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L'Astrée de 1621
Livre 7Édition de 1607, 293 recto (sic pour 193 recto). Édition de Vaganay, p. 237. LE Astree pour interrompre les tristes paroles de Diane : - Mais, belle Bergere, luy dit-elle, qui
estoit ce miserable qui fut cause d'un si grand
desastre ? - Helas ! dit ΞDiane, que voulez-vous
que je vous en die ? C'estoit un ennemy qui
n'estoit au monde que pour estre cause de mes
eternelles larmes. - Mais encor, respondit Astrée,
ne sçeut-on jamais quel homme c'estoit ? - On nous
dit, Ξrepliqua-t'elle, quelque temps apres, qu'il
venoit de certains Ξpays barbares, outre un Ξdétroit,
je ne sçay si je le sçauray bien nommer, qui
s'appelle les ΞColomnes d'Hercule, et le sujet qui
le fit venir de si loing pour mon mal heur, estoit
que devenu amoureux en ces contrées-là, sa ΞDame luy
avoit commandé de chercher toute l'Europe, pour
sçavoir s'il y Ξ a quelqu'autre aussi belle
qu'elle ; et s'il venoit à rencontrer quelque Amant
qui voulust maintenir la beauté de sa ΞMaistresse,
il estoit obligé de combattre contre luy, et luy en
envoyer la teste, avec le Ξpourtrait et le nom de la
Dame. Helas ! que Ξpleust aux Dieux que j'eusse esté
moins prompte à m'Ξenfuyr, lors qu'il me poursuivoit
pour me tuer, Ξà fin que par ma mort j'eusse empesché celle du pauvre Filandre. A ces paroles elle se
mit à pleurer, avec une telle abondance de larmes,
que Phillis pour la divertir, changea de propos, et
se levant la premiere : - Nous avons, dit elle, Ξtrop demeuré
longuement assises, il me semble qu'il seroit
bon de se promener un peu. A ce mot elles se
leverent toutes trois, et s'en allerent du costé de
leurs hameaux, car aussi bien estoit-il tantost
temps de disner.
Leonide qui estoit (comme je vous ay dit) aux
escoutes, ne perdoit pas une seule parole de ces
Bergeres, et plus elle oyoit de leurs nouvelles, et
plus elle en estoit desireuse. Mais quand elle les
vid partir sans avoir parlé de Celadon, elle en Ξfust fort faschée ; toutefois sous l'esperance qu'elle eut, que
demeurant ce jour avec elles, elle en pourroit
Ξdécouvrir quelque chose, et aussi que des-ja elle en
avoit fait le dessein, lors qu'elle les vid un peu
esloignées, elle sortit de ce buisson, et faisant
un peu de tour, se mit à les suivre, car elle ne
vouloit pas qu'elles pensassent qu'elle les eust
ouyes. De fortune Phillis se tournant du costé
d'où elles venoient, l'Ξapperçeut d'assez loing et
la Ξmonstra à ses compagnes, qui s'arresterent ; mais voyant qu'elle venoit Ξvers elles, pour luy rendre le
devoir que sa condition meritoit, elles Ξretournerent en arriere, et Ξ la salüerent. Ξ Leonide toute pleine
de courtoisie, apres leur avoir rendu leur salut,
s'addressant à Diane, luy dit : - Sage Diane, je
veux estre aujourd'huy vostre hostesse, pourveu
qu'Astrée et Phillis soient de la Ξtrouppe, car je
suis partie ce matin de chez Adamas mon oncle, en
dessein de passer tout ce jour avec vous, pour
Ξrecognoistre si ce que l'on m'a dit de vostre vertu, Diane, de vostre beauté, Astrée, de vostre merite, Phillis, respond à la renommée qui est divulguée de vous.
Diane voyant que ses compagnes s'en remettoient à
elle, luy respondit : - Grande Nymphe, il seroit
peut-estre meilleur pour nous que vous eussiez
seulement nostre cognoissance par le rapport de la
renommée, puis qu'elle nous est tant advantageuse ;
toutefois, puis qu'il vous plaist de nous faire
Ξcest honneur, nous le recevrons, comme nous sommes
obligées de recevoir avec reverence les graces
qu'il plaist au ΞCiel de nous faire. ΞA ces dernieres
paroles, elles la mirent entre-elles, et la menerent
au hameau de Diane, où elle Ξfut receuë d'un si bon
visage, et avec tant de civilité, qu'elle s'estonnoit
comme il estoit possible qu'entre les bois, et les
pasturages des personnes tant accomplies fussent
eslevees.
L'apres-disnée se passa entre elles en plusieurs
devis, et en des demandes que Leonide leur faisoit ;
et entre Ξautres elle s'enqueroit, qu'estoit devenu un Berger nommé Celadon, qui estoit fils
d'Alcippe. Diane respondit, qu'il y avoit quelque
temps qu'il s'estoit noyé dans Lignon. - Et son frere Lycidas, dit-elle, est-il marié ? - Non point encor,
dit Diane ; et ne croy pas qu'il en Ξait beaucoup de
haste, car le Ξdéplaisir de son frere luy est encor
trop vif en la memoire. - Et par quel malheur,
adjousta Leonide, se perdit-il ? - Il voulut, dit
Diane, secourir ceste Bergere qui y estoit tombée
avant que luy ; et lors elle monstra Astree.
- Puis que cela est, reprit Philis, si
vous le trouvez bon, il seroit à propos de sortir
comme de coustume à nos exercices accoustumez ; et
par ainsi vous auriez plus de cognoissance de nostre
façon de vivre, et Ξmesme si vous nous permettez
d'user devant vous de la franchise de nos villages.
- C'est, dit Leonide, dequoy je voulois vous
requerir, car je sçay que la contrainte n'est
jamais agreable, et je ne viens pas icy pour vous
Ξdeplaire. De ceste sorte Leonide prenant Diane d'une main et Astrée de l'autre, elles sortirent,
et avec plusieurs discours parvindrent jusques à un
bois qui s'alloit estendant Ξjusque sur le Ξbord de
Lignon, et là pour avoir plus d'humidité
s'espaississoit Ξd'avantage et rendoit le lieu plus
champestre. A peine furent elles assises, qu'elles ouyrent
chanter assez prez de là, et Diane fut la premiere
qui en Ξrecogneut la voix, et se tournant Ξvers Leonide : - Grande Nymphe, luy dit-elle,
prendrez vous plaisir d'Ξouyr discourir un jeune
Berger, qui n'a rien de Ξ*villageois que le nom et l'habit ? Car ayant tousjours esté nourry dans les
grandes villes, et parmy les personnes civilisées,
il ressent moins nos bois que Ξtout autre chose.
- Et qui est-il ? respondit Leonide. - C'est,
repliqua Diane, le Berger Silvandre, qui n'est
parmy nous que depuis Ξ*vingt cinq ou trente lunes. - Et de quelle famille est-il ? dit la Nymphe. - Il
seroit bien mal-aisé, adjousta Diane, de le vous
pouvoir dire, car il ne sçait luy mesme qui est son
pere Ξet sa mere, et a seulement quelque legere
cognoissance qu'ils sont de ΞForets ; et à ceste
occasion, lors qu'il a Ξpeu, il y est revenu, avec
resolution de n'en plus partir, et à la verité
nostre Lignon y perdroit beaucoup, s'il s'en alloit,
car je ne Ξcroy pas que de long temps il y vienne
Berger plus accomply. - Vous le loüez trop, respondit la Nymphe, pour ne me donner
point envie de le voir : allons nous en
l'entretenir. - S'il Ξ*vous apperçoit, dit Diane,
et qu'il Ξait opinion de ne Ξ*vous estre ennuyeux, il
ne faillira Ξpoint de venir bien tost Ξ*vers vous.
