|
![]() |
|
Nouveautés
Options FAQ |
|
|
|
L'Astrée achronique
Livre 7Édition de 1607, 295 recto (sic pour 195 recto). Édition de Vaganay, p. 237. LE Astrée pour interrompre les tristes paroles de Diane : - Mais, belle Bergère, lui dit-elle, qui
était ce misérable qui fut cause d'un si grand
désastre ? - Hélas ! dit Diane, que voulez-vous
que je vous en dise ? C'était un ennemi qui
n'était au monde que pour être cause de mes
éternelles larmes. - Mais encore, répondit Astrée,
ne sut-on jamais quel homme c'était ? - On nous
dit, répliqua-t-elle, quelque temps après, qu'il
venait de certains pays barbares, outre un détroit,
je ne sais si je le saurai bien nommer, qui
s'appelle les Colonnes d'Hercule, et le sujet qui
le fit venir de si loin pour mon malheur était
que, devenu amoureux en ces contrées-là, sa Dame lui
avait commandé de chercher toute l'Europe pour
savoir s'il y a quelque autre aussi belle
qu'elle ; et s'il venait à rencontrer quelque Amant
qui voulût maintenir la beauté de sa Maîtresse,
il était obligé de combattre contre lui, et lui en
envoyer la tête avec le portrait et le nom de la
Dame. Hélas ! que plût aux Dieux que j'eusse été
moins prompte à m'enfuir lorsqu'il me poursuivait
pour me tuer, afin que par ma mort j'eusse empêché celle du pauvre Filandre. À ces paroles, elle se
mit à pleurer avec une telle abondance de larmes
que Phillis, pour la divertir, changea de propos, et
se levant la première : - Nous avons, dit-elle, trop demeuré
longuement assises, il me semble qu'il serait
bon de se promener un peu. À ce mot elles se
levèrent toutes trois, et s'en allèrent du côté de
leurs hameaux, car aussi bien était-il tantôt
temps de dîner.
Léonide, qui était, comme je vous ai dit, aux
écoutes, ne perdait pas une seule parole de ces
Bergères, et plus elle oyait de leurs nouvelles, et
plus elle en était désireuse. Mais, quand elle les
vit partir sans avoir parlé de Céladon, elle en fut
fort fâchée. Toutefois, sous l'espérance qu'elle eut que
demeurant ce jour avec elles elle en pourrait
découvrir quelque chose, et aussi que déjà elle en
avait fait le dessein, lorsqu'elle les vit un peu
éloignées, elle sortit de ce buisson, et faisant
un peu de tour, se mit à les suivre, car elle ne
voulait pas qu'elles pensassent qu'elle les eût
ouïes. De fortune, Phillis, se tournant du côté
d'où elles venaient, l'aperçut d'assez loin et
la montra à ses compagnes qui s'arrêtèrent ; mais voyant qu'elle venait vers elles, pour lui rendre le
devoir que sa condition méritait, elles retournèrent en arrière et la saluèrent. Léonide, toute pleine
de courtoisie, après leur avoir rendu leur salut,
s'adressant à Diane, lui dit : - Sage Diane, je
veux être aujourd'hui votre hôtesse, pourvu
qu'Astrée et Phillis soient de la troupe, car je
suis partie ce matin de chez Adamas, mon oncle, en
dessein de passer tout ce jour avec vous pour
reconnaître si ce que l'on m'a dit de votre vertu, Diane, de votre beauté, Astrée, de votre mérite, Phillis, répond à la renommée qui est divulguée de vous.
Diane voyant que ses compagnes s'en remettaient à
elle, lui répondit : - Grande Nymphe, il serait
peut-être meilleur pour nous que vous eussiez
seulement notre connaissance par le rapport de la
renommée, puisqu'elle nous est tant avantageuse ;
toutefois, puisqu'il vous plaît de nous faire
cet honneur, nous le recevrons comme nous sommes
obligées de recevoir avec révérence les grâces
qu'il plaît au Ciel de nous faire. À ces dernières
paroles, elles la mirent entre elles, et la menèrent
au hameau de Diane, où elle fut reçue d'un si bon
visage et avec tant de civilité, qu'elle s'étonnait
comme il était possible qu'entre les bois et les
pâturages des personnes tant accomplies fussent
élevées.
L'après-dîner se passa entre elles en plusieurs
devis et en des demandes que Léonide leur faisait ;
et entre autres elle s'enquérait qu'était devenu un Berger nommé Céladon, qui était fils
d'Alcippe. Diane répondit qu'il y avait quelque
temps qu'il s'était noyé dans Lignon. - Et son frère, Lycidas, dit-elle, est-il marié ? - Non point encore,
dit Diane, et ne crois pas qu'il en ait beaucoup de
hâte, car le déplaisir de son frère lui est encore
trop vif en la mémoire. - Et par quel malheur,
ajouta Léonide, se perdit-il ? - Il voulut, dit
Diane, secourir cette Bergère qui y était tombée
avant que lui. Et lors elle montra Astrée.
- Puisque cela est, reprit Phillis, si
vous le trouvez bon, il serait à propos de sortir
comme de coutume à nos exercices accoutumés ; et
par ainsi vous auriez plus de connaissance de notre
façon de vivre, et même si vous nous permettez
d'user devant vous de la franchise de nos villages.
- C'est, dit Léonide, de quoi je voulais vous
requérir, car je sais que la contrainte n'est
jamais agréable, et je ne viens pas ici pour vous
déplaire. De cette sorte, Léonide prenant Diane d'une main et Astrée de l'autre, elles sortirent,
et avec plusieurs discours parvinrent jusques à un
bois qui s'allait étendant jusque sur le bord de
Lignon, et là, pour avoir plus d'humidité,
s'épaississait davantage et rendait le lieu plus
champêtre. À peine furent elles assises qu'elles ouïrent
chanter assez près de là, et Diane fut la première
qui en reconnut la voix, et se tournant vers Léonide : - Grande Nymphe, lui dit-elle,
prendrez vous plaisir d'ouïr discourir un jeune
Berger, qui n'a rien de villageois que * le nom et l'habit ? Car, ayant toujours été nourri dans les
grandes villes et parmi les personnes civilisées,
il ressent moins nos bois que toute autre chose.
- Et qui est-il ? répondit Léonide. - C'est,
répliqua Diane, le Berger Silvandre, qui n'est
parmi nous que depuis * vingt-cinq ou trente lunes. - Et de quelle famille est-il ? dit la Nymphe. - Il
serait bien malaisé, ajouta Diane, de le vous
pouvoir dire, car il ne sait lui-même qui est son
père et sa mère, et a seulement quelque légère
connaissance qu'ils sont de Forez ; et à cette
occasion, lorsqu'il a pu, il y est revenu avec
résolution de n'en plus partir, et à la vérité
notre Lignon y perdrait beaucoup s'il s'en allait,
car je ne crois pas que de longtemps il y vienne
Berger plus accompli. - Vous le louez trop, répondit la Nymphe, pour ne me donner
point envie de le voir : allons nous en
l'entretenir. - S'il * vous aperçoit, dit Diane,
et qu'il ait opinion de ne * vous être ennuyeux, il
ne faillira point de venir bientôt vers * vous.
