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L'Astrée de 1621
Livre 6Édition de 1607, 257 recto (sic pour 157 recto). Édition de Vaganay, p. 195. LE
D'autre costé Leonide n'ayant point trouvé
Adamas à Feurs, reprit le chemin par où elle
estoit venuë, sans y sejourner que le temps qu'il
fallut pour disner. Et Ξpar ce qu'elle avoit resolu
de demeurer ceste Ξnuict avec les belles Bergeres
qu'elle avoit veuës le jour auparavant, pour le
desir qu'elle avoit de les cognoistre plus
particulierement, elle vint repasser au mesme lieu,
où elle les avoit rencontrees, puis estendant la
veuë de tous les costez, il luy sembla bien d'en
voir quelques unes, mais ne les pouvant Ξreconnoistre pour estre trop loing, avec un grand tour, elle s'en
approcha le plus qu'elle Ξpeut, et lors les voyant
au visage elle Ξconnut que c'estoient les mesmes
qu'elle cherchoit. Elle devoit estimer beaucoup
Ξceste rencontre, car de fortune elles estoient
sorties de leur hameau, en deliberation de passer le
reste du jour ensemble, et pour couler plus Ξaisément
le temps, faisoient dessein de n'estre qu'elles
trois, afin de pouvoir plus librement parler de tout
ce qu'elles avoient de plus secret, si bien que Leonide ne pouvoit venir plus à propos, pour
satisfaire à sa curiosité, mesme qu'Ξelle ne faisoient
Ξqu'y arriver. Estant doncques aux escoutes, elle Ξouyt qu'Astree
prenant Diane par la main, luy dit : - C'est à ce
coup, sage Bergere, que vous nous payerez ce que
vous nous avez promis, puis que sur la parole que
nous avons euë de vous Phillis et moy n'avons
point fait de difficulté de dire tout ce que vous
avez voulu sçavoir de nous. moins un pourtrait de la faute, et si ressemblant
que bien souvent ils sont pris l'un pour l'autre.
- Ceux, adjousta Phillis, qui s'y deçoivent ainsi,
ont bien la veuë mauvaise. - Il est vray, respondit
Diane, mais c'est nostre Ξmal-eur, qu'il y en a
plus de ceste sorte, que non pas des bonnes. - Vous
nous Ξoffenceriez, interrompit Astrée, si vous
aviez ceste opinion de nous. - L'amitié que je vous
porte à toutes deux respondit Diane, vous Ξ doit assez Ξasseurer que je n'en sçaurois faire mauvais
jugement : car il est impossible d'aimer ce que l'on
n'estime pas. Aussi ce qui me met en peine n'est
pas l'opinion que mes amies peuvent avoir de moy,
mais ouy bien le reste du monde, Ξd'autant qu'avec
mes amies je vivray tousjours, de sorte, que mes
actions leur seront Ξconnuës, et par ce moyen
l'opinion ne peut avoir force en elles, mais aux
autres, il m'est impossible ; si bien qu'envers
elles les raports peuvent beaucoup noircir une
personne, et c'est pour ce sujet, puis que vous
m'ordonnez de vous raconter une partie de ma vie, que
je vous conjure par nostre amitié de n'en parler
jamais. Et le luy ayant juré toutes deux, elle
reprit son discours Ξen ceste sorte. Histoire, Ce seroit chose estrange. si le discours que vous desirez sçavoir de moy, ne vous estoit ennuyeux, puis, belles et discrettes Bergeres, qu'il m'a tant
Ξfaict endurer de desplaisir, que je ne croy point
y employer à ceste heure plus de Ξparolles à le redire,
qu'il m'a cousté de larmes à le souffrir. Et puis
qu'en fin il vous plaist que je renouvelle ces
fascheux ressouvenirs, permettez moy que j'abrege,
pour n'amoindrir en quelque sorte le Ξbon-heur où je
suis, par la memoire de mes Ξennuys passez. Je
m'Ξasseure qu'encores que vous n'ayez jamais veu Celion, Ξn'y Bellinde, que Ξtoutesfois vous avez bien
ouy dire qu'ils estoient mes pere et mere, et
peut-estre aurez Ξsçeu une partie des traverses qu'ils
ont euës pour l'amour l'un de l'autre, qui
m'empeschera de les redire, quoy qu'elles ayent esté
presage de celles que je devois recevoir. Et faut
que vous sçachiez qu'apres que les soucis de l'Amour
furent amortis par le mariage, afin qu'ils ne
demeurassent oyseux, les affaires du mesnage
commencerent à Ξnaistre, et en telle abondance, que
s'Ξennuyans des procez, ils furent contraints d'en
accorder plusieurs à l'amiable, entre autres, un de
Ξleurs voisins nommé Phormion les travailla de
sorte que leurs amis furent en fin d'Ξavis pour
assoupir tous ces soucis, de faire quelques
promesses d'alliance future Ξentr-eux, et parce que
l'un Ξn'y l'autre n'Ξavoyent point encores d'enfans
(n'y ayant pas long temps qu'ils Ξestoyent mariez),
Ξ*jurerent par Theutates sur l'autel de Belenus, que s'ils n'avoient tous deux qu'un fils, et une
fille, ils les Ξmarieroient ensemble, et promirent
ceste alliance avec tant de serments, que celuy qui
l'eust rompuë, eust esté le plus parjure homme du
monde. Quelque temps apres, mon pere eut un fils, qui se
perdit lors que les Gots et Ostrogots ravagerent
ceste Province. Peu apres je Ξnasquis, mais si
mal-heureusement pour moy, que jamais mon pere ne
me vid, estant nee apres sa mort. Cela fut cause que
Phormion voyant mon pere mort, et mon frere perdu,
(car ces barbares l'avoient enlevé, et peust estre tué,
ou laissé mourir de necessité) et que mon oncle
Dinamis Ξ s'en estoit allé de Ξdéplaisir de Ξceste perte,
se resolut, s'il pouvoit avoir un fils, de rechercher
l'Ξeffect de leurs promesses. Il advint que quelque
temps apres sa femme accoucha mais ce fut d'une
fille, et Ξpar ce qu'elle estoit Ξaagée, et qu'il
craignoit de n'en avoir plus d'elle, il fit courre
le bruit que c'estoit d'un fils, et y usa d'une si
grande finesse, que jamais personne ne s'en Ξprit garde : artifice qui luy fut assez Ξaisé, Ξpar ce que personne
n'eust creu qu'il eust voulu user d'une telle
tromperie, et que jusques à un certain Ξaage, il est bien
mal-Ξaisé de pouvoir par le visage y Ξreconnoistre quelque chose. Et pour mieux decevoir les plus fins,
la fit appeller Filidas, et quand elle fut en Ξaage,
luy fit apprendre les exercices propres aux jeunes
Bergers, ausquels elle ne s'accommodoit point trop
mal. Le dessein de Phormion estoit Ξme voyant sans pere et sans oncle, de se rendre maistre de mon
bien, par ce faint mariage, et quand Filidas, et
moy serions plus Ξ*grandes, de me marier avec un de ses
neveux qu'il Ξaimoit bien fort. Et veritablement il ne fut point deceu en son
premier dessein, car Bellinde estoit trop religieuse
envers les Dieux, pour manquer à ce qu'elle sçavoit
que son mary s'estoit obligé. Il est vray que me
voyant ravie d'entre ses mains (car soudain apres
ce mariage dissimulé, je fus remise entre celles de
Phormion), elle en receut tant de Ξdeplaisir, que ne
pouvant plus demeurer en ceste contrée, elle s'en
alla sur le Ξ*lac Leman, pour estre maistresse des
Vestalles et Druydes d'Eviens, ainsi que la vieille Cleontine luy fit sçavoir par son Oracle.
Cependant me voilà entre les mains de Phormion, qui
Ξincontinant apres retira chez soy ce neveu, auquel
il me vouloit donner, qui se nommoit Amidor. Ce fut
le commencement de mes peines, Ξpar ce que son oncle
luy fit entendre, qu'à cause de nostre bas Ξaage le
mariage de Filidas et de moy n'estoit pas tant
Ξassuré que si nous n'estions agreables l'un à
l'autre, il ne se Ξpeust bien rompre, et que Ξsi cela
advenoit, il aymeroit mieux qu'il m'espousast que
tout autre, et qu'il fist son profit de cet
advertissement, avec tant de discretion, que personne
ne s'en Ξpeut prendre garde, taschant cependant de
m'obliger à son amitié, en sorte que je me donnasse
à luy, si je venois Ξa estre libre. Ce jeune Berger
se mit si bien ce dessein dans l'Ξopinion que tant
que ceste Ξfantasie luy dura, il ne se peut dire
combien j'avois d'occasion de me loüer de luy. En
mesme temps Daphnis tres-honneste et sage Bergere
revint des rives de Furan, où elle avoit demeuré
plusieurs années, et Ξpar ce que nous Ξétions voisines,
la conversation que nous eusmes par hazard ensemble,
nous rendit tant amies, que je commençay de ne
Ξm'ennuyer plus tant que je soulois. Car il faut que
j'avouë que l'humeur de Filidas m'estoit Ξde sorte insupportable, que je ne pouvois presque la
souffrir, Ξd'autant que la crainte qu'elle avoit que
je Ξ devinsse plus sçavante, la rendoit si jalouse de moy, que je ne pouvois presque parler à personne.
Les choses estant en ces termes, Phormion tout à
coup tomba malade, et le jour mesme fut si
promptement Ξétoufé d'un catarrhe, qu'il ne Ξpeut ny
parler, ny donner aucun ordre à ses affaires, ny
aux miennes. Filidas au commencement se trouva un
peu estonnée, en fin se voyant maistresse absoluë
de soy-mesme, et de moy, elle resolut de se conserver
ceste authorité, considerant que la liberté que le
nom d'homme Ξr'apporte, est beaucoup plus agreable que
n'est pas la servitude à Ξlaquelle nostre sexe est
sousmis. à ce coup qu'il faut
qu'en les oyant vous les Ξexcusiez, et qu'ensemble vous ayez ceste creance de moy, que j'ay eu tant,
et de si grands ennuis pour aymer, que je ne suis
plus sensible de ce costé là, Ξm'y estant de sorte endurcie, que l'Amour n'a plus d'assez fortes armes,
ny de pointe assez aceree pour me percer la peau.
Helas ! C'est du Berger Filandre, dont je veux
parler, Filandre qui le premier a peu me donner
quelque ressentiment d'Ξamour, et qui n'estant plus,
a emporté tout ce qui Ξen pouvoit estre capable en moy. - Vrayement interrompit Astree, ou l'amitié
de Filandre a esté peu de chose, ou vous y avez usé
d'une grande prudence, puis qu'en verité je n'en
ouy jamais parler ; qui est chose bien rare,
Ξd'autant que la Ξmesdisance ne Ξ pardonne pas mesme à ce
qui n'est pas. - Que l'on n'en Ξait point parlé,
respondit Diane, j'en suis plus obligee à nostre
bonne intention, qu'Ξa nostre prudence, et pour
l'affection du Berger, vous pourrez juger quelle
elle estoit, par le discours que je vous en feray.
