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L'Astrée achronique
Livre 5Édition de 1607, 122 recto. Édition de Vaganay, p. 153. LE Le bruit que ces Bergères firent lorsqu'Astrée faillit d'évanouir fut si grand que Léonide s'en
éveilla, et les oyant parler auprès d'elle, la
curiosité lui donna volonté de savoir qui elles
étaient. Et parce qu'après être un peu remises, ces
trois Bergères se levèrent pour s'en aller, tout ce
qu'elle peut faire, ce fut d'éveiller Silvie pour les
lui montrer. Aussitôt qu'elle les aperçut, elle
reconnut Astrée quoiqu'elle fût fort changée pour
le déplaisir qu'elle avait de la perte de Céladon.
- Et les autres deux, dit Léonide, qui sont elles ?
- L'une, dit-elle, qui est à main gauche, c'est Phillis, sa chère compagne, et l'autre c'est Diane,
fille de la sage Bellinde et de Celion, et suis bien
marrie que nous ayons si longuement dormi, car je
m'assure que nous eussions bien appris de leurs
nouvelles y ayant apparence que l'occasion qui les a
éloignées des autres n'a été que pour parler plus
librement. - Vraiment, répondit Léonide, j'avoue
n'avoir jamais rien vu de plus beau qu'Astrée, et
faisant comparaison d'elle à toute les autres je la
trouve du tout avantagée. - Considérez, répliqua Silvie, quelle espérance doit avoir Galathée de
divertir l'affection du Berger.
Cette considération toucha bien aussi vivement Léonide pour son sujet propre que pour celui de Galathée. Toutefois Amour, qui ne vit jamais aux
dépens de personne sans lui donner pour paiement
quelque espèce d'espérance, ne quelque
mauvaise excuse ; mais, voulant éviter leur rencontre, Phillis lui alla couper chemin avec Diane, après
avoir dit à Astrée la mauvaise satisfaction que ce
Berger avait d'elle. Et parce que Phillis ne voulait
point le perdre, l'ayant jusque là trop chèrement conservé, quoiqu'il essayât de l'outrepasser promptement, si l'atteignit-elle et lui dit en
souriant : - Si vous fuyez de cette sorte vos amies,
que ferez-vous de vos ennemies ? Il répondit : - La
compagnie que vous chérissez tant ne vous permet pas
de retenir ce nom. - Celle, répliqua la Bergère, de
qui vous vous raison, autant serez-vous blâmé pour être
déraisonnable. Astrée, sans s'arrêter à ce que Diane disait, lui ôta la main du visage, et lui dit : - Non,
non, sage Bergère ne contraignez point Lycidas,
laissez lui user de toutes les rigoureuses paroles
qu'il lui plaira. Je sais que ce sont des effets de sa
juste douleur : toutefois je sais bien aussi qu'en
cela il n'a pas fait plus de perte que moi. Lycidas oyant ses paroles, et la façon dont Astrée les
proférait, donna témoignage avec ses larmes qu'elle
l'avait attendri, et ne pouvant se commander si promptement quelque défense que Phillis et Diane fissent, il se défit de leurs
mains et s'en alla d'un autre côté ; de quoi Phillis s'apercevant, afin d'en avoir entière victoire le
suivit, et lui sut si bien représenter le déplaisir
d'Astrée et la méchanceté de Sémire qu'enfin elle
le remit bien avec sa compagne.
parlait assez près d'elle, car il n'y avait
qu'un entre-deux d'ais fort délié qui séparait une
chambre en deux, d'autant que le maître du logis
était un fort honnête pasteur, qui, par courtoisie
et pour les lois de l'hospitalité, recevait librement ceux qui faisaient chemin sans s'enquérir quels ils
étaient ; et parce que son logis était assez étroit, il avait été contraint de faire des entre-deux d'ais pour avoir plus de chambres. Or quand la Nymphe y
arriva, il y avait deux étrangers logés, mais parce
qu'il était fort tard, ils étaient déjà retirés et
endormis. Et de fortune la chambre * où la Nymphe fut logée était faite de cette sorte, et tout auprès de la leur, sans qu'en s'y couchant elle s'en prit garde. Oyant donc murmurer quelqu'un auprès de son lit, car
le chevet était tourné de ce côté-là, afin de les
mieux entendre, elle approcha l'oreille, et par hasard l'un d'eux relevant la voix un peu
plus, elle oit qu'il répondit ainsi à l'autre :
- Que voulez-vous que je vous dise davantage sinon
qu'Amour vous rend ainsi impatient ? Et bien, elle se
sera trouvée lasse, ou malade ou incommodée de
quelque survenant qui l'aura fait retarder, et faut-il
se désespérer pour cela ?
Léonide pensait bien reconnaître cette voix, mais elle
ne pouvait s'en ressouvenir entièrement, si fit bien de
l'autre aussitôt qu'il répondit : - Mais voyez-vous Climanthe, ce n'est pas cela qui me met en peine, car
l'attente ne m'ennuiera jamais tant que j'espèrerai
quelque bonne issue de notre entreprise ; ce que je
crains, et qui me met sur les épines où vous me voyez,
c'est que vous ne lui ayez pas bien fait entendre ce que nous
avions délibéré, ou qu'elle n'ait pas ajouté foi à
vos paroles. Léonide, oyant ce discours, et reconnaissant fort bien
celui qui parlait, étonnée, et désireuse d'en savoir
davantage, s'approcha si près des ais, qu'elle n'en
perdait une seule parole, et lors elle ouït que
Climanthe Ξ répondit : - Dieu me soit en aide avec cet homme ! Je vous ai déjà dit plusieurs fois que cela
était impossible. - Oui bien, dit l'autre, à votre
jugement. - Vraiment, répondit Climanthe, pour le
vous faire avouer, et pour vous faire sortir de cette
peine, je vous veux encore une fois redire le tout par
le menu : Histoire de la Après que nous nous fûmes séparés et que vous
m'eûtes fait connaître Galathée, Silvie, Léonide,
et les autres Nymphes d'Amasis aussi bien de vue que
je les connaissais déjà par les discours que vous m'en
aviez tenus, je crus qu'une des principales choses
qui pouvaient servir à notre dessein était de
savoir comme serait vêtu Lindamor le jour de son départ. Car vous savez que Clidaman et Guyemant s'en étant allés trouver Mérovée, Amasis commanda à Lindamor de le suivre avec tous les jeunes Chevaliers de cette contrée, afin que Clidaman fût reconnu de Mérovée pour celui qu'il était. Et par malheur il semblait que Lindamor eût davantage de dessein de faire tenir sa livrée secrète qu'il n'avait jamais eu. Si est-ce que j'allai si bien épiant l'occasion qu'un soir qu'il était au milieu de la rue, j'ouïs qu'il commanda à un de ses gens d'aller chez le maître qui lui faisait ses habits pour lui apporter le hoqueton qu'il avait fait faire pour le jour de la montre parce qu'il le voulait essayer ; et d'autant qu'il avait expressément défendu de ne le laisser voir à personne, il lui donna une bague pour contre-signe. Je suivis d'assez loin cet homme pour reconnaître le logis, et le lendemain à bonne heure, sachant le nom du maître, j'entrai effrontément en sa maison, et lui dis que je venais de la part de Lindamor, parce qu'Amasis le pressait de partir et qu'il craignait que ses habits ne fussent pas faits à temps, et que je ne m'en fiasse point à ce qu'il m'en dirait, mais que je les visse moi-même pour lui en rapporter la vérité. Et puis continuant, je lui dis : - Il m'eût donné la bague que vous savez pour contre-signe, mais il m'a dit qu'il suffisait que je vous dise que hier au soir il avait envoyé quérir le hoqueton, et que celui qui le vint demander vous l'avait apportée. Ainsi je trompai le maître, et remarquai ses habits le mieux qu'il me
fut possible, et lorsque je fis semblant de le hâter,
il me répondit qu'il avait assez de temps, puisque ce
jour-là même il avait vu une lettre d'Amasis dans
l'assemblée de la ville, par laquelle elle leur
ordonnait de se tenir armés dans cinq semaines, parce qu'au jour qu'elle leur marquait, elle voulait faire
son assemblée dans leur ville, à cause de la montre générale que Lindamor et ses troupes faisaient pour
aller trouver Clidaman, et que le lendemain elle
voulait que vous fussiez reçu pour général de cette
contrée en son absence. Par ce moyen, je sus le jour
du départ de Lindamor, et de plus, que vous
demeuriez en ce pays, qui fut un accident qui vint
très à propos pour parachever notre dessein, quoique
vous en eussiez été déjà bien averti.
