, et que le lendemain elle
vouloit que vous fussiez receu pour general de ceste
contree en son absence. Par ce moyen, je sçeus le jour
du depart de Lindamor, et de plus, que vous
Ξdemeuriez en ce Ξpays, qui fut un accident, qui vint
tres à propos pour parachever nostre dessein, quoy que
vous en eussiez Ξesté desja bien adverty.
Suivant cela, je m'en allay retirer dans ce grand bois
de Savignieu, où sur le bord de la petite riviere qui
passe au travers, je fis une cabane de Ξfueilles, mais
si cachée que plusieurs eussent passé aupres sans la
voir, et cela Ξaffin que l'on creust que j'y avois
demeuré longuement, car comme vous sçavez, personne ne
me cognoissoit en ceste contrée, et pour mieux
monstrer qu'il y avoit long temps que j'y demeurois,
les Ξfueilles dont je couvris ceste loge estoient Ξdesja
toutes seiches, et puis je pris le grand miroir que
j'avois fait faire, que je mis sur un autel, que
j'Ξentournay de houx, et d'espines, y mettant parmy quelques herbes, comme Verveine, Fougere, et autres
semblables. Sur un des costez je mis du Guy, que je
disois estre de chesne, de l'autre la Serpe d'or dont
je Ξfeignois l'avoir Ξcouppé le Ξ*sixiesme de la premiere lune, et au milieu le linceul, ou je l'avois Ξcueilly ; et au dessus de tout cela j'attachay le miroir au
lieu le plus obscur, Ξaffin que mon artifice fust moins
apperceu, et vis à vis par le dessus, j'y accommoday le
papier Ξpeint, Ξou j'avois tiré si au naturel le lieu que
je voulois monstrer à Galathée, qu'il n'y avoit
personne qui ne le Ξreconneut. Et afin que ceux qui
seroient en bas, s'ils tournoient les yeux en haut ne
le vissent, du costé ou l'on entroit, j'entrelassay
des branches, et des Ξfueilles de telle sorte ensemble,
qu'il estoit impossible ; et Ξpar ce que si l'on eust
approché Ξl'autre, se tournant de l'Ξaustre costé, on
eust sans doute veu mon artifice,
je fis à l'entour un assez grand cerne, Ξou je mis les
encensoirs de rang, et deffendois à chacun de ne Ξles outre-passer point. Au devant du miroir, il y avoit une Ξaiz, sur laquelle ΞHecathe estoit Ξpeinte, ceste Ξaiz avoit tout le bas
ferré d'un fusil, et comme vous sçavez, elle ne tenoit
qu'à quelques poils de cheval, si deliez, qu'avec
l'obscurité du lieu, il n'y avoit personne qui les Ξpeust appercevoir ; aussi tost que l'on les tiroit, l'Ξaiz
tomboit, et de sa pesanteur frappoit du fusil sur une
pierre si à propos, qu'elle ne manquoit presque jamais
de faire feu. J'avois mis au mesme lieu une mixtion de
souffre, et de salpestre qui s'esprend Ξde sorte au
feu qui le touche, qu'il s'en esleve une Ξflamme, avec
une si grande promptitude, qu'il n'y a celuy qui n'en
demeure en quelque sorte estonné : Ξce que j'avois inventé pour faire croire que Ξc'estoit une espece, ou
de divinité, ou d'enchantement ; tant y a que je
trouvay le tout si bien disposé, qu'il me sembloit qu'il
n'y avoit rien à redire. Apres toutes ces choses, je
commençay Ξquelques fois à me laisser voir, mais
rarement, et soudain que je prenois garde que l'on
m'avoit apperçeu, je me retirois en ma loge, où je
faisois semblant de ne me nourrir que de racines, Ξpar ce que la Ξnuict j'allois acheter à trois, et quatre lieuës de là, avec d'autres habits, tout ce qui m'estoit
necessaire.
Dans peu de jours plusieurs se prirent garde de moy, et
le bruit de ma vie fut si grand, qu'il parvint
jusques aux Ξoreilles d'Amasis, qui se venoit bien
souvent promener dans ces grands jardins de
ΞMontbrison. Et entre autres, une fois qu'elle y estoit,
Silaire, Sylvie, Leonide, et plusieurs autres de
Ξleurs compagnes, vindrent se Ξpourmener le long de mon
petit ruisseau, où pour lors Ξ je faisois semblant
d'amasser quelques herbes, aussi tost que je Ξreconneu qu'elles m'avoient apperceu, je me retiray au grand pas en ma cabane. Elles qui estoient curieuses de me voir,
et de parler à moy, me suivirent à travers ces grands
arbres. Je m'estois Ξdesja mis à genoux, mais quand je
les Ξouys approcher, je m'en vins sur la porte, où la
premiere que je rencontray, fut Leonide ; et Ξpar ce qu'elle estoit preste d'entrer, la repoussant un peu,
je luy dis assez rudement : - Leonide, la divinité que
je sers, vous commande de ne Ξ profaner ses autels. A
ces mots elle se recula, un peu surprise, car mon habit
de Druide me faisoit rendre de l'honneur, et le nom de la divinité donnoit de la crainte. Et apres s'estre Ξr'asseurée, elle me dit : - Les autels de vostre Dieu,
quel Ξquil soit, ne peuvent estre profanez de recevoir
mes vœux, puis que je ne viens que pour luy rendre l'honneur que le ΞCiel demande de
nous. - Le ΞCiel, luy respondis-je, demande à la verité
les vœux, et l'honneur, mais non point differents de
ce qu'il les ordonne ; par ainsi, si le zele de la
divinité que je sers, vous ameine icy, il faut que
vous observiez ce qu'elle commande. - Et quel est son
commandement ? adjousta ΞSilvie. - ΞSilvie, luy dis-je,
si vous avez la mesme intention que vostre compagne,
faites toutes deux ce que je vous diray, et puis vos
vœux luy seront agreables. Avant que la Lune commence
à décroistre, Ξl'avez vous avant jour la jambe droitte
jusques au genoüil, et le bras jusques au coude dans ce
ruisseau qui passe devant ceste saincte caverne ; et
puis, la jambe, et le bras nud, venez icy avec un
Ξchappeau de ΞVervaine et une ceinture de Fougere. Apres
je vous diray ce que vous aurez à faire pour participer
aux sacrez mysteres de ce lieu, que je vous ouvriray,
et declareray. Et lors luy prenant la main, je luy dis : - Voulez-vous,
pour tesmoignage des graces, dont la divinité que je
sers me favorise, que je vous die une partie de vostre
vie, et de ce qui vous adviendra ? - Non pas moy,
dit-elle, car je n'ay point tant de curiosité ; mais
vous, ma compagne, dit-elle, s'Ξaddressant à Leonide,
je vous ay Ξveuë Ξautresfois desireuse de Ξla sçavoir,
passez en à ceste heure vostre envie. - Je vous en
supplie, me dit Leonide, en me presentant la main.
Alors me ressouvenant de ce que vous m'aviez dit
de ces Nymphes en particulier, je luy pris la main, et
luy demanday, si elle estoit née de jour ou de Ξnuict,
et sçachant que c'estoit de Ξnuict, je Ξprins la main
gauche, et apres l'avoir quelque temps considerée,
je luy dis : - Leonide, ceste ligne de vie, nette,
bien marquée, et longue, vous monstre que vous devez
vivre, pour les maladies du corps assez saine, mais
ceste petite croix, qui est sur la mesme ligne,
presque au Ξ haut de l'angle qui a deux petites lignes
au dessus, et trois au dessus et trois au dessous, et Ξdes trois aussi qui sont à la fin de celle de la vie, vers la
restrainte, monstrent en vous des maladies que
l'amour vous donnera, qui vous empescheront d'estre
aussi saine de l'esprit que du corps ; et ces cinq
ou six points, qui comme petits grains, sont semez
ça et là de ceste mesme ligne, me font juger que
vous ne hayrez jamais ceux qui vous Ξaymeront, mais
Ξplustost que vous vous plairez d'estre Ξaymee, et
d'estre servie. Or regardez ceste autre ligne, qui
prend de la racine de celle Ξque nous avons Ξdesja parlé, et passant par le milieu de la main,
s'esleve vers le mont de la Lune, elle s'appelle
moyenne naturelle, ces coupures que vous y voyez, qui
paroissent peu, signifient que vous vous
courroucez facilement, et mesme contre ceux sur
qui l'Amour vous donne authorité ; et ceste petite
Ξestoille, qui tourne contre l'Ξenfleure du poulce,
monstre que vous estes pleine de bonté, et de
douceur, et que facilement vous perdez vos coleres.
Mais voyez vous ceste ligne que nous nommons
Mensale, qui se joint avec la moyenne naturelle,
en sorte que les deux font un angle, cela monstre
que vous aurez divers troubles en l'entendement
pour l'Amour, qui vous rendront quelquefois la vie
Ξdesagreable ; Ξce que je juge encor mieux, considerant que peu apres la moyenne deffaut, et celle-cy
s'assemble avec celle de la vie, si bien qu'elles
font l'angle de la Mensale, et de l'autre, car cela
m'apprend que tard, ou jamais aurez vous la
conclusion de vos desirs.
