|
![]() |
|
Nouveautés
Options FAQ |
|
|
|
L'Astrée achronique
Livre 8Édition de 1607, 322 recto (sic pour 222 recto). Édition de Vaganay, p. 271. LE Soudain que le jour parut, Diane, Astrée et
Phillis se trouvèrent ensemble, afin d'être au
lever de Léonide, qui, ne pouvant assez estimer
leur honnêteté et courtoisie, s'était habillée
dès que la première clarté avait donné dans sa
chambre pour ne perdre un seul moment du temps
qu'elle pourrait demeurer avec elles, de sorte que
ces Bergères furent étonnées de la voir * si diligente
lorsqu'elles ouvrirent la porte, et toutes ensemble
se prenant par la main sortirent du hameau pour
commencer le même exercice du jour précédent.
À peine avaient elles passé entièrement les dernières
maisons, qu'elles aperçurent Silvandre, qui, sous
la feinte recherche de Diane, commençait * à
ressentir une Amour naissante et véritable ; car
piqué de ce nouveau souci, de toute la nuit il
n'avait pu clore l'œil, tant son penser lui était allé représentant tous les discours, et toutes
les actions qu'il avait vues de Diane le jour
auparavant, si bien que ne pouvant attendre la venue
de l'aurore dans le lit, il l'avait devancée, et
avait déjà été longtemps prés de ce hameau, pour voir quand sa nouvelle Maîtresse sortirait, et aussi
tôt qu'il l'avait aperçue s'en était venu à elle chantant ces vers :
Stances *Espoirs, Ixions en audace, N'ont osé dérober sa flamme, Phillis qui était d'une humeur fort gaie, et qui
se voulait bien acquitter de l'essai à quoi elle
avait été condamnée, se tournant vers Diane : - Ma
Maîtresse, lui dit-elle, fiez-vous à l'avenir aux
paroles de ce Berger. Hier il ne vous aimait point,
et à cette heure il meurt d'Amour ; pour le moins,
puisqu'il en voulait tant dire, il devait commencer
de meilleure heure à vous servir, ou attendre encore
quelque temps avant que de proférer telles paroles.
Silvandre était si près qu'il put ouïr Phillis,
qui le fit écrier de loin : - Ô ma Maîtresse,
bouchez vos oreilles aux * mauvaises paroles de mon
ennemie. Et puis étant arrivé : - Ah ! mauvaise
Phillis, lui dit-il, est-ce ainsi que de la ruine
de mon contentement vous tâchez de bâtir le
vôtre ? - Il est bon là, répondit Phillis, de
parler de votre contentement, n'avez-vous point
avec les autres encore cette perfection de la
plupart des Bergers, qui, par vanité, se disent
infiniment contents et favorisés de leur Maîtresse,
quoiqu'au contraire ils en soient maltraités ?
Vous parlez de contentement ? Vous, Silvandre, vous avez la hardiesse d'user de
ces paroles en la présence même de Diane, et que
direz-vous ailleurs, puisque vous avez
l'outrecuidance de parler ainsi devant elle ?
Elle eût continué n'eût été que le Berger, après
avoir salué la Nymphe et les Bergères, l'interrompit
ainsi : - Vous voulez que ma Maîtresse trouve
mauvais que j'aie parlé du contentement que j'ai en
la servant. Et pourquoi ne voulez-vous pas que je le
dise, s'il est vrai ? - Il est vrai ? répondit Phillis, voyez quelle vanité ! Direz-vous pas encore
qu'elle vous aime et qu'elle ne peut vivre sans
vous ? - Je ne dirai pas, répliqua le Berger, que
cela soit, mais je vous répondrai bien que je
voudrais qu'il fût ainsi. Mais vous montrez de
trouver si étrange que je dise avoir du contentement
au service que je rends à ma Maîtresse, que je suis
contraint de vous demander si vous n'y en avez pas.
- Pour le moins, dit-elle, si j'y en ai, je
ne m'en vante point. - C'est ingratitude, reprit le
Berger, de recevoir du bien de quelqu'un sans l'en
remercier, et comment est-il possible d'aimer la
même personne envers qui on est ingrat ? - Par là,
interrompit Léonide, je jugerais que Phillis
n'aime point Diane. - Il y a peu de personnes qui
ne fît ce même jugement, répondit Silvandre,
et je crois qu'elle-même le pense ainsi. - Si vous aviez de bonnes raisons, vous me le pourriez persuader, répliqua Phillis. - S'il ne faut que des raisons pour le prouver, dit Silvandre, je n'en
ai déjà plus affaire ; car, quoique je prouve ou
nie une chose, cela ne la fait pas être autre que
ce qu'elle est ; si bien que, puisqu'il ne me manque
que des raisons pour prouver votre peu d'amitié,
qu'ai-je affaire de vous en convaincre ? Tant y a que
pour faire que vous n'aimiez point Diane, il ne
tient qu'à vous à le prouver.
Phillis demeura un peu empêchée à répondre, et
Astrée lui dit : - Il semble, ma sœur, que vous
approuviez ce que dit ce Berger ? - Je ne l'approuve
pas, répondit-elle, mais je suis bien empêchée à
la réprouver. - Si cela est, ajouta Diane, vous
ne m'aimez point ; car, puisque Silvandre a trouvé
les raisons que vous demandiez et auxquelles vous
ne pouvez résister, il faut avouer que ce qu'il dit
est vrai. À ce mot, le Berger s'approcha de Diane,
et lui dit : - Belle et juste Maîtresse, est-il
possible que cette ennemie Bergère ait encore la
hardiesse de ne me vouloir permettre de dire que le
service que je vous rends me rapporte du
contentement, quand ce ne serait que pour la réponse
que vous venez de faire tant à mon avantage ? - En
disant, répondit Astrée, que Phillis ne l'aime point, elle ne dit pas pour cela
que vous l'aimiez ou qu'elle vous aime. - Si
j'oyais, répondit-il, ces paroles, je vous aime ou vous m'aimez, de la bouche de ma Maîtresse,
ce ne serait pas un contentement, mais un transport
qui me ravirait hors de moi de trop de satisfaction.
Et toutefois si celui qui se tait montre de
consentir à ce qu'il oit, pourquoi ne puis-je dire
que ma belle Maîtresse avoue que je l'aime, puisque, sans y contredire, elle oit * ce que je dis ?
- Si l'Amour, répliqua Phillis, consiste en paroles,
vous en avez plus que le reste des hommes ensemble :
car je ne crois pas que pour mauvaise cause que vous
ayez, elles vous défaillent jamais.