Suivant cela, je m'en allai retirer dans ce grand bois
de Savignieu, où sur le bord de la petite rivière qui
passe au travers, je fis une cabane de feuilles, mais
si cachée que plusieurs eussent passé auprès sans la
voir, et cela afin que l'on crût que j'y avais
demeuré longuement, car comme vous savez personne ne
me connaissait en cette contrée, et pour mieux
montrer qu'il y avait longtemps que j'y demeurais,
les feuilles dont je couvris cette loge étaient déjà
toutes sèches ; et puis je pris le grand miroir que
j'avais fait faire que je mis sur un autel que
j'entournai de houx et d'épines, y mettant parmi quelques herbes, comme Verveine, Fougère, et autres
semblables. Sur un des côtés, je mis du Gui que je
disais être de chêne, de l'autre la Serpe d'or dont
je feignais l'avoir coupé le * sixième de la première lune, et au milieu le linceul où je l'avais cueilli ; et au-dessus de tout cela j'attachai le miroir au
lieu le plus obscur, afin que mon artifice fût moins
aperçu, et vis-à-vis par le dessus j'y accommodai le
papier peint, où j'avais tiré si au naturel le lieu que
je voulais montrer à Galathée qu'il n'y avait
personne qui ne le reconnût. Et afin que ceux qui
seraient en bas, s'ils tournaient les yeux en haut ne
le vissent, du côté où l'on entrait, j'entrelassai
des branches, et des feuilles de telle sorte ensemble,
qu'il était impossible ; et parce que si l'on eût
approché l'autre, se tournant de l'autre côté, on
eût sans doute vu mon artifice,
je fis à l'entour un assez grand cerne où je mis les
encensoirs de rang, et défendais à chacun de ne les outrepasser point. Au devant du miroir, il y avait une ais sur laquelle
Hécate était peinte, cette ais avait tout le bas
ferré d'un fusil et, comme vous savez, elle ne tenait
qu'à quelques poils de cheval si déliés qu'avec
l'obscurité du lieu, il n'y avait personne qui les pût apercevoir ; aussitôt que l'on les tirait, l'ais
tombait, et de sa pesanteur frappait du fusil sur une
pierre si à propos, qu'elle ne manquait presque jamais
de faire feu. J'avais mis au même lieu une miction de
souffre et de salpêtre qui s'éprend de sorte au
feu qui le touche qu'il s'en élève une flamme avec
une si grande promptitude qu'il n'y a celui qui n'en
demeure en quelque sorte étonné : ce que j'avais inventé pour faire croire que c'était une espèce ou
de divinité ou d'enchantement ; tant y a que je
trouvai le tout si bien disposé qu'il me semblait qu'il
n'y avait rien à redire. Après toutes ces choses, je
commençai quelquefois à me laisser voir, mais
rarement, et soudain que je prenais garde que l'on
m'avait aperçu, je me retirais en ma loge où je
faisais semblant de ne me nourrir que de racines, parce que la nuit j'allais acheter à trois et quatre lieues de là, avec d'autres habits, tout ce qui m'était
nécessaire.
Dans peu de jours, plusieurs se prirent garde de moi, et
le bruit de ma vie fut si grand qu'il parvint
jusques aux oreilles d'Amasis qui se venait bien
souvent promener dans ces grands jardins de
Montbrison. Et entre autres, une fois qu'elle y était,
Silaire, Silvie, Léonide, et plusieurs autres de
leurs compagnes, vinrent se promener le long de mon
petit ruisseau, où pour lors je faisais semblant
d'amasser quelques herbes. Aussitôt que je reconnus qu'elles m'avaient aperçu, je me retirai au grand pas en ma cabane. Elles, qui étaient curieuses de me voir
et de parler à moi, me suivirent à travers ces grands
arbres. Je m'étais déjà mis à genoux, mais quand je
les ouïs approcher, je m'en vins sur la porte, où la
première que je rencontrai, fut Léonide ; et parce
qu'elle était prête d'entrer, la repoussant un peu,
je lui dis assez rudement : - Léonide, la divinité que
je sers vous commande de ne profaner ses autels. À
ces mots elle se recula un peu surprise, car mon habit
de Druide me faisait rendre de l'honneur, et le nom de la divinité donnait de la crainte. Et après s'être rassurée, elle me dit : - Les autels de votre Dieu,
quel qu'il soit, ne peuvent être profanés de recevoir
mes vœux, puisque je ne viens que pour lui rendre l'honneur que le Ciel demande de
nous. - Le Ciel, lui répondis-je, demande à la vérité
les vœux et l'honneur, mais non point différents de
ce qu'il les ordonne ; par ainsi, si le zèle de la
divinité que je sers vous amène ici, il faut que
vous observiez ce qu'elle commande. - Et quel est son
commandement ? ajouta Silvie. - Silvie, lui dis-je,
si vous avez la même intention que votre compagne,
faites toutes deux ce que je vous dirai, et puis vos
vœux lui seront agréables. Avant que la Lune commence
à décroître, lavez-vous avant jour la jambe droite
jusques au genou et le bras jusques au coude dans ce
ruisseau qui passe devant cette sainte caverne ; et
puis, la jambe et le bras nus, venez ici avec un
chapeau de Verveine et une ceinture de Fougère. Après
je vous dirai ce que vous aurez à faire pour participer
aux sacrés mystères de ce lieu que je vous ouvrirai
et déclarerai. Et lors lui prenant la main, je lui dis : - Voulez-vous,
pour témoignage des grâces dont la divinité que je
sers me favorise que je vous dise une partie de votre
vie et de ce qui vous adviendra ? - Non pas moi,
dit-elle, car je n'ai point tant de curiosité ; mais
vous, ma compagne, dit-elle, s'adressant à Léonide,
je vous ai vue autrefois désireuse de la savoir,
passez-en à cette heure votre envie. - Je vous en
supplie, me dit Léonide, en me présentant la main.
Alors me ressouvenant de ce que vous m'aviez dit
de ces Nymphes en particulier, je lui pris la main, et
lui demandai si elle était née de jour ou de nuit,
et sachant que c'était de nuit, je pris la main
gauche, et après l'avoir quelque temps considérée,
je lui dis : - Léonide, cette ligne de vie nette,
bien marquée, et longue vous montre que vous devez
vivre pour les maladies du corps assez saine, mais
cette petite croix, qui est sur la même ligne
presque au haut de l'angle qui a deux petites lignes
au-dessus, et trois au-dessus et trois au-dessous, et ces trois aussi qui sont à la fin de celle de la vie, vers la
restreinte, montrent en vous des maladies que
l'amour vous donnera qui vous empêcheront d'être
aussi saine de l'esprit que du corps ; et ces cinq
ou six points, qui comme petits grains sont semés
ça et là de cette même ligne me font juger que
vous ne haïrez jamais ceux qui vous aimeront, mais
plutôt que vous vous plairez d'être aimée et
d'être servie. Or regardez cette autre ligne, qui
prend de la racine de celle que nous avons déjà parlé, et, passant par le milieu de la main,
s'élève vers le mont de la Lune, elle s'appelle
moyenne naturelle, ces coupures que vous y voyez qui
paraissent peu signifient que vous vous
courroucez facilement, et même contre ceux sur
qui l'Amour vous donne autorité ; et cette petite
étoile qui tourne contre l'enflure du pouce
montre que vous êtes pleine de bonté et de
douceur, et que facilement vous perdez vos colères.
Mais voyez-vous cette ligne que nous nommons
Mensale qui se joint avec la moyenne naturelle
en sorte que les deux font un angle ? Cela montre
que vous aurez divers troubles en l'entendement
pour l'Amour qui vous rendront quelquefois la vie
désagréable ; ce que je juge encore mieux considérant que peu après la moyenne défaut, et celle-ci
s'assemble avec celle de la vie, si bien qu'elles
font l'angle de la Mensale et de l'autre, car cela
m'apprend que tard ou jamais aurez-vous la
conclusion de vos désirs.
Je voulais continuer quand elle retira la main, et
me dit que ce n'était pas ce qu'elle me demandait,
car je parlais trop en général, mais qu'elle
voulait clairement savoir ce qui adviendrait du
dessein qu'elle avait. Alors je lui répondis : - Les
Numes célestes savent eux seuls ce qui est de
l'avenir, sinon en tant que par leur bonté ils en
donnent connaissance à leurs serviteurs ; et cela
quelquefois pour le bien public, quelquefois pour
satisfaire aux ardentes supplications de ceux qui
plusieurs fois en importunent leurs autels, et bien
souvent recommençai
ainsi. - Vraiment, interrompit Polémas, vous ne
pouviez conduire avec plus d'artifice ce
commencement. - Vous jugerez, répondit Climanthe,
que la continuation ne fut point avec moins de
prudence. Je pris donc la parole de cette sorte. en ce qui quelquefois peut être changé, mais ce
qui me contraint de parler à cet heure
m'accompagnera jusques au-delà du tombeau.