Je voulois continuer, quand elle retira la main, et
me dit que ce n'estoit pas ce qu'elle me demandoit,
car je parlois trop en general, mais qu'elle
vouloit clairement sçavoir ce qui adviendroit du
dessein qu'elle avoit. Alors je luy Ξrespondis : - Les
Numes celestes, sçavent eux seuls ce qui est de
l'advenir, sinon en tant que par leur bonté, ils en
donnent cognoissance à leurs serviteurs ; et cela
quelquefois pour le bien public, quelquefois pour
satisfaire aux ardantes supplications de ceux, qui
plusieurs fois en importunent leurs autels, et bien
souvent recommençay
ainsi. - Vrayement Ξ interrompit Polemas, vous ne
pouviez conduire avec plus d'artifice ce
commencement. - Vous jugerez, respondit Climanthe,
que la continuation ne fut point avec moins de
prudence. Je pris donc la parolle de ceste sorte. en ce qui Ξquelquesfois peut estre changé, mais ce
qui me contraint de parler à cet heure
m'accompagnera jusques au delà du tombeau.
Icy je m'arrestay, et luy dis : - Voulez-vous Leonide que je redie les mesmes Ξparolles que vous
luy respondites ? - Sans mentir, luy dit alors
Polemas, vous vous mettiez en un grand hazard d'estre Ξdecouvert. - Nullement, respondit
Climanthe, et pour vous rendre preuve de la
perfection de ma memoire, je vous diray les mesmes
paroles. - Mais, repliqua Polemas, si moy-mesme
m'estois oublié à les vous dire ? - O adjousta
Climanthe, je ne doute pas que cela ne soit ; mais
tant y a que le sujet des Ξparolles estoit celuy que
vous m'avez dit, et elle mesme ne sçauroit se
ressouvenir des mesmes mots, de sorte qu'avec
l'opinion que ce soit un Dieu qui me les ait dits,
sans doute elle eust creu Ξ, que c'estoient ceux-la mesme. Que si vous n'eussiez esté si
familier avec elle, comme vostre secrette affection
vous avoit rendu, je ne l'eusse pas si Ξaisément entrepris, mais me ressouvenant que vous m'aviez
dit, que vous l'aviez servie fort longuement, et que
ce service avoit esté tousjours bien receu, jusques
à ce que vous aviez changé d'affection, et que vous
estiez devenu serviteur de Galathée, et mesmes que
cela estoit cause que pour vous faire desplaisir
elle tenoit le party de Lindamor contre vous. Je
parlois plus hardiment de tout ce qui Ξs'estoit passé
en ce temps-là, sçachant Ξbien que l'Amour ne permet
pas que l'Ξun puisse celer quelque chose à la personne que l'on ayme. Mais pour revenir à nostre propos, elle me
respondit : - Je veux bien que vous m'en disiez ce
qu'il vous Ξplaira, mais nous Ξ croirons ce que
nous voudrons. ΞCe qu'elle disoit comme estant un
peu picquee de ce qu'elle le vouloit peut estre
celer à ses compagnes. Je ne laissay de continuer :
- Or bien Leonide vous en croirez ce que il vous
Ξplaira, car je m'Ξasseure que je ne vous diray rien
qu'en vostre ame vous Ξ l'Ξavoüyez pour vray. Vous
luy respondites, comme Ξfeignant de n'entendre pas
ce qu'il vouloit dire : - Vous avez raison Agis, de
ne point taire par dissimulation ce qui vous doit
accompagner aussi longuement que vous vivrez,
autrement ne pouvant estre qu'il ne se Ξdécouvre,
vous seriez tenu pour personne double, nom qui
n'est Ξhonnorable à nulle sorte de gens, mais moins a
ceux qui font la profession que vous faites. - Ce
conseil donc, Ξrépondit-il, et ma passion me
contraindront de vous dire, belle Nymphe que ny
l'inégalité de vos merites à moy, ny le peu de
bonne volonté, que j'ay recogneu en vous, n'ont peu
empescher mon affection, ny Ξ* ma temerité qu'Ξelles ne m'Ξayent eslevé jusques à vous, que si Ξtoutefois non point la qualité du don, mais de la volonté
doit estre recevable, je puis dire avec Ξasseurance,
que l'on ne vous sçauroit offrir un plus grand
sacrifice ; car ce cœur que je vous donne, je le
donne avec toutes les affections, et avec toutes les
puissances de mon ame, et tellement tout, que ce qui Ξ apres ceste donation ne se trouvera vostre en moy,
je le desavoüeray et renonceray comme ne
m'appartenant pas. La conclusion fut que vous luy
respondites : - Agis, je croiray ces paroles quand
le temps, et vos services me les auront dittes, aussi
bien que vostre bouche. ΞVoila la premiere
declaration d'amitié que vous eustes de luy, de
laquelle il vous rendit par apres assez de preuve
tant par la recherche qu'il fit Ξpour vous Ξépouser,
que par Ξ querelles qu'il prit contre plusieurs, desquels
Ξil estoit jaloux.
Ce fut en ce temps que voulant vous Ξfriser les
cheveux, vous vous Ξbruslates la jouë, surquoy, il
fit tels vers.
Chanson. Ξ*Cependant que l'Amour se joue Par Ξ*la jugez Nymphe cruelle, Puis que ceste seule estincelle Et pour vous faire paroistre que veritablement je sçay ces choses, par une divinité qui ne peut mentir et de qui la veuë, et l'ouye penetrent jusques dans le profond des cœurs, je vous veux dire une chose sur ce sujet, que personne ne peut sçavoir que vous et Agis. Elle eut peur que je ne Ξdécouvrisse quelque secret qui la Ξpeust fascher, aussi estoit-ce mon dessein
de luy donner ceste apprehension. Cela fut cause
qu'elle me dit toute troublée : - Homme de Dieu, encor
que je ne craigne pas que Ξvous ou autre puissiez dire chose sur ce sujet, qui me doive importer,
toutefois Ξce discours est si sensible, qu'il est bien mal-aisé d'y toucher d'une main si douce, que
la Ξblesseure n'en cuise, Ξ*c'est pourquoy je vous supplie de le finir. Elle profera ces parolles avec un tel changement de visage et d'une voix interditte, que pour la r'asseurer, je fus contraint de luy dire : - Vous ne
devez me croire avec si peu de consideration, que
je ne sçache celer ce qui pourroit vous Ξoffencer,
ny que j'Ξignore que les moindres blessures sont
bien fort sensibles en la partie où je vous Ξtouche,
car Ξc'est au cœur à qui toutes ces playes
s'Ξaddressent. Mais puis que vous ne voulez pas en
sçavoir Ξd'avantage, je m'en tairay, aussi bien il
est temps que je r'entre vers la divinité Ξque je me
rappelle. Et en Ξcest instant, je me levay, et leur donnay le
bon jour, puis apres avoir fait Ξquelque apparence de ceremonies sur la riviere, je dy assez haut : - O
souveraine Deité, qui presides en ce lieu, voicy
que dans ceste eau, je me nettoye, et despoüille
de tout le profane que la pratique des hommes me
peut avoir laissé depuis que je suis Ξsorty hors
de ton sainct Temple. A ce mot je donnay trois fois
des mains dans l'eau, et puis en puisant au creux
de l'une, j'en pris trois fois dans la bouche, et
les yeux, et les mains tournées au ΞCiel, j'entray
en ma cabane sans Ξparler à elle Ξ Ξ Ξpar ce que je
me doutay bien qu'elles auroient assez de curiosité
pour venir voir ce que je ferois, je m'Ξen allay devant l'autel, où faisant semblant de me mettre en
terre, je tiray les poils de cheval, qui faisant
leur Ξeffect laisserent tomber la petite aiz serrée
qui estoit devant le miroir, Ξqui donna si à propos
sur le caillou, qu'il fit feu, et en mesme temps
se prit à la composition, qui estoit au dessous, si
bien que la Ξflamme en sortit avec tant de
promptitude, que ces Nymphes qui estoient à la
porte, voyant au commencement Ξéclairer le miroir,
puis tout à coup le feu si prompt, et violent,
prirent une telle frayeur, qu'elles s'en retournerent
avec beaucoup d'opinion, et de ma saincteté, et du
respect envers Ξ*la Divinité que je servois. Ce commencement pouvoit-il estre mieux
conduit que cela ? - Non certes respondit Polemas,
et je juge bien quant à moy que toute personne
qui n'en eust point esté advertie, s'y Ξfut aisément trompée. elle Ξouyt que
Climanthe recommençoit : - Or ces Nymphes s'en
allerent, et ne puis sçavoir Ξasseurement quel
rapport elles firent de moy, si est-ce que par
conjecture, il y a Ξapparence qu'elles Ξdirent à chacun
les choses admirables qu'elles avoient veuës. Et
comme la renommée augmente tousjours, Ξ la ΞCour n'estoit pleine que de moy ; et certes en ce
temps-là j'euz de la peine à continuer mon
entreprise, car une infinité de personnes vindrent
me voir, les unes par curiosité, les autres pour
estre instruites, et plusieurs, pour sçavoir si ce
Ξque l'on disoit de moy estoit point controuvé,
et fallut que j'usasse de grandes ruses,
Ξquelques fois pour eschapper, je disois que ce jour
la estoit un jour muet pour la deité que je servois,
une autre fois que quelqu'un Ξavoit l'offensee, et
qu'elle ne vouloit point respondre, que je ne
l'eusse appaisee par Ξjeunes ; d'Ξautres-fois je
mettois des conditions aux Ξceremonies que je leur
faisois faire, qu'ils ne pouvoient parachever
qu'avec beaucoup de temps, et quelques fois quand
le tout estoit finy, j'y trouvois a dire, ou
qu'ils n'avoient pas bien observé tout, ou qu'ils en
avoient trop ou trop peu fait ; et par ainsi je les
faisois recommencer, et allois gaignant le temps.
