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L'Astrée achronique
Livre 1Édition de 1607, 1 recto. Édition de Vaganay, p. 9. LA
LIVRE PREMIER Auprès de l'ancienne ville de Lyon, du côté du
Soleil couchant, il y a un pays nommé Forez, qui,
en sa petitesse, contient ce qui est de plus rare au
reste des Gaules, car étant divisé en plaines et en
montagnes, les unes et les autres sont si fertiles
et situées en un air si tempéré que la terre y est
capable de tout ce que peut désirer le laboureur. Au
cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte,
comme d'une forte muraille, des monts assez voisins, et
arrosée du fleuve de Loire, qui, prenant sa source
assez près de là, passe presque par le milieu, non
point encore trop enflé ni orgueilleux, mais doux et
paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux
la vont baignant de leurs claires ondes, mais l'un des
plus beaux est Lignon, qui, vagabond en son cours
aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmasel, jusques à Feurs, où Loire, le recevant et lui faisant perdre son nom
propre, l'emporte pour tribut à l'Océan. entre eux,
il faut croire que le
Ciel le permit " Mélampe, chien tant aimé de sa Bergère,
aussitôt qu'il le * vit, le vint folâtrement caresser,
encore * remarqua-t-il la brebis plus chérie de sa
maîtresse, quoiqu'elle ne portât ce matin les
rubans de diverses couleurs qu'elle soulait avoir à la
tête en façon de guirlande, parce que la Bergère,
atteinte de trop de déplaisir, ne s'était donné le
loisir de l'agencer comme de coutume. Elle venait
après assez lentement, et comme on pouvait juger à
ses façons,
elle avait quelque chose en l'âme qui l'affligeait
beaucoup, et la ravissait tellement en ses pensées,
que, fût par mégarde ou autrement, passant assez près
du Berger, elle ne tourna pas seulement les yeux vers
le lieu où il était, et s'alla asseoir assez loin
de là sur le bord de la rivière. Céladon, sans y
prendre garde, croyant qu'elle ne l'eût vu et
qu'elle l'allât chercher où il avait accoutumé de
l'attendre, rassemblant ses brebis avec sa houlette,
les chassa après elle, qui, déjà, s'étant assise
contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genou,
la joue sur la main, se soutenait la tête, et
demeurait tellement pensive que si Céladon n'eût
été plus qu'aveugle en son malheur, il eût bien
aisément vu que cette tristesse ne lui pouvait
procéder que de l'opinion du changement de son amitié ;
tout autre déplaisir n'ayant assez de pouvoir pour
lui causer de si tristes et profonds pensers. Mais
d'autant qu'un malheur inespéré est beaucoup plus
malaisé à supporter, je crois que la fortune, pour lui
ôter toute sorte de résistance, le voulut ainsi
assaillir inopinément. de sa houlette, et le dégel avait si fort grossi
son cours, que, tout glorieux et chargé des
dépouilles de ses bords, il descendait impétueusement
dans Loire. Le lieu où ils étaient assis était
un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de
l'onde en vain s'allait rompant, soutenu par en bas
d'un rocher tout nu, couvert au-dessus seulement d'un
peu de mousse. De ce lieu, le Berger frappait dans la rivière du bout de sa houlette, dont il ne touchait
point tant de gouttes d'eau que de divers pensers le
venaient assaillir, qui, flottant comme l'onde,
n'étaient point si tôt arrivés qu'ils en étaient
chassés par d'autres plus violents.
Il n'y avait une seule action de sa vie, ni une seule
de ses pensées, qu'il ne rappelât en son âme pour
entrer en compte avec elles, et savoir en quoi il
avait offensé ; mais n'en pouvant condamner une seule,
son amitié le contraignit de lui demander l'occasion
de sa colère. Elle, qui ne voyait point ses actions, ou qui, les voyant, les jugeait toutes au désavantage du Berger, allait rallumant son cœur d'un plus ardent dépit, si bien que, quand il voulut ouvrir la bouche,
elle ne lui donna pas même le loisir de proférer les
premières paroles sans l'interrompre en disant : - Ce
ne vous est donc pas assez, perfide et déloyal
Berger, d'être trompeur et méchant envers la
personne qui le méritait le moins, si, continuant vos
infidélités, vous ne tâchiez d'abuser celle qui vous
a obligé à toute sorte de franchise. Donc vous avez
bien la hardiesse de soutenir ma vue après m'avoir
tant offensée ? Donc vous m'osez présenter, sans
rougir, ce visage dissimulé qui couvre une âme si
double et si parjure ? Ah ! * va, Ξ va tromper une autre, va, perfide, et t'adresse à quelqu'un de qui tes
perfidies ne soient point encore reconnues, et ne
pense plus de te pouvoir déguiser à moi qui ne
* reconnais que trop, à mes dépens, les effets de tes
infidélités et trahisons. Quel devint alors ce fidèle Berger, celui qui a bien aimé le peut juger, si jamais tel reproche lui a été
fait injustement. Il tombe à ses genoux, pâle et transi, plus que n'est pas une personne morte. - Est-ce, belle Bergère, lui dit-il, pour m'éprouver,
ou pour me désespérer ? - Ce n'est, dit-elle, ni pour
l'un, ni pour l'autre, mais pour la vérité, n'étant plus de besoin d'essayer une chose si reconnue.