Ici je m'arrêtai, et lui dis : - Voulez-vous, Léonide, que je redise les mêmes paroles que vous
lui répondîtes ? - Sans mentir, lui dit alors
Polémas, vous vous mettiez en un grand hasard d'être découvert. - Nullement, répondit
Climanthe, et pour vous rendre preuve de la
perfection de ma mémoire, je vous dirai les mêmes
paroles. - Mais, répliqua Polémas, si moi-même
m'étais oublié à les vous dire ? - Ô, ajouta
Climanthe, je ne doute pas que cela ne soit ; mais
tant y a que le sujet des paroles était celui que
vous m'avez dit, et elle-même ne saurait se
ressouvenir des mêmes mots, de sorte qu'avec
l'opinion que ce soit un Dieu qui me les ait dits
sans doute elle eût cru que c'étaient ceux-là mêmes. Que si vous n'eussiez été si
familier avec elle, comme votre secrète affection
vous avait rendu, je ne l'eusse pas si aisément entrepris. Mais me ressouvenant que vous m'aviez
dit que vous l'aviez servie fort longuement, et que
ce service avait été toujours bien reçu jusques
à ce que vous aviez changé d'affection et que vous
étiez devenu serviteur de Galathée, et même que
cela était cause que pour vous faire déplaisir
elle tenait le parti de Lindamor contre vous. Je
parlais plus hardiment de tout ce qui s'était passé
en ce temps-là, sachant bien que l'Amour ne permet
pas que l'on puisse celer quelque chose à la personne que l'on aime. Mais pour revenir à notre propos, elle me
répondit : - Je veux bien que vous m'en disiez ce
qu'il vous plaira, mais nous croirons ce que
nous voudrons. Ce qu'elle disait comme étant un
peu piquée de ce qu'elle le voulait peut-être
celer à ses compagnes. Je ne laissai de continuer :
- Or bien, Léonide, vous en croirez ce que il vous
plaira, car je m'assure que je ne vous dirai rien
qu'en votre âme vous l'avouiez pour vrai. Vous
lui répondîtes, comme feignant de n'entendre pas
ce qu'il voulait dire : - Vous avez raison, Agis, de
ne point taire par dissimulation ce qui vous doit
accompagner aussi longuement que vous vivrez,
autrement, ne pouvant être qu'il ne se découvre,
vous seriez tenu pour personne double, nom qui
n'est honorable à nulle sorte de gens, mais moins à
ceux qui font la profession que vous faites. - Ce
conseil donc, répondit-il, et ma passion me
contraindront de vous dire, belle Nymphe, que ni
l'inégalité de vos mérites à moi, ni le peu de
bonne volonté que j'ai reconnu en vous, n'ont pu
empêcher mon affection, ni * ma témérité qu'elles
ne m'aient élevé jusques à vous ; que si toutefois non point la qualité du don mais de la volonté
doit être recevable, je puis dire avec assurance
que l'on ne vous saurait offrir un plus grand
sacrifice ; car ce cœur que je vous donne, je le
donne avec toutes les affections et avec toutes les
puissances de mon âme, et tellement tout, que ce qui, après cette donation, ne se trouvera vôtre en moi,
je le désavouerai et renoncerai comme ne
m'appartenant pas. La conclusion fut que vous lui
répondîtes : - Agis, je croirai ces paroles quand
le temps et vos services me les auront dites aussi
bien que votre bouche. Voilà la première
déclaration d'amitié que vous eûtes de lui, de
laquelle il vous rendit par après assez de preuve
tant par la recherche qu'il fit pour vous épouser,
que par querelles qu'il prit contre plusieurs desquels
il était jaloux.
Ce fut en ce temps que voulant vous friser les
cheveux, vous vous brûlâtes la joue, sur quoi il
fit tels vers :
Chanson d'Agis
sur la brûlure de la * Cependant que l'Amour se joue Par là jugez, * Nymphe cruelle, Puisque cette seule étincelle Et pour vous faire paraître que véritablement je sais ces choses par une divinité qui ne peut mentir et de qui la vue et l'ouïe pénètrent jusque dans le profond des cœurs, je vous veux dire une chose sur ce sujet que personne ne peut savoir que vous et Agis. Elle eut peur que je ne découvrisse quelque secret qui la pût fâcher, aussi était-ce mon dessein
de lui donner cette appréhension. Cela fut cause
qu'elle me dit toute troublée : - Homme de Dieu, encore
que je ne craigne pas que vous ou autre puissiez dire chose sur ce sujet qui me doive importer,
toutefois ce discours est si sensible qu'il est bien malaisé d'y toucher d'une main si douce que
la blessure n'en cuise, * c'est pourquoi je vous supplie de le finir. Elle proféra ces paroles avec un tel changement de visage, et d'une voix interdite, que pour la rassurer je fus contraint de lui dire : - Vous ne
devez me croire avec si peu de considération que
je ne sache celer ce qui pourrait vous offenser,
ni que j'ignore que les moindres blessures sont
bien fort sensibles en la partie où je vous touche,
car c'est au cœur à qui toutes ces plaies
s'adressent. Mais puisque vous ne voulez pas en
savoir davantage, je m'en tairai, aussi bien il
est temps que je rentre vers la divinité qui me
rappelle. Et en cet instant, je me levai et leur donnai le
bonjour, puis après avoir fait quelque apparence de cérémonies sur la rivière, je dis assez haut : - Ô
souveraine Déité qui présides en ce lieu, voici
que dans cette eau je me nettoie et dépouille
de tout le profane que la pratique des hommes me
peut avoir laissé depuis que je suis sorti hors
de ton saint Temple. À ce mot, je donnai trois fois
des mains dans l'eau, et puis en puisant au creux
de l'une, j'en pris trois fois dans la bouche et
les yeux, et les mains tournées au Ciel, j'entrai
en ma cabane sans parler à elle. Et parce que je
me doutais bien qu'elles auraient assez de curiosité
pour venir voir ce que je ferais, je m'en allai devant l'autel où faisant semblant de me mettre en
terre, je tirai les poils de cheval, qui faisant
leur effet laissèrent tomber la petite ais serrée
qui était devant le miroir, qui donna si à propos
sur le caillou, qu'il fit feu, et en même temps
se prit à la composition qui était au-dessous, si
bien que la flamme en sortît avec tant de
promptitude que ces Nymphes qui étaient à la
porte, voyant au commencement éclairer le miroir,
puis tout à coup le feu si prompt et violent,
prirent une telle frayeur qu'elles s'en retournèrent
avec beaucoup d'opinion et de ma sainteté et du
respect envers * la Divinité que je servais. Ce commencement pouvait-il être mieux
conduit que cela ? - Non certes, répondit Polémas,
et je juge bien quant à moi que toute personne
qui n'en eût point été avertie s'y fût aisément trompée. elle oit que
Climanthe recommençait : - Or ces Nymphes s'en
allèrent, et ne puis savoir assurément quel
rapport elles firent de moi, si est-ce que par
conjecture il y a apparence qu'elles dirent à chacun
les choses admirables qu'elles avaient vues. Et
comme la renommée augmente toujours, la Cour n'était pleine que de moi ; et certes en ce
temps-là j'eus de la peine à continuer mon
entreprise, car une infinité de personnes vinrent
me voir, les unes par curiosité, les autres pour
être instruites, et plusieurs pour savoir si ce
que l'on disait de moi était point controuvé,
et fallut que j'usasse de grandes ruses.
Quelquefois pour échapper, je disais que ce jour-là était un jour muet pour la déité que je servais,
une autre fois que quelqu'un avait l'offensée et
qu'elle ne voulait point répondre que je ne
l'eusse apaisée par jeûnes ; d'autres fois, je
mettais des conditions aux cérémonies que je leur
faisais faire qu'ils ne pouvaient parachever
qu'avec beaucoup de temps, et quelquefois, quand
le tout était fini, j'y trouvais à dire, ou
qu'ils n'avaient pas bien observé tout, ou qu'ils en
avaient trop ou trop peu fait ; et par ainsi je les
faisais recommencer, et allais gagnant le temps.
Pour le regard de ceux dont quelque chose m'était
connue, je les dépêchais assez promptement, et
cela était cause que les autres, désireux d'en
savoir autant que les premiers, se soumettaient à tout ce que je voulais.
Or durant ce temps Amasis me vint voir, et avec
elle Galathée. Après que j'eus satisfait à Amasis
sur ce qu'elle me demandait, qui fut en somme de
savoir quel serait le voyage que Clidaman avait
entrepris, et que je lui eus dis qu'il courrait
beaucoup de fortune, qu'il serait blessé, et qu'il
se trouverait en trois batailles avec le Prince des
Francs, mais qu'enfin il s'en reviendrait avec
toute sorte d'honneur et de gloire, elle se retira
de moi fort contente, et me pria que je recommandasse
son fils à la Déité que je servais. Mais Galathée, beaucoup plus curieuse que sa mère,
me tirant à part, me dit : - Mon père, obligez-moi
de me dire ce que vous savez de ma fortune. Alors
je lui dis qu'elle me montrât la main ; je la
regardai quelque temps, je la fis cracher trois
fois en terre, et ayant mis le pied gauche dessus, je la tournai du côté du Soleil Levant, et la fis
regarder quelque temps en haut. Je lui pris la mesure
du visage et de la main, puis la grosseur du col,
et avec cette mesure je mesurai depuis la ceinture en
haut, et enfin lui regardant encore un coup les
deux mains, je lui dis : - Galathée, vous êtes
heureuse si vous savez prendre votre heur, et très
malheureuse si vous le laissez échapper ou par
nonchalance, ou par Amour, ou par faute de courage.
Mais à la vérité, si vous ne vous rendez incapable
du bien à quoi le Ciel vous a destinée, vous ne
sauriez par le désir atteindre à plus de félicité,
et tout ce bien ou tout ce mal vous est préparé
par l'Amour. Avisez donc de prendre une belle et
ferme résolution en vous-même de ne vous laisser
ébranler à persuasion d'Amour, ni à conseil d'amie,
ni à commandements de parents. Que si vous ne le
faites, je ne crois point qu'il y ait sous le Ciel
rien de plus misérable que vous serez. - Mon Dieu,
dit alors Galathée, vous m'étonnez. - Ne vous en
étonnez point, lui dis-je, car ce que je vous en
dis n'est que pour votre bien. Et afin que vous
vous y puissiez conduire avec toute prudence, je vous
en veux découvrir tout ce que la divinité qui me l'a appris me permet, mais ressouvenez-vous de le tenir
si secret que vous ne le disiez à personne.