ΞPour le regard de ceux dont quelque chose m'estoit
Ξcogneuë, je les despeschois assez promptement, et
cela estoit cause que les autres desireux d'en
sçavoir autant que les premiers, se sousmettoient à tout ce que je voulois.
Or durant ce temps Amasis me vint voir, et avec
elle Galathée. Apres que j'eus Ξsatisfaict à Amasis
sur ce Ξqu'elle me demandoit, qui fut en somme de
sçavoir quel seroit le voyage que Clidaman avoit
entrepris, et que je luy eus dis qu'il courroit
beaucoup de fortune, qu'il seroit blessé, et qu'il
se trouveroit en trois batailles, avec le Prince des
Francs, mais qu'en fin il s'en reviendroit avec
toute sorte d'honneur et de gloire, elle se retira
de moy fort contente, et me pria que je recommandasse
son fils à la Deité, que je servois. Mais Galathée Ξbeaucoup plus curieuse que sa mere,
me tirant à part, me dit : - Mon pere, obligez moy
de me dire ce que vous sçavez de ma fortune. Alors
je luy dis, qu'elle me monstrast la main, je la
regarday quelque temps, Ξ je la fis cracher trois
fois en terre, et Ξayant mis le pied gauche dessus, Ξ je la tournay du costé du Soleil Levant, et la fis
regarder quelque temps en haut. Je luy pris la mesure
du visage, et de la main puis la grosseur du col,
et avec ceste mesure je mesuray depuis la ceinture en
haut, et en fin luy regardant Ξencore un coup les
deux mains, je luy dis : - Galathee, vous estes
heureuse si vous sçavez prendre vostre heur, et tres
mal-heureuse, si vous le laissez eschapper, ou par
nonchalance, ou par Amour, ou par faute de courage.
Mais à la verité, si vous ne vous rendez incapable
du bien, à quoy le Ciel vous a destinee, vous ne
sçauriez Ξpas le desir attaindre à plus de felicité,
et tout ce bien, ou tout ce mal, vous est preparé
par l'Amour. Advisez donc de prendre une belle et
ferme resolution en vous mesme, de ne vous laisser
esbranler à persuasion d'Amour, Ξn'y à conseil d'amie,
Ξn'y à Ξcommandemens de parents. Que si vous ne le
faites, je ne croy point qu'il y ait sous le Ciel
rien de plus miserable que vous serez. - Mon Dieu,
dit alors Galathée, vous m'estonnez. - Ne vous en
estonnez point, luy dis-je, car ce que je vous en
dis n'est que pour vostre bien. Et afin que vous
vous y puissiez conduire avec toute prudence, je vous
en veux descouvrir tout ce que la divinité qui me Ξla appris me permet, mais ressouvenez-vous de le tenir
si secret, que vous ne le Ξdisiez à personne.
Apres qu'elle me l'eust promis, je le continuay de ceste
sorte : - Ξ*Ma fille, car l'office auquel les Dieux m'ont
appellé me permet de vous nommer ainsi Ξ, vous estes
et serez servie de plusieurs grands Chevaliers, dont
les vertus et les merites peuvent diversement vous
esmouvoir, mais si vous mesurez vostre affection, ou
à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de
leur Amour, et non point à ce que je vous en diray,
vous vous rendrez autant pleine de Ξmal-heur qu'une
personne hors de la grace des Dieux le sçauroit
estre. Car moy qui suis l'Ξinterprete de leur volonté,
en la vous disant je vous oste toute excuse de
l'ignorer, si bien que d'or en là vous serez
Ξdesobeyssante envers eux Ξ si vous y contrevenez,
et vous sçavez que le Ciel demande plus l'obeissance
et la sousmission que tout autre sacrifice, par ainsi ressouvenez-vous bien de ce que je vous vay dire.
Le jour que les Baccanales vont par les ruës
Ξheurlant et tempestant pleines de l'enthousiasme de leur Dieu, vous serez
en la Ξgrand ville de Marcilly, où plusieurs Chevaliers vous verront : mais prenez bien garde
à celuy qui sera vestu de toile d'or verte, et Ξqui de toute la Ξsuite portera la mesme couleur ; si
vous l'Ξaymez, je plains dés icy vostre Ξmal-heur,
et ne puis assez vous dire, que vous serez la butte de tous desastres, et de toutes infortunes, car
vous en ressentirez Ξplus encores, que je ne Ξ*vous en puis dire. - Mon pere me Ξrespondit-elle, un peu
estonnée, à cela je sçay un bon remede, qui est de
ne rien Ξaymer du tout. - Mon enfant, luy
repliquay-je, ce remede est fort dangereux, Ξd'autant que non seulement vous pouvez Ξoffencer les Dieux,
en faisant ce qu'ils ne veulent pas, mais aussi en
ne faisant pas ce qu'ils veulent ; par ainsi prenez
garde à vous. - Et comment, adjousta-t'elle, faut-il
que je m'y conduise ? - Je vous ay des-ja dit, luy
respondis-je, ce que vous ne devez pas faire, à
ceste heure je vous diray ce qu'il faut que vous
fassiez. discours seroit inutile ; aussi ce que
je vous en dis n'est que pour faire entendre, que
tout ainsi que vous avez ce mal-heur contraire à vostre bon-heur, aussi avez vous un Ξ*destin si
capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne
se peut representer, et en cela les Dieux ont voulu
recompenser Ξ*celuy, ausquels ils vous ont sousmise. - Puis qu'il est ainsi, me respondit-elle, je vous
conjure mon pere par la divinité que vous servez,
de me dire quel il est. - C'est, luy dis-je, une
autre personne, que si vous l'espousez, vous vivrez
avec toute la felicité qu'une mortelle peut avoir.
- Et qui est-il ? respondit Ξincontinent Galathee.
- Belle Nymphe, luy dis-je, ce que je vous dy ne
vient pas de moy, c'est Ξd'Hecathe que je sers. De
sorte que si je ne vous en dy Ξd'avantage, ne croyez
pas que ce soit faute de volonté, mais c'est qu'elle
ne me l'a point encor Ξdécouvert, et cela Ξd'autant que je n'en ay pas eu la curiosité, mais si vous en
avez envie, observez les choses que je vous diray,
et vous en sçaurez tout Ξ ce qui sera necessaire ; car
encor que liberalement les Dieux fassent les biens
aux hommes qu'Ξils leur plaist, si veulent car la Lune est en son Ξplain, ou peu s'en
faut, et si vous la laissez Ξdécroistre, vous ne le
pourrez plus ; et puis je luy fis le mesme
commandement que j'avois fait à Silvie et à
Leonide, de se laver avant jour dans le ruisseau
voisin, la jambe et le bras, et venir de ceste
sorte avec un chappeau de Verveine, et une ceinture
de Fougiere devant ceste caverne, et que j'y tiendrois
preparé ce qui seroit necessaire pour le sacrifice ;
mais qu'il ne falloit pas que ceux qui y
assisteroient fussent en autre estat qu'elle. - Et
bien, me dit-elle, j'y viendray avec deux de mes
Nymphes, et si secrettement que personne n'en sçaura
rien ; mais advisez à ne me Ξ parler devant elles en
sorte qu'elles sçachent Ξasseurement cét affaire,
car elles tascheroient de m'en divertir.
Je fus extremement aise de cét advertissement, ayant
moy mesme ceste mesme crainte, outre que la voyant
avec ceste prevoyance je jugeay qu'elle faisoit
dessein de Ξsuyvre mon Ξavis, autrement elle ne s'en
fust pas souciée. Ainsi donc elle s'en alla avec Ξasseurance de revenir le troisiesme jour d'apres. Or
ce qui m'avoit fait dire qu'il falloit, que ce Ξfut avant que la Lune descreust, fut afin que si
quelqu'autre me venoit importuner Ξde semblable
chose, je Ξpeusse trouver excuse sur le deffaut de
la Lune, et aussi j'avois dit qu'il falloit que ce Ξfut avant jour, afin d'y avoir moins de
personnes. Et quant au jour des Baccanales, j'avois
conté que c'estoit ce jour-la que Lyndamor devoit prendre congé d'Amasis à Marcilly, et d'elle par
Ξconsequent, et aussi qu'il seroit habillé de vert. à cet
effet un lieu un peu plus reculé où elles ne
pouvoient estre veuës que Ξmal-aisément.
voit, qu'il se peut avec raison nommer
un abuseur. - Mon Dieu Climanthe, dit alors Polemas, qui ne pouvoit ouyr parler de ceste sorte
de ce qu'il Ξaymoit, si vous me voulez plaire laissez
ces termes, et continuez vostre discours, car il y a
bien de la comparaison du visage de Leonide à celuy
de Galathée. - En cela, respondit Climanthe, vous
pourriez, avoir quelque raison ; mais croyez moy,
qui le sçay pour l'avoir veu, le visage de Leonide est ce qui est de moins beau en son corps. - Or je
luy conseille donc, dit Polemas tout en colere,
qu'elle cache le visage, et qu'elle Ξmontre ce
qu'elle a de plus beau ; mais voyez vous, vous aviez
les yeux troublez, tant pour l'obscurité du lieu, que pour avoir tout l'entendement à vostre
entreprise, de sorte qu'en ce temps-là Ξmal aisement en pouviez vous faire quelque bon jugement. Mais
laissons cela à part et continuez vostre discours,
je vous supplie.
