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L'Astrée de 1621
Livre 9Édition de 1621, 366 recto (sic pour 266 recto). Édition de Vaganay, p. 323. LE Leonide cependant arriva en la maison d'Adamas, et
luy ayant fait entendre que Galathée avoit infiniment
affaire de luy, et pour un sujet fort pressé, que elle
luy Ξdiroit par les chemins, il resolut pour ne luy Ξdesobeir de partir aussi tost que la Lune esclaireroit, qui pouvoit estre une Ξdemy heure avant
jour. Ξ En ceste resolution, aussi tost que la Ξclarté
commença de paroistre, ils se mirent en chemin, et
lors qu'ils furent au bas de la colline, n'ayant plus
qu'une plaine qui les conduisoit au palais d'Isoure,
Ξla Nymphe, à la requeste de son oncle, reprit la
parole de ceste sorte. _____________________________________________________________ Histoire de Galathee Mon pere (car elle l'appelloit ainsi) ne vous
estonnez point, je vous supplie, d'oüyr ce que j'ay
à vous dire, et lors que vous en aurez occasion,
ressouvenez-vous que ce mesme Amour en est cause,
qui autrefois vous a poussé à semblables ou plus
estranges accidents. Je n'oserois vous en parler, si
je n'en avois permission, voire s'il ne m'avoit esté
commandé ; mais Galathée à qui Ξcét affaire touche,
veut bien, puis qu'elle vous a esleu pour medecin
de son mal, que vous en sçachiez, et la naissance, et
le progrez. Toutefois elle m'a commandé de tirer parole de vous, que vous n'en direz jamais rien.
Le Druide qui sçavoit quel respect il devoit à Ξ* sa
Dame (car pour telle la tenoit-il) luy respondit,
qu'il avoit assez de prudence pour celer ce qu'il
sçauroit importer à Galathée, et qu'en cela la
promesse estoit superfluë. - Sur ceste Ξasseurance, continua Leonide, je
paracheveray donc de vous dire ce qu'il Ξfaut que
vous sçachiez.
Il y a fort long temps que Polemas devint amoureux
de Galathée. De dire comme cela advint, il seroit
inutile ; tant y a Ξ*qu'il l'Ξayma de sorte, qu'à bon
escient on l'en pouvoit dire ΞAmoureux. Ceste affection
passa si Ξavant, que Galathée mesme ne la pouvoit
ignorer, tant s'en faut, en particulier elle luy fit
plusieurs fois paroistre de n'avoir point son service
desagreable, ce qui Ξle lia si bien, que rien depuis
ne l'en a jamais peu distraire. Et Ξc'est sans doute
que Galathée avoit bien quelque occasion de favoriser Polemas, Ξcar il estoit Ξhomme qui meritoit beaucoup.
Pour sa race, il Ξest * comme vous sçavez de cet ancien
tige de Ξ*Surieu, qui en noblesse ne cede pas mesme à Galathée, Ξquant à ce qui est de sa personne il est fort agreable, ayant et le visage et la façon assez
capable de donner de l'Amour. Sur tout il Ξa beaucoup de sçavoir, faisant honte en cela aux plus sçavants.
Mais à qui Ξvay-je racontant toutes ces choses, vous
Ξle sçavez, mon pere, beaucoup mieux que moy, tant
y a que ces bonnes conditions le rendoient
tellement recommandable, que Galathee le daigna
bien favoriser, plus que tout autre qui pour lors
fust à la Ξcour d'Amasis. Toutefois ce fut avec
tant de discretion, que personne ne s'en prit jamais
garde. Or Polemas ayant ainsi le vent Ξfavorable,
vivoit content de soy-mesme, autant qu'une personne
fondée sur l'esperance le peut estre. main. Vous pourrez vous
ressouvenir, qu'il y a quelque temps qu'Amasis permit à Clidaman de nous donner à toutes des
serviteurs. De ceste occasion comme d'un essaim,
sont sortis tant d'Amours, qu'outre que toute nostre
ΞCour en fut peuplee, tout le Ξpays mesme s'en
ressentit. Or entr'autres par hazard Lindamor fut
donné à Galathée, il avoit beaucoup de merites,
toutefois elle le receut aussi froidement que la
ceremonie de ceste feste le luy pouvoit permettre.
Mais luy qui Ξ* peut estre des-ja auparavant Ξ avoit eu
quelque intention, qu'il n'avoit pas osé faire
paroistre outre les bornes de sa discretion, fut
bien Ξayse que ce Ξsubjet se presentast pour esclorre
les beaux desseins qu'Amour Ξluy avoit fait concevoir et de,
donner naissance sous le voile de la fiction
à de tres-veritables passions.
Si Polemas ressentit le commencement de ceste
nouvelle amitié, le progrez luy en fut encor plus ennuyeux ; Ξd'autant
que le commencement estoit couvert de l'ombre de
la courtoisie, et de l'exemple de toutes les autres
Nymphes, si bien qu'encor que Galathee le receust
avec quelque Ξapparence de douceur, cela par raison
ne le pouvoit offenser, Ξpuis qu'elle y estoit obligée par la loy qui estoit commune. Mais quand ceste
recherche continua, et plus encor quand passant
les bornes de la courtoisie, il vid que c'estoit
à bon escient, ce fut lors qu'il ressentit les effets
que la jalousie Ξ*produit en une ame qui Ξayme bien. Galathée de son costé n'y pensoit point, ou pour
le moins ne Ξ croyoit pas en venir si avant, mais les
occasions, qui comme enfilées Ξse vont trainant l'une
l'autre, l'emporterent si avant, que Polemas pouvoit
bien estre excusé en quelque sorte, s'il se laissoit
blesser à un glaive si trenchant, et si la jalousie
pouvoit plus que l'Ξasseurance que ses services luy
donnoient. Lindamor estoit gentil, et n'y avoit rien
qui se Ξpeust desirer en une personne bien née, dont
il ne se deust contenter : courtois entre les Dames,
brave entre les guerriers, plein de valeur et de
courage, autant qu'autre qui ait esté en nostre
Ξcour dés plusieurs années. Il avoit esté jusques
en l'âge de vingt et cinq ans, sans ressentir les
effets qu'Amour a accoustumé de causer dans les
cœurs de son âge, non que de son naturel il ne fust
serviteur des Dames, ou qu'il eust faute de courage pour en hazarder quelqu'une, mais pour s'estre
tousjours occupé à ces exercices, qui esloignent
l'oysiveté, il n'avoit donné loisir à ses affections
de jetter leurs racines en son ame ; car, dés qu'il
Ξpeut porter le faix des armes, poussé de Ξcét instinct
genereux, qui porte les courages nobles aux plus
dangereuses entreprises, il ne laissa occasion de
guerre où il ne rendist tesmoignage de ce qu'il
estoit. Depuis estant revenu voir Clidaman, pour
luy rendre le devoir à quoy il luy estoit obligé, en
mesme temps il se donna à deux, à Clidaman, comme à son Seigneur, et à Galathee, comme à sa Dame,
et à l'un et à l'autre sans l'avoir Ξdesigné. Mais
la courtoisie du jeune Clidaman, et les merites
de Galathee avoient des aymants de vertu trop
Ξ*puissants, pour ne l'attirer à leur service.
Voila donc comme je vous disois, Lindamor amoureux, mais de telle sorte, que son affection
ne se pouvoit plus couvrir du voile de la
courtoisie. Polemas comme celuy qui y avoit
interest le Ξrecogneut Ξbientost, toutefois
encor qu'ils fussent amis, si ne luy en fit-il
point de semblant. ΞAu contraire, se cachant
entierement à luy, il ne taschoit que de s'Ξasseurer Ξd'avantage
de ceste Amour, afin de la ruiner par tous les
artifices qu'il pourroit, comme il Ξl'essaya depuis.
Et parce que, dés le retour de Lindamor il avoit,
comme je vous disois, fait profession d'amitié
avec luy, il luy fut Ξaysé de continuer.
En ce temps, Clidaman commença de se plaire Ξaux tournois et aux joustes, où il reüssissoit fort
bien, à ce que l'on disoit, pour son commencement.
Mais sur tous Lindamor emportoit tousjours la
gloire du plus adroit et du plus Ξ*gentil, dont
Polemas portoit une si grande peine, qu'il ne
pouvoit dissimuler sa mauvaise volonté, et pensant,
s'il faisoit ses parties avec luy, d'en emporter
la plus grande gloire, parce qu'il estoit plus
Ξaagé et de plus longue main à la Ξcour, il estoit
toujours dans tous les desseins de son rival,
mais Lindamor qui ne se doutoit point de
l'occasion qui le luy faisoit faire, y alloit sans
contrainte, et cela rendoit ses actions plus
agreables ; ce que ne faisoit pas Polemas, qui avoit
un dessein caché, où il falloit qu'il usast d'artifice,
de sorte qu'il luy servoit presque de lustre. Et
mesmes le dernier des Baccanales, que le jeune
Clidaman fit un tournoy, pour soustenir la beauté
de ΞSilvie, Guiemants et Lindamor firent tout
ce que des hommes pouvoient faire, mais entre tous,
Lindamor y eut tant de grace, et tant de bonheur,
que quand Galathée n'en eust point esté le juge,
Amour toutefois eust donné l'arrest contre Polemas.
La Nymphe qui commençoit d'avoir des yeux aussi bien
pour le reste des hommes, que jusques alors elle n'en
avoit eu que pour Polemas, ne Ξpeut s'empescher
de dire beaucoup de choses à l'advantage de
Lindamor. Et voyez comme l'Amour se joüe et se mocque de la
prudence des Amants ! Ce que Polemas avec tant de
soing, et d'artifice va recherchant pour
s'avantager par dessus Lindamor, Ξ luy nuit le
plus, et Ξle rend presque son inferieur ; car chacun
faisant comparaison des actions de l'un et de l'autre,
y Ξtrouvant tant de difference, qu'il eust mieux
Ξvalu pour luy, ou de n'y point assister, ou
qu'il s'en fust declaré ennemy tout à fait Ξ*. Ce fut
ce soir mesme que Lindamor, poussé de son bon
demon (je croy quant à moy, qu'il y a des jours
heureux et d'autres malheureux) se declara à bon
escient serviteur de la belle Galathée, mais l'occasion
aussi luy fut toute telle qu'il eust sceu desirer ;
car dansant ce bal, que les ΞFrancs ont nouvellement
apporté de Germanie, auquel l'on va Ξdérobant
celle que l'on veut, *conduit d'Amour, mais beaucoup
plus poussé à ce que je Ξcroy du destin, il Ξderoba Galathée à
Polemas, qui plus attentif à son discours qu'au
bal, n'y prenoit pas garde, et alloit a l'heure mesme,
reprochant à la Nymphe la naissante amitié qu'il
prevoyoit de Lindamor. Elle qui n'y avoit point encor
pensé à bon escient, s'offensa de ce discours, et
receut si mal ses paroles, qu'elles luy rendirent
celles de Lindamor d'autant plus agreables, qu'il luy
sembloit en cela se venger de ce soupçonneux.
Ce qui Ξm'en fait parler ainsi, c'est que nul ne le
peut mieux sçavoir que moy, qui semble avoir esté
destinee pour Ξouyr toutes ces Amours ; car soudain que nous fusmes retirées, et que Galathée fut dans
le lit, elle me commanda de demeurer au chevet pour
luy tenir la bougie, c'estoit lors qu'elle lisoit les
dépesches qui luy venoient, et mesme celles qui
estoient d'importance. Ce soir, elle en fit le
semblant pour donner occasion aux Nymphes de la laisser
seule, et quand elles furent toutes sorties, elle me
commanda de fermer la porte, puis me fit asseoir sur
le pied du lit, et apres avoir un peu Ξsousry, elle
me dit : - Encor faut-il, Leonide, que vous riez
Ξde la gratieuse rencontre qui m'est Ξadvenuë au bal.
Vous sçavez qu'il y a des-ja quelque temps que
Polemas a pris volonté de me servir, car je ne le vous ay point Ξcelé, et Ξd'autant qu'il me sembloit qu'il vivoit envers moy avec tant d'honneur, et de respect, il ne faut point en mentir, son service ne m'a point esté desagreable, et je l'ay reçeu avec un peu plus de bonne volonté, que des autres de ceste Ξcour, non Ξtoutefois qu'il Ξ ait eu aucun Amour de mon costé. Je ne veux pas dire, Ξ que peut estre, comme l'Amour flatte tousjours ses malades d'esperance, Ξ il ne se soit figuré ce qu'il a desiré ; mais la verité est Ξ, que je n'ay jamais encores jugé qu'il Ξ eust pour moy quelque chose capable de m'en donner. Je ne sçay ce qui pourroit advenir, et Ξ m'en remets à ce qui en sera, mais pour ce qui est jusques icy, il n'y a aucune apparence. Or Polemas qui a veu que j'oyois ce qu'il me vouloit dire, et que je l'escoutois avec patience, rendu d'autant plus hardy, qu'il ne remarquoit point que je vesquisse avec aucun autre de ceste sorte, Ξa passé si outre, qu'il ne sçait plus ce qu'il fait, tant il est hors de soy. Et de fait, ce soir, il a Ξdancé avec moy quelque temps, au commencement si resveur, que j'ay esté contrainte sans y penser de luy demander ce qu'il avoit : - Ne vous Ξdéplaira t'il point, m'a t'il dit, si je le vous Ξdécouvre ? - Nullement, luy ay-je Ξrépondu, car je ne demande jamais chose que je ne Ξvueille sçavoir. Sur ceste Ξasseurance Ξil a Ξpoursuivy : - Je vous diray, Madame, qu'il n'est pas en ma puissance de ne resver à des actions que je voy d'ordinaire devant mes yeux, et qui me touchent
si vivement, que si j'en avois aussi bien
l'Ξasseurance, que je n'en ay que le soupçon, je ne
sçay s'il y auroit quelque chose Ξassez forte, pour
me retenir en vie. Sans mentir, j'estois encor si peu advisée, que je
ne sçavois ce qu'il vouloit dire, toutefois me
semblant que son amitié m'obligeoit à quelque sorte
de curiosité, je luy ay demandé quelles actions
c'estoient qui le touchoient si vivement. Alors
s'arrestant un peu, et m'ayant regardée ferme
quelque temps, il m'a dit : - Est-il possible, Madame,
que sans fiction vous me demandiez Ξ que c'est ? - Et pourquoy, luy ay-je respondu, ne voulez vous pas
que je le puisse faire ? - ΞPar ce, a t'il adjousté,
que c'est à vous Ξà qui toutes ces choses s'adressent, et que c'est de vous aussi d'où elles procedent.