Après qu'elle me l'eut promis, je Ξ continuai de cette
sorte : - * Ξ Ma fille, car l'office auquel les Dieux m'ont
appelé me permet de vous nommer ainsi, vous êtes
et serez servie de plusieurs grands Chevaliers dont
les vertus et les mérites peuvent diversement vous
émouvoir, mais si vous mesurez votre affection ou
à leurs mérites ou au jugement que vous ferez de
leur Amour et non point à ce que je vous en dirai,
vous vous rendrez autant pleine de malheur qu'une
personne hors de la grâce des Dieux le saurait
être. Car moi, qui suis l'interprète de leur volonté,
en la vous disant, je vous ôte toute excuse de
l'ignorer ; si bien que d'or en là vous serez
désobéissante envers eux si vous y contrevenez,
et vous savez que le Ciel demande plus l'obéissance
et la soumission que tout autre sacrifice, par ainsi ressouvenez-vous bien de ce que je vous vais dire.
Le jour que les Bacchanales vont par les rues
hurlant et tempêtant pleines de l'enthousiasme de leur Dieu, vous serez
en la grande ville de Marcilly, où plusieurs
Chevaliers vous verront : mais prenez bien garde
à celui qui sera vêtu de toile d'or verte, et de qui toute la suite portera la même couleur ; si
vous l'aimez, je plains dès ici votre malheur,
et ne puis assez vous dire que vous serez la butte de tous désastres et de toutes infortunes, car
vous en ressentirez plus encore que je ne * vous en puis dire. - Mon père, me répondit-elle, un peu
étonnée, à cela je sais un bon remède qui est de
ne rien aimer du tout. - Mon enfant, lui
répliquai-je, ce remède est fort dangereux, d'autant que non seulement vous pouvez offenser les Dieux
en faisant ce qu'ils ne veulent pas, mais aussi en
ne faisant pas ce qu'ils veulent ; par ainsi prenez
garde à vous. - Et comment, ajouta-t-elle, faut-il
que je m'y conduise ? - Je vous ai déjà dit, lui
répondis-je, ce que vous ne devez pas faire, à
cette heure je vous dirai ce qu'il faut que vous
fassiez.
discours serait inutile ; aussi ce que
je vous en dis n'est que pour faire entendre que
tout ainsi que vous avez ce malheur contraire à votre bonheur, aussi avez-vous un * destin si
capable de vous rendre heureuse, que votre heur ne
se peut représenter, et en cela les Dieux ont voulu
récompenser * celui auquel ils vous ont soumise. - Puisqu'il est ainsi, me répondit-elle, je vous
conjure mon père par la divinité que vous servez
de me dire quel il est. - C'est, lui dis-je, une
autre personne, que si vous l'épousez vous vivrez
avec toute la félicité qu'une mortelle peut avoir.
- Et qui est-il ? répondit incontinent Galathée.
- Belle Nymphe, lui dis-je, ce que je vous dis ne
vient pas de moi, c'est d'Hécate que je sers. De
sorte que si je ne vous en dis davantage, ne croyez
pas que ce soit faute de volonté, mais c'est qu'elle
ne me l'a point encore découvert, et cela d'autant que je n'en ai pas eu la curiosité. Mais si vous en
avez envie, observez les choses que je vous dirai,
et vous en saurez tout ce qui sera nécessaire ; car
encore que libéralement les Dieux fassent les biens
aux hommes qu'il leur plaît, si veulent- car la Lune est en son plein ou peu s'en
faut, et si vous la laissez décroître, vous ne le
pourrez plus. Et puis je lui fis le même
commandement que j'avais fait à Silvie et à
Léonide, de se laver avant jour, dans le ruisseau
voisin, la jambe et le bras, et venir de cette
sorte avec un chapeau de Verveine et une ceinture
de Fougère devant cette caverne, et que j'y tiendrais
préparé ce qui serait nécessaire pour le sacrifice ;
mais qu'il ne fallait pas que ceux qui y
assisteraient fussent en autre état qu'elle. - Et
bien, me dit-elle, j'y viendrai avec deux de mes
Nymphes, et si secrètement que personne n'en saura
rien ; mais avisez à ne me parler devant elles en
sorte qu'elles sachent assurément cet affaire,
car elles tâcheraient de m'en divertir.
Je fus extrêmement aise de cet avertissement ayant
moi-même cette même crainte, outre que la voyant
avec cette prévoyance je jugeai qu'elle faisait
dessein de suivre mon avis, autrement elle ne s'en
fût pas souciée. Ainsi donc elle s'en alla avec assurance de revenir le troisième jour d'après. Or
ce qui m'avait fait dire qu'il fallait que ce fût avant que la Lune décrût fut afin que, si
quelque autre me venait importuner de semblable
chose, je pusse trouver excuse sur le défaut de
la Lune, et aussi j'avais dit qu'il fallait que ce fût avant jour afin d'y avoir moins de
personnes. Et quant au jour des Bacchanales, j'avais
compté que c'était ce jour-là que Lindamor devait prendre congé d'Amasis à Marcilly, et d'elle par
conséquent, et aussi qu'il serait habillé de vert. à cet
effet un lieu un peu plus reculé où elles ne
pouvaient être vues que malaisément.
voit qu'il se peut avec raison nommer
un abuseur. - Mon Dieu, Climanthe, dit alors Polémas, qui ne pouvait ouïr parler de cette sorte
de ce qu'il aimait, si vous me voulez plaire laissez
ces termes, et continuez votre discours, car il y a
bien de la comparaison du visage de Léonide à celui
de Galathée. - En cela, répondit Climanthe, vous
pourriez avoir quelque raison ; mais croyez-moi,
qui le sais pour l'avoir vu, le visage de Léonide est ce qui est de moins beau en son corps. - Or je
lui conseille donc, dit Polémas tout en colère,
qu'elle cache le visage, et qu'elle montre ce
qu'elle a de plus beau ; mais, voyez-vous, vous aviez
les yeux troublés tant pour l'obscurité du lieu que pour avoir tout l'entendement à votre
entreprise, de sorte qu'en ce temps-là malaisément en pouviez-vous faire quelque bon jugement. Mais
laissons cela à part, et continuez votre discours,
je vous supplie.
Léonide, qui écoutait tous ces propos, voyant avec quel mépris Polémas parlait d'elle, se ressentit de sorte offensée contre lui que jamais depuis elle
ne lui put pardonner, et au contraire, quoiqu'elle
voulût mal à la ruse de Climanthe, si l'aimait-elle
en quelque sorte s'oyant louer, car il n'y a rien
qui chatouille davantage une fille que la louange
de sa beauté, et même quand elle est hors de
soupçon de flatterie. Cependant qu'elle était en
ces pensers, elle oit qu'il continuait ainsi : -
Or ces trois belles Nymphes s'en revinrent vers
moi, et me trouvèrent au devant de ma caverne, où
je faisais une fosse pour le sacrifice, d'autant que soudain qu'elles avaient commencé de se
rhabiller, je m'en étais revenu et avais eu le
loisir d'en faire une partie. Je la creusai d'une
coudée et de quatre pieds en rond, puis j'allumai
trois feux à l'entour, d'encens, d'ache, et de pavot,
et avec un encensoir, je parfumai le lieu trois
fois en rond, et autant ma cabane, et puis je leur
entourai le corps de Verveine, et leur fis à chacune
une couronne de pavot, et mis dans leur bouche du
sel, que je leur fis mâcher. Nymphes : -
Voici le Dieu, il est temps. Et prenant Galathée par la main, nous entrâmes tous quatre dedans. Je
m'étais rendu farouche, j'avais les yeux ouverts
et roulants dans la tête, la bouche entrouverte,
l'estomac pantelant, et le corps comme trémoussant
par le saint Enthousiasme. Étant près de l'autel, je dis : - Ô sainte Déité qui présides en ce lieu, donne-moi que je puisse répondre à cette
Nymphe avec vérité sur ce qu'elle m'a demandé. Le
lieu était fort obscur, et n'y avait clarté que
celle que deux petits flambeaux donnaient, qui
étaient allumés sur l'autel, et le jour qui était
déjà assez grand donnait un peu de clarté à
l'endroit où était le papier peint, afin qu'il se
pût mieux représenter dans le miroir. Après avoir dit ces mots, je me laissai choir en
terre, et ayant tenu quelque temps la tête en bas,
je me relevai, et m'adressant à Galathée, je lui
dis : - Nymphe aimée du Ciel, tes vœux et tes
sacrifices ont été reçus, * la Déité que nous avons réclamée veut que par la vue, et non seulement par l'ouïe, tu saches où tu dois trouver ton bien.
Approche-toi de cet autel, et dis après moi : Ô
grande Hécate qui présides au Palus Stigieux,
ainsi jamais le chien à trois têtes ne t'aboie quand
tu y descendras, ainsi tes autels fument toujours
d'agréables sacrifices, comme je te promets tous
les ans de les charger d'un semblable à cestui-ci,
pourvu, grande Déesse, que par toi je voie ce que
je te requiers.
