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L'Astrée achronique
Livre 6Édition de 1607, 257 recto (sic pour 157 recto). Édition de Vaganay, p. 195. LE
D'autre côté, Léonide n'ayant point trouvé
Adamas à Feurs, reprit le chemin par où elle
était venue sans y séjourner que le temps qu'il
fallut pour dîner. Et parce qu'elle avait résolu
de demeurer cette nuit avec les belles Bergères
qu'elle avait vues le jour auparavant, pour le
désir qu'elle avait de les connaître plus
particulièrement, elle vint repasser au même lieu
où elle les avait rencontrées, puis, étendant la
vue de tous les côtés, il lui sembla bien d'en
voir quelques-unes, mais ne les pouvant reconnaître
pour être trop loin, avec un grand tour elle s'en
approcha le plus qu'elle put, et lors les voyant
au visage elle connut que c'étaient les mêmes
qu'elle cherchait. Elle devait estimer beaucoup
cette rencontre, car de fortune elles étaient
sorties de leur hameau en délibération de passer le
reste du jour ensemble, et pour couler plus aisément
le temps faisaient dessein de n'être qu'elles
trois afin de pouvoir plus librement parler de tout
ce qu'elles avaient de plus secret, si bien que Léonide ne pouvait venir plus à propos pour
satisfaire à sa curiosité, même qu'elles ne faisaient
qu'y arriver. Étant donc aux écoutes, elle oit qu'Astrée,
prenant Diane par la main, lui dit : - C'est à ce
coup, sage Bergère, que vous nous paierez ce que
vous nous avez promis, puisque sur la parole que
nous avons eue de vous Phillis et moi n'avons
point fait de difficulté de dire tout ce que vous
avez voulu savoir de nous. moins un portrait de la faute, et si ressemblant
que bien souvent ils sont pris l'un pour l'autre.
- Ceux, ajouta Phillis, qui s'y déçoivent ainsi,
ont bien la vue mauvaise. - Il est vrai, répondit
Diane, mais c'est notre malheur, qu'il y en a
plus de cette sorte que non pas des bonnes. - Vous
nous offenseriez, interrompit Astrée, si vous
aviez cette opinion de nous. - L'amitié que je vous
porte à toutes deux, répondit Diane, vous doit assez assurer que je n'en saurais faire mauvais
jugement : car il est impossible d'aimer ce que l'on
n'estime pas. Aussi ce qui me met en peine n'est
pas l'opinion que mes amies peuvent avoir de moi,
mais oui bien le reste du monde, d'autant qu'avec
mes amies je vivrai toujours de sorte que mes
actions leur seront connues, et par ce moyen
l'opinion ne peut avoir force en elles, mais aux
autres, il m'est impossible ; si bien qu'envers
elles les rapports peuvent beaucoup noircir une
personne, et c'est pour ce sujet, puisque vous
m'ordonnez de vous raconter une partie de ma vie, que
je vous conjure par notre amitié de n'en parler
jamais. Et le lui ayant juré toutes deux, elle
reprit son discours en cette sorte : Histoire Ce serait chose étrange, si le discours que vous désirez savoir de moi ne vous était ennuyeux, puis, belles et discrètes Bergères, qu'il m'a tant
fait endurer de déplaisir, que je ne crois point
y employer à cette heure plus de paroles à le redire
qu'il m'a coûté de larmes à le souffrir. Et puis
qu'enfin il vous plaît que je renouvelle ces
fâcheux ressouvenirs, permettez-moi que j'abrège
pour n'amoindrir en quelque sorte le bonheur où je
suis par la mémoire de mes ennuis passés. Je
m'assure qu'encore que vous n'ayez jamais vu Celion, ni Bellinde, que toutefois vous avez bien
ouï dire qu'ils étaient mes père et mère, et
peut-être aurez su une partie des traverses qu'ils
ont eues pour l'amour l'un de l'autre, qui
m'empêchera de les redire quoiqu'elles aient été
présage de celles que je devais recevoir. Et faut
que vous sachiez qu'après que les soucis de l'Amour
furent amortis par le mariage, afin qu'ils ne
demeurassent oiseux, les affaires du ménage
commencèrent à naître, et en telle abondance que,
s'ennuyant des procès, ils furent contraints d'en
accorder plusieurs à l'amiable ; entre autres, un de
leurs voisins nommé Phormion les travailla de
sorte que leurs amis furent enfin d'avis pour
assoupir tous ces soucis de faire quelques
promesses d'alliance future entre eux, et parce que
l'un ni l'autre n'avaient point encore d'enfants,
n'y ayant pas longtemps qu'ils étaient mariés,
jurèrent par * Tautatès sur l'autel de * Belenus que s'ils n'avaient tous deux qu'un fils, et une
fille ils les marieraient ensemble, et promirent
cette alliance avec tant de serments que celui qui
l'eût rompue, eût été le plus parjure homme du
monde. Quelque temps après, mon père eut un fils qui se
perdit lorsque les Goths et Ostrogoths ravagèrent
cette Province. Peu après je naquis, mais si
malheureusement pour moi que jamais mon père ne
me vit, étant née après sa mort. Cela fut cause que
Phormion, voyant mon père mort et mon frère perdu,
car ces barbares l'avaient enlevé et peut-être tué,
ou laissé mourir de nécessité, et que mon oncle
Dinamis Ξ s'en était allé de déplaisir de cette perte,
se résolut, s'il pouvait avoir un fils de rechercher
l'effet de leurs promesses. Il advint que quelque
temps après sa femme accoucha mais ce fut d'une
fille, et parce qu'elle était âgée et qu'il
craignait de n'en avoir plus d'elle, il fit courre
le bruit que c'était d'un fils, et y usa d'une si
grande finesse, que jamais personne ne s'en prit garde : artifice qui lui fut assez aisé, parce que personne
n'eût cru qu'il eût voulu user d'une telle
tromperie, et que, jusques à certain âge, il est bien
malaisé de pouvoir par le visage y reconnaître quelque chose. Et pour mieux décevoir les plus fins,
la fit appeler Filidas ; et quand elle fut en âge
lui fit apprendre les exercices propres aux jeunes
Bergers auxquels elle ne s'accommodait point trop
mal. Le dessein de Phormion était, me voyant sans père et sans oncle, de se rendre maître de mon
bien par ce feint mariage, et quand Filidas et
moi serions plus * grandes de me marier avec un de ses
neveux qu'il aimait bien fort. Et véritablement il
ne fut point déçu en son
premier dessein, car Bellinde était trop religieuse
envers les Dieux pour manquer à ce qu'elle savait
que son mari s'était obligé. Il est vrai que, me
voyant ravie d'entre ses mains - car soudain après
ce mariage dissimulé, je fus remise entre celles de
Phormion -, elle en reçut tant de déplaisir que ne
pouvant plus demeurer en cette contrée, elle s'en
alla sur le lac Léman pour être maîtresse des
Vestales et * Druides d'Évian, ainsi que la vieille Cléontine lui fit savoir par son Oracle.
Cependant me voilà entre les mains de Phormion, qui, incontinent après, retira chez soi ce neveu auquel
il me voulait donner qui se nommait Amidor. Ce fut
le commencement de mes peines parce que son oncle
lui fit entendre qu'à cause de notre bas âge le
mariage de Filidas et de moi n'était pas tant
assuré, que si nous n'étions agréables l'un à
l'autre, il ne se put bien rompre, et que si cela
advenait il aimerait mieux qu'il m'épousât que
tout autre, et qu'il fît son profit de cet
avertissement avec tant de discrétion que personne
ne s'en pût prendre garde, tâchant cependant de
m'obliger à son amitié en sorte que je me donnasse
à lui si je venais à être libre. Ce jeune Berger
se mit si bien ce dessein dans l'opinion que tant
que cette fantaisie lui dura il ne se peut dire
combien j'avais d'occasion de me louer de lui. En
même temps Daphnis très honnête et sage Bergère
revint des rives de Furan où elle avait demeuré
plusieurs années, et parce que nous étions voisines
la conversation que nous eûmes par hasard ensemble
nous rendit tant amies, que je commençai de ne
m'ennuyer plus tant que je soulais. Car il faut que
j'avoue que l'humeur de Filidas m'était de sorte insupportable que je ne pouvais presque la
souffrir, d'autant que la crainte qu'elle avait que
je devinsse plus savante la rendait si jalouse de moi que je ne pouvais presque parler à personne.
Les choses étant en ces termes, Phormion tout à
coup tomba malade, et le jour même fut si
promptement étouffé d'un catarrhe, qu'il ne put ni
parler, ni donner aucun ordre à ses affaires ni
aux miennes. Filidas au commencement se trouva un
peu étonnée, enfin se voyant maîtresse absolue
de soi-même et de moi, elle résolut de se conserver
cette autorité, considérant que la liberté que le
nom d'homme rapporte est beaucoup plus agréable que
n'est pas la servitude à laquelle notre sexe est
soumis. à ce coup qu'il faut
qu'en les oyant vous les excusiez, et qu'ensemble vous ayez cette créance de moi que j'ai eu tant
et de si grands ennuis pour aimer que je ne suis
plus sensible de ce côté-là m'y étant de sorte
endurcie que l'Amour n'a plus d'assez fortes armes
ni de pointe assez acérée pour me percer la peau.
Hélas ! C'est du Berger Filandre dont je veux
parler, Filandre qui le premier a pu me donner
quelque ressentiment d'amour, et qui, n'étant plus,
a emporté tout ce qui en pouvait être capable en moi. - Vraiment, interrompit Astrée, ou l'amitié
de Filandre a été peu de chose, ou vous y avez usé
d'une grande prudence puisqu'en vérité je n'en
ouïs jamais parler ; qui est chose bien rare,
d'autant que la médisance ne pardonne pas même à ce
qui n'est pas. - Que l'on n'en ait point parlé,
répondit Diane, j'en suis plus obligée à notre
bonne intention qu'à notre prudence, et pour
l'affection du Berger, vous pourrez juger quelle
elle était par le discours que je vous en ferai.
Mais le Ciel qui a reconnu nos pures et nettes
intentions a voulu nous favoriser de ce bonheur.