- Ah ! dit le Berger, pourquoi n'ai-je ôté ce jour malheureux de ma vie ? - Il eût été à propos pour
tous deux, dit-elle, que non point un jour mais tous
les jours que je t'ai vu eussent été ôtés de la
tienne et de la mienne. Il est vrai que tes actions
ont fait que je me trouve déchargée d'une chose, qui,
ayant effet, m'eût déplu davantage que ton
infidélité : Que si le ressouvenir de ce qui s'est
passé entre nous, que je désire toutefois être
effacé, m'a encore laissé quelque pouvoir, va-t'en,
déloyal, et garde-toi bien de te faire jamais voir
à moi que je ne te le commande. Céladon voulut répliquer, mais Amour qui oit si
clairement, à ce coup, lui boucha pour son malheur les
oreilles ; et parce qu'elle s'en voulait aller, il
fut contraint de la retenir par sa robe, lui disant :
- Je ne vous retiens pas pour vous demander pardon de
l'erreur qui m'est inconnue, mais seulement pour vous
faire voir quelle est la fin que j'élis pour * ôter du
monde celui que vous faites paraître d'avoir tant en
horreur. Mais elle, que la colère transportait, sans
tourner seulement les yeux vers lui, se débattit de
telle furie qu'elle échappa, et ne lui laissa autre
chose qu'un ruban sur lequel par hasard il avait mis
la main. Elle le soulait porter au devant de sa robe pour agencer son collet, et y attachait quelquefois
des fleurs, quand la saison le lui permettait ; à ce
coup elle y avait une bague, que son père * lui avait
donnée. Le triste Berger, la voyant partir avec tant de
colère, demeura quelque temps immobile, sans presque
savoir ce qu'il tenait en la main, quoiqu'il y eût
les yeux dessus. Enfin, avec un grand soupir,
revenant de cette pensée, et reconnaissant ce ruban :
- Sois témoin, dit-il, ô cher cordon, que plutôt que
de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ai
mieux aimé perdre la vie, afin que, quand je serai
mort et que cette cruelle te verra pour être sur moi, tu l'assures qu'il n'y a rien au monde qui
puisse être plus aimé que je l'aime, ni aimant plus
mal reconnu que je suis. Et lors se l'attachant au
bras, et baisant la bague : - Et toi, dit-il, symbole
d'une entière et parfaite amitié, sois content de ne
me point éloigner à ma mort, afin que ce gage pour
le moins me demeure de celle qui m'avait tant promis
d'affection. À peine eut-il fini ces mots que,
tournant les yeux du côté d'Astrée, il se jeta
les bras croisés dans * la rivière. de l'eau avec tant de furie, que de lui-même il alla donner sur le sec, fort loin de
l'autre côté de la rivière, entre quelques petits
arbres, mais avec fort peu de signe de vie *. étaient à l'entour d'elle. Quand elle
aperçut sa compagne, Phillis, ce fut bien lors
qu'elle reçut un grand élancement, et plus encore
quand elle vit Lycidas ; et quoiqu'elle ne voulût
que ceux qui étaient près
d'elle reconnussent le principal sujet de son mal,
si fut-elle contrainte de lui dire que son frère
s'était noyé en lui voulant aider. Ce Berger, à ces
nouvelles, fut si étonné que, sans s'arrêter
davantage, il courut sur le lieu * malheureux avec tous
ces Bergers, laissant Astrée et Phillis seules, qui,
peu après, se mirent à les suivre, mais si tristement
que, quoiqu'elles eussent beaucoup à dire, elles ne se
pouvaient parler. Cependant, les Bergers, arrivés sur le
bord et jetant l'œil d'un côté et d'autre, ne
trouvèrent aucune marque de ce qu'ils cherchaient,
sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouvèrent fort
loin son chapeau que le courant de l'eau avait
emporté, et qui, par hasard, s'était arrêté entre
quelques arbres que la rivière avait déracinés et
abattus. Ce furent là toutes les nouvelles qu'ils purent
avoir de ce qu'ils cherchaient ; car, pour lui, il
était déjà bien éloigné, et en lieu où il leur
était impossible de le retrouver. Parce qu'avant
qu'Astrée fût revenue de son évanouissement, Céladon, comme j'ai dit, poussé de l'eau, donna de l'autre
côté entre quelques arbres, où difficilement
pouvait-il être vu.
les
épaules, couverts d'une guirlande de diverses
perles. * Elles avaient le sein découvert, et les
manches de la robe retroussées jusque sur le coude,
d'où sortait un linomple délié, qui, froncé, venait
finir auprès de la main, où deux gros bracelets de
perles semblaient le tenir attaché. Chacune avait au côté le carquois rempli de flèches, et portait en la
main un arc d'ivoire ; le bas de leur robe par le
devant était retroussé sur la hanche, qui laissait
paraître leurs brodequins dorés jusques à mi-jambe.