À cette dernière parole, je touchai les poils de cheval auxquels la petite ais était suspendue, qui, étant lâchée, tomba et sans manquer, donnant sur le caillou, fit le feu accoutumé avec une flamme si prompte que Galathée fut surprise de frayeur ; mais je la retins et lui dis : - Nymphe, n'ayez peur, c'est Hécate qui vous montre ce que vous demandez. Lors la fumée peu à peu se perdant, le miroir se vit, mais un peu trouble de la fumée de ce feu qui fut cause que prenant une éponge mouillée, que je tenais expressément au bout d'une cane, je passai deux ou trois fois sur la glace qui la rendit fort claire ; et de fortune le Soleil leva en même temps, donnant si à propos sur le papier peint qu'il paraissait si bien dans le miroir que je ne l'eusse su désirer mieux. Après qu'elles y eurent regardé quelque temps, je dis à Galathée : - Ressouviens-toi, Nymphe, qu'Hécate te fait savoir par moi qu'en ce lieu que tu vois représenté dans ce miroir, tu trouveras un diamant à demi perdu qu'une belle et trop dédaigneuse a méprisé croyant qu'il fût faux, et toutefois il est d'inestimable valeur, prends-le et le conserve curieusement. Or cette rivière, c'est Lignon, cette Saulaie qui est deçà, c'est le côté de Montverdun, au-dessous de cette colline, où il semble qu'autrefois la rivière ait eu son cours : remarque bien le lieu et t'en ressouviens. Puis, tirant la Nymphe à part, je lui dis : - * Mon enfant, vous avez comme je vous ai dit, une influence infiniment mauvaise, et une autre la plus
heureuse qu'on puisse désirer. La mauvaise, je la
vous ai dite, gardez-vous-en si vous aimez votre
contentement ; la bonne, c'est celle-ci que vous
voyez dans ce miroir. Remarquez donc bien le lieu
que je vous y ai fait voir, et afin de vous en mieux
ressouvenir, après que j'aurai parlé à vous,
retournez le voir, et le remarquez bien, car le jour que la Lune sera au même état qu'elle est aujourd'hui, environ cette même heure, un peu plus tôt ou un peu plus tard, vous trouverez celui que vous devez aimer ; s'il vous voit avant que vous
lui, il vous aimera mais difficilement le pourrez-vous aimer ; au contraire si vous le voyez la
première, il aura de la peine à vous aimer et vous
l'aimerez incontinent. Si faut-il, comme que ce
soit, que par votre prudence vous surmontiez cette contrariété : résolvez-vous donc, et de vous vaincre
et de le vaincre s'il est de besoin, car sans doute
avec le temps vous y parviendrez. Que si vous ne le
rencontrez la première fois, retournez-y la Lune
d'après au même jour, et environ cette même heure,
et continuez ainsi jusques à la troisième, si à la
seconde vous ne l'y rencontrez : Hécate ne veut pas
bien m'assurer du jour. Les Dieux se plaisent de
mettre m'approchai
du miroir, et lui montrai avec le bout tous les
lieux. - Voyez-vous, lui disais-je, voilà la montagne
d'Isoure, voilà Montverdun, voilà la rivière
de Lignon. Or voyez-vous la Cala à ce bord de
deçà, et un peu plus bas la Pra : allant à la
chasse vous y avez passé souvent, vous pourrez bien
le reconnaître. Or, Nymphe, Hécate te mande encore
par moi que si tu n'observes ce qu'elle t'a
déclaré et ce que tu lui as promis, elle augmentera
le malheur dont le destin te menace. Et puis
changeant un peu de voix, je lui dis : - Et je suis
très aise qu'avant mon départ j'aie été si heureux que de vous avoir * donné cet avis, car encore que je
ne sois point de cette contrée, si est-ce que votre
vertu et votre piété envers les Dieux m'obligent
à vous aimer, et à prier Hécate qu'elle vous
conserve et rende heureuse, et par là vous voyez
que je suis du tout à cette Déesse, puisque m'ayant
commandé de partir dans demain, sans lui contredire,
je m'y résolus et vous dis adieu. À
ce mot je les mis hors de la cabane, et leur
ôtant les herbes que je leur avais mis autour,
je les brûlai dans le feu qui était encore allumé,
et puis je me retirai. Et puis
encore fallait-il que vous, qui deviez prendre la
charge de toute la Province, eussiez un peu de
loisir de demeurer près d'Amasis après le départ
de tous ces Chevaliers, pour y commencer à donner
quelque ordre ; puisque pas bien compté les jours de la Lune.
Mais puisque rien ne vous presse, et que vous
pouvez encore vous retrouver ici au temps que je lui
ai donné, je suis d'avis que vous le fassiez, et
que tous les matins, deux jours avant et après,
vous ne manquiez point d'aller là à bonne heure ;
car il est tout vrai que le premier jour nous y
fûmes un peu trop tard. - Et que voulez-vous,
répondit Polémas, que j'y fasse ? Ce fut la perte
de ce Berger qui se noya qui en fut cause, et vous
savez bien que le bord de la rivière était si
plein de personnes que je n'eusse pu demeurer là
seul sans soupçon, mais si ne retardâmes nous pas
beaucoup, et n'y a pas apparence qu'elle y fut ce jour-là, car je
m'assure que la même occasion qui m'en empêcha l'aura aussi fait retarder, pour n'être point
vue. - Ne vous persuadez point cela, répliqua
Climanthe, elle était trop désireuse d'observer
ce que je lui avais ordonné. Mais il me semble qu'il
serait temps de se lever, afin que vous partissiez.
Et lors ouvrant les fenêtres il vit poindre le
jour. - Sans doute, lui dit-il, avant que vous soyez
au lieu où vous devez être, l'heure sera passée ;
hâtez-vous, car il vaut mieux en toutes choses
avoir plusieurs heures de reste, qu'un moment de
moins. - Et voulez-vous, lui dit Polémas, que nous
y allions encore ? Pensez-vous qu'elle y vienne, y
ayant plus de quinze jours que le temps est
passé ? - Peut-être, répondit-il, aura-t-elle
mal compté, ne laissons pas de nous y trouver. Léonide, qui craignait d'être vue ou par Polémas
ou par Climanthe, n'osa se lever qu'ils ne fussent partis, et afin de reconnaître le visage de Climanthe, lorsqu'il fut jour, elle le considéra
de sorte qu'il lui sembla impossible qu'il se pût dissimuler à elle. Et soudain qu'elle les vit sortir
hors de la maison, elle dépêcha de s'habiller, et
après avoir pris congé de son hôte, continua son
voyage, si confuse en elle-même du malicieux artifice de ces deux personnes, qu'il lui semblait
que tout autre y eût été déçu aussi bien
qu'elle. Si est-ce que le mépris que Polémas
avait fait de sa beauté la piquait si vivement
qu'elle résolut de remédier par sa prudence à sa
malice, et de faire en sorte que Lindamor en
son absence ne ressentît les effets de cette
trahison, ce qu'elle jugea ne se pouvoir faire
mieux que par le moyen de son oncle Adamas,
auquel
elle fit dessein de déclarer tout ce qu'elle en
savait.
Et en cette résolution, elle se hâtait pour aller
à Feurs, où
elle pensait le trouver ; mais elle
arriva trop tard, car dès le matin il était parti
pour s'en retourner chez lui, ayant le jour
auparavant parachevé ce qui était du sacrifice. Et
déjà le Soleil commençait à échauffer bien fort,
quand il se trouva dans la grande plaine de Montverdun ;
et parce qu'à main gauche il
remarqua une touffe d'arbres qui faisaient, ce lui
semblait, un assez gracieux ombrage, il y tourna
ses pas en volonté de s'y reposer quelque temps.
À peine y était-il arrivé, qu'il vit venir d'assez
loin un Berger qui semblait chercher ce même
lieu pour la même occasion qui l'y avait conduit ; et parce qu'il montrait
d'être fort pensif en soi-même, lorsqu'il arriva, Adamas,
pour ne le distraire de ses pensées, ne le voulut
point saluer, mais sans se faire voir à lui, voulut écouter ce qu'il allait disant. Et peu après
qu'il se fut assis de l'autre côté du buisson, il
oit qu'il reprit la parole ainsi : - Et pourquoi
aimerais-je cette volage ? En premier lieu sa
beauté ne m'y peut contraindre, car elle n'en a
pas assez pour avoir le nom de belle. Et puis ses
mérites ne sont point tels que s'ils ne sont
aidés d'autres considérations ils puissent retenir
un honnête homme à son service ; et enfin son
amitié, qui était tout ce qui m'obligeait à elle,
est si muable que s'il y a quelque impression d'Amour en son cœur, je crois qu'il est non
seulement de cire, mais de cire presque fondue,
tant il reçoit aisément les figures de toutes
nouveautés, et * ressemble à ces yeux qui
reçoivent les figures de tout ce qu'on leur
présente, mais aussi qui les perdent aussitôt que
l'objet n'en est plus devant eux. Que si je l'ai
aimée, il faut que j'avoue que c'est parce que je
pensais qu'elle m'aimât, mais si cela n'était
pas, je l'excuse, car je sais bien qu'elle-même
pensait de m'aimer. Ce Berger eût continué davantage, n'eût été
qu'une Bergère de fortune y survint, qui semblait
l'avoir suivi de loin ; et quoiqu'elle eût ouï
quelques paroles des siennes, si n'en fit-elle semblant, et au contraire s'asseyant auprès de lui, elle lui dit : - Et bien, Corilas, quel nouveau souci est celui qui vous retient si pensif ? Le Berger lui répondit le plus dédaigneusement qu'il put et sans tourner la tête de son côté : - C'est celui qui me fait rechercher avec quelle nouvelle tromperie vous laisserez ceux qu'à cette heure vous commencez d'aimer. - Et quoi, dit la Bergère, pourriez-vous croire que j'affectionne autre que vous ? - Et vous, dit le Berger, pourriez-vous croire que je pense que vous m'affectionniez ? - Que croyez-vous donc de moi ? dit-elle. - Tout le pire, répondit Corilas, que vous pouvez croire d'une personne que vous haïssez. - Vous avez, ajouta-t-elle, d'étranges opinions de moi. - Et vous, dit Corilas, d'étranges effets en vous. - Ô dieux ! dit la Bergère, quel homme ai-je trouvé en vous ? - C'est moi, répondit le Berger, qui puis dire avec beaucoup plus de raison en vous rencontrant : Stelle, Quelle femme ai-je trouvée ? Car y a-t-il rien qui soit plus incapable d'amitié que vous ? Vous, dis-je, qui ne vous plaisez qu'à tromper ceux qui se fient en vous, et qui imitez le chasseur qui poursuit avec tant de soin la bête dont après il donne curée à ses chiens. - Vous avez, dit-elle, si peu de raison en ce que vous dites, que celui en aurait encore moins qui s'arrêterait à vous répondre. - Plût à Dieu, dit le Berger, que j'en eusse toujours eu autant en mon âme qu'à cette heure j'en ai en mes paroles, je n'aurais pas le
regret qui m'afflige. Et après s'être l'un et l'autre tus pour quelque
temps, elle releva sa voix, et chantant lui parla
de cette sorte ; et lui de même, pour ne demeurer
sans réponse, lui allait répliquant : Dialogue Stel. Cor. Stel. Cor. La Bergère voyant bien qu'il ne demeurerait jamais
sans réplique à ses demandes, laissant le chanter,
lui dit : - Et quoi, Corilas,
il n'y a donc plus
d'espérance en vous ? - Non plus, dit-il, qu'en vous
de fidélité. Et ne croyez point que vos feintes ni
vos belles paroles me puissent faire changer de
résolution, je suis trop affermi en cette
opiniâtreté, de sorte que c'est en vain que vous
essayez vos armes contre moi, elles sont trop
faibles, je n'en crains plus les coups, je vous
conseille de les éprouver contre d'autres, à qui
leur connaissance ne les fasse pas mépriser comme
à moi ; il ne peut être que vous n'en trouviez à
qui le Ciel, pour punir quelque secrète faute,
ordonne de vous aimer, et ils vous seront d'autant
plus agréables que la nouveauté vous plaît sur toute chose. À ce coup la Bergère fut à bon escient piquée,
toutefois feignant de tourner cette offense en
risée, elle lui dit en s'en allant : - Que je me
moque de vous, Corilas, et de votre colère, nous vous reverrons bientôt en votre bonne humeur !