Léonide prenait un plaisir extrême aux discours de
ces Bergères, et n'eût été la peine en quoi le
mal de Céladon la tenait, elle eût demeuré plusieurs
jours avec elles, mais quoiqu'elle sût qu'il
était hors de fièvre, si ne laissait elle de
craindre qu'il ne retombât. Cela fut cause qu'elle
les pria de prendre avec elle le chemin de Leigneux,
jusques à la rivière, pour ce qu'elle jouirait plus
longtemps de leur * entretien. Elles le lui
accordèrent librement, car outre que la courtoisie
le leur commandait, encore se plaisaient-elles fort
en sa compagnie. plutôt signe du contraire, dit Phillis, si j'en laissais approcher quelque autre plus que
moi ; car, si la personne qui aime désire presque
se transformer en la chose aimée, plus on s'en put
approcher, et plus on est près de la perfection de
ses désirs. - L'Amant, répondit Silvandre, qui a
plus d'égard à son contentement particulier qu'à
celui de la personne aimée, ne mérite pas ce titre.
De sorte que vous, qui regardez davantage au plaisir
que vous avez d'être si près de votre Maîtresse
que non point à sa commodité, ne devez pas dire que
vous l'aimiez, mais vous-même seulement ; car si
j'étais au lieu où vous êtes, je l'aiderais à
marcher, et vous ne faites que l'empêcher. - Si ma
Maîtresse, répliqua Phillis, me rudoyait autant
que vous, je ne sais si je l'aimerais. - Je sais donc bien assurément, ajouta le Berger, que si j'étais au
lieu de votre Maîtresse, je ne vous aimerais
point. Comment ? avoir la hardiesse de la menacer de
cette sorte ? Ah ! Phillis, ne lui quitte cette
place, et je crains qu'avec son * langage il ne vous y
fasse consentir. C'est pourquoi je désire, si
vous le trouvez bon, de le prévenir, et la lui
laisser avec condition qu'il vous déclarera une
chose que je lui proposerai.
Silvandre alors, sans attendre la réponse de Diane,
dit à Phillis : - Ôtez-vous seulement, Bergère, car
je ne refuserai jamais cette condition, puisque
sans cela je ne lui cèlerai jamais chose qu'elle
veuille savoir de moi. À ce mot il se mit en sa
place, et lors Phillis lui dit : - Envieux Berger,
quoique le lieu où vous êtes ne se puisse acheter,
si est-ce que vous avez promis davantage que vous
ne pensez, car vous êtes obligé de nous dire qui
vous êtes, et quelle occasion vous a conduit en
cette contrée, puisqu'il y a déjà si longtemps
que vous êtes ici, et nous n'avons pu en savoir
encore que fort peu. m'avoir fait naître, et me
faire savoir que je vis, en me cachant toute autre
connaissance de moi. Et afin que vous ne croyiez que
je ne veuille satisfaire à ma promesse, je vous
jure par * Tautatès et par les beautés de Diane,
dit-il, se tournant vers Phillis, que je vous
dirai véritablement tout ce que j'en sais : Histoire de Lorsqu'Ætius fut fait Lieutenant général en Gaule de l'Empereur Valentinian, il trouva fort dangereux pour les Romains que Gondioch, premier Roi des Bourguignons, en possédât la plus grande partie, et se résolut de l'en chasser, et le renvoyer delà le Rhin d'où il était venu peu auparavant, lorsque Stilico, pour le bon service qu'il avait fait aux Romains, contre le Goth Radagryse, lui donna les anciennes provinces des Authunois, des Sequanois et des Allobroges, que dès lors de leur nom, ils nommèrent Bourgogne, et, sans le commandement de Valentinian, il est aisé à croire qu'il l'eût fait, pour avoir toutes les forces de l'Empire entre ses mains. Mais l'Empereur, se voyant un grand nombre d'ennemis sur les bras, comme Goths, Huns, Vandales, et Francs,
qui tous l'attaquaient en divers lieux, commanda à
Ætius de les laisser en paix. Ce qui ne fut pas
si tôt que déjà les Bourguignons n'eussent reçu
de grandes routes, et telles que toutes leurs
provinces et celles qui leur étaient voisines s'en
ressentirent, ayant leurs ennemis fait le dégât avec tant de cruauté que tout ce qu'ils trouvaient,
ils l'emmenaient. Si bien
que je pouvais dire avec beaucoup de raison que
j'étais perdu si je n'eusse été perdu.
Toutefois, quoique selon mon Génie il n'y eût
rien qui me fût plus agréable que les
lettres, si est-ce que ce m'était un continuel
supplice de penser que je ne savais d'où, ni qui
j'étais, me semblant que jamais ce malheur n'était
advenu à nul autre. Et comme j'étais en ce souci,
un de mes amis me conseilla d'enquérir quelque
oracle pour savoir la vérité ; car quant à
moi, pour être trop jeune, je n'avais aucune
mémoire, non plus que je n'en ai encore, du lieu
où j'avais été pris ni de ma naissance. Et celui
qui me le conseillait me disait qu'il n'y avait
pas apparence que le Ciel ayant eu tant de soin de
moi, que j'en avais reconnu depuis ma perte, il ne
me voulût favoriser de quelque chose davantage.
Cet ami me sut si bien persuader que tous deux
ensemble nous y allâmes ; et la réponse que nous
eûmes fut telle : Tu naquis dans la terre où fut jadis
Neptune, Jugez, belle Diane, quelle satisfaction nous
eûmes de cette réponse. Quant à moi, sans m'y
arrêter davantage, je me résolus de ne m'en
enquérir jamais puisqu'il était impossible que je
ne le susse sans mourir, et vécus par après avec beaucoup plus de repos d'esprit, m'en remettant
à la conduite du Ciel, et m'employant seulement à mes études, auxquelles je fis un tel progrès que
le vieillard Abariel, car tel était* le nom du père de celui qui m'avait enlevé, eut envie de me
revoir avant que de mourir, présageant presque sa
fin prochaine. Étant donc arrivé près de lui, et
en ayant reçu tout le plus doux traitement que
j'eusse su désirer, un jour que j'étais seul
dans sa chambre, il me parla de cette sorte. puisse vivre avec vous autant qu'il plaira aux
Dieux. Et ne croyez point que j'aie fait ce dessein à la volée, car il y a longtemps que j'y prépare
toute chose. En premier lieu, j'ai voulu
reconnaître quelle était votre humeur cependant
que vous étiez enfant pour juger si vous pourriez
compatir avec moi, d'autant qu'en un tel âge on
n'a point encore d'artifice, et ainsi on voit à nu toutes les affections d'une âme. Et vous
trouvant tel que j'eusse voulu qu'Azahide eût
été, je pensais d'établir le repos de mes derniers
jours sur vous, et pour cet effet, je vous
envoyai aux études, sachant bien qu'il n'y a rien
qui rende une âme plus capable de la raison que la
connaissance des choses. Et cependant que vous avez
été loin de ma présence, j'ai tellement disposé
ma * petite-fille à vous épouser que, pour me
complaire, elle le désire presque autant que moi. demandé si les
habits que vous aviez lors ne pouvaient point
donner quelque connaissance de quels parents vous
étiez issu, il m'a répondu que non, * d'autant que
vous étiez si jeune encore que malaisément
pouvait-on juger à vos habits de quelle condition
vous étiez. De sorte, mon fils, que si votre
mémoire ne vous sert en cela, il n'y a personne qui
nous puisse ôter de cette peine. il le rejeta si loin et avec tant de
raisons, qu'enfin le bon homme ne pouvant l'y faire
consentir, lui dit franchement : ce personnage, d'autre côté l'amitié que dès
l'enfance elle me portait, l'en empêchait ; si est-ce qu'enfin son âge tendre, car elle n'avait
point encore passé * un demi siècle, ne lui laissa
pas assez de résolution pour s'en défendre. Et
ainsi toute tremblante, elle vint faire la
harangue au bonhomme, qui la reçut avec tant de
confiance qu'après l'avoir baisée au front deux
ou trois fois enfin il se résolut d'en user
comme elle lui avait dit, et me le commanda si
absolument que quelque doute que j'eusse de cet
affaire, si n'osai-je lui contredire.