Et lors voyant que je ne disois mot, car Ξ* je ne
sçavois ce qu'il vouloit dire, il a recommencé a
marcher, et m'a dit : - Je ne veux plus que vous
puissiez Ξfeindre en Ξceste affaire sans rougir, car
resolument je me veux forcer de le vous dire, quoy
que le discours m'en deust couster la vie. Vous
sçavez, Madame, avec quelle affection, depuis que le
ΞCiel me rendit vostre, j'ay tasché de vous rendre
preuve que j'estois veritablement serviteur de la
belle Galathée. Vous pouvez dire, Ξ si jusques icy
vous avez Ξrecogneu quelque action des miennes tendre
à autre fin qu'à celle de vostre service ; si tous
mes desseins n'ont pris ce point pour leur but, et
si tous mes desirs parvenant Ξla, ne se sont monstrez satisfaits et Ξcontens. Je m'Ξasseure que si ma fortune me nie de meriter quelque chose Ξd'avantage en vous servant, que pour le moins elle ne me refusera pas ceste satisfaction de vous, que vous Ξadvoüerez que veritablement je suis vostre, et à Ξnulle autre qu'à vous. Or si cela est, jugez quel regret doit estre le mien apres tant de temps Ξdependu, pour ne dire perdu, lors que (s'il y avoit quelque raison en Amour) je Ξdevrois plus raisonnablement attendre quelque loyer de mon affection, je vois en ma place un autre favorisé, et Ξheritier pour dire ainsi de Ξmon bien avant ma mort. Excusez moy, si j'en parle de ceste sorte, l'extréme passion arrache ces justes plaintes de mon ame, qui Ξencore qu'elle le Ξvueille, ne peut les taire davantage, voyant celuy qui triomphe de moy, en avoir acquis la victoire plus par destin, que par merite. C'est de Lindamor, de qui je vous parle, Lindamor, de qui le service est d'autant plus heureusement receu de vous, qu'il ne me cede, et en affection, et en fidelité. Mon grief n'est pas pour le voir plus heureux, qu'il n'eust osé souhaitter, mais ouy bien de le voir heureux à mes despens. Excusez moy, Madame, je vous supplie, ou plutost excusez la grandeur de mon affection, si je me plains, puis que ce n'est qu'une plus apparente preuve du pouvoir que vous avez sur vostre tres humble serviteur. Et ce qui me fait parler ainsi, Ξcest pour remarquer que vous usez envers luy des mesmes paroles, et Ξ mesmes façons de traitter que
vous souliez envers moy, à la naissance de vostre
bonne volonté, et lors que vous me permistes de vous parler, et de pouvoir dire en Ξmoy-mesme,
que vous sçaviez mon affection. Cela me Ξmet hors
de moy mesme, avec tant de violence, qu'à peine
puis-je commander à ces furieux mouvements que vous
me faites, et que l'offense Ξ*produit en mon ame, qu'ils
n'en fassent naistre des effets au dela de la
discretion.
Il vouloit parler Ξd'avantage, mais Ξ*la passion en
quoy il estoit, luy a si promptement osté la voix,
qu'il ne luy a pas esté possible de continuer plus
outre. Si je me suis Ξ offensée de ses paroles, vous
le pouvez juger, car elles estoient, et temeraires,
et Ξplaines d'une vanité qui n'estoit pas supportable.
Toutefois Ξà fin de ne donner Ξ cognoissance de ce
trouble, à ceux qui n'ont des yeux que pour espier les
actions d'autruy, je me suis contrainte de luy faire
une response un peu moins aigre que je n'eusse fait,
si j'eusse esté ailleurs. Et luy ay dit : - Polemas,
ce que vous estes, et ce que je suis, ne me Ξlaissera jamais douter que vous ne soyez mon serviteur, tant
que vous demeurerez en la maison de ma mere, et que
vous ferez service à mon frere ; mais je ne puis assez
m'estonner des folies que vous allez meslant en
vostre discours, en parlant d'heritage, et de Ξvostre bien. En ce qui est de mon amitié, je ne sçay par
quel droit vous me pretendriez vostre ? Mon intention,
Polemas, a esté de vous aymer, et estimer comme vostre
vertu le merite, et ne Ξvous devez rien figurer outre
cela. Et quand à ce que vous Ξdittes de Lindamor,
sortez d'erreur, car si j'en use de mesme avec luy,
que j'ay fait avec vous, vous devez croire que j'en
feray de mesme avec tous ceux qui par cy Ξpres le
meriteront, sans autre dessein plus grand que d'Ξaymer,
et d'estimer ce qui le merite, en Ξquelque sujet qu'il
se trouve. - Et quoy, Madame, luy dis-je lors en
l'interrompant, vous semble-t'il que ceste response
soit douce ? Je ne sçay pas ce que vous eussiez
Ξpeu honnestement luy dire davantage, car à la
verité il faut avoüer qu'il est outrecuidé ; mais si ne peut on nier que ceste outrecuidance ne soit née
en luy avec quelque Ξapparence de raison. - De raison ? me
respondit incontinent la Nymphe, et quelle raison en
cela pourroit il alleguer ? - Plusieurs, Madame, luy
repliquay-je, mais pour les taire toutes, sinon une,
je vous diray, que veritablement vous avez permis
qu'il vous ait servie avec plus de particularité que
tout autre. - C'est parce, dit Galathée, qu'il me
plaisoit davantage, que le reste des serviteurs de
mon frere. - Je le vous advoüe, respondis-je, et se
voyant plus avant en vos bonnes graces, que
pouvoit-il moins esperer que d'estre aymé de vous ?
Il a tant ouy raconter Ξdes exemples Ξd'Amour entre
des personnes inégales, qu'il ne pouvoit se Ξflatter moins que d'esperer cela mesme pour luy, qu'il oyoit
raconter des autres. Et me souvient que sur ce mesme
sujet il fit des vers qu'il chanta devant vous, il
y a quelque temps, lors que vous luy commandiez de
celer son affection. Ils estoient tels. _____________________________________________________________ Pourquoy si vous m'Ξaymez, craignez-vous qu'on le
sçache ? Alors Adamas luy demanda : - Et comment, Leonide,
il me semble par les paroles de Galathée qu'elle
mesprise Polemas, et par ces vers il n'y a personne
qui ne jugeast qu'elle l'Ξayme, et qu'il ne puisse seulement patienter qu'elle le dissimule ? - Mon pere, luy repliqua Leonide, il est tout vray
qu'elle l'aimoit, et qu'elle luy en avoit tant rendu
de preuve, Ξqu'en le croyant il n'estoit pas Ξsi outrecuidé, Ξqu'on l'eust peu Ξtenir pour Ξhomme de peu
d'entendement en ne le croyant pas, et quoy qu'elle
voulust faindre avec moy, si est-ce que je sçay
bien qu'elle Ξl'avoit attiré par des artifices, et
par des esperances de bonne volonté, dont les
arres n'estoient pour le commencement si petites,
que plusieurs autres n'y eussent esté deceuz. Et
je ne sçay, voyant donner de si grandes asseurances,
qui eust creu qu'Ξelle les eust voulu perdre, et se
Ξdedire du marché. Mais il merite ce chastiment
pour la perfidie dont il a usé envers une Nymphe,
de qui l'affection deceuë a crié vengeance, de sorte
qu'Amour l'a en fin exaucée ; Ξ sans mentir, c'est
le plus trompeur, le plus ingrat, et le plus indigne d'estre Ξaymé,
pour Ξceste méconnoissance, qui soit sous le ΞCiel, et
ne merite pas qu'on le plaigne, s'il ressent la
douleur que les autres ont Ξsoufferte pour luy. " Ξ dessein de vaincre,
et parachever tout ce le cours de la danse, m'est venu
desrober, et si dextrement, que Polemas ne l'a sçeu
éviter, Ξny par mesme moyen me respondre qu'avec les
yeux, mais certes il l'a fait avec un visage si Ξrenfroigné que je ne sçay comme j'ay Ξpeu m'empescher
Ξde rire. Quant à Lindamor, ou il ne Ξsen est pris
garde, ou le recognoissant, il ne l'a voulu faire
paroistre, tant y a qu'incontinent apres il m'a
parlé de sorte, que cela suffisoit bien à faire
devenir entierement fol le pauvre Polemas, s'il
l'eust ouy. - Madame, m'a-t'il dit, est-il possible
que toutes choses aillent tant au rebours, et que
la fainte reussisse si Ξvraye, et les presages aussi,
que vos yeux me dirent à l'Ξabord que je les vis ?
- Lindamor luy ay je dit, ce seroit estre puny
comme vous meritez, si faignant vous rencontriez la
verité. - Ceste punition, m'a-t'il respondu, m'est
si agreable, que je me voudrois mal, si je ne l'Ξaymois,
et cherissois, comme Ξle plus grand heur qui me
puisse arriver Ξ. - Qu'entendez vous par là ? luy
ai-je dit, car peut-estre parlons nous de chose
bien differente. - J'entends, dit-il, qu'en ce jeu
du bal, je vous ay desrobée, et qu'en la verité
de l'Amour, vous m'avez desrobé et l'ame et le
cœur.
Alors Ξrougissant un peu, je luy ay respondu comme
en colere : - Et quoy, Lindamor, quels discours sont
les vostres ? Vous ressouvenez-vous pas qui je suis,
et qui vous estes ? - Si fay, dit-il, Madame, et
c'est Ξce qui me convie à vous parler de ceste sorte,
car n'estes-vous pas Madame, et ne suis-je pas vostre
serviteur ? - Ouy, luy ay-je respondu, mais ce n'est
pas en la sorte que vous l'Ξentendés ; car vous me
devez servir avec respect et non point avec Amour, ou
s'il y a de l'affection, il faut qu'elle naisse de
vostre devoir. Il a incontinent repliqué : - Madame,
si je ne vous sers avec respect, jamais divinité
Ξn'a esté honorée d'un mortel, mais que ce respect
soit le pere Ξou l'enfant de mon affection, cela vous
importe peu, car je suis resolu, quelle que vous
me puissiez estre, de vous servir, de vous Ξaymer, et de vous adorer, et en cela ne croyez point que le devoir, à quoy
Clidaman par son jeu nous Ξà sousmis, en soit la
cause, il en peut bien estre la couverture, mais
en fin vos merites, vos perfections, ou pour mieux
dire, mon destin me donne à vous, et j'y consents,
car je Ξreconnois que tout homme qui vit sans vous
Ξaymer ne merite le nom d'homme.
Ces paroles ont esté proferées avec une certaine
vehemence, Ξqui m'a bien fait connoistre qu'il disoit
veritablement ce qu'il avoit en l'ame. Et voyez
je vous supplie Ξla plaisante rencontre. Je n'avois
jamais pris garde à ceste affection, Ξpensant que tout ce qu'il faisoit fut par jeu, et Ξne m'en fusse jamais apperceuë, sans la jalousie de Polemas,
mais
depuis j'ay eu tousjours l'œil sur ΞLindamor, et ne
faut point que j'en mente, je l'ay trouvé capable
de donner aussi bien de l'Amour, que de la jalousie,
de sorte qu'il semble que l'autre ait esguisé le
fer dont il a voulu trancher le filet du peu
d'amitié que je luy portois, car je ne sçay comment
Polemas, depuis ce temps-là, me desplaist si fort en
toutes ses actions, qu'Ξa peine l'ay-je Ξpeu souffrir pres de moy le reste du soir. Au contraire tout ce
que Lindamor Ξfaict me revient de sorte, que je
m'estonne de ne l'avoir Ξplustost remarqué. Je ne
sçay si Polemas pour estre interdit a changé de
façon, ou si la Ξmauvayse opinion que j'ay conceuë
de luy, m'a changé les yeux pour son regard, tant y a que, ou mes yeux ne voyent plus comme ils
souloient, ou Polemas n'est plus celuy qu'il
souloit estre. Il ne faut point que j'en mente, quand Galathée me
parla de ceste sorte contre luy je n'en fus pas Ξmarrye, à cause de son ingratitude, au contraire,
pour luy nuire encor Ξd'avantage, je luy dis : - Je ne
m'estonne pas, Madame, que Lindamor vous revienne plus que Polemas, car les qualitez et les
perfections de l'un et de l'autre ne sont pas
égales, chacun qui Ξle verra fera bien le mesme
jugement que vous. Il est vray qu'en cecy je prevoy
une grande broüillerie, premierement entre eux, et
puis entre vous, et Polemas. - Et pourquoy ? me dit
Galathée. Avez-vous opinion qu'il ait quelque
puissance sur mes actions ou sur celles de Lindamor ?
- Ce n'est pas cela, luy dis-je, Madame, mais je
cognoy assez l'humeur de Polemas, il ne Ξlaissera rien
d'intenté, et remuera le ΞCiel et la terre, pour
revenir au bon heur qu'il croira d'avoir perdu, et
comme cela, il fera de ces folies qui ne se peuvent
cacher qu'à ceux qui ne les veulent point voir, et vous
en aurez du desplaisir, et Lindamor s'en offensera.
Et Dieu Ξvueille qu'il n'en advienne encor pis. - Rien, rien, Leonide,
me respondit-elle. Si Lindamor m'Ξayme, il fera
ce que je luy commanderay, s'il ne m'Ξayme pas, il
ne se souciera guiere de ce que Polemas fera.