Cependant contentez-vous que je patiente votre
faute sans que vous la rejetiez sur moi. - Je sais,
répliqua le Berger, que c'est votre coutume de
vous moquer de ceux qui vous aiment, mais si
l'humeur que j'ai me dure, je vous assure que vous
pourrez longtemps vous moquer de moi, avant que ce
soit d'une personne qui vous aime.
Ainsi se séparèrent ces deux ennemis, et Adamas
qui les avait écoutés, ayant connaissance par
leurs noms de la famille dont ils étaient, eut
envie de savoir davantage de * leurs affaires, et
appelant Corilas par son nom le fit venir à lui.
Et parce que le Berger se montrait étonné de
cette surprise, pour le respect qu'on portait à
l'habit et à la qualité de Druide, afin de le rassurer, il le fit asseoir auprès de lui, et puis
lui parla ainsi : - Mon enfant, car tel je vous puis nommer pour l'amitié que j'ai toujours portée à
tous ceux de votre famille, il ne faut que vous
soyez marri d'avoir parlé si franchement à Stelle
devant moi. je suis très aise d'avoir su votre
prudence, mais je désirerais d'en savoir davantage, afin de vous conseiller si bien en cette affaire
que vous n'y fissiez point d'erreur, et pour moi
je ne crois pas y avoir peu de difficulté, puisque
les lois de la civilité et de la courtoisie
obligent peut-être davantage qu'on ne pense pas.
Aussitôt que Corilas avait vu le Druide, il
l'avait bien reconnu pour l'avoir vu plusieurs
fois en divers sacrifices. Mais n'ayant jamais parlé à lui, il n'avait la hardiesse de lui
raconter par le menu ce qui s'était passé entre
Stelle et lui, quoiqu'il désirât fort que
chacun sût la justice de sa cause et la
perfidie de la Bergère ; de quoi s'apercevant
Adamas, afin de lui en donner courage, il lui fit
entendre qu'il en savait déjà une partie, et
que plusieurs le racontaient à son désavantage, ce
qu'il oyait avec déplaisir pour l'amitié qu'il
avait toujours portée aux siens. - Je crains,
répondit Corilas, que ce ne vous soit
importunité d'ouïr les particularités de nos
villages. - Tant s'en faut, répliqua-t-il, ce me
sera beaucoup de satisfaction de savoir que vous
n'avez point de tort, aussi bien veux-je passer ici
une partie de la chaleur, et ce sera autant de
temps employé. _____________________________________________________________ Puisque vous le commandez ainsi, dit le Berger,
il faut que je prenne ce discours d'un peu plus
haut. Il y a fort longtemps que Stelle demeura
veuve d'un mari que le Ciel lui avait donné plutôt pour en avoir le nom que l'effet : car
outre qu'il était maladif, sa vieillesse qui
approchait de soixante et quinze ans lui diminua
tellement les forces qu'elle le contraignît de
laisser cette jeune veuve avant presque qu'elle
fût vraiment mariée. L'amitié qu'elle lui
portait ne lui fit pas beaucoup ressentir
cette perte, ni son humeur aussi qui n'a jamais
été de prendre fort à cœur les accidents qui
lui surviennent. Demeurant donc fort satisfaite en soi-même de se voir délivrée tout à coup de
deux si pesants fardeaux, à savoir de l'importunité d'un fâcheux mari et de l'autorité que ses parents avaient accoutumé
d'avoir sur elle, incontinent elle se mit à bon
escient au monde, et quoique sa beauté, ainsi
que vous avez vu, ne soit pas de celles qui
peuvent contraindre à se faire aimer, si est-ce
que ces afféteries ne déplaisaient point à la
plupart de ceux qui la voyaient.
Elle pouvait avoir dix-sept ou dix-huit ans, âge tout propre à commettre beaucoup d'imprudences quand on a la liberté. Cela fut cause que Salian,
son frère, très honnête, et très avisé Berger,
et des plus grands amis que j'eusse, ne pouvant
supporter ses libres et coutumières recherches,
afin de lui en ôter les commodités en quelque
sorte, se résolut de l'éloigner de son hameau e t la mettre en telle compagnie qu'elle pût passer son âge plus dangereux sans reproche. Pour
cet effet, il pria Cléante de trouver bon qu'elle
fît compagnie à sa petite-fille, Aminthe, parce
qu'elles étaient presque d'un âge, encore que Stelle en eût quelque peu davantage. Et d'autant que Cléante le trouva bon, elles commencèrent
ensemble une vie si privée et si familière que
jamais ces deux Bergères n'étaient l'une sans
l'autre. Plusieurs s'étonnaient qu'étant si
différentes d'humeurs elles pussent se lier
si étroitement ; mais la douce pratique d'Aminthe, et le souple naturel de Stelle en
furent cause, et ainsi jamais Aminthe ne dédisait
les délibérations de sa compagne, et Stelle ne
trouvait jamais rien de mauvais de tout ce
que Aminthe voulait. De cette sorte, elles vécurent si privément qu'il n'y
avait rien de caché entre elles.
Mais enfin Lysis, fils du Berger Genétian,
laissant les vallons gelés de Mont-Lune,
descendit en notre plaine, où ayant vu
Stelle en une assemblée générale qui se faisait
au Temple de Vénus, vis-à-vis de Mont-Suc, lors
même qu'Astrée eut le prix de beauté. Il en
devint de sorte amoureux que je ne crois pas qu'il
ne le soit encore au tombeau, et elle le trouva
tant à son gré, qu'après plusieurs voyages et
plusieurs messages, ses affections passèrent
si avant que Lysis fit parler de mariage, à
quoi elle fit toute telle réponse qu'il eût
su désirer. En ce temps-là Salian fut
contraint de faire un voyage si lointain qu'il
ne sut rien de tout ce traité, outre qu'elle
s'était déjà prise une si grande autorité
sur soi-même qu'elle ne lui communiquait pas
beaucoup de ses affaires. D'autre côté, Aminthe la voyant si tôt résolue à ce mariage, plusieurs
fois lui demanda si c'était à bon escient, et
qu'il lui semblait qu'en chose de si grande
importance il fallait bien regarder. - Ne vous
en mettez point en peine, lui dit-elle, je
sortirai aisément de cette affaire.
Sur cela Lysis, qui poursuivait fort vivement,
prit jour assigné pour faire l'assemblée, et se
met aux dépenses accoutumées en semblable
occasion, tenant son mariage pour assuré. Mais
l'humeur coutumière de plusieurs femmes de ne
faire personne maître de leur liberté l'empêcha
de continuer son premier dessein, qu'elle tâcha
de rompre par des demandes tant déraisonnables
qu'elle croyait que les parents et amis de Lysis n'y consentiraient jamais ; mais l'Amour qu'il lui
portait étant plus fort que toutes ces difficultés,
elle fut enfin contrainte de le rompre sans autre
couverture que de son peu de bonne volonté. Si
Lysis fut offensé, vous le pouvez juger, recevant
un si grand outrage, toutefois il ne put chasser
cet Amour qu'il ne fût encore vainqueur. Et me
souvient que sur ce discours il fit ces vers que depuis, lorsque nous fûmes amis, il me donna : _____________________________________________________________ SONNET Dépit, faible guerrier, parrain audacieux, Ce qui fut cause de ce changement en Stelle fut
une nouvelle affection que la recherche d'un
Berger nommé Sémire fit naître dans son âme,
de quoi Lysis s'aperçut le dernier, parce qu'elle se cachait plus de lui que de tout autre.