Il semblait qu'elles fussent venues en ce lieu avec
quelque dessein, car l'une disait ainsi : - C'est bien
ici le lieu ; voici bien le repli de la rivière ; voyez
comme elle va impétueusement là-haut, outrageant le
bord de l'autre côté, qui se rompt et tourne tout
court en çà. * Considérez cette touffe d'arbres, c'est
sans doute celle qui nous a été représentée dans le
miroir. - Il est vrai, disait la première, mais il n'y
a encore guère d'apparence en tout le reste, et me
semble que voici un lieu assez écarté pour trouver
ce que nous y venons chercher. La troisième qui
n'avait point encore parlé : - Si y a-t-il bien, dit-elle,
quelque apparence en ce qu'il vous a dit, puisqu'il
vous a si bien représenté ce lieu que je ne crois point
qu'il y ait ici un arbre que vous n'ayez vu dans le
miroir.
Avec semblables mots, elles approchèrent si près de
Céladon que quelques feuilles seulement le leur
cachaient. Et parce qu'ayant remarqué toute chose
particulièrement, elles reconnurent que c'était là
sans doute le lieu qui leur avait été montré, elles
s'y assirent, en délibération de voir si la fin serait
aussi véritable que le commencement ; mais elles ne
se furent si tôt baissées pour s'asseoir que la
principale d'entre elles aperçut Céladon, et parce
qu'elle croyait que ce fût un Berger endormi, elle
étendit les mains de chaque côté sur ses compagnes,
puis, sans dire mot, mettant le doigt sur la bouche,
leur montra de l'autre main entre ces petits arbres
ce qu'elle voyait, et se leva le plus doucement qu'elle peut pour ne l'éveiller ; mais le voyant de plus
près, elle le crut mort, car il avait encore les
jambes en l'eau, le bras droit mollement étendu par-dessus la tête, le gauche à demi tourné par-derrière,
et comme engagé sous le corps, le col faisait un pli
en avant pour la pesanteur de la tête, qui se
laissait aller en arrière, la bouche, à demi
entrouverte et presque pleine de sablon, dégouttait encore de tous côtés, le visage en quelques lieux
égratigné et souillé, les yeux à moitié clos, et les
cheveux, qu'il portait assez longs, si mouillés que
l'eau en coulait comme de deux sources le long de ses
joues, dont la vive couleur était si effacée qu'un
mort ne l'a point d'autre sorte. Le milieu des reins
était tellement avancé qu'il semblait rompu, et cela
faisait paraître le ventre plus enflé, quoique,
rempli de tant d'eau, il le fût assez de lui-même.
Ces Nymphes, le voyant en cet état, en eurent pitié,
et Léonide, qui avait parlé la première, comme plus
pitoyable et plus officieuse, fut la première qui le
prit sous le corps pour le tirer à la rive. À même
instant, l'eau qu'il avait * avalée ressortait en telle
abondance, que la Nymphe, le trouvant encore chaud, eut
opinion qu'on le pourrait sauver. Lors Galathée, qui
était la principale, se tournant vers la dernière qui
la regardait sans leur aider : - Et vous, Silvie, lui
dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous êtes
si fainéante. Mettez la main à l'œuvre, si ce
n'est pour soulager votre compagne, pour la pitié
au moins de ce pauvre Berger. - Je m'amusais, dit-elle,
Madame, à considérer que, quoiqu'il soit bien
changé, il me semble que je le reconnais. Et lors se
baissant, elle le prit de l'autre côté, et le
regardant de plus près : - Pour certain, dit-elle, je ne
me trompe pas, c'est celui que je veux dire, et certes il mérite bien que vous le secouriez, car
outre qu'il est d'une des principales familles de cette contrée,
encore a-t-il tant de mérites que la peine y sera bien
employée. Cependant l'eau sortait en telle abondance que le
Berger, étant fort allégé, commença à respirer, non
toutefois qu'il ouvrit les yeux, ni qu'il revint
entièrement. Et parce que Galathée eut opinion que
c'était cestui-ci dont le Druide lui avait parlé,
elle-même commença d'aider à ses compagnes, disant
qu'il le fallait porter en son Palais d'Isoure, où
elles le pourraient mieux faire secourir. Et ainsi,
non point sans peine, elles le portèrent jusque où le
petit Méril gardait leur chariot, sur lequel montant
toutes trois, Léonide fut celle qui les guida, et, pour n'être vues avec cette proie par les gardes du
Palais, elles allèrent descendre à une porte secrète. ce serait chose supportable de ne
vous voir ressentir davantage son malheur ; mais puisque vous ne pouvez ignorer qu'il ne vous ait aimée
plus que lui-même, c'est chose cruelle, Astrée,
croyez-moi, de vous voir aussi peu émue que si vous
ne le connaissiez point. certes, répliqua le Berger, puisqu'il était tant à
vous que je ne sais, et si fait, je le sais, qu'il
eût plutôt désobéi aux grands Dieux qu'à * la moindre de vos volontés.