La première fois que je le vis, ce fut le jour que
nous chômons à Apollon et à Diane, qu'il vint
aux jeux en compagnie d'une sœur qui lui
ressemblait si fort qu'ils retenaient sur eux les
yeux de la plus grande partie de l'assemblée. Et
parce qu'elle était parente assez proche de ma
chère Daphnis, aussitôt que je la vis, je
l'embrassai et caressai avec un visage si ouvert
que dès lors elle se jugea obligée à m'aimer. Elle
se nommait Callirée, et était mariée sur les rives
de Furan à un Berger nommé Gérestan qu'elle
n'avait jamais vu que le jour qu'elle l'épousa,
qui était cause du peu d'amitié qu'elle lui portait.
Les caresses que je fis à la sœur donnèrent occasion
au frère de demeurer près de moi tant que le
sacrifice dura, et par fortune, je ne sais si je
dois dire bonne ou mauvaise pour lui, je m'étais
ce jour agencée le mieux que j'avais pu me semblant
qu'à cause de mon nom cette fête me touchait bien
plus particulièrement que les autres. Et lui qui,
venant d'un long voyage n'avait autre connaissance
ni des Bergers ni des Bergères que celle que sa sœur lui donnait, ne nous laissa guère de tout le jour ; si bien qu'en quelque sorte me
sentant obligée à l'entretenir je fis ce que je
pus pour lui plaire. Et ma peine ne fut point
inutile, car dès lors ce pauvre Berger donna
naissance à une affectio, qui ne finit jamais que
par sa mort. Encore suis-je très certaine que
si au cercueil on a quelque souvenir des vivants, il
m'aime et conserve parmi ses cendres la pure
affection qu'il m'a jurée.
Daphnis s'en prit garde dès le jour même, et de
fait, le soir, étant au lit, parce que Filidas
s'était trouvée mal et n'avait pu venir à ces
jeux, elle me le dit. Mais je rejetai cette opinion si loin qu'elle me dit : - Je vois bien, Diane, que
ce jour me coûtera beaucoup de prières, et à
Filandre beaucoup de peine ; mais quoiqu'il
advienne si n'en serez vous pas du tout exempte.
Elle avait accoutumé de me faire souvent la guerre
de semblables recherches parce qu'elle voyait que
je les craignais, cela fut cause que je ne
m'arrêtai pas à lui répondre. Si est-ce que cet
avertissement fut cause que le lendemain il me
sembla de reconnaître quelque apparence de ce
qu'elle m'avait dit. L'après-dîner nous avions
accoutumé de nous assembler sous quelques arbres,
et là danser aux chansons ou bien nous asseoir en
rond et nous entretenir des discours que nous
jugions plus agréables afin de ne nous ennuyer en
cette assemblée que le moins qu'il nous serait
possible. Il advint que Filandre, n'ayant
connaissance que de Daphnis et de moi, se vint
asseoir entre elle et moi, et attendant de savoir
à quoi toute la troupe se résoudrait, pour n'être
muette, je l'enquérais de ce que je pensais qu'il
me pouvait répondre, à quoi Amidor prenant garde
entra en si grande jalousie que laissant la
compagnie sans en dire le sujet il s'en alla
chantant cette villanelle, ayant auparavant tourné
l'œil sur moi pour faire connaître que c'était
de moi dont il entendait parler : _____________________________________________________________ Villanelle d'Amidor À la fin celui l'aura Qui peut croire d'être aimé De celui qui fut premier
J'eusse bien eu assez d'autorité sur moi pour
m'empêcher de donner connaissance du déplaisir que cette chanson me rapportait n'eût été que
chacun me regarda, et sans Daphnis je ne sais
quelle je fusse devenue ; mais elle, pleine de
discrétion, sans attendre la fin de cette Villanelle,
l'interrompit de cette sorte, s'adressant à moi : Madrigal de Daphnis sur l'amitié Puisqu'en naissant, belle
Diane, Que si l'amour le plus parfait, Et afin de mieux couvrir la rougeur de mon visage et faire croire que je n'avais point pris garde aux paroles d'Amidor, aussitôt que Daphnis eut fini, je lui répondis ainsi : _____________________________________________________________ Madrigal sur le même sujet Pourquoi semble-t-il tant étrange Après nous, chacun selon son rang chanta quelques
vers, et même Filandre, qui avait la voix très bonne,
quand ce vint à son tour dit cestui-ci d'une fort bonne grâce : Stances Que ses désirs soient grands, et ses attentes vaines, Ou bien s'il est aimé, qu'on ne puisse lui plaire, Il en dit bien encore quelques autres, mais je les ai oubliés, tant y a * qu'il me sembla que de lui ; mais l'heure n'était pas encore venue que
je pouvais être blessée de ce côté-là. Toutefois
je ne laissais de me plaire à ses actions et
d'approuver son dessein en quelque sorte.
Pour prendre congé de nous, il nous vint accompagner
fort loin ; et au partir je n'ouïs jamais tant
d'assurance d'amitié qu'il en dit à Amidor, ni
tant d'offres de services pour Filidas ; et cette folle de Daphnis me disait à l'oreille :
- Figurez-vous que c'est à vous qu'il parle, et, si
vous ne lui répondez vous lui faites trop de tort.
Et lorsque Amidor usait de remerciement, elle me
disait : - Ô qu'il est sot de croire que ces offrandes
s'adressent à son autel ! Mais il sut si bien dissimuler qu'il s'acquit du
tout Amidor, et gagna tant sur la bonne volonté qu'étant de retour, et redisant ce que Filandre
l'avait prié de dire de sa part à Filidas, y
ajouta tant d'avantageuses louanges que cette
fille prit envie de le voir. Et quelques jours après
sans m'en rien dire, parce que quand je parlais de
lui, c'était avec une certaine nonchalance, qu'il
semblait que ce fût par mépris, ils l'envoyèrent
prier de les venir voir. Dieu sait s'il s'en fit
solliciter plus d'une fois, car c'était tout ce
qu'il désirait le plus lui semblant qu'il était
impossible que son dessein eût meilleur commencement.
Et de fortune, le jour qu'il devait arriver
Daphnis et moi nous promenions sous quelques
arbres, qui sont de l'autre côté de ce pré le plus
près d'ici, et ne sachant presque à quoi nous
entretenir, cependant que nos troupeaux paissaient, nous allions incertaines où nos pas sans élection
nous guidaient, lorsque nous entre-ouïmes une voix
d'assez loin, et qui d'abord nous sembla étrangère.
Le désir de la connaître nous fit tourner droit
vers le lieu où la voix nous conduisait, et parce
que Daphnis allait la première elle reconnut Filandre avant que moi, et
me fit signe d'aller doucement. Et quand je fus
près d'elle, s'approchant de mon oreille elle me
nomma Filandre, qui du dos appuyé contre un arbre,
entretenait ses pensées, lassé, comme il y avait
apparence, de la longueur du chemin ; et par hasard,
quand nous y arrivâmes, il recommença de cette
sorte : D'un cœur outrecuidé, Pour lui montrer ma force ; Quand je m'ouïs nommer, belles Bergères, je
tressaillis, comme si, sans y penser, j'eusse mis le
pied sur un serpent, et sans vouloir attendre
davantage je m'en allai le plus doucement que je
pus pour n'être pas vue, quoique Daphnis, pour
m'y faire retourner, me laissât aller assez loin
toute seule. Enfin voyant que je continuais mon
chemin, elle s'éloigna peu à peu de lui pour n'être
point ouïe, et puis vint à toute course me
ratteindre, et avant presque qu'elle eût repris
haleine, elle m'allait criant mille reproches interrompus. Et quand elle put parler : - Sans mentir, me dit-elle, si le Ciel ne
vous punit, je croirai qu'il est aussi injuste que
vous. Et quelle cruauté est la vôtre de ne vouloir
seulement écouter celui qui se plaint ? - Et à quoi
me pouvait servir, lui dis-je, de demeurer là plus
longuement ? - Pour ouïr, me dit-elle, le mal que
vous lui faites. - Moi, répondis-je, vous êtes une
moqueuse de dire que je fasse du mal à une personne en qui même je ne pense pas. - C'est en quoi, me
répliqua-t-elle, vous le travaillez le plus, car si
vous pensiez souvent en lui, il serait impossible
que vous n'en eussiez pitié.
Je rougis à ce mot, et le changement de couleur fit
bien connaître à Daphnis que ces paroles
m'offensaient. Cela fut cause qu'en souriant elle
me dit : - Je me moque Diane, c'est pour
passe-temps ce que j'en dis, et ne crois pas qu'il
y pense. Et quant à ce qu'il chantait où il a
nommé votre nom, c'est pour certain pour
quelque autre qui a un même nom, ou que pour se
désennuyer, il va chantant ces vers qu'il a appris
de quelque autre. Nous allâmes discourant de cette
sorte et si longuement qu'ennuyées du promenoir nous revînmes par un autre chemin au même lieu
où était Filandre. Quant à moi, ce fut par
mégarde, il peut bien être que Daphnis le fit à
dessein, et nous trouvant si près de lui, je fus
contrainte de le considérer ; auparavant il était
assis et appuyé contre un arbre, mais à ce coup nous le trouvâmes couché de son long en terre, un
bras sous la tête, et semblait qu'il veillât, car
il avait devant lui une lettre toute mouillée des
pleurs qui lui coulaient le long du visage. Mais en
effet il dormait, y ayant apparence que lisant ce
papier le travail du chemin avec ses profonds pensers
l'eût peu à peu assoupi ; nous en fûmes encore
plus certaines quand Daphnis, plus assurée que
moi, se baissant lentement, m'apporta la lettre
toute mouillée de larmes qui trouvaient passage
sous sa paupière mal close. Cette vue me toucha
de pitié, mais beaucoup plus sa lettre, qui était
telle : Ceux qui ont l'honneur de vous voir courent une
dangereuse fortune. S'ils vous aiment, ils sont
outrecuidés, et s'ils ne vous aiment point, ils sont
sans jugement, vos perfections étant telles qu'avec raison elles ne peuvent , ni être aimées, ni n'être
point aimées. Et moi, étant contraint de tomber en
l'une de ces deux erreurs, j'ai choisi celle qui a
plus été selon mon humeur, et dont aussi bien il
m'était impossible de me retirer. Ne trouvez donc
mauvais, belle * Diane, puisqu'on ne vous peut voir
sans vous aimer, que vous ayant vue je vous aime.
