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L'Astrée achronique
Livre 3Édition de 1607, 47 recto. Édition de Vaganay, p. 65. LE Tant que le jour dura, ces belles Nymphes tinrent si
bonne compagnie à Céladon que, s'il n'eût eu le
cuisant déplaisir du changement d'Astrée, il n'eût
point eu occasion de s'ennuyer, car elles étaient et
belles et remplies de beaucoup de jugement. Toutefois
en l'état où il se trouvait, cela ne fut assez pour
lui empêcher de se désirer seul ; et parce qu'il
prévoyait bien que ce ne pouvait être que par * le moyen de la nuit * qui les contraindrait de se retirer,
il la souhaitait à toute heure. Mais lorsqu'il se
croyait plus seul, il se trouva le mieux accompagné,
car la nuit étant venue et ces Nymphes retirées
en leurs chambres, ses pensers lui vinrent tenir
compagnie, avec de si cruels ressouvenirs qu'ils lui
firent bien autant ressentir leur abord qu'il l'avait
désiré. Quels désespoirs alors ne se présentèrent
point à lui ? Nul de tous ceux que l'Amour peut
produire, voire l'Amour le plus désespéré. Car si à l'injuste sentence de sa Maîtresse il opposait son
innocence, soudain l'exécution de cet arrêt lui
revenait devant les yeux. Et comme d'un penser on
tombe en un autre, il rencontra de fortune avec la
main le ruban où était la bague d'Astrée, qu'il
s'était mis au bras. Ô que de mortelles mémoires lui
remit-il en l'esprit ! Il se représenta tous les
courroux qu'en cet instant-là elle avait peints au visage, toutes les cruautés que son âme faisait
paraître, et par ses paroles et par ses actions, et
tous les dédains avec lesquels elle avait proféré les
ordonnances de son bannissement. S'étant quelque temps
arrêté sur ce dernier malheur, il s'alla ressouvenir
du changement de sa fortune, combien il s'était vu
heureux, combien elle l'avait favorisé, et combien
tel heur avait continué. De là il vint à ce qu'elle
avait fait pour lui, combien en sa considération elle avait dédaigné d'honnêtes Bergers, combien elle
avait peu estimé la volonté de son père, le
courroux de sa mère, et les difficultés qui
* s'opposaient à leur amitié. Puis il s'allait
représentant combien les fortunes d'Amour étaient peu assurées, aussi bien que toutes les autres, et
combien peu de chose lui restait de tant de faveurs,
qui enfin étaient sans plus un bracelet de cheveux
qu'il avait au bras, et un portrait qu'il portait au col, duquel il baisa la boîte plusieurs fois ; pour
la bague qu'il avait à l'autre bras, il croyait que ce
fût plutôt la force que sa bonne volonté qui la
lui eût donné. Mais tout à coup il se ressouvint des lettres qu'elle
lui avait écrites durant le bonheur de sa fortune,
et qu'il portait d'ordinaire avec lui dans un petit
sac de senteur. Ô quel tressaut fut le sien, car il
eut peur que ces Nymphes, fouillant ses habits, ne
l'eussent trouvé. En ce doute il appela fort haut le
petit Méril, car pour le servir il était couché à une
garde robe fort proche. Le jeune garçon, s'oyant
appeler coup sur coup deux ou trois fois, vint
savoir ce qu'il lui voulait. - Mon petit ami, dit
Céladon, ne sais-tu point que sont devenus mes
habits ? Car il y a quelque chose dedans qu'il
m'ennuierait fort de perdre. - Vos habits, dit-il, ne
sont pas loin d'ici, mais il n'y a rien dedans, car
je les ai cherchés. - Ah ! dit le Berger, tu te
trompes, Méril, j'y avais chose que j'aimerais mieux
avoir conservée que la vie. Et lors se tournant de
l'autre côté du lit, se mit à plaindre et tourmenter
fort longtemps. Méril, qui l'écoutait, d'un côté
était marri de son déplaisir, et de l'autre était
en doute s'il lui devait dire ce qu'il en savait. Enfin, ne pouvant supporter de le voir plus longuement
en cette peine, il lui dit qu'il ne se devait point
tant ennuyer, et que la Nymphe Galathée l'aimait
trop pour ne lui rendre une chose qu'il montrait
d'avoir si chère. Alors Céladon se tourna vers lui :
- Et comment, dit-il, la Nymphe a-t-elle ce que je te demande ? - Je crois, répondit-il, que c'est cela
même. Pour le moins je n'y ai trouvé qu'un petit sac
plein de papier ; et ainsi que je le vous apportais,
un peu avant que vous ayez voulu dormir, elle l'a vu
et me l'a ôté. - Ô Dieu, dit alors le Berger, aillent
toutes choses au pis qu'elles pourront. Et se
tournant de l'autre côté, ne voulut lui parler
davantage.
Cependant Galathée lisait les lettres de Céladon,
car il était fort vrai qu'elle les avait ôtées à
Méril, suivant la curiosité ordinaire de ceux qui
aiment. Mais elle lui avait fort défendu de n'en
rien dire, parce qu'elle avait intention de les
rendre sans qu'il sût qu'elle les eût vues. Pour
lors, Silvie lui portait un flambeau
devant et Léonide était ailleurs, si bien qu'à ce
coup il fallut qu'elle fût du secret. - Nous verrons,
disait Silvie, s'il est vrai que ce Berger soit si
grossier comme il se feint et s'il n'est point
amoureux ; car je m'assure que ces papiers en diront
quelque chose. Et lors elle s'appuya un peu sur la
table. Cependant Galathée dénouait le cordon qui
serrait si bien que l'eau n'y avait guère fait de
mal ; toutefois il y avait quelques papiers mouillés
qu'elle tira dehors le plus doucement qu'elle put pour ne les rompre, et les ayant épanchés sur la
table, le premier sur qui elle mit la main fut une
telle lettre : Qu'est-ce que vous entreprenez, Céladon ? En quelle
confusion vous allez-vous mettre ? Croyez-moi qui vous
conseille en amie, laissez ce dessein de me servir, il
est trop plein d'incommodité. Quel contentement y
espérez-vous ? Je suis tant insupportable que ce n'est
guère moins entreprendre que l'impossible. Il faudra
servir, souffrir, - Ne me tenez jamais pour ce que je suis, dit Galathée,
si ce Berger n'est amoureux, car en voici un
commencement qui n'est pas petit. - Il n'en faut point
douter, dit Silvie, étant si honnête homme. - Et
comment, répliqua Galathée, avez-vous opinion qu'il
faille nécessairement aimer pour être tel ? - Oui,
Madame, dit-elle, à ce que j'ai ouï dire ; parce que
l'Amant ne désire rien davantage que d'être aimé,
pour être aimé il faut qu'il se rende
aimable, et ce qui rend aimable est cela même qui
rend honnête homme. À ce mot, Galathée lui donna
une lettre qui était un peu mouillée pour sécher
au feu, et cependant elle en prit une autre qui était telle : _____________________________________________________________ Vous ne voulez croire que je vous aime, et désirez que je croie que vous m'aimez. Si je ne vous aime point, que vous profitera la créance que j'aurai de votre affection ? À faire peut-être que cette opinion m'y oblige ? À peine, Céladon, le pourra cette faible considération si vos mérites et les services que j'ai reçus de vous ne l'ont pu encore. Or voyez en quel état sont vos affaires : je ne veux pas seulement que vous sachiez que je crois que vous m'aimez, mais je veux de plus que vous soyez assuré que je vous aime, et entre tant d'autres une chose seule vous en doit rendre certain : si je ne vous aimais point, qui me ferait mépriser le contentement de mes parents ? Si vous considérez combien je leur dois, vous connaîtrez en quelque sorte la qualité de mon amitié, puisque non seulement elle contrepèse mais emporte de tant un si grand poids. Et adieu : ne soyez plus incrédule. En même temps Silvie rapporta la lettre, et Galathée lui dit avec beaucoup de déplaisir qu'il aimait, et
que, de plus, il était infiniment aimé, et lui relut
la lettre qui lui touchait fort au cœur voyant
qu'elle avait à forcer une place où un si fort
ennemi était déjà victorieux. Car, par ces lettres,
elle jugea que l'humeur de cette Bergère n'était pas
d'être à moitié Maîtresse, mais avec une
très absolue puissance commander à ceux qu'elle daignait recevoir pour siens. Elle * favorisa beaucoup
ce jugement, quand elle lut la lettre qui avait été
séchée ; elle était telle : Lycidas a dit à ma Phillis que vous étiez aujourd'hui de mauvaise humeur. En suis-je cause, ou vous. Si c'est moi, c'est sans occasion, car ne veux-je pas toujours vous aimer et être aimée de vous ? Et ne m'avez-vous mille fois juré que vous ne désiriez que cela pour être content ? Si c'est vous, vous me faites tort de disposer sans que je le sache de ce qui est à moi ; car, par la donation que vous m'avez faite et que j'ai reçue, * et vous et tout ce qui est de vous m'appartient. Avertissez-m'en donc, et je verrai si je vous en dois donner permission, et cependant je le vous défends. Avec quel empire, dit alors Galathée, traite cette
Bergère ! - Elle ne lui fait point de tort, répondit
Silvie, puisqu'elle l'en a bien averti dès le
commencement. Et sans mentir, si c'est celle que je
pense, elle a quelque raison, étant l'une des plus
belles et des plus accomplies personnes que je vis
jamais. Elle s'appelle Astrée, et ce qui me le fait
juger ainsi, c'est ce mot de Phillis, sachant que
ces deux Bergères sont amies jurées. Et encore, comme
je vous dis, que sa beauté soit extrême, toutefois
c'est ce qui est en elle de moins aimable, car elle a
tant d'autres perfections que celle-là est la moins
apparente. Ces discours ne servaient qu'à la reblesser
davantage, puisqu'ils ne lui découvraient que de
plus grandes difficultés en son dessein. Et parce
qu'elle ne voulait que Silvie pour lors en sût
davantage, elle resserra ces papiers et se mit au
lit, non sans une grande compagnie de diverses
pensées, entre lesquelles le sommeil se glissa peu à
peu. vous l'eussiez ouï comme moi, je ne crois point qu'il ne vous eût fait
pitié. - Hé ! Dis-moi, Méril, ajouta la Nymphe,
entre autres choses, que disait-il ? - Madame,
répliqua-t-il, après qu'il se fut
enquis si je n'avais point vu ses papiers, et qu'enfin il eut su que vous les aviez, il se tourna
comme transporté de l'autre côté, et dit : Or sus,
aillent toutes choses au pis qu'elles pourront. Et
après avoir demeuré muet quelque temps, et qu'il
* pensa que je me fusse remis dans le lit, je l'ouïs
soupirer assez haut et puis dire de telles paroles : - Astrée ! Astrée ! ce bannissement devait-ce être la
* récompense de mes services ? Si votre amitié est
changée, pourquoi me blâmez-vous pour vous excuser ?