Alors la Bergère en colère lui répondit : - Laissons ce
discours, Lycidas, et croyez-moi qu'il n'est point
à l'avantage de votre frère ; mais s'il m'a trompée
et laissée avec ce déplaisir de n'avoir plus tôt su reconnaître ses tromperies et finesses, il s'en
est allé, certes, avec une belle dépouille, et de
belles marques de sa perfidie. - Vous me rendez,
répliqua Lycidas, le plus étonné du monde. En quoi
avez-vous reconnu ce que vous lui reprochez ?
- Berger, ajouta Astrée, l'histoire en serait trop
longue et trop ennuyeuse. Contentez-vous que, si vous
ne le savez, vous êtes seul en cette ignorance, et
qu'en toute cette rivière de Lignon, il n'y a Berger
qui ne vous dise que Céladon aimait en mille lieux.
Et sans aller plus loin, hier, j'ois de mes oreilles
mêmes les discours * d'amour qu'il tenait à son
Aminthe, car ainsi la nommait-il, auxquels je me
fusse arrêtée plus longtemps, n'eût été que sa
honte me déplaisait, et que, pour dire le vrai, j'avais
d'autres affaires ailleurs qui me pressaient davantage.
Lycidas alors, comme transporté, s'écria : - Je ne
demande plus la cause de la mort de mon frère, c'est
votre jalousie, Astrée, et
jalousie fondée sur beaucoup de * raisons pour être
cause d'un si grand malheur. Hélas ! Céladon, que
je vois bien réussir à cette heure vraies les
prophéties de tes soupçons, quand tu disais que
cette feinte te donnait tant de peine qu'elle te coûterait la vie ; mais encore ne connaissais-tu pas
de quel côté ce malheur te devait advenir. Puis
s'adressant à la Bergère : - Est-il croyable, dit-il,
Astrée, que cette maladie ait été si grande qu'elle
vous ait fait oublier les commandements que vous lui
avez faits si souvent ? Si serai-je bien témoin de
cinq ou six fois pour le moins qu'il se mit à genoux
devant vous, pour vous supplier de les révoquer.
Vous souvient-il point que, quand il revint d'Italie,
ce fut une de vos premières ordonnances, et que, dedans
ce rocher, où depuis si souvent je vous vis ensemble,
il vous requit de lui ordonner de mourir, plutôt
que de feindre * d'en aimer une autre ? Mon astre,
vous dit-il, - je me ressouviendrai toute ma vie des
mêmes paroles - ce n'est point pour refuser mais pour
ne pouvoir observer ce commandement que je me jette à vos pieds, et vous supplie que, pour tirer preuve de
ce que vous pouvez sur moi, vous me commandiez de
mourir, et non point de servir comme que ce soit
autre qu'Astrée. Et vous lui répondîtes : - Mon fils,
je veux cette preuve de votre amitié et non point
votre mort, qui ne peut être sans la mienne ; car,
outre que je sais que celle-ci vous est la plus
difficile, encore nous rapportera-t-elle une
commodité que nous devons principalement rechercher,
qui est de clore et les yeux et la bouche aux plus
curieux et aux plus médisants. S'il vous répliqua
plusieurs fois, et s'il en fit tous les refus que
l'obéissance à quoi son affection l'obligeait envers
vous lui pouvait permettre, je m'en remets à
vous-même, si vous voulez vous en ressouvenir ; tant
y a que je ne crois point qu'il vous ait jamais désobéi
que pour ce seul sujet. Et, à la vérité, ce lui était
une contrainte si grande que toutes les fois qu'il
revenait du lieu où il était forcé de feindre, il
fallait qu'il se mît sur un lit, comme revenant de
faire un très grand effort. Et lors, il s'arrêta pour quelque temps, et puis il
reprit ainsi. - Or sus, Astrée, mon frère est mort : c'en est fait, quoique vous en croyiez ou mécroyiez
ne lui peut rapporter bien ni mal, de sorte que vous
ne devez plus penser que je vous en parle en sa
considération, mais pour la seule vérité. Toutefois
ayez-en telle croyance qu'il vous plaira : si vous
jurerai-je qu'il n'y a point deux jours que je le
trouvai gravant des vers sur l'écorce de ces arbres
qui sont par-delà la grande prairie, à main gauche du bié,
et m'assure que, si vous y daignez tourner les yeux,
vous remarquerez que c'est lui qui les y a coupés ;
car vous reconnaissez trop bien ses caractères, si ce
n'est qu'oublieuse de lui et de ses services passés,
vous ayez de même perdu la mémoire de tout ce qui le
touche. Mais je m'assure que les Dieux ne le
permettront pour sa satisfaction et pour votre
punition. Les vers sont tels : Je pourrai bien dessus moi-même, Et d'en adorer l'œil vainqueur, Il peut y avoir sept ou huit jours qu'ayant été
contraint de m'en aller pour quelque temps sur les
rives de Loire, pour réponse, il m'écrivit une
lettre que je veux que vous voyiez, et si, en la lisant,
vous ne connaissez son innocence, je veux croire
qu'avec votre bonne volonté vous avez perdu pour lui
toute espèce de jugement. Et lors la prenant en sa
poche, * la lui lut. Elle était telle : Ne t'enquiers plus de ce que je fais, mais sache que
je continue toujours en ma peine ordinaire. Aimer, et
ne l'oser faire paraître, n'aimer point, et jurer le
contraire. Cher frère, c'est tout l'exercice, ou
plutôt le supplice, de ton Céladon. On dit que deux
contraires ne peuvent en même temps être en même
lieu, toutefois la vraie et la feinte amitié sont
d'ordinaire en mes actions ; mais ne t'en étonne point, car je suis contraint à l'un par la perfection,
et à l'autre par
le commandement de mon Astre. Que si cette vie te semble étrange, ressouviens-toi que les miracles sont les œuvres ordinaires des Dieux, et que veux-tu que ma Déesse * fasse en moi que des miracles ? Il y avait longtemps qu'Astrée n'avait rien répondu,
parce que les paroles de Lycidas la mettaient presque
hors d'elle-même. Si est-ce que la jalousie, qui
retenait encore quelque force en son âme, lui fit
prendre ce papier, comme étant en doute que Céladon l'eût écrit. inutilement.