Mais le Ciel qui a Ξreconneu nos pures et nettes
intentions, Ξa voulu nous favoriser de ce Ξbonheur.
La premiere fois que je le vy, ce fut le jour que
nous chommons à Appollon, et à Diane, qu'il vint
aux jeux en compagnie d'une sœur, qui luy
ressembloit si fort, qu'ils Ξretenoyent sur eux les
yeux de la plus grande partie de l'assemblee. Et
Ξpar ce qu'elle estoit parente assez proche de ma
chere Daphnis, aussi tost que je la vy, je
l'embrassay et caressay avec un visage si ouvert,
que dés lors elle se jugea obligée à m'aimer. Elle
se nommoit Callirée, et estoit mariée sur les rives
de Furan, à un Berger nommé Gerestan, qu'elle
n'avoit jamais veu que le jour qu'elle l'Ξépousa,
qui estoit cause du peu d'amitié qu'elle luy portoit.
Les caresses que je fis à la sœur, donnerent occasion
au frere de demeurer pres de moy, tant que le
sacrifice dura, et par fortune, je ne sçay si je
dois dire bonne ou mauvaise pour luy, je m'estois
ce jour agencée le mieux que j'avois Ξpeu, me semblant
qu'à cause de mon nom, Ξcette feste me touchoit bien
plus particulierement que les autres. Et luy, qui
venant d'un long voyage, n'avoit autre cognoissance,
ny des Bergers, ny des Bergeres, que celle que sa sœur luy donnoit, ne nous laissa Ξguere de tout le jour ; si bien qu'en quelque sorte me
sentant obligee à l'entretenir, je fis ce que je
Ξpeus pour luy plaire. Et ma peine ne fut point
inutile, car dés lors ce pauvre Berger donna
naissance à une affection, qui ne finit jamais que
par sa mort. Encores suis-je tres-certaine, que
si au cercueil on a quelque souvenir des vivans, il
m'aime et conserve parmy ses cendres, la pure
affection qu'il m'a jurée.
Daphnis, s'en prit garde dés le jour mesme, et de
fait, le soir estant au lict, (parce que Filidas
s'estoit trouvée mal, et n'Ξavoit peu venir à ces
jeux) elle me le dit. Mais je rejettay ceste Ξopinion si loing, qu'elle me dit : - Je voy bien, Diane, que
ce jour me coustera beaucoup de Ξprieres, et à
Filandre beaucoup de peine ; mais quoy qu'il
advienne si n'en serez vous pas du tout exempte.
Elle avoit accoustumé de me faire souvent la guerre
de semblables recherches, Ξpar ce qu'elle voyoit que
je les craignois, cela fut cause que je ne
m'arrestay pas à luy respondre. Si est-ce que cet
advertissement fut cause, que le lendemain il me
sembla de recognoistre quelque Ξapparence de ce
qu'elle m'avoit dit. L'apres Ξdinée, nous avions
accoustumé de nous Ξassembler sous quelques arbres,
et là danser aux chansons, ou bien nous Ξasseoir en
rond, et nous entretenir des discours que nous
jugions plus agreables, afin de ne nous ennuyer en
ceste assemblée, que le moins qu'il nous seroit
possible. Il advint que Filandre n'ayant
cognoissance que de Daphnis, et de moy, se vint
Ξasseoir entre-elle et moy, et attendant de sçavoir
à quoy toute la trouppe se resoudroit, pour n'estre
Ξ muette, je l'enquerois de ce que je pensois qu'il
me pouvoit respondre, à quoy Amidor prenant garde,
entra en si grande jalousie, que laissant la
compagnie sans en dire le sujet, il s'en alla
chantant ceste vilanelle, ayant auparavant tourné
l'œil Ξsur moy, pour faire cognoistre que c'estoit
de moy dont il Ξ entendoit parler. _____________________________________________________________ Vilanelle d'Amidor A la fin celuy l'aura, Qui peut croire d'estre aimé, De celuy qui fut premier,
J'eusse bien eu assez d'authorité sur moy Ξ, pour
m'empescher de donner cognoissance du Ξdéplaisir que ceste chanson me Ξr'apportoit, n'eust esté que
chacun Ξme regarda, et sans Daphnis je ne sçay
Ξqu'elle je fusse devenue ; mais elle pleine de
discretion, sans attendre la fin de ceste Vilanelle,
l'interrompit de ceste sorte, s'adressant à moy. Madrigal de Daphnis, sur l'amitié Puis qu'en naissant, belle
Diane, ΞQue si l'amour le plus parfait, Et afin de mieux couvrir la rougeur de mon visage, et faire croire que je n'avois point pris garde aux paroles d'Amidor, aussi tost que Daphnis eut Ξfiny, je luy respondis ainsi. _____________________________________________________________ Madrigal, sur le mesme sujet. Pourquoy Ξsemble-t'il tant estrange, Apres nous, chacun selon son rang, chanta quelques
vers, et mesme Filandre qui avoit la voix tres-bonne,
quand ce vint à son tour, dit Ξcestuy-cy d'une fort bonne grace. Stances, Que ses desirs soient grands, et ses attentes vaines, Ou bien s'il est aimé qu'on ne puisse luy plaire, Il en dit bien encores quelques autres, mais je les ay oubliez, tant y a Ξ*qu'il me sembla que de luy ; mais l'heure n'estoit pas encor venuë que
je pouvois estre blessee de ce costé la. Toutefois
je ne laissois de me plaire à ses actions, et
d'approuver son dessein en quelque sorte.
Pour prendre congé de nous, il nous vint accompagner
fort loing ; et au partir je n'Ξouys jamais tant
d'Ξasseurance d'amitié qu'il en dit à Amidor, ny
tant d'offres de services pour Filidas ; et ceste Ξfolle de Daphnis me disoit à l'Ξoreille :
- Figurez vous que c'est à vous qu'il parle, et si
vous ne luy respondez vous luy Ξfaites trop de tort.
Et lors que Amidor usoit de remerciement, elle me
disoit : - Ô qu'il est sot de croire que ces offrandes
s'addressent à son autel ! Mais il Ξsçeut si bien dissimuler, qu'il s'acquit du
tout Amidor, et gaigna tant sur Ξla bonne volonté,
qu'estant de retour, et redisant ce que Filandre
l'avoit prié de dire de sa part à Filidas, Ξy adjousta tant d'avantageuses loüanges, que ceste
fille prit envie de le voir. Et quelques jours apres
sans m'en rien dire, (Ξpar ce que quand je parlois de
luy, c'estoit avec une certaine nonchalance, qu'il
sembloit que ce fust par mespris) ils Ξ Ξ envoyerent
prier de les venir voir. Dieu sçait s'il s'en fit
solliciter plus d'une fois, car c'estoit tout ce
qu'il desiroit le plus, luy semblant qu'il estoit
impossible que son dessein Ξeut meilleur commencement.
Et de fortune, le jour qu'il devoit arriver,
Daphnis et moy, nous promenions sous quelques
arbres, qui sont de l'autre costé de ce pré, le plus
pres d'icy, et ne sçachant presque à quoy nous
entretenir, cependant que nos trouppeaux Ξpassoient, nous allions incertaines où nos pas sans élection
nous guidoient, lors que nous entr'Ξoüismes une voix
d'assez loing, et qui d'abord nous sembla estrangere.
Le desir de la cognoistre nous fit tourner droit
Ξvers le lieu où la voix nous conduisoit, et Ξparce
que Daphnis alloit la premiere, elle Ξrecogneut Filandre avant que moy, et
me fit signe d'aller doucement. Et quand je fus
pres d'elle s'approchant de mon aureille, elle me
nomma Filandre, qui du dos appuyé contre un arbre,
entretenoit ses pensées, lassé (comme il y avoit
Ξapparence) de la longueur du chemin, et par hazard
quand nous y arrivasmes, il recommença de cette
sorte. D'un cœur outrecuidé, Pour luy monstrer ma force Ξ; Quand je m'ouys nommer, belles Bergeres, je
tressaillis, comme si sans y penser j'eusse mis le
pied sur un serpent, et sans vouloir attendre
davantage, je m'en allay le plus doucement que je
Ξpeus pour n'estre pas veuë, quoy que Daphnis, pour
m'y faire retourner, me laissast aller assez loing
toute seule. En fin voyant que je continuois mon
chemin, elle s'esloigna peu à peu de luy pour n'estre
point ouye, et puis vint à toute course me
Ξr'atteindre, et avant presque qu'elle eust repris
haleine, elle m'alloit criant mille reproches interrompus. Et quand elle Ξpeut parler : - Sans mentir, me dit-elle, si le Ciel ne
vous punit, je croiray qu'il est aussi injuste que
vous. Et Ξqu'elle cruauté est la vostre, de ne vouloir
seulement escouter celuy qui se plaint ? - Et a quoy
me pouvoit servir, luy dis je, de demeurer Ξla plus
longuement ? - Pour ouyr, me dit-elle, le mal que
vous luy faites. - Moy, respondis-je, vous estes une
mocqueuse de dire que je fasse du mal à une personne en qui mesme je ne pense pas. - C'est en quoy, me
repliqua-t'elle, vous le travaillez le plus, car si
vous pensiez souvent en luy, il seroit impossible
que vous n'en eussiez pitié.
Je rougis à ce mot, et le changement de couleur fit
bien cognoistre à Daphnis, que ces paroles
m'offensoient. Cela fut cause Ξqu'en sousriant, elle
me dit : - Je me mocque Diane, c'est pour
Ξpasse-temps ce que j'en dis, et ne croy pas qu'il
y pense. Et quant à ce qu'il chantoit où il a
nommé vostre nom, c'est pour certain pour
quelqu'autre qui a un mesme nom, ou que pour se
desennuyer, il va chantant ces vers, qu'il a appris
de quelqu'autre. Nous allasmes discourant de ceste
sorte, et si longuement, qu'ennuyées du promenoir nous revinsmes par un autre chemin, au mesme lieu
où estoit Filandre. Quant à moy ce fut par
mesgarde, il peut bien estre que Daphnis le fit à
dessein, et nous trouvant si pres de luy, je fus
contrainte de le considerer, auparavant il estoit
assis, et appuyé contre un arbre ; mais à ce coup nous le trouvasmes couché de son long en terre, un
bras sous la teste, et sembloit qu'il veillast, car
il avoit devant luy une lettre, toute moüillée des
pleurs qui luy couloient le long du visage. Mais en
effet il dormoit, y ayant Ξapparence que lisant ce
papier le travail du chemin avec ses profonds pensers
l'eust peu à peu assoupy ; Ξnous en fusmes encores
plus certaines, quand Daphnis, plus Ξasseurée que
moy, se baissant lentement, m'apporta la lettre
toute moüillée Ξde larmes qui trouvoient passage
sous sa paupiere mal close. ΞCeste veuë me toucha
de pitié, mais beaucoup plus sa lettre, qui estoit
telle : Ceux qui ont l'honneur de vous voir courent une
dangereuse fortune. S'ils vous Ξayment, ils sont
outrecuidez, et s'ils ne vous Ξayment point, ils sont
sans jugement, vos perfections estans telles, qu'avec raison elles ne peuvent, ny estre aimees, ny n'estre
point aimees. Et moy, estant contraint de tomber en
l'une de ces deux erreurs, j'ay choisi celle qui a
plus esté selon mon humeur, et dont aussi bien il
m'estoit impossible de me retirer. Ne trouvez donc
mauvais, belle Ξ*Diane, puis qu'on ne vous peut voir
sans vous aimer, que vous Ξaiant veuë je vous aime.