Si j'ai failli, que ne me dites-vous ma faute ? N'y
a-t-il point de justice au Ciel non plus que de
pitié en votre âme ? Hélas, s'il y en a, que n'en
ressens-je quelque faveur afin que n'ayant pu
mourir, comme voulait mon désespoir, je le fasse pour
le moins comme le commande la rigueur d'Astrée ? Ah !
rigoureux, pour ne dire cruel, commandement ! Qui eût
pu, en un tel accident, prendre autre résolution que
celle de la mort ? N'eût-il pas donné signe de peu
d'Amour plutôt que de beaucoup de courage ? Et il
s'arrêta un peu, puis il reprit ainsi : Mais à quoi,
mes traîtres espoirs, m'allez-vous flattant ? Est-il
possible que vous m'osiez approcher encore ?
Dites-vous pas qu'elle changera ? Considérez, ennemis
de mon repos, quelle apparence il y a que tant de
temps écoulé, tant de services et d'affections
reconnues, tant de dédains supportés, et
d'impossibilités vaincues, ne l'aient pu, et qu'une
absence le puisse. Espérons, espérons plutôt un
favorable cercueil de la mort, qu'un favorable
repentir d'elle. Après plusieurs semblables discours,
il se tut assez longtemps ; mais étant retourné au
lit, je l'ouïs peu après * recommencer ses regrets qu'il a continués jusques au jour, et tout ce que
j'en ai pu remarquer n'a été que des plaintes
qu'il fait contre une Astrée qu'il accuse de
changement et de cruauté.
Si Galathée avait su un peu des affaires de
Céladon par les lettres d'Astrée, elle en apprit
tant par le rapport de Méril que, pour son repos, il
eût été bon qu'elle en eût été plus ignorante.
Toutefois, en se flattant, elle se figurait que le
mépris d'Astrée pourrait lui ouvrir plus aisément le
chemin à ce qu'elle désirait. Écolière d'Amour ! qui
ne savait pas qu'Amour ne meurt jamais en un cœur
généreux que la racine n'en soit entièrement arrachée.
En cette espérance, elle écrivit un billet qu'elle
plia sans le cacheter, et le mit entre ceux d'Astrée.
Puis donnant le sac à Méril : - Tiens, lui dit-elle,
Méril, rends ce sac à Céladon, et lui dis que je
voudrais lui pouvoir rendre aussi bien tout le
contentement qui
lui défaut. Que s'il se porte bien, et qu'il me
veuille voir, dis-lui que je me trouve mal ce matin.
Elle disait cela afin qu'il eût loisir de visiter
ses papiers et de lire celui qu'elle lui écrivait.
Méril s'en alla. Et parce que Léonide était dans
un autre lit elle ne put voir le sac, ni ouïr la
commission qu'elle lui avait donnée, mais soudain qu'il fut dehors, elle l'appela, et la fit mettre
dans le lit avec elle ; et après quelques autres propos, elle lui parla de cette sorte : - Vous savez,
Léonide, ce que je vous dis hier de ce Berger, et
combien il m'importe qu'il m'aime ou qu'il ne m'aime pas ; depuis ce temps-là, j'ai su de ses nouvelles
plus que je n'eusse voulu. Vous avez ouï ce que Méril m'a rapporté, et ce que Silvie m'a dit des
perfections d'Astrée ; si bien, continua-t-elle, que
puisque la place est prise, je vois naître une
double difficulté à notre entreprise. Toutefois
cette heureuse Bergère l'a fort offensé, et un cœur
généreux souffre malaisément un mépris sans s'en
ressentir. - Madame, lui répondit Léonide, d'un
côté je voudrais que vous fussiez contente, et de
l'autre je suis presque aise de ces incommodités ;
car vous vous faites tant de tort, si vous continuez,
que je ne sais si vous l'effacerez jamais.
Pensez-vous, encore que vous croyiez être ici bien
secrète que l'on ne vienne à savoir cette vie ? et
que sera-ce de vous, si elle se découvre ? Le
jugement ne vous manqua jamais au reste de vos actions,
est-il possible qu'en cet accident il vous défaille ?
Que jugeriez-vous d'une autre qui * mènerait telle vie ?
Vous répondrez que vous ne faites point de mal. Ah !
Madame, il ne suffit pas à une personne de votre
qualité d'être exempte du crime, il faut l'être
aussi du blâme. Si c'était un homme qui fût digne
de vous, je le patienterais ; mais encore que Céladon soit des premiers de cette contrée, c'est toutefois
un Berger, et qui n'est reconnu pour autre. Et cette
vaine opinion de bonheur ou de malheur pourra-t-elle
tant sur vous qu'elle vous abatte de sorte le
courage que vous vouliez égaler ces gardeurs de
Brebis, ces rustiques, et ces demi-sauvages à vous ?
Pour Dieu, Madame, revenez en vous-même, et
considérez l'intention dont je profère ces paroles.
Elle eût continué, n'eût été que Galathée, toute
en colère, l'interrompit : - Je vous ai dit que je ne
voulais point que vous me tinssiez ces discours, je
sais à quoi j'en suis résolue. Quand je vous en
demanderai avis, donnez-le moi, et une fois pour
toutes ne m'en parlez plus, si vous ne voulez me
déplaire. À ce mot, elle se tourna de l'autre côté,
en telle furie, que Léonide connut bien
* qu'elle l'avait fort offensée. Aussi n'y a-t-il rien
qui touche une étrange chose que de vous,
répliqua Galathée, qu'il faille que vous ayez
toujours raison en vos opinions ! Quelle apparence
y a-t-il que l'on puisse savoir que Céladon soit
ici ? Il n'y a céans que nous trois, Méril, et ma
nourrice, sa mère. Pour Méril, il ne sort point, et
outre cela il a assez de discrétion pour son âge.
Pour ma nourrice, sa fidélité m'est assez connue, et
puis ç'a été en partie par son dessein que le tout
s'est conduit de cette sorte. Car lui ayant raconté
ce que le Druide m'avait prédit, elle, qui m'aime plus
tendrement que si j'étais son enfant propre, me
conseilla de ne dédaigner cet avertissement ; et
parce que je lui proposai la difficulté du grand
abord des personnes qui viennent céans quand j'y suis,
elle-même m'avertit de feindre que je me voulais
purger. - Et quel est votre dessein ? dit Léonide.
- De faire en sorte, répondit-elle, que ce
Berger me veuille du bien, et jusques à ce que cela
soit de ne le point laisser sortir de céans ; que
si une fois il vient à m'aimer, je laisserai conduire
le reste à la fortune. - Madame, dit Léonide, Dieu
vous en donne tout le contentement que vous en
désirez ; mais permettez-moi de vous dire encore pour
ce coup que vous vous ruinez de réputation. Quel
temps faut-il pour déraciner l'affection si bien
prise qu'il porte à Astrée, la beauté et la vertu de laquelle on dit être sans seconde ? - Mais,
interrompit incontinent la Nymphe, elle le dédaigne,
elle l'offense, elle le chasse : pensez-vous qu'il
n'ait pas assez de courage pour la laisser ? - Ô
Madame, rayez cela de votre espérance, dit
Léonide ; s'il n'a point de courage, il ne le
ressentira pas, et s'il en a, un homme généreux ne se
divertit jamais d'une entreprise pour les difficultés.