Leonide qui escoutoit tous ces propos, voyant Ξavec quel mespris Polemas parloit d'elle, se ressentit de sorte offensée contre luy, que jamais depuis elle
ne luy Ξpeut pardonner, et au contraire quoy qu'elle
voulust mal à la ruse de Climanthe, si l'aimoit elle
en quelque Ξ s'oyant louer, car il n'y a rien
qui chatoüille Ξd'avantage une fille que la louange
de sa beauté, et mesme quand elle est hors de
soupçon de flatterie. Cependant qu'elle estoit en
ces pensers, elle ouyt qu'il continuoit ainsi : -
Or ces trois belles Nymphes s'en revindrent vers
moy, et me trouverent au devant de ma caverne, où
je faisois une fosse pour le sacrifice, Ξd'autant que soudain qu'elles avoient commencé de se
Ξr'abiller, je Ξmen estois revenu, et avois eu le
loisir d'en faire une partie. Je la creusay d'une
coudée et de quatre pieds en rond, puis j'allumay
trois feux à l'entour, d'encens, d'ache, Ξ Ξ de pavot,
et avec un encensoir, je parfumay le lieu trois
fois en rond, et autant ma cabane, et puis je leur
entournay le corps de Verveine, et leur fis à chacune
une couronne de pavot, et mis dans leur bouche du
sel, que je leur fis Ξmascher. Nymphes : -
Voicy le Dieu, il est temps. Et prenant Galathée par la main, nous entrasmes tous Ξquatres dedans. Je
m'estois rendu farouche, j'avois les yeux ouverts,
et roüans dans la teste, la bouche entr'ouverte,
l'estomach pantelant, et le corps comme tremoussant
par le sainct Enthousiasme. Estant pres de l'autel, je dis : - O saincte Deité, qui Ξpreside en ce lieu, donne moy que je puisse respondre à ceste
Nymphe, avec verité sur ce qu'elle m'a demandé. Le
lieu estoit fort obscur, et n'y avoit clarté que
celle que deux petits flambeaux donnoient, qui
estoient allumez sur l'autel, et le jour qui estoit
des-ja assez grand donnoit un peu de clarté à
l'endroit où estoit le papier Ξpeint, afin qu'il se
peust mieux representer dans le miroir.
Apres avoir dit ces mots, je me laissay choir en
terre, et ayant tenu quelque temps la teste en bas,
je me relevay, et m'Ξaddressant à Galathée, je luy
dis : - Nymphe Ξaymé du Ciel, tes Ξvœux et tes
sacrifices ont esté receus, Ξ*la Deité que nous avons reclamée, veut que par la veuë, et non Ξseulement par l'oüye, tu sçaches où tu dois trouver ton bien.
Approche toy de cét autel, et dy apres moy : O
grande Hecathe qui Ξpreside au Palus Stigieux,
ainsi jamais le Ξchien à trois testes ne t'aboye quand
tu y descendras, ainsi tes autels fument tousjours
d'agreables sacrifices, comme je te promets tous
les ans de les charger d'un semblable à cestuy-cy,
pourveu, grande Deesse, que par toy je voye ce que
je te requiers.
A ceste derniere parole, je touchay les poils de cheval Ξausquels la petite aix estoit souspenduë, qui estant laschée tomba, et sans manquer donnant sur le caillou, fit le feu accoustumé, avec une flame si prompte, que Galathée fut Ξsurprise de frayeur ; mais je la retins et luy dis : - Nymphe, n'ayez peur, c'est Hecathe qui vous monstre ce que vous demandez. Lors la fumée peu à peu se perdant, le miroir se vid, mais un peu Ξtrouble de la fumee de ce feu qui fut cause que prenant une esponge moüillée, que je tenois expressément au bout d'une cane, je passay deux ou trois fois sur la glace qui la rendit fort claire, et de fortune le Soleil leva en mesme temps, donnant si à propos sur le papier Ξpeint, qu'il paroissoit si bien dans le miroir, que je ne l'eusse sçeu desirer mieux. Apres qu'elles y eurent regardé quelque temps, je dis à Galathée : - Ressouviens toy Nymphe, qu'Hecathe te fait sçavoir par moy, qu'en ce lieu que tu vois representé dans ce miroir, tu trouveras un diamant à demy perdu qu'une belle et trop desdaigneuse a mesprisé, croyant qu'il fust faux, et Ξtoutefois il est d'inestimable valeur, Ξprens le et le Ξconserve curieusement. Or ceste riviere, c'est Lignon, ceste Saulaye qui est deça, c'est le costé de Mont-Verdun, au dessous de ceste colline, où il semble qu'autrefois la riviere Ξayt eu son cours : remarque bien le lieu et t'en ressouviens. Puis tirant la Nymphe à part, je luy dis : - Ξ*Mon enfant vous avez comme je vous ay dit, une influence infiniment mauvaise, et une autre la plus
heureuse qu'on puisse desirer. La mauvaise je la
vous ay ditte, gardez vous en si vous Ξaymez vostre
contentement ; la bonne, c'est celle-cy, que vous
voyez dans ce miroir. Remarquez donc bien le lieu
que je vous y ay fait voir, et afin de vous en mieux
ressouvenir, apres que Ξj'auray parlé à vous,
retournez le voir, Ξet le remarquez bien, car le jour que la Lune sera au mesme estat qu'elle est aujourd'huy, environ ceste mesme heure, un peu plus tost ou un peu plus tard, vous trouverez celuy que vous devez aymer ; s'il vous void avant que vous
luy, il vous Ξaymera, mais difficilement le Ξpourez vous aymer ; au contraire si vous le voyez la
premiere, il aura de la peine à vous Ξaymer, et vous
l'aimerez Ξincontinent. Si faut il, comme que ce
soit que par vostre prudence vous surmontiez Ξceste contrarieté : resolvez-vous donc, et de vous vaincre,
et de le vaincre, s'il est de besoin, car sans doute
avec le temps vous y parviendrez. Que si vous ne le
rencontrez la premiere fois, retournez y la Lune
d'apres au mesme jour, et environ ceste mesme heure,
et continuez ainsi jusques à la troisiesme, si à la
seconde vous ne l'y rencontrez : Ξ Hecathe ne veut pas
bien m'Ξasseurer du jour. Les Dieux se plaisent de
mettre m'approchay
du miroir, et luy monstray avec le bout tous les
lieux. - Voyez-vous, luy disois-je, voila la Ξmontagne
d'Isoure, voila Mont-verdun, voilà la riviere
de Lignon. Or voyez vous la Cala à ce bord de
deçà, et un peu plus bas la Pra : allant à la
chasse vous y avez passé souvent, vous pourrez bien
le recognoistre. Or ΞNymphe, Hecathe te mande encor
par moy, que si tu n'Ξobserve ce qu'elle t'a
declaré, et ce que tu luy as promis, elle augmentera
le Ξmal-heur dont le destin te menasse. Et puis
changeant un peu de voix, je luy dis : - Et je suis
tres-aise qu'avant mon depart j'aye esté si heureux que de vous avoir Ξ*donné cét advis, car encor que je
ne sois point de ceste contree, si est ce que vostre
vertu et vostre pieté envers les Dieux m'obligent
a vous Ξaymer, et à prier Hecathe qu'elle vous
conserve et rende heureuse, et par Ξla vous voyez
que je suis du tout à ceste Deesse, Ξpuisque m'ayant
commandé de partir dans demain, sans luy contredire,
je m'y Ξresolus et vous dis à Dieu. A
ce mot je les mis hors de la cabane, et leur
ostant les herbes que je leur avois Ξmis autour,
je les bruslay dans le feu qui estoit encor allumé,
et puis je me retiray. Et puis
encor falloit-il que vous, qui deviez prendre la
charge de toute la ΞProvince, eussiez un peu de
loisir de demeurer pres d'Amasis apres le depart
de tous ces Chevaliers, pour y commencer à donner
quelque ordre ; puis que pas bien conté les jours de la Lune.
Mais puis que rien ne vous presse, et que vous
pouvez encor vous retrouver icy au temps que je luy
ay donné, je suis d'advis que vous le fassiez, et
que tous les matins deux jours avant et apres,
vous ne manquiez point d'aller là à bonne heure ;
car il est tout vray, que le premier jour nous y
fusmes un peu trop tard. - Et que voulez-vous,
respondit Polemas, que j'y fasse ? Ce fut la perte
de ce Berger qui se noya, qui en fut cause, et vous
sçavez bien que le bord de Ξla riviere estoit si
plein de personnes, que je n'eusse Ξpeu demeurer là
seul sans soupçon, mais si ne retardasmes nous pas
beaucoup, et n'y a pas Ξapparence qu'elle y fust ce jour-la, car je
m'Ξasseure que la mesme occasion qui m'en empescha l'aura aussi fait retarder, pour n'estre point
veuë. - Ne vous persuadez point cela, repliqua
Climanthe, elle estoit trop desireuse d'observer
ce que je luy avois ordonné. Mais il me semble qu'il
seroit temps de se lever, afin que vous partissiez.