le jour avant que cela dût être, la
pauvre fille, à qui on avait commandé de me faire
bonne chère, afin de m'abuser mieux, émue de
compassion et d'horreur d'être cause de ma mort,
ne put s'empêcher, toute tremblante, de me le
découvrir, me disant puis après : - Voyez-vous, Silvandre, en vous sauvant la vie, je me donne la
mort, car je sais bien qu'Azahide ne me le
pardonnera jamais, mais j'aime mieux mourir
innocente que si je * vivais coupable de votre
mort. Après l'avoir remerciée, je lui dis qu'elle
ne craignît point la fureur d'Azahide, et que j'y
pourvoirais en sorte qu'elle n'en aurait jamais
déplaisir, que de son côté elle fît seulement
ce que son père lui avait dit, et que je remédierais
bien à son salut et au mien, mais que surtout elle
fût secrète. Et dès le soir, je retirai tout l'argent que je
pouvais avoir à moi, et je donnai si bon ordre à tout ce
qu'il me fallait faire sans qu'Abariel s'en prît garde, que l'heure étant venue qu'il fallait aller
au lieu destiné, après avoir pris congé du bon
vieillard qui vint avec moi jusque sur la rive, je
montai dans la petite barque que lui-même avait
apprêtée. bruit, que ce fût
moi qui me débattais. Mais je fus bientôt
contraint de m'ôter de là, parce qu'ils jetèrent
tant de pierres qu'à peine me pus-je sauver, et
peu après je vis mettre une lumière à la fenêtre,
de laquelle ayant peur d'être découvert, je me
cachai dans le bateau m'y couchant de mon long.
Cela fut cause que la nuit étant fort obscure, et moi un
peu éloigné, et la chandelle leur ôtant encore
davantage la vue, ils ne me virent point, et
crurent que le bateau s'était ainsi acculé de
lui-même. le chemin d'Agaune, je parvins sur la
pointe du jour à Évian. Et vous assure que j'étais
si las d'avoir marché assez hâtivement que je fus
contraint de me reposer tout ce jour-là, où de
fortune n'étant point connu, je voulus aller
prendre conseil, ainsi que plusieurs faisaient en
leurs affaires plus urgentes, de la sage Bellinde,
qui est Maîtresse des Vestales, qui sont le long
de ce Lac, et que depuis j'ai su être mère de ma
belle Maîtresse. Tant y a que lui ayant fait
entendre tous mes désastres, elle consulta l'Oracle,
et le lendemain elle me dit que le Dieu me
commandait de ne m'étonner de tant d'adversités,
et qu'il était nécessaire, si je voulais en sortir,
de me voir dans la fontaine de la vérité d'Amour,
parce qu'en son eau était mon seul remède, et
que, aussitôt que je me serais vu, je
reconnaîtrais et mon père et mon pays. Et lui
ayant demandé en quel lieu était cette fontaine,
elle me fit entendre qu'elle était en cette contrée
de Forez, et puis m'en déclara la propriété et
l'enchantement avec tant de courtoisie que je lui
en demeurai infiniment obligé. six mois sans
sortir du logis. Et quelque temps après que je
me sentais assez fort, ainsi que je me mettais en
chemin, je sus par ceux d'alentour qu'un magicien,
à cause de Clidaman, l'avait mise sous la garde de
deux Lions et de deux Licornes qu'il y avait
enchantées, et que le sortilège ne pouvait se
rompre qu'avec le sang et la mort du plus fidèle
Amant et de la plus fidèle Amante qui fut oncques en cette contrée. aise, répondit Léonide, de vous avoir
ouï raconter cette fortune, et vous dirai que vous
devez bien espérer de vous, puisque les Dieux, par
leurs Oracles, vous font paraître d'en avoir soin ;
quant à moi, je les en prie de tout mon cœur. ils virent de loin un homme qui venait
assez vite, et qui, étant plus proche, fut reconnu
bientôt par Léonide : car c'était Paris, fils
du grand Druide Adamas, qui, étant revenu de Feurs, et ayant su que sa nièce l'était venu
chercher, et voyant qu'elle ne revenait point, lui
envoyait son fils pour l'avertir qu'il était de
retour, et pour savoir quelle occasion la conduisait
ainsi seule, d'autant que ce n'était pas leur coutume d'aller sans compagnie.
l'inconnu Silvandre de qui toutefois les mérites
sont si connus qu'il n'y a celui en cette contrée
qui ne les aime. - Sans mentir, dit Paris, mon père
avait tort d'avoir peur que vous fussiez mal
accompagnée, et s'il eût su que vous l'eussiez
été si bien, il n'en eût pas tant été en
inquiétude. vers la Nymphe : - Et vous, ma sœur, encore que je
sois venu pour vous chercher, toutefois vous ne
laisserez, dit-il, de vous en aller seule ; aussi
bien n'y a-t-il guère loin d'ici chez Adamas,
car quant à moi je veux demeurer jusques à la nuit
avec cette belle compagnie. - Je voudrais bien,
dit-elle, en pouvoir faire de même, mais pour cette
heure je suis contrainte d'achever mon voyage. Bien
suis-je résolue de donner tellement ordre à mes
affaires, que je pourrai aussi bien que vous vivre
parmi elles, car je ne crois point qu'il y ait vie
plus heureuse que la leur.