Et pour luy, s'il sort des limites de raison, je
sçay fort bien comme il l'y faudra remettre et m'en
laissez la peine, car j'y pourvoiray bien. A ce mot
elle me commanda de tirer le rideau, et la laisser
reposer, pour le moins si ses nouveaux desseins
le luy permettoient. Mais au sortir du bal, Lindamor qui avoit pris garde
à la mine que Polemas avoit faitte, quand il luy
avoit osté Galathée, eut quelque opinion qu'il
l'Ξaymast, Ξtoutesfois n'en ayant jamais rien Ξcogneu par ses actions passées, il voulut le luy demander,
resolu Ξ s'il Ξl'en trouvoit Ξamoureux
, de tascher de
s'en divertir, Ξpar ce qu'il se sentoit en quelque
sorte obligé à cela, pour l'amitié qu'il luy avoit
fait paroistre, qu'il pensoit estre veritable, et
ainsi l'abordant, le pria de luy pouvoir dire un
mot en particulier. Polemas qui usoit de toute la
finesse dont un homme de Ξcour peut estre capable,
peignit son visage d'une fainte bien-Ξvueillance, et
respondit : - Qu'est-ce qu'il plaist à Lindamor de me
commander ? - Je n'useray jamais, dit Lindamor, de
commandement, où ma priere seule doit avoir quelque lieu ; et pour ceste heure je ne me veux servir de l'un ny de l'autre, mais seulement en amy, que je vous suis, vous demander une chose que nostre amitié vous oblige de me dire. - Quoy que ce puisse estre, repliqua Polemas, puis que nostre amitié m'y oblige, vous devez croire que je vous respondray avec la mesme franchise que vous scauriez desirer. - C'est, adjousta Lindamor, qu'apres avoir Ξservy quelque temps Galathée selon que j'y estois obligé par l'ordonnance de Clidaman, en fin j'ay esté Ξcontrainct de le faire par celle de l'Amour, car il est tout vray Ξqu'apres l'avoir long temps servie par la disposition de la fortune, qui me donna à elle, ses merites m'ont depuis tellement acquis, que ma volonté a ratifié ce don, avec tant d'affection, que de m'en retirer ce seroit autant Ξdefaut de courage, que Ξc'est maintenant outrecuidance Ξde dire que Ξj'ose l'aymer. Toutefois Ξl'amitié qui est entre vous et moy estant contractée de plus longue main que Ξcest Amour, me donne assez de resolution pour vous dire, que si vous l'Ξaymez, et avez quelque pretention en elle j'espere encor avoir tant de puissance sur moy, que je m'en retireray, et Ξdonneray cognoissance que l'Amour en moy, est moins que l'amitié, ou pour le moins que les folies de l'un cedent aux sagesses de l'autre. Dittes moy donc franchement ce que vous avez en l'ame, Ξà fin que vostre amitié, ny la mienne, ne se puissent plaindre de nos actions. Ce que je vous en dy n'est pas pour Ξdecouvrir ce
qui est de vos secrettes intentions, Ξpuis que vous
ouvrant les miennes, vous ne devez craindre que je
sçache les vostres, Ξoutre que les loix de l'amitié
vous commandent de ne me les Ξceler pas, veu que non
point la curiosité, mais le desir de la conservation
de nostre bien-Ξvueillance, me fait le vous demander.
Lindamor parloit à Polemas avec la mesme franchise
que doit un amy ; pauvre et ignorant Amant qui croyoit
qu'en Amour il s'en Ξpeust trouver. Au contraire le
dissimulé Polemas luy respondit : - Lindamor, ceste
belle Nymphe de qui vous parlez est digne d'estre
servie de tout l'ΞUnivers, mais quant à moy je n'y
ay aucune pretention. Bien, vous diray-je, qu'en
ce qui est de l'Amour, je suis d'Ξavis que chacun
y fasse de son costé ce qu'il pourra.
Lindamor se repentit lors, de luy avoir tenu un langage si plein de courtoisie, et de respect, puis
qu'il en usoit si mal, et se resolut de faire tout ce
qui seroit en luy, pour s'advancer aux bonnes graces
de la Nymphe ; et toutefois il luy respondit : - Puis
que vous n'y avez point de dessein, je m'en resjouïs,
comme de la chose qui me pouvoit arriver la plus
Ξaggreable, Ξd'autant que de m'en retirer, ce m'eust
esté une peine, qui n'eust esté Ξguere moindre
que la mort. luy rendre. - Quant à moy,
repliqua Lindamor, j'Ξhonnore bien Galathee comme
Dame, mais aussi je l'Ξayme comme belle Dame, et
me semble que ma fortune peut pretendre aussi haut
qu'il Ξeust permis à mes yeux de regarder, et que nul
n'offense une divinité en l'Ξaymant.
Avec semblables discours ils se separerent tous deux
assez mal satisfaits l'un de l'autre, toutefois
bien differemment, car Polemas l'estoit Ξde jalousie,
et Lindamor, pour recognoistre la perfidie de son
amy. souvent qu'il luy seroit possible à Lindamor,
et de trouver quelque invention pour luy envoyer de
ses lettres, et en recevoir secrettement. Et pour
cet effet, elle fit dessein sur Fleurial nepveu
de Ξ*la nourrice d'Amasis, et frere de la sienne, duquel elle avoit souvent Ξreconneu la bonne volonté,
parce qu'estant Jardinier Ξen ses beaux jardins de ΞMont-Brison, ainsi que son pere toute sa vie l'avoit
esté, lors Ξqu'on y menoit promener Galathee, il la
prenoit bien souvent entre ses bras, et luy alloit
amassant les fleurs qu'elle vouloit, et Ξ vous sçavez
que ces amitiez d'enfance, estant comme succées ne m'enquiers point, dit alors Fleurial, qui
j'offenserois en vous servant, car c'est à vous seule
à qui je suis, et quoy que Madame me paye, c'est
toutefois de vous de qui ce bien-Ξfaict me vient,
et puis quand cela ne seroit point, je vous ay
tousjours eu tant Ξd' affection, que dés vostre
enfance, je me donnay du tout à vous. Mais, Madame,
à quoy servent ces paroles ? Je ne seray jamais si
heureux, que d'en pouvoir rendre preuve. Alors Galathée luy dit : - Escoute Fleurial, si tu
vis en ceste resolution, et que tu sois secret, tu
seras le plus heureux homme de ta condition, et ce
que j'ay fait pour toy par le passé, n'est rien
au Ξpris de ce que je feray. Mais voy-tu, sois
secret, et te ressouviens que si tu ne l'és outre
que d'amie que je te suis je te seray mortelle
Ξennemye, encor te dois-tu Ξasseurer qu'il n'y va
rien moins que de ta vie. Va trouver Lindamor, et
fais tout ce qu'il te dira, et croy que je
recognoistray mieux que tu ne sçaurois esperer, les
services que tu me feras en cela, et prends garde
à n'avoir point de langue. A ce mot Galathée nous vint retrouver, et riant
disoit que Fleurial et elle avoient long temps
parlé d'Amour. - Mais disoit-elle, c'est d'Amour de
jardin, car ce sont des Amours des simples. De son
costé, Fleurial, apres avoir quelque temps tourné
par le jardin, Ξfeignant de faire quelque chose, sortit
dehors, bien en peine de Ξcét affaire, car il n'estoit
pas tant ignorant qu'il ne Ξcogneut bien le danger
où il se mettoit, Ξfut envers Amasis s'il estoit
descouvert, fust envers Galathée, s'il ne faisoit
ce qu'elle luy avoit commandé, jugeant bien que
c'estoit Amour, et il avoit oüy dire que toutes les
offenses d'Amour touchent au cœur. En fin l'amitié
qu'il portoit Ξa Galathee, et le desir du gain le fit resoudre, puis qu'il l'avoit promis d'observer sa
parole et de ce pas s'en va trouver Lindamor qui
l'attendoit, car la Nymphe Ξl'asseura qu'elle le luy
envoyeroit, et que seulement il luy fist bien
entendre ce qu'il auroit à faire.
Soudain que Lindamor le vid, il Ξfeignit devant
chacun de ne le Ξconnoistre pas beaucoup, et luy Ξ*demanda s'il avoit quelque affaire à luy. A quoy
il luy respondit tout haut, qu'il le venoit supplier
de representer à Amasis ses long services, et le
peu de moyen qu'il avoit d'estre payé de ce qui luy
estoit deu, et en fin luy parlant plus bas, luy dit
l'occasion de sa venuë, et s'offrit à luy rendre
tout le service qu'il luy Ξplairoit. Lindamor le
remercia et luy ayant briefvement fait entendre ce
qu'il avoit Ξaffaire, il jugea la chose si Ξaysee
qu'il n'en fit point de difficulté.
Dés lors, comme je vous ay dit, quand Lindamor vouloit escrire, Fleurial faisoit semblant de
presenter une requeste à la Nymphe, et quand elle
faisoit response, elle la luy rendoit avec le
decret tel qu'elle l'avoit Ξpeu obtenir d'Amasis. Et
Ξpar ce que d'ordinaire ces vieux serviteurs ont
tousjours quelque chose à demander, cestuy-cy n'avoit pas faute de sujet, pour Ξluy presenter a toute heure de nouvelles requestes, qui Ξobtenoient _____________________________________________________________ Lettre de Lindamor Ce n'est pas pour me plaindre de Madame, que j'ose prendre la plume, mais pour Ξdeplorer ce mal-heur seulement qui me rend si mesprisé de celle qui autrefois ne me souloit pas traitter de ceste sorte. Si suis-je bien ce mesme serviteur, qui vous a tousjours servie avec toute sorte de respect et de sousmission, et vous estes ceste mesme Dame, qui la premiere Ξavez esté la mienne. Depuis que vous me receustes pour vostre, je ne suis point devenu moindre, ny vous plus grande, si cela est, pourquoy ne me jugez vous digne du mesme traittement ? J'ay demandé conte à mon ame de ses actions, quand il vous plaira je les vous Ξdéplieray toutes devant les yeux. Quant à moy, je n'en ay Ξpeu accuser une seule, si vous le jugez autrement, m'ayant ouy, ce ne sera peu de consolation à ce pauvre Ξcondamné, de sçavoir pour le moins le sujet de son supplice. Ceste lettre luy fut portée, comme de coustume, par Fleurial, et si à propos qu'encore qu'elle eust voulu, elle n'eust osé la refuser, à cause que nous estions toutes à l'entour. Et sans mentir, il
Ξest impossible que quelqu'autre Ξpeust mieux joüer son
personnage que luy, car sa requeste estoit
accompagnée de certaines paroles de pitié et de
reverence, tellement accommodées à ce qu'il Ξfeignoit de demander qu'il n'y eust eu celuy qui n'y eust esté
trompé, et quant à moy, si Galathee ne me l'eust
dit, jamais je n'y eusse pris garde, mais Ξd'autant
qu'il estoit Ξmal-aysé, ou Ξplustost impossible, que le
jeune cœur de la Nymphe, pour se Ξdecharger n'eust
quelque confidente, à qui librement elle fist
entendre ce qui la pressoit si fort, entre toutes
elle m'esleut, et comme plus Ξasseurée, ce luy
sembloit, et comme plus affectionnée.
Or soudain qu'elle eut receu ce papier, Ξfeignant d'avoir oublié quelque chose en son cabinet, elle
m'appella, et dit aux autres Nymphes, qu'elle
Ξreviendroit incontinent, et qu'elles l'attendissent là. Elle monta en sa chambre, et de là en son
cabinet, sans me Ξrien dire. Je jugeois bien qu'elle
avoit quelque chose qui l'ennuyoit, mais je n'osois
Ξle luy demander de crainte de l'importuner. Elle s'assit, et jettant la requeste de Fleurial sur la
table, elle me dit : - Ceste beste de Fleurial me va
tousjours importunant des lettres de Lindamor. Je
vous prie Leonide, dittes luy qu'il ne m'en donne
plus. Je fus un peu estonnée Ξ de ce changement ;
toutefois je sçavois bien Ξ*depuis quand, Madame, vous en donne-t'il ? - Il y a longtemps, repliqua-t'elle. Et n'en sçavez-vous rien ? - Non certes luy dis-je Madame. Elle alors en fronçant un peu le sourcil : - Il est vray me dit-elle, qu'autrefois je l'ay eu agreable, mais à ceste heure il a abusé de ceste faveur et
Ξma offensée par sa temerité. - Et quelle est sa
faute ? repliquay-je. - La faute, adjousta la
Nymphe, est un peu grossiere, mais toutefois elle
me desplaist plus qu'elle n'est d'importance. Je
vous laisse à penser quelle vanité est la sienne de
faire entendre qu'il est amoureux de moy, et qu'il
Ξme l'a dit. - O Madame, luy dis-je, cela n'est
peut-estre pas vray, ses Ξenvyeux l'ont inventé pour
le Ξruyner, et pres de vous, et pres d'Amasis. - Cela
est bon, repliqua-t'elle, mais cependant Polemas
le dit par tout, et seroit-il possible que chacun
le Ξsçeut, et que luy seul fust sourd à ce bruit ?
Que s'il Ξ oyt que n'y remedie-t'il ? - Et quel
remede, respondis-je, voulez-vous qu'il y Ξapporte ?
- Quel ? dit la Nymphe, le fer et le sang. - Peut-estre
le fait-il avec Ξ beaucoup de raison, luy dis-je,
car je me ressouviens d'avoir ouy dire, que ce qui nous
touche en l'Amour, est si sujet à la Ξmédisance, que
le moins que l'on l'esclaircit est Ξtousjours le
meilleur. - Voila, me dit-elle, de bonnes excuses ;
pour le moins me devroit-il demander ce que je veux
qu'il en fasse, en cela il feroit ce qu'il doit, et
moy je serois satisfaite. - Avez-vous veu, luy
respondis-je, la lettre qu'il vous escrit ? - Non,
me dit-elle, et si vous diray de plus que je n'en verray jamais, s'il m'est possible, et fuiray Ξtant que je pourray de Ξparler à luy.
Alors je pris le papier de Fleurial, et Ξouvrant la lettre, je leus tout haut ce que je vous ay des-ja
dit, et adjoustay à la fin : - Et bien Madame, ne
devez-vous pas Ξaymer une chose qui est Ξtoute à
vous et ne vous offenser à l'advenir si aisément
contre Ξceluy qui n'a point offensé ? - Il est bon là, me dit-elle, il y a bien Ξapparence qu'il soit
le seul qui n'Ξayt ouy ces bruits. Mais qu'il Ξfeigne tant qu'il voudra, au moins je me console Ξ, que s'il
m'Ξayme, il payera bien l'interest du plaisir qu'il a eu à se
Ξvanter de nostre Amour, et s'il ne m'Ξayme point, qu'il
s'Ξasseure que si je luy ay donné quelque sujet
par le passé de concevoir une telle opinion, je
la luy osteray bien à l'advenir, et luy Ξdonneray occasion de l'estouffer pour grande qu'elle Ξait esté.
Et pour commencer, je vous prie, commandez à
Fleurial, qu'il ne soit plus si hardy de m'apporter
chose quelconque de Ξcét outrecuidé. - Madame, luy
dis-je, je feray tousjours tout ce qu'il vous plaira
me commander, mais encor seroit-il Ξ necessaire de
considerer meurement Ξcét affaire, car vous pourriez
vous Ξfaire beaucoup de tort en pensant offenser
autruy. Vous sçavez bien quel homme est Fleurial :
il n'a Ξguere plus d'esprit que ce qu'en peut tenir
son jardin ; si vous luy Ξfaictes connoistre ce mauvais
mesnage, entre Lindamor et vous, Ξ*j'ay peur que de crainte il ne descouvre Ξcét affaire à Amasis, ou Ξ ne
s'enfuye, et ce qui le luy feroit descouvrir, seroit
pour s'en excuser de bonne heure. Pour Dieu,
Madame, considerez quel desplaisir ce vous seroit ;
ne vaut-il pas mieux, sans rien rompre, que vous
trouviez commodité de vous plaindre à Lindamor ? Et
si vous ne le voulez faire, je le feray bien, et
m'Ξasseure qu'il vous satisfera, ou bien si cela
n'est, vous aurez au partir de Ξla occasion de
rompre du tout ceste amitié, le luy disant à
luy-mesme, sans en donner cognoissance à Fleurial.