Et lors ouvrant les fenestres il vid poindre le
jour. - Sans doute, luy dit-il, avant que vous soyez
au lieu où vous devez estre, l'heure sera passée ;
hastez vous, car il Ξ vaut mieux en toutes choses
avoir plusieurs heures de reste, qu'un moment de
moins. - Et voulez-vous, luy dit Polemas, que nous
y allions encore ? Pensez-vous qu'elle y vienne, y
ayant plus de quinze jours que le temps est
passé ? - Peut estre, respondit-il, aura-t'elle
mal conté, ne laissons pas de nous y trouver. Leonide qui craignoit d'estre veuë ou par Polemas,
ou par Climanthe, n'osa se lever qu'ils ne fussent partis, et afin de Ξreconnoistre le visage de Climanthe, lors qu'il fut jour, elle le considera
de sorte, qu'il luy sembla impossible qu'il se Ξpeust
dissimuler à elle. Et soudain qu'elle les vid sortir
hors de la maison, elle Ξdépescha de s'Ξhabiller, et
apres avoir pris congé de son hoste, continua son
Ξvoyage, si confuse en elle mesme du malicieux artifice de ces deux personnes, qu'il luy sembloit
que Ξtout autre y eust esté Ξdeceu aussi bien
qu'elle. Si est ce que le mespris que Polemas
avoit fait de sa beauté la Ξpicquoit si vivement,
qu'elle resolut de remedier par sa prudence à sa
malice, et de faire en sorte que Lindamor en
son absence ne ressentist les Ξeffects de ceste
trahison, ce qu'elle jugea ne se pouvoir faire
mieux que par le moyen de son oncle Adamas,
auquel
elle fit dessein de declarer tout ce qu'elle en
sçavoit.
Et en ceste resolution, elle se hastoit pour aller
à ΞFleurs Ξ, où
elle pensoit le trouver ; mais elle
Ξ arriva trop tard, car dés le matin il estoit party
pour s'en retourner chez luy, ayant le jour
auparavant parachevé ce qui estoit du sacrifice. Et
des-ja le Soleil commençoit à eschauffer bien fort,
quand il se trouva dans la grande plaine de
Mont verdun ;
et Ξpar ce qu'à main gauche il
remarqua une touffe d'arbres qui faisoient ce luy
sembloit, un assez Ξgracieux ombrage, il y tourna
ses pas en volonté de s'y reposer quelque temps.
A peine y estoit-il arrivé, qu'il vid venir d'assez
loing un Berger, qui sembloit Ξ chercher ce mesme
lieu, pour la mesme occasion qui l'y avoit conduit ; et Ξpar ce qu'il monstroit
d'estre fort pensif en soy mesme, lors qu'il arriva, Adamas
pour ne le distraire de ses pensées, ne le voulut
point saluer, mais sans se faire voir à luy, voulut Ξécouter ce qu'il alloit disant. Et peu apres
qu'il se fut assis de l'autre costé du buisson, il
Ξouyt qu'il reprit la parole ainsi. - Et pourquoy
aymerois-je ceste Ξvolage ? En premier lieu sa
beauté ne m'y peut contraindre, car elle n'en a
pas assez pour avoir le nom de belle. Et puis ses
merites ne sont point tels, que s'ils ne sont
Ξaidez d'autres considerations, ils puissent retenir
un honneste homme à son service ; et en fin son
amitié qui estoit tout ce qui m'obligeoit à elle,
est si muable, que Ξs'il y a quelque impression d'Amour en son cœur, je croy qu'il est non
seulement de cire, mais de cire presque fondüe,
tant il reçoit Ξaisement les figures de toutes
nouveautez, et Ξ* ressemble à Ξces yeux, qui
reçoivent les figures de tout ce qu'on leur
presente, mais aussi qui les perdent aussi tost que
l'object n'en est plus devant eux. Que si je l'ay
Ξaimée, il faut que j'advoüe, que c'est parce que je
pensois qu'elle m'aimast, mais si cela n'estoit
pas, je l'excuse, car je sçay bien qu'elle mesme
pensoit de m'aimer. Ce Berger eust continué davantage, n'eust esté
qu'une Bergere, de fortune y survint, qui sembloit
l'Ξavoir suivy de loing ; et quoy qu'elle eust ouy
quelques paroles des siennes, si n'en fit elle semblant, et au contraire s'asseant aupres de luy, elle luy dit : - Et bien, Corilas, quel nouveau soucy est celuy qui vous retient si pensif ? Le Berger luy respondit le plus Ξdédaigneusement qu'il peut, et sans tourner la teste de son costé : - C'est celuy qui me fait Ξrechercher avec quelle nouvelle tromperie vous Ξlaisserez ceux qu'à ceste heure vous commencez d'aymer. - Et quoy, dit la Bergere, pourriez-vous croire que j'affectionne autre que vous ? - Et vous, dit le Berger, pourriez-vous croire que je pense que vous m'Ξ*affectionnez ? - Que croyez-vous donc de moy ? dit-elle. - Tout le pire, respondit Corilas, que vous pouvez croire d'une personne que vous haïssez. - Vous avez, adjousta-t'elle, Ξd'estranges opinions de moy. - Et vous, dit Corilas, d'estranges effets en vous. - O Ξdieux ! dit la Bergere, quel homme ay-je trouvé en vous ? - C'est moy, respondit le Berger, qui puis dire avec beaucoup plus de raison, en vous rencontrant, Stelle, Quelle femme ay-je trouvee ? Car y a-t'il rien qui soit plus incapable Ξd'amitié que vous ? Vous, dis je, qui ne vous plaisez qu'à tromper ceux qui se fient en vous, et qui imitez le chasseur, qui poursuit avec tant de soing la beste dont apres il donne curée à ses chiens. - Vous avez, dit-elle, si peu de raison en ce que vous dittes, que celuy en auroit encore moins, qui s'arresteroit à vous respondre. - ΞPleust à Dieu, dit le Berger, que j'en eusse tousjours eu autant en mon ame, qu'à ceste heure j'en ay en mes paroles, je n'aurois pas le
regret qui m'afflige. Et apres s'estre l'un et l'autre teus pour quelque
temps, elle Ξreléva sa voix, et chantant luy parla
de ceste sorte ; et luy de mesme, pour ne demeurer
sans Ξréponse, luy alloit repliquant. Dialogue Stel. Cor. Stel. Cor. La Bergere voyant bien qu'il ne demeureroit jamais
sans replique à ses demandes, laissant le chanter,
luy dit : - Et quoy, Corilas,
il n'y a donc plus
d'esperance en vous ? - Non plus, dit-il, qu'en vous
de fidelité, et ne croyez point que vos Ξfeintes, ny
vos belles paroles me puissent faire changer de
resolution, je suis trop Ξaffermy en ceste
opiniastreté, de sorte que c'est en vain que vous
essayez vos armes contre moy, elles sont trop
faibles, je n'en crains plus les coups, je vous
conseille de les esprouver contre d'autres, à qui
leur cognoissance ne les fasse pas Ξmépriser comme
à moy ; il ne peut estre que vous n'en trouviez à
qui le ΞCiel pour punir quelque secrette faute,
ordonne de vous aymer, et ils vous seront d'autant
plus agreables, que la nouveauté Ξvous plaist sur toute chose. A ce coup la Bergere fut à bon escient piquee,
toutefois Ξfeignant de tourner ceste offense en
risée, elle luy dit en s'en allant : - Que je me
Ξmocque de vous Corilas, et de vostre colere, nous vous reverrons bien tost en vostre bonne humeur !
Cependant contentez-vous que je patiente vostre
faute sans que vous la Ξrejettiés sur moy. - Je sçay,
repliqua le Berger, que c'est vostre coustume de
vous moquer de ceux qui vous ayment, mais si
l'humeur que j'ay me dure, je vous Ξasseure que vous
pourrez Ξlongtemps vous moquer de moy, avant que ce
soit d'une personne qui vous ayme.
Ainsi se separerent ces deux ennemis, et Adamas
qui les avoit escoutez, ayant cognoissance par
leurs noms de la famille dont ils estoient, eut
envie de sçavoir davantage de Ξ*leurs affaires, et
Ξappelant Corilas par son nom le fit venir à luy.
Et parce que le Berger se monstroit estonné de
ceste surprise, pour le respect qu'on portoit à
l'habit, et à la qualité de Druide, Ξà fin de le r'asseurer, il le fit Ξasseoir aupres de luy, et puis
luy parla ainsi : - Mon enfant, car tel Ξje vous puis nommer pour l'amitié que j'ay tousjours portée à
tous ceux de vostre famille, il ne faut que vous
soyez marry d'avoir parlé si franchement à Stelle
devant moy. Je suis tres-aise d'avoir sçeu vostre
prudence, mais je desirerois d'en sçavoir Ξd'avantage, à fin de vous conseiller si bien en Ξcest affaire,
que vous n'y fissiez point d'erreur, et pour moy
je ne croy pas y avoir peu de difficulté, puis que
les loix de la civilité et de la courtoisie
obligent peut estre Ξd'avantage qu'on ne pense pas.