Et il advint comme elle disait, car de fortune le
Berger qui se promenait, les apercevant, tourna
incontinent ses pas vers elle et les salua. Mais parce qu'il ne connaissait point Léonide, il
faisait semblant de vouloir continuer son chemin
lorsque Diane lui dit : - Est-ce ainsi, Silvandre,
que l'on vous a enseigné la civilité dans les
villes, d'interrompre une si bonne compagnie * par votre venue et puis ne lui rien dire ? elle, mais il ne vous doit point sembler
étrange, n'y en ayant point entre tant de mérites
et mes imperfections, que je n'aie point ressenti
cet attrait, que vous me reprochez. servent, car il n'y a pas
apparence, qu'ils ne sachent bien la valeur de
chaque chose. Que si nous en faisons ainsi de vous
et de moi, qui ne dira que les Dieux auraient une
grande méconnaissance de nous, si étant égaux en
mérite, ils se servaient de vous pour Nymphe, et de
moi pour * Berger. Léonide loua en elle-même beaucoup le gentil esprit du Berger, qui soutenait si bien une mauvaise
cause, et pour lui donner sujet de continuer, elle
lui dit : - Quand cela serait recevable pour mon
regard, toutefois pourquoi est-ce que ces Bergères ne vous eussent pu arrêter puisque, selon ce que
vous dites, elles doivent avoir cette conformité avec vous ? - Sage Nymphe, répondit Silvandre, la
moindre cède toujours à la plus grande partie : où
vous êtes ces Bergères en doivent faire de même.
- Et quoi ? ajouta Diane, dédaigneux Berger,
nous estimez-vous si peu ? - Tant s'en faut,
répondit Silvandre, c'est pour vous estimer beaucoup que j'en parle ainsi, car si j'avais
mauvaise opinion de vous, je ne dirais pas que vous
fussiez une partie de cette grande Nymphe puisque
par là je ne vous rends point son inférieure, sinon
qu'elle mérite d'être aimée et respectée pour sa
beauté, pour ses mérites, et pour sa condition, et
vous pour vos beautés et mérites. - Vous vous jouez,
Silvandre, répondit Diane, si veux-je croire que
j'en ai assez pour obtenir l'affection d'un honnête Berger.
Elle parlait ainsi, parce qu'il était si éloigné
de toute Amour, qu'entre elles il était mettrais cette victoire entre les moindres que
j'obtins jamais. - Si ne la devez-vous pas tant
mépriser, dit le Berger, quand ce ne serait que
pour être la première qui m'aurait vaincu. - Autant,
répliqua Phillis, qu'il y a d'honneur d'être la
première en ce qui a du mérite, autant y a-t-il de
honte en ce qui est au contraire. - Ah ! Bergère,
interrompit Diane, ne parlez point ainsi de Silvandre ; car si tous les Bergers qui sont moins
que lui devaient être méprisés, je ne sais qui
serait celui de qui il faudrait faire cas. - Voilà Diane, répondit Phillis, les premiers coups
dont vous le surmontez, sans doute il est à vous.
C'est la coutume de ces esprits hagards et
farouches de se laisser surprendre aux premiers
attraits, d'autant que n'ayant accoutumé telles
faveurs, ils les reçoivent avec tant de goût qu'ils
n'ont point de résistance contre elles. Phillis disait ces paroles en se moquant, si advint-il
toutefois que cette gracieuse défense de Diane fit croire au Berger qu'il était obligé à la servir
par les lois de la courtoisie. Et dès lors, cette opinion et les perfections de Diane eurent tant
de pouvoir sur lui qu'il conçut ce germe d'Amour que le temps et la pratique accrurent, comme nous
dirons ci-après. Cette dispute dura quelque temps entre ces Bergères
avec beaucoup de contentement de Léonide qui
admirait leur gentil esprit. Phillis enfin, se
tournant vers le Berger, lui dit : - Mais à quoi
servent tant de paroles, s'il est vrai que vous
soyez tel, venez un juge partial. - Je * le serai toujours,
répondit Diane, pour la raison qui me sera
connue. - Or bien, continua Phillis, quand les
paroles ne peuvent vérifier ce que l'on soutient,
n'est-on pas obligé d'en venir à la preuve ? - C'est
sans doute, répondit Diane. de la
servir. - Quant à moi, répondit Silvandre, j'y en
reconnais plus que vous ne sauriez dire, pourvu que ce ne soit point profaner
ses beautés de les servir par gageure. Diane nous voulait
répondre, et se fût excusée de cette corvée, mais
à la requête de Léonide et d'Astrée, elle y
consentit avec condition toutefois que cette essai
ne durerait que trois * lunes. mais bien, que faut-il que je
fasse ? - Que vous acquériez, dit Silvandre, les
bonnes grâces de quelque Berger. - Cela, dit Diane,
n'est pas raisonnable. Car jamais la raison ne
contrarie au devoir. Mais j'ordonne qu'elle serve
une Bergère, et que tout ainsi que vous, elle soit
obligée de s'en faire aimer, et que celui de vous
deux qui sera moins aimable au gré de celles que vous
servirez soit contraint de céder à l'autre. - Je
veux donc, dit Phillis, servir Astrée. - Ma sœur,
répondit-elle, il me semble que vous doutiez de votre
mérite, puisque vous cherchez œuvre faite, mais
il faut que ce soit cette belle Diane, non seulement
pour les deux raisons que vous avez alléguées à
Silvandre, qui sont ses mérites et son esprit,
mais, outre cela, parce qu'elle pourra plus
équitablement juger du service de l'un et de l'autre
si c'est à elle seule que vous vous adressiez.
Cette ordonnance sembla si équitable à chacun
qu'ils l'observèrent, après avoir tiré serment de
Diane que sans égard d'autre chose que de la
vérité, les trois mois étant finis, elle en ferait
le jugement. Il y avait du plaisir à voir cette
nouvelle sorte d'Amour : car Phillis faisait fort bien le
serviteur, et Silvandre en feignant le devint à bon escient, ainsi que nous dirons ci après. Diane
d'autre côté savait si bien faire la Maîtresse
qu'il n'y eût eu personne qui n'eût cru que
c'était * sans feinte.
Lorsqu'ils étaient sur ce discours et que
Léonide en elle-même jugeait cette vie pour la
plus heureuse de toutes, ils virent venir du côté
du pré, deux Bergères et trois Bergers, qui à leurs
habits montraient d'être étrangers ; et lorsqu'ils
furent un peu plus près, Léonide, qui était
curieuse de connaître les Bergers et Bergères de Lignon par leur nom, demanda qui étaient ceux-ci.
À quoi Phillis répondit qu'ils étaient
étrangers, et qu'il y avait quelques mois qu'ils
étaient venus de compagnie, que, quant à elle, elle
n'en avait autre connaissance. Alors Silvandre ajouta qu'elle perdait beaucoup de ne les
connaître pas plus particulièrement, car
entre autres il y en avait un nommé Hylas, de la
plus agréable humeur qu'il se peut dire ; d'autant
qu'il aime, disait-il, tout ce qu'il voit, mais il
a cela de bon, que qui lui fait le mal lui donne le
remède, parce que si son inconstance le fait aimer,
son inconstance aussi le fait bientôt oublier, et
il a de si extravagantes raisons pour prouver son
humeur être la meilleure qu'il est impossible de
l'ouïr sans rire. - Vraiment, dit Léonide, sa
compagnie doit être agréable, et faut que nous le
mettions en discours aussitôt qu'il sera ici. si triste, qu'il ne sort jamais propos
de sa bouche qui ne tienne de la mélancolie de
son âme. - Et qu'est-ce, répliqua Léonide, qui les
arrête en cette contrée ? - Sans mentir, dit-il,
belle Nymphe, je n'ai pas encore eu cette
curiosité, mais si vous voulez je le leur
demanderai, car il me semble qu'ils viennent ici.