Que si cette temerité merite Ξchastiment, ressouvenez
vous que j'aime mieux vous aimer en mourant que
vivre sans vous aimer. Mais, que dis-je, j'aime
mieux ? Il n'est plus en mon choix : car il faut A peine Ξpeus-je Ξacchever cette lettre que je m'en
retournay toute tremblante, et Daphnis la remit si
doucement où elle l'avoit prise, qu'il ne s'en
esveilla point, et s'en revenant à moy qui
l'attendois assez pres de là : - Me permettez vous de
parler ? me dit-elle - Nostre amitié, luy
respondis-je, vous en donne toute puissance. - En
verité, continua-t'elle, je plains Filandre, car
il est tout vray qu'il vous Ξayme, et m'Ξasseuree, qu'en
vostre ame vous n'en doutez nullement. - Daphnis,
luy dis-je, qui aura failly en fera la penitence.
- Si cela estoit, me repliqua-t'elle, Filandre n'en
feroit point, car je n'advoüeray jamais que ce soit
faute de vous Ξaymer, et croirois que ce seroit
Ξplustost Ξoffense, de ne le faire pas, puis que les
choses belles n'ont esté Ξfaictes que pour estre
aimees et cheries. - Je me remets à vostre jugement,
luy dis-je, si mon visage doit estre mis entre les
choses qui sont nommees belles. Mais je vous conjure
seulement par Ξvostre amitié de ne luy Ξfaire jamais
sçavoir que j'aye quelque cognoissance de son
intention, et si vous l'Ξaymez, conseillez luy de ne
m'en point parler, car vous estimant, et ΞCallirre,
comme je faits, je serois marrie qu'il me Ξle falust bannir de nostre compagnie, et vous sçavez bien que
j'y serois contrainte, s'il prenoit la hardiesse de
m'en parler. - Et comment voulez vous donc qu'il
vive ? me dit elle. - Comme il vivoit, luy dis-je
avant qu'il m'eust veuë. - Mais, me repliqua-t'elle,
cela ne se peut plus, puis qu'alors il n'avoit point
encor esté attaint de ce feu qui le brusle. - Qu'il
en cherche, luy dis-je, luy-mesme les moyens, Ξ sans m'offenser, qu'il Cette Bergere, comme je vous ay dit, avoit
esté mariée par authorité, et n'avoit autre
contentement que celuy que l'amitié qu'elle portoit
à ce frere, luy pouvoit donner. Soudain qu'elle le
vid, elle fut curieuse, apres les premieres
salutations, de sçavoir quel avoit esté son voyage,
et luy ayant respondu, qu'il venoit de chez Filidas,
elle luy demanda des nouvelles de Daphnis et de
moy ; à quoy ayant satisfait, et l'oyant parler avec
tant de loüange de moy, elle luy dit à l'Ξoreille :
- J'ay peur, mon frere, que vous l'aimiez plus que
moy. - Je l'Ξayme, respondit-il, comme son merite m'y
oblige. - Si cela est, repliqua-t'elle, j'ay bien
deviné ; car il n'y a Bergere au monde qui ait plus
de merite, et il faut que j'advoüe que si j'estois
homme, voulust elle ou Ξnon, je serois son serviteur.
- Je croy, ma sœur, luy respondit-il, que vous le dittes Ξà bon escient ? - Je vous jure, dit-elle, sur ce
que j'ay de plus cher. - Je pense, repliqua-t'il,
que si cela estoit, vous ne seriez pas sans affaire ;
car à ce que j'ay Ξpeu juger, elle est d'une humeur
qui ne seroit pas aisée à fleschir, outre que
Filidas en meurt de jalousie, et Amidor la veille
de sorte, que jamais elle n'est sans l'un des deux.
- O mon frere, s'escria-t'elle, tu es pris ! puis que
tu as remarqué ces particularitez, ne me le Ξcele plus et sans mentir si c'est faute que d'aimer
celle Ξla est fort pardonnable. Et sans le laisser
le pressa de sorte, qu'apres mille protestations et
autant de supplications, de n'en faire jamais semblant,
il le luy advoüa, et avec des paroles si affectionnées,
qu'elle eust bien esté incredule, si elle en eust
douté. Et lors qu'elle luy demanda comment j'avois
receu ceste declaration : - O Dieux ! luy dit-il, si vous sçaviez quelle est son humeur,
vous diriez que jamais personne n'entreprit un
dessein plus difficile. Tout ce que j'ay Ξpeu faire
jusques icy, a esté de tromper Filidas et Amidor,
leur faisant croire qu'il n'y a rien au monde qui
soit plus à eux que moy, et j'y suis si bien parvenu,
qu'ils m'envoyerent prier de les voir.
Et lors il luy fit tout le discours de ce qui
s'estoit passé Ξentr-eux. - Mais, dit-il, continuant
son Ξ*propos, quoy que j'y fusse allé en dessein de
Ξdécouvrir à Diane combien je suis à elle, si n'ay-je jamais osé, tant Ξle respect a eu de force
sur moy, qui me Ξfaict desesperer de le pouvoir jamais,
si ce n'est qu'une longue pratique m'en donne la
hardiesse, mais cela ne peut estre, sans que Filidas et Amidor Ξ s'en prennent garde, si bien, ma sœur,
que pour vous dire l'estat où je suis, c'est presque
en un desespoir.
Callirée qui Ξaymoit ce frere plus que Ξtoute autre
chose, ressentit sa peine si vivement, qu'apres
Ξ avoir quelque temps pensé, elle luy dit :
- Voulez-vous, mon frere, qu'en ceste occasion je vous
rende une preuve de ma bonne volonté ? - Ma sœur,
luy respondit-il, quoy que je n'en sois point en
doute, si est-ce que ny en Ξcét accident, ny en tout
autre, je n'en refuseray jamais de vous ; Ξ car les
tesmoignages de ce que nous desirons ne laissent de
nous estre agreables, Ξencore que d'ailleurs nous en
soyons Ξasseurez. - Or bien, mon frere, luy dit elle,
puis que vous le voulez je vous rendray donc
cestuy-cy, qui ne sera pas de petit, pour le hazard en
quoy je me mettray.
Et puis elle continua : - Vous sçavez la ressemblance
de nos visages, de nostre hauteur, et de nostre
parole, et que si ce n'estoit l'habit, ceux mesmes
qui sont d'ordinaire avec nous, nous prendroient
l'un pour l'autre. Puis que vous croyez que le seul
moyen de parvenir à vostre dessein, est de pouvoir
demeurer sans soupçon aupres de Diane, en
pouvons nous trouver un plus Ξaysé ny plus secret,
que Ξ* vous
estant pris pour fille, Ξ Filidas n'entrera jamais en
mauvaise opinion, Ξquelque sejour que vous fassiez
pres de Diane, et moy, revenant vers Gerestan avec vos habits, je luy feray entendre que Daphnis,
et Diane vous auront Ξretenu par force. Et ne faut
qu'inventer quelque bonne excuse pour avoir congé de
mon mary pour les aller voir, mais je ne sçay Ξqu'elle
elle sera, puis que, comme vous sçavez, il Ξ est assez
difficile. de croire que c'est le seul moyen de conserver la
vie à ce frere que vous Ξaymez.
Et lors il l'embrassa avec tant de Ξreconnoissance de
l'obligation qu'il luy avoit, qu'elle devint plus
desireuse de l'y servir, qu'elle n'estoit Ξ auparavant.
En fin elle luy dit : - Mon frere, laissons toutes ces
paroles pour d'autres qui s'Ξayment moins, et voyons
seulement de mettre la main à l'œuvre. - Pour le
congé, dit-il, nous l'obtiendrons Ξaysément, faignant
que toute la bonne chere qui m'a esté Ξfaicte chez
Filidas, n'a esté que pour l'intention qu'Amidor
a de rechercher la niepce de vostre mary, et Ξpar ce que ceste charge luy ennuye, je m'Ξasseure qu'il sera
bien Ξaise que vous y alliez, luy faisant entendre
que vous et Daphnis ensemble pourriez aisément
traitter ce mariage. Mais quel ordre mettrons-nous
en nos cheveux, car les vostres trop longs, et les
miens trop courts, nous Ξr'apporteront bien de
l'incommodité ? - Ne vous souciez de cela, luy
dit elle, pour peu que vous laissiez croistre les
vostres ils seront assez grands pour vous coiffer
comme moy, et quant aux miens, je les Ξcouperay comme
les vostres. - Mais, luy dit-il, ma sœur, ne
plaindrez vous point vostre Ξpoile ? - Mon frere, luy
repliqua t'elle, ne croyez point que j'aye rien de
plus cher que vostre contentement, outre que
j'eviteray tant d'importunitez, cependant que vous
porterez mes habits, ne couchant point aupres de
Gerestan, que s'il falloit avoir mon Ξpoile ma
peau encores, je ne ferois point de difficulté de
la coupper.
A ce mot il l'embrassa, luy disant que Dieu
Ξquelquesfois la delivreroit de ce tourment. Ξ* Et
Filandre pour ne perdre le temps, à la premiere
occasion qui luy sembla à propos, en parla à
Gerestan, luy representant ceste alliance si
faisable et si Ξadvantageuse, Ξ*qu'il s'y laissa porter
fort aisement. Et parce que Filandre vouloit donner
loisir à ses cheveux de croistre, il faignit d'aller
donner quelque ordre à ses affaires, et qu'il seroit
bien tost de retour. Mais Filidas ne Ξsçeut plustost
Filandre de retour Ξqu'elle ne l'allast visiter,
accompagnée seulement d'Amidor, et n'en voulut
partir sans le Ξr'amener vers nous, où il demeura sept
ou Ξhuict jours sans avoir plus de hardiesse de se
declarer à moy que la premiere fois. desir qu'il
avoit de pouvoir demeurer pres de moy, il n'eust
jamais souffert ceste façon de vivre. En fin quand
il jugea que ses cheveux estoient assez longs pour
se coiffer, il retourna chez ΞGarestan, et luy
raconta qu'il avoit donné un bon commencement à leur
affaire, mais que Daphnis avoit jugé Ξa propos avant
qu'elle en parlast, qu'Amidor vist sa niepce en
quelque lieu afin de sçavoir, si elle luy seroit
agreable, et que le meilleur moyen estoit que
Callirée l'y Ξconduisist, qu'aussi bien ce seroit un
commencement d'amitié qui ne pouvoit que leur
profiter. rien, et faut,
que j'advoüe, que j'y fus deceuë comme les autres,
n'y ayant Ξentre eux difference quelconque que jeΞpeusse remarquer. Mais j'y pouvois estre bien
Ξaysement trompée, puis que Filidas le fut, quoy
qu'il ne Ξveist que par les yeux de l'Amour, qu'on
dit Ξestre plus penetrans que ceux d'un lynx ; car
soudain qu'ils furent arrivez, elle nous laissa la
fainte Callirée, je veux dire Filandre, et emmena
la vraye dans une autre chambre pour se reposer.