- De Ξparler à luy, me dit-elle, je ne sçaurois ;
de luy en faire parler, mon courage ne le peut
souffrir, car je luy veux trop de mal. Voyant
qu'elle avoit le cœur si enflé de ceste offense : - Pour le moins, luy dis-je, vous devez luy escrire.
- Ne parlons point de cela me dit-elle, c'est un
outrecuidé, il n'a que trop de mes lettres. En fin
ne pouvant obtenir autre chose d'elle, elle me
permit de plier un papier en façon de lettre, et le
remettre dans la requeste de Fleurial, et la luy
porter. Et cela afin qu'il ne s'apperçeust de ceste
dissention. Quel fut l'estonnement du pauvre Lindamor, quand il
reçeut ce papier ! Il est Ξmal aisé de le pouvoir dire
à qui ne l'auroit esprouvé. Et ce qui l'affligea
Ξd'avantage fut qu'il devoit Ξpar necessité partir le
matin pour aller en ce voyage, où les affaires
d'Amasis et de Clidaman l'obligeoient de demeurer
assez long temps. De Ξretarder son despart, il ne Ξle pouvoit, de s'en aller ainsi, c'estoit mourir. En fin
il resolut à l'heure mesme de luy rescrire encores un
coup, plus pour hazarder, que pour esperer quelque
bonne fortune Ξ. Fleurial fit bien ce qu'il peut pour
la representer promptement à Galathée, mais il ne le
sceut faire Ξpar ce qu'elle ressentant
vivement ce desplaisir, ne pouvoit supporter Ξceste *desunion qu'avec tant d'ennuy, qu'elle Ξfust contrainte de se mettre au lict, d'où elle ne Ξsortit de plusieurs
jours. Fleurial en fin voyant Lindamor party, print
la hardiesse de la venir trouver en sa chambre,
et faut que j'advoüe la verité : Ξpar ce que je voulois
mal à Polemas, je fis ce que je Ξpeus pour rapiecer
ceste affection de Lindamor, et pour Ξce sujet je
donnay commodité Ξd'entrer à Fleurial. Si Galathée
fut surprise jugez-le, car elle attendoit toute autre
chose Ξplustost que celle la, toutefois elle fut
contrainte de Ξfeindre et prendre ce qu'il luy presenta,
qui n'estoit que des fleurs en Ξapparence. Je voulus
me trouver dans la chambre, afin d'estre du conseil,
et pouvoir rapporter quelque chose pour le contentement
du pauvre Lindamor. Et certes Ξ je ne luy fus point du tout inutile, car
apres que Fleurial fut party, et que Galathée se
vid seule, elle m'appella, et me dit qu'elle pensoit
estre exempte de l'importunité des lettres de
Lindamor, quand il seroy party, mais à ce qu'elle
voyoit il n'y avoit rien qui l'en Ξpeust garantir. Moy
qui voulois servir Lindamor, quoy qu'il n'en Ξsçeust
rien, voyant la Nymphe en humeur de me parler de luy,
j'en voulus faire la froide, sçachant Ξ que de la
contrarier d'abord c'estoit la perdre du tout, et que de luy advoüer ce qu'elle me diroit seroit la mieux punir. Car encore qu'elle fust mal satisfaite de luy, si est ce qu'encor l'Amour estoit le plus fort, et qu'en elle mesme elle eust voulu que j'eusse tenu le party de Lindamor, non pas pour me ceder, mais pour avoir plus d'occasion de parler de luy, et mettre hors de son ame sa colere. Ξ Bien qu'ayant toutes ces considerations devant les yeux, je me teus lors qu'elle m'en parla la premiere fois, elle qui ne vouloit pas Ξ*ce silence, adjousta : - Mais que vous semble, Leonide de l'outrecuidance de cet homme ? - Madame, luy dis-je, je ne sçay que vous en dire, sinon que s'il a failly, il en fera bien la penitence. - Mais, dit-elle, que puis-je Ξmais de sa temerité ? Pourquoy m'est-il allé broüillant en ses contes ? N'avoit-il point d'autres meilleurs discours que de moy ? Et puis (apres avoir regardé quelque temps le dessus de la lettre qu'il luy Ξescrivit) - J'ay bien affaire qu'il continuë de m'escrire. A cela je ne respondis rien. Elle apres s'estre Ξteuë quelque temps me dit : - Et quoy, Leonide, vous ne me Ξrespondez point ? N'ay-je pas raison en ce que je me plains ? - Madame, luy dis-je, vous plaist-il que je vous Ξ parle librement ? - Vous me ferez plaisir, me dit-elle. - Je vous diray donc, continuay-je, que vous avez raison en tout, Ξ sinon en ce que vous cherchez raison en Amour, car il faut que vous sçachiez que qui le veut remettre aux lois de la justice, c'est luy oster sa principale authorité, qui est de n'estre sujet qu'à soy-mesme.
De sorte que je concluds, que si Lindamor a failly en ce qui est de vous Ξaymer, Ξil est coulpable, mais
si c'est aux loix de la raison, ou de Ξ Ξ prudence,
Ξ c'est vous qui meritez chastiment, voulant mettre
Amour qui est libre, et qui commande à tout autre,
sous la servitude d'un superieur. - Et quoy me
dit-elle, n'ay-je Ξ pas ouy dire que l'Amour pour estre
loüable, est vertueux ? Si cela est, il doit estre
obligé aux lois de la vertu. vouliez Ξcondamner à tant de suplice, ce ne devoit estre sans le convaincre, ou Ξpour le moins le faire rougir de son erreur. Elle demeura quelque temps a me respondre. En fin elle me dit : - Et bien Ξ, Leonide, le remede sera encor assez à temps quand il reviendra, non pas que je sois resoluë de l'Ξaymer, ny luy permettre de m'Ξaymer, mais ouy bien de luy dire en quoy il a failly, et en cela je vous contenteray, et je l'obligeray de ne me plus importuner, s'il n'est autant effronté que Ξtemeraire. - Peut-estre, Madame, luy dis-je, vous trompez vous bien de croire qu'à son retour il sera assez Ξ temps. Si vous sçaviez Ξ quelles sont les violences d'Amour, vous ne croiriez pas que les Ξdelais fussent semblables Ξà ceux des autres affaires. Pour le moins, voyez ceste lettre. - Cela, me repliqua-t'elle, ne servira de rien, car aussi bien doit-il estre party, et à ce mot elle me la prit, et Ξvit qu'elle estoit telle. _____________________________________________________________ Autrefois l'Amour, à ceste heure le desespoir de l'Amour, me met ceste plume en la main, avec dessein, si elle ne me Ξr'apporte point de soulagement de la changer en fer, qui me promet une entiere, quoy que cruelle guerison. Ce papier blanc, que pour response vous m'avez envoyé, est bien un tesmoignage de mon innocence, puis que c'est à dire que vous n'avez rien trouvé pour m'accuser, mais ce m'est bien aussi une Ξasseurance de vostre mespris, car d'où pourroit proceder ce silence, si ce n'estoit de là ? L'un me contente en moy-mesme, l'autre me desespere en vous. S'il vous reste quelque souvenir de mon fidelle service, par pitié je vous demande ou la vie ou la mort. Je Ξpars le plus desesperé, qui jamais ait eu quelque sujet d'esperer. Ce fut un effet d'Amour, que le changement du courage de Galathee, car je la vis toute attendrir, mais
ce ne fut pas aussi petite preuve de son humeur
altiere, puis que pour ne m'en donner Ξconnoissance, et
ne pouvant commander Ξa son visage qui estoit devenu
pasle, elle se lia de sorte la langue, qu'elle ne Ξdit jamais parole qui la pûst accuser d'Ξavoir flechy,
et partit de sa chambre pour aller au jardin sans
dire un seul mot sur ceste lettre, car le ΞSoleil commençoit à se baisser, et son mal qui n'estoit qu'un
travail d'esprit, se pouvoit mieux soulager hors Ξsa maison que dans le lit. Ainsi donc apres s'estre vestuë un peu legerement, elle descendit dans le jardin, et ne voulut que moy avec elle. Par les chemins je luy demanday s'il ne luy plaisoit pas de faire response, et m'ayant dit que non, - Vous permettrez bien, luy dis-je, pour le moins Madame, que je la fasse ? - Voy ? me dit-elle, et que voudriez vous escrire ? - Ce que vous me commanderez, luy dis-je. - Mais ce que vous voudrez, me dit-elle, pourveu que vous ne parliez point de moy. - Vous verrez, luy respondis-je, ce que j'escriray. - Je n'en ay que faire, me dit-elle, je m'en rapporte bien à vous. Avec ce congé, cependant qu'elle se promenoit, j'escrivis dans l'allée mesme, sur des tablettes une Ξresponce telle qui me sembloit plus à propos. Mais elle, qui ne la vouloit voir, ne peut avoir assez de patience de me la laisser finir, Ξsans la lire, pendant que je l'escrivois. _____________________________________________________________ Responce, ΞTirez de vostre mal la connoissance de vostre bien :
si vous n'eussiez point esté aymé, on n'eust pas
Ξressenty peu de chose. Vous ne pouvez Ξscavoir quelle
est vostre offense que vous ne soyez present, mais
esperez en vostre affection, et en vostre retour. Elle ne vouloit pas que ceste lettre fust telle mais enfin je l'emportay sur son courage, et Ξ donnay à Fleurial mes tablettes, avec la clef, luy commandant de les remettre entre les mains de Lindamor seulement. Ξ*Et le tirant à part, je r'ouvris mes tablettes, et y adjoustay ces paroles sans que Galathée le Ξsceust. _____________________________________________________________ Je viens de sçavoir que vous estes party. La pitié de vostre mal me contraint de vous dire l'occasion de vostre desastre. Polemas a publié que vous Ξaimez Galathée, et vous en alliez Ξvantant. Un grand courage comme le sien n'a peu souffrir une si grande offense sans ressentiment ; que vostre prudence vous conduise en cet affaire avec la discretion qui vous Ξà tousjours accompagné, Ξà fin que pour vous aymer, et avoir pitié de vostre mal, je n'aye en eschange de quoy me douloir de vous, à qui je promets toute ayde et faveur. J'Ξenvoyay ce billet comme je vous ay dit, au Ξdeceu de Galathee, et certes je m'en repentis bien peu
apres comme je vous diray. Il y avoit plus d'un mois que Fleurial estoit party,
quand voicy venir un ΞChevalier armé de Ξtoutes pieces,
et un Herault d'armes Ξinconnu avec luy, et pour
Ξoster mieux encor à chacun la Ξconnoissance de soy,
il venoit la visiere baissée. A son port chacun le
jugeoit ce qu'il estoit en effet. Et parce qu'à
la porte de la ville, le Herault avoit demandé d'estre
conduit devant Amasis, chacun comme curieux d'Ξoüyr chose nouvelle les alloit accompagnant. Ξ ΞEstans montez au Chasteau, la garde de la ville les
remit à celle de la porte, Ξ et apres luy en avoir donné
advis Ξà Amasis, ils furent conduits vers elle, qui
Ξdesja avoit fait venir Clidaman pour donner Ξaudience à ces estrangers. Le Herault apres que le Chevalier
eut Ξbaysé la robbe à Amasis, et les mains à son fils,
dit ainsi, * avec des paroles à moitié estrangeres :
- Madame, ce ΞChevalier que voicy, Ξné des plus grands
de sa contrée, ayant sceu qu'en vostre Ξcour tout homme d'honneur peut librement demander raison Ξde ceux qui l'ont Ξoffensé, vient sous ceste Ξasseurance,
se jetter à vos pieds, et vous supplier que la
justice, Ξque jamais vous ne desniastes à personne, luy
permette Ξ en vostre presence, et de toutes ces belles
Nymphes, de tirer raison de celuy qui luy a fait
injure, avec les moyens accoustumez aux personnes nées
comme luy.
Amasis, apres avoir quelque temps pensé en elle
mesme, en fin respondit qu'il estoit bien vray
que ceste sorte de deffendre son honneur, de tout
temps Ξavoir esté accoustumee en sa Ξcour, mais qu'elle
estant femme ne permettroit jamais qu'on en vint aux
armes. Que toutefois son fils estoit en âge de
manier de plus Ξgrandes affaires que Ξcelles-la, et
qu'elle s'en Ξremettoit à ce qu'il en feroit. Clidaman
sans attendre que le Herault repliquast, s'Ξaddressant à Amasis, luy dit : - Madame, ce n'est pas seulement
pour estre servie et honorée de tous ceux qui
habitent ceste Province, que Ξ*les Dieux vous en ont establie Dame, et vos devanciers aussi, mais beaucoup
plus pour faire punir ceux qui ont failly, et pour honorer ceux qui le meritent. Le meilleur moyen de
tous est celuy des armes, pour le moins en ces choses,
qui ne peuvent estre autrement averées, de sorte
que si vous ostiez de vos Estats ceste juste façon d'Ξesclaircir les actions secrettes des meschans,
vous Ξdonneriez cours à une licencieuse meschanceté,
qui ne se soucieroit de mal-faire, pourveu que ce
fust secrettement. Outre que ces estrangers estans
les premiers, qui de vostre temps ont recouru à
vous, auroient quelque raison de se douloir d'estre
les premiers refusez. Par ainsi, puis que vous les
avez remis à moy, je vous diray, dit-il, se tournant
Ξvers le Herault, que ce Chevalier peut librement
accuser, et deffier celuy qu'il voudra, car je luy
promets de luy Ξasseurer le camp.
Le ΞChevalier alors mit le genoüil en terre, luy baisa
la main pour remerciement, et fit signe Ξau Herault
de continuer. - Seigneur dit-il, puis que vous luy
Ξfaites ceste grace, je vous diray qu'il est icy en
queste d'un ΞChevalier nommé Polemas, Ξque je
supplie m'estre montré, Ξà fin que je paracheve ce que j'ay entrepris.