Et il advint comme elle Ξ disoit, car de fortune le
Berger qui Ξse promenoit, les appercevant, tourna
Ξincontinent ses pas vers Ξelle, et Ξles salüa ; mais parce qu'il ne cognoissoit point Leonide, il
faisoit semblant de vouloir continuer son chemin,
lors que Diane luy dit : - Est-ce ainsi, ΞSilvandre,
que l'on vous a enseigné la civilité dans les
villes, d'interrompre une si bonne compagnie Ξ*par vostre venuë, et puis ne luy rien dire ? elle, Ξmais il ne vous doit point sembler
estrange, Ξny en ayant point entre tant de merites
et mes imperfections, que je n'aye point ressenty
Ξcest attrait, que vous me reprochez. servent, car il n'y a pas
apparence, qu'ils ne sçachent bien la valeur de
Ξchaque chose. Que si nous en faisons ainsi de vous
et de moy, qui ne dira que les Dieux auroient une
grande mescognoissance de nous, si Ξestans egaux en
merite, ils se servoient de vous Ξpour Nymphe, et de
moy Ξ*pour Bergere. Leonide loüa en elle mesme beaucoup le gentil esprit du Berger, qui soustenoit si bien une mauvaise
cause, et pour luy donner Ξsujet de continuer, elle
luy dit : - Quand cela seroit recevable pour mon
regard, toutefois pourquoy est-ce que ces ΞBergers ne vous eussent Ξpeu arrester, puis que selon ce que
vous dittes, elles doivent avoir ceste Ξ*conformité avec vous ? - Sage Nymphe, respondit ΞSylvandre, la
moindre cede tousjours à la plus grande partie : où
vous estes ces Bergeres en doivent faire de mesme.
- Et quoy ? adjousta Diane, desdaigneux Berger,
nous estimez vous si peu ? - Tant s'en faut,
respondit Sylvandre, Ξ c'est pour vous Ξestimer beaucoup que j'en parle ainsi, car si j'avois
mauvaise opinion de vous, je ne dirois pas que vous
fussiez une partie de ceste grande Nymphe, puis que
par là je ne vous rends point son inferieure, sinon
qu'elle merite d'estre aymée et respectee pour sa
beauté, pour ses merites, et pour sa condition, et
vous pour voz beautez et merites. - Vous vous Ξloüez, ΞSylvandre, respondit Diane, si veux-je croire que
j'en ay assez pour obtenir l'affection d'un honneste Berger.
ΞElle parloit ainsi, par ce qu'il estoit si esloigné
de toute Amour, qu'entre elles Ξil estoit mettrois Ξcette victoire entre les moindres que
j'obtins jamais. - Si ne la devez vous pas tant
mespriser, dit le Berger, quand ce ne seroit que
pour Ξ estre la premiere qui m'auroit vaincu. - Autant,
repliqua Phillis, qu'il y a d'honneur d'estre la
premiere en ce qui a du merite, autant y a t'il de
Ξ honte en ce qui est au contraire. - Ah ! Bergere,
interrompit Diane, ne parlez point ainsi de ΞSylvandre ; car si tous les Bergers qui sont moins
que luy devoient estre mesprisez, je ne sçay qui
seroit celuy de qui il faudroit faire cas. - Voila Diane respondit Phillis, les premiers coups
dont Ξ vous le surmontez, sans doute il est à vous.
Ξ C'est la coustume de ces esprits hagards et
farouches, de se laisser surprendre aux premiers
attraits, Ξd'autant que n'ayant accoustumé telles
faveurs, ils les reçoivent avec tant de goust, qu'ils
n'ont point de resistance contre-elles. Phillis disoit ces paroles en Ξse mocquant, si advint'il
toutefois que ceste gratieuse deffense de Diane fit croire au Berger Ξqu'il estoit obligé à la servir
par les loix de la courtoisie. Et dés lors Ξceste opinion, et les perfections de Diane eurent tant
de pouvoir sur luy qu'il conçeut ce germe d'Amour, que le temps et la pratique Ξacreurent, comme nous
dirons cy-apres. Ceste dispute dura quelque temps entre ces Bergeres,
avec beaucoup de contentement de Leonide, qui
admiroit leur gentil esprit. Phillis en fin se
tournant Ξvers le Berger, luy dit : - Mais à quoy
servent tant de paroles, s'il est vray que vous
soyez tel, Ξvenez un juge partial. - Je Ξ*le seray tousjours,
respondit Diane, pour la raison, qui me sera
Ξcogneuë. - Or bien, continua Phillis, quand les
paroles ne peuvent verifier ce que l'on soustient,
n'est on pas obligé d'en venir à la preuve ? - C'est
sans doute, respondit Diane. de la
servir. - Quant à moy, respondit Silvandre, j'y en
recognois plus que vous ne scauriez dire, pourveu que ce ne soit point profaner
ses beautez de les servir par gageure. Diane nous vouloit
respondre et se fust excusée de ceste corvée, mais
à la requeste de Leonide et d'Astrée, elle y
consentit, avec condition toutefois que Ξceste essay
ne dureroit que trois Ξ*lunes. mais bien, que faut-il que je
fasse ? - Que vous acqueriez, dit Silvandre, les
bonnes graces de quelque Berger. - Cela, dit Diane,
n'est pas raisonnable. Car jamais la raison ne
contrarie au devoir. Mais j'ordonne qu'elle serve
une Bergere, et que tout ainsi que vous, elle soit
obligée de s'en faire Ξaymer, et que celuy de vous
deux qui sera moins Ξaymable, au gré de celles que vous
servirez, soit contraint de céder à l'autre. - Je
veux donc, dit Phillis, servir Astrée. - Ma sœur,
respondit-elle, il me semble que vous doutiez de vostre
merite, puis que vous cherchez œuvre faite, mais
il faut que ce soit Ξcette belle Diane, non seulement
pour les deux raisons que vous avez alleguées à
Silvandre, qui sont ses merites et son esprit,
mais, outre cela, parce qu'elle pourra plus
équitablement juger du service de l'un et de l'autre,
si c'est à elle seule que vous vous adressiez.
Ceste ordonnance sembla si équitable à chacun
qu'ils l'observerent, apres avoir tiré serment de
Diane, que sans esgard d'autre chose que de la
verité, les trois mois estant finis, elle en feroit
le jugement. Il y avoit du plaisir à voir ceste
nouvelle sorte d'Amour : car Phillis faisoit fort bien le
serviteur, et ΞSylvandre en Ξfeignant le devint à bon escient, ainsi que nous dirons cy apres. Diane
d'autre costé sçavoit si bien faire la ΞMaistresse,
qu'il n'y eust eu personne qui n'eust creu que
c'estoit Ξ*sans fainte.
Lors qu'ils estoient sur ce discours, et que
Leonide en elle mesme jugeoit ceste vie pour la
plus heureuse de toutes, ils virent venir du costé
du pré, deux Bergeres, et trois Bergers, qui à leurs
habits monstroient d'estre estrangers, et lors qu'ils
furent un peu plus pres, Leonide qui estoit
curieuse de cognoistre les Bergers et Bergeres de ΞLignon par leur nom, demanda qui estoient ceux cy.
A quoy Phillis respondit, qu'ils estoient
estrangers, et qu'il y avoit quelques mois qu'ils
estoient venus de compagnie, que quant à elle, elle
n'en avoit autre cognoissance. Alors Silvandre Ξadjousta qu'elle perdoit beaucoup de ne les
cognoistre pas plus particulierement, car
Ξentr'autres il y en avoit un nommé Hylas, de la
plus agreable humeur qu'il se peut dire ; Ξd'autant
qu'il Ξayme, disoit-il, tout ce qu'il void, mais il
a cela de bon, que qui luy fait le mal luy donne le
remede, parce que si son inconstance le fait Ξaymer,
son inconstance aussi le fait bien tost oublier, et
il a de si extravagantes raisons pour prouver son
humeur estre la meilleure, qu'il est impossible de
l'oüyr sans rire. - Vrayement, dit Leonide, sa
compagnie doit estre agreable, et faut que nous le
mettions en discours aussi tost qu'il sera icy. si triste Ξ, qu'il ne sort jamais propos
de sa bouche, qui ne Ξtienne de la melancolie de
son ame. - Et qu'est-ce, repliqua Leonide, qui les
arreste, en ceste contree ? - Sans mentir, dit-il,
belle Nymphe, je n'ay pas encor eu ceste
curiosité, mais si vous voulez je le leur
demanderay, car il me semble qu'ils viennent Ξicy.