Le long du chemin son frere l'avoit instruite de
tout ce qu'elle avoit à luy respondre, et mesme l'avoit
advertie des recherches qu'elle luy faisoit, qui
ressembloient, disoit-il, à celles que les personnes
qui Ξayment ont accoustumé. Dequoy et l'un et l'autre
estoit fort scandalizé, et quoy que Callirée fust
fort resoluë de supporter toutes ses importunitez
pour le contentement de son frere, si est ce qu'elle
qui croyoit Filidas estre homme, en avoit tant
d'horreur que ce n'estoit pas une foible contrainte
que celle qu'elle se faisoit de Ξparler à elle. ne s'en douta
point, tant il se sçavoit bien contrefaire. Et parce
qu'il estoit des-ja tard apres le soupper, nous
nous retirasmes à part Ξcependant que Callirée et Filidas se promenoient le long de la chambre. Je ne
sçay quant à moy quels furent leurs discours ; mais
les nostres Ξn'estoient que des asseurances d'amitié,
que Filandre me faisoit d'une si entiere affection,
qu'il estoit Ξaysé a juger que si Ξplustost et en
autre habit il ne m'en avoit rien dit, il ne le
Ξfailloit point blasmer de deffaut de volonté, mais de
hardiesse seulement. ce seul sujet
estoit assez suffisant de nous entretenir. Dieu sçait
si Filandre sçavoit faire la fille, et si Callirée contrefaisoit bien son frere, et s'ils avoient faute de prudence à conduire bien
chacun son nouvel Amant ! en tout
contenter son frere, elle s'y resolut, et pour
rendre Ξcette excuse plus vray-semblable, ils
parlerent à Daphnis du mariage d'Amidor, qu'elle
rejetta assez loing pour plusieurs considerations
qu'elle leur mit en avant mais sçachant qu'ils
avoient pris ce sujet pour avoir congé de Gerestan,
Ξque autrement ils n'eussent Ξpeu avoir, elle Ξqu'il se
plaisoit en leur compagnie me le communiqua, et
fusmes d'advis qu'il estoit à propos de faire
semblant que ceste alliance fust faisable, et sur
ceste resolution elle en escrivit à Gerestan, luy
conseillant de laisser Ξla femme pour quelque temps
avec nous, afin que nostre amitié fust cause que
l'alliance s'en fist avec moins de difficulté, et
qu'elle croyoit que Ξtoute choses y fussent bien
disposees. amoureux de moy, avec autant de passion et
plus encores que s'il eust esté homme, et le disoit
si Ξnaifvement, que Daphnis qui m'aimoit bien fort,
disoit que jusques à ceste heure elle ne l'avoit
jamais Ξreconneu, mais qu'il estoit vray qu'elle
Ξestoit aussi amoureuse ; ce qu'il ne falloit pas
trouver estrange, puis que Filidas, qui estoit
homme, Ξaymoit de sorte Filandre, que ce n'estoit
rien moins qu'Amour. Et la dissimulée Callirée juroit qu'une des plus fortes occasions qui avoient
contraint son frere à s'en aller, estoit la recherche
Ξqui faisoit ; Ξdequoy ils me sçeurent dire tant
de raisons, que je me laissay aysement persuader que
cela estoit, me semblant mesme qu'il n'y avoit rien
qui me Ξpeust importer. Ayant donc receu ceste fainte,
elle ne faisoit plus de difficulté de me parler
librement de sa passion, mais toutefois comme
femme (et Ξpar ce qu'elle me juroit que les mesmes Ξressentimens et les mesmes passions que les hommes
ont pour l'ΞAmour, estoient en elle, et que Ξce luy estoit un grand soulagement de les dire, bien
souvent estant Ξseule, et n'ayant point Ξcest entretien
desagreable, elle se mettoit à genoux devant moy,
et me representoit ses veritables affections, et
Daphnis mesme qui s'y plaisoit, quelquefois l'y
convioit. augmentant de jour à autre Ξ son
affection, et se plaisant en ses pensers bien
souvent il se retiroit seul pour les entretenir Ξ, et
parce que le jour il ne vouloit nous esloigner,
quelquefois la Ξnuict, quand il pensoit que chacun
dormoit, il sortoit de sa chambre, et s'en alloit
dans un jardin, où sous quelques arbres il passoit
une partie du temps en ses considerations. Et
Ξd'autant que plusieurs fois il Ξsortoit de ceste
sorte, Ainsi ma Diane surpasse Quoy que Filandre eust dit ces paroles assez haut,
si est-ce que Daphnis n'en entre-Ξoüyt que quelques
mots, pour estre trop esloignee ; mais prenant le
tour un peu plus long, elle s'approcha de luy sans
estre veuë, le plus doucement qu'elle Ξpeut, quoy
qu'il fust si attentif à son imagination, que quand
elle eust esté devant luy, il ne l'eust pas
apperceuë, à ce que depuis il m'a juré. A peine
s'estoit elle mise en terre pres de luy, qu'elle
l'Ξoüyt souspirer fort haut, et puis apres d'une voix
Ξsi abbatuë dire : - Et pourquoy ne veut ma fortune que je sois aussi capable de la servir, qu'elle est
digne d'estre servie, et qu'elle ne reçoive aussi
bien les affections de ceux qui l'Ξayment, qu'elle
leur donne d'Ξextremes passions ? Ah, ΞCillirée Ξ ! que
vostre ruse à esté pernicieuse pour mon repos, et que
ma hardiesse est punie d'un tres-juste supplice !
Daphnis escoutoit fort attentivement Filandre, et
quoy qu'il parlast assez clairement, si ne
pouvoit-elle comprendre ce qu'il vouloit dire,
abusee de l'Ξopinion qu'il fut Callirée. Cela Ξfust
cause que luy prestant l'Ξoreille, encores plus
curieuse, elle Ξouyt que peu apres rehaussant la
voix, il dit : - Mais, outrecuidé Filandre, qui
pourra jamais excuser ta faute, ou quel assez grand
chastiment esgalera ton erreur ? Tu aymes ceste
Bergere, et ne voy tu pas qu'autant que sa beauté
Ξluy commande, autant te le deffend son honnesteté ?
Combien de fois t'en ay-je adverty ? Et si tu ne
m'as voulu croire, n'accuse de ton mal que ton
imprudence. A ce mot sa langue se teut mais ses yeux, et ses
souspirs en Ξson lieu commencerent à rendre
tesmoignage Ξqu'elle estoit la passion, dont il
n'avoit Ξpeu descouvrir que si peu, et pour se
divertir de ses pensers, Ξoù plustost pour les
continuer plus doucement, il se leva Ξ , pour se promener comme de coustume, et si
promptement, Ξ*qu'elle apperçeut Daphnis, quoy que pour
se cacher elle se mist à la fuitte ; mais luy qui
l'avoit veuë, pour la Ξreconnoistre, la poursuivit
jusques a l'entree d'un bois de coudriers, où il
l'atteignit. Et pensant qu'elle eust Ξdecouvert tout
ce qu'il avoit tenu si caché, demy en colere, il
luy dit : - Et quelle curiosité Daphnis, est
celle cy, de me venir espier de Ξnuict en ce lieu ?
- C'est, respondit Daphnis en sousriant, pour
apprendre de vous par finesse, ce que je n'eusse Ξsçeu autrement. et en cela elle pensoit parler à
Callirée, n'ayant pas encor Ξdécouvert qu'il fust Filandre.) - Et bien (reprit Filandre pensant
estre Ξdécouvert) quelle si grande nouveauté
Ξ avez vous apprise ? - Toute celle, dit Daphnis, que
j'en voulois sçavoir. vous avez bien entre vos mains et ma vie, et ma mort ; mais si vous vous ressouvenez de ce que je vous suis, et quels offices d'amitié vous avez receu de moy, quand l'occasion s'en est présentée, je veux croire que vous aymerez mieux mon bien et mon contentement, que non pas mon desespoir, ny ma ruine. Daphnis pensoit encores parler à Callirée, et avoit opinion que toute ceste crainte fust à cause de Gerestan, qui eust trouvé mauvais, s'il en eust esté adverty, Ξquelle fit ceste office à son frere, et pour l'en Ξasseurer, luy dit : - Tant s'en faut que vous ayez à redouter ce que je sçay de vos affaires, que si vous m'en eussiez advertie, j'y eusse contribué et tout le conseil, et toute l'assistance que vous eussiez Ξpeu desirer de moy. Mais Ξracontez moy d'un bout à l'autre tout ce dessein, afin que vostre franchise m'oblige plus à vous y servir, que la meffiance que vous avez euë de moy ne me peut avoir Ξoffencée. - Je le veux dit-il, ô Daphnis, pourveu que vous me promettiez de n'en dire rien à Diane, que je n'y consente. - C'est un discours, respondit la Bergere, qu'il ne luy faut pas faire mal à propos, son humeur estant peut estre plus estrange que vous ne croiriez pas en cela. - C'est Ξla mon grief, dit Filandre ayant dés le commencement assez Ξreconnu que j'entreprenois un dessein presque impossible. Car d'Ξabord que ma sœur et moy resolusmes de changer d'habit, elle prenant le mien, et moy le sien, je prevy bien que tout ce qui m'en reüssiroit de plus advantageux, seroit de pouvoir
vivre plus librement quelques jours aupres d'elle,
ainsi Ξ*desguisé, que si elle me recognoissoit pour
Filandre. - Comment interrompit Daphnis, toute
surprise, comment pour Filandre ? Et n'estes-vous
pas Callirée ?
Le Berger qui pensoit qu'elle l'eust auparavant
Ξreconnu, fut bien marry de s'estre Ξdécouvert, si
legerement ; Ξtoutesfois voyant que la faute estoit
Ξfaite, et qu'il ne pouvoit plus retirer la Ξparolle qu'il avoit proferee, pensa estre a propos de s'en
prevaloir, et luy dit : - Voyez, Daphnis, si vous
avez occasion de vous douloir de moy, et de dire que
je ne me fie pas en vous, puis que si librement je
vous Ξdécouvre le secret de ma vie ; car ce que je
viens de vous dire, m'est de telle importance
qu'aussi tost qu'autre que vous le sçaura, il n'y a
plus d'esperance de salut en moy. Mais je veux bien
m'y fier, et me remettre tellement en vos mains que
je ne puisse vivre que par vous. Sçachez donc,
Bergere, que vous voyez devant vous Filandre sous
les habits de sa sœur, et qu'Amour en moy, et la
compassion en elle, Ξont été cause que nous nous
soyons ainsi desguisez,
et apres luy alla racontant son Ξextreme affection,
la recherche qu'il avoit Ξfaite d'Amidor, et de
Filidas, l'invention de Callirée à changer
d'habits, la resolution d'aller trouver son mary
vestuë en homme, bref tout ce qui s'estoit passé en
cet affaire, avec tant de demonstration d'Amour,
qu'encores qu'au commencement Daphnis se fust
estonnée de la hardiesse de luy et de sa sœur, si est-ce qu'elle Ξ perdist l'estonnement, quand elle Ξreconneut la grandeur de son affection, jugeant bien
qu'elle les pouvoit porter à de plus grandes folies.