À ce mot, ils furent si près qu'ils ouïrent que
Hylas venait chantant tels vers : Villanelle de La belle qui m'arrêtera, Et rendre mon cœur arrêté, Arrêter mes légers esprits, Léonide en souriant contre Silvandre lui dit que ce Berger n'était pas de ces trompeurs qui dissimulent leurs imperfections puisqu'il les allait chantant. - C'est parce, répondit Silvandre, qu'il ne croit pas que ce soit vice, et qu'il en fait gloire. À ce mot ils arrivèrent si prés, que pour leur rendre leur salut, la Nymphe et le Berger furent contraints d'interrompre leurs propos. Et parce que Silvandre avait bonne mémoire de ce que la Nymphe lui avait demandé de l'état de ces Bergers, aussitôt que les premières paroles de la civilité furent parachevées : - Mais Tircis, dit Silvandre, car tel était le nom du Berger, si ce ne vous est importunité, dites-nous le sujet qui vous a fait venir en cette contrée de Forez, et qui vous y retient. Tircis alors mettant le genou en terre et levant les yeux et les mains en haut : - Ô bonté infinie, dit-il, qui par ta prévoyance gouvernes tout l'univers, sois-tu louée à jamais de celle qu'il t'a plu avoir de moi. Et puis se relevant, avec beaucoup d'étonnement de la Nymphe et de cette troupe, il répondit à Silvandre : - Gentil Berger, vous me demandez que c'est qui m'amène et me retient en cette contrée, sachez que ce n'est autre que vous, et que c'est
vous seul que j'ai si longuement cherché. - Moi ?
répondit Silvandre, et comment peut-il être, puisque je n'ai point de connaissance de vous ? - C'est
en partie, répondit-il, pour cela que je vous
cherche. - Et s'il est ainsi, répliqua Silvandre,
il y a déjà longtemps que vous êtes parmi nous,
que veut dire que vous ne m'en avez parlé ? - Parce,
répondit Tircis, que je ne vous connaissais pas,
et pour satisfaire à la * demande que vous m'avez faite, parce que le discours est long, s'il vous
plaît, je le vous raconterai quand vous aurez
repris vos places sous ces arbres comme vous étiez
quand nous sommes arrivés.
Silvandre alors se tournant vers Diane : - Ma
Maîtresse, dit-il, vous plaît-il de vous rasseoir.
- C'est à Léonide, répondit Diane, à qui vous le
deviez avoir demandé. - Je sais bien, répondit le
Berger, que la civilité me le commandait ainsi, mais
Amour me l'a ordonné d'autre sorte.
Léonide, prenant Diane et Astrée par la main, s'assit
au milieu disant que Silvandre avait eu raison,
parce que l'Amour qui a autre considération que de
soi-même n'est pas vraie Amour, et après elles, les
autres Bergères et Bergers s'assirent en rond. Et
lors Tircis, se tournant vers la Bergère qui
était avec lui : - Voici le jour heureux, dit-il, Laonice, que nous avons tant désiré, et que depuis que nous sommes entrés en cette contrée, nous avons attendu avec tant d'impatience. Il ne tiendra plus
qu'à vous que nous ne sortions de cette peine,
ainsi qu'a ordonné l'Oracle. Alors la Bergère, sans lui faire autre réponse, s'adressa à Silvandre et lui parla de cette sorte : _____________________________________________________________ Histoire de Tircis " De toutes les amitiés, il n'y en a point,
à reçut au cœur des flammes, puisque dans le berceau même il se plaisait à la
considérer. En ce temps là, je pouvais avoir six
ans et lui dix, et voyez comme le Ciel dispose de
nous sans notre consentement : D ès l'heure que je
le vis je l'aimai, et dès l'heure qu'il vit Cléon
il l'aima ; et quoique ce fussent amitiés telles
que l'âge pouvait supporter, toutefois elles
n'étaient pas si petites que l'on ne reconnut fort bien cette différence entre nous. Puis venant à croître, notre amitié aussi crût à telle
hauteur que peut-être n'y en a-t-il jamais eu
qui l'ait surpassée. En cette jeunesse vous pouvez croire que j'y allais
sans prendre garde à ses actions ; mais venant un
peu plus avant en âge, je remarquai en lui tant de
défaut de bonne volonté que je me résolus de m'en
divertir, résolution que plusieurs dépités
elle se
retira de sorte de lui, qu'il semblait que cet
éloignement était capable de la garantir de telles
blessures. Mais Amour plus fin qu'elle sut en
telle sorte approcher de son âme les mérites,
l'affection, et les services de Tircis, qu'enfin
elle se trouva au milieu, et tellement entournée de
toutes parts, que si de l'une elle évitait d'être
blessée, la plaie qu'elle recevait de l'autre en
était plus grande et plus profonde. Si bien qu'elle
ne pût recourre à nul meilleur remède qu'à la dissimulation, non pas pour
ne recevoir les coups mais seulement pour empêcher
que son ennemi ni autre les aperçût. Elle put bien toutefois user de cette feinte quand elle ne
commença que d'avoir la peau égratignée, mais
quand la blessure fut grande, il fallut se rendre
et s'avouer vaincue. Ainsi voilà Tircis aimé de
sa Cléon, le voilà qui jouit de toutes les
honnêtes douceurs d'une amitié, quoique du
commencement il ne sût presque quel était son
mal, ainsi que ces vers le témoignent qu'il fit
en ce temps-là : _____________________________________________________________ Mon Dieu, quel est le mal dont je suis tourmenté ? Depuis que Tircis eut reconnu la bonne volonté de
l'heureuse Cléon, il la reçut avec tant de
contentement que son cœur n'étant capable de le
celer fut contraint d'en faire part à ses yeux * , qui
soudain, Dieu sait combien changés de ce qu'ils
soulaient être, ne donnaient que trop de connaissance de leur joie. La discrétion de Cléon était bien telle qu'elle ne donna aucun avantage à Tircis sur son devoir ; si est-ce que, jalouse de
son honneur, elle le pria de feindre de m'aimer
afin que ceux qui remarqueraient ses actions,
s'arrêtant à celles-ci toutes évidentes, n'allassent point recherchant celles qu'elle voulait cacher.
Elle fit élection de moi plutôt que de toute
autre s'étant aperçu dès longtemps souvent le temps avec lui. Mais si amour eût
été juste, il devait faire tomber la moquerie sur elle-même permettant que Tircis vint à
m'aimer sans feinte. Toutefois il n'advint pas comme cela, au
contraire cette dissimulation lui était tant
insupportable qu'il ne la pouvait continuer, et
n'eût été cacher sous un
autre, et conseilla Tircis de me faire entendre
que chacun commençait de reconnaître notre
amitié et d'en faire des jugements assez mauvais,
* qu'il était nécessaire de faire cesser ce bruit
par la prudence, et qu'il fallait qu'il fît
semblant d'aimer Cléon, afin que, par ce
divertissement, ceux qui en parlaient mal se
tussent. - Et vous direz, lui disait-elle, que vous
m'élisez plutôt qu'une autre pour la
commodité que vous aurez d'être près d'elle et
de lui parler. Moi, qui étais toute bonne et sans
finesse, je trouvai ce conseil très bon ; si bien
qu'avec ma permission, depuis ce jour, quand nous
nous trouvions tous trois ensemble il ne faisait
point de difficulté d'entretenir sa Cléon comme
il avait accoutumé.