Et parce que la force qu'elle se faisait en cela
était très grande, et qu'elle ne pouvait la supporter
plus longuement, elle s'approcha de Phillis, et la
pria de ne la point suivre, afin que les autres en
fissent de même ; et, lui prenant le chapeau qu'elle
tenait en sa main, elle partit seule, et se mit à
suivre * le sentier où ses pas sans élection la
guidaient. Il n'y avait guère Berger en la troupe
qui ne sût l'affection de Céladon parce que * ses parents, par leurs contrariétés, * l'avaient découvert plus que ses actions, mais elle s'y était conduite
avec tant de discrétion que, hormis Sémire, * Lycidas et Phillis, il n'en y avait point qui sût
la bonne volonté qu'elle lui portait, et encore que
l'on connût bien que cette perte l'affligeait, si l'attribuait-on plutôt à un bon naturel qu'à un
amour, tant profite la bonne opinion que l'on a d'une personne. Cependant elle continuait son chemin, le long duquel
mille pensées, ou plutôt mille déplaisirs * la
talonnaient pas à pas, de telle sorte que, quelquefois
douteuse, d'autres fois assurée de
l'affection de Céladon, elle ne savait si elle le
devait plaindre, ou se plaindre de lui. Si elle se
ressouvenait de ce que Lycidas lui venait de dire,
elle le jugeait innocent ; que si les paroles qu'elle
lui avait ouï tenir auprès de la Bergère Aminthe lui
revenaient en la mémoire, elle le condamnait comme coupable. En ce labyrinthe de diverses pensées, elle
alla longuement errant par ce bois, sans nulle
élection de chemin, et par fortune, ou par le vouloir
du Ciel qui ne * pouvait souffrir que l'innocence de
Céladon demeurât plus longuement douteuse en son
âme, ses pas la conduisirent, sans * qu'elle y pensât,
le long du petit ruisseau entre les mêmes arbres où
Lycidas lui avait dit que les vers de Céladon étaient gravés. Le désir de savoir s'il avait dit
vrai eût bien eu assez de pouvoir en elle pour les
lui faire chercher fort curieusement, encore qu'ils
eussent été fort cachés ; mais la coupure qui était
encore toute fraîche les lui découvrit assez tôt.
Ô Dieu comme elle les reconnut pour être de Céladon, et comme promptement elle y courut pour les
lire, mais combien vivement lui touchèrent-ils l'âme ?