Avec quelques autres semblables propos, elle prit
congé de ces belles Bergères, et après les avoir
embrassées fort étroitement, elle leur promit
encore de nouveau de les venir revoir bientôt,
et puis partit si contente et satisfaite d'elles
qu'elle résolut de changer les vanités de la Cour à la simplicité de cette vie, mais ce qui l'y
portait davantage était qu'elle avait dessein
de faire sortir Céladon hors des mains de
Galathée, et croyait qu'il reviendrait incontinent
en ce hameau, où elle faisait délibération de le
pratiquer sous l'ombre de ces Bergères. la vie qu'il avait
accoutumé et s'habilla en Berger et voulut être
nommé tel entre elles, afin de se rendre plus
aimable à sa Maîtresse, qui, de son côté,
l'honorait comme son mérite et sa bonne volonté l'y
obligeaient ; mais parce qu'en la suite de notre
discours nous en parlerons bien souvent, nous n'en dirons pas pour ce coup davantage. S'en retournant donc tous ensemble en leurs
hameaux, ainsi qu'ils approchaient du grand pré, où
la plupart des troupeaux paissaient d'ordinaire,
ils virent venir de loin Tircis, Hylas, et
Lycidas, dont les deux premiers semblaient se
disputer à bon escient, car l'action des bras et du
reste du corps de Hylas le faisait paraître.
Quant à Lycidas, il était tout en soi-même, et
le chapeau enfoncé, et les mains contre le dos,
allait regardant le bout de ses pieds, montrant
bien qu'il avait quelque chose en l'âme qui
l'affligeait beaucoup, et lorsqu'ils furent assez près pour se reconnaître,
et que Hylas aperçut Phillis entre ces Bergers,
d'autant que depuis le jour auparavant il
commençait de l'aimer. vous croyez, dit-il, ce que vous dites, vous m'en
aurez tant plus d'obligation, et si vous ne le croyez
pas, vous me jugerez homme d'esprit, de savoir
reconnaître ce qui mérite d'être servi, et ainsi
vous m'en estimerez tant plus. - Ne doutez point,
répondit-elle, que comme que ce soit, je ne vous
estime et que je ne reçoive votre amitié comme
elle mérite, et quand ce ne serait pour autre
considération, pour ce, au moins, que vous êtes le
premier qui m'ait aimée. sujet, et ne devez croire que les
Bergers de Lignon se puissent vêtir et dévêtir
si promptement de leurs affections, car ils sont
grossiers, et pour ce, tardifs et lents en tout ce
qu'ils font. Mais tout ainsi que plus un clou est
gros et plus il supporte de pesanteur et est plus
difficile à arracher, aussi plus nous sommes
difficiles et grossiers en nos affections, plus
aussi durent-elles en nos âmes. notre imagination, et c'est
celui-là qu'on ne put avoir d'autrui sans être
entaché. Mais ce que j'ai dit de vous ce n'est pas
un soupçon, c'est une assurance. Appelez-vous
soupçon de vous avoir ouï dire que vous aviez aimé
Laonice, et puis quittant celle-là pour cette
seconde, dit-il, qui était hier avec elle, vous
les avez enfin changées toutes deux pour Phillis,
que vous laisserez sans doute pour la première
venue de qui les yeux vous daigneront regarder. Tircis qui les oyait ainsi discourir, voyant que Hylas demeurait vaincu, prit la parole de cette
sorte : - Hylas, il ne faut plus se cacher, vous
êtes découvert, ce Berger a les yeux trop clairs pour ne voir les taches de votre inconstance, il
faut avouer la vérité ; car, si vous combattez contre
elle, outre qu'enfin vous serez reconnu pour
menteur, encore ne lui pouvant vous donner une mauvaise opinion de moi. - Et qu'importe cela ? dit Phillis à Silvandre. - Qu'il importe ? répondit
l'inconstant, ne savez-vous pas qu'il est plus
difficile de prendre une place occupée que non
point celle qui n'est détenue de personne ? - Il
veut dire, ajouta Silvandre, que tant que vous
l'aimerez, il me sera plus malaisé d'acquérir vos bonnes grâces. Mais Hylas, mon ami, combien
êtes-vous déçu ? Tant s'en faut, quand je verrai
qu'elle daignera tourner les yeux sur vous, je
serai tout assuré de son amitié ; car je la
connais de si bon jugement, qu'elle saura toujours
bien élire ce qui sera le meilleur.
Hylas alors répondit : - Vous croyez peut-être,
glorieux Berger, d'avoir quelque avantage sur moi ?
Ma Maîtresse, ne le croyez pas, car il n'en est
rien. Et de fait quel homme peut-il être, puisqu'il n'a jamais eu la hardiesse d'aimer, ni de
servir qu'une seule Bergère, et encore si
froidement que vous diriez qu'il se moque, là où
j'en ai aimé autant que j'en ai vues de belles ; et
de toutes j'ai été bien reçu tant qu'il m'a plu.
Quel service pouvez-vous espérer de lui y étant
si nouveau qu'il ne sait par où commencer ? Mais
moi, qui en ai servi de toutes sortes, de tout
âge, de toute condition, et de toutes humeurs, je
sais de quelle façon il le faut, et ce qui doit ou
ne doit pas vous plaire. Et pour preuve de mon
dire, * permettez-moi de l'interroger si vous voulez
connaître son ignorance.
Et lors, se tournant vers lui, il continua :
- Qu'est-ce, Silvandre, qui peut obliger davantage
une belle Bergère à nous aimer ? - C'est, dit
Silvandre, de
cette sorte, pour vous plaire, tâchez de lui être
toujours auprès, de parler toujours à elle, elle
ne saurait tousser que vous ne lui demandiez ce
qu'elle veut, elle ne peut tourner le pied que vous
n'en fassiez de même. Bref elle est presque
contrainte de vous porter, tant vous la pressez et
importunez. Mais le pis est, que si elle se trouve
quelquefois mal et qu'elle ne vous rie, qu'elle ne
parle à vous, et ne vous reçoive comme de coutume,
vous voilà aux plaintes et aux pleurs ; mais je dis
plaintes dont vous lui remplissez tellement les
oreilles que. pour se racheter de ces importunités,
elle est forcée de se contraindre, et quelquefois
qu'elle voudra être seule, et se resserrer pour
quelque temps en ses pensées, elle sera contrainte " faire de mon affection. Elle voulait répondre, mais Silvandre l'interrompit,
la suppliant de lui permettre de parler. Et lors, il
interrogea Hylas de cette sorte : - Qu'est-ce,
Berger, que vous désirez le plus quand vous aimez ?