Et certes il y avait bien du plaisir pour eux, et
pour tout autre qui eût su cette dissimulation :
car voyant la recherche qu'il faisait de Cléon,
je pensais qu'il se moquât et à peine me
pouvais-je empêcher d'en rire ; d'autre côté, Cléon prenant garde à mes façons et sachant
la tromperie en quoi je la pensais être, avait une
peine extrême de n'en faire point de semblant.
Même que ce trompeur lui faisait quelquefois des
clins d'œil qu'elle ne pouvait dissimuler, sinon
trouvant excuse de rire de quelque autre sujet
qui bien souvent était si hors de propos que j'en
accusais l'Amour qu'elle portait au Berger et le
contentement que cette tromperie lui rapportait.
Et voyez si j'étais bonne en mon âme qui
ressentais par pitié le déplaisir qu'elle
recevrait quand elle saurait la vérité ; mais
depuis je trouvai que je me plaignais en sa
personne. Toutefois je m'excuse, car qui n'y eût été déçue, puisque l'Amour que nous ne pouvions ôter l'opinion
aux personnes de notre amitié, et que nul ne
pouvait croire, à ce que l'on m'en disait, qu'il
aimât Cléon. - Et comment, me répondit-il,
voulez-vous qu'ils croient une chose qui n'est pas ?
Tant y a que notre finesse, en dépit des plus
mal-pensants, sera crue du général.
Mais lui qui était fort avisé, voyant qu'il se
présentait occasion de passer encore plus outre, me
dit que surtout il fallait tromper Cléon, et
que celle-là étant bien déçue, c'était avoir
presque parachevé notre dessein ; qu'à cette
occasion, il fallait que je lui parlasse pour lui,
et que je fusse comme confidente. - Elle, me
disait-il, qui a déjà cette opinion recevra de
bon cœur les messages que vous lui ferez, et ainsi
nous vivrons en assurance. Ô quelle misérable
fortune nous courons * bien souvent ! Quant à moi,
je pensais que si quelquefois Cléon avait cru que
j'eusse aimée ce Berger, je lui en ferais perdre
l'opinion en la priant de l'aimer, et comme
confidente, lui parlant pour lui. Mais Cléon, ayant su les discours que j'avais tenus au
Berger et voyant la contrainte avec quoi elle
vivait, jugea que par mon moyen elle en pourrait
avoir des messages, et même des lettres.
Cela fut cause qu'elle reçut fort bien la
proposition que je lui en fis, et que depuis ce
temps elle traita avec lui, comme avec celui qui
l'aimait, et moi je ne servais qu'à porter les
billets de l'un à l'autre. Ô Amour ! quel métier
est celui que tu me fis faire alors ? Je ne m'en
plains toutefois, puisque j'ai ouï dire que je
n'ai pas été la première qui a fait semblables
offices pour autrui les pensant faire pour
soi-même.
En ce temps, parce que les Francs, les Romains,
les Goths, et les Bourguignons se faisaient une
très cruelle guerre, nous fûmes contraints de nous
retirer en la ville qui porte le nom du Pasteur
juge des trois Déesses, car nos demeures n'étaient
point trop éloignées de là, le long des bords du
grand fleuve de Seine. Et d'autant qu'à cause du
grand abord des gens qui de tous côtés s'y venaient retirer et qui ne pouvaient avoir les
commodités telles qu'ils avaient accoutumés aux
champs, les maladies contagieuses commencèrent de
prendre un si grand cours par toute la ville que
même les plus grands ne s'en pouvaient défendre.
Il advint que la mère de Cléon en fut atteinte.
Et quoique ce mal soit si épouvantable qu'il
n'y a le plus souvent ni parentage, ni obligation
d'amitié qui puisse retenir les sains auprès de
ceux qui en sont touchés, si est-ce que le bon naturel
de Cléon eut tant de pouvoir sur elle qu'elle ne
voulut jamais éloigner sa mère quelque remontrance qu'elle lui fît, au contraire, lors
qu'aucuns de ses plus familiers l'en voulurent
retirer lui représentant le danger où elle se
mettait, et que c'était offenser les Dieux que
de les tenter de cette sorte. - Si vous m'aimez,
leur disait-elle, ne me tenez jamais ce discours ;
car ne dois-je pas la vie à celle qui me l'a
donnée, et les Dieux peuvent-ils être offensés
que je serve celle qui m'a appris à les adorer ?
En cette résolution, elle ne voulut jamais
abandonner sa mère, et s'enfermant avec elle la
servit toujours aussi franchement que si ce
n'eût point été une maladie contagieuse. Tircis était tout le jour à leur porte, brûlant de
désir d'entrer dans leur logis, mais la défense
de Cléon l'en empêchait, qui ne le lui voulut permettre, de peur que les mal-pensants ne
jugeassent cette assistance au désavantage de sa
pudicité. Lui, qui ne voulait lui déplaire, * n'y osant entrer, leur faisait apporter tout ce qui
était nécessaire avec un soin si grand qu'elles
n'eurent jamais faute de rien. Toutefois, ainsi
le voulut le Ciel, cette heureuse Cléon ne laissa d'être atteinte du mal de sa mère, quelques préservatifs que Tircis lui pût apporter. Quand
ce Berger le sut, il ne fut possible de le
retenir qu'il n'entrât dans leur logis, lui
semblant qu'il n'était plus saison de feindre ni
de redouter les morsures du médisant. Il met donc
ordre à toutes ses affaires, dispose de son bien,
et déclare sa dernière volonté, puis ayant laissé
charge à quelques-uns de ses amis de le secourir,
il se renferme avec la mère et la fille, résolu
de courre la même fortune que Cléon.
Il ne sert de rien que d'allonger ce discours de
vous redire quels furent les bons offices, quels
les services qu'il rendit à la mère pour la
considération de la fille, car il ne s'en peut
imaginer davantage que ceux que son affection lui
faisait produire. Mais quand il la vit morte, et
qu'il ne lui restait plus que sa Maîtresse de qui
le mal encore allait empirant, je ne crois pas que
ce pauvre Berger reposât un moment. Continuellement il la tenait
entre ses bras, ou bien il lui pansait son mal ;
elle d'autre côté, qui l'avait toujours tant
aimé, reconnaissait tant d'Amour en cette dernière action que la sienne était de beaucoup augmentée,
de sorte qu'un de ses plus grands ennuis était le
danger en quoi elle le voyait à son occasion. Lui
au contraire avait tant de satisfaction que la
fortune, encore qu'ennemie, lui eût offert ce
moyen de lui témoigner sa bonne volonté, qu'il ne
pouvait * lui rendre assez de remerciement. Il advint
que * le mal de la Bergère étant en état d'être
percé, il n'y eut point de Chirurgien qui voulût,
par la crainte du danger, se hasarder de la toucher.