Et Ξencore que si elle eust esté appellée à leur
conseil, lors qu'ils firent ceste entreprise, elle
n'en eust jamais esté d'Ξadvis, toutefois voyant
comme l'Ξeffect en avoit bien reüssi, elle resolut de
luy Ξaider en tout ce qui luy seroit possible, et n'y
espargner ny peine, ny soing, ny artifice qu'elle
jugeast despendre d'elle, et le luy ayant promis, avec plusieurs icy vous
vous y estes conduit avec une assez grande prudence,
mais il faut continuer. Ξ La fainte que vous avez
Ξfaicte d'estre amoureuse d'elle, encores que fille,
est tres-a-propos, estant tres-certain que toute
Amour qui est Ξ soufferte, en fin en Ξproduit une
reciproque. de son
mal, et bref Ξayme en effet sans y penser. Voyez vous, Filandre, ne Ξfaites pas vostre profit de ces
instructions ailleurs, et ne croyez pas que si je ne
vous aymois, et n'avois pitié de vous, Ξ je vous
Ξdécouvrisse ces secrets de l'Ξescolle ; mais recevez
ce que je vous dis pour Ξarres de ce que je desire
faire pour vous. peu soupçonné, j'eusse
bien Ξreconneu, que veritablement il y avoit de l'Amour.
Apres leur ayant donné le bon jour, je Ξr'amenay
Amidor avec moy, Ξà fin qu'ils eussent le loisir de
s'Ξhabiller. adjousta Daphnis, auriez vous opinion que Diane vous aymast davantage ? - Je le devrois ainsi
esperer, dit Filandre, par les loix de Ξnature, si
ce n'est, que comme en sa beauté, elle en outrepasse les forces, qu'en son humeur, elle en desdaigne les ordonnances. - Vous
me Ξcroyez telle qu'il vous plaira (luy dis-je) si vous fais-je serment veritable, qu'il n'y a homme au
monde que j'ayme plus que vous. - Aussi (me
repliqua-t'il) n'y a-t'il personne qui vous ayt tant
voüé de service ; mais ce bon-heur ne me durera que
jusques à ce que vous aurez Ξreconnu mon peu de merite, ou que quelque meilleur Ξsubject se presente. - ΞMais croyez-vous (luy repliquay je) si volage que vous me
faictes ? - Ce n'est pas (me respondit-il) que je
croye en vous les imperfections de l'inconstance ;
mais je sçay bien que j'en ay les causes pour les
deffauts qui sont en moy. - Le deffaut, luy dis-je,
est plustost de mon costé.
Et à ce mot je l'embrassay, et le baisay d'une aussi
sincere affection que s'il eust esté ma sœur.
Dequoy Daphnis sousrioit en soy-mesme, me voyant si
bien abusée. Ξ*Mais Amidor nous interrompant, jaloux
(comme je croy) de tous deux : - Je pense, dit-il, que
c'est à bon escient, et que Callirée ne se mocque
point. - Comment, dit-il, me moquer ? Que le ΞCiel me punisse plus rigoureusement qu'il ne chastia
jamais parjure, s'il y Ξeust jamais Amour plus
violente, ny plus passionnée que celle que je porte
à Diane. - Et si vous estiez homme, adjousta
Daphnis, sçauriez- vous bien user des Ξparolles
d'homme, pour declarer vostre passion ? - ΞEncore,
respondit-il que j'aye peu d'esprit, si est-ce que
mon extreme affection ne me Ξlaisseroit jamais muette
en semblable occasion. - Et voyons * la Belle, dit
Amidor, si ce ne vous est peine, comme Ξ vous vous
demesleriez d'une telle entreprise. - Si ma
maistresse, dit Filandre, me le permet, je le
feray, avec promesse Ξtoutesfois qu'elle m'accordera
trois supplications que je luy feray. La premiere
qu'elle me respondra à ce que je luy diray ; l'autre,
qu'elle ne croira point estre une fainte, ce que Ξsous autre personne que de Callirée je luy representeray,
mais les recevra comme tres-veritables, encores
qu'impuissantes passions ; et pour la fin qu'elle
ne permettra que jamais autre que Ξmoy la serve en
ceste qualité.
Moy qui voyois que chacun y prenoit plaisir, et
aussi que veritablement j'aymois Filandre sous les
habits de sa sœur, luy Ξrespondit, que pour Ξla seconde et derniere demande Ξqu'elles luy estoient
accordées, tout ainsi qu'elle les Ξsçavoir desirer,
que pour la premiere, j'estois si peu Ξaccoustumé à faire telles responses, que je m'Ξasseurois qu'elle
y auroit peu de plaisir. ΞToutesfois que pour ne la
desdire en rien, j'essayerois de m'en acquiter le
mieux qu'il me seroit possible. A ce mot, se relevant sur un genoux, Ξparce que
nous estions assis en rond, Ξ me prenant une main, il commença de
ceste sorte. en vous tant de perfections,
qu'il Ξpeust estre permis à un mortel de vous aymer,
si je n'eusse esprouvé en moy-mesme, qu'il est
impossible de vous voir et ne vous aymer point.
Mais sçachant bien que le Ciel est trop juste pour
Ξvous commander une chose impossible, j'ay tenu pour
certain qu'il vouloit que vous fussiez aymée, puis
qu'il permettoit que vous fussiez veuë, et sur
ceste creance j'ay fortifié de raisons la hardiesse
que j'avois euë de vous voir, et beny en mon cœur
l'impuissance, qui m'a aussi tost Ξsoumis à vous que
mes yeux se sont tournez vers vous. Que si les loix
ordonnent, que l'on Ξdonne à chacun ce qui est sien,
ne trouvez mauvais, belle Bergere, que je vous Ξdonne mon cœur, puis qu'il vous est tellement acquis,
que si vous le Ξrefusés, je le desadvoüe pour estre
mien. A ce mot il se teut, pour ouyr ce que je luy
respondrois, mais avec une façon, que s'il n'eust
point eu l'habit qu'il portoit, mal-Ξaysement eust on
Ξpeu douter qu'il ne le dist à bon escient,
et pour ne contrevenir à ce que je luy avois promis,
je luy fis telle response : - Ξ*Bergere, si les
loüanges que vous me donnez estoient veritables, je
Ξcroyrois peut estre ce que vous me dittes de vostre
affection ; mais sçachant bien que ce sont
flatteries, je ne puis croire que le reste ne soit
dissimulation. - C'est trop blesser vostre jugement,
me dit-il, que de douter de la grandeur de vostre
merite, mais c'est avec semblables excuses que vous
avez Ξaccoustumée de refuser les choses que vous ne
voulez pas ; si puis-je avec verité jurer par Ξ*Teutates, et vous sçavez bien que je ne me parjure
pas, que vous ne refuserez jamais rien qui vous
soit donné de Ξmeilleur ny plus entiere volonté.
- Je sçay bien, luy respondis-je, que les Bergers
de ceste contrée ont accoustumé d'user de plus de
paroles, Ξou il y a moins de verité, et qu'ils
tiennent entre-eux pour chose tres averée, que les
Dieux n'escoutent, ny ne punissent jamais les faux
serments des Ξamoureux. - Si c'est un vice particulier
de vos Bergers, dit-il, je m'en remets à vostre Ξconnoissance ; mais moy qui suis estranger, je ne
dois participer à leur honte, Ξnon plus que je ne faits à leur faute, et Ξtoutesfois par vos Ξparolles mesmes
plus cruelles, il faut que je retire quelque
satisfaction pour moy. Car encor que les Dieux ne
punissent Ξle serment des Amoureux, si je ne le suis
pas, comme il semble que vous Ξen douttez, les Dieux
ne Ξlaisseront de m'envoyer le chastiment de parjure,
et s'ils ne le font, vous serez contrainte d'advoüer, que n'estant point chastié, je ne suis donc point
menteur, et Ξ si je suis menteur et ne suis Ξbien chastié, il faut que vous confessiez que je suis
Amant. Et par ainsi, de Ξquelque costé que vostre bel
esprit se Ξveille tourner, il ne sçauroit Ξdesadvoüer,
qu'il n'y a point de beauté en la terre, ou Diane est belle, et que jamais beauté n'a esté aymée ou
la vostre l'est de ce Berger, qui est à vos genoux
et qui en Ξcest estat implore le secours de toutes
les graces pour en retirer une de vous, qu'il croit
meriter, si une Ξparfaicte Amour Ξà jamais eu du
merite. - Si je suis belle, repliquay-je, je m'en
remets aux yeux qui me voyent sainement ; mais vous
ne sçauriez nier que vous ne soyez parjure et
dissimulée, et il faut, Callirée, que je die que
l'Ξasseurance dont vous me parlez en homme, me fait
resoudre à ne croire jamais aux paroles, puis
qu'estant fille, vous Ξle sçavez si bien Ξdéguiser.
- Et pourquoy, Diane, dit-il, lors en sousriant,
interrompez-vous si tost les discours de vostre
serviteur ? Vous estonnez-vous qu'estant Callirée,
je vous parle avec tant d'affection ?
Ressouvenez vous qu'il n'y a impuissance de condition
qui m'en fasse jamais diminuer, tant s'en faut, ce
sera Ξplustost ceste occasion qui la conservera, et
plus violente, et eternelle, puis qu'il n'y a rien qui
diminuë tant l'ardeur du desir, que la jouissance de
ce qu'on desire, et cela ne pouvant estre entre nous,
vous serez jusques à mon cercueil tousjours aymée, et
moy tousjours Amante. Et toutefois si Tiresias,
apres avoir esté fille, devint homme Ξ, pourquoy ne
puis-je esperer que les Dieux me pourroient bien
autant favoriser si vous l'aviez agreable ? Croyez moy,
belle Diane puis que les Dieux ne font jamais
rien en vain, qu'il n'y a pas Ξd'apparence qu'ils ayent
Ξmis en moy une si parfaitte affection, pour m'en
laisser vainement travailler, et que si la nature
m'a fait Ξnaistre fille, Ξ mon amour extresme me peut bien
rendre telle, que ce ne soit point inutilement. Daphnis qui voyoit que ce discours s'alloit fort
Ξégarant, et qu'il estoit dangereux, que Ξcest amant se laissast transporter Ξa dire chose qui le Ξfit découvrir par Amidor, l'interrompit, en luy disant :
- C'est sans doute, Callirée que vostre Amour ne
sera point Ξéprise inutilement tant que vous servirez
ceste belle Bergere, non plus que le flambeau ne
se consume pas en vain, qui esclaire Ξa ceux qui sont
dans la maison ; car tout le reste du monde n'estant
que pour servir Ξ ceste ΞBelle, vous aurez fort bien
employé vos jours, quand vous les aurez passez en
son service. - Mais changeons de discours, dit
Amidor, car voicy venir Filidas, qui ne prendroit nullement plaisir à les Ξouyr, encore que
vous soyez Ξfille,
et presque Ξen mesme temps Filidas arriva, qui nous
fit toutes lever pour le saluer. Mais Amidor qui
Ξaymoit passionnément la fainte Callirée, lors que
sa cousine arriva, prit le temps si à propos, que
s'esloignant avec Filandre un peu de la trouppe,
et la prenant sous Ξle bras, et voyant que personne
ne les pouvoit ouyr, commença de luy parler ainsi :
- Est-il possible, belle Bergere, que les paroles que
vous venez de tenir à Diane, soient veritables, ou
bien si vous les avez dittes seulement pour monstrer
la beauté de vostre esprit ? - Croyez Amidor, luy
respondit-il, que je ne suis point mensongere, et
que jamais je ne dis rien plus veritablement, que
l'Ξasseurance que je luy ay faite de mon affection,
que si en quelque chose j'ay manqué à la verité Ξça esté pour en avoir dit moins que Ξj'en ressens. Mais
en cela je dois estre Ξ*excusé, puis qu'il n'y a point
d'assez bonnes paroles pour le pouvoir dire comme
je le conçois.