Ressouvenez-vous pour exemple de combien de dédains
vous avez usé contre
Lindamor, et combien vous l'avez traité cruellement,
et combien il a peu fait de cas de tels dédains, ni
de telles cruautés. Mais qu'il soit ainsi, que
Céladon, pour être enfin un Berger n'ait pas tant
de courage que Lindamor et qu'il fléchisse aux
coups d'Astrée, qu'espérez-vous de bon pour cela ?
Pensez-vous qu'un esprit trompé soit aisé à retromper
une seconde fois en un même sujet ? Non, non, Madame,
quoiqu'il soit et de naissance et de conversation entre des hommes grossiers, si ne le peut-il être
tant qu'il ne craigne de se rebrûler à ce feu dont
la douleur lui cuit encore en l'âme. Il faut, et c'est
ce que vous pouvez espérer de plus avantageux, que le
temps le guérisse entièrement de cette brûlure,
avant qu'il puisse tourner les yeux sur un autre sujet
semblable, et quelle longueur y faudra-t-il ? Et
cependant, sera-t-il possible d'empêcher si longtemps
que les gardes qui ne sont qu'en cette basse cour ne
viennent à le savoir ? Ou en le voyant, car encore ne
le pouvez-vous pas tenir toujours en une chambre, ou
par le rapport de Méril, qui, encore qu'assez discret
pour son âge, est enfin un enfant ? - Léonide, lui
dit-elle, cessez de vous travailler pour ce sujet, ma
résolution est celle que je vous ai dite ; que si vous
voulez me faire croire que vous m'aimez, favorisez mon
dessein en ce que vous pourrez, et du reste laissez-m'en
le souci. Ce matin, si le mal de Céladon le permet
- il me sembla qu'hier il se portait bien - vous pourrez
le conduire au jardin, car, pour aujourd'hui, je me
trouve un peu mal, et difficilement sortirai-je du
lit que sur le soir. Léonide, toute triste, ne lui
répondit sinon qu'elle rapporterait toujours tout
ce qu'elle pourrait à son contentement. _____________________________________________________________ Céladon, je veux que vous sachiez que Galathée vous aime, et que le Ciel a permis le dédain d'Astrée pour ne vouloir que plus longtemps une
Bergère possédât ce qu'une Nymphe désire. Reconnaissez
ce bonheur, et ne le refusez. L'étonnement du Berger fut très grand, toutefois voyant que le petit Méril considérait ses actions,
il n'en voulut faire semblant. Les resserrant donc
toutes ensemble, et se remettant au lit, il lui
demanda qui les lui avait baillées. - Je les ai prises,
dit-il, dans la toilette de Madame, et n'eût été que
je désirais de vous ôter de la peine où je vous
voyais, je n'eusse osé y aller, car elle se trouve
un peu mal. - Et qui est avec elle ? demanda Céladon. - Les deux Nymphes, dit-il, que vous vîtes ici hier,
dont l'une est Léonide, nièce d'Adamas, l'autre
est Silvie, fille de Déante le glorieux ; certes
elle n'est pas sa fille sans raison, car c'est bien
la plus altière en ses façons que l'on puisse voir.
Ainsi reçut Céladon le premier avertissement de la
bonne volonté de Galathée, car encore qu'il n'y eût
ni chiffre ni signature au billet qu'il avait reçu, si jugea-t-il bien que * cela n'avait point été fait sans
qu'elle le sût. Et dès lors il prévit que ce lui
serait une surcharge à ses ennuis et qu'il s'y
fallait résoudre.
Voyant donc que la moitié du jour était presque passée et se trouvant assez bien, il ne voulut
demeurer plus longtemps au lit, croyant que plus tôt il en sortirait, plus tôt aussi pourrait-il prendre
congé de ces belles Nymphes. S'étant levé en cette
délibération, ainsi qu'il sortait pour s'aller
promener, il rencontra Léonide et Silvie, que
Galathée, n'osant se lever ni se montrer encore à
lui de honte du billet qu'elle lui avait écrit, lui
envoyait pour l'entretenir. Ils descendirent dans le
jardin. Et parce que Céladon leur voulait cacher son
ennui, il se montrait avec le visage le plus riant
qu'il pouvait dissimuler, et feignant d'être curieux de savoir tout ce qu'il voyait : - Belles Nymphes, leur
dit-il, n'est-ce-pas près d'ici où se trouve la
fontaine de la vérité d'Amour ? Je voudrais bien, s'il
était possible, que nous la vissions. - C'est bien
près d'ici, répondit la Nymphe, car il ne faut que
descendre dans ce grand bois ; mais de la voir il est
impossible, et il en faut remercier cette belle qui en
est cause, dit-elle en montrant Silvie. - Je ne sais,
répliqua-t-elle, pourquoi vous m'en accusez ; car
quant à moi je n'ouïs jamais blâmer l'épée si elle
coupe l'imprudent qui met le doigt dessus. - Il est
vrai, répondit Léonide, mais si ai bien moi celui qui en blesse, et
votre beauté n'est pas de celles qui se laissent voir
sans homicide. - Telle qu'elle est, répondit Silvie,
avec un peu de rougeur, elle a bien d'assez forts
liens, pour ne lâcher jamais ce qu'elle étreint une
fois. Elle disait ceci en lui reprochant l'infidélité
d'Agis, qui, l'ayant quelque temps aimée, pour une
jalousie ou pour une absence de deux mois, s'était
entièrement changé, et pour Polémas qu'une autre
beauté lui avait dérobé ; ce qu'elle entendit fort
bien. Aussi lui répliqua-t-elle : - J'avoue, ma sœur,
que mes liens sont aisés à délier, mais c'est
d'autant que je n'ai jamais voulu prendre la peine de
les nouer.
Céladon oyait avec beaucoup de plaisir leurs petites
disputes, et afin qu'elles ne finissent si tôt, il dit à Silvie : - Belle Nymphe, puisque c'est de vous
d'où procède la difficulté de voir cette admirable
fontaine, * nous ne vous aurions pas peu d'obligation,
si par vous-même nous apprenions comme cela est
advenu. - Céladon, répondit la Nymphe en souriant,
vous avez bien assez d'affaire chez vous sans aller
chercher ceux d'autrui. Toutefois si la curiosité peut encore trouver place avec votre amour, cette parleuse de Léonide, si vous l'en priez, vous en
dira bien la fin puisque, sans en être requise, elle
vous a si bien dit le commencement. - Ma sœur,
répondit Léonide, votre beauté fait bien mieux
parler * tous ceux de qui elle est vue. Et puisque vous
me donnez permission d'en dire un effet, je vous aime
tant que je ne laisserai jamais vos victoires inconnues, et même celles que vous désirez si fort que l'on sache. Toutefois pour n'ennuyer ce
Berger, j'abrégerai pour ce coup le plus qu'il me sera
possible. - Non point pour cela, interrompit le
Berger, mais pour donner loisir à cette belle Nymphe de vous rendre la pareille. - N'en doutez nullement,
répliqua Silvie, mais selon qu'elle me traitera, je
verrai ce que j'aurai à faire. Ainsi de l'une et de l'autre, par leur bouche même,
Céladon apprenait leur vie plus particulière, et afin
qu'en se promenant il les puisse mieux ouïr, elles le
mirent entre elles, et, marchant au petit pas, Léonide
commença de cette sorte : _____________________________________________________________ Ceux qui disent que pour être aimé, il ne faut qu'aimer
n'ont pas éprouvé ni les yeux, ni le courage de cette
Nymphe. Autrement ils eussent connu que tout ainsi
que l'eau de la fontaine fuit incessamment de sa
source, que de même l'Amour qui naît de cette
belle s'éloigne d'elle le plus qu'il peut. Si, oyant
le discours que je vais vous faire, vous n'avouez ce
que je dis, je veux bien que vous m'accusiez de peu
de jugement. à la jeune Nymphe, qui tira celui de Clidaman.
Grand certes fut l'applaudissement de chacun, mais
plus grande la gentillesse de Clidaman, qui, après
avoir reçu le billet, vint, un genou en terre, baiser
les mains à cette belle Nymphe, qui toute honteuse ne
l'eût point permis sans le commandement d'Amasis,
qui dit que c'était le moindre hommage qu'elle dût
recevoir au nom d'un si grand dieu que l'Amour. Après elle, toutes les autres furent appelées : aux unes il
rencontra selon leur désir, aux autres non ; tant y a
que Galathée en eut un très accompli, nommé Lindamor,
qui pour lors ne faisait que revenir de l'armée de
Mérovée. Quant au mien, il s'appelait Agis, le
plus inconstant et trompeur qui fût jamais. Or de ceux
qui furent ainsi donnés, les uns servirent par
apparence, les autres par leur volonté ratifièrent à
ces belles la donation que le hasard leur avait fait
d'eux ; et ceux qui s'en défendirent le mieux furent
ceux qui auparavant avaient déjà conçu quelque
affection.