Que si cette témérité mérite châtiment, ressouvenez-vous que j'aime mieux vous aimer en mourant que
vivre sans vous aimer. Mais, que dis-je, j'aime
mieux ? Il n'est plus en mon choix : car il faut À peine pus-je achever cette lettre que je m'en
retournai toute tremblante, et Daphnis la remit si
doucement où elle l'avait prise qu'il ne s'en
éveilla point, et s'en revenant à moi qui
l'attendais assez près de là : - Me permettez-vous de
parler ? me dit-elle - Notre amitié, lui
répondis-je, vous en donne toute puissance. - En
vérité, continua-t-elle, je plains Filandre, car
il est tout vrai qu'il vous aime, et m'assure qu'en
votre âme vous n'en doutez nullement. - Daphnis,
lui dis-je, qui aura failli en fera la pénitence.
- Si cela était, me répliqua-t-elle, Filandre n'en
ferait point, car je n'avouerai jamais que ce soit
faute de vous aimer, et croirais que ce serait
plutôt offense de ne le faire pas, puisque les
choses belles n'ont été faites que pour être
aimées et chéries. - Je me remets à votre jugement,
lui dis-je, si mon visage doit être mis entre les
choses qui sont nommées belles. Mais je vous conjure
seulement par votre amitié de ne lui faire jamais
savoir que j'aie quelque connaissance de son
intention, et si vous l'aimez, conseillez-lui de ne
m'en point parler, car vous estimant et Callirée
comme je fais, je serais marrie qu'il me le fallût bannir de notre compagnie, et vous savez bien que
j'y serais contrainte, s'il prenait la hardiesse de
m'en parler. - Et comment voulez-vous donc qu'il
vive ? me dit-elle. - Comme il vivait, lui dis-je,
avant qu'il m'eût vue. - Mais, me répliqua-t-elle,
cela ne se peut plus puisqu'alors il n'avait point
encore été atteint de ce feu qui le brûle. - Qu'il
en cherche, lui dis-je, lui-même les moyens sans m'offenser, qu'il Cette Bergère, comme je vous ai dit, avait
été mariée par autorité et n'avait autre
contentement que celui que l'amitié qu'elle portait
à ce frère lui pouvait donner. Soudain qu'elle le
vit, elle fut curieuse, après les premières
salutations, de savoir quel avait été son voyage,
et lui ayant répondu qu'il venait de chez Filidas,
elle lui demanda des nouvelles de Daphnis et de
moi ; à quoi ayant satisfait, et l'oyant parler avec
tant de louange de moi, elle lui dit à l'oreille :
- J'ai peur, mon frère, que vous l'aimiez plus que
moi. - Je l'aime, répondit-il, comme son mérite m'y
oblige. - Si cela est, répliqua-t-elle, j'ai bien
deviné ; car il n'y a Bergère au monde qui ait plus
de mérite, et il faut que j'avoue que si j'étais
homme, voulût-elle ou non, je serais son serviteur.
- Je crois, ma sœur, lui répondit-il, que vous le dites à bon escient ? - Je vous jure, dit-elle, sur ce
que j'ai de plus cher. - Je pense, répliqua-t-il,
que si cela était, vous ne seriez pas sans affaire ;
car à ce que j'ai pu juger, elle est d'une humeur
qui ne serait pas aisée à fléchir, outre que
Filidas en meurt de jalousie et Amidor la veille
de sorte que jamais elle n'est sans l'un des deux.
- Ô mon frère, s'écria-t-elle, tu es pris ! puisque
tu as remarqué ces particularités, ne me le cèle plus, et sans mentir si c'est faute que d'aimer,
celle-là est fort pardonnable. Et sans le laisser
le pressa de sorte qu'après mille protestations et
autant de supplications de n'en faire jamais semblant,
il le lui avoua, et avec des paroles si affectionnées,
qu'elle eût bien été incrédule si elle en eût
douté. Et lorsqu'elle lui demanda comment j'avais
reçu cette déclaration : - Ô Dieux ! lui dit-il, si vous saviez quelle est son humeur,
vous diriez que jamais personne n'entreprit un
dessein plus difficile. Tout ce que j'ai pu faire
jusques ici a été de tromper Filidas et Amidor,
leur faisant croire qu'il n'y a rien au monde qui
soit plus à eux que moi, et j'y suis si bien parvenu
qu'ils m'envoyèrent prier de les voir.
Et lors il lui fit tout le discours de ce qui
s'était passé entre eux. - Mais, dit-il, continuant
son * propos, quoique j'y fusse allé en dessein de
découvrir à Diane combien je suis à elle, si n'ai-je jamais osé tant le respect a eu de force
sur moi, qui me fait désespérer de le pouvoir jamais
si ce n'est qu'une longue pratique m'en donne la
hardiesse, mais cela ne peut être sans que Filidas et Amidor s'en prennent garde ; si bien, ma sœur,
que pour vous dire l'état où je suis, c'est presque
en un désespoir.
Callirée, qui aimait ce frère plus que toute autre
chose, ressentit sa peine si vivement qu'après
avoir quelque temps pensé, elle lui dit :
- Voulez-vous, mon frère, qu'en cette occasion je vous
rende une preuve de ma bonne volonté ? - Ma sœur,
lui répondit-il, quoique je n'en sois point en
doute, si est-ce que ni en cet accident, ni en tout
autre, je n'en refuserai jamais de vous ; car les
témoignages de ce que nous désirons ne laissent de
nous être agréables, encore que d'ailleurs nous en
soyons assurés. - Or bien, mon frère, lui dit-elle,
puisque vous le voulez je vous rendrai donc
cestui-ci, qui ne sera pas de petit pour le hasard en
quoi je me mettrai.
Et puis elle continua : - Vous savez la ressemblance
de nos visages, de notre hauteur, et de notre
parole, et que si ce n'était l'habit, ceux même
qui sont d'ordinaire avec nous nous prendraient
l'un pour l'autre. Puisque vous croyez que le seul
moyen de parvenir à votre dessein est de pouvoir
demeurer sans soupçon auprès de Diane, en
pouvons-nous trouver un plus aisé ni plus secret
que de changer d'habits vous et moy ? Car, vous
étant pris pour fille, Filidas n'entrera jamais en
mauvaise opinion quelque séjour que vous fassiez
près de Diane, et moi, revenant vers Gérestan avec vos habits, je lui ferai entendre que Daphnis
et Diane vous auront retenu par force. Et ne faut
qu'inventer quelque bonne excuse pour avoir congé de
mon mari pour les aller voir, mais je ne sais quelle
elle sera, puisque, comme vous savez, il est assez
difficile. de croire que c'est le seul moyen de conserver la
vie à ce frère que vous aimez.
Et lors il l'embrassa avec tant de reconnaissance de
l'obligation qu'il lui avait, qu'elle devint plus
désireuse de l'y servir qu'elle n'était auparavant.
Enfin elle lui dit : - Mon frère, laissons toutes ces
paroles pour d'autres qui s'aiment moins, et voyons
seulement de mettre la main à l'œuvre. - Pour le
congé, dit-il, nous l'obtiendrons aisément feignant
que toute la bonne chère qui m'a été faite chez
Filidas n'a été que pour l'intention qu'Amidor
a de rechercher la nièce de votre mari, et parce que cette charge lui ennuie, je m'assure qu'il sera
bien aise que vous y alliez, lui faisant entendre
que vous et Daphnis ensemble pourriez aisément
traiter ce mariage. Mais quel ordre mettrons-nous
en nos cheveux, car les vôtres trop longs et les
miens trop courts nous rapporteront bien de
l'incommodité ? - Ne vous souciez de cela, lui
dit-elle, pour peu que vous laissiez croître les
vôtres ils seront assez grands pour vous coiffer
comme moi, et quant aux miens, je les couperai comme
les vôtres. - Mais, lui dit-il, ma sœur, ne
plaindrez vous point votre poil ? - Mon frère, lui
répliqua-t-elle, ne croyez point que j'aie rien de
plus cher que votre contentement, outre que
j'éviterai tant d'importunités, cependant que vous
porterez mes habits, ne couchant point auprès de
Gérestan que s'il fallait avoir mon poil ma
peau encore, je ne ferais point de difficulté de
la couper.
À ce mot il l'embrassa, lui disant que Dieu
quelquefois la délivrerait de ce tourment. Et
Filandre pour ne perdre le temps, à la première
occasion qui lui sembla à propos, en parla à
Gérestan, lui représentant cette alliance si
faisable et si avantageuse * qu'il s'y laissa porter
fort aisément. Et parce que Filandre voulait donner
loisir à ses cheveux de croître, il feignit d'aller
donner quelque ordre à ses affaires, et qu'il serait
bientôt de retour. Mais Filidas ne sut plutôt
Filandre de retour qu'elle ne l'allât visiter,
accompagnée seulement d'Amidor, et n'en voulut
partir sans le ramener vers nous, où il demeura sept
ou huit jours sans avoir plus de hardiesse de se
déclarer à moi que la première fois. désir qu'il
avait de pouvoir demeurer près de moi, il n'eût
jamais souffert cette façon de vivre. Enfin quand
il jugea que ses cheveux étaient assez longs pour
se coiffer, il retourna chez Gérestan, et lui
raconta qu'il avait donné un bon commencement à leur
affaire, mais que Daphnis avait jugé à propos avant
qu'elle en parlât qu'Amidor vît sa nièce en
quelque lieu afin de savoir si elle lui serait
agréable, et que le meilleur moyen était que
Callirée l'y conduisît, qu'aussi bien ce serait un
commencement d'amitié qui ne pouvait que leur
profiter. rien, et faut
que j'avoue que j'y fus déçue comme les autres
n'y ayant entre eux différence quelconque que je pusse remarquer. Mais j'y pouvais être bien
aisément trompée, puisque Filidas le fut, quoiqu'il ne vît que par les yeux de l'Amour, qu'on
dit être plus pénétrants que ceux d'un lynx ; car
soudain qu'ils furent arrivés, elles nous laissa la
feinte Callirée, je veux dire Filandre, et emmena
la vraie dans une autre chambre pour se reposer.