Elle s'assit en terre, et mettant en son giron le
chapeau et la lettre de Céladon, elle demeura
quelque temps les mains jointes ensemble, et les
doigts serrés l'un dans l'autre, tenant les yeux sur
* ce qui lui restait de son Berger. Et voyant que le
chapeau grossissait à l'endroit où il avait
accoutumé de mettre ses lettres quand il voulait les
lui donner secrètement, elle y porta curieusement la
main, et, passant les doigts dessous la doublure,
rencontra le feutre apiécé, duquel détachant la
ganse, elle en tira un papier que ce jour même Céladon y avait mis. Cette finesse fut inventée
entre eux lorsque la malveillance de leurs pères les
empêchait de se pouvoir parler ; car, feignant de se
jeter par jeu ce chapeau, ils pouvaient aisément
recevoir et donner leurs lettres. Toute tremblante
elle sortit celle-ci hors de sa petite cachette, et
toute hors de soi, après l'avoir dépliée, elle y jeta
la vue pour la lire ; mais elle avait tellement
égaré les puissances de son âme, qu'elle fut contrainte de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir faire ; enfin elle lut tels mots : _____________________________________________________________ Lettre de Céladon à la bergère Astrée Mon Astre, si la dissimulation à quoi vous me contraignez est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aisément d'une seule parole ; si c'est pour punir mon outrecuidance, vous êtes juge trop doux de m'ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c'est pour éprouver quelle puissance vous avez sur moi, pourquoi n'en recherchez-vous un témoignage plus prompt que celui-ci, de qui la longueur vous doit être ennuyeuse ? Car je ne saurais penser que ce soit pour celer notre dessein, comme vous dites, puisque, ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en donnera assez prompte et déplorable connaissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c'est assez enduré, et qu'il est désormais temps que vous me permettiez de faire le personnage de Céladon, ayant si longuement, et avec tant de peine, représenté celui de la personne du monde qui lui est la plus contraire. Ô quels couteaux tranchants furent ces paroles en son âme, lorsqu'elles lui remirent en mémoire le commandement qu'elle lui avait fait et la résolution
qu'ils avaient prise de cacher par cette dissimulation
leur amitié. Mais voyez quels sont les enchantements d'Amour : elle recevait un déplaisir extrême de la
mort de Céladon, et toutefois elle n'était point
sans quelque contentement, au milieu de tant d'ennuis,
connaissant que, véritablement, il ne lui avait point
été infidèle ; et dès qu'elle en fut certaine, et
que tant de preuves eurent éclairci les nuages de sa
jalousie, toutes ces considérations se joignirent
ensemble pour avoir plus de force à la tourmenter ;
de sorte que ne pouvant recourir à autre remède
qu'aux larmes, tant pour plaindre Céladon que pour
pleurer sa perte propre, elle donna commencement à ses regrets, avec un ruisseau de pleurs, et puis de
cent pitoyables hélas ! interrompant le repos de son
estomac, d'infinis sanglots le respirer de sa vie,
et d'impitoyables mains outrageant ses belles mains
même, elle se ramenteut la fidèle amitié qu'elle
avait auparavant reconnue en ce Berger,
l'extrémité de son affection, le désespoir où l'avait
poussé si promptement la rigueur de sa réponse. Et
puis se représentant le temps heureux qu'il l'avait
servie, les plaisirs et contentements que * l'honnêteté de sa recherche lui avait rapportés, et quel
commencement * d'ennui elle ressentait déjà par sa
perte, encore qu'elle le trouvât très grand, si ne
le jugeait-elle égal à son imprudence, puisque le
terme de tant d'années lui devait donner assez d'assurance de sa fidélité.
D'autre côté, Lycidas, qui était si mal satisfait
d'Astrée qu'il n'en pouvait presque avec patience
souffrir la pensée, se leva
d'auprès de Phillis pour ne dire chose contre sa
compagne qui lui déplût, et partit, l'estomac si
enflé, les yeux si couverts de larmes, et le visage
si changé, que sa Bergère, le voyant en tel état, et
donnant à ce coup quelque chose à son amitié, le
suivit sans craindre ce qu'on pourrait dire d'elle.
Il allait les bras croisés sur l'estomac, la tête
baissée, le chapeau enfoncé, mais l'âme encore plus
plongée dans la tristesse. Et parce que la pitié de
son mal obligeait les Bergers qui l'aimaient à
participer à ses ennuis, ils allaient suivant et
plaignant après lui ; mais ce pitoyable office ne lui
était qu'un rengregement de douleur. Car l'extrême ennui a cela que la _____________________________________________________________ STANCES SUR LA MORT DE CLÉON * La beauté que la mort en cendre a fait résoudre, Passa comme un éclair, et brûla comme un foudre, Et mes deux yeux changés en sources éternelles,
Lycidas et Phillis eussent bien eu assez de
curiosité pour s'enquérir de l'ennui de ce Berger,
si le leur propre le leur eût permis ; mais voyant
qu'il avait autant de besoin de consolation qu'eux,
ils ne voulurent ajouter le mal d'autrui au leur,
et ainsi laissant les autres Bergers attentifs à l'écouter, ils continuèrent leur chemin sans être
suivis de personne, pour le désir que chacun avait de savoir qui était cette troupe inconnue. À peine
était parti Lycidas, qu'ils ouïrent d'assez loin une autre voix, qui semblait de s'approcher d'eux, et, la voulant écouter,
ils furent empêchés par la Bergère qui tenait la
tête du Berger dans son giron, avec telles plaintes :
- Et bien, cruel ? et bien, Berger sans pitié ? Jusques
à quand ce courage obstiné s'endurcira-t-il à mes
prières ? Jusques à quand as-tu ordonné que je sois
dédaignée pour une chose qui n'est plus ? Et que pour
une morte je sois privée de ce qui lui est inutile ?