- D'être aimé, répondit Hylas. - Mais, répliqua
Silvandre, quand vous êtes aimé, que
souhaitez-vous de cette amitié ? - Que la personne
que j'aime, dit Hylas, fasse plus d'état de moi
que de tout autre, qu'elle se fie en moi, et qu'elle
tâche de me plaire. - Est-il possible, reprit alors
Silvandre, que pour conserver la vie vous usiez
du poison ? Comment voulez-vous qu'elle se fie en
vous, si vous ne lui êtes pas fidèle ? - Mais, dit
le Berger, elle ne le saura pas. - Et ne
voyez-vous, répondit Silvandre, que vous voulez
faire avec trahison ce que je dis qu'il faut faire
avec sincérité ? Si elle ne sait pas que vous en
aimez d'autre, elle vous croira fidèle, et ainsi
cette feinte vous profitera, mais jugez si la
feinte le peut, ce que fera le vrai. Vous parlez de
mépris et de dépit, et y a-t-il rien qui apporte
plus l'un et l'autre en un esprit généreux que de
penser : celui que je vois ici à genoux devant moi
s'est lassé d'y être devant une vingtaine qui ne
me valent pas ; cette bouche dont il baise ma main
est flétrie des baisers qu'elle donne à la
première main qu'elle rencontre, et ces yeux, dont
il me semble qu'il idolâtre mon visage, étincellent
encore de l'Amour de toutes celles qui ont le
nom de femme. Et qu'ai-je affaire d'une chose si
commune ? Et pourquoi en ferais-je état, puisqu'il
ne fait rien davantage pour moi que pour la
première qui le daigne regarder ? Quand il parle
à moi, il pense que ce soit à telle ou à telle
personne ; et ces paroles dont il use, il les vient
d'apprendre à l'école d'une telle, ou bien il vient
les étudier ici, pour les aller dire là. Dieu sait
quel mépris et quel dépit lui peut faire
concevoir cette pensée. Et de même pour le second point : que pour se
faire aimer, il ne faut guère aimer, et être
joyeux puisque vous avez opinion d'aimer
et en effet vous n'aimez pas. Mais soit ainsi que
l'on que l'on est agréable à
la chose aimée, et bref c'est une volonté de se
transformer, s'il se peut, entièrement en elle. Et
pouvez-vous imaginer qu'une personne qui aime de
cette sorte puisse * être quelquefois importunée de la présence de ce qu'elle aime, et que la connaissance qu'elle reçoit d'être vraiment aimée ne lui soit pas une chose si agréable que
toutes les autres, au prix de celle-là, ne peuvent
seulement être goûtées ? Et puis, si vous aviez
quelquefois éprouvé que c'est qu'aimer comme je
dis, vous ne penseriez pas que celui qui a aimé de
telle sorte puisse rien faire qui déplaise. Quand
ce ne serait que pour cela seulement que tout ce
qui est marqué de ce beau caractère de l'Amour
ne peut être désagréable *, encore avoueriez-vous
qu'il est tellement désireux de plaire que, s'il y fait
quelque faute, telle erreur même plaît voyant
à quelle intention elle est faite, ou que le désir
d'être aimable donne tant de force à un vrai
Amant, que s'il ne se rend tel à tout le monde, il
n'y manque guère envers celle qu'il aime. De là
vient que plusieurs, qui ne sont pas jugés plus
aimables en général que d'autres, seront plus
aimés et estimés d'une personne particulière. dit Hylas, que je n'ai
point aimé jusques ici ? Et qu'ai-je donc fait avec
Carlis, * Amaranthe, Laonice, et tant d'autres ?
- Ne savez-vous pas, dit Silvandre, qu'en toutes
sortes d'arts il y a des personnes qui les font
bien et d'autres mal ? L'Amour est de même ; car
on peut bien aimer comme moi, et mal aimer comme
vous, et ainsi on me pourra nommer maître, et
vous brouillon d'Amour. muet. - Il ne se faut point
étonner de cela, dit Diane, puisqu'il n'y a * juge si violent que la conscience. Hylas sait bien
qu'il dispute contre la vérité, et que c'est
seulement pour flatter sa faute.
Et quoique Diane continuât quelque temps ce
discours, si est-ce que Hylas ne répondit mot,
étant attentif à regarder Phillis, qui, depuis
qu'elle avait pu accoster Lycidas, l'avait
toujours entretenu assez bas, et parce qu'Astrée ne voulait qu'il ouït ce qu'elle lui disait, elle l'interrompit
plusieurs fois jusques à ce qu'elle le contraignit
de lui dire : - Si Phillis était autant importune,
je ne l'aimerais point. reconnaissait en lui. - Il est bon là, Phillis,
répondit Diane avec des paroles de vraie
Maîtresse, vous pensez payer toujours toutes vos
fautes par vos excuses ; mais ressouvenez-vous que
toutes ces nonchalances ne sont pas de petites
preuves de votre peu d'amitié, et qu'en temps et
lieu j'aurai mémoire de la façon dont vous me
servez.
Hylas
avait repris Phillis sous les bras,
et ne
sachant la gageure de Silvandre
et d'elle, fut
étonné d'ouïr parler Diane de cette sorte, c'est
pourquoi la voyant prête à recommencer ses excuses,
il l'interrompit, lui disant : - Que veut dire, ma
belle Maîtresse, que cette glorieuse Bergère vous
traite ainsi mal ? Lui voudriez-vous bien céder en
quelque chose ? Ne faites pas cette faute, je vous
supplie, car encore qu'elle soit belle si avez-vous bien assez de beauté pour faire votre parti à part, et qui peut-être ne cédera guère au sien.
sur vous, elle y a beaucoup plus de puissance ;
car je puis être émue, ou par votre amitié, ou
par vos services à ne vous pas maltraiter ; mais cette Bergère n'étant ni
aimée, ni servie de vous, n'en aura aucune pitié.
- Et qu'ai-je à faire, dit Hylas, de sa pitié,
peut-être que je suis à sa merci ? - Oui certes,
répliqua Phillis vous êtes à sa merci, car je ne
veux que ce qu'elle veut, et ne puis faire que ce
qu'elle me commande, car voilà la Maîtresse que
j'aime, que je sers, et que j'adore, * de telle sorte que pour elle seule je veux aimer, je veux
servir, et pour elle seule je veux adorer, si bien
qu'elle est toute mon amitié, tout mon service,
et toute ma dévotion. Or voyez, Hylas, qui vous
avez offensé et quel pardon vous lui devez
demander. Alors le Berger, se jetant aux pieds de Diane, tout
étonné, après l'avoir un peu considérée, lui dit :
- Belle Maîtresse de la mienne, si celui qui aime
pouvait avoir des yeux pour voir quelque autre chose
que le sujet aimé j'eusse bien vu en quelque
sorte que chacun doit honorer et révérer vos
mérites. Mais puisque je les ai clos à toute
autre chose qu'à ma Phillis, vous auriez trop de
cruauté si vous ne pardonniez la faute que je
vous avoue, et dont je vous crie merci.