Polemas qui s'ouït nommer, se met en avant, luy
disant d'une façon Ξ* altiere, qu'il estoit celuy
qu'il cherchoit. Alors le ΞChevalier inconnu s'avança,
et luy presenta le Ξpand de son hocqueton, et le Herault
luy dit : - Ce Chevalier veut dire qu'il vous presente
ce gage, vous promettant qu'il sera demain dés le
lever du Soleil, au lieu Ξqu'il sera advisé pour se
battre avec vous à toute outrance, et vous prouver
que vous avez Ξmeschamment inventé ce que vous avez
dit contre luy. - Herault, je reçois, dit-il ce gage,
car Ξencore que je ne Ξconnoisse point ton Chevalier,
toutefois je ne laisse d'estre tres-Ξasseuré d'avoir la
justice de mon costé, comme sçachant bien n'avoir
jamais rien dit contre la verité, et à demain soit le
jour que la preuve s'en fera. A ce mot le Chevalier
apres avoir salüé Amasis, et toutes les Dames, s'en
retourna dans une tente qu'il avoit fait tendre aupres
de la porte de la ville. Vous pouvez croire que cecy mit toute la Ξcour en
divers discours, et Ξmesmes qu'Amasis et Clidaman,
qui Ξaymoit fort Polemas, avoient beaucoup de regret
de le voir en ce danger, Ξtoutesfois la promesse les
Ξlyoit à donner le camp. ΞQuand à Polemas il se
preparoit comme plein de courage au combat, sans avoir
Ξconnoissance de son ennemy. Pour Galathée, qui avoit
desja presque oublié l'Ξoffence que Lindamor avoit
receuë de ΞPolemas, outre qu'elle ne croyoit pas qu'il
sçeust que son mal vint de là, elle ne pensa jamais
à Lindamor, ny moy aussi qui le Ξtenois à plus de
cent Ξlieuës de nous. Et toutefois c'estoit luy, qui
ayant receu ma lettre, se resolut de s'en venger de Ξc'este sorte, et ainsi Ξinconnu se vint presenter
comme je vous ay dit. Mais pour abreger, car je ne suis pas trop bonne
guerriere, et je pourrois bien, si je voulois
particulariser ce combat, dire quelque chose de
travers, apres un long combat, où l'un et l'autre
estoit Ξesgalement advantagé, et que tous deux estoient
si chargez de playes que le plus sain devoit estre
autant Ξasseuré de la mort que de la vie, les chevaux
vindrent à leur manquer dessous, et eux au contraire
aussi gaillards que s'ils n'eussent combatu de tout
le jour, recommencerent à Ξverser leur sang, et
Ξ r'ouvrir leurs Ξblesseures, avec tant de cruauté, que
chacun avoit pitié de voir perdre deux personnes de
telle valeur. Amasis, entre Ξautres, dit à Clidaman,
qu'il seroit à propos de les separer, et Ξils trouverent qu'il n'y avoit personne qui le Ξpeut mieux que Galathee.
Elle qui de son costé estoit des-ja bien fort
touchée de pitié, et
n'attendoit que ce commandement, pour l'effectuer de
bon cœur, avec trois ou quatre de nous vint au camp.
Lors qu'elle y entra, la Ξ*victoire panchoit du costé
de Lindamor, et Polemas estoit reduit à mauvais
terme, quoy que l'autre ne fust guiere mieux,
auquel par hazard elle s'Ξadressa, et le prenant par
l'escharpe qui Ξlioit son heaume, et qui pendoit assez
bas par derriere, elle le Ξtirast un peu fort. Luy qui
se sentit toucher, tourna brusquement de son costé,
croyant d'estre trahy, et cela avec tant de furie, que
la Nymphe, se voulant reculer pour n'estre Ξheurtée,
s'empestra dans sa robbe, et tomba au milieu du camp.
Lindamor qui la Ξreconnut, courut incontinent la
relever, mais Polemas sans avoir esgard à la Nymphe,
voyant Ξcest advantage, lors qu'il estoit plus
desesperé du combat, prit Ξlespée à deux mains, et luy
en donna par derriere sur la teste deux ou trois coups
de telle force, qu'il le contraignit avec une grande
Ξblesseure, de mettre un genoüil à terre, d'où il se
releva tant animé, contre la discourtoisie de son
ennemy, que depuis, quoy que Galathée le priast, il
ne le Ξvoulust laisser qu'il ne l'eust mis à ses pieds,
où luy sautant dessus, il le desarma de la teste, et
estant prest à luy donner le dernier coup, il Ξouyt la
Ξ* voix de sa Dame qui luy dit : - Chevalier, je vous
adjure par celle que vous Ξaymez le plus, de me donner
ce ΞChevalier. - Je le veux, luy dit Lindamor, s'il
vous advouë d'avoir faussement parlé de moy, et de
celle par qui vous m'adjurez. Polemas estant, à ce
qu'il pensoit, au dernier point de sa vie, d'une voix
basse, advoüa ce que l'on voulut. estre Ξreconnu. Cet effort luy
fit beaucoup de mal, et le Ξreduisit à telle extremité,
qu'estant arrivé en la maison d'une des tantes de
Fleurial, où il avoit auparavant resolu de se
retirer en cas qu'il Ξfut blessé, il se trouva si
foible qu'il demeura plus de trois Ξsepmaines avant
que de se Ξr'avoir.
Cependant voilà Galathée de retour, fort en colere
contre le Chevalier Ξinconnu, de ce qu'il n'avoit
pas voulu la seconde fois laisser le combat, luy semblant d'estre plus
offensée en ce refus qu'obligée en ce qu'il le luy
avoit donné, et Ξpar ce que Polemas tenoit un des
premiers rangs, comme vous sçavez, Amasis et
Clidaman avec beaucoup de Ξdéplaisir le firent
emporter du camp, et Ξpanser avec tant de Ξsoin qu'en
fin on commença de luy esperer vie.
me dit-elle, en ceste action, autrement il n'eust pas refusé de laisser le combat quand je l'en ay requis. - Madame, respondis-je,Ξvous le blasmez de ce que vous le devriez estimer, puis que pour vous rendre l'honneur, que chacun vous doit, il a esté en danger de sa vie, et en ay veu Ξcouler son sang jusques en terre. - En cela, si Polemas a eu tort, dit-elle, il en a bien eu davantage par apres, puis que Ξquelque priere que je luy aye Ξpû faire, il n'a voulu se retirer. - Et n'avoit il pas raison, luy dis-je, de vouloir chastier cet outrecuidé du peu de respect qu'il vous avoit porté ? Et Ξquand à moy, je trouve qu'en cela Lindamor a bien fait. - Comment, m'interrompit-elle, est-ce Lindamor qui a combatu ? Je fus à la vérité Ξsurprinse, car je l'avois nommé sans y penser, mais voyant que cela estoit fait, je me resolus de luy dire : - Ouy, Madame, c'est Lindamor, qui s'est senty offensé de ce que Polemas avoit dit de luy, et en a voulu Ξesclaircir la verité par les armes. Elle demeura toute hors de soy, et apres avoir pour un temps consideré cet accident, elle dit : - ΞDoncques, c'est Lindamor qui m'a procuré ce Ξdéplaisir ! ΞDoncques c'est luy qui m'a porté si peu de respect ! ΞDoncques il a eu si peu de consideration, qu'il Ξà bien osé mettre mon honneur au hazard de la fortune, et des armes ! A ce mot, elle se teut d'extreme colere, et moy qui en toute façon voulois qu'elle Ξreconneust qu'il n'avoit point de tort, luy respondis : - Est-il possible, Madame, que vous puissiez vous plaindre de Lindamor, sans Ξreconnoistre le tort que vous
Ξfaites à vous mesme ? Quel Ξdéplaisir vous a t'il procuré, puis que s'il a vaincu Polemas il a
vaincu vostre ennemy ? - Comment, mon ennemy ?
dit-elle. Ah ! Que Lindamor me l'est bien
davantage, puis que si Polemas a parlé, Lindamor luy en a donné le Ξsubjet. - O Ξ*Dieu, dis-je alors,
et qu'est-ce que j'Ξentens ? Vostre ennemy Lindamor, qui n'a point d'ame que pour vous adorer,
et qui n'a une goutte de sang qu'il ne respande pour
vostre service, et vostre amy, celuy qui par ses
discours controuvez, a tasché finement d'offenser
vostre honneur ! - Mais qui sçait, adjousta-t'elle,
s'il n'est point vray que Lindamor poussé de son
outrecuidance accoustumée n'ait tenu Ξce langage.
- Et bien, Ξ repliquay-je, combien estes vous
obligee à Lindamor, qui a fait advoüer à vostre
ennemy qu'il Ξl'avoit inventé. O Madame, vous me
Ξpardonnerez s'il vous plaist, mais je ne puis Ξen cecy que vous accuser d'une tres-grande
Ξmeconnoissance, pour ne dire ingratitude. S'il
met sa vie pour esclaircir que Polemas ment, vous
l'accusez d'Ξinconsideration, et s'il veut faire
advoüer au menteur sa mesme menterie, vous le taxez
de Ξdiscourtoisie. Et s'il n'eust fié Ξson bon droit à ses armes, comment eust-il tiré la verité de Ξcest
affaire ? Et si, lors que vous luy commandastes la
seconde fois il eust laissé le combat, Polemas n'eust
jamais advoué ce que vous, et chacun avez Ξpeu oüyr.
O pauvre Lindamor ! Que je plains ta fortune, et qu'est ce que tu Ξdois faire, puis que tes plus signalez services sont des offenses, et des injures ? Et bien, bien, Madame, vous n'aurez pas peut-estre beaucoup de temps à luy user de ces cruautez, car la mort plus pitoyable mettra fin a vos Ξmesconnoissances, et à ses supplices. Et peut-estre qu'à l'heure que je parle, il n'est des-ja plus, et si cela est, la Nymphe Galathée en est la seule cause. - Et pourquoy m'en accusez-vous ? dit-elle. - ΞPar ce, luy repliquay-je, que quand vous les voulustes separer, et qu'en reculant vous mistes le genoüil en terre, il voulut vous relever ; cependant ce courtois Polemas, que vous loüez si fort, le blessa en deux ou trois endroits à son advantage, d'où je Ξveis le sang rougir la terre. Mais s'il a la mort pour ce sujet, c'est le moindre mal qu'il Ξayt receu de vous, car se voir Ξmépriser, ayant bien fait son devoir, est, ce me semble, un Ξdéplaisir, auquel nul autre n'est égal. Mais, Madame, vous plaist-il pas de vous ressouvenir qu'autrefois vous m'avez dit, en vous plaignant de luy, que pour esteindre ces discours de Polemas, s'il n'y sçavoit point d'autre remede, il se devoit servir du fer et du sang ? Et bien, il a fait ce que vous avez jugé, qu'il devoit faire, et encor vous trouvez qu'il n'a pas bien fait. Si Sylvie et quelques autres Nymphes ne nous eussent alors interrompuës, j'eusse, avant que laisser ce discours, Ξ*adoucy beaucoup l'animosité de la Nymphe, mais voyant tant des personnes, nous changeasmes de propos. Et Ξtoutesfois mes Ξparoles ne furent
sans Ξeffect, quoy qu'elle ne voulust me le faire
paroistre, mais par mille rencontres j'en Ξreconnus la verité. Car depuis ce jour, je me resolus de ne
luy en parler jamais, qu'elle ne m'en demandast des
nouvelles. Elle, d'autre costé, attendoit que je luy
en disse la premiere, et ainsi plus de huict jours
s'escoulerent sans Ξen parler. Mais cependant ΞLindamor ne demeura pas sans soucy de sçavoir,
et ce qui se disoit de luy à la Ξcour, et ce qu'en
pensoit Galathée. Il m'envoya Fleurial pour ce Ξsujet, et pour me donner un mot de lettre Ξ. Il fit
son message si à propos, que Galathée ne s'en prit
garde. Son billet estoit tel. Madame, qui pourra Ξdouter de mon innocence ne sera
peu coulpable envers la verité ; toutefois si les
yeux serrez ne voyent point la lumiere, encor que
sans ombre elle leur esclaire, il m'est permis de
Ξdouter que Madame, pour mon Ξmalheur, n'ait les
yeux fermez à la Ξclarté de ma justice. Obligez moy
de l'Ξasseurer, que si le sang de mon ennemy ne peut
laver la noirceur dont il a tasché de me salir,
Ξ j'y adjousteray plus librement le mien, que je
ne conserveray ma vie, qui est sienne, quelle que
sa rigueur me la puisse rendre. Je m'enquis particulierement de Fleurial, comment
il se portoit, et s'il n'y avoit personne qui l'eust
Ξreconneu, et sceus qu'il avoit beaucoup perdu de sang,
et que cela luy retarderoit un peu davantage sa
guerison, mais qu'il n'y avoit rien de dangereux ;
que pour estre Ξreconnu, cela ne pouvoit estre, parce
que le Herault estoit un ΞFranc de l'armée de Meroüée,
qui estoit sur les bords du Rhin, en ce temps-là, et
que Ξ tous ceux qui le servoient ils n'avoient pas mesme
permission de sortir hors de la maison, et que Ξ*sa tante et sa sœur ne le Ξconnoissoient que pour le
Chevalier qui avoit combattu contre Polemas, la
valeur, et la libéralité duquel Ξles Ξconvyoit à le servir avec tant de Ξsoin, qu'il ne
falloit Ξdouter qu'il le Ξpeust estre mieux. Qu'il
luy avoit commandé de venir sçavoir de moy quel
estoit le bruit de la Ξcour, et ce qu'il avoit Ξaffaire.
Je luy respondis qu'il Ξr'apportast à Lindamor, que
toute la Ξcour estoit pleine de sa valeur, encor
qu'il y fust Ξinconnu, que du reste il attendist
seulement à guerir, et que je Ξr'apporterois de mon
costé tout ce que je pourrois à son contentement. Sur
cela je luy donnay ma response et luy dis : - Demain
avant que partir, quand Galathée viendra au jardin,
invente quelque occasion d'aller voir ta tante, et
prens congé d'elle, car il est necessaire pour des
occasions que je te diray une autre fois.
Il n'y faillit point, Ξet de fortune le lendemain la
Nymphe estant sur le soir Ξentree dans le jardin,
Fleurial s'en vint luy faire la reverence, et
voulut Ξparler a elle. Mais Galathée qui croyoit que
ce fust pour luy donner des lettres de Lindamor,
demeura tellement confuse, que je Ξla vis changer
de couleur, et devenir pasle comme la mort. Et Ξpar ce que je craignois que Fleurial Ξ s'en prist garde, je
m'advançay, et luy dis : - C'est Fleurial, Madame, qui
s'en va voir sa tante, Ξpar ce qu'elle est malade, et
voudroit vous supplier de luy donner congé pour
quelques jours. Galathée tournant les yeux, et la parole vers moy,
me demanda quel estoit son mal. - Je croy, luy
respondis-je, que c'est celuy des annees passees,
qui luy oste fort tout espoir de guerison. Alors elle
s'addressa à Fleurial et luy dit : - Va, et revien
tost, mais non Ξtoutesfois qu'elle ne soit guerie, s'il
est possible, car je l'Ξayme bien fort, pour la
particuliere bonne volonté, qu'elle m'a tousjours
portée.