Entre autres le jeune Ligdamon en fut un :
cestui-ci échut à Silaire, Nymphe à la vérité bien aimable, mais non pour lui qui avait déjà disposé
ailleurs de ses volontés. Et certes ce fut une grande
fortune pour lui d'être alors absent ; car il n'eût
jamais fait à Silaire le feint hommage qu'Amasis
commandait, et cela lui
eût peut-être causé quelque disgrâce. Car il faut,
gentil Berger, que vous sachiez, qu'il avait été
nourri si jeune parmi nous, qu'il n'avait point encore
dix ans quand il y fut mis, au reste si beau et si
adroit en tout ce qu'il faisait qu'il n'y avait
celle qui n'en fît cas, et plus que toutes Silvie
étant presque de même âge. Au commencement leur
ordinaire conversation * engendra une amitié de frère
à sœur telle que leur connaissance était capable de recevoir. Mais à mesure que Ligdamon prenait plus
d'âge, il prenait aussi plus d'affection ; si bien
que l'enfance se changeant en quelque chose de plus
rassis, il commença sur les quatorze ou quinze ans
de changer en désirs ses volontés, et peu à peu ses
désirs en passions. Toutefois il vécut avec tant de discrétion que Silvie n'en eut jamais connaissance
qu'elle-même ne l'y forçât. Depuis qu'il fut atteint
à bon escient et qu'il reconnut son mal, il jugea
bien incontinent le peu d'espoir qu'il y avait de
guérison, une seule des humeurs de Silvie ne lui
pouvant être cachée. Si bien que la joie et la
gaillardise, qui était en son visage et en toutes
ses actions, se changea en tristesse, et sa
tristesse en une si pesante mélancolie qu'il n'y
avait celui qui ne reconnût ce changement. Silvie ne fut pas des dernières à lui en demander la cause,
mais elle n'en put tirer que des réponses interrompues. Enfin, voyant qu'il continuait en cette
façon de vivre, un jour qu'elle commençait déjà à se
plaindre de son peu d'amitié et à lui reprocher
qu'elle l'obligeait à ne lui rien celer, elle ouït
qu'il ne peut si bien se contraindre qu'un
très ardent soupir ne lui échappât au lieu de
réponse. Ce qui la fit entrer en opinion qu'Amour
peut-être était la cause de son mal.
Et voyez si le pauvre Ligdamon conduisait
discrètement ses actions, puisqu'elle ne se put jamais imaginer d'en être la cause. Je crois bien que
l'humeur de la Nymphe, qui ne penchait point du tout à ce dessein, en pouvait être en partie l'occasion.
Car malaisément pensons-nous à une chose éloignée
de notre intention ; mais encore fallait-il qu'en cela
sa prudence fût grande, et * sa froideur aussi, puisqu'elle couvrait du tout l'ardeur de son affection.
Elle donc plus qu'auparavant le presse ; que si c'est
Amour, elle lui promet toute l'assistance et tous
les bons offices qui se peuvent espérer de son amitié.
Plus il lui en fait de refus, et plus elle désire de
le savoir. Enfin ne pouvant se défendre
davantage, il lui avoua que c'était Amour, mais
qu'il avait fait serment de n'en dire jamais le sujet. - Car,
disait-il, de l'aimer, mon outrecuidance certes est
grande, mais forcée par tant de beautés qu'elle est excusable en cela ; de l'oser nommer, quelle excuse
couvrirait l'ouverture que je ferais de ma témérité ?
- Celle, répondit incontinent Silvie, de l'amitié
que vous me portez. - Vraiment, répliqua Ligdamon,
j'aurai donc celle-là et celle de votre commandement,
que je vous supplie avoir ensemble devant les yeux
pour ma décharge, et ce miroir qui vous fera voir ce
que vous désirez savoir. À ce mot, il prend celui
qu'elle portait à sa ceinture, et le lui mit devant
les yeux. Pensez quelle fut sa surprise reconnaissant incontinent ce qu'il voulait dire ; et elle m'a depuis
juré qu'elle croyait au commencement que ce fût de
Galathée * de qui il voulait parler. Cependant qu'il
demeurait ravi à la considérer, elle demeura ravie à
se considérer en sa simplicité, en colère contre lui,
mais beaucoup plus contre elle-même voyant bien
qu'elle lui avait tiré par force cette déclaration de
la bouche. Toutefois son courage altier ne permit pas
qu'elle fît longue défense pour la justice de
Ligdamon ; car tout à coup elle se leva, et sans
parler à lui, partit pleine de dépit que quelqu'un
l'osât aimer. Orgueilleuse beauté qui ne juge rien
digne de soi ! Le fidèle Ligdamon demeura, mais sans
âme, et comme une statue insensible. Enfin revenant
à soi, il se conduisit le mieux qu'il pût en son
logis, d'où il ne partit de longtemps, parce que la
connaissance qu'il eut du peu d'amitié de Silvie le
toucha si vivement qu'il en tomba malade ; de sorte
que personne ne lui espérait plus de vie, quand il se
résolut de lui écrire une telle lettre : La perte de ma vie n'eût eu assez de force pour vous
découvrir la témérité de votre serviteur sans
votre exprès commandement. Si toutefois vous jugez
que je devais mourir et Cette lettre fut portée à Silvie lorsqu'elle était
seule dans sa chambre ; il est vrai que j'y arrivai en même temps, et certes à la bonne heure pour Ligdamon ; car voyez quelle est l'humeur de cette
belle Nymphe : elle avait pris un si grand dépit
contre lui , depuis qu'il lui avait découvert son
affection, que seulement elle n'effaça pas le souvenir de son amitié passée, mais en perdit tellement la
volonté que Ligdamon lui était comme chose
indifférente, si bien que, quand elle oyait que
chacun désespérait de sa guérison, elle ne s'en
émouvait non plus que si elle ne l'eût jamais vu.
Moi qui plus particulièrement y prenais garde, je ne
savais qu'en juger sinon que sa jeunesse lui faisait
ainsi aisément perdre l'amitié des personnes absentes.
Mais à cette fois que je lui vis refuser ce qu'on lui
donnait de sa part, je connus bien qu'il y devait
avoir entre eux du mauvais ménage. Cela fut cause que
je pris la lettre qu'elle avait refusée, et que le
jeune garçon qui l'avait apportée par le commandement
de son maître avait laissée sur la table. Elle alors,
moins fine qu'elle ne voulait pas être, me courut
après, et me pria de ne la point lire. - Je la veux voir,
dis-je, quand ce ne serait que pour la défense que
vous m'en faites. Elle rougit alors, et me dit : - Non,
ne la lisez point, ma sœur, obligez-moi de cela, je
vous en conjure par notre amitié. - Et quelle doit-elle être, lui répondis-je, si elle peut
souffrir que vous me cachiez quelque chose ? Croyez,
Silvie, que si elle vous laisse assez de
dissimulation pour vous couvrir à moi qu'elle me
donne bien assez de curiosité pour vous découvrir.
- Et quoi, dit-elle, il n'y a donc plus d'espérance en
votre discrétion ? - Non plus, lui dis-je, que de
sincérité en votre amitié. Elle demeura un peu
muette en me regardant, et s'approchant de moi, me
dit : - Au moins promettez-moi que vous ne la verrez
point que je ne vous aie fait le discours de tout ce
qui s'est passé. - Je le veux bien, dis-je, pourvu
que vous ne soyez point mensongère. Après m'avoir juré qu'elle me dirait véritablement
tout, et m'avoir adjuré que je n'en fisse jamais
semblant, elle me raconta ce que je vous ai dit de
Ligdamon. - Et à cette heure, continua-t-elle, il
vient de m'envoyer cette lettre, et j'ai bien
affaire de ses plaintes, ou plutôt de ses feintes.
- Mais, lui répondis-je, si elles étaient
véritables ? - Et quand elles le seraient, pourquoi
ai-je à me mêler,
dit-elle, de ses folies ? - Pour cela même,
ajoutai-je, que celui est obligé d'aider au misérable qu'il a fait tomber dans un précipice.
- Et que puis-je mais de son mal ? répliqua-t-elle,
pouvais-je moins faire que de vivre puisque j'étais
au monde ? Pourquoi avait-il des yeux ? Pourquoi
s'est-il trouvé où j'étais ? Vouliez-vous que je m'enfuisse ? - Toutes ces excuses, lui dis-je, ne sont pas
valables, car sans doute vous êtes complice de son
mal. Si vous eussiez été moins pleine de perfections,
si vous vous fussiez rendue moins aimable, croyez-vous
qu'il eût été réduit à cette extrémité ? - Et
vraiment, me dit-elle en souriant, vous êtes bien
jolie de me charger de cette faute. Quelle vouliez-vous
que je fusse, si je n'eusse été celle que je suis ?