A ce mot, ils furent si pres qu'ils ouyrent que
Hylas venoit chantant tels vers. Villanelle de La belle qui m'arrestera, Et rendre mon cœur arresté, ΞArrester mes legers esprits, Leonide en sousriant contre Silvandre, luy dit que ce Berger n'estoit pas de ces trompeurs qui dissimulent leurs imperfections, puis qu'il Ξles alloit chantant. - C'est Ξpar ce, respondit Silvandre, qu'il ne croit pas que ce soit vice, et qu'il en fait Ξ*gloire. A ce mot ils arriverent si prés, que pour leur rendre leur salut, la ΞNimphe et le Berger furent contraints d'interrompre Ξleurs propos. Et parce que Silvandre avoit bonne memoire de ce que la Nymphe luy avoit demandé de l'estat de ces Bergers, aussi tost que les premieres paroles de la civilité furent parachevées : - Mais Tircis dit Silvandre, car tel estoit le nom du Berger, si ce ne vous est importunité, dittes nous le sujet qui vous a fait venir en ceste contrée de Forestz, et Ξ qui vous y retient. Tircis alors mettant Ξle genoüil en terre, et levant les yeux et les mains en haut : - O bonté infinie, dit-il, qui par ta prevoyance gouvernes tout l'Ξunivers, sois tu loüée à jamais de celle qu'il t'a pleu avoir de moy. Et puis se relevant, avec beaucoup d'estonnement de la Nymphe, et de Ξcette trouppe, il respondit a Silvandre : - Gentil-Berger, vous me demandez que c'est qui m'ameine et me retient en ceste contrée, sçachez que ce n'est autre que vous, et que c'est
vous seul que j'ay si longuement cherché. - Moy ?
respondit Silvandre, et comment peut-il estre, puis
que je n'ay point de Ξconnoissance de vous ? - C'est
en partie, respondit-il, pour cela que je vous
cherche. - Et s'il est ainsi, repliqua Silvandre,
il y a des-ja long temps que vous estes parmy nous,
que veut dire que vous ne m'en avez parlé ? - Parce,
respondit Tircis, que je ne vous Ξconnoissois pas,
et pour satisfaire à la Ξ*demande que vous m'avez faite, par ce que le discours Ξ est long, s'il vous
plaist je le vous raconteray quand vous aurez
repris vos places sous ces arbres comme vous estiez
quand nous sommes arrivez.
Silvandre alors se tournant Ξvers Diane : - Ma
ΞMaistresse, dit-il, vous plaist-il de vous Ξr'asseoir.
- C'est à Leonide, respondit Diane, à qui vous le
deviez avoir demandé. - Je sçay bien respondit le
Berger, que la civilité me le commandoit ainsi, mais
Amour me l'a ordonné d'autre sorte.
Leonide prenant Diane et Astrée par la main s'assit
au milieu, disant que Silvandre Ξ avoit eu raison,
parce que l'Amour, qui Ξ a autre consideration que de
soy mesme n'est pas vraye Amour, et apres elles les
autres Bergeres et Bergers s'assirent en rond. Et
lors Tircis, se tournant Ξvers la Bergere qui
estoit avec Ξluy : - Voicy le jour heureux, dit-il, ΞLaonice, que nous avons tant desiré, et que depuis
que nous sommes entrez en ceste contrée, nous Ξavons attendu avec tant d'impatience. Il ne tiendra plus
qu'à vous, que nous ne sortions de Ξcette peine,
ainsi qu'a ordonné l'Oracle. Alors la Bergere, sans luy faire autre response, s'adressa à Silvandre, et luy parla de Ξcette sorte. _____________________________________________________________ Histoire de Tircis " Ξ De toutes les amitiez il n'y en a point,
à receut au cœur Ξdes flammes, puis
que dans le berceau mesme il se plaisoit à la
considerer. En ce temps là, je pouvois avoir six
ans et luy dix, et voyez comme le Ciel dispose de
nous sans nostre consentement. Dés l'heure que je
le vis je l'Ξaymay, et dés l'heure qu'il vid Cleon
il l'Ξayma ; et quoy que ce fussent amitiez telles
que l'Ξaage pouvoit supporter, Ξtoutesfois elles
n'estoient pas si petites, que l'on ne Ξreconneut fort bien Ξcette difference entre nous. Puis venant à croistre, nostre amitié aussi creut à telle
hauteur, que peut estre n'y en a t'il jamais eu
qui l'ait surpassée. En ceste jeunesse vous pouvez croire que j'y allois
sans Ξ*prendre garde à ses actions ; mais venant un
peu plus avant en Ξaage, je remarquay en Ξelle tant de
Ξdéfaut de bonne volonté, que je me resolus de m'en
divertir : Ξ resolution que plusieurs despitez
elle se
retira de sorte de luy, qu'il sembloit que cét
esloignement estoit capable de la Ξgarantir de telles
Ξblesseures. Mais Amour plus fin qu'elle, sçeut en
telle sorte approcher de son ame les merites,
l'affection, et les services de Tircis, qu'en fin
elle se trouva au milieu, et tellement entournée de
toutes parts, que si de l'une elle evitoit d'estre
blessée, la playe qu'elle recevoit de l'autre en
estoit plus grande et plus profonde. Si bien qu'elle
ne Ξpeust recourre à nul meilleur remede qu'à la dissimulation, non pas pour
ne recevoir les coups, mais seulement pour empescher
que son ennemy ny Ξautre les Ξapperceut. Elle Ξpeust
bien toutefois user de ceste Ξfeinte, quand elle ne
commença que d'avoir la peau égratignée ; mais
quand la Ξblesseure fust grande, il fallut se rendre,
et s'avoüer vaincuë. Ainsi voila Tircis Ξaymé de
sa Cleon, le Ξvoyla Ξqu'il joüit de toutes les
honnestes douceurs d'une amitié, quoy que du
commencement il ne Ξsçeust presque quel estoit son
mal, ainsi que ces vers le tesmoignent qu'il fit
en ce temps-là. _____________________________________________________________ Mon Dieu quel est le mal dont je suis tourmenté ? Depuis que Tircis eut Ξrecogneu la bonne volonté de
l'heureuse Cleon, il la receut avec tant de
contentement, que son cœur n'estant capable de Ξle celer fut contraint d'en faire part à ses yeux Ξ*, qui
soudain, Dieu sçait combien changez de ce qu'ils
souloient estre, ne Ξdonnoient que trop de Ξconnoissance de leur joye. Ξ La discretion de Cleon Ξestoit bien telle, qu'elle ne Ξdonna aucun avantage à Tircis sur son devoir ; si est-ce que jalouse de
son honneur, elle le pria de Ξfeindre de m'Ξaymer,
afin que ceux qui remarqueroient ses actions
s'Ξarrestans à celles-cy toutes evidentes, n'allassent point Ξrecherchans celles qu'elle vouloit cacher.
Elle fit election de moy Ξplustost que de toute
autre, s'estant apperceuë dés long souvent le temps avec luy. Mais si amour eust
esté juste, il devoit faire tomber la Ξmocquerie sur elle mesme, permettant que Tyrcis vint à
m'Ξaymer sans Ξfeinte. Toutefois il n'advint pas comme cela, au
contraire ceste dissimulation luy estoit tant
Ξinsuportable qu'il ne la pouvoit continuer, et
n'eust esté cacher sous un
autre, et conseilla ΞTircis de me faire entendre
que chacun commençoit de Ξreconnoistre nostre
amitié, et d'en faire des Ξjugemens assez mauvais,
Ξ*qu'il estoit necessaire de faire cesser ce bruit
par la prudence, et qu'il falloit qu'il fist
semblant d'aymer Cleon, Ξà fin que par ce
divertissement ceux qui en parloient mal se
teussent. - Et vous direz, luy disoit elle, que vous
m'eslisez plustost qu'Ξun autre, pour la
commodité que vous aurez d'estre pres d'elle, et
de luy parler. Moy qui estois toute bonne, et sans
finesse je treuvay ce conseil tres-bon ; si bien
qu'avec ma permission, depuis ce jour, quand nous
nous trouvions tous trois ensemble, il ne faisoit
point de difficulté d'entretenir sa Cleon, comme
il avoit accoustumé.