Tircis, à qui l'affection ne faisait rien trouver de
difficile, s'étant fait apprendre comment il fallait
faire, prit la lancette et, lui levant le bras, la
lui perça et la pansa sans crainte.
Bref, gentil Berger, toutes les choses plus
dangereuses et plus malaisées lui étaient douces
et trop faciles ; si est-ce que le mal, augmentant
d'heure à autre, réduisit enfin cette tant aimée
Cléon en tel état qu'il ne lui resta plus que la
force de lui dire ces paroles : - Je suis bien marrie,
Tircis, que les Dieux n'aient voulu étendre
davantage le filet de ma vie, non point que j'aie
volonté de vivre plus longtemps, car ce désir ne me
le fera jamais souhaiter, ayant trop éprouvé quelles
sont les incommodités qui suivent les humains, mais
seulement pour en quelque sorte ne mourir point
tant votre obligée, et Ξ avoir le loisir de vous
rendre témoignage, que je ne suis point atteinte ni
d'ingratitude ni de méconnaissance. Il est vrai
que quand je considère quelles sont les obligations
que je vous ai, je juge bien que le Ciel est très
juste de m'ôter de ce monde, puisqu'aussi bien,
quand j'y vivrais * autant de siècles que j'ai de jours, je ne saurais satisfaire à la moindre du nombre infini que votre affection m'a produite.
Recevez donc pour tout ce que je vous dois, non pas
un bien égal, mais oui bien tout celui que je puis,
qui est un serment que je vous fais que la mort ne
m'effacera jamais la mémoire de votre amitié, ni le
désir que j'ai de vous en rendre toute la
reconnaissance qu'une personne qui aime bien peut
donner à celle à qui elle est obligée.
Ces mots furent proférés avec beaucoup de peine,
mais l'amitié qu'elle portait au Berger lui donna
la force de les pouvoir dire, auxquels Tircis répondit : - Ma belle Maîtresse, malaisément
pourrais-je croire de vous avoir obligée, ni de le
pouvoir jamais faire, puisque ce que j'ai fait jusques ici ne m'a pas
encore satisfait. Et quand vous me dites que vous
m'avez de l'obligation, je vois bien que vous ne
connaissez la grandeur de l'Amour de Tircis,
autrement vous ne penseriez pas que si peu de chose
fût capable de payer le tribut d'un si grand
devoir. Croyez, belle Cléon que * la faveur que
vous m'avez faite d'avoir eu agréables les services
que vous dites que je vous ai rendus me charge
d'un si grand faix que mille vies et mille
semblables occasions ne sauraient m'en décharger.
Le Ciel, qui ne m'a fait naître que pour vous,
m'accuserait de méconnaissance si je ne vivais à
vous, et si j'avais quelque dessein d'employer un
seul moment de cette vie ailleurs qu'à votre
service.
Il voulait continuer lorsque la Bergère, atteinte
de trop de mal, l'interrompit : - Cesse, ami, et me
laisse parler, afin que le peu de vie qui me reste
soit employé à t'assurer que tu ne saurais être
aimé davantage que tu l'es de moi, qui, me sentant
pressée de partir, te dis l'éternel adieu. Et te
supplie de trois choses : d'aimer toujours ta
Cléon, de me faire enterrer près des os de ma mère,
et d'ordonner que quand tu paieras le devoir de
l'humanité, ton corps soit mis auprès du mien afin que je * meure avec ce contentement que ne t'ayant pu être unie * en la vie je le sois pour le moins * en la
mort. Il lui répondit : - Les Dieux seraient injustes
si ayant donné commencement à une si belle amitié
que la nôtre, ils la séparaient si promptement.
J'espère qu'ils vous conserveront, ou que pour le
moins ils me prendront avant que vous, s'ils ont
quelque compassion d'un affligé. Mais s'ils ne veulent, je les requiers seulement de me donner assez de vie pour satisfaire aux commandements que vous me faites, et puis me permettre de vous suivre ; que s'ils ne tranchent ma fusée, et que la main me demeure libre, soyez certaine, ô ma belle Maîtresse, que vous ne serez pas longuement sans moi. - Ami, lui répondit-elle, je t'ordonne outre cela de vivre autant que les Dieux le voudront, car en la longueur de ta vie ils se montreront envers nous très pitoyables, puisque par ce moyen, cependant que je raconterai aux champs Elysiens notre parfaite amitié, tu la publieras aux vivants, et les hommes honoreront notre mémoire. Mais, ami, je sens que le mal me contraint de te laisser. Adieu, le plus aimable et le plus aimé d'entre les hommes. À ces derniers mots, elle mourut, demeurant la tête appuyée sur le sein de son Berger. De redire ici le déplaisir qu'il en eut et les regrets qu'il en fit, ce ne serait que remettre le fer plus avant en sa plaie ; outre que ses blessures sont encore si ouvertes que chacun en les voyant pourra juger quels en ont été les coups. - Ô mort ! s'écria Tircis, qui m'as dérobé le meilleur de moi, ou rends moi ce que tu m'as ôté, ou emporte le reste. Et lors, pour donner lieu aux larmes et aux sanglots que ce ressouvenir lui arrachait du cœur, il se tut pour quelque temps, quand Silvandre lui représenta qu'il devait s'y résoudre puisqu'il n'y avait point de remède, et qu'aux choses advenues et qui ne pouvaient plus être, les plaintes n'étaient que témoignages de faiblesse. - Tant s'en faut, dit Tircis, c'est en quoi je trouve plus d'occasion de plainte, car s'il y avait quelque remède, le plaindre ne serait pas d'homme avisé ni de courage. Mais il doit bien être permis de plaindre ce à quoi on ne peut trouver aucun autre allègement. Lors Laonice, reprenant la parole, continua de cette sorte : - Enfin cette heureuse Bergère étant morte, et Tircis lui ayant rendu les derniers offices d'amitié, il ordonna qu'elle fût enterrée auprès de sa mère. Mais la nonchalance de ceux à qui il donna cette charge fut telle qu'ils la mirent ailleurs, car quant à lui, il était tellement affligé qu'il ne bougeait de dessus un lit sans que rien lui conservât la vie que le commandement qu'elle lui en avait fait. Quelques jours après, s'enquérant de ceux qui le venaient voir en quel lieu ce corps tant aimé avait été mis, il sut qu'il n'était point avec celui de la mère ; dont il reçut tant de déplaisir que convenant d'une grande somme avec ceux qui avaient accoutumé de les enterrer, ils lui promirent de l'ôter de là où il était et le remettre avec sa mère. Et de fait ils s'y en allèrent, et ayant découvert la terre, ils le prirent entre trois ou quatre qu'ils étaient ; mais l'ayant porté quelques pas, l'infection en était si grande qu'ils furent contraints de le laisser à mi-chemin, résolus de mourir plutôt que de le porter plus outre, dont Tircis averti, après leur avoir fait de plus grandes offres encore, et
voyant qu'ils n'y voulaient point entendre : - Et quoi,
dit-il tout haut, as-tu donc espéré que l'affection
du gain pût davantage en eux que la tienne en
toi ? Ah Tircis ! c'est trop offenser la grandeur
de ton amitié. Il dit, et comme transporté s'en
courut sur le lieu où était le corps, et quoiqu'il eût demeuré trois jours enterré et que la
puanteur en fût extrême, si le prit-il entre ses
bras, et l'emporta jusques en la tombe de la mère,
qui avait déjà été ouverte. Et après un si bel acte et un si grand témoignage de
son affection, se retirant hors la ville, il
demeura quarante * nuits séparé de chacun.