A quoy il respondit avec un grand souspir : - Puis que
cela est, belle Callirée, Ξmal aisément puis-je
croire que vous ne Ξreconnoissiez beaucoup mieux
l'affection que Ξlon vous porte, puis que vous
ressentez les mesmes coups dont vous blessez, que
non point celles qui en sont du tout ignorantes, et
cela sera cause que je n'iray point recherchant
d'autres paroles pour vous declarer ce que je souffre pour vous, ny d'autres raisons pour excuser ma
hardiesse, que celles dont vous avez usé parlant à
Diane. Et seulement j'Ξadjousteray ceste
consideration, afin que vous Ξconnoissiez la grandeur
de mon affection : Que si le coup qui ne se void,
se doit juger selon la force du bras qui le donne,
la beauté de Diane, dont vous ressentez la
blessure, estant beaucoup moindre que la vostre,
doit bien avoir fait moindre effort en vous que la
vostre en moy. Et toutefois si vous l'Ξaymez avec
tant de violence, considerez comment Amidor doit
estre traitté de Callirée, et Ξqu'elle peut estre
son affection, car il ne sçauroit la vous declarer
que par la comparaison de la vostre. - Berger, luy
respondit-il, si la Ξconnoissance que vous avez euë
de l'amitié que je porte à Diane, vous a donné la
hardiesse de me parler de ceste sorte, il faut que
je supporte le supplice que mon inconsideration
merite, ayant parlé si ouvertement devant vous. Mais
aussi deviez-vous Ξevoir esgard, qu'estant fille je
ne pouvois Ξpar ces discours offencer son honnesteté,
et si faites bien vous la mienne en me parlant
ainsi, qui ay un mary qui ne supporteroit pas avec
patience Ξcét outrage s'il en estoit adverty. Mais
outre cela, puis que vous parlez de Diane, à qui veritablement je me suis entierement donnée, car encor faut-il que je vous die, que si vous voulez
que je mesure vostre affection à la mienne, selon les
causes que nous avons d'Ξaymer, je ne croiray pas que
vous en ayez beaucoup, puis que ce que vous nommez
beauté en moy Ξ*ne peut en sorte que ce soit, retenir ce nom aupres de la sienne. - Belle Bergere, luy dit
Amidor, je n'ay jamais creu que l'on vous pûst
offenser en vous Ξaymant, mais puis que cela est,
j'advoüe que je merite chastiment, et que je suis
prest à le recevoir tout tel que vous me
l'ordonnerez. Il est vray que vous devez ensemble vous resoudre à joindre au mesme supplice, tout celuy
que je pourray meriter, en vous Ξaymant le reste de
ma vie, car il est impossible que je vive sans vous
Ξaymer. Et ne croyez point que le mescontentement de
Gerestan m'en puisse jamais divertir ; celuy qui ne
craint, ny les hazards ny la mort mesme, ne redoutera
jamais un homme. Mais Ξquand à ce qui vous touche,
j'advouë que j'ay failly en faisant quelque
comparaison de vous à Diane, estant, sans doute,
mal proportionnée de son costé. Il est vray que ce
n'a pas esté comme de chose esgale, mais comme du
moindre au plus grand, et ayant eu opinion que ce
que vous ressentiez vous donneroit plus de
Ξconnoissance de ma peine, j'ay commis ceste erreur,
en laquelle si vous me pardonnez, je proteste de ne
retomber jamais. Filandre qui m'Ξaymoit à bon escient, et qui avoit eu
opinion qu'Amidor en fist de mesme eust
Ξmal-aysement supporté d'Ξoüyr parler de moy avec tant
de mespris, s'il n'eust eu dessein de descouvrir ce
qui en estoit ; mais desirant de s'en esclaircir, et
luy semblant d'en avoir rencontré une fort bonne
occasion, il eut tant de puissance sur soy-mesme,
que sans luy en faire semblant, il luy dit :
- Comment est-il Ξimpossible, Amidor, que vostre bouche
profere des paroles que vostre cœur desment si
fort ? Pensez-vous que je ne sçache pas bien que vous
dissimulez ? Et Ξ dés long temps vostre affection
est toute pour Diane ? tout le soucy.
Ce qu'Amidor disoit en cela estoit bien selon son
humeur ; car c'estoit sa vanité ordinaire, de
vouloir qu'on Ξcreut qu'il eust plusieurs Ξbonnes fortunes, et à ceste occasion il avoit accoustumé
de se rendre à dessein si familier de celles qu'il
Ξhantoit, que quand il s'en retiroit, il pouvoit
presque par ses sousris, et niant froidement, faire
Ξcroyre tout ce qu'il vouloit d'elles. A ce coup Filandre Ξreconnut bien son artifice, et n'eust
esté qu'il craignoit de se Ξdécouvrir, il se sentit
tellement touché de mon Ξoffence, que je crois qu'il
l'eust repris de mensonge ; si ne Ξpeut-il
s'empescher de luy respondre assez aigrement :
- Vrayement Amidor, vous estes le plus indigne
Berger, qui Ξ*vive parmy les bonnes compagnies. Vous
avez le courage de parler de ceste sorte de Diane, à qui vous Ξmonstrez tant d'amitié, et à qui vous
avez tant d'obligation ? Et que pouvons-nous
esperer, nous, qui n'approchons en rien Ξ ses
merites, puis que Ξn'y ses perfections, Ξn'y son
amitié, ny vostre alliance ne vous peuvent attacher
la langue ? Quant à moy j'advouë que vous estes la
plus dangereuse personne qui vive, et qui voudra
avoir du repos, doit tascher de vous esloigner comme
une maladie tres-contagieuse. A ce mot il le quitta, et nous vint retrouver, le
visage tant enflammé de colere, que Daphnis Ξconnut
bien qu'il estoit Ξoffencé d'Amidor, qui estoit
demeuré si estonné de ceste separation, qu'il ne
sçavoit ce qu'il avoit à faire. Depuis le soir Daphnis s'enquit de Filandre de leur discours, et
Ξpar ce qu'elle m'Ξaymoit, et jugeoit que cela ne
pouvoit que beaucoup accroistre l'amitié que je
portois à la fainte Callirée, dés le matin elle me
le raconta avec tant d'aspreté contre Amidor, et si
avantageusement pour Filandre, qu'il faut advouër
que depuis je ne me Ξpeus si aisement deffendre de
l'aimer, lors que je le Ξreconnus, me semblant que
sa bonne volonté m'y obligeoit. Mais Daphnis qui
sçavoit bien que si je l'Ξaymois alors c'estoit pour
le croire Callirée, Ξluy conseilloit ordinairement
de se Ξdecouvrir à moy, disant qu'elle croyoit bien
qu'au commencement je le rejetterois, et m'en
Ξfascherois, mais qu'en fin toutes choses se
Ξremettroyent et que de son costé elle y travailleroit
de sorte, qu'elle esperoit en venir à bout. Mais elle
ne Ξpeut avoir d'assez fortes persuasions pour luy
en donner le courage, qui fit resoudre Daphnis de
le faire elle mesme sans qu'il le sçeust, prevoyant bien que Gerestan voudroit Ξr'avoir sa
femme, et que ceste finesse auroit esté inutile.
sortir une Ξnuict de vostre chambre, il
faut que vous la voyez en l'estat où je l'ay trouvée
plusieurs fois ; car presque toutes les Ξnuicts qui
sont un peu claires, elle les passe dans le jardin,
et se plaist de sorte en ses imaginations, que je ne
la puis retirer qu'a force de ses resveries. - Je
voudroy bien, luy respondis-je, luy pouvoir Ξr'apporter du soulagement, mais que veut-elle de
moy ? Ne luy rends-je pas amitié pour amitié ? Ne
luy Ξen fais-je assez paroistre par toutes mes
actions ? Manque-je à quelque sorte de courtoisie,
ou de devoir envers elle ? - Cela est vray. Mais,
me repliqua t'elle, si vous aviez ouy ses discours,
je ne croy pas qu'elle ne vous fist compassion, et
vous supplie que sans qu'elle le sçache, vous la
veniez escouter une Ξnuict. Je le luy promis fort
librement, et luy dis que ce seroit Ξbientost ; car
Filidas m'avoit dit le soir auparavant, qu'elle
vouloit visiter Gerestan, et faire amitié avec luy.
premiere, aussi tost qu'elle le
vid sortir, se depescha de me le venir dire, et me
mettant hastivement une robe dessus, je la suivis
assez viste, jusques à ce que nous fusmes dans le
jardin. Mais lors qu'elle eut remarqué où il estoit,
elle me fit signe d'aller au petit pas apres elle.
Et quand nous nous Ξ fusmes approchées, de sorte
que nous le pouvions Ξoüyr, nous nous assismes en
terre, et Ξincontinent apres, j'Ξoüys qu'il disoit :
- Mais à quoy toute ceste patience ? A quoy tous ces
Ξdilayements ? Ne faut-il pas que tu meures sans
secours, ou que tu Ξdécouvres ta Ξblesseure au
ΞChirurgien qui la peut guerir ? Et là s'arrestant pour quelque temps, il reprenoit
ainsi avec un grand souspir : - Ne dis-tu pas, ô Ξfascheuse crainte, qu'elle nous bannira de sa
presence ? Et qu'elle nous ordonnera une mort
desesperée ? Et bien, si nous mourons, ne nous
sera-ce pas beaucoup de soulagement d'abreger une
si miserable vie que la nostre, et mourant
satisfaire à l'offense que nous aurons faite ? Et
Ξquand au bannissement, s'il ne nous vient d'elle,
le pouvons nous eviter de Gerestan, de qui
l'impatience ne nous Ξlaissera guere davantage icy ?
Que si Ξtoutesfois nous obtenons un plus long sejour
de cét importun, et que la mort ne nous vienne du
courroux de la belle Diane, helas ! Ξpourrons nous éviter la violence de nostre affection ? Que faut-il
donc que je fasse ? Que je le luy die ? Ah ! je ne
l'offenseray jamais, s'il m'est possible. Le luy
tairay-je ? Et pourquoy le taire puis qu'aussi bien ma mort luy en Ξdonnera une bien prompte
Ξconnoissance. Quoy donc je l'offenseray ? Ah !
l'outrage et l'amitié ne vont jamais ensemble.