Et certes il y avoit bien du plaisir pour eux, et
pour tout autre qui eust sçeu ceste dissimulation :
car voyant la recherche qu'il faisoit Ξde Cleon,
je pensois qu'il se Ξmocquast, et à peine me
Ξpouvoy-je empescher d'en rire ; d'autre costé Cleon prenant garde à mes façons, et sçachant
la tromperie en quoy je la pensois estre, avoit une
peine Ξextreme de n'en faire point de semblant.
Mesme que ce trompeur luy faisoit quelquefois des
clins d'œil, qu'elle ne pouvoit dissimuler, sinon
trouvant excuse de rire de quelque autre sujet,
qui bien souvent estoit si hors de propos que j'en
accusois l'Amour qu'elle portoit au Berger, et le
contentement que ceste tromperie luy Ξr'apportoit.
Et voyez si j'estois bonne, en mon ame Ξ*qui
ressentois par pitié le desplaisir qu'elle
recevroit, quand elle sçauroit la verité, mais
depuis je trouvay que je me plaignois en sa
personne. Ξtoutesfois je m'excuse, car qui n'y Ξ eust esté deceuë, puis que l'Amour que nous ne pouvions oster l'Ξopinion
aux personnes de Ξnotre amitié, et que nul ne
pouvoit Ξcroyre à ce que l'on m'en disoit qu'il
aymast Cleon. - Et comment, me respondit-il,
voulez vous qu'ils croyent une chose qui n'est pas ?
Tant y a que nostre finesse, en despit des plus
mal-pensans, sera Ξcreuë du general.
Mais luy qui estoit fort advisé, voyant qu'il se
presentoit occasion de passer encor plus outre me
dit que sur tout il falloit tromper Cleon, et
que celle-là estant bien deceüe, c'estoit avoir
presque parachevé Ξnostre dessein ; qu'a ceste
occasion il falloit que je luy parlasse pour luy,
et que je fusse comme confidente. - Elle, me
disoit-il, qui a des-ja ceste Ξopinion recevra de
bon cœur les messages que vous luy ferez, et ainsi
nous vivrons en Ξasseurance. O quelle miserable
fortune nous courons Ξ*bien souvent ! ΞQuand à moy
je pensois que si Ξquelquesfois Cleon avoit creu que
j'eusse Ξaymée ce Berger, je luy en ferois perdre
l'Ξopinion en la priant de l'Ξaymer, et comme
confidente luy parlant pour luy. Mais Cleon ayant sceu les discours que j'avois Ξtenus au
Berger, et voyant la contrainte avec quoy elle
vivoit, jugea que par mon moyen elle en pourroit
avoir des messages, et mesme des lettres.
Cela Ξfust cause qu'elle receut fort bien la
proposition que je luy en fis, et que depuis ce
temps elle Ξtraita avec luy, comme avec celuy qui
l'aymoit, et moy je ne servois qu'à porter les
billets de l'un à l'autre. O Amour ! quel mestier
est celuy que tu me fis faire alors ? Je ne m'en
plains toutefois, puis que j'ay ouy dire, que je
n'ay pas esté la premiere qui a Ξfaict semblables
offices pour autruy, les pensant faire pour
soy-mesme.
En ce temps, parce que les Francs, les Romains,
Ξ les Gots, et les Bourguignons, se faisoient une
tres-cruelle guerre, nous fusmes contraints de nous
retirer en la ville, qui porte le nom du Pasteur
juge des trois Deesses, car nos demeures n'estoient
point trop esloignées de la, le long des bords du
grand fleuve de Seine. Et Ξd'autant qu'à cause du
grand Ξabord des gens, qui de tous Ξ costez s'y venoient retirer, et qui ne pouvoient avoir les
commoditez telles qu'ils avoient Ξaccoustumez aux
champs, les maladies contagieuses commencerent de
prendre un si grand cours par toute la ville, Ξ que
mesme les plus grands ne s'en pouvoient deffendre.
Il advint que la mere de Cleon en fut atteinte.
Et quoy que ce mal soit si espouventable, qu'il
n'y a le plus souvent ny parentage, ny obligation
d'amitié qui puisse retenir les sains aupres de
ceux qui en sont touchez, si est-ce que le bon naturel
de Cleon eut tant de pouvoir sur elle, qu'elle ne
voulut jamais esloigner sa mere, Ξquelque remonstrance qu'elle luy fist, au contraire, lors
qu'aucuns de ses plus familiers l'en voulurent
retirer, luy representant le danger Ξoù elle se
mettoit, et que c'estoit offenser les Dieux que
de les Ξtenter de ceste sorte. - Si vous m'Ξaymez,
leur disoit-elle, ne me tenez jamais ce discours ;
car ne dois-je pas la vie à celle qui me l'a
donnée, et les Dieux peuvent-ils estre offensez
que je serve celle qui m'a appris à les adorer ?
En ceste resolution elle ne voulut jamais
abandonner sa mere, et s'Ξenfermant avec elle, la
servit tousjours aussi franchement que si ce
n'eust point esté une maladie contagieuse. ΞTircis estoit tout le jour à Ξleur porte, bruslant de
desir d'entrer dans leur logis, mais la deffense
de Cleon l'en empeschoit, qui ne Ξluy voulut permettre, de peur que les mal-pensans ne
jugeassent ceste assistance au desadvantage de sa
pudicité. Luy qui ne vouloit luy Ξdeplaire, Ξ*n'y osant entrer, leur faisoit apporter tout ce qui
estoit necessaire, avec un soing si grand, qu'elles
n'eurent jamais faute de rien. ΞToutesfois ainsi
le voulut le ΞCiel, ceste heureuse Cleon ne laissa d'estre Ξatteinte du mal de sa mere, Ξquelques preservatifs que ΞTircis luy Ξpeust apporter. Quand
ce Berger le sçeut, il ne fut Ξ possible de le
retenir qu'il n'entrast dans leur logis, luy
semblant qu'il n'estoit plus saison de Ξfeindre, ny
de redouter les morsures du mesdisant. Il met donc
ordre à toutes ses affaires, dispose de son bien,
et declare sa derniere volonté, puis ayant laissé
charge à quelques uns de ses Ξamys de le secourir,
il se Ξr'enferme avec la mere, et la fille, resolu
de courre la mesme fortune que Cleon.
Il ne sert de rien que d'alonger ce discours de
vous redire quels furent les bons offices, quels
les services qu'il rendit à la mere pour la
consideration de la fille, car il ne s'en peut
imaginer davantage que ceux que son affection luy
faisoit produire. Mais quand il la vid morte, et
qu'il ne luy restoit plus que sa ΞMaistresse de qui
le mal encores alloit empirant, je ne Ξcrois pas que
ce pauvre Berger reposast un moment. Continuellement il la tenoit
Ξentre ses bras, ou bien il luy pensoit son mal ;
elle d'autre costé qui l'avoit tousjours tant
Ξaymée, reconnoissoit tant d'Amour en ceste derniere action, que la sienne estoit de beaucoup augmentée,
de sorte qu'un de ses plus grands ennuis, estoit le
danger, en quoy elle le voyoit à son occasion. Luy
au contraire avoit tant de satisfaction, que la
fortune, encores qu'ennemye, luy eust offert ce
moyen de luy tesmoigner sa bonne volonté, qu'il ne
pouvoit Ξ*luy rendre assez de remerciement. Il advint
que Ξ*le mal de la Bergere estant en estat d'estre
Ξpercé, il n'y eut point de Chirurgien qui voulust
Ξpar la crainte du danger, se hazarder de la toucher. ΞTircis à qui l'affection ne faisoit rien trouver de
difficile, s'estant fait apprendre Ξcomment il falloit
faire, prit la lancette, et luy levant le bras la
luy perça, et la pensa sans crainte.