A ce mot, elle continua son promenoir, et je me mis
à parler à luy, et monstrois plus par mes gestes,
qu'en effet, du desplaisir, et de l'admiration,
Ξ afin que la Nymphe y Ξprit garde. En fin je luy
dis : - ΞVois-tu, ΞFlorial, sois secret et prudent ;
de cecy Ξdepend tout ton bien, ou tout ton mal, et
sur tout, fay tout ce que te commandera Lindamor.
Apres Ξme l'avoir promis, il s'en alla, et moy je
disposay le mieux qu'il me fut possible Ξmon visage
à la douleur, et Ξdéplaisir. Et quelquefois quand
j'estois en lieu où la Nymphe seule me pouvoit Ξouyr,
je faignois de souspirer, levois les yeux au ΞCiel,
frappois des mains ensemble, et bref je faisois tout
ce que je pouvois imaginer, qui luy Ξdonneroit quelque
soupçon de ce que je voulois. Elle, comme je vous
ay dit, qui attendoit tousjours que je luy parlasse de Lindamor, voyant que je n'en
disois rien, qu'au contraire j'en fuyois toutes les
occasions, et qu'au lieu de ceste joyeuse humeur, dont
j'estois estimée entre toutes mes compagnes, je
n'avois plus qu'une fascheuse melancolie, Ξconçeut peu à peu l'opinion que je luy voulois donner, non
toutefois entierement. Car mon dessein estoit de luy
faire croire que Lindamor au sortir du combat
s'estoit trouvé tellement blessé, qu'il en estoit mort,
afin que la pitié obtint sur ceste ame glorieuse, ce
que ny l'affection ny les services n'Ξavoyent peu. Or
comme je vous dy, mon dessein fut si bien Ξconduict qu'il reussit presque tel que je l'avois proposé,
car quoy qu'elle voulust faindre, si ne laissoit elle
d'estre aussi vivement touchée de Lindamor, qu'une
autre eust Ξpeu estre. Et ainsi me voyant triste, et
muette, elle se figura, ou qu'il Ξestoit en
tres mauvais estat, ou quelque chose de pire, et se
sentit tellement presser de ceste inquietude, qu'il
ne luy fut pas possible de tenir plus longuement sa
resolution. comme se
porte la tante de Fleurial ? Je luy respondis, que
depuis qu'il estoit party, je n'en avois rien sçeu.
- ΞVrayement, me dit-elle, je regretterois bien fort
ceste bonne vieille, s'il en Ξmesavenoit. - Vous
auriez raison, luy dis-je, Madame, car elle vous Ξayme,
et avez receu beaucoup de services d'elle qui n'ont
point esté encor assez Ξreconneus. - Si elle vit,
dit-elle, je le feray, et apres elle les
Ξreconnoistray envers Fleurial à sa consideration.
Alors je respondis : - Et les services de la tante, et
ceux du ΞNepveu meritent bien chacun d'eux mesme
recompense, et principalement de Fleurial, car sa
fidelité, et son affection ne se peuvent achepter. - Il
est vray, me dit-elle. Mais à propos de Fleurial
qu'aviez vous tant à luy dire, ou luy à vous, quand
il partit ? Je respondis froidement : - Je me
recommandois à sa tante. - Des recommandations, me
dit-elle, ne sont pas si longues.
Alors elle s'approcha de moy, et me mit une main sur
l'espaule. Dittes la verité, continua-t'elle, vous
parliez d'autre chose. - Et que pourroit-ce estre,
luy repliquay-je, si ce n'estoit cela ? Je n'ay
point d'autres affaires avec luy. - Or je Ξconnoy, me
dit elle, à ceste heure que vous faigniez. Pourquoy
dittes vous que vous n'avez point d'autres affaires avec
luy, et combien en avez-vous eu pour Lindamor ? - O !
Madame, luy dis-je, je ne croyois pas que vous eussiez
à ceste heure memoire d'une personne qui a esté tant Ξinfortunee. Et en me taisant je fis un grand
souspir. - ΞQu'y a-t'il, me dit-elle, que vous
souspirez ? ΞDites moy la verité, où est Lindamor ?
- Lindamor luy respondis-je, n'est plus que terre.
- Comment, s'escria-t'elle, Lindamor n'est plus ? - Non certes, luy respondis-je, et la cruauté dont vous
avez usé envers luy, l'a plus tué que les coups de son
ennemy ; car sortant du combat, et sçachant par le
rapport de plusieurs, la mauvaise satisfaction que
vous aviez de luy, il n'a jamais voulu se laisser
penser, et puis que vous l'avez voulu sçavoir, c'est
ce que Fleurial me disoit, à qui j'ay commandé
d'essayer s'il pourroit discrettement retirer les
lettres que nous luy avons Ξescrittes, à fin qu'ainsi
que vous aviez perdu le souvenir de ses services par
vostre cruauté, Ξje fisse aussi devorer au feu les
memoires qui en peuvent demeurer.
- O mon Dieu ! dit-elle alors, qu'est-ce que vous
me dittes ? Est-il possible qu'il se soit ainsi
perdu ? - C'est vous, luy dis-je, qui Ξ*devez dire de l'avoir perdu Ξ ; car quant à luy, Ξil a gaigné en mourant, puisque par la mort il a trouvé le repos, que vostre cruauté ne luy eust jamais permis tant qu'il eust vescu. - Ah ! Leonide, me dit-elle, vous
me dittes ces choses pour me mettre en peine.
Advoüez le vray il n'est point mort. - Dieu le
voulust, luy respondis-je. Mais à quelle occasion le
vous dirois je ? Je m'Ξasseure que sa mort ou sa vie
vous sont indifferentes, Ξ et mesme, puis que vous
l'Ξaymiez si peu, vous devez estre bien Ξayse d'estre
exempte de l'importunité qu'il vous eust donnée ; car
vous devez croire, que s'il eust vescu il n'eust
jamais cessé de vous donner de semblables preuves de
son affection que celle de Polemas. - En verité, dit
alors la Nymphe, je plains le pauvre Lindamor, et
vous jure que sa mort me touche plus vivement que je
n'eusse pas creu. Mais dittes moy, n'a t'il jamais
eu souvenance de nous en sa fin, et n'a t'il point
monstré d'avoir du regret de nous laisser ? - Voila,
luy dis-je, Madame, une demande qui n'est pas
commune. Il meurt à vostre occasion et vous demandez
s'il Ξa eu memoire de vous. Ah ! que sa memoire et son
regret n'ont esté que trop grands pour son salut. Mais
je vous supplie ne parlons plus de luy ; je m'Ξasseure
qu'il est en lieu où il reçoit le salaire de sa
fidelité, et d'où peut estre il se verra venger à vos
Ξdespens. - Vous estes en colere, me dit-elle. - Vous
me Ξpardonnerez, luy dis-je Madame, mais c'est la
raison qui Ξme contraint de parler ainsi, car il n'y
a personne qui puisse rendre plus de tesmoignage de
son affection et de sa fidelité que moy, et du tort
que vous avez de rendre Ξune si indigne recompense à tant de services. - Mais, adjousta la Nymphe, laissons
cela à part, car je cognoy bien qu'en quelque chose
vous avez raison, mais aussi n'ay-je pas tant de tort
que vous m'en donnez. Et me dittes je vous prie, par
toute l'amitié que vous me portez, si en ses dernieres
paroles il s'est point ressouvenu de moy, et quelles
Ξ ont esté. - Faut-il encor, luy dis-je, que
vous triomphiez en vostre ame de la fin de sa vie,
comme vous avez fait de toutes ses actions, Ξ*depuis qu'il a commencé de vous aymer ? S'il ne faut que
cela à vostre contentement, je Ξvous satisferay.
Aussi tost qu'il sçeut que par vos paroles vous
taschiez de noircir l'honneur de sa victoire, et
qu'au lieu de vous plaire, il avoit par ce combat
acquis vostre Ξhayne : - Il ne sera pas vray, dit-il,
ô Ξinjustice, qu'à mon occasion tu loges plus
longuement en une si belle ame, il faut que par ma
mort, je lave ton offense. Dés lors, il osta Ξ les
appareils qu'il avoit sur ses playes, et depuis n'a
voulu souffrir la main du Chirurgien. Ses Ξblesseures n'estoient pas mortelles mais la pourriture l'ayant
reduit à tels termes qu'il ne se sentoit plus de force
pour vivre, il appella Fleurial, et se voyant
seul avec luy, il Ξ dit : - Fleurial, mon amy, tu perds
aujourd'huy celuy qui avoit plus d'envie de te faire
du bien, mais il faut que tu t'armes de patience, puis
que telle est la volonté du Ciel. Si veux je Ξtoutesfois
recevoir encores de toy un service, qui me sera le
plus agreable que tu me fis jamais. Et ayant tiré promesse
qu'il le feroit, il continua : - Ne Ξfaus donc point
à ce que je te vay dire. Aussi tost que je seray mort,
fends moy l'estomac et en arrache le cœur, et le
porte à la belle Galathee et luy dis que je Ξ luy envoye,
Ξà fin qu'à ma mort je ne retienne rien d'autruy. A ces
derniers mots, il perdit la parole et la vie. Or ce
fol de Fleurial, pour ne manquer à ce qui luy avoit
esté commandé Ξpar une personne qu'il avoit si chere,
avoit apporté icy ce cœur, et sans moy vouloit le vous
presenter.
- Ah ! Leonide me dit-elle, il est doncques bien certain
qu'il est mort ? Mon Dieu ! Que n'ay-je sçeu sa
maladie, et que ne m'en avez-vous advertie ? J'y eusse
remedié. ô quelle perte ay-je faite ! Et quelle faute
est la vostre ? - Madame, luy respondis-je, je
n'en ay rien sçeu, car Fleurial estoit demeuré pres
de luy pour le servir, à cause qu'il n'a Ξmené personne
des siens, mais encor que je l'eusse sçeu, je croy
que je ne vous en eusse point parlé, tant j'ay
Ξreconneu vostre volonté Ξesloignée de luy sans sujet.
A ce mot s'appuyant la teste sur Ξla main, elle me
commanda de la laisser seule Ξafin comme je croy, Ξ que je ne visse les larmes qui desja empouloient ses paupieres. Mais
à peine estois-je sortie qu'elle me Ξr'appella, et sans
lever la teste, me dit que je commandasse à Fleurial
de luy faire porter ce que Lindamor luy envoyoit,
qu'en toute façon elle le vouloit. Et Ξincontinent je
ressortis avec un espoir Ξasseuré que les affaires du
Chevalier pour qui je plaidois, reüssiroient comme je
Ξles avois proposées. Cependant, quand Fleurial
retourna vers Lindamor, il le trouva assez en peine
pour le retardement qu'il avoit Ξfaict à Montbrison,
mais ma lettre le resjouyt de sorte, que depuis à
veuë d'œil on le voyoit Ξamender. Elle fut telle.
_____________________________________________________________ Response de Leonide Vostre Justice esclaire Ξ*de sorte, que mesme les yeux les plus Ξfermez ne peuvent en nier la clarté. Contentez vous que ceux que vous desirez qui la voyent par moy, ayant sçeu vostre resolution, l'ont Ξrecogneuë Ξ pour tres juste. Il est vray que tout ainsi que les Ξblesseures du corps ne sont pas Ξdu tout gueries encor que le danger en soit osté, et qu'il faut en cela Ξdu temps, celles de l'ame en sont de mesme. Mais en ayant osté le danger par vostre valeur et prudence, vous devez laisser au temps de faire ses actions ordinaires, vous Ξ ressouvenant que les playes qui se Ξferment trop promptement sont sujettes à faire sac, qui par apres est plus dangereux que n'estoit la Ξblesseure. Esperez tout ce que vous desirez, car vous le pouvez faire avec raison. Je luy escrivis de ceste sorte Ξà fin que la tristesse ne nuisist pas à ses Ξblesseures, et qu'il guerist Ξplustost. Il me rescrivit ainsi. Replique de Lindamor Ainsi, belle Nymphe, puissiez-vous avoir toute sorte
de contentement, comme tout le mien vient et despend
de vous seule, j'espere puis que vous me le
commandez, toutefois Amour qui Or ce que je luy respondis, Ξà fin de ne vous Ξ ennuyer
par tant de lettres, fut en somme qu'aussi tost qu'il
pourroit souffrir le travail, Ξ il trouvast moyen de
Ξparler à moy, et qu'il cognoistroit combien j'estois
veritable. Et le plus briefvement qu'il me fut
possible luy fis entendre tous les discours que
Galathee et moy avions eu, et le desplaisir qu'elle
avoit ressenty de sa mort, et la volonté d'avoir son
cœur.
Voyez quelle est la force d'une extreme affection.
Lindamor avoit esté fort blessé en plusieurs lieux,
et avoit tant perdu de sang qu'il Ξ fut presque en
danger de Ξsa vie. Toutefois outre toute l'esperance
des Chirurgiens, aussi tost qu'il receut ceste
derniere lettre, le Ξvoyla debout, le Ξvoyla qui
s'habille, et dans deux ou trois jours apres il
essaye de monter à cheval et en fin se hazarde de
me venir trouver.
Et parce qu'il n'osoit venir de jour pour n'estre veu,
il s'habilla en jardinier, Ξ se disant cousin de
Fleurial, se resolut de venir dans le jardin, et Ξse conduire, selon que l'occasion s'offriroit. S'il
le proposa, il le mit en effet, et ayant fait faire
secrettement des habits, fit entendre à la tante de
Fleurial, qu'avant son combat il avoit fait un vœu,
et qu'il vouloit l'aller rendre avant que de partir
du Ξpays, mais que craignant les amis de Polemas,
il y vouloit aller en cét équipage, et qu'il la
prioit de n'en rien dire. La bonne vieille l'en
voulut dissuader pour le danger qu'il y avoit, le
conseillant de remettre ce voyage à une autrefois,
mais luy qui estoit porté d'une trop ardente devotion
pour l'interrompre, luy dit, que s'il ne le faisoit
avant que de s'en aller hors du Ξpays, il croiroit
qu'il luy deust advenir tous les Ξmal-heurs du monde.
Ainsi donc sur le soir il part, afin de ne rencontrer
personne, et vient si heureusement, que sans estre veu
il entra dans le jardin, et fut conduit par Fleurial en la maison, où pour lors il n'y avoit qu'un valet
qui Ξluy aidoit à travailler, auquel il fit accroire,
que Lindamor estoit son cousin, à qui il vouloit
apprendre le mestier de jardinier.