- Et quoi, Silvie, lui répondis-je, ne savez-vous
point que celui qui aiguise un fer entre les mains
d'un furieux est en partie coupable du mal qu'il en
fait ? Et pourquoi ne le serez-vous pas, puisque
cette beauté que le Ciel à votre naissance vous a
donnée a été par vous si curieusement aiguisée avec
tant de vertus et aimables perfections qu'il n'y a
œil qui, sans être blessé, les puisse voir ? Et vous ne
serez pas blâmée des meurtres que votre cruauté en
fera ? Voyez-vous, Silvie, il ne fallait pas que vous
fussiez moins belle ni moins remplie des perfections,
mais vous deviez vous étudier autant à vous faire
bonne que vous étiez belle, et à mettre autant de
douceur en votre âme que le Ciel vous en avait mis
au visage ; mais le mal est que vos yeux, pour mieux
blesser, l'ont toute prise, et n'ont laissé en elle que
rigueur et cruauté. je la pourrai empêcher. - Vous
dites fort bien, Léonide, me dit-elle alors en
colère, ce sont ici des offices que j'ai toujours attendu de votre amitié. - Mon amitié, lui répondis-je,
serait toute telle envers vous contre lui s'il avait
le tort. En ce point nous demeurâmes quelque temps sans
parler ; enfin je lui demandai quelle était sa
résolution. - Telle que vous voudrez, me dit-elle,
pourvu que vous ne me fassiez point ce déplaisir de
publier les folies de Ligdamon. Car encore que je
n'en puisse être taxée, il me fâcherait toutefois qu'on les sût. - Voyez, m'écriai-je alors, quelle humeur est la vôtre, Silvie, vous craignez que l'on
sache qu'un homme vous ait aimée, et vous ne craignez
pas de faire savoir que vous lui avez donné la mort.
- Parce, répondit-elle, qu'on peut soupçonner le
premier être produit avec quelque consentement de
mon côté, mais non point le dernier. - Laissons cela,
répliquai-je, et vous résolvez que je veux que
Ligdamon soit à l'avenir traité d'autre sorte.
Et puis je continuai qu'elle s'assurât que je ne
permettrais point qu'il mourût, et que je voulais
qu'elle lui écrivît en façon qu'il ne se
désespérât plus, que quand il serait guéri, je me
contenterais qu'elle * en usât comme elle voudrait,
pourvu qu'elle lui laissât la vie. J'eus de la
peine à obtenir cette grâce d'elle, toutefois je la
menaçais à tous coups de le dire ; ainsi, après un
long débat, et l'avoir fait recommencer deux ou trois
fois, enfin elle lui écrivit de cette sorte : _____________________________________________________________ S'il y a quelque chose en vous qui me plaise, c'est moins votre mort que toute autre ; la reconnaissance de votre faute m'a satisfaite, et ne veux point d'autre vengeance de votre témérité que la peine que vous en aurez. Reconnaissez-vous à l'avenir, et me reconnaissez. Adieu, et vivez. Je lui écrivis ces mots au bas de la lettre, afin qu'il espérât mieux, ayant un si bon second : _____________________________________________________________ Billet de Léonide Léonide a mis la plume en la main à cette Nymphe. Amour le voulait, votre justice l'y conviait, son
devoir le lui commandait, mais son opiniâtreté avait
une grande défense. Puisque cette faveur est la
première que j'ai obtenue pour vous, guérissez vous,
et espérez. Ces billets lui furent portés si à propos, qu'ayant
encore assez de force pour les lire, il vit le
commandement que Silvie lui faisait de vivre. Et
parce que, jusques alors, il n'avait voulu user
d'aucune sorte de remède, depuis, pour ne désobéir à
cette Nymphe, il se gouverna de façon qu'en peu
de temps il se porta mieux ; ou fût que sa maladie,
ayant fait tout son effort, était sur son Toutefois encore que cela le
consolât un peu, la grandeur de son rival lui donnait
plus * de jalousie. Il me souvient qu'une fois il me fit
une telle réponse sur ce que je lui disais qu'il ne
devait se montrer tant en peine pour Clidaman. - Belle
Nymphe, me répondit-il, je vous dirai librement d'où mon souci procède, et puis jugez si j'ai tort. Il
y a déjà si longtemps que j'éprouve Silvie ne
pouvoir être émue ni par fidélité d'affection, ni
par extrémité d'Amour, que c'est sans doute qu'elle ne
peut être blessée de ce côté-là. Toutefois, comme
j'ai appris du sage Adamas, votre oncle, toute
personne est sujette à une certaine force dont elle
ne peut éviter l'attrait quand une fois elle en est
touchée. Et quelle puis-je penser que puisse être
celle de cette Belle, si ce n'est la grandeur et la
puissance ? Et ainsi, si je crains, c'est la fortune, et
non les mérites de Clidaman, sa grandeur, et non
point son affection. Mais certes en cela il avait
tort ; car ni l'Amour de Ligdamon, ni la grandeur de Clidaman n'émurent jamais une seule étincelle de
bonne volonté en Silvie. Et ne crois point
qu'Amour ne la garde pour exemple aux autres, la
voulant punir de tant de dédains par quelque moyen
inaccoutumé. Or en ce même temps il advint un grand
témoignage de sa beauté, ou pour le moins de la force
qu'elle a à se faire aimer. et que Amasis a accoutumé de faire ce solennel sacrifice, tant à cause de la fête que pour être le jour de
la nativité de Galathée. Lorsqu'étant déjà bien
avant au sacrifice, il arriva dans le temple quantité
de personnes vêtues de deuil, au milieu desquelles
venait un Chevalier plein de tant de Majesté entre
les autres qu'il était aisé à juger qu'il était
leur maître. Il était si triste et mélancolique
qu'il faisait bien paraître d'avoir quelque chose en
l'âme qui l'affligeait beaucoup. Son habit noir, en
façon de mante, lui traînait jusques en terre, qui
empêchait de connaître la beauté de sa taille, mais
le visage qu'il avait découvert, et la tête nue, dont
le poil blond et crêpé faisait honte au Soleil,
* attiraient les yeux de chacun sur lui. Il vint au
petit pas jusques où était Amasis, et, après
avoir baisé sa robe, il se retira, attendant que le
sacrifice fût achevé, et par fortune, bonne ou
mauvaise pour lui je ne sais, il se trouva vis-à-vis de Silvie. Étrange effet d'Amour ! Il n'eût
si tôt mis les yeux sur elle, qu'il ne la connût,
quoiqu'auparavant il ne l'eût jamais vue ; et pour
en être plus assuré le demanda à l'un des siens
qui nous connaissait toutes ; sa réponse fut suivie
d'un profond soupir par cet étranger, et depuis,
tant que les cérémonies durèrent, il n'ôta les yeux
de dessus. Enfin * le sacrifice étant parachevé,
Amasis s'en retourna en son Palais, où lui ayant
donné audience, il lui parla devant tous de telle
sorte : - Madame, encore que le deuil que vous voyez en mes
habits soit beaucoup plus noir en mon âme, si ne
peut-il égaler la cause que j'en ai. Et toutefois, encore que ma perte soit extrême, je ne pense pas être le seul qui y ait perdu, car vous y êtes
particulièrement amoindrie entre vos fidèles serviteurs d'un qui peut-être n'était point ni le
moins affectionné, ni le plus inutile à votre service.
Cette considération m'avait fait espérer de pouvoir
obtenir de vous quelque vengeance de sa mort contre
son homicide ; mais dès que je suis entré dans ce
temple, j'en ai perdu toute espérance, jugeant que si
le désir de vengeance mourait en moi, qui suis le frère
de l'offensé, qu'à plus forte raison se perdrait-il
en vous, Madame, en qui la compassion du Mort, et le
service qu'il vous avait voué en peuvent, sans plus, faire naître quelque volonté. Toutefois, parce que
je vois les armes de l'homicide de mon frère préparées
déjà contre moi, non point pour fuir telle mort mais
pour en avertir les autres, je vous dirai le plus
brièvement qu'il me sera possible, la fortune de
celui que je regrette. Encore, Madame, que je n'aie l'honneur d'être connu de vous, je m'assure toutefois qu'au nom de mon
frère, qui n'a jamais vécu qu'à votre service, vous
me reconnaîtrez pour votre très humble serviteur. Il
s'appelait Aristandre, et sommes tous deux fils de ce grand Cleomir, qui, pour votre service, visita si
souvent le Tibre, le Rhin et le Danube. Et d'autant que j'étais le plus jeune, il peut y avoir * neuf ans qu'aussitôt qu'il me vit capable de porter les armes, il m'envoya en l'armée de ce grand Mérovée, la délice des hommes, et le plus agréable Prince qui vînt jamais * en Gaule. De dire pourquoi mon père m'envoya plutôt vers Mérovée que vers Thierry, le Roi des Wisigoths, * ou vers celui des Bourguignons, il me serait malaisé, toutefois j'ai opinion que ce fut pour ne me faire servir un Prince si proche de vos États que la fortune pourrait rendre votre ennemi. Tant y a que la rencontre pour moi fut telle que Childéric, son fils, Prince belliqueux et de grande espérance, me voyant presque de son âge, me voulut plus particulièrement favoriser de son amitié que de tout autre. Quand j'arrivai près de lui, c'était sur le point que ce grand et prudent Ætius traitait un accord avec Mérovée et ses * Francs - car tels nomme-t-il tous ceux qui le suivent - pour résister à ce fléau de dieu Attila, Roi des Huns, qui, ayant ramassé par les déserts de l'Asie un nombre incroyable de gens, jusques à cinq cent mille combattants, descendit comme un déluge ravageant furieusement tous les pays par où il passait. Et encore que cet Ætius, Lieutenant général en Gaule de Valentinian, fût venu en délibération de faire la guerre à Mérovée, qui durant le gouvernement de Castinus s'était saisi d'une partie de la Gaule, si lui sembla-t-il meilleur de se le rendre ami, et les
Wisigoths, et les Bourguignons aussi, que d'être défait par Attila, qui déjà ayant traversé la
Germanie, était sur les bords du Rhin où il ne
demeura longtemps sans s'avancer tellement en Gaule qu'il assiégea la ville d'Orléans, d'où la survenue
de Thierry, Roi des Wisigoths, lui fit lever le siège
et prendre autre chemin. Mais atteint par Mérovée et Ætius avec leurs confédérés aux champs
Cathalauniques, il fut défait, plus par la
vaillance des Francs et la prudence de Mérovée que
de toute autre force. Depuis, Ætius ayant été tué,
peut-être par le commandement de son maître pour
quelque mécontentement, Mérovée fut reçu à Paris, Orléans, Sens, et aux villes voisines pour
Seigneur et pour Roi ; et tout ce peuple lui a depuis
porté tant d'affection que non seulement il veut
être à lui, mais se fait nommer du nom des * Francs
pour lui être plus agréable, et leur pays au lieu de
Gaule * prend le nom de France. Cependant que j'étais ainsi entre les armes des Francs, des Gaulois, des Romains, des Bourguignons,
des Wisigoths, et des Huns, mon frère était entre
celles d'Amour. Armes d'autant plus offensives
qu'elles n'adressent toutes leur plaies qu'au cœur !