Bref, gentil Berger, toutes les choses plus
dangereuses et plus mal-Ξaisées luy estoient douces,
et trop faciles ; si est-ce que le mal augmentant
d'heure à autre Ξreduisit en fin ceste tant aymée
Cleon en tel estat, qu'il ne luy resta plus que la
force de luy dire ces paroles : - Je suis bien marrie, ΞTircis, que les Dieux n'ayent voulu estendre
Ξd'avantage le filet de ma vie, non point que j'aye
volonté de vivre plus long-temps, car ce desir ne me
le fera jamais souhaitter, ayant trop esprouvé quelles
sont les incommoditez qui suivent les humains, mais
seulement pour en quelque sorte ne mourir point
tant vostre obligée, et en avoir le loisir de vous
rendre tesmoignage, que je ne suis point atteinte ny
d'ingratitude ny de mescognoissance. Il est vray
que quand je considere Ξqu'elles sont les obligations
que je vous ay, je juge bien que le ΞCiel est tres
juste de m'oster de ce monde, puis qu'aussi bien,
quand j'y vivrois Ξ*autant de siecles que j'ay de jours, je ne sçaurois satisfaire a la moindre Ξdu nombre infiny que vostre affection m'a produitte.
Recevez donc pour tout ce que je vous Ξdois, non pas
un bien égal, mais ouy bien tout celuy que je puis,
qui est un serment que je vous fay, que la mort ne
m'effacera jamais la memoire de vostre amitié, ny le
desir que j'ay de vous en rendre toute la
Ξreconnoissance, qu'une personne qui ayme bien, peut
donner à celle à qui elle est obligée.
Ces mots furent Ξproferés avec beaucoup de peine,
mais l'amitié qu'elle portoit au Berger luy donna
la force de les pouvoir dire, ausquels ΞTircis respondit : - Ma belle ΞMaistresse, mal aisément
pourrois-je croire de vous avoir obligée, ny de le
pouvoir jamais faire, puis que ce que Ξj'ay fait jusques icy, ne m'a pas
encores satisfait. Et quand vous me Ξdittes que vous
m'avez de l'obligation, je voy bien que vous ne
Ξconnoissez la grandeur de l'Amour de ΞTircis,
autrement vous ne penseriez pas que si peu de chose
fust capable de payer le tribut d'un si grand
devoir. Croyez, belle Cleon que Ξ*la faveur que
vous m'avez Ξfaite devoir eu agreables les services
que vous Ξdittes que je vous ay rendus, me charge
d'un si grand faix, que mille vies et mille
semblables occasions ne sçauroient m'en descharger.
Le ΞCiel qui ne m'a Ξfaict naistre que pour vous,
m'accuseroit de Ξmécognoissance, si je ne vivois à
vous, et si j'avois quelque dessein d'employer un
seul moment de ceste vie, ailleurs qu'à vostre
service.
Il vouloit continuer lors que la Bergere, attainte
de trop de mal l'interrompit : - Cesse, amy, et me
laisse parler, afin que le peu de vie qui me reste
soit employé à t'Ξasseurer que tu ne sçaurois estre
aymé davantage que tu l'es de moy, Ξ qui Ξme sentant
pressee de partir, te dis l'eternel Ξa Dieu. Et te
supplie de trois choses, Ξ d'aimer tousjours ta
Cleon, de me faire enterrer pres des os de ma mere,
et d'ordonner que quand tu payeras le devoir de
l'humanité, ton corps soit mis aupres du mien, Ξà fin que je Ξ*meure avec ce contentement, que ne t'ayant Ξpeu estre unie Ξ*en la vie, je le sois pour le moins Ξ*en la
mort. Il luy respondit : - Les Dieux seroient injustes,
si ayant donné commencement à une si belle amitié
que la nostre, ils la separoient si promptement Ξ.
J'espere qu'ils vous conserveront, ou que pour le
moins ils me prendront avant que vous, s'ils ont
quelque compassion d'un affligé. Mais s'ils ne veulent, je les requiers seulement de me donner assez de vie pour satisfaire aux commandements que vous me Ξfaittes, et puis me permettre de vous suivre ; que s'ils ne tranchent ma fusée, et que la main me demeure libre, soyez certaine, ô ma belle ΞMaistresse, que vous ne serez pas longuement sans moy. - Amy, luy respondit-elle, je t'ordonne outre cela de vivre autant que les Dieux le voudront, car en la longueur de ta vie, ils se monstreront envers nous tres-pitoyables, puis que par ce moyen, cependant que je raconteray aux Ξchamps Elysiens nostre Ξparfaicte amitié, tu la publieras aux vivants ; et Ξ * les hommes honoreront nostre memoire. Mais amy, je sens que le mal me contraint de te laisser. A Dieu le plus aymable et le plus aymé d'entre les hommes. A ces derniers mots elle mourut, demeurant la teste appuyée sur le sein de son Berger. De redire icy le Ξdéplaisir qu'il en eut, et les regrets qu'il en fit, ce ne seroit que remettre le fer plus avant en sa playe ; outre que ses blessures sont encores si ouvertes, que chacun en les voyant, pourra juger quels en ont esté les coups. - O mort ! s'escria ΞTircis, qui m'as Ξdérobé le meilleur de moy, ou rends moy ce que tu m'as osté, ou emporte le reste. Et lors pour donner lieu aux larmes, et aux sanglots que ce ressouvenir luy arrachoit du cœur, il se teut pour quelque temps, quand ΞSilvandre luy representa qu'il devoit s'y resoudre, puisqu'il n'y avoit point de remede, et qu'aux choses advenuës, et qui ne pouvoient plus estre, les plaintes n'estoient que Ξtesmoignages de foiblesse. - Tant s'en faut, dit ΞTircis, c'est en quoy je trouve plus d'occasion de plainte, car s'il y avoit quelque remede, le plaindre ne seroit pas d'homme advisé ny de courage. Mais il doit bien estre permis de plaindre ce à quoy on ne peut trouver aucun autre allegement. Lors Laonice reprenant la Ξparolle, continua de ceste sorte : - En fin ceste heureuse Bergere estant morte, et ΞTircis luy ayant rendu les derniers offices d'amitié, il ordonna qu'elle fust enterree aupres de sa mere. Mais la nonchalance de ceux à qui il donna ceste charge fut telle, qu'ils la mirent ailleurs, car Ξquand à luy, il estoit tellement affligé, qu'il ne bougeoit de dessus un lit, Ξsans que rien luy conservast la vie, que le commandement qu'elle luy en avoit fait. Quelques jours apres s'enquerant de ceux qui le venoient voir, en quel lieu ce corps tant aymé avoit esté mis, il sçeut qu'il n'estoit point avec celuy de la mere : dont il Ξreçeut tant de desplaisir, que convenant d'une grande somme avec ceux qui avoient accoustumé de les enterrer, ils luy promirent de l'oster de Ξla où il estoit, et le remettre avec sa mere. Et de fait ils s'y en allerent, et ayant descouvert la terre, ils le prindrent entre trois ou quatre qu'ils estoient ; mais l'ayant porté quelque pas, l'infection en estoit si grande Ξ qu'ils furent contraints de le laisser à my chemin, resolus de mourir plutost que de le porter plus outre, dont ΞTircisadverty, apres leur avoir fait de plus grandes offres encores, et
voyant qu'ils n'y Ξvouloyent point entendre : - Et quoy,
dit-il tout haut, as-tu donc esperé que l'affection
du gain Ξpeust davantage en eux, que la tienne en
toy ? Ah ΞTircis ! c'est trop offenser la grandeur
de ton amitié. Il dit, et comme transporté s'en
courut sur le lieu où estoit le corps, et quoy
qu'il eust demeuré trois jours enterré, et que la
puanteur en fust Ξextreme, si le Ξprit-il entre ses
bras, et l'emporta jusques en la tombe de la mere,
qui avoit Ξdesja esté ouverte. Et apres un si bel acte, et un si grand tesmoignage de
son affection se retirant hors Ξ la ville, il
demeura quarante Ξ*nuits separé de chacun.