Si le Chevalier attendoit le matin avec beaucoup de
desir, et si la nuit ne luy sembla estre plus longue
que de coustume, celuy qui aura Ξesté en quelque
attente de ce qu'il desire en pourra juger. Tant y a que le matin ne fut Ξ plutost venu, que Lindamor avec une besche Ξen la main se met au jardin.
Je voudrois que vous l'eussiez veu avec cet outil :
vous eussiez bien Ξconneu qu'il n'y estoit Ξgueres accoustumé, et qu'il Ξse sçavoit mieux aider d'une
lance. Depuis il m'a juré cent fois, que de sa vie il n'eut tant de honte, que de se presenter vestu de
ceste sorte devant les yeux de sa ΞMaistresse, et qu'il
fut deux ou trois fois en resolution de s'en retourner,
mais en fin l'Amour surmonta la honte et Ξle fit resoudre d'attendre que nous vinssions.
De fortune, ce jour la Nymphe pour se desennuyer,
estoit descenduë au jardin avec plusieurs de mes
compagnes. Aussi tost qu'elle apperceut Fleurial,
elle tressaillit toute, et Ξincontinent me fit signe
de l'œil. Mais quoy que j'essayasse de Ξparler à luy,
je ne le Ξpuis faire, parce que le nouveau jardinier
estoit Ξtousjours aupres qui estoit si changé en cet
habit, que nulle de nous ne le Ξpeut reconnoistre.
Ξ*Quant à moy, je m'excuse si je ne le connus pas, car je n'eusse jamais pensé qu'il eust fait ce dessein sans m'en advertir, mais il me dit depuis qu'il me l'avoit celé, sçachant bien que je ne luy eusse jamais permis de venir en ce lieu de ceste sorte. Pensant donc à tout autre qu'à luy je fus bien
assez curieuse pour Ξdemander à Fleurial qui estoit cet estranger ; il me respondit froidement que c'estoit
le fils de sa tante, auquel il vouloit apprendre ce
qu'il sçavoit du jardinage.
A ce mot Galathée aussi curieuse, mais moins courageuse
que moy, me voyant en discours avec luy, s'en
approcha, et oyant que cestuy-cy estoit Ξcousin de Fleurial, luy demanda comme sa mere se portoit. Ce
fut Ξalors que Lindamor fut empesché, car il
craignoit que ce qui avoit esté couvert par les
habits ne Ξfut descouvert par la parole. Toutefois
la contrefaisant au mieux qu'il pût, il respondit
d'un langage villageois, qu'elle estoit hors de
danger, et apres suivit une reverence de mesme au
langage, avec une telle grace que toutes les ΞNymphes
s'en mirent à rire, mais luy sans en faire semblant, remet son chappeau avec les deux mains sur la teste, et reprend son ouvrage. Galathee en sousriant dit à Fleurial : - Si vostre cousin est aussi bon jardinier que bon harangueur, vous avez trouvé une bonne Ξayde. - Madame, luy dit Fleurial, il ne peut mieux parler que ceux qui l'ont appris, en son village ils parlent tous ainsi. - Ouy, dit la Nymphe, et peut estre encor est il tenu pour un grand personnage entr'eux. Et à ce mot elle reprit son promenoir. Cela me donna un peu Ξplus de commodité de parler à Fleurial, car mes compagnes pour passer leur temps se mirent toutes à l'entour de Lindamor, et chacune pour le faire parler luy disoit un mot, et à toutes il respondoit, mais des choses tant hors de propos qu'il falloit rire par force, Ξ car il les disoit d'une sorte qu'il sembloit Ξque ce fust à bon escient, et quoy qu'il leur respondist, il ne levoit jamais la teste, Ξfeignant d'être attentif à son labeur. Cependant m'approchant de Fleurial, je luy demanday comme se portoit Lindamor. Il me respondit qu'il estoit encor assez mal ; ΞLindamor luy avoit commandé de me le dire ainsi. - Et d'où vient son mal luy dis-je, puis que tu me dis que ses Ξblesseures estoient des-ja Ξpresque gueries ? - Vous le sçaurez, me respondit-il, par la lettre qu'il escrit à Madame. - Ξ*Madame, luy dis-je, a opinion qu'il soit mort. Mais donne la moy et je la luy feray voir, feignant qu'il y a long temps qu'il l'a escrite. - Je n'oserais, me respondit-il, par ce qu'il me l'a expressément
[ 297 verso ] 07 ac de faindre de luy
apporter des Ξfruicts dans un panier et qu'au fonds il
Ξluy mit le cœur. Je luy respondis alors, que cela se pourroit bien
faire ainsi, mais que je le cognoissois pour si
brutal qu'il n'en feroit rien, Ξpar ce que l'avarice
luy faisoit esperer d'avoir beaucoup d'elle, s'il
luy representoit luy mesme (en luy remettant ce
cœur entre les mains) les services qu'en ces occasions il luy
avoit rendus. - O ! me dit-elle, s'il ne tient qu'Ξa cela, qu'il vous die seulement ce qu'il veut, car
je le luy donneray. - Ce sera, luy dis-je, une espece
de rançon que vous payerez pour ce cœur. - Ce n'est
pas, me respondit-elle, de ceste monnoye que je la dois
payer, c'est de mes larmes, et celles là Ξestans taries,
de mon sang.
Peut estre fut-elle marrie de m'en avoir tant dit.
Tant y a qu'elle me commanda le matin de parler à
Fleurial, ce que je fis, et luy representay tout
ce que je creus qui le pouvoit esmouvoir à me donner
ceste lettre, jusques à le menacer, mais tout fut en
vain, car Ξpour resolution, il me dit : - Voyez-vous, * Leonide, quand le Ciel et la terre s'en mesleroient,
je n'en feray autre chose. Si Madame veut sçavoir
ce que j'ay à luy dire, il fait si beau le soir,
qu'elle vienne avec vous jusques au bas de l'escalier
qui descend de sa chambre, la Lune est claire, je
l'ay veuë bien souvent y venir, le chemin n'est pas
long, personne n'en peut rien sçavoir. Je m'Ξasseure
que m'ayant ouy, elle ne plaindra point la peine
qu'elle aura prise.
Quand il me dit cela, je me mis en extréme colere contre luy, luy representant qu'il devoit obeïr à Galathee, et non point Ξa Lindamor, qu'elle estoit sa ΞMaistresse, qu'elle luy pouvoit faire du bien et du mal, bref qu'il n'y avoit point d'Ξapparence qu'elle deust prendre ceste peine. Mais luy, sans s'esmouvoir, me dit : - Nymphe, ce n'est pas à Lindamor que j'obeïs, mais au serment que j'en ay fait aux Dieux. S'il ne se peut de ceste sorte, je m'en retourneray Ξplustost d'où je viens. Je le laissay avec son opiniastreté, tant ennuyee que j'estois à Ξmoitié hors de moy, car si j'eusse sçeu le dessein de Ξ*Lindamor, * puis que la chose estoit tant avancée, sans doute je luy eusse aydé ; mais ne le sçachant pas, je trouvois ΞFleurial avec si peu de raison, que je ne sçavois que dire. En fin je m'en retournay faire sa response à Galathee, qui fut tant en colere qu'elle l'eust fait battre, et chasser du service de sa mere, si je ne luy eusse representé le danger où elle se mettoit, Ξ*qu'il ne descouvrist ce qui s'estoit passé. Trois ou quatre jours s'escoulerent que la ΞNymphe demeuroit obstinée à ne ΞΞvouloir faire ce que Fleurial demandoit. En fin Amour trop fort pour ne vaincre toute chose, la força Ξde sorte que le matin elle me dit, que Ξ toute la nuit elle n'avoit Ξesté en repos, que les Manes Ξ de Lindamor luy estoient toute nuit autour, qu'il luy sembloit que c'estoit la moindre chose qu'elle Ξdevoit à sa memoire que de descendre cest escalier pour tirer son cœur des mains d'autruy, et que j'avertisse Fleurial, Ξ qu'il ne faillist de s'y trouver. O Dieux, quel fut le contentement du nouveau jardinier !
Il m'a dit depuis qu'en sa vie il n'avoit eu plus
grand sursaut de joye, Ξpar ce qu'il commençoit à
desesperer que son artifice Ξreüssit, et voyant la
Nymphe ne venir plus au jardin, il Ξ*craignoit qu'elle
l'eust Ξrecogneu. Mais quand ΞFleurial l'avertit de la resolution qu'elle avoit prise, ce fut un
ressuscité d'Amour, pour le moins si l'on meurt par
le Ξdueil, et si l'on revit par le contentement. Il se
prepara à l'Ξabord à ce qu'il avoit à faire, avec plus
de curiosité qu'il n'avoit jamais fait contre Polemas.
La nuit estant venuë, et chacun retiré, la Nymphe
ne faillit à se r'habiller, mais seulement avec une
robbe de nuit, et me faisant ouvrir la premiere porte,
elle me fit passer devant, et vous jure qu'elle
trembloit de sorte, qu'à peine pouvoit-elle marcher.
Elle disoit qu'elle ressentoit un certain Ξeslancement en l'estomac, qu'elle n'avoit point accoustumé, qui
luy ostoit toute force, qu'elle ne sçavoit si c'estoit
pour se voir ainsi de nuit sans lumiere, ou pour
sortir à heure induë, ou pour apprehender le present
de Lindamor, mais Ξ quoy que ce Ξfut, elle n'estoit pas
bien à elle.
En fin s'estant un peu Ξr'asseuree nous descendismes du
tout en bas, où nous n'eusmes pas si tost ouvert la
porte, que nous trouvasmes Fleurial, qui nous
Ξ attendoit il y avoit long-temps. La Nymphe passa
alors devant, et allant sous une tonne de Ξjasmins,
qui par son espaisseur la pouvoit garantir, et des
rais de la Lune, et d'estre veüe des fenestres du
corps de logis qui respondoit sur le jardin. Elle
commença toute en colere à Ξdire à Fleurial : - Et
bien Fleurial, depuis quand estes vous devenu si
ferme en vos opinions que quoy que je vous commande,
vous n'en Ξvueilliez rien faire ? - Madame,
respondit-il sans s'estonner, ç'a esté pour vous
obeïr, que j'ay failly en cecy, s'il y a de la faute :
car ne m'avez vous pas commandé tres-expressement
que je fisse tout ce que Lindamor m'ordonneroit ? Or,
Madame, c'est luy que me l'a ainsi commandé, et qui
me remettant son cœur, me fit outre son commandement
encor obliger par serment, que je ne le remettrois
entre autres mains Ξqu'aux vostres. - Et bien, bien,
interrompit-elle en souspirant, où est ce cœur ? - Le
voicy, Madame, dit-il, reculant trois ou quatre pas
vers un petit cabinet, s'il vous plaist d'y venir,
vous le verrez mieux que la où vous estes. Elle se leva et s'y en vint, mais Ξà mesme temps qu'elle
voulut entrer dedans, voila un homme qui se jette à
ses pieds et sans luy dire autre chose, luy Ξbayse la
robbe. - O Dieux ! dit la Nymphe, qu'est-Ξce cy ? Fleurial,
voicy un homme ! - Madame, dit Fleurial en sousriant,
c'est un cœur qui est à vous. - Comment ? dit-elle,
un cœur ? Et lors de peur elle voulut fuir, mais celuy
qui luy baisoit la robbe la retint.
Oyant Ξces paroles je m'approchay, et Ξconneus incontinent que c'estoit Ξceluy que Fleurial disoit estre son
cousin. Je ne sceus soudainement que penser ; je
voyois Galathée et moy entre les mains de ces deux
hommes, l'un desquels nous estoit Ξincogneu. * A quoy
nous pouvions nous resoudre ? De crier, nous n'osions,
de fuir, Galathée ne pouvoit ; d'esperer en nos
forces il n'y avoit point d'Ξapparence,
en fin Ξ*tout ce que je peus ce fut de me jetter aux
mains de celuy qui tenoit la robbe de la Nymphe, et ne
pouvant mieux, je me mis à l'esgratigner et a le mordre,
Ξce que je fis avec tant de promptitude que Ξ la premiere
chose qu'il en apperceut fut la morsure. - Ah !
courtoise Leonide, me dit-il lors, comment
traitterez-vous vos Ξennemys, puis que vous rudoyez
de ceste sorte vos serviteurs ?
Encores que je fusse bien hors de moy, si est-ce que je
Ξrecogneus presque ceste voix, et luy Ξdemandant qui
il estoit. - Je suis, dit-il celuy qui viens porter
le cœur de Lindamor à ceste belle Nymphe, et lors sans se lever de terre, s'Ξaddressant à elle,
il continua : - J'advoue, Madame, que ceste temerité est
grande, si n'est-elle pas toutefois Ξesgale à
l'affection qui l'a produitte. Voicy le cœur de
Lindamor, que je vous apporte ; j'ay esperé que ce
present seroit aussi bien reçeu de la main du donneur,
que d'une estrangere, si toutefois mon desastre Ξme nie ce que l'Amour m'a promis, ayant offensé la
divinité que seule je veux adorer, Ξcondamnez ce cœur
que je vous apporte à tous les plus cruels supplices
qu'il vous plaira ; car pourveu que sa peine vous
satisface, il la patientera avec autant de
contentement que vous la luy ordonnerez.
Je Ξcogneus aisément alors Lindamor, et Galathée
aussi, mais non sans estonnement toutes deux, elle,
voyant à ses pieds celuy qu'elle avoit pleuré mort,
et moy, au lieu d'un jardinier, Ξ ce ΞChevalier qui
ne cede à nul autre de ceste contrée. Et Ξcognoissant que Galathée estoit si surprise qu'elle ne pouvoit
parler, je luy dis : - Est-ce ainsi, ô Lindamor, que vous surprenez les
Dames ? Ce n'est pas acte d'un ΞChevalier tel que
vous estes. - Je vous advoüe, me dit-il, gratieuse Nymphe, que ce n'est pas acte d'un ΞChevalier, mais
aussi ne me nierez vous pas que ce ne soit celuy d'un
Amant, et que suis-je plus qu'Amant ? Amour qui apprit
à filer aux autres, m'apprend a estre jardinier.
Est-il possible, Madame, dit-il s'Ξadressant à la
Nymphe que ceste Ξextréme affection que vous Ξfaites naistre, vous soit si desagreable que vous la Ξvueilliez faire finir par ma mort ? J'ay pris la hardiesse de
vous apporter ce que vous vouliez de moy, ce cœur
ne vous doit-il pas estre plus agreable en vie que
mort ? Que s'il vous plaist qu'il meure, voila un
poignard qui abregera ce que vostre rigueur fera
avec le temps. La Nymphe à toutes ces paroles ne
respondit autre chose, sinon : - Ah ! Leonide, vous
m'avez trahie !