Aussi tost que Corilas avoit veu le Druide il
l'avoit bien Ξreconneu pour l'avoir veu plusieurs
fois en divers sacrifices. Mais Ξn'ayant jamais parlé à luy, il n'avoit la hardiesse de luy
raconter par le menu ce qui s'estoit passé entre
Stelle et luy, quoy qu'il desirast fort que
chacun sceust la justice de sa cause, et la
perfidie de la Bergere ; Ξde quoy s'appercevant
Adamas, Ξà fin de luy en donner courage, il luy fit
entendre qu'il en sçavoit Ξdesja une partie, et
que plusieurs le racontoient à son Ξdesavantage, ce
qu'il oyoit avec Ξdéplaisir, pour l'amitié qu'il
avoit tousjours portée aux siens. - Je crains,
respondit Corilas, que ce ne vous soit
importunité d'oüïr les particularitez de nos
villages. - Tant s'en faut, repliqua-t'il, ce me
sera beaucoup de satisfaction de sçavoir que vous
n'avez point de tort, aussi bien veux-je passer icy
une partie de la chaleur, et ce sera autant de
temps employé. _____________________________________________________________ Puis que vous le commandez ainsi, dit le Berger,
il faut que je prenne ce discours d'un peu plus
haut. Il y a fort long temps que Stelle demeura
vefve d'un mary que le ΞCiel luy avoit donné,
Ξplustost pour en avoir le nom que l'Ξeffect : car
outre qu'il estoit maladif, sa vieillesse qui
approchoit de soixante et quinze ans, luy diminua
tellement les forces, qu'elle le Ξcontraignit de
laisser ceste jeune vefve avant presque qu'elle
fust vrayement mariée. L'amitié qu'elle luy
portoit ne luy fit pas beaucoup ressentir
ceste perte, ny son humeur aussi, qui n'a jamais
esté de prendre fort à cœur les Ξaccidents qui
luy surviennent. Demeurant donc fort Ξsatisfaite en soy-mesme, de se voir Ξdelivrée tout à coup de
deux si pesants fardeaux, Ξà sçavoir de l'importunité d'un fascheux mary, et de l'authorité que ses parents avoient accoustumé
d'avoir sur elle, Ξincontinent elle se mit à bon
escient au monde, et quoy que sa beauté, ainsi
que vous avez veu, ne soit pas de celles qui
peuvent contraindre à se faire aymer, si est-ce
que Ξces affetteries ne Ξdéplaisoient point à la
Ξplus-part de ceux qui la Ξvoyoient.
Elle pouvoit avoir Ξdix-sept ou dix-huict ans, Ξaage tout propre à commettre beaucoup d'Ξimprudences quand on Ξ a la liberté. Cela fut cause que Ξ Salian,
son frere, tres-honneste, et tres-advisé Berger,
et des plus grands amis que j'eusse, ne pouvant
supporter Ξses libres et coustumieres recherches,
afin de luy en oster les commoditez en quelque
sorte, se resolut de l'esloigner de son hameau,
et la mettre en telle compagnie qu'elle Ξpeut passer son Ξaage plus dangereux sans reproche. Pour
cet Ξeffect, il pria Cleanthe de trouver bon qu'elle
fist compagnie à sa petite fille Aminthe, parce
qu'elles estoient presque d'un Ξaage, encore que Stelle en eust quelque peu Ξd'avantage. Et Ξd'autant que Cleanthe le trouva bon, elles commencerent
ensemble une vie si privée, et si familiere, que
jamais ces deux Bergeres n'estoient l'une sans
l'autre. Plusieurs s'estonnoient qu'Ξestans si
differentes d'Ξhumeurs, elles peussent se lier
si estroittement ; mais la douce pratique d'Aminthe, et le souple naturel de Stelle en
furent cause, et ainsi jamais Aminthe ne Ξdeduisoit
les deliberations de sa compagne, et Stelle ne
trouvoit jamais rien de mauvais de tout ce
que Aminthe vouloit. De ceste sorte elles vesquirent si privément, qu'il n'y
avoit rien de caché entre-elles.
Mais en fin Lysis fils du Berger Genetian,
laissant les Ξvalons gelez de Mont-Lune,
descendit Ξen nostre plaine, où ayant veu
Stelle Ξen une assemblée generalle qui se faisoit
au Temple de Venus, vis à vis de Mont-Suc, lors
mesme qu'Astrée eut le prix de beauté, il en
devint de sorte amoureux, que je ne croy pas qu'il
ne le soit encores au tombeau, et elle le trouva
tant à son gré, qu'apres plusieurs voyages, et
plusieurs messages, ses affections passerent
si avant que Lysis fit parler de mariage, à
quoy elle fit toute telle Ξresponce qu'il eust
sçeu desirer. En ce temps-là ΞSalian fut
contraint de faire un voyage si lointain qu'il
ne Ξsçeust rien de tout ce traitté, outre qu'elle
s'estoit Ξdesja prise une si grande authorité
sur soy-mesme qu'elle ne luy communiquoit pas
beaucoup de ses affaires. D'autre costé, Aminthe la voyant si tost resoluë à ce mariage, plusieurs
fois luy demanda si c'estoit à bon escient, et
qu'il luy sembloit qu'en chose de si grande
importance, il Ξfalloit bien regarder. - Ne vous
en mettez point en peine, luy dit-elle, je
sortiray Ξaisement de cest affaire.
Sur cela Lysis, qui poursuivoit fort vivement,
prit jour assigné pour faire l'assemblée, et se
met aux Ξdépenses accoustumées en semblable
occasion, tenant son mariage pour Ξasseuré. Mais
l'humeur Ξ coustumiere de plusieurs femmes, de ne
faire personne maistre de leur liberté, l'empescha
de continuer Ξ son premier dessein, qu'elle tascha
de rompre par des demandes, tant Ξdéraisonnables,
qu'elle croyoit que les parents et amis de Lysis n'y consentiroient jamais ; mais l'Amour qu'il luy
portoit, estant plus fort que toutes ces difficultez,
elle fut en fin contrainte de le rompre sans autre
couverture que de son peu de bonne volonté. Si
Lysis fut offensé, vous le pouvez juger, recevant
un si grand outrage, Ξtoutesfois il ne Ξpeust chasser
cet Amour qu'il ne fust encor vainqueur. Et me
souvient que sur ce discours il fit ces vers, que depuis, lors que nous fusmes amis, il me donna. _____________________________________________________________ SONNET. Despit foible guerrier, parrain audacieux, Ce qui fut cause de ce changement en Stelle, fut
une nouvelle affection, que la recherche d'un
Berger nommé Semire, fit naistre dans son ame,
dequoy Lysis s'apperceut le dernier, Ξpar ce qu'elle se cachoit Ξplus de luy que de tout autre.
Ce Berger est entre tous ceux que je Ξvids jamais, le plus dissimulé et cauteleux, du reste
tres-honneste homme, et personne qui a beaucoup
d'Ξaimables parties, qui donnerent occasion à la
Bergere de refuser, contre sa promesse, l'alliance
de Lysis mettant ce refus en ligne de faveur à son nouvel Amant, qui toutefois ne triompha
pas longuement de ceste victoire, car il advint que Lupeandre faisant une assemblee pour le mariage
de sa fille Olimpe, Lysis et Stelle y furent
Ξappelez, et Ξpar ce que nous sommes fort proches
parents Olimpe et moy, je ne vouluz faillir de m'y trouver. Je ne sçay si ce fut vengeance
d'Amour, ou que le naturel inconstant de la
Bergere par son bransle incertain, la rapportast
d'où elle estoit partie, tant y a qu'elle ne revit
pas si tost Lysis, qu'il luy reprit fantasie
de le Ξr'appeler, et pour Ξcest effet n'oublia
nulles de ses affetteries, dont la nature luy
a esté imprudemment prodigue. Mais le courage offensé du Berger, luy donnoit d'assez bonnes
armes, non pas pour ne l'Ξaymer, mais pour cacher
seulement son affection. En fin sur le soir que
chacun estoit attentif, qui à dancer, et qui
à entretenir la personne plus à son gré, elle le
poursuivit de sorte, que le serrant contre une
fenestre, d'où il ne pouvoit honnestement Ξéchapper,
il fut contraint de soustenir les efforts
de son ennemie. sçachant bien que la
mesche nouvellement estainte se Ξr'allume Ξfort Ξaisement, et voyant d'aimer, et que son amitié ne
souffroit qu'il haïst, ne sçavoit avec quels mots
luy respondre, Ξtoutesfois pour interrompre ce torrent
de paroles, il luy dit : - Stelle, c'est assez, nous
avons esprouvé il y a long temps, que vous sçavez
mieux dire que faire, et que les Ξparolles vous
croissent Ξen la bouche davantage, quand la raison vous deffaut le plus. Mais tenez ce que je vous Ξvay dire pour inviolable : autant que je vous ay
Ξautresfois aymee, autant vous hay-je à ceste heure,
et ne sera jour de ma vie, que je ne vous publie
pour la plus Ξingratte, et plus trompeuse femme qui
soit sous le Ciel. A ce mot, Ξforceant son affection,
et le bras de Stelle, qu'elle appuyoit à la
muraille pour le clorre contre la fenestre, il la
laissa seule, et s'en alla entre les autres Bergeres,
qui pour l'heure le Ξgarantirent de ceste ennemie. bonne fortune me le pourroit
acquerir. Tant y a que tant que sa recherche dura, je ne voulus
point faire paroistre mon affection, car outre le
Ξparentage qui estoit entre luy et moy, encore y
avoit-il une tres-Ξestroitte amitié ; mais lors que
je vis qu'il s'en departoit, croyant que la place
fust vacante (je n'avois pris garde à la recherche de
Semire) je creus qu'il estoit plus à Ξprops de luy
en Ξdecouvrir quelque chose, que non pas d'attendre
qu'elle eust quelque autre dessein. Ainsi donc
m'adressant à elle, et la voyant toute pensive, je luy
dis, qu'il Ξfalloit bien que ce fust quelque grande
occasion qui la rendoit ainsi changée, car ceste
tristesse n'estoit pas coustumiere à sa belle
humeur. - C'est ce Ξ*fascheux Lysis, me
respondit-elle, qui se ressouvient tousjours du
passé, et me va reprochant le refus que j'ay fait
de luy. - Et cela, luy dis-je, vous Ξennuye-t'il ?