Le long du chemin son frère l'avait instruite de
tout ce qu'elle avait à lui répondre, et même l'avait
avertie des recherches qu'elle lui faisait, qui
ressemblaient, disait-il, à celles que les personnes
qui aiment ont accoutumé. De quoi et l'un et l'autre
était fort scandalisé, et quoique Callirée fût
fort résolue de supporter toutes ses importunités
pour le contentement de son frère, si est-ce qu'elle,
qui croyait Filidas être homme, en avait tant
d'horreur que ce n'était pas une faible contrainte
que celle qu'elle se faisait de parler à elle. ne s'en douta
point, tant il se savait bien contrefaire. Et parce
qu'il était déjà tard après le souper, nous nous retirâmes à part cependant que Callirée et Filidas se promenaient le long de la chambre. Je ne
sais, quant à moi, quels furent leurs discours ; mais
les nôtres n'étaient que des assurances d'amitié
que Filandre me faisait d'une si entière affection
qu'il était aisé à juger que si plus tôt et en
autre habit il ne m'en avait rien dit, il ne le
fallait point blâmer de défaut de volonté mais de
hardiesse seulement. ce seul sujet
était assez suffisant de nous entretenir. Dieu sait
si Filandre savait faire la fille, et si Callirée contrefaisait bien son frère, et s'ils avaient faute de prudence à conduire bien
chacun son nouvel Amant ! en tout
contenter son frère, elle s'y résolut, et pour
rendre cette excuse plus vraisemblable, ils
parlèrent à Daphnis du mariage d'Amidor, qu'elle
rejeta assez loin pour plusieurs considérations
qu'elle leur mit en avant, mais sachant qu'ils
avaient pris ce sujet pour avoir congé de Gérestan,
que autrement ils n'eussent pu avoir, elle qu'il se
plaisait en leur compagnie me le communiqua, et
fûmes d'avis qu'il était à propos de faire
semblant que cette alliance fût faisable ; et sur
cette résolution elle en écrivit à Gérestan, lui
conseillant de laisser la femme pour quelque temps
avec nous, afin que notre amitié fût cause que
l'alliance s'en fit avec moins de difficulté, et
qu'elle croyait que toutes choses y fussent bien
disposées. amoureux de moi avec autant de passion et
plus encore que s'il eût été homme, et le disait
si naïvement que Daphnis qui m'aimait bien fort
disait que jusques à cette heure elle ne l'avait
jamais reconnu, mais qu'il était vrai qu'elle
était aussi amoureuse ; ce qu'il ne fallait pas
trouver étrange, puisque Filidas, qui était
homme, aimait de sorte Filandre que ce n'était
rien moins qu'Amour. Et la dissimulée Callirée jurait qu'une des plus fortes occasions qui avaient
contraint son frère à s'en aller, était la recherche
qu'il lui faisait ; de quoi ils me surent dire tant
de raisons que je me laissai aisément persuader que
cela était, me semblant même qu'il n'y avait rien
qui me puisse importer. Ayant donc reçu cette feinte,
elle ne faisait plus de difficulté de me parler
librement de sa passion, mais toutefois comme
femme Ξ et parce qu'elle me jurait que les mêmes
ressentiments et les mêmes passions que les hommes
ont pour l'Amour étaient en elle, et que ce lui était un grand soulagement de les dire, bien
souvent étant seules, et n'ayant point cet entretien
désagréable, elle se mettait à genoux devant moi
et me représentait ses véritables affections, et
Daphnis même qui s'y plaisait quelquefois l'y
conviait. augmentant de jour à autre son
affection et se plaisant en ses pensers, bien
souvent il se retirait seul pour les entretenir, et
parce que le jour il ne voulait nous éloigner,
quelquefois la nuit, quand il pensait que chacun
dormait, il sortait de sa chambre, et s'en allait
dans un jardin où sous quelques arbres il passait
une partie du temps en ses considérations. Et
d'autant que plusieurs fois il sortait de cette
sorte, Ainsi ma Diane surpasse Quoi que Filandre eût dit ces paroles assez haut,
si est-ce que Daphnis n'en entre-ouït que quelques
mots pour être trop éloignée ; mais prenant le
tour un peu plus long, elle s'approcha de lui sans
être vue le plus doucement qu'elle put, quoiqu'il fût si attentif à son imagination que quand
elle eût été devant lui, il ne l'eût pas
aperçue, à ce que depuis il m'a juré. À peine
s'était-elle mise en terre près de lui, qu'elle
ouït soupirer fort haut, et puis après d'une voix
si abattue dire : - Et pourquoi ne veut ma fortune que je sois aussi capable de la servir qu'elle est
digne d'être servie, et qu'elle ne reçoive aussi
bien les affections de ceux qui l'aiment qu'elle
leur donne d'extrêmes passions ? Ah, Callirée Ξ! que
votre ruse à été pernicieuse pour mon repos, et que
ma hardiesse est punie d'un très juste supplice !
Daphnis écoutait fort attentivement Filandre, et
quoiqu'il parlât assez clairement, si ne
pouvait-elle comprendre ce qu'il voulait dire,
abusée de l'opinion qu'il fut Callirée. Cela fut
cause que lui prêtant l'oreille, encore plus
curieuse, elle oit que peu après rehaussant la
voix, il dit : - Mais, outrecuidé Filandre, qui
pourra jamais excuser ta faute, ou quel assez grand
châtiment égalera ton erreur ? Tu aimes cette
Bergère, et ne vois-tu pas qu'autant que sa beauté
te le commande, autant te le défend son honnêteté ?
Combien de fois t'en ai-je averti ? Et si tu ne
m'as voulu croire, n'accuse de ton mal que ton
imprudence. À ce mot sa langue se tut mais ses yeux et ses
soupirs en son lieu commencèrent à rendre
témoignage quelle était la passion dont il
n'avait pu découvrir que si peu, et pour se
divertir de ses pensers, ou plutôt pour les
continuer plus doucement, il se leva pour se promener comme de coutume, et si
promptement * qu'elle aperçut Daphnis, quoique pour
se cacher elle se mît à la fuite ; mais lui qui
l'avait vue, pour la reconnaître, la poursuivit
jusques à l'entrée d'un bois de coudriers où il
l'atteignit. Et pensant qu'elle eût découvert tout
ce qu'il avait tenu si caché, demi en colère, il
lui dit : - Et quelle curiosité, Daphnis, est
celle-ci, de me venir épier de nuit en ce lieu ?
- C'est, répondit Daphnis en souriant, pour
apprendre de vous par finesse ce que je n'eusse su autrement. Et en cela elle pensait parler à
Callirée, n'ayant pas encore découvert qu'il fût Filandre. Ξ - Et bien, reprit Filandre, pensant
être découvert, quelle si grande nouveauté
avez-vous apprise ? - Toute celle, dit Daphnis, que
j'en voulais savoir. vous avez bien entre vos mains et ma vie et ma mort ; mais si vous vous ressouvenez de ce que je vous suis, et quels offices d'amitié vous avez reçu de moi quand l'occasion s'en est présentée, je veux croire que vous aimerez mieux mon bien et mon contentement que non pas mon désespoir, ni ma ruine. Daphnis pensait encore parler à Callirée, et avait opinion que toute cette crainte fût à cause de Gérestan qui eût trouvé mauvais, s'il en eût été averti, qu'elle fît cette office à son frère, et pour l'en assurer, lui dit : - Tant s'en faut que vous ayez à redouter ce que je sais de vos affaires, que si vous m'en eussiez avertie, j'y eusse contribué et tout le conseil et toute l'assistance que vous eussiez pu désirer de moi. Mais racontez-moi d'un bout à l'autre tout ce dessein, afin que votre franchise m'oblige plus à vous y servir que la méfiance que vous avez eue de moi ne me peut avoir offensée. - Je le veux, dit-il, ô Daphnis, pourvu que vous me promettiez de n'en dire rien à Diane que je n'y consente. - C'est un discours, répondit la Bergère, qu'il ne lui faut pas faire mal à propos, son humeur étant peut être plus étrange que vous ne croiriez pas en cela. - C'est là mon grief, dit Filandre, ayant dès le commencement assez reconnu que j'entreprenais un dessein presque impossible. Car d'abord que ma sœur et moi résolûmes de changer d'habit, elle prenant le mien et moi le sien, je prévis bien que tout ce qui m'en réussirait de plus avantageux serait de pouvoir
vivre plus librement quelques jours auprès d'elle
ainsi * déguisé que si elle me reconnaissait pour
Filandre. - Comment, interrompit Daphnis toute
surprise, comment pour Filandre ? Et n'êtes-vous
pas Callirée ?
Le Berger qui pensait qu'elle l'eut auparavant
reconnu fut bien marri de s'être découvert si
légèrement ; toutefois, voyant que la faute était
faite et qu'il ne pouvait plus retirer la parole qu'il avait proférée, pensa être à propos de s'en
prévaloir, et lui dit : - Voyez, Daphnis, si vous
avez occasion de vous douloir de moi et de dire que
je ne me fie pas en vous, puisque si librement je
vous découvre le secret de ma vie ; car ce que je
viens de vous dire m'est de telle importance
qu'aussitôt qu'autre que vous le saura il n'y a
plus d'espérance de salut en moi. Mais je veux bien
m'y fier et me remettre tellement en vos mains que
je ne puisse vivre que par vous. Sachez donc,
Bergère, que vous voyez devant vous Filandre sous
les habits de sa sœur, et qu'Amour en moi et la
compassion en elle ont été cause que nous nous
soyons ainsi déguisés. Et après lui alla racontant son extrême affection,
la recherche qu'il avait faite d'Amidor et de
Filidas, l'invention de Callirée à changer
d'habits, la résolution d'aller trouver son mari
vêtue en homme, bref tout ce qui s'était passé en
cet affaire, avec tant de démonstration d'Amour
qu'encore qu'au commencement Daphnis se fût
étonnée de la hardiesse de lui et de sa sœur, si est-ce qu'elle perdit l'étonnement quand elle reconnut la grandeur de son affection, jugeant bien
qu'elle les pouvait porter à de plus grandes folies.