Or toutes ces choses me furent inconnues, car une
de mes tantes ayant été malade d'un semblable mal
presque en même temps, nous n'avions point de
fréquentation avec personne, et le jour même qu'il
revint, j'étais aussi revenue, et ayant seulement
entendu la mort de Cléon, je m'en allai chez lui
pour en savoir les particularités, mais arrivant
à la porte de sa chambre, je mis l'œil à
l'ouverture de la serrure, parce qu'en m'en approchant, il me sembla de l'avoir ouï soupirer,
et je n'étais point trompée ; car je le vis sur
le lit, les yeux tournés contre le Ciel, les mains
jointes, et le visage couvert de larmes. Si je fus étonnée, gentil Berger, jugez-le, car je ne
pensais point qu'il l'aimât, et venais en partie
pour me réjouir avec lui. Enfin après l'avoir
considéré quelque temps, avec un soupir qui
semblait lui mépartir l'estomac, je lui ouïs
proférer telles paroles : Stances. * Pourquoi cacher nos pleurs ? Il n'est plus temps de feindre. * Mais je me trompe, Ô Dieux ! Ma Cléon n'est point morte, Dieux ! quelle devins-je quand je l'ouïs parler
ainsi ? Mon étonnement fut tel que sans y penser,
étant appuyée contre la porte, je l'entrouvris
presque à moitié, à quoi il tourna la tête, et me
voyant, n'en fit autre semblant, sinon que me
tendant la main il me pria de m'asseoir sur le
lit près de lui. Et lors sans s'essuyer les yeux, car aussi bien y eût-il fallu toujours le
mouchoir, il me parla de cette sorte : - Et bien,
Laonice, la pauvre Cléon est morte, et nous sommes
demeurés pour plaindre ce ravissement. Et parce que
la peine où j'étais ne me laissait la force de
pouvoir lui répondre, il continua : - Je sais bien,
Bergère, que me voyant en cet état pour Cléon, vous
demeurez étonnée que la feinte amitié que je lui ai
portée me puisse donner de si grands ressentiments.
Mais, hélas ! sortez d'erreur, je vous supplie,
aussi bien me semblerait-il commettre une trop grande
faute contre Amour, si sans occasion je continuais
la feinte que mon affection m'a jusques ici
commandée. Sachez donc, Laonice, que j'ai aimé
Cléon et que toute autre recherche n'a été que
pour couverture de celle-ci ; par ainsi si vous
m'avez eu de l'amitié, pour Dieu, Laonice,
plaignez-moi en ce désastre qui a d'un même coup mis tous mes espoirs dans son cercueil. Et si vous
êtes en quelque sorte offensée, pardonnez à Tircis l'erreur qu'il a faite envers vous pour ne faillir en
ce qu'il devait à Cléon. À ces paroles, transportée de colère, je partis si
hors de moi qu'à peine pus-je retrouver mon logis,
d'où je ne sortis de longtemps ; mais après avoir
contrarié mille fois à l'Amour, si fallut-il s'y
soumettre et avouer que le dépit est une faible
défense quand il lui plaît. Par ainsi, me voilà autant à Tircis que je l'avais jamais été, j'excuse en moi-même les
trahisons qu'il m'avait faites, et lui pardonne les
torts et les feintes avec lesquelles il m'avait offensée, les nommant
feintes ni trahisons, mais violences d'Amour. Et je fus d'autant plus aisément portée à ce pardon
qu'Amour, qui se disait complice de sa faute,
m'allait flattant d'un certain espoir de succéder à
la place de Cléon. Lorsque j'étais en cette pensée, ne voilà pas une
de mes sœurs qui me vint avertir que Tircis
s'était perdu en sorte qu'on ne le voyait plus
et que personne ne savait où il était. Cette
recharge de douleur me surprit si fort que tout ce
que je pus fut de lui dire que, cette tristesse
étant passée, il reviendrait comme il s'en était
allé ; mais dès lors je fis dessein de le suivre,
et afin de n'être empêchée de personne, je partis
si secrètement sur le commencement de la nuit
qu'avant le jour je me trouvai fort éloignée. Si je
fus étonnée au commencement me voyant seule dans
ces obscurités, le Ciel le sait, à qui mes plaintes
étaient adressées. Mais Amour qui m'accompagnait
secrètement me donna assez de courage pour
parachever mon dessein. Ainsi donc je poursuis mon
voyage suivant sans plus la route que mes pas
rencontraient, car je ne savais où Tircis allait
ni moi aussi. De sorte que je fus vagabonde plus de
quatre mois sans en avoir nouvelle.
Enfin passant le Mont-d'Or, je rencontrai cette
Bergère, dit-elle montrant Madonthe, et avec elle
ce Berger nommé Tersandre, assis à l'ombre d'un
rocher, attendant que la chaleur du * midi s'abattît.
Et parce que ma coutume était de demander des
nouvelles de Tircis à tous ceux que je rencontrais,
je m'adressai où je les vis, et sus que mon
Berger, aux marques qu'ils m'en donnèrent, était
en ces déserts, et qu'il allait toujours regrettant
Cléon. Alors je leur racontai ce que je viens de
vous dire, et les adjurai de m'en dire les plus
assurées nouvelles qu'ils pourraient. À quoi
Madonthe émue de pitié me répondit avec tant de
douceur que je la jugeai atteinte de même mal que
le mien, et mon opinion ne fut mauvaise, car je
sus depuis d'elle la longue histoire de ses ennuis
par laquelle je connus qu'Amour blesse aussi bien
dans les cours que dans nos bois. Parce que nos
fortunes avaient quelque sympathie entre elles, elle
me pria de vouloir demeurer et parachever nos
voyages ensemble puisque toutes deux faisions une
même quête. Moi qui me vis seule, je reçus les bras ouverts cette commodité ; depuis nous ne
nous sommes point éloignées. Mais que sert ce
discours à mon propos, puisque je ne veux seulement
que raconter ce qui est de Tircis et de moi ?
Gentil Berger, ce me sera assez de vous dire qu'après
avoir demeuré plus de trois mois en ces pays-là, enfin nous sûmes qu'il était venu ici, où nous
n'arrivâmes si tôt que je le rencontrai, et tant
à l'impourvu pour lui qu'il en demeura surpris.