Mourons donc Ξplustost. Mais si je consens à ma mort,
ne luy fais-je pas perdre le plus Ξfidelle serviteur
qu'elle ait jamais Ξ ? Et puis Ξil est impossible qu'en
adorant on puisse offenser ? Je le luy diray donc,
et en mesme temps luy Ξdécouvriray l'estomach, afin
que le fer plus aisément punisse mon erreur, si
elle le veut. ΞVoyla, luy diray-je, où demeure le
cœur de cét infortuné Filandre, qui sous les
habits de Calliree, au lieu d'acquerir vos bonnes
graces, Ξà rencontré vostre courroux ; vengez-vous
et le punissez, et soyez certaine que si la
vengeance vous Ξsatisfaict, le supplice luy en sera
tres-agreable. insensée, quoy qu'elle l'appellast deux ou trois
fois par Ξ*le nom de Calliree. Mais craignant d'estre
ouye de quelqu'autre, et plus encore que le
desespoir ne fist faire à Filandre quelque chose de
mal à propos en sa personne, elle me laissa seule et se mit à le suivre, me disant toute
en colere en partant : - Vous verrez, Diane, que si
vous traittez mal Filandre, peut-estre vous
ruinerez-vous de sorte, que vous en ressentirez le
plus grand desplaisir. Si je fus Ξestonné de cét
accident, jugez le, belles Bergeres, puisque je ne
sçavois pas mesme m'en retourner. En fin apres avoir
repris un peu mes esprits, je cherchay de tant de
costez, que je revins en ma chambre, ou m'estant
remise au Ξlict toute tremblante, je ne pûs clorre
l'œil de toute la Ξnuict.
de
sorte que nous luy cachasmes Ξaysément ce mauvais
mesnage, ce qui nous eust esté presque impossible,
et mesme à Filandre, autour duquel elle demeuroit
ordinairement. Daphnis ne se trouva pas peu empeschée en ceste
occasion, car au commencement je ne pouvois la
recevoir en ses excuses. En fin elle me tourna de
tant de costez, et me sçeut tellement déguiser ceste
Ξ*affection, que je luy promis d'oublier le Ξdéplaisir qu'elle m'avoit fait, Ξjurant toutefois quand à Filandre, que je ne le verrois jamais. Et je croy
qu'il s'en fust allé sans me voir, ne me pouvant
supporter courroucee, n'eust esté le danger où il
craignoit que Calliree tombast, car elle avoit à
faire à un mary, qui estoit assez Ξfascheux. Ce fut
ceste consideration qui le retint, mais Ξ sans bouger
du Ξlict, feignant d'estre malade. Ξ Cinq ou six jours
se passerent sans que je le voulusse voir, Ξquelque raison que Daphnis me Ξpeust alleguer pour luy, et
n'eust esté que je fus advertie que Filidas
revenoit et Callirée aussi, je ne l'eusse veu de
long temps.
Mais la crainte que j'eus que Filidas ne s'en prist
garde, et que ce qui estoit si secret ne fust
divulgué par toute la contree, me fit resoudre à le
voir, Ξ avec condition qu'il ne me feroit point de
semblant de ce qui Ξs'estoit passé n'ayant pas assez
de force sur moy, pour m'empescher de ne donner
quelque cognoissance de mon Ξdéplaisir. Il le promit, et Ξla tint ; car à
peine osoit-il tourner les yeux Ξvers moy, et quand
il le faisoit, c'estoit avec une certaine
soubmission, qui ne m'Ξasseuroit pas peu de son
extreme Amour. Et de fortune, Ξincontinent apres que
j'y fus entrée, Filidas, Amidor, et le dissimulé
Filandre arriverent dans la chambre, de qui les
fenestres fermées Ξ donnerent assez bonne commodité
de cacher nos visages. ceste
declaration qu'il avoit tant desirée, à sçavoir que
j'Ξoublioys sa tromperie, et que ne sortant point des
termes de son devoir, j'Ξaymerois sa bonne volonté
et Ξ Ξcherriois pour son merite, ainsi que je
devrois. La Ξconnoissance qu'il me donna de son
contentement, ayant ceste Ξasseurance de moy me
rendit bien aussi Ξasseurée de son affection, que peu
auparavant son desplaisir m'en avoit fait certaine,
car il fut tel qu'à peine le pouvoit-il dissimuler.
Cependant que nous estions en ces termes, Filidas
de qui l'Ξamour s'alloit tousjours augmentant, ne
Ξpeut en couvrir davantage la grandeur, de sorte
qu'Ξil resolut de tenter tout à fait le dissimulé
Filandre. Avec ce dessein la trouvant à propos un
jour qu'elles se promenoient ensemble dans une
touffe d'arbres, qui fait l'un des quarrez du
jardin, elle luy parla de ceste sorte apres avoir
esté longuement interditte : - Et bien Filandre
sera-t'il vray que Ξquelque amitié que je vous puisse
faire paroistre, je ne sois point assez heureux pour estre Ξaymé de vous ? Callirée luy respondit : - Je ne sçay Filidas Ξqu'elle plus grande amitié vous me demandez, ny
comment je vous en puis rendre davantage, si vous
mesme ne m'en donnez les moyens. - Ah ! dit-elle,
si vostre volonté estoit telle que la mienne la
desire, je le pourrois bien faire. - Jusqu'à ce
que vous m'ayez esprouvée, dit Callirée, que vous ne me manquerez
point d'amitié, et je vous declareray peut-estre
chose dont vous serez bien estonné.
Callirée fut un peu surprise ne sçachant ce
qu'elle vouloit dire ; Ξtoutesfois, pour en sçavoir
la conclusion elle luy respondit : - Je vous jure,
Filidas, tout ainsi que vous me le demandez, et de
plus que je ne pourray jamais vous rendre tesmoignage
de bonne volonté que je ne le fasse. A ce mot pour
remerciement et presque par transport, Filidas la
prenant par la teste, la baisa avec tant de
vehemence que Callirée en rougit, et Ξ*la repoussant toute en colere, luy demanda Ξqu'elle façon estoit
celle-là. - Je sçay, respondit alors Filidas, que
ce Ξ*berger vous estonne, et que mes actions jusques
icy vous auront peut-estre Ξfaict soupçonner quelque
chose d'estrange de moy, mais si vous voulez avoir
la patience de m'escouter, je m'Ξasseure que vous en
aurez Ξplustost pitié que mauvaise opinion.
Et lors reprenant du commencement jusques au bout,
elle luy fit entendre le Ξprocez qui avoit esté entre
Phormion et Celion nos peres, l'accord qui fut
fait pour l'assoupir, et en fin l'artifice de son
pere Ξ*a la faire eslever comme un homme, encor qu'Ξ*elle fut fille. Bref nostre mariage, et tout ce que je
viens de vous raconter, et puis continua de ceste
sorte : - Or ce que je veux de vous pour
satisfaction de vostre promesse, c'est que
recognoissant l'extreme affection que je vous porte,
vous me receviez pour vostre femme, et je feray
espouser Diane à mon cousin Amidor, que mon pere
avoit expressement eslevé dans sa maison pour ce
Ξsuject. Et là dessus elle adjousta tant de Ξparolles
pour la persuader, que Callirée estonnée plus que
je ne vous sçaurois dire, eut le loisir de revenir
à soy, et luy respondre, que sans mentir Ξ*elle luy
avoit raconté de grandes choses, et telles que
malaisément les pourroit elle croire, si elle ne
les Ξasseuroit d'autre façon que par paroles. ΞEt alors se desboutonnant se Ξdecouvrit le sein :
- L'honnesteté, luy dit-elle, me deffend de vous en
Ξmonstrer davantage, mais cela, ce me semble, vous
doit suffire. luy semblant que le Ciel luy Ξosteroi
un tres-grand acheminement à la conclusion de ses
desirs.
Le matin Daphnis me pria d'aller voir la fainte
Callirée, et la vraye demeura aupres de Filidas,
afin qu'elle ne s'en doutast. Dieu sçait quelle je
devins quand je sceu tout ce discours. Je vous jure
que j'estois si estonnée, que je ne sçavois si ce
n'estoit point un songe. Mais ce fut le bon que
Daphnis se plaignoit Ξinfiniement de moy, que je le
luy eusse si longuement celé, et Ξquelque serment
que je luy fisse, que je n'en avois rien sçeu
jusques à l'heure, elle ne me vouloit point croire
si enfant, Ξ* et lors que je luy disois que je pensois
que tous les hommes fussent comme Filidas elle se
tuoit de rire de mon ignorance. En fin nous
resolusmes, de peur que Bellinde ne voulust
disposer de moy à sa volonté, ou que Filidas ne me
fist quelque surprise pour Amidor, qu'il ne falloit
rien faire à la volée et sans y bien penser ; car
dés lors par la Ξsolicitation de Daphnis et de
Callirée, je promis à Filandre de l'espouser. Et
cela fut cause que reprenant ses habits, apres avoir
Ξasseuré Filidas, qu'il alloit pour en parler à ses
parens, il se retira avec sa sœur vers Gerestan,
qui ne prit jamais garde à ceste ruze. Depuis ce
temps il fut permis à Filandre de m'Ξescrire ; car,
envoyant d'ordinaire de ses nouvelles à Filidas,
j'avois tousjours de ses lettres, et si finement,
que ny elle, ny Amidor ne s'en apperceurent jamais.
Or, belles Bergeres, jusques icy ceste recherche ne
m'avoit Ξguere r'apporté d'amertume, mais, helas !
c'est ce qui s'Ξ ensuivit qui m'a tant fait avaler
d'absinthe, que Ξjusques au cercueil il ne faut pas
que j'espere de gouster quelque douceur. Il Ξadvint pour mon Ξmal-heur, qu'un estranger passant
par ceste contree me vid endormie à la Ξfontaine des
Sicomores, où la Ξfraischeur de l'ombrage et le doux Ξgazoüillement de l'onde m'avoient sur le haut du
jour assoupie. Luy, que la beauté du lieu avoit
attiré pour passer l'ardeur du midy, n'eut Ξplustost
jetté l'œil sur moy, qu'il y remarqua quelque chose
qui luy Ξpleut. Dieux ! quel homme, ou Ξplustost quel
monstre estoit ce ! Il avoit le visage reluisant de
noirceur, les cheveux Ξraccourcis et meslez comme la
laine de nos moutons, quand il n'y a qu'un mois ou
deux qu'on les a tondus, la barbe à petits bouquets
clairement espanchée autour du menton, le nez aplaty
entre les yeux et rehaussé et large par le bout, la
bouche grosse, les levres renversées, et presque
fendues sous le nez. Mais rien n'estoit si estrange
que ses yeux, car en tout le visage il n'y
paroissoit rien de blanc, que ce qu'il en Ξdécouvroit
quand il les roüoit Ξ dans la teste. Ce bel Amant me
fut destiné par le Ciel, pour m'oster à jamais toute
volonté d'aimer ; car estant ravy à me considerer, il
ne pût s'empescher (transporté comme je croy de ce
nouveau desir) de s'approcher de moy pour me baiser.