Et encore que, si elle eût été appelée à leur
conseil lorsqu'ils firent cette entreprise elle
n'en eût jamais été d'avis, toutefois voyant
comme l'effet en avait bien réussi, elle résolut de
lui aider en tout ce qui lui serait possible et n'y
épargner ni peine, ni soin, ni artifice qu'elle
jugeât dépendre d'elle, et le lui ayant promis, avec plusieurs ici vous
vous y êtes conduit avec une assez grande prudence,
mais il faut continuer. La feinte que vous avez
faite d'être amoureuse d'elle encore que fille ,
est très à-propos, étant très certain que toute
Amour qui est soufferte enfin en produit une
réciproque. de son
mal, et bref aime en effet sans y penser. Voyez-vous, Filandre, ne faites pas votre profit de ces
instructions ailleurs, et ne croyez pas que si je ne
vous aimais et n'avais pitié de vous je vous
découvrisse ces secrets de l'école ; mais recevez
ce que je vous dis pour arrhes de ce que je désire
faire pour vous. peu soupçonné, j'eusse
bien reconnu que véritablement il y avait de l'Amour.
Après leur ayant donné le bonjour, je ramenai
Amidor avec moi afin qu'ils eussent le loisir de
s'habiller. ajouta Daphnis, auriez-vous opinion que Diane vous aimât davantage ? - Je le devrais ainsi
espérer, dit Filandre, par les lois de nature, si
ce n'est que, comme en sa beauté elle en outrepasse les forces, qu'en son humeur elle en dédaigne les ordonnances. - Vous
me croyez telle qu'il vous plaira, lui dis-je, si vous fais-je serment véritable, qu'il n'y a homme au
monde que j'aime plus que vous. - Aussi, me
répliqua-t-il, n'y a-t-il personne qui vous ait tant
voué de service ; mais ce bonheur ne me durera que
jusques à ce que vous aurez reconnu mon peu de mérite, ou que quelque meilleur sujet se présente. - Me croyez-vous,
lui répliquai-je, si volage que vous me
faites ? - Ce n'est pas, me répondit-il, que je
croie en vous les imperfections de l'inconstance ;
mais je sais bien que j'en ai les causes, pour les
défauts qui sont en moi. - Le défaut, lui dis-je,
est plutôt de mon côté.
Et à ce mot, je l'embrassai et le baisai d'une aussi
sincère affection que s'il eût été ma sœur.
De quoi Daphnis souriait en soi-même, me voyant si
bien abusée. * Mais Amidor nous interrompant, jaloux,
comme je crois, de tous deux : - Je pense, dit-il, que
c'est à bon escient, et que Callirée ne se moque
point. - Comment, dit-il, me moquer ? Que le Ciel me punisse plus rigoureusement qu'il ne châtia
jamais parjure, s'il y eût jamais Amour plus
violente, ni plus passionnée que celle que je porte
à Diane. - Et si vous étiez homme, ajouta
Daphnis, sauriez- vous bien user des paroles
d'homme pour déclarer votre passion ? - Encore,
répondit-il, que j'aie peu d'esprit, si est-ce que
mon extrême affection ne me laisserait jamais muette
en semblable occasion. - Et voyons, * la Belle, dit
Amidor, si ce ne vous est peine, comme vous vous
démêleriez d'une telle entreprise. - Si ma
maîtresse, dit Filandre, me le permet, je le
ferai, avec promesse toutefois qu'elle m'accordera
trois supplications que je lui ferai. La première
qu'elle me répondra à ce que je lui dirai ; l'autre,
qu'elle ne croira point être une feinte ce que sous
autre personne que de Callirée je lui représenterai,
mais les recevra comme très véritables encore
qu'impuissantes passions ; et pour la fin qu'elle
ne permettra que jamais autre que moi la serve en
cette qualité.
Moi qui voyais que chacun y prenait plaisir, et
aussi que véritablement j'aimais Filandre sous les
habits de sa sœur, lui répondit que pour la
seconde et dernière demande qu'elles lui étaient
accordées tout ainsi qu'elle les saurait désirer ;
que pour la première, j'étais si peu accoutumé à faire telles réponses que je m'assurais qu'elle
y aurait peu de plaisir. Toutefois que pour ne la
dédire en rien j'essaierais de m'en acquitter le
mieux qu'il me serait possible. À ce mot, se relevant sur un genou, parce que
nous étions assis en rond, me prenant une main, il commença de
cette sorte. en vous tant de perfections,
qu'il pût être permis à un mortel de vous aimer,
si je n'eusse éprouvé en moi-même qu'il est
impossible de vous voir et ne vous aimer point.
Mais sachant bien que le Ciel est trop juste pour
vous commander une chose impossible, j'ai tenu pour
certain qu'il voulait que vous fussiez aimée puisqu'il permettait que vous fussiez vue, et sur
cette créance j'ai fortifié de raisons la hardiesse
que j'avais eue de vous voir, et béni en mon cœur
l'impuissance qui m'a aussitôt soumis à vous que
mes yeux se sont tournés vers vous. Que si les lois
ordonnent que l'on donne à chacun ce qui est sien,
ne trouvez mauvais, belle Bergère, que je vous donne mon cœur, puisqu'il vous est tellement acquis,
que si vous le refusez, je le désavoue pour être
mien. À ce mot il se tut, pour ouïr ce que je lui
répondrais, mais avec une façon que s'il n'eût
point eu l'habit qu'il portait, malaisément eût-on
pu douter qu'il ne le dît à bon escient,
et pour ne contrevenir à ce que je lui avais promis,
je lui fis telle réponse : - * Bergère, si les
louanges que vous me donnez étaient véritables, je
croirais peut-être ce que vous me dites de votre
affection ; mais sachant bien que ce sont
flatteries, je ne puis croire que le reste ne soit
dissimulation. - C'est trop blesser votre jugement,
me dit-il, que de douter de la grandeur de votre
mérite, mais c'est avec semblables excuses que vous
avez accoutumée de refuser les choses que vous ne
voulez pas ; si puis-je avec vérité jurer par * Tautatès, et vous savez bien que je ne me parjure
pas, que vous ne refuserez jamais rien qui vous
soit donné de meilleur ni plus entière volonté.
- Je sais bien, lui répondis-je, que les Bergers
de cette contrée ont accoutumé d'user de plus de
paroles où il y a moins de vérité, et qu'ils
tiennent entre eux pour chose très avérée, que les
Dieux n'écoutent ni ne punissent jamais les faux
serments des amoureux. - Si c'est un vice particulier
de vos Bergers, dit-il, je m'en remets à votre connaissance ; mais moi qui suis étranger, je ne
dois participer à leur honte non plus que je ne fais à leur faute ; et toutefois par vos paroles mêmes
plus cruelles, il faut que je retire quelque
satisfaction pour moi. Car encore que les Dieux ne
punissent le serment des Amoureux, si je ne le suis
pas, comme il semble que vous en doutez, les Dieux
ne laisseront de m'envoyer le châtiment de parjure,
et s'ils ne le font, vous serez contrainte d'avouer, que n'étant point châtié, je ne suis donc point
menteur, et si je suis menteur et ne suis bien
châtié, il faut que vous confessiez que je suis
Amant. Et par ainsi, de quelque côté que votre bel
esprit se veuille tourner, il ne saurait désavouer
qu'il n'y a point de beauté en la terre, ou Diane est belle, et que jamais beauté n'a été aimée, ou
la vôtre l'est de ce Berger, qui est à vos genoux
et qui en cet état implore le secours de toutes
les grâces pour en retirer une de vous, qu'il croit
mériter, si une parfaite Amour a jamais eu du
mérite. - Si je suis belle, répliquai-je, je m'en
remets aux yeux qui me voient sainement ; mais vous
ne sauriez nier que vous ne soyez parjure et
dissimulée, et il faut, Callirée, que je dise que
l'assurance dont vous me parlez en homme me fait
résoudre à ne croire jamais aux paroles, puisqu'étant fille vous les savez si bien déguiser.
- Et pourquoi, Diane, dit-il lors en souriant,
interrompez-vous si tôt les discours de votre
serviteur ? Vous étonnez-vous qu'étant Callirée,
je vous parle avec tant d'affection ?
Ressouvenez-vous qu'il n'y a impuissance de condition
qui m'en fasse jamais diminuer, tant s'en faut, ce
sera plutôt cette occasion qui la conservera et
plus violente et éternelle, puisqu'il n'y a rien qui
diminue tant l'ardeur du désir que la jouissance de
ce qu'on désire, et cela ne pouvant être entre nous
vous serez jusques à mon cercueil toujours aimée, et
moi toujours Amante. Et toutefois, si Tirésias,
après avoir été fille devint homme, pourquoi ne
puis-je espérer que les Dieux me pourraient bien
autant favoriser si vous l'aviez agréable ? Croyez-moi,
belle Diane, puisque les Dieux ne font jamais
rien en vain, qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils aient
mis en moi une si parfaite affection pour m'en
laisser vainement travailler, et que si la nature
m'a fait naître fille, mon amour extrême me peut bien
rendre telle, que ce ne soit point inutilement. Daphnis, qui voyait que ce discours s'allait fort
égarant et qu'il était dangereux que cet amant se laissât transporter à dire chose qui le fit découvrir par Amidor, l'interrompit en lui disant :
- C'est sans doute, Callirée que votre Amour ne
sera point éprise inutilement tant que vous servirez
cette belle Bergère, non plus que le flambeau ne
se consume pas en vain qui éclaire à ceux qui sont
dans la maison ; car tout le reste du monde n'étant
que pour servir cette Belle, vous aurez fort bien
employé vos jours quand vous les aurez passés en
son service. - Mais changeons de discours, dit
Amidor, car voici venir Filidas qui ne prendrait nullement plaisir à les ouïr, encore que
vous soyez fille.