Ce Berger est entre tous ceux que je vis jamais, le plus dissimulé et cauteleux, du reste
très honnête homme et personne qui a beaucoup
d'aimables parties qui donnèrent occasion à la
Bergère de refuser, contre sa promesse, l'alliance
de Lysis, mettant ce refus en ligne de faveur à son nouvel Amant, qui toutefois ne triompha
pas longuement de cette victoire, car il advint que Lupéandre faisant une assemblée pour le mariage
de sa fille, Olimpe, Lysis et Stelle y furent
appelés, et parce que nous sommes fort proches
parents Olimpe et moi, je ne voulus faillir de m'y trouver. Je ne sais si ce fut vengeance
d'Amour, ou que le naturel inconstant de la
Bergère par son branle incertain la rapportât
d'où elle était partie, tant y a qu'elle ne revit
pas si tôt Lysis qu'il lui reprît fantaisie
de le rappeler, et pour cet effet n'oublia
nulle de ses afféteries dont la nature lui
a été imprudemment prodigue. Mais le courage offensé du Berger lui donnait d'assez bonnes
armes, non pas pour ne l'aimer mais pour cacher
seulement son affection. Enfin sur le soir que
chacun était attentif qui à danser et qui
à entretenir la personne plus à son gré, elle le
poursuivit de sorte que le serrant contre une
fenêtre d'où il ne pouvait honnêtement échapper
il fut contraint de soutenir les efforts
de son ennemie. sachant bien que la
mèche nouvellement éteinte se rallume fort aisément, et voyant d'aimer et que son amitié ne
souffrait qu'il haït, ne savait avec quels mots
lui répondre, toutefois pour interrompre ce torrent
de paroles, il lui dit : - Stelle, c'est assez, nous
avons éprouvé il y a longtemps que vous savez
mieux dire que faire, et que les paroles vous
croissent en la bouche davantage quand la raison vous défaut le plus. Mais tenez ce que je vous vais dire pour inviolable : autant que je vous ai
autrefois aimée, autant vous hais-je à cette heure,
et ne sera jour de ma vie que je ne vous publie
pour la plus ingrate et plus trompeuse femme qui
soit sous le Ciel. À ce mot, forçant son affection
et le bras de Stelle qu'elle appuyait à la
muraille pour le clore contre la fenêtre, il la
laissa seule et s'en alla entre les autres Bergères qui pour l'heure le garantirent de cette ennemie. bonne fortune me le pourrait
acquérir. Tant y a que tant que sa recherche dura, je ne voulus
point faire paraître mon affection, car outre le
parentage qui était entre lui et moi, encore y
avait-il une très étroite amitié ; mais lorsque
je vis qu'il s'en départait, croyant que la place
fût vacante - je n'avais pris garde à la recherche de
Sémire - je crus qu'il était plus à propos de lui
en découvrir quelque chose que non pas d'attendre
qu'elle eût quelque autre dessein. Ainsi donc,
m'adressant à elle et la voyant toute pensive, je lui
dis qu'il fallait bien que ce fût quelque grande
occasion qui la rendait ainsi changée, car cette
tristesse n'était pas coutumière à sa belle
humeur. - C'est ce fâcheux * Lysis, me
répondit-elle, qui se ressouvient toujours du
passé, et me va reprochant le refus que j'ai fait
de lui. - Et cela, lui dis-je, vous ennuie-t-il ?
- Il ne peut être autrement, me répondit-elle : de
m'ouïr dire le prompt changement de cette Bergère,
et toutefois je vous jure qu'elle reçut l'ouverture de mon amitié aussitôt que je la lui fis, et de
telle sorte qu'avant que nous séparer, elle eut agréable l'offre du service que je lui fis et me
permit de me dire son serviteur. Vous pouvez croire
que Sémire, qui était aux écoutes, ne demeura guère plus satisfait de moi, qu'il l'avait
été de Lysis. Et de fait, depuis ce temps il se
départit de cette recherche, si discrètement
toutefois que plusieurs crurent que Stelle, par
ses refus, en avait été la cause ; car elle ne
montra pas de s'en soucier beaucoup, parce que la
place de son amitié était occupée du nouveau
dessein qu'elle avait en moi, qui était cause que
je recevais plus de faveur d'elle que je n'eusse
pas fait, de quoi Ξ fin Amour s'est moqué
de moi, et de plus qu'il n'y a point de délai à ma
mort s'il ne vient de vous. - De moi, répondit
Lysis, vous devez être assuré que je ne faillirai jamais à notre amitié, encore que votre méfiance vous
y fasse faire de si grandes fautes ; et ne croyez
pas que je n'aie reconnu votre Amour, mais votre
silence qui m'offensait m'a fait taire. - Puis,
répliquai-je, que vous l'avez connu, et que vous ne
m'en avez point parlé, je suis le plus offensé, car
j'avoue bien Je crois
bien qu'ailleurs vos mérites vous acquerront
meilleure fortune qu'à moi, mais avec cette perfide,
c'est erreur que d'espérer que la vertu ni la raison
le puissent faire.
Je lui répondis : - Ce ne m'est peu de contentement
de vous ouïr tenir ce langage, car jusques ici
j'ai été en doute que vous n'en eussiez encore quelque ressentiment, et cela m'a fait aller plus
retenu. Mais puisque, Dieu merci, cela n'est pas,
je veux en cet Amour tirer une extrême preuve de
votre amitié. Je sais que la haine qui succède à
l'Amour se mesure à la grandeur de son devancier,
et qu'ayant tant aimé cette belle Bergère, venant à
la haïr, la haine en doit être d'autant plus grande.
Toutefois, ayant su par Stelle-même, que je ne
puis parvenir à ce que je désire que par votre
moyen, je vous adjure par notre amitié de m'y
vouloir aider, soit en le lui conseillant, soit en
la priant, ou de quelque sorte que ce puisse être. Et je nomme celle-ci une extrême preuve ; car je ne
doute point que, la haïssant, il ne vous ennuie de
parler à elle, mais c'est mon amitié qui veut faire
paraître qu'elle est plus forte que la haine.
Lysis fut bien surpris, attendant de moi toute
autre prière que celle-ci, par laquelle, outre le
déplaisir qu'il aurait de parler à Stelle, encore se
voyait il à jamais privé de la personne qu'il aimait
le plus. Toutefois, il répondit : - Je ferai tout ce
que vous voudrez, vous ne vous sauriez promettre
davantage de moi que j'en ai de volonté. Mais
ressouvenez-vous de ce qui s'est passé entre nous,
et que j'ai toujours ouï dire qu'aux messages
d'Amour, il se faut servir de personnes qui ne sont
point haïes. Il est vrai qu'il ne faut combat.
Avant qu'il commençât de parler, elle, le voyant
approcher, lui alla au devant avec les paroles de
la même afféterie : - Quel nouveau bonheur, dit-elle, est celui qui me ramène ce désiré Lysis ?
Quelle faveur inespérée est celle-ci ? Je retourne
à bien espérer de moi, puisque vous revenez. Car
je puis avec vérité jurer que depuis que vous me laissâtes je n'ai jamais eu un entier contentement.
À quoi le Berger répondit : - Plus * affétée que
fidèle Bergère, je suis plus satisfait de la
confession que vous faites que je n'ai été offensé
par votre infidélité. Mais laissons ce discours
et oublions-le pour jamais, et répondez-moi à ce
que je veux vous demander. Êtes-vous encore résolue
de tromper tous ceux qui vous aimeront ? Pour moi je
sais bien qu'en croire, nulle de vos humeurs à mes
dépens ne m'étant inconnue. Mais ce qui me * convie à les vous demander, c'est pour connaître à votre
mine si l'on en sera quitte à meilleur marché ; car
si vous dites avec affection, serment, ou autre sorte
d'assurance, que nul ne sera déçu de vous, pour
certain ils sont de mon rang.
La Bergère n'attendait pas ces reproches, toutefois elle ne laissa de lui répondre : - Si vous n'êtes
venu que pour m'injurier, je vous remercie de cette
visite ; mais aussi vous avez bien occasion de vous
plaindre de moi. - Me plaindre, répondit le Berger,
je vous prie, laissons cela à part, je ne me plains
non plus que je vous injurie, et tant s'en faut
que j'use de plainte, que je me loue de votre
humeur ; car si vous eussiez plus longuement fait
paraître de m'aimer, j'eusse plus longtemps vécu
en tromperie. Et plût à Dieu que la perte de
votre amitié ne m'eût rapporté plus de regret
éprouvé de vous, le peu
d'amitié et le peu d'assurance qu'il y a en votre
âme et en vos paroles. Je lui ai juré que vous le
tromperiez, et je sais que vous m'empêcherez d'être
parjure, mais le pauvre misérable est tant aveuglé
qu'il a opinion que où je n'ai pu atteindre, ses
mérites le feront parvenir, et toutefois pour le détromper je lui ai bien dit que le plus grand
empêchement d'obtenir quelque chose de vous
était le mérite. Et afin que vous en croyez ce que
je vous en dis, voici une lettre qu'il vous écrit ;
j'ai opinion que, s'il a failli, vous lui en ferez
bien faire la pénitence.