regarde Tircis, regarde, Idolâtre des morts et
ennemi des vivants, quelle est la perfection de mon
amitié ? et apprends quelquefois, apprends à aimer les
personnes qui vivent, et non pas celles qui sont
mortes, qu'il faut laisser en repos après le dernier adieu, et non pas en Ah ! Que je voie plutôt le ciel pleuvoir des foudres sur mon chef que jamais j'offense ni mon serment, ni ma chère Cléon. Elle voulait répliquer, lorsque le Berger qui allait chantant les interrompit, pour être déjà trop près d'eux, avec tels vers : _____________________________________________________________ Chanson de l'inconstant Si l'on me dédaigne, je laisse Le plus souvent ces tant discrètes On dit bien que qui ne se lasse À ces derniers vers, ce Berger se trouva si proche de Tircis, qu'il put voir les larmes * de Laonice, et
parce qu'encore qu'étrangers ils ne laissaient de
se connaître et de s'être déjà pratiqués quelque
temps par les chemins, ce Berger, sachant quel était l'ennui de Laonice et de Tircis, s'adressa d'abord à lui de cette sorte : - Ô Berger désolé, car à cause
de sa triste vie, c'était le nom que chacun lui
donnait, si j'étais comme vous, que je m'estimerais
malheureux ! Tircis, l'oyant parler, se releva pour
lui répondre : - Et moi, lui dit-il, Hylas, si
j'étais en votre place, que je me dirais infortuné !
- S'il me fallait plaindre, ajouta cestui-ci,
autant que vous pour toutes les Maîtresses que j'ai
perdues, j'aurais à plaindre plus longuement que je ne
saurais vivre. - Si vous faisiez comme moi, répondit Tircis, vous n'en auriez à plaindre qu'une seule.
- Et si vous faisiez comme moi, répliqua Hylas, vous
n'en plaindriez point du tout. - C'est en quoi, dit le
désolé, craignez que je les vous
envie. Il y a plus d'un mois que nous sommes presque
d'ordinaire ensemble ; mais marquez moi le jour,
l'heure, ou le moment, où j'ai pu voir vos yeux sans
l'agréable compagnie de vos larmes, et au contraire,
dites avec vérité le jour, l'heure, et le moment où
vous m'avez seulement ouï soupirer pour mes Amours.
Tout homme qui n'aura point le goût perverti, comme
vous le sens, ne trouvera-t-il les douceurs de ma vie
plus agréables et aimables que les amertumes
ordinaires de la vôtre ?
Et se tournant vers la Bergère qui s'était plainte de
Tircis : - Et vous, insensible Bergère, ne prendrez-vous
jamais assez de courage pour vous délivrer de la
tyrannie où ce dénaturé Berger vous fait vivre ?
Voulez-vous par votre patience vous rendre complice
de sa faute ? Ne connaissez-vous pas qu'il fait
gloire de vos larmes, que vos supplications
l'élèvent à telle arrogance qu'il lui semble * que vous lui êtes trop obligée quand il les écoute
avec mépris ? La Bergère avec un grand hélas ! lui répondit : - Il
est fort aisé, Hylas, à celui qui est sain de
conseiller le malade, mais si tu étais en ma place,
tu reconnaîtrais que c'est en vain que tu me donnes ce conseil, et que la douleur me peut bien ôter l'âme du
corps,
mais non pas la raison chasser de mon âme cette trop
forte passion. Que si cet aimé Berger use envers moi
de tyrannie, il peut encore traiter avec beaucoup
plus absolue puissance, quand il lui plaira, ne
pouvant vouloir davantage sur moi que son autorité
ne s'étende beaucoup plus outre. * Laissons donc là
tes conseils, Hylas, et cesse tes reproches, qui ne
peuvent que rengréger mon mal sans espoir
d'allégeance, car je suis tellement toute à Tircis
que je n'ai pas même ma volonté. - Comment, dit le
Berger, votre volonté n'est pas vôtre ? Et que
sert-il donc de vous aimer et servir ? - Cela même,
répondit Laonice, que me sert l'amitié et le
service que je rends à ce Berger. - C'est-à-dire,
répliqua Hylas, que je perds mon temps et ma peine,
et que, vous racontant mon affection, ce n'est
qu'éveiller en vous les paroles dont après vous vous
servez en parlant à Tircis. - Que veux-tu, Hylas, lui
dit-elle en soupirant, que je te réponde là-dessus,
sinon qu'il y a longtemps que je vais pleurant ce
malheur, mais beaucoup plus en ma considération qu'en
la tienne. - Je n'en doute point, dit Hylas, mais puisque vous êtes de cette humeur, et que je puis plus
sur moi que vous ne pouvez sur vous, touchez-là,
Bergère, dit-il lui tendant la main, ou donnez moi
congé, ou recevez-le de moi, et croyez qu'aussi bien,
si vous ne le faites, je ne laisserai pas de me
retirer, ayant trop de honte de servir une si pauvre Maîtresse.