- Il ne peut estre autrement, me respondit elle de
m'Ξouyr dire le prompt changement de ceste Bergere,
et Ξtoutesfois je vous jure qu'elle receut l'ouverture de mon amitié, aussi tost que je la luy fis, et de
telle sorte, qu'avant que nous Ξseparer, elle Ξeust agreable l'offre du service que je luy fis, et me
permit de me dire son serviteur. Vous pouvez croire
que Semire qui estoit aux escoutes, ne demeura Ξguere plus satisfait de moy, qu'il l'avoit
esté de Lysis. Et de Ξfaict, depuis ce temps il se
departit de ceste recherche, si discrettement
Ξtoutesfois, que plusieurs creurent que Stelle par
ses refus en avoit esté la cause ; car elle ne
monstra pas de s'en soucier beaucoup, parce que la
place de son amitié estoit Ξoccupée du nouveau
dessein qu'elle avoit en moy ; qui estoit cause que
je recevois plus de faveur d'elle que je n'eusse
pas Ξfaict, de quoy ΞLysis s'Ξapperçeut bien tost.
Mais Amour qui veut Ξtousjours triompher de l'amitié,
m'empeschoit de Ξluy en parler, craignant de Ξdéplaire à la Bergere ; et quoy qu'il s'offençast bien fort
de ce que je me cachois de luy, si ne luy en
eusse-je jamais parlé sans la permission de Stelle,
qui mesme me fit paroistre de desirer Ξ fin Amour s'est mocqué
de moy, et de plus qu'il n'y a point de delay à ma
mort, s'il ne vient de vous. - De moy, respondit
Lysis, vous devez estre Ξasseuré que je ne failliray jamais à nostre amitié, Ξencore que vostre meffiance vous
y fasse faire de si grandes fautes ; et ne croyez
pas que je n'aye Ξreconneu vostre Amour, mais vostre
silence qui m'Ξoffençoit, m'a fait taire. - Puis,
repliquay-je, que vous l'avez Ξcogneu, et que vous ne
m'en avez point parlé, je suis le plus Ξoffencé, car
j'advouë bien Je croy
bien qu'ailleurs vos merites vous acquerront
meilleure fortune qu'à moy, mais avec ceste perfide,
c'est Ξ*erreur que d'esperer que la vertu ny la raison
le puissent faire.
Je luy respondis : - Ce ne m'est peu de contentement
de vous ouyr tenir Ξce langage, car jusques icy
j'ay esté en doute que vous n'en eussiez Ξencores quelque ressentiment, et cela m'a fait aller plus
retenu. Mais puis que, Dieu mercy cela n'est pas,
je Ξveux en cet Amour tirer une extreme preuve de
vostre amitié. Je sçay que la Ξhaine qui succede à
l'Amour, se mesure à la grandeur de son devancier,
et qu'ayant tant Ξaymé ceste belle Bergere, venant à
la Ξhayr, la haine en doit estre d'autant plus grande.
Toutefois ayant sceu par Stelle mesme, que je ne
puis parvenir à ce que je desire que par vostre
moyen, je vous adjure par nostre amitié de m'y
vouloir Ξayder, soit en le luy conseillant, soit en
la priant, ou de Ξquelque sorte que ce puisse estre
et je nomme celle-cy une extréme preuve ; car je ne
doute point que la Ξhayssant, il ne vous ennuye de
Ξparler à elle, mais c'est mon amitié qui veut faire
paroistre qu'elle est plus forte que la haine.
Lysis fut bien surpris, attendant de moy toute
autre priere que celle cy, par laquelle, outre le
Ξdeplaisir qu'il auroit de parler a Stelle, encor se
voyoit il a jamais privé de la personne qu'il Ξaymoit
le plus. ΞToutesfois, il respondit : - Je feray tout ce
que vous voudrez, vous ne vous sçauriez promettre
davantage de moy que j'en ay de volonté. Mais
ressouvenez-vous de ce qui s'est passé entre nous,
et que j'ay Ξtousjours ouy dire, qu'aux messages
d'Amour, il se faut servir de personnes qui ne sont
point Ξhayes. Il est vray qu'il ne faut Ξ combat.
Avant qu'il commençast de parler, elle le voyant
approcher, luy alla au devant, avec les paroles de
la mesme affetterie : - Quel nouveau bon-heur dit
elle, est celuy qui me rameine ce desiré Lysis ?
Quelle faveur inesperee est celle-cy ? Je Ξretourne Ξa bien esperer de moy, puis que vous revenez : car
je puis avec verité jurer Ξque depuis que vous me laissastes je n'ay jamais eu un entier contentement.
A quoy le Berger respondit : - Plus Ξ*affettée que
fidelle Bergere, je suis plus satisfait de la
confession que vous faites, que je n'ay esté offensé
par vostre infidelité. Mais laissons ce discours,
et oublions-le pour jamais, et respondez moy à ce
que je veux vous demander. Estes vous encor resoluë
de tromper tous ceux qui vous Ξaymeront ? Pour moy je
sçay bien qu'en croire, nulle de vos humeurs à mes
despens ne m'estant Ξinconüe. Mais ce qui me Ξ*convie à les vous demander, c'est pour cognoistre à vostre
mine, si l'on en sera quitte à meilleur marché ; car
si vous Ξdites avec affection, serment, ou autre sorte
d'asseurance, que nul ne sera déceu de vous, pour
certain ils sont de mon rang.
La Bergere n'attendoit pas ces reproches, Ξtoutesfois elle ne laissa de luy respondre : - Si vous n'estes
venu que pour m'injurier, je vous remercie de ceste
visite ; mais aussi vous avez bien occasion de vous
plaindre de moy. - Me plaindre, respondit le Berger,
je vous prie laissons cela à part, je ne me plains
non plus que je vous injurie, et tant s'en faut
que j'use de plainte, que je me louë de vostre
humeur ; car si vous eussiez plus longuement fait
paroistre de m'aimer, j'eusse plus long temps vescu
en tromperie. Et Ξpleust à Dieu que la perte de
vostre amitié ne m'eust Ξr'apporté plus de regret
Ξesprouvé de vous, le peu
d'amitié, et le peu d'Ξasseurance, qu'il y a en vostre
ame, et en vos paroles. Je luy ay juré que vous le
tromperiez, et je sçay que vous m'empescherez d'estre
parjure, mais le pauvre miserable est tant aveuglé,
qu'il a opinion que où je n'ay Ξpeu attaindre, ses
merites le feront parvenir, et Ξtoutesfois pour le Ξdetromper je luy ay bien dit, que le plus grand
empeschement d'obtenir quelque chose de vous
estoit le merite. Et afin que vous en croyez ce que
je vous en dis, voicy une lettre qu'il vous escrit ;
j'ay opinion que s'il a failly, vous luy en ferez
bien faire la penitence.
Et Ξpar ce que Stelle ne vouloit lire ma lettre,
Lysis l'ouvrant la luy leut tout haut. Il est bien impossible de vous voir sans vous Ξaymer,
mais plus encore de vous Ξaymer sans estre extréme
en telle affection ; que si pour ma Ξdeffence il vous
plaist de considerer ceste verité, quand ce papier
se presentera devant vos yeux, je m'Ξasseure que la
grandeur de mon mal obtiendra par pitié autant de
pardon envers vous, que l'outrecuidance qui
m'esleve Ξà tant de merites, pourroit meriter de
juste
Soudain que Lysis eut Ξachevé de lire, il continua :
- Et bien Stelle, de quelle mort mourra-t'il ? Pour
combien en sera-t'il quitte ? Pour moy, je commence
à le plaindre, et vous à penser par quel moyen vous
l'entretiendrez en Ξ opinion où il est, et puis comme
vous luy ferez trouver vos refus plus amers.