Mais parce qu'il estoit armé, et à cheval, le bruit
qu'il fit m'Ξéveilla, et si à propos qu'ainsi qu'il
estoit prest de se baisser pour satisfaire à sa
volonté, j'ouvris les yeux et voyant ce monstre si
pres de moy premierement je fis un grand cry, puis
luy portant les mains au visage, Ξje heurtay de toute
ma force, luy qui estoit à moitié panché, n'attendant
pas ceste Ξdeffense, fut si surpris, que le coup le
fit balancer, et de peur qu'il eut, comme je pense,
de choir sur moy il ayma mieux tomber de l'autre
costé, si bien que j'eus loisir de me lever. Je ne
croy pas que s'il m'eust touchee, je ne fusse morte
de frayeur, car figurez vous, que tout ce qui est de
plus horrible, ne sçauroit en rien approcher Ξ l'horreur
de son visage Ξépouvantable.
J'estois des-ja bien esloignee, quand il se releva, et
voyant qu'il ne me sçauroit attaindre, parce qu'il
estoit armé assez pesamment, et que la peur
m'attachoit des ayles aux pieds, il sauta
promptement sur son cheval, et Ξa toute course me
suivoit, lors qu'estant presque hors d'haleine, la
pauvre Filidas, qui assez pres de la entretenoit
Filandre, qui nous estoit venu voir, et qui s'estoit
endormy en luy parlant, ayant ouy ma voix, courut à
moy, Ξ voyant que ce cruel me poursuivoit avec l'espee
nüe Ξen la main, car la colere de sa Ξcheute luy avoit
effacé toute Amour, elle s'opposa genereusement à sa
furie, me faisant paroistre par ce dernier acte, qu'elle m'avoit autant aymée que son sexe le
luy permettoit, et d'Ξabord luy prit la bride du
cheval, dont ce barbare offensé, sans nul Ξégal de
l'humanité, luy donna de l'espée sur le bras, de
telle force qu'il le Ξdestacha du corps, et elle
Ξpresque en mesme temps de douleur mourut, et tomba
entre les pieds de son cheval, qui broncha si
lourdement que son maistre eut assez d'affaire à
s'en despestrer. Et Ξpar ce que Filidas en mourant
fit un grand cry, nommant fort haut Filandre, luy
qui estoit aupres l'Ξoüyt, et la voyant en si piteux
estat, en eut un Ξsi extréme déplaisir, mais plus
encores quand il vid ce barbare, s'estant Ξdémeslé de son cheval, me courre apres l'espee Ξen la main,
et moy, comme je vous disois, et de peur, et de la
course que j'avois Ξfaitte, tant hors d'haleine que
je ne pouvois presque mettre un pied devant l'autre.
Que devint ce pauvre Berger ? Je ne croy pas que
jamais Ξ*Lyonne à qui les petits ont esté Ξdérobez,
lors qu'elle Ξvoid ceux qui les emportent, s'eslançast
plus legerement apres eux, que le courageux Filandre apres ce cruel. Et par ce qu'il estoit chargé d'armes
qui l'empeschoient de courre, il l'Ξatteignit assez
tost, et d'Ξabord luy cria : - Cessez ΞChevalier,
cessez d'outrager davantage celle qui merite mieux
d'estre adorée. Et parce qu'il ne s'arrestoit point,
ou fust que pour estre en furie il n'oyoit point sa
voix, ou que pour estre estranger, il n'entendoit
point son langage, Filandre mettant une pierre dans
sa fronde, la luy jetta d'une si grande impetuosité,
que le frappant à la teste, sans les armes qu'il y
portoit, il n'y a point de doute qu'il l'eust tué
de ce coup, qui fut tel, que l'estranger s'en aboucha,
mais se relevant incontinent, et oubliant la colere
qu'il avoit contre moy, s'adressa tout en furie Ξà Filandre, qui se trouva si pres qu'il ne Ξpeut eviter le coup mal-heureux qu'il luy donna dans le
corps, n'ayant Ξen la main que sa houlette pour toute
deffense. ΞToutesfois se voyant le glaive de son
ennemy si avant, sa naturelle generosité luy donna
tant de force, et de courage, qu'au lieu de reculer,
il s'avanca, et s'enfonçant le fer dans l'estomach jusques aux gardes, il luy planta le bout ferré de
sa houlette entre les deux yeux, si avant, qu'il ne
l'en Ξpeust plus retirer, qui fut cause que la luy
laissant ainsi attachée, il le saisit à la gorge,
et de mains et de dents, paracheva de le tuer. Mais,
helas ! ce fut bien une victoire cherement acheptée ;
car ainsi que ce barbare tomba mort d'un costé,
Filandre n'ayant plus de force, se laissa choir de
l'autre, Ξtoutesfois si à propos, que tombant à la renverse, l'espée qu'il avoit au travers du
corps, heurta de la pointe contre une pierre, et la
pesanteur du corps la fit ressortir de la playe.
Moy qui de temps en temps tournois la teste pour
voir si ce cruel ne m'atteignoit point encores, je vis
bien au commencement que Filandre le couroit, et
dés lors une Ξextréme frayeur me saisit. Mais helas !
quand je le Ξveis blessé si dangereusement, oubliant
toute sorte de crainte, je m'arrestay ; mais quand
il tomba la frayeur de la mort ne me Ξpeut empescher
de courre vers luy, et aussi morte presque que luy, je me jettay en terre, l'appellant toute esplorée par
son nom. Il avoit des-ja perdu beaucoup de sang, et
en perdoit à toute heure Ξd'avantage par les deux
costez de sa playe.
Et voyez Ξqu'elle force a une amitié ! Moy qui ne
sçaurois voir du sang sans Ξm'esvanoüyr, j'eus bien
alors le courage de luy mettre mon mouchoir Ξcontre sa blesseure pour empescher le cours du sang, et
rompant mon voyle, luy en mettre autant de l'autre
costé. Ce petit soulagement luy servit de quelque
chose, car luy ayant mis la teste en mon giron, il
ouvrit les yeux, et reprit la parole. Et me voyant
toute couverte de larmes il s'efforça de me dire :
- Si jamais j'ay esperé une fin plus favorable que
celle-cy, je prie le Ciel, belle Bergere, qu'il n'ait
point de pitié de moy. Je voyois bien que mon peu
de merite, ne me pourroit jamais faire Ξatteindre Ξce
bon-heur desiré, et je craignois Ξque en fin le
desespoir ne me Ξcontraignit à quelque furieuse
resolution contre moy-mesme. Les Dieux qui sçavent
mieux ce Ξqu'il nous faut que nous ne le sçavons
desirer, ont bien Ξconneu que n'ayant vescu depuis
si long temps que pour vous, Ξil failloit aussi que je
mourusse pour vous. Et jugez quel est mon
contentement, puis que je meurs non seulement pour
vous, mais encores pour vous conserver la chose du
monde que vous avez la plus chere, qui est vostre
pudicité. Or ma maistresse, puis qu'il ne me reste
plus rien pour mon contentement, qu'un seul point,
par l'affection que vous avez Ξreconnüe en Filandre,
je vous supplie de me le vouloir accorder, afin que
ceste ame heureuse entierement, puisse vous aller
attendre aux champs Elisiens, avec ceste satisfaction
de vous. Il me dit ces paroles à mots interrompus, et avec
beaucoup de peine ; et moy qui le Ξvoyois en cet
estat, pour luy donner tout le contentement qu'il
pouvoit desirer, luy respondis : - Amy, les Dieux
n'ont point fait naistre en nous une si belle et
honneste affection, pour l'esteindre si promptement,
et pour ne nous en laisser que le regret. J'espere qu'Ξils vous donneront encores tant
de vie, que je pourray vous faire Ξconnoistre que je
ne vous cede point en amitié, non plus que vous ne
le Ξfaites à personne en Ξmerite. Et pour preuve de
ce que je vous dy, demandez seulement tout ce
que vous voudrez de moy, car il n'y a rien que je
vous puisse ny veuille refuser. A ces derniers mots,
il me prit la main, et se l'approchant de la bouche :
- Je baise, dit-il, ceste main, pour remerciement de
la grace que vous me Ξfaites. Et lors Ξ*dressant les
yeux au Ciel : ô Dieux, dit-il, je ne vous requiers qu'autant de vie qu'il m'en faut pour l'accomplissement
de la promesse que Diane me vient de faire. Et puis
Ξaddressant sa parole à moy, avec tant de peine, qu'à
peine pouvoit-il proferer les mots, il me dit ainsi :
- Or ma belle ΞMaistresse, escoutez donc ce que je veux
de vous, puis que je ne ressens l'aigreur de la
mort, que pour vous. Je vous conjure par mon
affection, et par vostre promesse, que j'emporte ce
contentement hors de ce monde, que je puisse dire
que je suis vostre mary, et croyez si je le reçois que mon ame ira tres-contente en Ξquelque lieu qu'il luy Ξfaille aller, ayant un si grand tesmoignage de vostre bonne volonté. Je vous jure, belles Bergeres, que ces Ξparolles me toucherent si vivement, que je ne sçay comme j'Ξeus assez de force à me soustenir, et croy, quant à moy que ce fut la seule volonté que j'avois de luy complaire, qui m'en donna le courage. Cela fut cause qu'il n'Ξeust pas plustost finy sa demande, que luy retendant la main, je luy Ξdis : - Filandre, je vous accorde ce que vous me requerez, et vous jure devant tous les Dieux, et particulierement devant les divinitez qui sont en ces lieux, que Diane se donne à vous, et qu'elle vous reçoit, et de cœur et d'ame pour son mary ; et en disant ces mots, je le baisay. - Et moy, Ξ dit-il, Ξ*je me donne à vous, pour jamais tres-heureux et content, d'emporter ce glorieux nom de mary de Diane. Helas ! ce mot de Diane fut le dernier qu'il profera ; car, m'ayant les bras au col et me tirant à luy pour me baiser, il expira, laissant ainsi son esprit sur mes levres. Quelle je devins, le voyant mort, jugez-le belles Bergeres, puis que veritablement je l'Ξaimois. Je Ξtombay abouchée sur luy, sans poulx, et sans sentiment et de telle sorte esvanoüie, que je fus emportée chez moy, sans que je revinsse. O Dieux ! que j'ay ressenty vivement ceste perte, et Ξreconneu plus que veritable ce que tant de fois il m'avoit predit, que je l'Ξaymerois davantage apres sa mort que durant sa vie. Car j'ay despuis conservé si vive sa memoire en mon ame, qu'il me semble qu'à toute heure je l'ay devant mes yeux, et que sans cesse il me dit, que pour n'estre Ξingrate il faut que je l'ayme. Aussi fais-je, ô belle ame, et avec la plus entiere affection qu'il se peut, et si où tu es, on a quelque Ξconnoissance de ce qui se fait çà bas, reçoy, ô cher amy, Ξcette volonté, et ces larmes que je t'Ξoffre pour tesmoignage, que Diane aymera Ξjusques au cercueil son cher Filandre.
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