Pour le commencement il me reçut avec un assez bon
visage ; mais enfin sachant l'occasion de mon * voyage, il me déclara tout au long l'affection
extrême qu'il avait portée à Cléon, et combien il
était hors de son pouvoir de m'aimer. Amour, s'il y
a quelque justice en toi, je te demande, et non à cet ingrat, quelque reconnaissance de tant de
travaux passés. de crainte de vous
ennuyer, et cette compagnie ; seulement
j'ajouterai à ce qu'elle vient de dire que ne
pouvant supporter ses plaintes ordinaires, d'un
commun consentement nous allâmes à l'Oracle pour
savoir ce qu'il ordonnerait de nous, et nous eûmes
une telle réponse par la bouche d'Arontine : Sur les bords où Lignon
paisiblement serpente, Et quoiqu'il y ait déjà longtemps que nous
sommes ici, si est-ce que vous êtes le premier qui
nous avez demandé l'état de notre fortune. C'est
pourquoi nous nous jetons entre vos bras, et vous
requérons d'ordonner ce que nous avons à faire. Et
afin que rien ne se fît que par la volonté du Dieu, la
vieille qui nous rendit cet Oracle nous dit que, vous
ayant rencontré, nous eussions à jeter au sort qui
serait celui qui maintiendrait la cause de l'un et
de l'autre, et que pour cet effet tous ceux qui s'y
rencontreraient eussent à mettre un gage entre vos
mains dans un chapeau. Le premier qui en sortirait
serait celui qui parlerait pour Laonice, et le
dernier de tous pour moi. À ce mot, il les pria tous de le vouloir ; à quoi
chacun ayant consenti, de fortune celui de Hylas
fut le premier, et celui de Phillis le dernier.
De quoi Hylas se souriant : - Autrefois, dit-il, que
j'étais serviteur de Laonice, j'eusse malaisément
voulu persuader à Tircis de l'aimer ; mais à cette heure que je ne suis que pour Madonthe, je veux
bien obéir à ce que le Dieu me commande. - Berger,
répondit Léonide, vous devez connaître par là, quelle est la providence de cette divinité, puisque pour
émouvoir quelqu'un à changer d'affection, il en
donne charge à l'inconstant Hylas, comme à celui
qui par l'usage en doit bien savoir les moyens ; et
pour continuer une fidèle amitié il en donne la
* persuasion à une Bergère constante en toutes ses
actions, et que pour juger de l'un et de l'autre,
il a élu une personne qui ne peut être partiale :
car Silvandre n'est constant ni inconstant puisqu'il n'a jamais rien aimé. Alors Silvandre prenant la parole : - Puis donc que vous voulez, ô Tircis,
et vous, Laonice que je sois juge de vos différends,
jurez entre mes mains tous deux que vous
l'observerez inviolablement, autrement ce ne serait
qu'irriter davantage les Dieux et prendre de la
peine en vain. Ce qu'ils firent, et lors Hylas commença de cette sorte : _____________________________________________________________ Harangue
de Si j'avais à soutenir la cause de Laonice devant
quelque personne dénaturée, je craindrais peut-être
que le défaut de ma capacité n'amoindrît en quelque
sorte la justice qui est en elle ; mais puisque
c'est devant vous, gentil Berger, qui avez un cœur
d'homme - je veux dire qui savez quels sont les
devoirs d'un homme bien né - non seulement je ne me
défie point d'un favorable jugement, mais tiens
pour certain que, si vous étiez en la place de
Tircis, vous auriez honte que telle erreur vous
puisse être reprochée. plutôt que de chérir une
personne morte ? Mais cestui-ci tout au rebours,
aux faveurs reçues de Laonice rend des
discourtoisies, et au lieu des services qu'il avoue
lui-même qu'elle lui a faits, lui servant si
longuement de couverture en l'amitié de Cléon, il
la paie d'ingratitude, et pour l'affection qu'elle
lui a portée dès le berceau, il ne lui fait
paraître que du mépris. Si es-tu bien homme,
Tircis, si montres-tu de connaître les Dieux, et
si me semble-t-il bien que cette Bergère est telle
que, si ce n'était que son influence Ξ la soumet à ce
malheur, elle est plus propre à faire ressentir
que de ressentir elle-même les outrages dont elle
se plaint. Que si tu es homme, ne sais-tu pas que
c'est le propre de l'homme d'aimer les vivants et
non pas les morts ? Que si tu connais les Dieux, ne
sais-tu qu'ils punissent ceux qui contreviennent
à leurs ordonnances ? Et que, qui par ses dissimulations a si long
temps trompé cette belle Bergère, ne soit obligé à réparer cette injure envers elle avec autant de
véritable affection, qu'il lui en a fait recevoir de mensongères et de fausses. Que si chacun rien aimer. Rentre, rentre en toi-même,
reconnais ton erreur, jette-toi aux pieds de cette
belle, avoue lui ta faute, et tu éviteras par
ainsi la contrainte à quoi notre juste juge par
sa sentence te soumettra.
Hylas acheva de cette sorte, avec beaucoup de
contentement de chacun, sinon de Tircis, de qui les
larmes donnaient connaissance de sa douleur, lors
que Phillis, après avoir reçu le commandement de
Silvandre, levant les yeux au Ciel, répondit ainsi
à Hylas : Réponse de Phillis
Ô belle Cléon, qui entends du Ciel l'injure que l'on propose de te faire, inspire-moi de ta divinité, car telle te veux-je estimer, si les vertus ont jamais pu rendre divine une personne humaine ; et fais en sorte que mon ignorance n'affaiblisse les raisons que Tircis a de n'aimer jamais que tes perfections. Et vous, sage Berger, qui savez mieux ce que je devrais dire pour sa défense que je ne saurais le concevoir, satisfaites aux défauts qui seront en moi par l'abondance des raisons qui sont en ma cause. Et pour commencer, je dirai, Hylas, que toutes les raisons que tu allègues pour preuve qu'étant aimé on doit aimer, quoiqu'elles soient fausses, te sont toutefois accordées pour
bonnes ; mais pourquoi veux-tu conclure par là
que Tircis doit trahir l'amitié de Cléon pour en
commencer une nouvelle avec Laonice ? Tu demandes
des choses impossibles et contrariantes :
impossibles d'autant que nul n'est la voulait chasser, elle ne tournerait pas vers Tircis, comme sachant bien qu'elle y serait inutilement, mais irait dans le cercueil reposer avec ses os bien aimés. Et cela étant, pourquoi accuses-tu d'ingratitude le fidèle Tircis s'il n'est pas en son pouvoir d'aimer ailleurs ? Et voilà comment tu demandes non seulement une chose impossible, mais contraire à soi-même ; car si chacun doit aimer ce qui l'aime, pourquoi veux-tu qu'il n'aime Cléon, qui n'a jamais manqué envers lui d'amitié ? Et quant à la récompense que tu demandes pour les services et pour les lettres que Laonice portait de l'un à l'autre, qu'elle se ressouvienne du contentement qu'elle y recevait, et combien durant cette tromperie elle a passé de jours heureux qu'autrement elle eût traînés misérablement, qu'elle balance ses services avec ce paiement, et je m'assure qu'elle se trouvera leur redevable. Tu dis Hylas, que Tircis l'a trompée : ce n'a point été tromperie mais juste châtiment d'Amour qui a fait retomber ses coups sur elle-même, puisque son intention n'était pas de servir mais de décevoir la prudente Cléon ; que si elle a à se plaindre de quelque chose, c'est que de deux trompeuses elle a été la moins fine. Voilà, Silvandre, comme brièvement il m'a semblé de répondre aux fausses raisons de ce Berger, et ne me reste plus que de faire avouer à Laonice qu'elle a tort de poursuivre une telle injustice. Ce que je ferai aisément s'il lui plaît de me répondre : Belle Bergère, dites-moi, aimez-vous bien Tircis ? - Bergère, dit-elle, toute personne qui
me connaîtra n'en doutera jamais. - Et s'il était
contraint, répliqua Phillis, de s'éloigner pour
longtemps, et que quelque autre vint cependant à
vous rechercher, changeriez-vous cette amitié ?