Ces discours touchoient à bon escient ceste Bergere,
Ξ*voyant combien il estoit esloigné de l'aymer, de sorte que pour l'interrompre elle fut contrainte
de luy dire : - Il me semble Lysis que si Corilas est en la volonté que ce papier fait paroistre, il
a esté peu advisé de vous y employer, puis que vos
paroles sont plus capables d'acquerir de la Ξhayne que de l'amitié, et que vous semblez Ξplustost messager de guerre, que de paix. - Stelle, repliqua
le Berger, tant s'en faut qu'il ait esté peu advisé
en ceste élection, que s'il avoit monstré autant de
jugement au reste de ses actions. Il ne seroit pas
tant necessiteux de vostre secours. Il a Ξesprouvé vos affetteries, il sçait quels sont vos attraits,
et de qui se fust-il pû servir sans soupçon de se
faire Ξplustost un competiteur Ξque un amy favorable,
sinon de moy, qui vous hay plus que la mort ? Et
toutefois l'artifice dont je me sers n'est pas
mauvais, car vous representant si naïfvement ce que
vous estes, vous Ξreconnoistrez mieux l'honneur qu'il
vous fait de vous Ξaymer. Mais laissons ce propos et
me dittes à bon escient s'il est en vos bonnes
graces, Ξ Ξ combien il y demeurera ? puis qu'en
verité je n'oserois retourner à luy sans luy en
apporter quelque bonne Ξresponce. Je vous en
conjure par son amitié, et par la nostre passée.
A ce propos le Berger en adjousta quelques autres
avec tant de prieres, que la Bergere creut qu'il le
disoit à bon escient, ce qu'elle mesme se persuada
aisément selon son naturel ; car c'est la coustume
de celles qui s'affectionnent aisément de croire
encore plus aisément d'estre Ξaymées, si est-ce que
pour ceste fois Lysis ne Ξpeust obtenir d'elle, Ξsi
non que l'amitié de son cousin, au deffaut de la
sienne, ne luy estoit point desagreable, mais que le
temps seroit son conseil. Et depuis par diverses
fois, Ξil la sollicita, de sorte, qu'il en eut toute
telle Ξasseurance qu'il voulut, et Ξpar ce qu'il se
ressouvint de son humeur volage, il tascha de
l'obliger par une promesse Ξescritte de sa main, et
la sceut tourner de tant de costez, qu'il en eut
ce qu'il voulut. de
ceste promesse, car connoissant l'humeur de Stelle,
il se doutoit Ξtousjours qu'elle le tromperoit, et
que s'il me parloit de ce papier, ce seroit m'y
embarquer Ξd'avantage, et puis plus de peine a me
Ξr'amener. Tout cecy fut sans le sceu d'Aminthe,
de laquelle plus que de Ξnul autre Stelle Ξse cachoit. Lors que j'eus receu une telle Ξasseurance de ce que je desirois le plus, apres en avoir
remercié la Bergere, je commençay avec sa permission
de donner ordre aux nopces, et ne faisois plus
difficulté d'en parler ouvertement, quoy que Lysis me predit tousjours bien qu'en fin je serois
trompé. Mais l'Ξapparence du bien que nous desirons,
flatte de sorte, Ξcomment s'en desdire. En fin le jour Ξdes nopces estant venu, où j'avois
assemblé la plus part de mes Ξparens et amis, je
m'en tenois si asseuré, que j'en recevois la
Ξresjouyssance de tout le monde, mais elle qui
pensoit bien ailleurs, lors que je n'estois attentif
qu'à faire bonne chere à ceux qui estoient venus,
Ξ rompit tout à fait ce traitté, avec des excuses
encores plus mal-basties que les premieres, dequoy
je me sentis tant offensé, que, partant de chez
elle sans luy dire à dieu, je Ξconçeus un si grand
mespris de sa legereté, que jamais depuis elle n'a
peu rapointer avec moy.
fasse
plustost mourir. A ce mot Ξquelque empeschement qu'elle y Ξsçeut mettre, il sortit Ξde la maison pour Ξ*s'en aller, mais
elle l'atteignit assez pres de la, et luy prenant
la main entre les siennes, la luy alloit serrant
d'une façon que chacun eust jugé qu'il y avoit bien
de l'Amour, et quoy qu'il fust tres-sçavant de son
humeur et de ses tromperies, si ne Ξ*se peust-il empescher de se plaire à ses flatteries, encore qu'il ne leur adjousta point de foy, ce qu'il tesmoigna bien, lors que considerant ses actions, il luy dit :
- Mon Dieu, Stelle, que vous abusez des graces dont
le Ciel vous a esté sans raison prodigue ! Si ce
corps enfermoit un esprit qui eust quelque
Ξ*ressemblance avec sa beauté, qui est-ce qui pourroit
vous resister ? Elle qui Ξreconnut quelle force
avoient eu ses caresses, y adjousta tout l'artifice
de ses yeux, toutes les menteries de sa Ξbouche, et
toutes les malices de ses inventions, avec lesquelles
elle le tourna de tant de costez, qu'elle le mit
presque hors de luy mesme, et puis elle usa de tels
mots : - Gentil Berger, s'il est vray que vous soyez
ce Lysis, qui Ξautres fois m'a tant affectionnée, je
vous conjure par le souvenir Ξd'une saison si heureuse
pour moy, de vouloir m'escouter en particulier, et
croyez que si vous avez eu quelque occasion de vous
plaindre, je vous Ξferay paroistre, que ceste seconde
faute, ou pour le moins que vous estimez telle, n'a
esté commise que pour remedier à la premiere. A ces
paroles Lysis fut vaincu ; Ξtoutesfois pour ne se
montrer si foible, il luy respondit : - ΞVoyez vous, Stelle, combien vous estes esloignée de vostre
opinion, tant s'en faut que je voulusse faire quelque
chose qui vous Ξpleust, qu'il n'y a rien qui vous
Ξdeplaise que je ne tasche de faire. - Puis qu'il
n'y a point d'autre moyen, respondit la Bergere,
revenez donc dans la maison pour me Ξdéplaire. - Avec
ceste intention, respondit-il, je le veux.
Ainsi donc ils r'entrerent chez elle, et lors qu'ils
furent pres du feu, elle reprit la parole de ceste
sorte : - En fin, Berger, il est impossible que je
vive plus longuement avec vous, et que je dissimule.
Il faut que Ξj'oste du tout le masque à mes actions,
et vous Ξconnoistrez que ceste pauvre Stelle, que vous avez tant
estimée volage, est plus constante que vous ne
pensez pas, et veux seulement, quand vous le
Ξconnoistrez ainsi, que pour satisfaction des
outrages que vous m'avez faits, vous confessiez
librement que vous m'avez Ξoutragée. Mais, dit-elle
soudain, interrompant ce propos, qu'avez vous fait
de la promesse qu'autrefois vous avez euë de moy
en faveur de Corilas ? Car si vous la luy avez
donnee, cela seul peut interrompre nos affaires.
Qui est-ce qui en la place de Lysis n'eust creu
qu'elle l'aimoit, et qui ne se fust laissé tromper
comme luy Ξ? Aussi ce Berger, ayant opinion qu'elle
vouloit faire pour luy ce qu'elle m'avoit refusé,
Ξ luy rendit sans difficulté ceste promesse qu'il
avoit tousjours tenuë et fort chere, et fort secrette. ΞSoudain qu'elle l'eut, elle la Ξdechira, et
s'approchant du feu luy en fit un sacrifice ; et
puis, se tournant Ξvers le Berger, elle luy dit en sousriant : - Il ne tiendra plus qu'à vous, gentil Berger, que vous ne poursuiviez vostre voyage, car il est des-ja tard. - O Dieux ! s'escria Lysis Ξconnoissant sa tromperie, est-il possible que jusques à trois fois j'aye esté deçeu d'une mesme personne. - Et quelle occasion, luy dit Stelle, avez-vous de dire que vous ayez esté trompé ? - Ah ! perfide et Ξdesloyale, dit-il, ne venez-vous pas de me dire que vous me feriez paroistre que ceste derniere faute n'a esté faite que pour reparer la premiere, et que pour me monstrer que vous estiez constante, vous me Ξdécouvririez au nud vostre cœur et vos Ξintentions ? - Lysis, dit-elle, vous venez tousjours aux injures. Si je ne vous ay jamais aimé ne suis-je constante à ne vous aimer point encores ? Et ne vous fay-je voir quel est mon cœur ? Et à quoy tendent mes actions, puis qu'ayant eu ce que je voulois de vous, je vous laisse en paix ? Croyez que toutes les Ξparolles que vous m'avez fait perdre depuis une heure en çà, n'estoient que pour recouvrer ce papier, et à ceste heure que je l'ay, je prie Dieu qu'il vous donne le Ξbonsoir. Quel estonnement pensez-vous que fut celuy du Berger ? Il fut si grand, que sans parler, ny temporiser Ξd'avantage, demy hors de soy, il s'en alla chez luy. Mais certes il a bien eu depuis occasion d'estre vengé, car Semire, comme je vous ay dit, qui avoit esté la cause de mon mal, ou Ξplustost de mon bien, telle puis-je nommer ceste separation d'amitié, se ressentant encor offensé du premier mespris qu'elle avoit fait de luy, voyant ceste extreme legereté, et considerant que peut- estre luy en pourroit elle faire Ξencore de
mesme resolut de la prevenir. Et ainsi, l'ayant
abusée, comme nous l'avions esté Lysis et moy, il
rompit le traitté du mariage au milieu de l'assemblee
qui en avoit esté Ξfaite, qui fit dire à plusieurs,
que par les mesmes armes dont l'on blesse, on en
reçoit bien souvent le supplice.
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