Or toutes ces choses me furent Ξinconnuës, car une
de mes tantes ayant esté malade d'un semblable mal,
presques en mesme temps, nous n'avions point de
frequentation avec personne, et le jour mesme qu'il
revint, j'estois aussi revenuë, et ayant seulement
entendu la mort de Cleon, je m'en allay chez luy
pour en sçavoir les particularitez, mais arrivant
a la porte de sa chambre, je mis l'œil à
l'ouverture de la serrure, parce qu'en Ξ m'en approchant, il me sembla de l'avoir ouy souspirer,
et je n'estois point trompee ; car je le vis sur
le lit, les yeux tournez contre le ΞCiel, les mains
jointes, et le visage Ξ couvert de larmes. Si je fus estonnee, gentil Berger, jugez-le, car je ne
pensois point qu'il l'Ξaymast, et venois en partie
pour me resjouir avec luy. En fin apres l'avoir
consideré quelque temps, avec un souspir qui
sembloit luy Ξmépartir l'estomach, je luy ouys
proferer telles Ξparolles. Stances. Ξ*Pourquoy cacher nos pleurs ? Il n'est plus temps de faindre. Ξ*Mais je me trompe, O Dieux ! Ma Cleon n'est point morte, Dieux ! quelle devins-je, quand je l'Ξouys parler
ainsi ? Mon estonnement fut tel que sans y penser,
estant appuyee contre la porte, je l'entr'ouvris
presque Ξa moitié, Ξa quoy il tourna la teste, et me
voyant n'en fit autre semblant, sinon que me
tendant la main il me Ξprie de m'assoir sur le
Ξlict pres de luy. Et lors sans s'essuyer les yeux (car aussi bien y eust il fallu tousjours le
mouchoir) il me parla de ceste sorte : - Et bien,
Laonice, la pauvre Cleon est morte, et nous sommes
demeurez pour plaindre ce ravissement. Et parce que
la peine où j'estois, ne me laissoit la force de
pouvoir luy respondre, il continua : - Je sçay bien,
ΞBerger, que me voyant en Ξcest estat pour Cleon, vous
demeurez estonnee que la fainte amitié que je luy ay
portee, me puisse donner de si grands ressentimens.
Mais, helas ! sortez d'erreur, je vous supplie,
aussi bien me sembleroit-il commettre une trop grande
faute contre Amour, si sans occasion je continuois
la fainte, Ξque mon affection m'a jusques icy
Ξ*commandee. Sçachez donc, Laonice, que j'ay aymé
Cleon, et que toute autre recherche n'a esté que
pour couverture de celle-cy ; par ainsi si vous
m'avez eu de l'amitié, pour Dieu, Laonice,
plaignez moy en ce desastre, qui a d'un mesme coup mis tous mes espoirs dans son cercueil. Et si vous
estes en quelque sorte offensée, pardonnez à ΞTircis l'erreur qu'il a Ξfait envers vous pour ne faillir en
ce qu'il devoit à Cleon. A ces Ξparolles, transportee de colere je partis si
hors de moy, qu'à peine pûs-je retrouver mon logis,
d'où je ne sortis de long temps ; mais apres avoir
contrarié mille fois à l'Amour, si fallut-il s'y
sousmettre et Ξ advouër que le despit est une foible
deffense quand il luy Ξplaist. Par ainsi, me Ξvoilà autant à ΞTircis, que je l'avois jamais esté, j'excuse en moy-mesme les
trahisons qu'il m'avoit Ξfaites, et luy pardonne les
torts Ξet les faintes avec lesquelles il m'avoit offensee, les nommant
Ξfeintes ny trahisons, mais violences d'Amour. Et je fus d'autant plus aisément portee à ce pardon,
qu'Amour, qui se disoit complice de sa faute,
m'alloit flattant d'un certain espoir de succeder à
la place de Cleon.
Lors que j'estois en Ξcette pensee, ne Ξvoila pas une
de mes sœurs qui me vint advertir que ΞTircis
s'estoit perdu, en sorte qu'on ne le voyoit plus,
et que personne ne sçavoit où il estoit. Ceste
recharge de douleur me surprit Ξsi fort, que tout ce
que je Ξpeus, fut de luy dire, que ceste tristesse
estant passee, il reviendroit comme il s'en estoit
allé ; mais dés lors je fis dessein de le suivre,
et afin de n'estre empeschee de personne, je partis
si secrettement sur le commencement de la nuit,
qu'avant le jour je me trouvay fort esloignee. Si je
fus estonnee au commencement me voyant seule dans
ces obscuritez, le ΞCiel le sçait, à qui mes plaintes
estoient adressées. Mais Amour qui m'accompagnoit
secrettement, me donna assez de courage pour
parachever mon dessein. Ainsi donc je poursuy mon
voyage, suivant sans plus la Ξroute que mes pas
rencontroient, car je ne sçavois où ΞTircis alloit
Ξny moy aussi. De sorte que je fus vagabonde plus de
quatre Ξmoys, sans en avoir nouvelle.
En fin passant le Mont-d'Or, je rencontray ceste
Bergere (dit-elle monstrant ΞMadonthe) et avec elle
ce Berger nommé ΞTersandre, assis à l'ombre d'un
rocher, attendant que la chaleur du Ξ*midy s'abatit.
Et Ξpar ce que ma coustume estoit de demander des
nouvelles de ΞTircis à tous ceux que je rencontrois,
je m'Ξadressay où je Ξle veis, et sçeus que mon
Berger, Ξaux marques qu'ils m'en donnerent, estoit
en ces deserts, et qu'il alloit tousjours regrettant Ξ
Cleon. Alors je leur racontay ce que je viens de
vous dire, et les adjuray de m'en dire les plus
Ξasseurees nouvelles qu'ils pourroient. A quoy
ΞMadonthe Ξémeuë de pitié me respondit avec tant de
douceur, que je la jugeay attainte Ξde mesme mal que
le mien, et mon opinion ne Ξfust mauvaise, car je
sçeus depuis d'elle la longue histoire de ses ennuis,
Ξpour laquelle Ξ je Ξconneus qu'Amour blesse aussi bien
dans les cours que dans nos bois. ΞParce que nos
fortunes avoient quelque Ξsympathie entre elles, elle
me pria de vouloir demeurer et parachever nos
voyages ensemble, puis que toutes deux faisions une
mesme queste. Moy qui me Ξveis seule, je reçeus les bras ouverts ceste commodité, Ξdespuis nous ne
nous sommes point esloignees. Mais que sert ce
discours à mon propos, Ξque je ne veux seulement
que raconter ce qui est de Tircis et de moy ?
Gentil Berger, ce me sera assez de vous dire, qu'apres
avoir demeuré plus de trois mois en ces pays-là, en
fin nous sçeusmes qu'il estoit venu icy, où nous
n'arrivasmes si tost, que je le rencontray, et tant
à l'impourveu pour luy, qu'il en demeura surpris.