Et presque en même temps Filidas arriva, qui nous
fit toutes lever pour le saluer. Mais Amidor qui
aimait passionnément la feinte Callirée, lorsque
sa cousine arriva, prit le temps si à propos que
s'éloignant avec Filandre un peu de la troupe
et la prenant sous le bras, et voyant que personne
ne les pouvait ouïr, commença de lui parler ainsi :
- Est-il possible, belle Bergère, que les paroles que
vous venez de tenir à Diane soient véritables, ou
bien si vous les avez dites seulement pour montrer
la beauté de votre esprit ? - Croyez Amidor, lui
répondit-il, que je ne suis point mensongère, et
que jamais je ne dis rien plus véritablement que
l'assurance que je lui ai faite de mon affection,
que si en quelque chose j'ai manqué à la vérité, ç'a été pour en avoir dit moins que j'en ressens. Mais
en cela je dois être excusé, puisqu'il n'y a point
d'assez bonnes paroles pour le pouvoir dire comme
je le conçois.
À quoi il répondit avec un grand soupir : - Puisque
cela est, belle Callirée, malaisément puis-je
croire que vous ne reconnaissiez beaucoup mieux
l'affection que l'on vous porte, puisque vous
ressentez les mêmes coups dont vous blessez, que
non point celles qui en sont du tout ignorantes, et
cela sera cause que je n'irai point recherchant
d'autres paroles pour vous déclarer ce que je souffre pour vous, ni d'autres raisons pour excuser ma
hardiesse que celles dont vous avez usé parlant à
Diane. Et seulement j'ajouterai cette
considération, afin que vous connaissiez la grandeur
de mon affection : Que si le coup qui ne se voit
se doit juger selon la force du bras qui le donne,
la beauté de Diane, dont vous ressentez la
blessure, étant beaucoup moindre que la vôtre
doit bien avoir fait moindre effort en vous que la vôtre en moi. Et toutefois si vous l'aimez avec
tant de violence, considérez comment Amidor doit
être traité de Callirée, et quelle peut être
son affection, car il ne saurait la vous déclarer
que par la comparaison de la vôtre. - Berger, lui
répondit-il, si la connaissance que vous avez eue
de l'amitié que je porte à Diane vous a donné la
hardiesse de me parler de cette sorte, il faut que
je supporte le supplice que mon inconsidération
mérite, ayant parlé si ouvertement devant vous. Mais
aussi deviez-vous avoir égard qu'étant fille je
ne pouvais par ces discours offenser son honnêteté,
et si faites bien vous la mienne en me parlant
ainsi, qui ai un mari qui ne supporterait pas avec
patience cet outrage s'il en était averti. Mais
outre cela, puisque vous parlez de Diane, à qui véritablement je me suis entièrement donnée,
car encore faut-il que je vous dise que si vous voulez
que je mesure votre affection à la mienne selon les
causes que nous avons d'aimer, je ne croirai pas que
vous en ayez beaucoup, puisque ce que vous nommez
beauté en moi * ne peut en sorte que ce soit retenir ce nom auprès de la sienne. - Belle Bergère, lui dit
Amidor, je n'ai jamais cru que l'on vous puisse
offenser en vous aimant, mais puisque cela est,
j'avoue que je mérite châtiment et que je suis
prêt à le recevoir tout tel que vous me
l'ordonnerez. Il est vrai que vous devez ensemble vous résoudre à joindre au même supplice tout celui
que je pourrai mériter en vous aimant le reste de
ma vie, car il est impossible que je vive sans vous
aimer. Et ne croyez point que le mécontentement de
Gérestan m'en puisse jamais divertir ; celui qui ne
craint ni les hasards ni la mort même ne redoutera
jamais un homme. Mais quant à ce qui vous touche,
j'avoue que j'ai failli en faisant quelque
comparaison de vous à Diane, étant sans doute
mal proportionnée de son côté. Il est vrai que ce
n'a pas été comme de chose égale, mais comme du
moindre au plus grand, et ayant eu opinion que ce
que vous ressentiez vous donnerait plus de
connaissance de ma peine, j'ai commis cette erreur,
en laquelle si vous me pardonnez, je proteste de ne
retomber jamais. Filandre qui m'aimait à bon escient, et qui avait eu
opinion qu'Amidor en fît de même, eût
malaisément supporté d'ouïr parler de moi avec tant
de mépris s'il n'eût eu dessein de découvrir ce
qui en était ; mais désirant de s'en éclaircir, et
lui semblant d'en avoir rencontré une fort bonne
occasion, il eut tant de puissance sur soi-même
que sans lui en faire semblant, il lui dit :
- Comment est-il possible, Amidor, que votre bouche
profère des paroles que votre cœur dément si
fort ? Pensez-vous que je ne sache pas bien que vous
dissimulez ? Et dès longtemps votre affection
est toute pour Diane ? tout le souci.
Ce qu'Amidor disait en cela était bien selon son
humeur ; car c'était sa vanité ordinaire de
vouloir qu'on crût qu'il eût plusieurs bonnes fortunes ; et à cette occasion il avait accoutumé
de se rendre à dessein si familier de celles qu'il
hantait que, quand il s'en retirait, il pouvait
presque par ses souris et niant froidement, faire
croire tout ce qu'il voulait d'elles. À ce coup Filandre reconnut bien son artifice, et n'eût
été qu'il craignait de se découvrir, il se sentit
tellement touché de mon offense que je crois qu'il
l'eût repris de mensonge ; si ne put-il
s'empêcher de lui répondre assez aigrement :
- Vraiment, Amidor, vous êtes le plus indigne
Berger qui vive parmi les bonnes compagnies. Vous
avez le courage de parler de cette sorte de Diane, à qui vous montrez tant d'amitié et à qui vous
avez tant d'obligation ? Et que pouvons-nous
espérer, nous, qui n'approchons en rien ses
mérites, puisque ni ses perfections, ni son
amitié, ni votre alliance ne vous peuvent attacher
la langue ? Quant à moi, j'avoue que vous êtes la
plus dangereuse personne qui vive, et qui voudra
avoir du repos doit tâcher de vous éloigner comme
une maladie très contagieuse. À ce mot il le quitta, et nous vint retrouver, le
visage tant enflammé de colère, que Daphnis connut
bien qu'il était offensé d'Amidor, qui était
demeuré si étonné de cette séparation qu'il ne
savait ce qu'il avait à faire. Depuis le soir Daphnis s'enquit de Filandre de leur discours, et
parce qu'elle m'aimait et jugeait que cela ne
pouvait que beaucoup accroître l'amitié que je
portais à la feinte Callirée, dès le matin elle me
le raconta avec tant d'âpreté contre Amidor et si
avantageusement pour Filandre, qu'il faut avouer
que depuis je ne me pus si aisément défendre de
l'aimer lorsque je le reconnus, me semblant que
sa bonne volonté m'y obligeait. Mais Daphnis, qui
savait bien que si je l'aimais alors c'était pour
le croire Callirée, lui conseillait ordinairement
de se découvrir à moi, disant qu'elle croyait bien
qu'au commencement je le rejetterais et m'en
fâcherais, mais qu'enfin toutes choses se
remettraient, et que de son côté elle y travaillerait
de sorte qu'elle espérait en venir à bout. Mais elle
ne put avoir d'assez fortes persuasions pour lui
en donner le courage, qui fit résoudre Daphnis de
le faire elle-même sans qu'il le sût, prévoyant bien que Gérestan voudrait ravoir sa
femme et que cette finesse aurait été inutile.
sortir une nuit de votre chambre, il
faut que vous la voyiez en l'état où je l'ai trouvée
plusieurs fois ; car presque toutes les nuits qui
sont un peu claires elle les passe dans le jardin,
et se plaît de sorte en ses imaginations que je ne
la puis retirer qu'à force de ses rêveries. - Je
voudrais bien, lui répondis-je, lui pouvoir rapporter du soulagement, mais que veut-elle de
moi ? Ne lui rends-je pas amitié pour amitié ? Ne
lui en fais-je assez paraître par toutes mes
actions ? Manquè-je à quelque sorte de courtoisie
ou de devoir envers elle ? - Cela est vrai. Mais,
me répliqua-t-elle, si vous aviez ouï ses discours,
je ne crois pas qu'elle ne vous fît compassion, et
vous supplie que, sans qu'elle le sache, vous la
veniez écouter une nuit. Je le lui promis fort
librement, et lui dis que ce serait bientôt ; car
Filidas m'avait dit le soir auparavant qu'elle
voulait visiter Gérestan et faire amitié avec lui.
première, aussitôt qu'elle le
vit sortir, se dépêcha de me le venir dire, et me
mettant hâtivement une robe dessus, je la suivis
assez vite, jusques à ce que nous fûmes dans le
jardin. Mais lorsqu'elle eut remarqué où il était,
elle me fit signe d'aller au petit pas après elle.
Et quand nous nous fûmes approchées de sorte
que nous le pouvions ouïr, nous nous assîmes en
terre, et incontinent après, j'ois qu'il disait :
- Mais à quoi toute cette patience ? À quoi tous ces
dilaiements ? Ne faut-il pas que tu meures sans
secours ou que tu découvres ta blessure au
Chirurgien qui la peut guérir ? Et là, s'arrêtant pour quelque temps, il reprenait
ainsi avec un grand soupir : - Ne dis-tu pas, ô fâcheuse crainte, qu'elle nous bannira de sa
présence ? Et qu'elle nous ordonnera une mort
désespérée ? Et bien, si nous mourons, ne nous
sera-ce pas beaucoup de soulagement d'abréger une
si misérable vie que la nôtre, et mourant,
satisfaire à l'offense que nous aurons faite ? Et
quant au bannissement, s'il ne nous vient d'elle,
le pouvons-nous éviter de Gérestan, de qui
l'impatience ne nous laissera guère davantage ici ?
Que si toutefois nous obtenons un plus long séjour
de cet importun, et que la mort ne nous vienne du
courroux de la belle Diane, hélas ! pourrons-nous éviter la violence de notre affection ? Que faut-il
donc que je fasse ? Que je le lui dise ? Ah ! je ne
l'offenserai jamais s'il m'est possible. Le lui
tairai-je ? Et pourquoi le taire puisqu'aussi bien ma mort lui en donnera une bien prompte
connaissance. Quoi donc, je l'offenserai ? Ah !
l'outrage et l'amitié ne vont jamais ensemble.