Phillis, qui avait envie de se dépêtrer de cet
homme pour parler à Lycidas ainsi qu'il l'en
avait priée, se hâta de répondre avant que Diane,
pour lui dire que Diane ne lui pardonnerait point
qu'avec condition qu'il leur raconterait les recherches et les rencontres qu'il avait eues depuis qu'il commençait d'aimer ; car il était impossible que le discours n'en fût bien fort agréable, puisqu'il en avait servi de tant de sortes que les accidents en devaient être de même. - Vraiment Phillis, dit Diane, vous êtes une grande devineuse, car j'avais déjà fait dessein de ne lui pardonner jamais qu'avec cette condition, et pour ce, Hylas, résolvez-vous-y. - Comment, dit le Berger, vous me voulez contraindre à dire ma vie devant ma Maîtresse ? Et quelle opinion aura-t-elle de moi quand elle oira dire que j'en ai aimé plus de * cent : qu'aux unes j'ai donné congé avant que de les laisser, et que j'ai laissé les autres avant que de leur en rien dire ? Quand elle saura qu'en même temps j'ai été partagé à plusieurs, que pensera-t-elle de moi ? - Rien de pire, que ce qu'elle pense, dit Silvandre, car elle ne vous jugera qu'inconstant, aussi bien alors qu'elle fait déjà. - Il est vrai, dit Phillis, mais afin que vous n'entriez point en cette doute, j'ai affaire ailleurs, où Astrée viendra avec moi s'il lui plaît, et cependant vous obéirez aux commandements de Diane. À ce mot, elle prit Astrée sous les bras, et se retira du côté du bois où déjà Lycidas était allé, et parce que Silvandre avait entre-ouï ce qu'elle lui avait répondu, il la suivit de loin, pour voir quel était son dessein, à quoi le soir lui servit de beaucoup pour n'être vu, car il commençait de se faire tard, outre qu'il allait gagnant les buissons, et se cachant de telle sorte qu'il les suivit aisément sans être vu, et arriva si à
propos qu'il oit qu'Astrée lui disait : - Quelle humeur est celle de Lycidas de vouloir parler à vous à cette heure et en ce lieu, puisqu'il a tant
d'autres commodités, que je ne sais comme il choisit ce temps incommode. - Je ne sais certes,
répondit Phillis, je l'ai trouvé tout triste ce
soir, et ne sais ce qui lui peut être survenu,
mais il m'a tant conjurée de venir ici que je n'ai
pu délayer. Je vous supplie de vous promener
cependant que nous serons ensemble, car surtout
il m'a requis que je fusse seule. - Je ferai,
répondit Astrée, tout ce qu'il vous plaira, mais
prenez garde qu'il ne soit trouvé mauvais de vous voir parler à lui à ces heures indues, et même étant seule en ce lieu écarté. - C'est pour cette
considération, répondit Phillis, que je vous ai
donné la peine de venir jusqu'ici, et c'est pour
cela aussi que je vous supplie de vous promener
si près de nous que si quelqu'un survient il
pense que nous soyons tous trois ensemble.
_____________________________________________________________ Histoire de Hylas Vous voulez donc, belle Maîtresse de la mienne, et vous, gentil Paris, que je vous dise les fortunes qui me sont advenues depuis que j'ai commencé d'aimer ? Ne croyez pas que le refus que j'en ai fait vienne de ne savoir que dire, car j'ai trop aimé pour avoir faute de sujet, mais plutôt de ce que je vois trop peu de jour pour avoir le loisir, non pas de vous les dire toutes, cela serait trop long, mais bien d'en commencer une seulement. Toutefois puisque, pour obéir il faut que je satisfasse à vos volontés, je vous prie, en m'écoutant de vous ressouvenir que toute chose est sujette à quelque puissance supérieure qui la force presque aux actions qu'il lui plaît, et celle à quoi la mienne m'incline ainsi violemment, c'est l'Amour : car autrement vous vous étonneriez peut-être de m'y voir tellement porté qu'il n'y a point de chaîne assez forte, soit du devoir, soit de l'obligation qui m'en puisse retirer. Et j'avoue librement que s'il faut que chacun ait quelque inclination de la nature, que la mienne est d'inconstance de laquelle je ne dois point être blâmé, puisque le ciel me l'ordonne ainsi. Ayez cette considération devant les yeux cependant que vous écouterez le discours que je vous vais faire. Entre les principales contrées que le Rhône en son cours impétueux va visitant après avoir reçu l'Arar, l'Isère, la Durance et plusieurs autres rivières, il vient frapper contre les anciens murs de la ville d'Arles, chef de son pays, et des plus peuplées et riches de la province des Romains. Auprès de cette belle ville se vint camper, il y a fort longtemps, à ce que j'ai ouï dire à nos Druides Ξ, un grand capitaine nommé Caius Marius, * devant la remarquable victoire qu'il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens et Celtoscites aux pieds des Alpes, qui, étant partis du profond de l'Océan Scythique avec leurs femmes et enfants en intention de saccager Rome, furent tellement défaits par ce grand Capitaine qu'il n'en resta un seul en vie. Et si les armes romaines en avaient épargné quelqu'un, la barbare fureur qui était dans leur courage leur fit tourner leurs propres mains contre eux-mêmes, et de rage se tuer pour ne pouvoir vivre ayant été vaincus. Or l'armée Romaine, pour rassurer les alliés et amis de leur république venant camper, * comme je vous disais, prés de cette ville, et selon la coutume de leur nation ceignant leur camp de profondes tranchées, il advint qu'étant fort près du Rhône, ce fleuve, qui est très impétueux et qui mine et ronge incessamment ses bords, peu à peu vint avec le temps à rencontrer ces larges et profondes fosses, et, entrant avec impétuosité dans ce canal qu'il trouva tout fait, courut d'une si grande furie qu'il continua les tranchées jusque dans la mer, où il se va
dégorgeant par ce moyen par deux voies, car
l'ancien cours a toujours suivi son chemin
ordinaire, et ce nouveau s'est tellement agrandi qu'il égale les plus grandes rivières, faisant
entre deux un Île très délectable et
très fertile. Et à cause que ce sont les tranchées
de Caïus Marius,
le peuple par un mot corrompu
l'appelle de son nom Camargue, et depuis, parce que le lieu se trouva tout entouré d'eau, à savoir
de ces deux bras du Rhône et de la mer Méditerranée,
ils la nommèrent l'Île de Camargue.