Et parce que Stelle ne voulait lire ma lettre,
Lysis l'ouvrant la lui lut tout haut : Il est bien impossible de vous voir sans vous aimer,
mais plus encore de vous aimer sans être extrême
en telle affection ; que si pour ma défense il vous
plaît de considérer cette vérité, quand ce papier
se présentera devant vos yeux, je m'assure que la
grandeur de mon mal obtiendra par pitié autant de
pardon envers vous que l'outrecuidance qui
m'élève à tant de mérites pourrait mériter de
juste
Soudain que Lysis eut achevé de lire, il continua :
- Et bien, Stelle, de quelle mort mourra-t-il ? Pour
combien en sera-t-il quitte ? Pour moi, je commence
à le plaindre, et vous à penser par quel moyen vous
l'entretiendrez en opinion où il est, et puis comme
vous lui ferez trouver vos refus plus amers.
Ces discours touchaient à bon escient cette Bergère,
* voyant combien il était éloigné de l'aimer, de sorte que pour l'interrompre elle fut contrainte
de lui dire : - Il me semble, Lysis, que si Corilas est en la volonté que ce papier fait paraître, il
a été peu avisé de vous y employer, puisque vos
paroles sont plus capables d'acquérir de la haine que de l'amitié, et que vous semblez plutôt
messager de guerre que de paix. - Stelle, répliqua
le Berger, tant s'en faut qu'il ait été peu avisé
en cette élection, que s'il avait montré autant de
jugement au reste de ses actions, il ne serait pas
tant nécessiteux de votre secours. Il a éprouvé vos afféteries, il sait quels sont vos attraits.
Et de qui se fût-il pu servir sans soupçon de se
faire plutôt un compétiteur qu'un ami favorable
sinon de moi, qui vous hais plus que la mort ? Et
toutefois l'artifice dont je me sers n'est pas
mauvais, car vous représentant si naïvement ce que
vous êtes, vous reconnaîtrez mieux l'honneur qu'il
vous fait de vous aimer. Mais laissons ce propos et
me dites à bon escient s'il est en vos bonnes
grâces et combien il y demeurera ? puisqu'en
vérité je n'oserais retourner à lui sans lui en
apporter quelque bonne réponse. Je vous en
conjure par son amitié et par la nôtre passée.
À ce propos, le Berger en ajouta quelques autres
avec tant de prières que la Bergère crut qu'il le
disait à bon escient, ce qu'elle-même se persuada
aisément selon son naturel ; car c'est la coutume
de celles qui s'affectionnent aisément de croire
encore plus aisément d'être aimées, si est-ce que
pour cette fois Lysis ne put obtenir d'elle, sinon que l'amitié de son cousin, au défaut de la
sienne, ne lui était point désagréable, mais que le
temps serait son conseil. Et depuis par diverses
fois, il la sollicita, de sorte qu'il en eut toute
telle assurance qu'il voulut, et parce qu'il se
ressouvint de son humeur volage, il tâcha de
l'obliger par une promesse écrite de sa main, et
la sut tourner de tant de côtés qu'il en eut
ce qu'il voulut. de
cette promesse, car connaissant l'humeur de Stelle,
il se doutait toujours qu'elle le tromperait, et
que, s'il me parlait de ce papier, ce serait m'y
embarquer davantage, et puis plus de peine à me
ramener. Tout ceci fut sans le su d'Aminthe,
de laquelle plus que de nul autre Stelle se cachait. Lorsque j'eus reçu une telle assurance de ce que je désirais le plus, après en avoir
remercié la Bergère, je commençai avec sa permission
de donner ordre aux noces, et ne faisais plus
difficulté d'en parler ouvertement, quoique Lysis me prédît toujours bien qu'enfin je serais
trompé. Mais l'apparence du bien que nous désirons
flatte de sorte comment
s'en dédire. Enfin le jour des noces étant venu, où j'avais
assemblé la plupart de mes parents et amis, je
m'en tenais si assuré que j'en recevais la
réjouissance de tout le monde. Mais elle qui
pensait bien ailleurs, lorsque je n'étais attentif
qu'à faire bonne chère à ceux qui étaient venus,
rompit tout à fait ce traité avec des excuses
encore plus mal bâties que les premières, de quoi
je me sentis tant offensé, que, partant de chez
elle sans lui dire adieu, je conçus un si grand
mépris de sa légèreté que jamais depuis elle n'a
pu rapointer avec moi.
fasse
plutôt mourir. À ce mot quelque empêchement qu'elle y sût
mettre, il sortit de la maison pour s'en aller, mais
elle l'atteignit assez près de là, et, lui prenant
la main entre les siennes, la lui allait serrant
d'une façon que chacun eût jugé qu'il y avait bien
de l'Amour, et quoiqu'il fût très savant de son
humeur et de ses tromperies, si ne * se pût-il empêcher de se plaire à ses flatteries, encore qu'il ne leur ajouta point de foi, ce qu'il témoigna bien lorsque, considérant ses actions, il lui dit :
- Mon Dieu, Stelle, que vous abusez des grâces dont
le Ciel vous a été sans raison prodigue ! Si ce
corps enfermait un esprit qui eût quelque
ressemblance avec sa beauté, qui est-ce qui pourrait
vous résister ? Elle qui reconnut quelle force
avaient eu ses caresses y ajouta tout l'artifice
de ses yeux, toutes les menteries de sa bouche, et
toutes les malices de ses inventions, avec lesquelles
elle le tourna de tant de côtés qu'elle le mit
presque hors de lui-même, et puis elle usa de tels
mots : - Gentil Berger, s'il est vrai que vous soyez
ce Lysis, qui autres fois m'a tant affectionnée, je
vous conjure, par le souvenir d'une saison si heureuse
pour moi, de vouloir m'écouter en particulier, et
croyez que si vous avez eu quelque occasion de vous
plaindre, je vous ferai paraître que cette seconde
faute, ou pour le moins que vous estimez telle, n'a
été commise que pour remédier à la première. À ces
paroles, Lysis fut vaincu ; toutefois pour ne se
montrer si faible, il lui répondit : - Voyez-vous, Stelle, combien vous êtes éloignée de votre
opinion, tant s'en faut que je voulusse faire quelque
chose qui vous plût, qu'il n'y a rien qui vous
déplaise que je ne tâche de faire. - Puisqu'il
n'y a point d'autre moyen, répondit la Bergère,
revenez donc dans la maison pour me déplaire. - Avec
cette intention, répondit-il, je le veux.
Ainsi donc ils rentrèrent chez elle, et lorsqu'ils
furent près du feu, elle reprit la parole de cette
sorte : - Enfin, Berger, il est impossible que je
vive plus longuement avec vous et que je dissimule.
Il faut que j'ôte du tout le masque à mes actions,
et vous connaîtrez que cette pauvre Stelle que vous avez tant
estimée volage est plus constante que vous ne
pensez pas, et veux seulement, quand vous le
connaîtrez ainsi, que pour satisfaction des
outrages que vous m'avez faits, vous confessiez
librement que vous m'avez outragée. Mais, dit-elle
soudain, interrompant ce propos, qu'avez-vous fait
de la promesse qu'autrefois vous avez eue de moi
en faveur de Corilas ? Car si vous la lui avez
donnée, cela seul peut interrompre nos affaires.
Qui est-ce qui en la place de Lysis n'eût cru
qu'elle l'aimait, et qui ne se fût laissé tromper
comme lui ? Aussi ce Berger, ayant opinion qu'elle
voulait faire pour lui ce qu'elle m'avait refusé,
lui rendit sans difficulté cette promesse qu'il
avait toujours tenue et fort chère, et fort secrète. Soudain qu'elle l'eut, elle la déchira, et
s'approchant du feu lui en fit un sacrifice ; et
puis, se tournant vers le Berger, elle lui dit en souriant : - Il ne tiendra plus qu'à vous, gentil Berger, que vous ne poursuiviez votre voyage, car il est déjà tard. - Ô Dieux ! s'écria Lysis connaissant sa tromperie, est-il possible que jusques à trois fois j'aie été déçu d'une même personne. - Et quelle occasion, lui dit Stelle, avez-vous de dire que vous ayez été trompé ? - Ah ! perfide et déloyale, dit-il, ne venez-vous pas de me dire que vous me feriez paraître que cette dernière faute n'a été faite que pour réparer la première, et que pour me montrer que vous étiez constante, vous me découvririez au nu votre cœur et vos intentions ? - Lysis, dit-elle, vous venez toujours aux injures. Si je ne vous ai jamais aimé, ne suis-je constante à ne vous aimer point encore ? Et ne vous fais-je voir quel est mon cœur ? Et à quoi tendent mes actions, puisqu'ayant eu ce que je voulais de vous je vous laisse en paix ? Croyez que toutes les paroles que vous m'avez fait perdre depuis une heure en çà n'étaient que pour recouvrer ce papier, et à cette heure que je l'ai, je prie Dieu qu'il vous donne le bonsoir. Quel étonnement pensez-vous que fut celui du Berger ? Il fut si grand que sans parler ni temporiser davantage, demi hors de soi, il s'en alla chez lui. Mais certes il a bien eu depuis occasion d'être vengé, car Sémire, comme je vous ai dit, qui avait été la cause de mon mal ou plutôt de mon bien, telle puis-je nommer cette séparation d'amitié, se ressentant encore offensé du premier mépris qu'elle avait fait de lui, voyant cette extrême légèreté, et considérant que peut- être lui en pourrait-elle faire encore de
même, résolut de la prévenir. Et ainsi, l'ayant
abusée, comme nous l'avions été Lysis et moi, il
rompit le traité du mariage au milieu de l'assemblée
qui en avait été faite, qui fit dire à plusieurs
que par les mêmes armes dont l'on blesse, on en
reçoit bien souvent le supplice.
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