Pour le commencement il me receut avec un assez bon
visage ; mais en fin sçachant l'occasion de mon Ξ* voyage, il me declara tout au long l'affection
extreme qu'il avoit portée à Cleon, et combien il
estoit hors de son pouvoir de m'Ξaymer. Amour, s'il y
a quelque justice en toy, je te demande, et non Ξa cet ingrat, quelque Ξreconnoissance de tant de
travaux passez. de crainte de vous
ennuyer, et ceste compagnie ; Ξ seulement,
j'adjousteray à ce qu'elle vient de dire, que ne
pouvant supporter ses plaintes ordinaires, d'un
commun consentement nous Ξ*allâmes à l'Oracle pour
sçavoir ce qu'il ordonneroit de nous, et nous eusmes
une telle response par la bouche d'Arontine. Sur les bords Ξoù Lignon
paisiblement serpente, Et quoy qu'il y ait des-ja long temps que nous
sommes icy, si est-ce que vous estes le premier qui
nous Ξavez demandé l'estat de nostre fortune. C'est
pourquoy nous nous jettons entre vos bras, et vous
requerons d'ordonner ce que nous avons à faire. Et
afin que rien ne se fist que par la volonté du Dieu, la
vieille qui nous rendit cet Oracle, nous dit, que vous
ayant rencontré, nous eussions à jetter au sort qui
seroit celuy qui maintiendroit la cause de l'un et
de l'autre, et que pour cet effet, tous ceux qui s'y
Ξrencontreroyent, eussent à mettre un gage entre vos
mains Ξd'un chappeau. Le premier qui en sortiroit
seroit celuy qui parleroit pour Laonice, et le
dernier de tous pour moy. A ce mot il les pria tous de le vouloir ; a quoy
chacun ayant consenty, de fortune celuy de Hylas
fut le premier, et celuy de Phillis le dernier.
Dequoy Hylas se sousriant : - Autrefois dit-il que
j'estois serviteur de Laonice, j'eusse Ξmal-aysément
voulu persuader à Tircis de l'Ξaymer ; mais à Ξcette heure que je ne suis que pourΞMadonthe, je veux
bien obéir à ce que le Dieu me commande. - Berger,
repondit Leonide, vous devez cognoistre par là, Ξqu'elle est la providence de ceste divinité, puis que pour
esmouvoir quelqu'un à changer d'affection, il en
donne Ξ charge à l'inconstant Hylas, comme à celuy
qui par l'usage en doit bien sçavoir les moyens ; et
pour continuer une Ξfidelle amitié il en donne la
Ξ*persuasion à une Bergere constante en toutes ses
actions, et que pour juger de l'un et de l'autre,
il Ξa esleu une personne qui ne peut estre partiale :
car Silvandre n'est constant Ξn'y inconstant, puis
qu'il n'a jamais rien Ξaymé. Alors Silvandre Ξprenant la parolle : - Puis donc que vous voulez, ô Tircis,
et vous, Laonice que je sois juge de vos differens,
jurez entre mes mains tous deux, que vous
l'observerez inviolablement, autrement ce ne seroit
qu'irriter davantage les Dieux, et prendre de la
peine en vain. Ce qu'Ξils firent, et lors Hylas commença de ceste sorte. _____________________________________________________________ Harangue
de Si j'avois à soustenir la cause de Laonice devant
quelque personne desnaturée, je craindrois peut estre
que le deffaut de ma capacité n'amoindrist en quelque
sorte la justice qui est en elle ; mais puis que
c'est devant vous, gentil Berger, qui avez un cœur
d'homme, (je veux dire qui sçavez quels sont les
devoirs d'un homme bien né) non seulement je ne me
deffie point d'un favorable jugement, mais tiens
pour certain, que si vous estiez en la place de
Tircis, vous auriez honte que telle erreur vous
pûst estre reprochee. plutost que de cherir une personne morte ? Mais cestuy-cy tout au rebours, aux faveurs receuës de Laonice Ξ rend des discourtoisies, et au lieu des services qu'il advouë luy mesme qu'elle luy a faits, Ξluy servant si longuement de couverture en l'amitie de Cleon, il la paye d'ingratitude, et pour l'affection qu'elle luy a portee dés le berceau, il ne luy fait paroistre que du mespris. Si es tu bien homme, Tircis si Ξmonstres-tu de Ξconnoistre les Dieux, et si me semble-t'il bien que ceste Bergere est telle, que si ce n'estoit que son influence Ξ la sousmet à ce mal-heur, elle est plus propre à faire ressentir, que de ressentir elle-mesme les outrages dont elle se plaint. Que si tu es homme, ne sçais-tu pas que c'est le propre de l'homme d'Ξaymer les vivans, et non pas les morts ? Que si tu Ξconnois les Dieux, ne sçais-tu qu'ils punissent ceux qui contreviennent à Ξleurs ordonnances ? Et que, Amour jamais l'Ξaymer à l'Ξaymé ne pardonne ? "
Que si tu advouës que dés le berceau elle t'a servy
et Ξaymé, Dieux ! seroit-il possible qu'une si longue
affection, et un si agreable service Ξd'eust en fin
estre payé du mespris ? qui par ses dissimulations a si long
temps trompé ceste belle Bergere, ne soit obligé à reparer ceste injure envers elle, avec autant de
veritable affection, Ξquil luy en a Ξfait recevoir de Ξ mensongeres et de fausses. Que si chacun rien Ξaymer. Rentre, rentre en toy-mesme,
Ξreconnois ton erreur, jette toy aux pieds de Ξcette belle, advoüe luy ta faute, et tu eviteras par
ainsi la contrainte, à quoy nostre juste juge par
sa sentence te sousmettra.
Hylas Ξacheva de cette sorte, avec beaucoup de
contentement de chacun, sinon de ΞTircis, de qui les
larmes donnoient Ξconnoissance de sa douleur, lors
que Phillis apres avoir receu le commandement de
Silvandre, Ξlevant les yeux au Ciel respondit ainsi
à Hylas. Response de Phillis
O belle Cleon, qui entends du Ciel l'injure que l'on propose de te faire, inspire moy de ta divinité ; car telle te veux-je estimer, si les vertus ont jamais pû rendre divine une personne humaine ; et faits en sorte que mon ignorance n'Ξaffoiblisse les raisons que ΞTircis a de n'Ξaymer jamais que tes perfections. Et vous sage Berger, qui sçavez mieux ce que je devrois dire pour sa deffense que je ne sçaurois le Ξconçevoir, satisfaictes aux deffauts qui seront en moy, par l'abondance des raisons qui sont en ma cause. Et pour commencer, je diray, Hylas, que toutes les raisons que tu allegues pour Ξpreuve qu'estant Ξaymé on doit Ξaymer, quoy qu'elles soient fausses, te sont toutefois accordees pour
bonnes ; mais pour quoy veux-tu conclure par là
que ΞTircis doit trahir l'amitié de Cleon, pour en
commencer une nouvelle avec Laonice ? Tu demandes
des choses impossibles, et Ξ contrariantes :
impossibles Ξd'autant que nul n'est la vouloit chasser, elle ne tourneroit pas Ξvers ΞTircis, comme sçachant bien qu'elle y seroit inutilement, mais iroit dans le cercueil reposer avec ses os bien Ξaymez. Et cela estant, pourquoy Ξaccuses-tu d'ingratitude le Ξfidelle Tircis, s'il n'est pas en son pouvoir d'Ξaymer ailleurs ? Et voila comment tu demandes non seulement une chose impossible, mais contraire Ξ à soy-mesme ; car si chacun doit Ξaymer Ξce qu'il ayme, pourquoy veux-tu qu'il n'Ξayme Cleon, qui n'a jamais manqué envers luy d'amitié ? Et quant à la recompense que tu demandes pour les services et pour les lettres que Laonice portoit de l'un à l'autre, qu'elle se ressouvienne du contentement qu'elle y recevoit, et combien Ξd'autant ceste tromperie elle a passé de jours heureux, qu'autrement elle eust Ξtrainés miserablement, qu'elle balance ses services avec ce payement, et je m'Ξasseure qu'elle se trouvera leur redevable. Tu dis Hylas, que ΞTircis l'a trompée : ce n'a point esté tromperie, mais juste chastiment d'Amour, qui a fait retomber ses coups sur elle mesme, puis que son intention n'estoit pas de servir, mais de decevoir la prudente Cleon ; que si elle a à se plaindre de quelque chose, c'est que de deux trompeuses elle a esté la moins fine. Voila Sylvandre comme briefvement il m'a semblé de respondre aux fausses raisons de ce Berger, et ne me reste plus que de faire advoüer à Laonice, qu'elle a tort de poursuivre une telle injustice. Ce que je feray aisement s'il luy plaist de me Ξrepondre : Belle Bergere, dittes moy, Ξaymez-vous bien ΞTircis ? - Bergere, dit-elle, toute personne qui
me cognoistra n'en doutera jamais. - Et s'il estoit
contraint, repliqua Phillis, de s'esloigner pour
long temps, et que quelqu'autre vint cependant a
vous rechercher, changeriez-vous ceste amitié ?