Je ne vous eusse pas dit tant au long l'origine de
ce lieu n'eût été que c'est la contrée où j'ai pris naissance,
et où ceux dont je suis venu se sont de longtemps logés ; car à cause de la fertilité du lieu,
et qu'il est comme détaché du reste de la terre,
il y a quantité de Bergers qui s'y sont venus
retirer, lesquels à cause de l'abondance des
pâturages on appela pâtres, et mes pères y ont
toujours été tenus en quelque considération parmi
les principaux, soit pour avoir été estimés gens
de bien et vertueux, soit pour avoir eu
honnêtement et selon leur condition des biens de
fortune ; aussi me laissèrent-ils assez accommodé
lorsqu'ils moururent, qui fut sans doute trop tôt
pour moi, car mon père mourut le jour même que je
naquis, et ma mère, qui m'éleva avec toute sorte
de mignardise en enfant unique ou plutôt enfant
gâté, ne me dura que jusques à ma douzième année.
Jugez quel maître de maison je devais être. Entre
les autres imperfections de ce jeune âge, je ne
pus éviter celle de la présomption, me semblant
qu'il n'y avait Pâtre en toute Camargue qui ne me
dût respecter. Mais quand je fus un peu plus
avancé, et que l'Amour commença de se mêler avec
cette * proposition, il me semblait que toutes les
Bergères étaient amoureuses de moi, et qu'il n'y
en avait une seule qui ne reçût mon amitié avec
obligation. Et ce qui me fortifia en cette opinion
fut qu'une belle et sage Bergère, ma voisine, nommée
Carlis, me faisait toutes les honnêtes caresses à quoi le voisinage la pouvait convier. J'étais si
jeune encore que nulles des incommodités qu'Amour a de coutume de rapporter aux Amants par ses
transports violents ne me pouvaient atteindre, de
sorte que je n'en ressentais que la douceur ; et sur
ce sujet je me ressouviens que quelquefois j'allais
chantant ces vers : Sonnet Quand ma Bergère parle, ou bien quand elle chante On ne le voit point tel, quand cruel il tourmente Nul ne l'a vu si beau qu'auprès de ma Bergère, Encore que l'âge où j'étais ne me permît pas de
savoir ce que c'était que l'Amour, si ne
laissais-je de me plaire en la compagnie de cette
Bergère, et d'user des recherches dont j'oyais que
se servaient ceux qu'on appelait amoureux ; de
sorte que la longue continuation fit croire à
plusieurs que j'en savais plus que mon âge ne permettait. Et cela fut cause que quand je fus
parvenu aux dix-huit ou dix-neuf ans, je me trouvai
engagé à la servir. Mais d'autant que mon humeur
n'était pas de me soucier beaucoup de cette vaine
gloire que la plupart de ceux qui se mêlent
d'aimer se veulent attribuer, qui est d'être
estimés constants, la bonne chère de Carlis m'obligeait beaucoup plus que ce devoir imaginé.
De là vint qu'un de mes plus grands amis prit
occasion de me divertir d'elle. Il s'appelait
Hermante, et, sans que j'y eusse pris garde, était
tellement devenu amoureux de Carlis qu'il n'avait
contentement que d'être auprès d'elle. Moi qui
étais jeune je ne m'aperçus jamais de cette
nouvelle affection, aussi avais-je trop peu de
finesse pour la reconnaître, puisque les plus rusés
en ce métier ne l'eussent pu faire que malaisément.
Il avait plus d'âge que moi et par conséquent plus
de prudence, de sorte qu'il savait si bien
dissimuler que je ne crois pas que personne pour lors
s'en doutât. Mais ce qui lui donnait beaucoup
d'incommodité, c'était que les parents de cette
Bergère désiraient que le mariage d'elle et de moi se
fît à cause qu'ils avaient opinion que ce lui
fût avantage. De quoi Hermante étant averti,
même connaissant aux discours de la Bergère que
véritablement elle m'aimait, il crut qu'elle se
retirerait de moi si je commençais de me retirer d'elle. Il avait bien reconnu, comme je vous ai dit,
que je changerais aussitôt que l'occasion s'en
présenterait. Et après avoir considéré en soi-même par où il commencerait
ce dessein, il lui sembla que me donnant opinion de
mériter davantage, il me ferait dédaigner pour
l'incertain ce qui m'était assuré. Il y parvint
fort aisément, car outre que je le croyais comme
mon ami, ce bien ne me pouvait être cher qui
m'était venu sans peine, et me faisait croire que
j'obtiendrais bien quelque chose de meilleur si je
voulais m'y étudier. Lui d'autre part me le savait
si bien persuader que je tenais pour certain n'y
avoir Bergère en toute Camargue qui ne me reçût
plus librement que je ne voudrais la choisir.
Assuré sur cette créance j'ôte entièrement Carlis de mon âme; après je fais élection d'une autre que je
jugeai le mériter, et sans doute je ne me trompai point car elle avait assez de beauté pour donner
de l'Amour et de la prudence pour le savoir
conduire. Elle s'appelait Stilliane, estimée entre
les plus belles et plus sages de toute l'Île, au
reste altière, et telle qu'il me fallait pour m'ôter de l'erreur où j'étais. Et voyez quelle était ma présomption, parce qu'elle avait été
servie de plusieurs et que tous y avaient perdu
leur temps, je me mis à la rechercher plus
volontiers, afin que chacun connût mieux mon
mérite.
Carlis, qui véritablement m'aimait, fut bien étonnée de ce changement ne sachant quelle occasion j'en
pouvais avoir, mais si fallut-il le souffrir, elle
eut beau me rappeler, et pour le commencement
user de toutes les sortes d'attraits dont elle se
put ressouvenir, que je n'avais garde de retourner.
J'étais en trop haute mer, il n'y avait pas ordre
de reprendre terre si promptement ; mais si elle
eut du déplaisir de cette séparation, elle en fut
bientôt vengée par celle-là même qui était cause
du mal. Car me figurant qu'aussitôt que
j'assurerais Stilliane de mon amour, qu'elle se
donnerait encore plus librement à moi, à la première
fois que je la rencontrai à propos en une assemblée
qui se faisait, je lui dis en dansant avec elle : - Belle Bergère, je ne sais quel pouvoir est le vôtre,
ni de quelle sorte de * charmes se servent vos yeux ;
tant y a que Hylas se trouve tant votre serviteur
que personne ne le saurait être davantage.