Son désastre fut tel - si toutefois à cette heure il
m'est permis de le nommer ainsi - qu'étant nourri avec Clidaman, il vit la belle Silvie, mais la
voyant il vit sa mort aussi n'ayant depuis vécu
que comme se traînant au cercueil. D'en dire la cause
je ne saurais, car étant avec Childéric, je ne sus autre chose sinon que mon frère était à
l'extrémité. Encore que j'eusse tous les contentements
qui se peuvent, comme étant bien vu de mon maître,
aimé de mes compagnons, chéri et honoré généralement
de tous pour une certaine bonne opinion que l'on
avait conçue de moi aux affaires qui s'étaient
présentées, qui peut-être m'avait plus rapporté entre eux d'autorité et de crédit que mon âge et
ma capacité ne méritaient. Si ne peux-je, sachant
la maladie de mon frère, m'arrêter plus longtemps
près de Childéric ; au contraire, prenant congé de lui, et lui promettant de retourner bientôt, je
m'en revins avec la hâte que requérait mon amitié.
Soudain que je fus arrivé chez lui, plusieurs lui
coururent dire que Guyemant
était venu, * car c'est ainsi que l'on m'appelle ; son
amitié lui donna assez de force pour se relever sur
le lit, et m'embrasser de la plus entière affection
que jamais un frère serra l'autre entre ses bras. Moi, à qui le déplaisir de sa mort était si violent
que rien n'était assez fort pour me le faire
dissimuler, je voulais tant de mal à cette Silvie inconnue, que je ne pouvais m'empêcher de la
maudire ; ce que mon frère oyant, et son affection
étant encore plus forte que son mal, il s'efforça de
me parler ainsi : - Mon frère, si vous ne voulez être
mon plus grand ennemi, cessez, je vous prie, ces
imprécations qui ne peuvent que m'être plus
désagréables que mon mal même. J'élirais plutôt
de n'être point que si elles avaient effet, et
étant inutiles, que profitez-vous, sinon de me
témoigner combien vous haïssez ce que j'aime ? Je
sais bien que ma perte vous ennuie, et en cela je
ressens plus notre séparation que ma fin. Mais puisque tout homme est né pour mourir, pourquoi avec moi
ne remerciez-vous le Ciel qui m'a élu la plus belle
mort et plus belle meurtrière qu'autre ait jamais
eue ? L'extrémité de mon affection et l'extrémité de
la vertu de Silvie sont les armes desquelles sa
beauté s'est servie pour me mettre au cercueil. Et
pourquoi me plaignez vous, et voulez-vous mal à celle
à qui je veux plus de bien qu'à mon âme ? Je crois qu'il
voulait dire davantage, mais la force lui manqua, et
moi, plus baigné de pleurs de pitié que contre Attila je n'avais jamais été mouillé de sueur sous mes armes,
ni mes armes * n'avaient été teintes de sang sur moi, je
lui répondis : - Mon frère, celle qui vous ravit aux
vôtres est la plus injuste qui fût jamais. Et si elle
est belle, les Dieux même ont usé d'injustice en elle,
car ou ils lui devaient changer le visage ou le cœur.
Alors Aristandre, ayant repris davantage de force,
me répliqua : - Pour Dieu, Guyemant, ne blasphémez plus de cette sorte, et croyez que Silvie a le cœur
si répondant au visage que comme l'un est plein de
beauté, l'autre aussi l'est de vertu. Que si pour
l'aimer je meurs, ne vous en étonnez, pour ce que si
l'œil ne peut sans éblouissement soutenir les
éclairs d'un Soleil sans nuage, comment mon âme ne
serait-elle demeurée éblouie aux rayons de * tant de Soleils qui * éclairent en cette belle ? Que si je n'ai pu goûter tant de divinités sans mourir, que j'aie au
moins le contentement de celle qui mourut pour voir Jupiter en sa divinité. Je veux dire que, comme sa
mort rendit témoignage que nulle autre n'avait vu
tant de divinités qu'elle, que vous avouiez aussi que
nul n'aima jamais tant de beauté ni tant de vertu
que moi.
Moi, qui venais d'un exercice qui me faisait croire n'y
avoir point d'Amour forcé, mais volontaire, avec
lequel on s'allait flattant en l'oisiveté, je lui
dis : - Est-il possible qu'une seule beauté soit la
cause de votre mort ? - Mon frère, me répondit-il,
je suis en telle extrémité que je ne pense pas vous
pouvoir satisfaire en ce que vous me demandez. Mais,
continua-t-il en me prenant la main, par l'amitié
fraternelle, et par la nôtre particulière qui nous
lie encore plus, je vous adjure de me promettre un don.
Je le fis. Lors il continua : - Portez de ma part ce
baiser à Silvie, et lors il me baisa la main, et
observez ce que vous trouverez de ma dernière volonté,
et quand vous et honorable victoire. Toutefois si vous jugez qu'à tant de flammes que vous aviez allumées en lui, si peu d'eau ne serait pas grand allègement, recevez pour le moins l'ardent baiser qu'il vous envoie, ou plutôt son âme changée en ce baiser, qu'il remet en cette belle main * riche à la vérité des dépouilles de plusieurs autres libertés, mais de nulle plus entière que la sienne. À ce mot il lui baisa la main, et puis continua ainsi après s'être relevé : - Entre les papiers où Aristandre avait mis sa dernière volonté, nous avons trouvé cestui-ci, et parce qu'il est cacheté de la façon que vous voyez et qu'il s'adresse à vous, je le vous apporte avec la protestation que par son testament il me commande de vous faire avant que vous l'ouvriez. Que si votre volonté n'est de lui accorder la requête qu'il vous y fait, il vous supplie de ne la lire point, afin qu'en sa mort comme en sa vie il ne ressente les traits de votre cruauté. Lors il lui présenta une lettre que Silvie, troublée de cet accident, eût refusée sans le commandement qu'Amasis lui en fit. Et puis Guyemant reprit la parole ainsi : - J'ai jusques ici satisfait à la dernière volonté d'Aristandre, il reste que je poursuive sur son homicide sa cruelle mort. Mais si autrefois l'offense m'avait fait ce commandement, l'Amour à cette heure m'ordonne que ma plus belle vengeance soit le sacrifice de ma liberté sur le même autel qui fume encore de celle de mon frère, qui m'étant ravie lorsque je ne respirais contre vous que sang et mort, rendra témoignage que justement tout œil qui vous voit vous doit son cœur pour tribut, et qu'injustement tout homme vit qui ne vit en votre service. Silvie, confuse un peu de cette rencontre, demeura assez longtemps à répondre, de sorte qu'Amasis prit le papier qu'elle avait en la main, et ayant dit à Guyemant que Silvie lui ferait réponse, elle se tira à part avec quelques-unes de nous, et rompant le cachet, lut telles paroles : _____________________________________________________________ Lettre d'Aristandre à Silvie Si mon affection ne vous a pu rendre mon service
agréable, ni mon service mon affection, que pour le
moins, ou cette affection vous rende ma mort pleine
de pitié, ou ma mort vous assure de la fidélité de mon affection ; et que comme nul n'aima jamais tant
de perfections, que nul aussi n'aima jamais avec tant
de passion. Le dernier témoignage que je vous en
rendrai sera le don de ce que j'ai de plus cher après
vous, qui est mon frère ; car je sais bien que je le
vous donne, puisque je lui ordonne de vous voir,
sachant assez par expérience qu'il est impossible
que cela soit sans qu'il vous aime. Ne veuillez pas, ma belle meurtrière, qu'il soit héritier de ma fortune, mais oui bien de celle que j'eusse pu justement Amasis appelant alors Silvie lui demanda de quelle
si grande cruauté elle avait pu user contre
Aristandre qui l'eût conduit à cette extrémité. La
Nymphe rougissant lui répondit qu'elle ne savait
de quoi il se pouvait plaindre. - Je veux, lui dit-elle,
que vous receviez Guyemant en sa place. Alors
l'appelant devant tous, elle lui demanda s'il voulait
observer l'intention de son frère. Il répondit que oui,
pourvu qu'elle ne fût point contraire à son
affection. - Il prie cette Nymphe, dit alors Amasis,
de vous recevoir en sa place, et que vous ayez
meilleure fortune que lui. De vous recevoir, je le lui
commande ; pour la fortune dont il parle, ce n'est
jamais la prière ni le commandement d'autrui, qui la
peut faire mais le propre mérite ou la fortune même. Guyemant, après avoir baisé la robe à
Amasis, en vint faire de même à la main de Silvie
en signe de servitude ; mais elle était si piquée
contre lui des reproches qu'il lui avait faites et de
la déclaration de son affection que sans le
commandement d'Amasis, elle ne l'eût jamais permis. d'où cela procédait, elle le lui
déclara. Et à peine avait-elle parachevé, que
Clidaman reprenant la parole se plaignit qu'elle
eût permis une chose tant à son désavantage, que
c'était révoquer ses ordonnances, que le destin la
lui avait élue, que nul ne la lui saurait ravir
sans la vie. * Paroles qu'il proférait avec affection et véhémence, parce qu'à bon escient il aimait
Silvie. Mais Guyemant, qui outre sa nouvelle Amour avait si bonne opinion de soi-même qu'il n'eût
voulu céder à personne du monde, répondit, adressant sa parole à Amasis : - Madame, on veut que
je ne sois point serviteur de la belle Silvie. Ceux
qui le requièrent savent peu d'Amour autrement ils
ne penseraient pas que votre ordonnance, ni celle
de tous les Dieux ensemble, fût assez forte pour
divertir le cours d'une affection ; c'est pourquoi je
déclare ouvertement que si on me défend ce qui m'a
déjà été permis, je serai désobéissant et rebelle,
et n'y a devoir ni considération qui me fasse changer.