- Nullement, dit-elle, car j'aurais toujours
espérance qu'il reviendrait. - Et, ajouta Phillis,
si vous saviez qu'il ne dût jamais revenir,
laisseriez-vous de l'aimer ? - Non certes,
répondit-elle. - Or, belle Laonice, continua Phillis, ne trouvez donc étrange que Tircis, qui
sait que sa Cléon pour ses mérites est élevée
au Ciel, qui sait que de là-haut elle voit toutes
ses actions, et qu'elle se réjouit de sa fidélité,
ne veuille changer l'affection qu'il lui a portée,
ni permettre que cette distance des lieux sépare
leurs affections, puisque toutes les incommodités
de la vie ne l'ont jamais pu faire. Ne pensez pas,
comme Hylas dit, que jamais nul ne repasse deçà
le fleuve d'Achéron ; plusieurs, qui ont été aimés
des Dieux, sont allés et revenus, et * qui le saurait
être davantage que la belle Cléon de qui la
naissance a été vue par la destinée d'un œil si
doux et favorable qu'elle n'a jamais rien aimé
dont elle n'ait obtenu l'Amour ? Ô Laonice, s'il
était permis à vos yeux de voir la divinité, vous
verriez cette Cléon, qui sans doute est à cette
heure en ce lieu pour défendre sa cause, qui est
à mon oreille pour me dire les mêmes paroles
qu'il faut que je profère. Et lors vous jugeriez que
Hylas a eu tort de dire que Tircis n'aime qu'une
froide cendre. Il me semble de la voir là au milieu de nous,
revêtue d'immortalité au lieu d'un corps fragile,
et sujet à tous accidents, qui reproche à Hylas
les blasphèmes dont il a usé contre elle.
tairai
après vous avoir dit seulement qu'Amour est si
juste que vous en devez craindre en vous-même les
supplices si la pitié de Laonice plutôt que la
raison de Cléon vous émeuvent et vous emportent.
_____________________________________________________________ Jugement de Silvandre Des causes débattues devant nous, le point principal
est de savoir si Amour peut mourir par la mort
de la chose aimée, sur quoi nous disons qu'une
Amour périssable n'est pas vrai Amour, car il doit
suivre le sujet qui lui a donné naissance. C'est
pourquoi ceux qui ont aimé le corps seulement
doivent enclore toutes les Amours du corps dans
le même tombeau où il s'enserre, mais ceux qui
outre cela ont aimé l'esprit doivent avec leur
Amour voler après cet esprit aimé jusques au plus
haut Ciel, sans que les distances les puissent séparer.
Donc toutes ces choses bien considérées, nous
ordonnons que Tircis aime toujours sa Cléon,
et que des deux Amours qui peuvent être en nous,
l'une suive le corps de Cléon au tombeau et l'autre
l'esprit dans les Cieux. Et par ainsi, il soit
d'or en la défendu aux recherches de Laonice, de tourmenter davantage le
repos de Cléon : car telle est la volonté du Dieu
qui parle en moi. de
lui sans le voir, il ouït, ou il lui sembla d'ouïr,
des paroles d'Amour, et cela pouvait bien être à cause de la sentence que Silvandre venait de
donner. Mais pour le faire sortir du tout de patience, il advint que, les ayant laissé passer, il
sortit du lieu où il était, et pour ne les suivre,
prit le chemin d'où ils venaient, et la fortune voulut qu'il s'alla rasseoir auprès du lieu où
était Laonice sans la voir, où après avoir
quelque temps rêvé à son déplaisir, transporté
de trop d'ennui, il s'écria assez haut : - Ô Amour,
est-il possible que tu souffres une si grande
injustice sans la punir ? Est-il possible qu'en ton
règne les outrages et les services soient également
récompensés ? Et puis se taisant pour quelque temps,
enfin les yeux tendus au Ciel et les bras
croisés, se laissant aller à la renverse, il reprit
ainsi. Berger, oyant nommer Phillis et Silvandre, désireuse d'en savoir
davantage, commença de lui prêter l'oreille à bon escient, et si à propos pour elle qu'elle
apprit avant que de partir de là tout ce qu'elle
eût pu désirer des plus secrètes pensées de
Phillis, et de là prenant occasion de lui
déplaire ou à Silvandre, elle résolut de mettre ce
Berger encore plus avant en cette opinion,
s'assurant que si elle aimait Lycidas, elle le
rendrait jaloux, et si c'était Silvandre, elle en
divulguerait l'Amour de telle sorte que chacun le saurait. Et ainsi lorsque ce Berger fut parti,
car son mal ne lui permettait de demeurer
longuement en un même lieu, elle sortit aussi de
ce lieu, et se mettant après lui, l'atteignit assez
près de là, parlant avec Corilas qui l'avait
rencontré en chemin, et feignant de leur demander
des nouvelles du Berger désolé, ils lui répondirent qu'ils ne le
connaissaient point. - C'est, leur dit-elle, un Berger
qui va plaignant une Bergère morte, et que l'on m'a
dit avoir demeuré presque toute l'après-dîner en la
compagnie de la belle Bergère Phillis et de son
serviteur. - Et qui est celui-là ? répondit
incontinent Lycidas. - Je ne sais pas, continua la
Bergère, si je saurai bien dire son nom, il me
semble qu'il s'appelle Sylandre, ou Silvandre, un
Berger de moyenne taille, le visage un peu long, et
d'assez agréable humeur quand il lui plaît. - Et
qui vous a dit, répliqua Lycidas, qu'il était son
serviteur ? - Les actions de l'un et de l'autre,
répondit-elle, car j'ai passé autrefois par de
semblables détroits, et je me souviens encore de
quel pied on y marche. Mais dites-moi si vous savez quelque nouvelle de celui que je cherche, car il se fait nuit et je ne sais où le trouver. Lycidas ne lui peut répondre tant il se trouva surpris, mais Corilas lui dit, qu'elle suivît ce sentier, et qu'aussitôt qu'elle serait sortie de ce bois, elle verrait un grand pré où sans doute elle en apprendrait des nouvelles : car c'était là où tous les soirs chacun s'assemblait avant que de se retirer, et que de peur qu'elle ne s'égarât il lui ferait compagnie si elle l'avait agréable. Elle qui était bien-aise de dissimuler encore davantage, feignant de ne savoir pas le chemin, reçut avec beaucoup de courtoisie l'offre qu'il lui avait faite, et donnant le bonsoir à Lycidas, prit le chemin qui lui avait été montré, le laissant si hors de soi qu'il demeura fort longuement immobile au même lieu. Enfin revenant comme d'un long évanouissement, il s'allait redisant les mêmes paroles de la Bergère, auxquelles il * lui était impossible de n'ajouter beaucoup de foi, ne la pouvant soupçonner de menterie. Il serait trop long de redire ici les regrets qu'il fit, et les outrages qu'il dit à la fidèle Phillis, tant y a que de toute la nuit il ne fit qu'aller tournoyant dans le plus retiré du bois, où sur le matin, travaillé d'ennui et du trop long marcher, il fut contraint de se coucher sous quelques arbres, où tout moite de pleurs, enfin son extrême déplaisir le contraignit de s'endormir.
|
Aller au début de la page
Tufts University, Romance Languages, Olin Center,
Medford, MA 02155, USA Copyright © 2005, Tufts University « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage
|