Mourons donc plutôt. Mais si je consens à ma mort,
ne lui fais-je pas perdre le plus fidèle serviteur
qu'elle ait jamais ? Et puis il est impossible qu'en
adorant on puisse offenser. Je le lui dirai donc,
et en même temps lui découvrirai l'estomac afin
que le fer plus aisément punisse mon erreur , si
elle le veut. Voilà, lui dirai-je, où demeure le
cœur de cet infortuné Filandre, qui sous les
habits de Callirée, au lieu d'acquérir vos bonnes
grâces, a rencontré votre courroux ; vengez-vous
et le punissez, et soyez certaine que si la
vengeance vous satisfait, le supplice lui en sera
très agréable. insensée quoiqu'elle l'appelât deux ou trois
fois par le nom de Callirée. Mais craignant d'être
ouïe de quelque autre, et plus encore que le
désespoir ne fît faire à Filandre quelque chose de
mal à propos en sa personne, elle me laissa seule et se mit à le suivre me disant toute
en colère en partant : - Vous verrez, Diane, que si
vous traitez mal Filandre, peut-être vous
ruinerez-vous de sorte, que vous en ressentirez le
plus grand déplaisir. Si je fus étonnée de cet
accident, jugez-le, belles Bergères, puisque je ne
savais pas même m'en retourner. Enfin, après avoir
repris un peu mes esprits, je cherchai de tant de
côtés que je revins en ma chambre où m'étant
remise au lit toute tremblante je ne pus clore
l'œil de toute la nuit.
de
sorte que nous lui cachâmes aisément ce mauvais
ménage, ce qui nous eût été presque impossible,
et même à Filandre autour duquel elle demeurait
ordinairement. Daphnis ne se trouva pas peu empêchée en cette
occasion, car au commencement je ne pouvais la
recevoir en ses excuses. Enfin elle me tourna de
tant de côtés, et me sut tellement déguiser cette
* affection, que je lui promis d'oublier le déplaisir qu'elle m'avait fait, jurant toutefois quant à Filandre que je ne le verrais jamais. Et je crois
qu'il s'en fût allé sans me voir ne me pouvant
supporter courroucée, n'eût été le danger où il
craignait que Callirée tombât, car elle avait à
faire à un mari qui était assez fâcheux. Ce fut
cette considération qui le retint, mais sans bouger
du lit, feignant d'être malade. Cinq ou six jours
se passèrent sans que je le voulusse voir, quelque
raison que Daphnis me puisse alléguer pour lui, et
n'eût été que je fus avertie que Filidas
revenait et Callirée aussi, je ne l'eusse vu de
longtemps.
Mais la crainte que j'eus que Filidas ne s'en prît
garde, et que ce qui était si secret ne fût
divulgué par toute la contrée, me fit résoudre à le
voir, avec condition qu'il ne me ferait point de
semblant de ce qui s'était passé n'ayant pas assez
de force sur moi, pour m'empêcher de ne donner
quelque connaissance de mon déplaisir. Il le promit et le tint ; car à
peine osait-il tourner les yeux vers moi, et quand
il le faisait, c'était avec une certaine
soumission qui ne m'assurait pas peu de son
extrême Amour. Et de fortune, incontinent après que
j'y fus entrée, Filidas, Amidor, et le dissimulé
Filandre arrivèrent dans la chambre, de qui les
fenêtres fermées donnèrent assez bonne commodité
de cacher nos visages. cette
déclaration qu'il avait tant désirée, à savoir que
j'oubliais sa tromperie et que. ne sortant point des
termes de son devoir. j'aimerais sa bonne volonté
et chérirais pour son mérite ainsi que je
devrais. La connaissance qu'il me donna de son
contentement, ayant cette assurance de moi, me
rendit bien aussi assurée de son affection que peu
auparavant son déplaisir m'en avait fait certaine,
car il fut tel qu'à peine le pouvait-il dissimuler.
Cependant que nous étions en ces termes, Filidas,
de qui l'amour s'allait toujours augmentant, ne
put en couvrir davantage la grandeur, de sorte
qu'elle résolut de tenter tout à fait le dissimulé
Filandre. Avec ce dessein, la trouvant à propos un
jour qu'elles se promenaient ensemble dans une
touffe d'arbres qui fait l'un des carrés du
jardin, elle lui parla de cette sorte après avoir
été longuement interdite : - Et bien, Filandre,
sera-t-il vrai que quelque amitié que je vous puisse
faire paraître, je ne sois point assez heureux pour être aimé de vous ? Callirée lui répondit : - Je ne sais, Filidas, quelle plus grande amitié vous me demandez, ni
comment je vous en puis rendre davantage, si vous-même ne m'en donnez les moyens. - Ah ! dit-elle,
si votre volonté était telle que la mienne la
désire, je le pourrais bien faire. - Jusqu'à ce
que vous m'ayez éprouvée, dit Callirée, que vous ne me manquerez
point d'amitié, et je vous déclarerai peut-être
chose dont vous serez bien étonné.
Callirée fut un peu surprise ne sachant ce
qu'elle voulait dire ; toutefois, pour en savoir
la conclusion, elle lui répondit : - Je vous jure,
Filidas, tout ainsi que vous me le demandez, et de
plus que je ne pourrai jamais vous rendre témoignage
de bonne volonté que je ne le fasse. À ce mot, pour
remerciement et presque par transport, Filidas la
prenant par la tête, la baisa avec tant de
véhémence que Callirée en rougit, et la repoussant toute en colère, lui demanda quelle façon était
celle-là. - Je sais, répondit alors Filidas, que
ce baiser vous étonne, et que mes actions jusques
ici vous auront peut-être fait soupçonner quelque
chose d'étrange de moi, mais si vous voulez avoir
la patience de m'écouter, je m'assure que vous en
aurez plutôt pitié que mauvaise opinion.
Et lors reprenant du commencement jusques au bout,
elle lui fit entendre le procès qui avait été entre
Phormion et Celion, nos pères, l'accord qui fut
fait pour l'assoupir, et enfin l'artifice de son
père à la faire élever comme un homme encore qu'elle fût fille. Bref notre mariage, et tout ce que je
viens de vous raconter, et puis continua de cette
sorte : - Or ce que je veux de vous pour
satisfaction de votre promesse, c'est que,
reconnaissant l'extrême affection que je vous porte,
vous me receviez pour votre femme, et je ferai
épouser Diane à mon cousin Amidor, que mon père
avait expressément élevé dans sa maison pour ce
sujet. Et là-dessus elle ajouta tant de paroles
pour la persuader, que Callirée, étonnée plus que
je ne vous saurais dire, eut le loisir de revenir
à soi, et lui répondre que, sans mentir, elle lui
avait raconté de grandes choses, et telles que
malaisément les pourrait-elle croire, si elle ne
les assurait d'autre façon que par paroles. Et alors se déboutonnant se découvrit le sein :
- L'honnêteté, lui dit-elle, me défend de vous en
montrer davantage, mais cela, ce me semble, vous
doit suffire. lui semblant que le Ciel lui offait
un très grand acheminement à la conclusion de ses
désirs.
Le matin Daphnis me pria d'aller voir la feinte
Callirée, et la vraie demeura auprès de Filidas,
afin qu'elle ne s'en doutât. Dieu sait quelle je
devins quand je sus tout ce discours. Je vous jure
que j'étais si étonnée que je ne savais si ce
n'était point un songe. Mais ce fut le bon que
Daphnis se plaignait infiniment de moi, que je le
lui eusse si longuement celé, et quelque serment
que je lui fisse, que je n'en avais rien su
jusques à l'heure, elle ne me voulait point croire
si enfant *, et lorsque je lui disais que je pensais
que tous les hommes fussent comme Filidas elle se
tuait de rire de mon ignorance. Enfin nous
résolûmes, de peur que Bellinde ne voulût
disposer de moi à sa volonté, ou que Filidas ne me
fît quelque surprise pour Amidor, qu'il ne fallait
rien faire à la volée et sans y bien penser ; car
dès lors, par la sollicitation de Daphnis et de
Callirée, je promis à Filandre de l'épouser. Et
cela fut cause que, reprenant ses habits, après avoir
assuré Filidas qu'il allait pour en parler à ses
parents, il se retira avec sa sœur vers Gérestan
qui ne prit jamais garde à cette ruse. Depuis ce
temps, il fut permis à Filandre de m'écrire ; car,
envoyant d'ordinaire de ses nouvelles à Filidas,
j'avais toujours de ses lettres, et si finement
que ni elle, ni Amidor ne s'en aperçurent jamais.
Or, belles Bergères, jusques ici cette recherche ne
m'avait guère rapporté d'amertume, mais, hélas !
c'est ce qui s'ensuivit qui m'a tant fait avaler
d'absinthe que jusques au cercueil il ne faut pas
que j'espère de goûter quelque douceur. Il advint pour mon malheur qu'un étranger passant
par cette contrée me vit endormie à la fontaine des
Sycomores, où la fraîcheur de l'ombrage et le doux gazouillement de l'onde m'avaient, sur le haut du
jour, assoupie. Lui, que la beauté du lieu avait
attiré pour passer l'ardeur du midi, n'eut plutôt
jeté l'œil sur moi, qu'il y remarqua quelque chose
qui lui plut. Dieux ! quel homme, ou plutôt quel
monstre était-ce ! Il avait le visage reluisant de
noirceur, les cheveux raccourcis et mêlés comme la
laine de nos moutons quand il n'y a qu'un mois ou
deux qu'on les a tondus, la barbe à petits bouquets
clairement épanchée autour du menton, le nez aplati
entre les yeux et rehaussé et large par le bout, la
bouche grosse, les lèvres renversées et presque
fendues sous le nez. Mais rien n'était si étrange
que ses yeux, car en tout le visage il n'y
paraissait rien de blanc que ce qu'il en découvrait
quand il les rouait dans la tête. Ce bel Amant me
fut destiné par le Ciel pour m'ôter à jamais toute
volonté d'aimer ; car, étant ravi à me considérer, il
ne put s'empêcher, transporté comme je crois de ce
nouveau désir, de s'approcher de moi pour me baiser.