Elle lui répondit assez froidement : - Ni toi, ni moi,
n'y ferons pas grande perte. Pour le moins, je t'assure
bien que celle-là ne me fera jamais oublier le
mauvais traitement que je reçois de ce Berger. - Si
vous aviez, lui répondit-il, autant de connaissance
de ce que vous perdez en me perdant que vous montrez
peu de raison en la poursuite que vous faites, vous me
plaindriez plus que vous ne souhaitez l'affection de
Tircis ; mais le regret que vous aurez de moi sera bien petit, s'il n'égale celui que j'ai pour vous. Et lors il chanta tels vers en s'en allant : _____________________________________________________________
Puisqu'il faut arracher la profonde racine, Puisqu'il faut que le temps qui vit son origine, Chassons tous ces désirs, éteignons tous ces feux, Nous le vaincrons ainsi, cet Amour indompté, Si ce Berger fût venu en ce pays en une saison moins fâcheuse, il y eût trouvé sans doute plus d'amis, mais l'ennui de Céladon, dont la perte était encore si nouvelle, rendait si tristes tous ceux de ce rivage qu'ils ne se pouvaient arrêter à telles gaillardises ; c'est pourquoi ils le laissèrent aller sans avoir curiosité de lui demander, ni à Tircis aussi, quel était le sujet qui les conduisait ; et quelques-uns retournèrent en leurs cabanes, et quelques autres, continuant de rechercher Céladon, passèrent, qui deçà, qui delà, la rivière,
sans laisser, jusques à Loire, ni arbres, ni buisson,
dont ils ne découvrissent les cachettes. Toutefois
ce fut en vain, car ils ne surent jamais en trouver
d'autres nouvelles ; seulement Silvandre rencontra Polémas tout seul, non point loin du lieu où, peu
auparavant, Galathée et les autres Nymphes avaient
pris Céladon. Et parce qu'il commandait à toute la
contrée sous l'autorité de la Nymphe Amasis, le
Berger, qui l'avait plusieurs fois vu à Marcilly,
lui rendit, en le saluant, tout l'honneur qu'il lui * fut possible, et d'autant qu'il s'enquit de ce qu'il
allait cherchant le long du rivage, il lui dit la
perte de Céladon, de quoi Polémas fut marri, ayant
toujours aimé ceux de sa famille. jamais eu pouvoir d'aimer qu'elle seule ;
elle le sait, la cruelle qu'elle est, car les
preuves qu'il lui en a rendues ne laissent rien en
doute. Le temps a été vaincu, les difficultés, voire
les impossibilités, dédaignées, les absences
surmontées, les courroux paternels méprisés, ses
rigueurs, ses cruautés, ses dédains même supportés,
par une si grande longueur de temps, que je ne sais
autre qui l'eût pu faire que Céladon. Et, avec
tout cela, ne voilà pas cette volage, qui, comme je
crois, ayant ingratement changé de volonté, s'ennuyait
de voir plus longuement vivre celui qu'autrefois elle
n'avait pu faire mourir par ses rigueurs, et qu'à
cette heure, elle savait avoir si indignement offensé ?
Ne voilà pas, dis-je, cette volage, qui se feint de nouveaux prétextes de haine et de jalousie, lui
commande un éternel exil, et le désespère jusques à
lui faire rechercher la mort. - Mon Dieu, dit Phillis toute étonnée, que me dites-vous Lycidas ?
Est-il possible qu'Astrée ait fait une telle faute ?
- Il est vraiment très certain, répondit le
Berger, elle m'en a dit une partie, et le reste je
l'ai aisément jugé par ses discours. Mais bien qu'elle
triomphe de la vie de mon frère, et que sa perfidie
et ingratitude lui déguise cette faute, comme elle
aimera le mieux, si vous fais-je serment que jamais
Amant n'eut tant d'affection ni de fidélité que lui.
Non point que je veuille qu'elle le sache, si ce
n'est que cela lui rapporte, par la * connaissance qu'il
lui pourrait donner de son erreur, quelque extrême déplaisir ; car dores en là, je lui suis autant mortel ennemi que mon frère lui a été fidèle serviteur, et elle indigne d'en être aimée. Ainsi allaient discourant Lycidas et Phillis : lui, infiniment fâché de la mort de son frère, et infiniment offensé contre Astrée ; et elle, marrie de Céladon, fâchée de l'ennui de Lycidas, et étonnée de la jalousie de sa compagne. Toutefois, voyant que la plaie en était encore trop sensible, elle ne voulut y joindre les extrêmes remèdes, mais seulement quelques légers préparatifs, pour adoucir, et non point pour résoudre ; car en toute façon elle ne voulait pas que la perte de Céladon lui coûtat Lycidas, et elle considérait bien que si la haine continuait entre lui et Astrée, il fallait qu'elle rompît avec l'un des deux, et toutefois l'Amour ne voulait point céder à l'amitié, ni l'amitié à l'Amour, et si l'un ne voulait consentir à la mort de l'autre. D'autre côté, Astrée, remplie de tant d'occasions d'ennuis, comme je vous ai dit, lâcha si bien la bonde à ses pleurs, et s'assoupit tellement en sa douleur que pour n'avoir assez de larmes pour laver son erreur, ni assez de paroles pour déclarer son regret, ses yeux et sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement, qu'abattue de trop d'ennui, elle s'endormit sur telles pensées.
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