Et à ce mot elle se retira dans l'allee, où elle
trouva un siege fort à propos, car elle estoit tant
hors de soy qu'elle ne sçavoit où elle estoit. Là le
Chevalier se rejette à genoux, et moy je m'en vins à
l'autre costé, et luy dis : - Comment, Madame, vous
Ξdites que je vous ay trahye ? Pour quoy m'accusez-vous
de cecy ? Je vous jure par le service que je vous ay
voüé, n'avoir rien sçeu de cét affaire, et que Fleurial
m'a deceuë aussi bien que vous. Mais je louë Dieu
que la tromperie soit si advantageuse pour chacun.
Dieu mercy, voicy le cœur de Lindamor, que Fleurial vous avoit promis, mais le voicy en estat
de vous faire service, ne devez vous pas estre bien
Ξayse de ceste Ξ*trahison ? recevoit de la Nymphe, qui depuis
son dernier départ avoit accreu de sorte sa bonne
volonté, que je ne sçay si Lindamor avoit occasion
de se dire plus Amant qu'aimé.
Ceste recherche passa si outre, qu'un soir estant
dans le jardin, il la pressa plusieurs fois de luy
permettre qu'il la demandast à Amasis, qu'il
s'Ξasseuroit avoir rendu tant de bons services, et à
elle, et à son fils, qu'ils ne luy refuseroient
point ceste grace. Elle luy respondit : - Vous devez
Ξdouter de leur volonté plus que de vos merites, et
devez estre moins Ξasseuré de vos merites, que de ma
bonne volonté, Ξtoutesfois je ne veux point que vous
leur en parliez que Clidaman ne se marie ; je suis
plus jeune que luy, je puis bien attendre autant. - Ouy bien vous, respondit-il incontinent, mais non
pas la violence de ma passion. Pour le moins, si vous
ne me voulez Ξaccorder ce remede, donnez m'en un qui ne
peut Ξ vous nuire, si vostre volonté est telle que
vous Ξ me Ξdites. - Si je Ξ*le puis, dit-elle, sans
m'offenser, je Ξle vous promets. Apres luy avoir Ξbaysé
la main : - Madame, luy dit-il, vous m'avez promis de
jurer devant Leonide, et devant les Dieux, qui oyent
nos discours, que vous serez ma femme, comme je Ξfais serment devant eux mesmes, de n'en avoir jamais d'autre.
Galathée Ξ*fut surprise, toutefois, feignant que ce fust partie pour le serment qu'elle en avoit fait, et en partie en ma persuasion, quoy que veritablement ce fust à celle de son affection, elle le contenta, et le luy jura entre mes mains, à condition que jamais
Lindamor ne reviendroit en ce jardin, que le mariage
ne fust declaré ; et cela pour empescher que l'occasion
ne les fist passer plus outre. Voila Lindamor le plus
content qui Ξfut jamais, plein de toute sorte d'esperance,
pour le moins de toutes celles qu'un Amant peut avoir
estant Ξaimé, et n'attendant que la conclusion promise
de ses desirs, quand Amour, ou Ξplustost la fortune,
voulut se Ξmocquer de luy, et luy donner le plus
cruel ennuy qu'autre peut avoir. O Lindamor, Ξquelles vaines propositions sont les vostres ?
En ce temps Clidaman estoit party pour aller
chercher avec Guiemants, les hazards des armes, et
pour lors il se trouvoit en l'armee de Meroüée. Et
encor qu'il y fust allé secrettement, si est-ce que ses actions le Ξdécouvrirent assez, et parce
qu'Amasis ne vouloit pas qu'il y demeurast de ceste
sorte, elle fit levee de toutes les forces qu'elle
Ξpeut pour luy envoyer, et comme vous sçavez, en donna
la charge à Lindamor, et retint Polemas pour
gouverner sous elle à toutes ses ΞProvinces jusques
à la venuë de son fils. ΞCe qu'elle fit, tant pour
satisfaire à ces deux grands personnages, que pour
les separer un peu ; car depuis le retour de
Lindamor, ils avoient tousjours Ξ eu quelque pique
ensemble, fust que rien n'est de si secret, qui en
quelque sorte ne se Ξdécouvre, et qu'à ceste occasion
Polemas eust quelque vent que ce fust luy contre
qui il avoit combattu, ou bien que l'Amour seul en fust
la cause. Tant y a que chacun cognoissoit bien le
peu de bonne volonté qu'ils se portoient.
Or Polemas demeuroit fort content, et Lindamor ne
s'en alloit pas mal volontiers, l'un pour demeurer
pres de sa ΞMaistresse, et l'autre pour avoir occasion,
faisant service à Amasis de se l'obliger, esperant
par ceste voye de se faciliter le chemin Ξ*au bien auquel il aspiroit. Mais Polemas qui cognoissoit à l'œil combien il estoit Ξdéfavorisé, et combien au rebours son rival recevoit de faveurs, n'ayant guiere
d'esperance ny Ξen ses services, ny Ξen ses merites,
recourut aux artifices. ΞEt voicy comment : il apposte un homme, mais un homme le
plus fin et le plus Ξrusé qui fust jamais en son mestier,
Ξà qui sans le faire recognoistre à personne de la
Ξcour, il fit secrettement voir Amasis, Galathee,
Silvie, * Silere, moy, et toutes ces autres Nymphes,
et non seulement Ξluy monstra le visage, mais luy
raconta tout ce qu'il sçavoit de toutes, voire
des choses plus secrettes Ξdont comme * vieil ΞCourtisan,
il estoit bien informé, et puis le pria de se faindre
Druide, et grand devin. Ξ* Il vint dans ce grand bois
de ΞSavigneu, pres des beaux jardins de Mont-Brison,
où sur la petite riviere qui y passe presque au
travers, il fit une logette, et Ξdemeura là quelques
jours, faisant le grand devineur, si bien que le bruit en vint jusques à nous, et mesmes Galathee le Ξsçachant, l'alla trouver pour Ξapprendre Ξquelle seroit
sa fortune.
Ce rusé sceut si bien contrefaire son personnage, avec
tant de circonstances, et de Ξceremonies, qu'il faut que
j'advoüe le vray, j'y fus déceuë aussi bien que les
autres. Tant y a que la conclusion de sa finesse fut
de luy dire que le ΞCiel luy avoit donné par influence
le choix d'un grand bien ou d'un grand mal, et que
c'estoit Ξa sa prudence de les eslire. Que l'Ξun et
l'autre procedoient de ce qu'elle devoit Ξaymer, et que si elle Ξméprisoit son advis, elle
seroit la plus mal-heureuse personne du monde, et au
contraire tres-heureuse, si elle faisoit bonne
deliberation ; que si elle le vouloit croire, il luy
donneroit des cognoissances si certaines de l'Ξun et de
l'autre, qu'il ne tiendroit qu'Ξa elle de les discerner.
Et luy regardant la main, puis le visage, il luy dit :
- Un tel jour estant dans Marcilly, vous verrez Ξ un
homme vestu d'une telle couleur, si vous l'Ξespousés,
vous estes la plus miserable du monde.
Puis il luy fit voir dans un miroir, un lieu qui est
le long de la riviere de Lignon, et luy dit : - Voyez
vous ce lieu, allez y à telle heure, vous y trouverez
un homme qui vous rendra heureuse, si vous l'espousez.
Or ΞClimante (tel est le nom de ce trompeur) avoit
finement sçeu et le jour que Lindamor devoit partir,
et la couleur dont il seroit vestu ; et son dessein
estoit que Polemas Ξfeignant d'aller à la chasse, se
trouveroit au lieu qu'il avoit fait voir dans le
miroir.
Or oyez je vous supplie, comme le tout est reüssi.
Lindamor ne faillit point de venir vestu comme Ξavoit
dit Climanthe, et au mesme jour Galathée, qui avoit
bonne memoire de Ξ ce que luy avoit dit ce trompeur, à l'Ξabord de Lindamor demeura si estonnee, qu'elle
ne sceut respondre à ce qu'il luy disoit. Le pauvre
Chevalier creut que c'estoit le Ξdéplaisir de son Ξéloignement, de sorte qu'apres luy avoir baisé la
main, il partit, et s'en alla à l'armée, plus content
que ne vouloit sa fortune. Si j'eusse sceu qu'elle
se fust mise en ceste opinion, j'eusse tasché de
l'en divertir, mais elle Ξme le tint si secret que
pour lors je n'en eus aucune cognoissance.
Depuis s'approchant le jour que Climante luy avoit
dit qu'elle trouveroit sur les rives de Lignon celuy
qui la rendroit heureuse, elle ne me voulut pas dire
entierement son dessein, mais seulement me fit
entendre qu'elle vouloit sçavoir si le Druide estoit
veritable, en ce qu'il luy avoit dit, qu'aussi bien
la Ξcour estoit si seule qu'il n'y avoit plus de
plaisir, et que la solitude seroit pour un temps plus
agreable ; qu'elle estoit resoluë d'aller en son
palais d'Isoure, la plus seule Ξqui luy seroit
possible, et que des Nymphes elle ne vouloit avoir
que Sylvie et moy, sa nourrice, et le petit Meril.
Quant à moy qui estois ennuyee de la Ξcour, je luy
dis qu'il seroit bien à propos de s'y aller un peu
divertir. Et ainsi faisant entendre à Amasis qu'elle
s'y vouloit purger, elle s'y en alla le lendemain.
Mais ç'avoit esté sa nourrice qui l'avoit fortifiée
en ceste opinion, car ceste bonne vieille, qui
Ξaymoit tendrement
sa nourriture, estant de facile creance en Ξses predictions, comme sont la pluspart de celles de
son âge, Ξluy conseilla de le faire, et l'en pressa
de sorte, que la trouvant des-ja toute disposée,
il luy fut aisé de la mettre en ce ΞLabyrinthe.
Ainsi donc nous voilà toutes trois seules en ce
Palais. Pour moy je ne fus de ma vie plus Ξétonnée, car figurez-vous trois personnes dans ce Ξ*grand bastiment. Mais la Nymphe, qui avoit bien Ξremarqué le jour que ΞClimante luy avoit dit se prepara le
soir auparavant pour y aller, et Ξle matin s'habilla le plus à son advantage Ξquelle peut, et nous
commanda d'en faire de mesme. De ceste sorte nous
allons dans un chariot jusques au lieu assigné, où
estant arrivées, par hazard à l'heure mesme qu'avoit
dit Climanthe, nous trouvasmes un Berger presque
noyé, et encores à moitié couvert de bouë et de
gravier, que la fureur de l'eau avoit jetté contre
nostre bord. Ce Berger Ξestoit Celadon, * je ne sçay si vous le
cognoissez, qui par hazard estant tombé dans Lignon,
avoit failly de se noyer, mais nous Ξ arrivasmes si à
propos, que nous le sauvasmes, car Galathee croyant
que ce fust Ξcestuy-cy qui la devoit rendre heureuse,
dés lors commença de l'Ξaymer de telle sorte, Ξ*qu'elle ne pleignoit point sa peine à nous aider à le porter dans le chariot, et de là jusques au Palais sans qu'il
revint Ξ. Pour lors le sable, l'effroy de la mort,
les taches qu'il avoit au visage gardoient que sa
beauté ne se pouvoit remarquer. Et quant à moy je
maudissois l'enchanteur, et le devin qui estoit cause
que nous avions Ξceste peine, car je vous jure que je
n'en eus de ma vie tant. Mais depuis qu'il fut
revenu Ξ, et que son visage ne fut plus soüillé, il
Ξparut le plus bel homme qui se puisse dire, outre
qu'il a l'esprit ressentant Ξtoute autre chose Ξplustost
que le Berger : je n'ay rien veu en nostre Ξcour de
plus civilizé, ny de plus Ξdigne d'estre aymé, si bien
que je ne m'estonne pas si Galathée en est tant
esperdument amoureuse, qu'à peine le peut-elle
abandonner la nuit. Mais certes elle se trompe bien,
Ξd'autant que ce Berger est perdu d'Amour, pour une
Bergere nommée Astrée. Si est-ce que toutes ces
choses n'ont pas fait un petit coup contre Lindamor,
Ξpar ce que la Nymphe ayant trouvé vray ce Ξ*que ce menteur luy a dit, est resoluë de mourir Ξplustost
que d'espouser Lindamor, et s'estudie par toute
sorte d'artifice de Ξse faire aimer à ce Berger, qui
ne fait mesme en sa presence que souspirer
l'esloignement d'Astrée Ξ*. Je ne sçay si la contrainte
Ξoù il se trouve (car elle ne le veut point laisser
sortir
du Palais Ξ*) ou si l'eau qu'il Ξbeut quand il Ξ*tomba dans la riviere, en est la cause, tant y a que depuis
il est allé Ξtrainant, tantost dans le lict, tantost
dehors, mais en fin il a pris une fievre si ardente,
que ne sçachant plus de remede à sa santé, la Nymphe
me commanda de venir en diligence vous querir Ξà fin
que Ξ vissiez ce qui seroit necessaire pour le sauver. tousjours aymé les parents, et qu'encor qu'il fust Berger, Ξ il ne laissoit d'estre de l'ancien tige Ξ*des Chevaliers, et que ses ancestres avoient esleu ceste sorte de vie pour plus reposée, et plus heureuse que celle des Cours, qu'à ceste occasion il le falloit honorer, et faire bien servir, mais que ceste façon de vivre, dont usoit Galathée, n'estoit ny belle pour la Nymphe, ny honorable pour elle ; qu'estant arrivé au Palais et ayant veu ses Ξdéportements, il luy diroit comme il vouloit qu'elle se gouvernast. La Nymphe un peu Ξ*honteuse luy respondit, qu'il y avoit long-temps qu'elle avoit Ξ dessein de le luy dire, mais qu'elle n'avoit eu ny la hardiesse, ni la commodité ; qu'à la verité Climanthe estoit cause de tout le mal. - O, respondit Adamas, s'il y avoit moyen de l'Ξattrapper, je luy ferois bien payer avec usure le faux tiltre qu'il s'est usurpé de Druide. - Cela sera fort aisé, dit la Nymphe, par le moyen que je vous diray. Il dit à Galathée qu'elle retournast deux ou trois fois au lieu où elle devoit trouver Ξcest homme, en cas qu'elle ne l'y rencontrast Ξ la premiere fois. Je sçay que Polemas et luy ayant esté trop tardifs le premier jour, ne Ξmanquerent d'y venir les autres suivants ; qui voudra surprendre ce trompeur, il ne faut que se cacher Ξau lieu * que je vous monstreray, Ξoù sans Ξdoute il Ξ viendra ; et quant au jour vous le pourrez sçavoir de Galathée, car Ξquant à moy je l'ay oublié.
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