- Nullement, dit-elle, car j'aurois tousjours
esperance qu'il reviendroit. - Et, adjousta Phillis,
si vous sçaviez qu'il ne deust jamais revenir,
Ξlaisseriez vous de l'Ξaymer ? - Non certes,
respondit-elle. - Or belle Laonice, continua Phillis, ne trouvez donc estrange que Tircis, qui
sçait que sa Cleon pour ses merites est eslevée
au Ciel, qui sçait que de là haut elle void toutes
ses actions, et qu'elle se resjouyt de sa fidelité,
ne Ξvueille changer l'affection qu'il luy a portée,
ny permettre que ceste distance des lieux separe
leurs affections, puis que toutes les incommoditez
de la vie ne l'ont jamais Ξpeu faire. Ne pensez pas,
comme Hylas Ξ dit, que jamais nul ne repasse deça
le fleuve Ξd'Acheron ; plusieurs qui ont esté Ξaymez
des Dieux, sont allez et revenus, et Ξ*qui le sçauroit
estre davantage que la belle Cleon, de qui la
naissance a esté veüe par la destinée d'un œil si
doux et favorable, qu'elle n'a jamais rien Ξaymé,
dont elle n'ait obtenu l'Amour ? O Laonice s'il
estoit permis à vos yeux de voir la divinité, vous
verriez ceste Cleon, qui sans doute est à ceste
heure en ce lieu, pour deffendre sa cause, qui est
à mon aureille pour me dire les mesmes paroles
qu'il faut que je profere. Et lors vous jugeriez que
Hylas a eu tort de dire, que Tircis n'Ξayme qu'une
froide cendre. Il me semble de la voir Ξla au milieu de nous
revestuë d'immortalité au lieu d'un corps fragile,
et sujet à tous accidens, qui reproche a Hylas
les blasphemes dont il a usé contre elle.
tairay
apres vous avoir dit seulement, qu'Amour est si
juste, que vous en devez craindre en vous Ξmesmes les
supplices, si la pitié de Laonice Ξplustost que la
raison de Cleon, vous esmeuvent et vous emportent.
_____________________________________________________________ Des causes debatuës devant nous, le point principal
est, de sçavoir si Amour peut mourir par la mort
de la chose Ξaymée, sur quoy nous disons qu'une
Amour perissable n'est pas vray Amour, car il doit
suivre le sujet qui luy a donné naissance. C'est
pourquoy ceux qui ont Ξaymé le corps seulement,
doivent enclorre toutes les Amours du corps dans
le mesme tombeau où il s'enserre, mais ceux qui
outre cela ont Ξaymé l'esprit, doivent avec leur
Amour voler apres cét esprit Ξaymé jusques au plus
haut Ciel, sans que les distances les puissent separer.
Doncques toutes ces choses bien considerées, nous
ordonnons que ΞTircis Ξayme tousjours sa Cleon,
et que Ξdes deux Amours qui peuvent estre en nous,
l'une suive le corps de Cleon au tombeau et l'autre
l'esprit dans les Cieux. Et par ainsi, il soit
d'or en la deffendu aux recherches de Laonice, de tourmenter davantage le
repos de Cleon : car telle est la volonté du Dieu
qui parle en moy. de
luy sans le voir, il oüyt, ou il luy sembla d'oüyr
des paroles d'Amour, et cela pouvoit bien estre, Ξa cause de la sentence que ΞSylvandre venoit de
donner. Mais pour le Ξ*faire sortir du tout de patience, il advint que les ayant laissé passer, il
sortit du lieu où il estoit, et pour ne les suivre,
prit le chemin d'où ils venoient, et la fortune voulut qu'il s'alla Ξrasseoir aupres du lieu où
estoit Laonice, sans la voir, où apres avoir
quelque temps resvé à son desplaisir, transporté
de trop d'ennuy, Ξils s'escria assez haut : - ô Amour,
est-il possible que tu Ξsouffres une si grande
injustice sans la punir ? Est-il possible qu'en ton
Ξregne les outrages et les services soient egalement
recompensez ? Et puis se taisant pour quelque temps,
en fin les yeux tendus au Ciel, et les bras
croisez, se laissant aller à la renverse, il reprit
ainsi. Berger, oyant nommer Phillis, et ΞSylvandre desireuse d'en sçavoir
davantage, commença de luy prester l'aureille à bon escient, et si à propos pour elle, qu'elle
apprit avant que de partir de là tout ce qu'elle
eust peu desirer des plus secrettes pensées de
Phillis, et de Ξla prenant occasion de luy
Ξdéplaire ou à ΞSylvandre, elle resolut de mettre ce
Berger encor plus avant en ceste opinion,
s'Ξasseurant que si elle Ξaymoit Lycidas, elle le
rendroit jaloux, et si c'estoit ΞSylvandre, elle en
divulgueroit l'Amour de telle sorte que chacun Ξle sçauroit. Et ainsi lors que ce Berger fut party,
car son mal ne luy permettoit de demeurer
longuement en un mesme lieu, elle Ξsortit aussi de
ce lieu, et se mettant apres luy, l'attaignit assez
pres de là, parlant avec Corilas, qui l'avoit
rencontré en chemin, et faignant de leur demander
des nouvelles du Berger desolé, ils luy respondirent qu'ils ne le
cognoissoient point. - C'est, leur dit-elle, un Berger
qui va plaignant une Bergere morte, et que l'on m'a
dit avoir demeuré presque toute l'apres dinée en la
compagnie de la belle Bergere Phillis et de son
serviteur. - Et qui est celuy-là ? respondit
Ξincontinent Lycidas. - Je ne sçay pas, continua la
Bergere, si je sçauray bien dire son nom, il me
semble qu'il s'appelle ΞSylandre ou Sylvandre, un
Berger de moyenne taille, le visage un peu long, et
d'assez agreable humeur, quand il luy plaist. - Et
qui vous a dit, repliqua Lycidas, qu'il estoit son
serviteur ? - Les actions de l'un et de l'autre,
respondit-elle, car j'ay passé autrefois par de
semblables Ξdetroicts, et je me souviens Ξencor de
quel pied on y marche ; mais Ξdites moy si vous sçavez quelque nouvelle de celuy que je cherche, car il se fait nuit, et je ne sçay où le trouver. Lycidas ne luy peut respondre tant il se trouva surpris, mais Corilas luy dit, qu'elle suivist ce sentier, et qu'aussi tost qu'elle seroit sortie de ce bois, elle verroit un grand pré, où sans doute elle en apprendroit des nouvelles : car c'estoit là où tous les soirs chacun s'assembloit avant que de se retirer, et que de peur qu'elle ne s'Ξégarast il luy feroit compagnie, si elle l'avoit agreable. Elle qui estoit bien-ayse de Ξ dissimuler Ξencores davantage (faignant de Ξne sçavoir pas le chemin) reçeut avec beaucoup de courtoisie l'offre qu'il luy avoit faitte, et donnant le bon soir à Lycidas, prit le chemin qui luy avoit esté monstré, le laissant si hors de soy, qu'il demeura fort longuement immobile au mesme lieu. En fin revenant comme d'un long Ξévanoüissement, il s'alloit redisant les mesmes paroles de la Bergere, ausquelles il Ξ*luy estoit impossible de n'adjouster beaucoup de foy, ne la pouvant soupçonner de Ξmentirie. Il seroit trop long de redire icy les regrets qu'il fit, et les outrages qu'il dit Ξà la fidelle Phillis, tant y a que de toute la Ξnuict, il ne fit qu'aller Ξtournoiant dans le plus retiré du bois, où sur le matin travaillé d'ennuy, et du trop long marcher, il Ξfust contraint de se coucher sous quelques arbres, où tout moitte de pleurs, en fin son extreme desplaisir le contraignit de s'endormir.
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