Et lors se tournant vers Clidaman : - Je sais le
respect que je vous dois, mais je ressens aussi le
pouvoir qu'Amour a sur moi. Si le destin vous a donné à Silvie, sa beauté est celle qui m'a acquis : jugez
lequel des deux dons lui doit être plus agréable.
Clidaman voulait répondre quand Amasis lui dit :
- Mon fils, vous auriez raison de vous douloir si on
altérait nos ordonnances, mais on ne les intéresse nullement ; il vous a été commandé de servir Silvie,
et non pas défendu aux autres. Les senteurs Ξ rendent
plus d'odeur étant émues. Un Amant aussi, ayant
un rival, rend plus de témoignages de ses mérites.
Ainsi ordonna Amasis. Et voilà Silvie bien servie ;
car Guyemant n'oubliait chose que son affection lui
commandât, et Clidaman à l'envi s'étudiait de
paraître encore plus soigneux. Mais surtout
Ligdamon la servait avec tant de discrétion et de
respect que le plus souvent il ne l'osait aborder,
pour ne donner connaissance aux autres de son
affection. Et à mon gré son service était bien
autant aimable que nul des autres. Mais certes une
fois il faillit de perdre patience. Il advint
qu'Amasis se trouva entre les mains une aiguille faite
en façon d'épée, dont Silvie avait accoutumé de
se relever et accommoder le poil, et voyant
Clidaman assez près d'elle, elle la lui donna pour
la porter à sa Maîtresse, mais il la garda tout le
jour afin de mettre Guyemant en peine. Il ne se
doutait point de Ligdamon ; et voyez comme bien
souvent on blesse l'un pour l'autre, car le poison
qui fut préparé pour Guyemant toucha tant au cœur à Ligdamon que,
ne pouvant le dissimuler, afin de n'en donner
connaissance, il se retira en son logis, où après
avoir quelque temps envenimé son mal par ses pensers,
il prit la plume, et m'écrivit tels vers : Madrigal * Amour en trahison Mais non pas sans raison, _____________________________________________________________ ET AU BAS DE CES VERS Il faut avouer, belle Léonide, que Silvie fait comme le Soleil qui jette indifféremment ses rayons sur les choses plus viles, aussi bien que sur les plus nobles. Lui-même m'apporta ce papier, et ne peux, quoique je m'y étudiasse, y rien entendre, ni tirer de lui autre chose, sinon que Silvie lui avait donné un grand coup d'épée ; et me laissant s'en alla le plus perdu homme de la terre. Voyez comme Amour est artificieux blesseur, qui, avec de si petites armes, fait de si grands coups. Il me fâcha de le voir en cet état, et pour savoir s'il y avait quelque chose de nouveau, j'allai trouver Silvie ; mais elle me jura qu'elle ne savait que ce pouvait être. Enfin ayant demeuré quelque temps à relire ces vers, tout à coup elle porta la main à ses cheveux, et n'y
trouvant son poinçon, elle se mit à sourire, et dit
que son poinçon était perdu et que quelqu'un
l'avait trouvé, et qu'il fallait que Ligdamon le lui
eût reconnu. À peine m'avait-elle dit cela que
Clidaman entra dans la salle avec
cette meurtrière épée en la main. Je la suppliai de
ne la lui laisser plus. - Je verrai, dit-elle, sa
discrétion, puis j'userai du pouvoir que je dois avoir
sur lui. Elle ne faillit pas à son dessein, car
d'abord elle lui dit : - Voilà une épée qui est à moi.
Il répondit : - Aussi est bien celui qui la porte.
- Je la veux avoir, dit-elle. - Je voudrais,
répondit-il, que vous voulussiez de même tout ce
qui est à vous. - Ne me la voulez-vous pas rendre ?
dit la Nymphe. - Comment, répliqua-t-il, pourrais-je
vouloir quelque chose, puisque je n'ai point de
volonté ? - Et, lui dit-elle, qu'avez-vous fait de
celle que vous aviez ? - Vous me l'avez ravie, dit-il,
et à cette heure elle est changée en la vôtre.
- Puis donc, continua-t-elle, que votre volonté
n'est que la mienne, vous me rendrez ce poinçon parce
que je le veux. - Puis, dit-il, que je veux cela même
que vous voulez et que vous voulez avoir ce poinçon,
il faut par nécessité que je le veuille avoir aussi.
Silvie sourit un peu. - Mais enfin, dit-elle, je veux
que vous me le donniez. - Et moi aussi, dit-il, je
veux que vous me le donniez. Alors la Nymphe étendit
la main et le prit. - Je ne vous refuserai jamais,
dit-il, quoi que vous veuilliez m'ôter, et fût-ce le
cœur encore une fois. Ainsi Silvie * reçut son épée, et j'écrivis ce
billet à Ligdamon : _____________________________________________________________ Le bien que sans le savoir on avait fait à votre rival, le sachant, lui a été ravi : jugez en quel terme sont ses affaires, puisque les faveurs qu'il a procèdent d'ignorance et les défaveurs de délibération. Ainsi Ligdamon fut guéri, non pas de la même main mais du même fer qui l'avait blessé. Cependant l'affection de Guyemant vint à telle extrémité que peut-être ne devait-elle rien à celle d'Aristandre ; d'autre côté Clidaman, sous la couverture de la courtoisie, avait laissé couler en son âme une très ardente et très véritable Amour. Après avoir entre eux plusieurs fois essayé à l'envi qui serait plus agréable à Silvie, et connu qu'elle les favorisait et défavorisait également, ils se résolurent un jour, parce que d'ailleurs ils s'entre-aimaient fort, de savoir qui des deux était le plus aimé, et vinrent pour cet effet à Silvie de laquelle ils eurent de si froides réponses qu'ils n'y purent asseoir jugement. Alors par le conseil d'un Druide, qui peut-être se fâchait de voir deux telles personnes perdre si inutilement le temps qu'ils pouvaient bien mieux employer pour la défense des Gaules que tant de Barbares allaient inondant, ils vinrent à la fontaine de la vérité d'Amour. Vous savez quelle est la propriété de cette eau, et
comme elle déclare par force les pensées plus
secrètes des Amants ; car celui qui y regarde dedans
y voit sa maîtresse, et s'il est aimé, il se voit
auprès, et si elle en aime quelque autre, c'est la
figure de celui-là qui s'y voit. Or Clidaman fut le
premier qui s'y présenta, il mit le genou en terre,
baisa le bord de la fontaine, et après avoir supplié
le Démon du lieu de lui être plus favorable qu'à
Damon, il se penche un peu en dedans. Incontinent
Silvie s'y présente si belle et admirable que
l'Amant transporté se baissa pour lui baiser la main,
mais son contentement fut bien changé quand il ne
vit personne près d'elle. Il se retira fort troublé,
après y avoir demeuré quelque temps, et sans en
vouloir dire autre chose, fit signe à Guyemant,
qu'il y éprouvât sa fortune. Lui, avec toutes les
cérémonies requises, ayant fait sa requête, jeta
l'œil sur la fontaine ; mais il fut traité comme
Clidaman, parce que Silvie seule se présenta
brûlant presque avec ses beaux yeux l'onde qui
semblait rire autour d'elle. Tous deux, étonnés de cette rencontre, en demandèrent
la cause à ce Druide qui était très grand magicien.