Mais, parce qu'il était armé et à cheval, le bruit
qu'il fit m'éveilla, et si à propos qu'ainsi qu'il
était prêt de se baisser pour satisfaire à sa
volonté, j'ouvris les yeux, et voyant ce monstre si
près de moi premièrement je fis un grand cri, puis
lui portant les mains au visage, le heurtai de toute
ma force ; lui qui était à moitié penché, n'attendant
pas cette défense, fut si surpris que le coup le
fit balancer, et de peur qu'il eût, comme je pense,
de choir sur moi, il aima mieux tomber de l'autre
côté, si bien que j'eus loisir de me lever. Je ne
crois pas que s'il m'eût touchée, je ne fusse morte
de frayeur, car figurez-vous que tout ce qui est de
plus horrible ne saurait en rien approcher l'horreur
de son visage épouvantable.
J'étais déjà bien éloignée quand il se releva, et
voyant qu'il ne me saurait atteindre, parce qu'il
était armé assez pesamment et que la peur
m'attachait des ailes aux pieds, il sauta
promptement sur son cheval, et à toute course me
suivait, lorsqu'étant presque hors d'haleine, la
pauvre Filidas, qui assez près de là entretenait
Filandre qui nous était venu voir et qui s'était
endormi en lui parlant, ayant ouï ma voix, courut à
moi. Voyant que ce cruel me poursuivait avec l'épée
nue en la main, car la colère de sa chute lui avait
effacé toute Amour, elle s'opposa généreusement à sa
furie, me faisant paraître par ce dernier acte qu'elle m'avait autant aimée que son sexe le
lui permettait, et d'abord lui prit la bride du
cheval, dont ce barbare offensé, sans nul égard de
l'humanité, lui donna de l'épée sur le bras, de
telle force qu'il le détacha du corps, et elle
presque en même temps de douleur mourut, et tomba
entre les pieds de son cheval, qui broncha si
lourdement que son maître eut assez d'affaire à
s'en dépêtrer. Et parce que Filidas en mourant
fit un grand cri, nommant fort haut Filandre, lui
qui était auprès l'ouït, et la voyant en si piteux
état, en eut un si extrême déplaisir, mais plus
encore quand il vit ce barbare, s'étant démêlé de son cheval, me courre après l'épée en la main,
et moi, comme je vous disais, et de peur, et de la
course que j'avais faite, tant hors d'haleine que
je ne pouvais presque mettre un pied devant l'autre.
Que devint ce pauvre Berger ? Je ne crois pas que
jamais * Lionne à qui les petits ont été dérobés
lorsqu'elle voit ceux qui les emportent, s'élançât
plus légèrement après eux que le courageux Filandre après ce cruel. Et parce qu'il était chargé d'armes
qui l'empêchaient de courre, il l'atteignit assez
tôt, et d'abord lui cria : - Cessez Chevalier,
cessez d'outrager davantage celle qui mérite mieux
d'être adorée. Et parce qu'il ne s'arrêtait point,
ou fût que pour être en furie il n'oyait point sa
voix, ou que pour être étranger il n'entendait
point son langage, Filandre mettant une pierre dans
sa fronde la lui jeta d'une si grande impétuosité
que le frappant à la tête, sans les armes qu'il y
portait, il n'y a point de doute qu'il l'eût tué
de ce coup qui fut tel que l'étranger s'en aboucha,
mais se relevant incontinent, et oubliant la colère
qu'il avait contre moi, s'adressa tout en furie à Filandre, qui se trouva si près qu'il ne put éviter le coup malheureux qu'il lui donna dans le
corps, n'ayant en la main que sa houlette pour toute
défense. Toutefois, se voyant le glaive de son
ennemi si avant, sa naturelle générosité lui donna
tant de force et de courage qu'au lieu de reculer il s'avança, et s'enfonçant le fer dans l'estomac jusques aux gardes, il lui planta le bout ferré de
sa houlette entre les deux yeux, si avant qu'il ne
l'en put plus retirer, qui fut cause que la lui
laissant ainsi attachée, il le saisit à la gorge,
et de mains et de dents paracheva de le tuer. Mais,
hélas ! ce fut bien une victoire chèrement achetée ;
car ainsi que ce barbare tomba mort d'un côté,
Filandre n'ayant plus de force, se laissa choir de
l'autre, toutefois si à propos que, tombant à la renverse, l'épée qu'il avait au travers du
corps heurta de la pointe contre une pierre, et la
pesanteur du corps la fit ressortir de la plaie.
Moi qui de temps en temps tournais la tête pour
voir si ce cruel ne m'atteignait point encore, je vis
bien au commencement que Filandre le courait, et
dès lors une extrême frayeur me saisit. Mais hélas !
quand je le vis blessé si dangereusement, oubliant
toute sorte de crainte, je m'arrêtai ; mais quand
il tomba, la frayeur de la mort ne me put empêcher
de courre vers lui, et aussi morte presque que lui, je me jetai en terre, l'appelant toute éplorée par
son nom. Il avait déjà perdu beaucoup de sang, et
en perdait à toute heure davantage par les deux
côtés de sa plaie.
Et voyez quelle force a une amitié ! Moi qui ne
saurais voir du sang sans m'évanouir, j'eus bien
alors le courage de lui mettre mon mouchoir contre sa blessure pour empêcher le cours du sang, et
rompant mon voile lui en mettre autant de l'autre
côté. Ce petit soulagement lui servit de quelque
chose, car lui ayant mis la tête en mon giron, il
ouvrit les yeux et reprit la parole. Et me voyant
toute couverte de larmes, il s'efforça de me dire :
- Si jamais j'ai espéré une fin plus favorable que
celle-ci, je prie le Ciel, belle Bergère, qu'il n'ait
point de pitié de moi. Je voyais bien que mon peu
de mérite ne me pourrait jamais faire atteindre ce
bonheur désiré, et je craignais que enfin le
désespoir ne me contraignît à quelque furieuse
résolution contre moi-même. Les Dieux qui savent
mieux ce qu'il nous faut que nous ne le savons
désirer ont bien connu que n'ayant vécu depuis
si longtemps que pour vous, il fallait aussi que je
mourusse pour vous. Et jugez quel est mon
contentement, puisque je meurs non seulement pour
vous, mais encore pour vous conserver la chose du
monde que vous avez la plus chère, qui est votre
pudicité. Or, ma maîtresse, puisqu'il ne me reste
plus rien pour mon contentement qu'un seul point,
par l'affection que vous avez reconnue en Filandre,
je vous supplie de me le vouloir accorder, afin que
cette âme heureuse entièrement puisse vous aller
attendre aux champs Élysées, avec cette satisfaction
de vous. Il me dit ces paroles à mots interrompus et avec
beaucoup de peine ; et moi qui le voyais en cet
état, pour lui donner tout le contentement qu'il
pouvait désirer, lui répondis : - Ami, les Dieux
n'ont point fait naître en nous une si belle et
honnête affection pour l'éteindre si promptement,
et pour ne nous en laisser que le regret. J'espère qu'ils vous donneront encore tant
de vie que je pourrai vous faire connaître que je
ne vous cède point en amitié, non plus que vous ne
le faites à personne en mérite. Et pour preuve de
ce que je vous dis, demandez seulement tout ce
que vous voudrez de moi, car il n'y a rien que je
vous puisse ni veuille refuser. À ces derniers mots,
il me prit la main, et se l'approchant de la bouche :
- Je baise, dit-il, cette main, pour remerciement de
la grâce que vous me faites. Et lors * dressant les
yeux au Ciel : ô Dieux, dit-il, je ne vous requiers qu'autant de vie qu'il m'en faut pour l'accomplissement
de la promesse que Diane me vient de faire. Et puis
adressant sa parole à moi, avec tant de peine qu'à
peine pouvait-il proférer les mots, il me dit ainsi :
- Or, ma belle Maîtresse, écoutez donc ce que je veux
de vous, puisque je ne ressens l'aigreur de la
mort que pour vous. Je vous conjure, par mon
affection et par votre promesse, que j'emporte ce
contentement hors de ce monde que je puisse dire
que je suis votre mari, et croyez si je le reçois que mon âme ira très contente en quelque lieu qu'il lui faille aller ayant un si grand témoignage de votre bonne volonté. Je vous jure, belles Bergères, que ces paroles me touchèrent si vivement que je ne sais comme j'eus assez de force à me soutenir, et crois, quant à moi. que ce fut la seule volonté que j'avais de lui complaire qui m'en donna le courage. Cela fut cause qu'il n'eut pas plutôt fini sa demande que lui retendant la main, je lui dis : - Filandre, je vous accorde ce que vous me requérez, et vous jure devant tous les Dieux, et particulièrement devant les divinités qui sont en ces lieux, que Diane se donne à vous et qu'elle vous reçoit et de cœur et d'âme pour son mari ; et en disant ces mots, je le baisai. - Et moi, dit-il, * je me donne à vous, pour jamais très heureux et content d'emporter ce glorieux nom de mari de Diane. Hélas ! ce mot de Diane fut le dernier qu'il proféra ; car, m'ayant les bras au col et me tirant à lui pour me baiser, il expira, laissant ainsi son esprit sur mes lèvres. Quelle je devins, le voyant mort, jugez-le, belles Bergères, puisque véritablement je l'aimais. Je tombai abouchée sur lui, sans pouls, et sans sentiment, et de telle sorte évanouie, que je fus emportée chez moi sans que je revinsse. Ô Dieux ! que j'ai ressenti vivement cette perte, et reconnu plus que véritable ce que tant de fois il m'avait prédit que je l'aimerais davantage après sa mort que durant sa vie. Car j'ai depuis conservé si vive sa mémoire en mon âme qu'il me semble qu'à toute heure je l'ai devant mes yeux, et que sans cesse il me dit que pour n'être ingrate il faut que je l'aime. Aussi fais-je, ô belle âme, et avec la plus entière affection qu'il se peut, et si, où tu es, on a quelque connaissance de ce qui se fait çà bas, reçois, ô cher ami, cette volonté, et ces larmes que je t'offre pour témoignage que Diane aimera jusques au cercueil son cher Filandre.
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