Il répondit que c'était d'autant que Silvie n'aimait encore personne, comme n'étant point
capable de pouvoir être brûlée mais de brûler
seulement. Eux qui ne se pouvaient croire tant
défavorisés, parce qu'ils s'y étaient présentés
séparés, y retournèrent tous deux ensemble ; et quoique l'un et l'autre se penchât de divers côtés, si
est-ce que la Nymphe y parut seule. Le Druide en
souriant les vint retirer, leur disant qu'ils
crussent pour certain n'être point aimés, et que se
pencher d'un côté et d'autre ne pouvait représenter
leur figure dans cette eau. - Car il faut, disait-il,
que vous sachiez, que tout ainsi que les autres
eaux représentent les corps qui lui sont devant,
celle-ci représente les esprits. le rendre inutile, il en
savait le moyen. Clidaman nourrissait pour rareté dans de grandes
cages de fer, deux Lions et deux Licornes qu'il
faisait bien souvent combattre contre diverses sortes
d'animaux. Or ce Druide les lui demanda pour gardes
de cette fontaine, et les enchanta de sorte qu'encore
qu'ils fussent mis en liberté, ils ne pouvaient
abandonner l'entrée de la grotte sinon quand ils
allaient chercher à vivre, car en ce temps-là il n'y en demeurait que deux. Et depuis n'ont fait mal à
personne qu'à ceux qui ont voulu essayer la fontaine ;
mais ils assaillent ceux-là avec tant de furie, qu'il
n'y a point d'apparence que l'on s'y hasarde, car les
Lions sont si grands et affreux, ont les ongles si
longs et si tranchants, sont si légers et adroits, et
si animés à cette défense, qu'ils font des effets
incroyables. D'autre côté, les Licornes ont la corne
si pointue et si forte qu'elles perceraient un
rocher, et heurtent avec tant de force et de vitesse
qu'il n'y a personne qui les puisse éviter. Aussitôt
que cette garde fut ainsi disposée, Clidaman et
Guyemant partirent si secrètement qu'Amasis ni
Silvie n'en surent rien qu'ils ne fussent déjà
bien loin. Ils allèrent trouver Mérovée et
Childéric, car on nous a dit depuis que se voyant
également traités de l'Amour, ils voulurent essayer
si les armes leur seraient également favorables.
Ainsi, gentil Berger, nous avons perdu la commodité
de cette fontaine qui découvrait si bien les
cachettes des pensées trompeuses ; que si tous eussent
été comme Ligdamon, ils ne nous l'eussent pas fait perdre ; car lorsque je sus que Clidaman et Guyemant s'y en allaient, je lui conseillai d'être
le tiers, m'assurant
qu'il serait * le plus favorisé. Mais il me fit une
telle réponse : - Belle _____________________________________________________________ * Quel est-ce mal qui me travaille,
Et sans faveurs et sans appâts, Il n'eut point si tôt achevé que Silvie reprit
ainsi : - Hé ! dites-moi, Ligdamon, puisque je ne
suis pas cause de votre mal, pourquoi vous en
prenez-vous à moi ? C'est votre désir que vous devez
accuser, car c'est lui qui vous travaille vainement.
Le passionné Ligdamon répondit : - Le désir est celui
certes qui me tourmente, mais ce n'est pas lui qui en
doit être blâmé, c'est ce qui le fait naître, ce
sont les vertus et les perfections de Silvie.
- Si
les ce qui l'outrepasse. À ce mot, pour ne lui laisser
le moyen de lui répondre, elle alla rencontrer
quelques-unes de ses compagnes qui nous avaient suivies. la fin de cette parole. Encore crois-je qu'elle ne lui donna pas même du tout le loisir de la proférer, tant elle avait d'envie de lui faire éprouver ses pointures, vu que, se tournant vers moi, comme souriant, elle dit, en penchant dédaigneusement la tête de son côté : - Ô que Ligdamon est heureux d'avoir et le chaud et le froid quand il veut ! Pour le moins il n'a pas de quoi se plaindre, ni de ressentir beaucoup d'incommodité, car si la froideur de son espoir le gèle, qu'il se réchauffe en l'ardeur de ses désirs ; que si ses désirs trop ardents le brûlent, qu'il se refroidisse aux glaçons de ses espoirs. - Il est bien nécessaire, belle Silvie, répondit Ligdamon, que j'use de ce remède pour me maintenir, autrement il y a longtemps que je ne serais plus, mais c'est bien peu de soulagement à un si grand feu. Tant s'en faut, la connaissance de ces choses m'est une nouvelle blessure qui m'offense, d'autant plus qu'en la grandeur de mes désirs, je connais leur impuissance, et en leur impuissance leur grandeur. - Vous figurerez, répliqua la Nymphe, votre mal tel que vous voudrez, si ne croirai-je jamais que le froid étant si près du chaud, et le chaud si près du froid, l'un ni l'autre permette à son voisin d'offenser beaucoup. - À la vérité, répondit Ligdamon, me faire brûler et geler en même temps n'est pas une des moindres merveilles qui procèdent de vous ; mais celle-ci est bien plus grande, que c'est de votre glace que procède ma chaleur, et de ma chaleur votre glace. - * Mais il est encore plus merveilleux de voir qu'un
homme puisse avoir de semblables imaginations,
ajouta la Nymphe ; car elles conçoivent des choses
tant impossibles que celui qui les croirait pourrait
être autant taxé de peu de jugement que vous, en
les disant, de peu de vérité. - J'avoue, répondit-il,
que mes imaginations conçoivent des choses du tout impossibles ; mais cela procède de mon trop
d'affection et de votre trop de cruauté, et comme
cela est un de vos moindres effets, aussi ce que vous
me reprochez n'est un de mes moindres tourments. - Je
crois, ajouta-t-elle, que vos tourments et mes
effets sont en leur plus grande force en vos
discours. - Malaisément, répondit Ligdamon,
pourrait-on bien dire ce qui ne se peut bien ressentir.
- Malaisément, répliqua la Nymphe, peuvent avoir
connaissance les sentiments des vaines idées d'une
malade imagination. - Si la vérité, ajouta
Ligdamon, n'accompagnait cette imagination, à peine aurais-je tant de besoin de votre compassion. - Les
hommes, répondit la Nymphe, font leurs trophées de
notre honte. - Ne fissiez-vous point mieux,
répondit-il, les vôtres de notre perte ? - Je ne
vis jamais, répliqua Silvie, des personnes tant
perdues, qui se trouvassent si bien que vous faites
tous. Chevaliers de cette contrée sous la charge de Lindamor, afin qu'il fût tenu de Mérovée pour tel qu'il était. Entre autres Ligdamon, comme très gentil Chevalier, n'y fut point oublié, mais cette cruelle ne voulut jamais lui dire Adieu, feignant de se trouver mal ; lui toutefois qui ne s'en voulait point aller sans qu'elle le sût en quelque sorte m'écrivit tels vers : _____________________________________________________________ SUR UN DÉPART Amour, pourquoi, puisque tu veux Je lui répondis. Pour faire en elle quelque effet, Il eût été trop heureux de cette réponse ; mais
cette cruelle m'ayant trouvé que j'écrivais, et ne
voulant ni lui faire du bien ni permettre qu'autre
lui en fît, me ravit la plume à toute force de la
main, me disant que les flatteries que je faisais à
Ligdamon étaient cause de la continuation de ses
folies, et qu'il avait plus à se plaindre de moi que d'elle. Pour la fin, elle lui * écrivit : _____________________________________________________________ RÉPONSE DE SILVIE Le Phénix de la cendre sort, Vous pouvez penser avec quel contentement il partit. Il fut fort à propos pour lui d'avoir accoutumé de longue main semblables coups, et qu'il se ressouvint que les défaveurs qui partent de celles que l'on sert doivent le plus souvent tenir lieu de faveurs. Et me souviens que sur ce discours, il se disait le plus heureux Amant du monde, puisque les ordinaires défaveurs qu'il recevait de Silvie ne pouvaient le remettre en doute qu'elle n'eût beaucoup de mémoire de lui, et qu'elle ne le reconnût pour son serviteur, et que, puisqu'elle ne traitait point de cette sorte avec les autres qui ne lui étaient point particulièrement affectionnés, il fallait croire que cette monnaie était celle dont elle payait ceux qui étaient à elle, et que, telle qu'elle était, il la fallait chérir puisqu'elle avait cette marque. Et sur ce sujet, il m'envoya ces vers avant que partir : Elle le veut ainsi cette beauté suprême, Léonide eût continué son discours n'eût été que de loin elle vit venir Galathée, qui, après avoir demeuré longuement seule et ne pouvant plus longtemps se priver de la vue du Berger, s'était habillée le mieux à son avantage que son miroir lui avait su conseiller, et s'en venait sans autre compagnie que du petit Méril. Elle était belle et bien digne d'être aimée d'un cœur qui n'eût point eu d'autre affection. En ce même temps, pour la confusion que l'eau avait mise en l'estomac de Céladon, il se trouva fort mal. De sorte qu'à l'abord de la Nymphe, ils furent contraints de se retirer, et le Berger peu après se mit au lit, où il demeura plusieurs jours tombant et se relevant de ce mal, sans pouvoir être ni bien malade, ni bien guéri.
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