Elle crut que je me moquais, sachant bien l'amour que j'avais portée à Carlis, qui lui fit répondre
en souriant : - Ces discours, Hylas, sont-ce pas de
ceux que vous avez appris en l'école de la belle
Carlis ? Je voulais répondre quand selon l'ordre
du bal on nous vint séparer, et ne pus la rapprocher quelque peine que j'y misse. De sorte que je fus contraint d'attendre
que l'assemblée se séparât, et la voyant sortir
des premières pour se retirer, je m'avançai et la
pris sous les bras. Elle au commencement se sourit et puis me dit : - Est-ce par résolution, Hylas, ou
par commandement que ce soir vous m'avez entreprise ? - Pourquoi, lui répondis-je, me faites vous cette demande ? - Parce, me dit-elle, que je vois si peu
d'apparence de raison en ce que vous faites que je
n'en puis soupçonner que ces deux occasions. - C'est,
lui dis-je, pour toutes les deux, car je suis
résolu de n'aimer jamais que la belle Stilliane, et
votre beauté me commande de n'en servir jamais
d'autre. - Je crois, me répondit-elle, que vous ne
pensez pas parler à moi, ou que vous ne me
connaissez point, et afin que vous ne vous y
trompiez plus longuement, sachez que je ne suis
pas Carlis et que je me nomme Stilliane. - Il
faudrait, lui répondis-je, être bien aveuglé pour
vous prendre au lieu de Carlis, elle est trop
imparfaite pour être prise pour vous, ou vous pour
elle. Et je sais trop pour ma liberté que vous
êtes Stilliane et serait bon pour mon repos que
j'en susse moins. Nous parvînmes ainsi à son
logis, sans que je pusse reconnaître si elle
l'avait eu agréable ou non.
Le lendemain il ne fut pas plutôt jour que
j'allai trouver Hermante pour lui raconter ce
qui m'était advenu le soir. Je le trouvai encore
au lit, et parce qu'il me vit bien agité : - Et
bien, me dit-il, qu'y a-t-il de nouveau ? La
victoire est-elle obtenue avant le combat ? - Ah !
mon ami, lui répondis-je, j'ai bien trouvé à qui
parler, elle me dédaigne, elle se moque de moi,
elle me renvoie à chaque mot à Carlis. Bref,
croyez qu'elle me traite bien en maîtresse.
Il ne se put tenir de rire, oyant après tout au
long nos discours, car il n'en avait pas attendu
moins ; mais connaissant bien mon humeur assez
changeante, il eut peur que je ne revinsse à Carlis
et qu'elle ne me reçût, qui fut cause qu'il me
répondit : - Avez-vous espéré moins que cela d'elle ?
L'estimeriez-vous digne de votre amitié si ne
sachant encore au vrai que vous l'aimez elle se
donnait à vous ? Comment peut-elle ajouter foi au peu de paroles que vous lui en avez dites, en ayant
tant ouï autrefois où vous juriez le contraire à
Carlis ? Elle serait, sans mentir, fort aisée à
gagner si elle se montrait vaincue pour si peu de
combat. - Mais, lui dis-je, avant que je sois aimé
d'elle, s'il faut que je lui en dise autant que j'ai
déjà fait à Carlis, quand est-ce à votre avis que cela sera ? - Vraiment, me répondit
Hermante, vous savez bien peu que c'est qu'Amour.
Il faut que vous appreniez, Hylas, que quand on
dit à une Bergère, je vous aime, voire même
quand on lui en fait quelque démonstration, elle ne
le croit pas si promptement, d'autant que c'est
la coutume des pâtres bien nourris d'avoir de la courtoisie, et il semble que leur sexe pour sa
faiblesse oblige les hommes à les servir et honorer.
Et au contraire à la moindre apparence de haine
que l'on leur rend, elles croient fort aisément d'être haïes, parce que les amitiés sont
naturelles, et les inimitiés au contraire ; et ceux
qui vont contre le naturel, il faut que ce soit
par un dessein résolu, au lieu que ceux qui le
suivent, il semble plutôt que ce soit par
coutume. Par là, Hylas, je veux dire que vous
ferez bien plus aisément croire à Carlis que vous
la haïssez à la moindre mauvaise volonté que vous
lui montrerez, que vous ne persuaderez pas à
Stilliane que vous l'aimez. Et parce que vous
voyez bien qu'elle a sur le cœur cette affection
de Carlis, croyez-moi que ce que vous avez à faire
de plus pressé est de lui donner connaissance que
vous n'aimez plus cette Carlis ; ce que vous devez
faire par quelque action connue non seulement à
Carlis mais à Stilliane, et à plusieurs autres.
Bref, belle Bergère, il me sut tourner de tant de
côtés, qu'enfin j'écrivis à la pauvre Carlis une telle lettre : Je ne vous écris pas à ce coup, Carlis, pour vous
dire que je vous ai aimée, car vous ne l'avez que
trop cru, mais bien pour vous De fortune, quand elle reçut cette lettre elle
était en fort
bonne compagnie, et même Stilliane y était, qui
désapprouva de sorte cette action qu'il n'y en
eut point en toute la troupe qui me blâmât
davantage. Ce que Carlis reconnaissant : - Je vous
supplie, leur dit-elle, obligez-moi toutes de lui
faire réponse. - Quant à moi, dit Stilliane, j'en
serai bien le secrétaire. Et lors prenant du papier
et de l'encre, toutes les autres ensemble me
récrivirent ainsi au nom de Carlis : _____________________________________________________________ Hylas, l'outrecuidance a été celle qui vous a
persuadé d'être aimé de moi, et la connaissance
que j'ai eu de votre humeur, et ma volonté qui l'a
toujours trouvée fort désagréable, ont été celles
qui m'ont empêchée de vous aimer ; si bien que toute
l'amitié que je vous ai portée a été seulement en
votre opinion, et de même mon malheur, et votre
bonne fortune, et en cela il n'y a rien eu de
certain, sinon que, véritablement, quand vous avez
cru d'être aimé de moi, vous avez été trompé.
Je vous le jure, Hylas, par tous les mérites que
vous pensez être, et qui ne sont pas en vous, qui
sont en beaucoup plus grand nombre que ceux qui me
défaillent pour être digne de vous. L'avantage
que je prétends en tout ceci c'est d'être
exempte à l'avenir de vos importunités, et pour
n'être point entièrement ingrate du plaisir que
vous me faites en cela, je ne sais que vous
souhaiter de plus avantageux, et pour moi aussi,
sinon que le Ciel vous fasse à jamais continuer cette résolution Il ne faut point mentir : la lecture de cette lettre
me toucha un peu, car je reconnus bien en ma
conscience que j'avais tort de cette Bergère, mais
la nouvelle affection que Stilliane avait fait naître en moi ne me permit pas de m'y arrêter
davantage, et enfin, comment que ce fût, j'en
jetais la faute sur elle, car, disais-je en
moi-même, si elle n'est pas si belle ni si
agréable que Stilliane, est-ce moi qui en suis
coupable ? qu'elle s'en plaigne à ceux qui l'ont
faite avec moins de perfection. Et pour moi qu'y
puis-je contribuer que de regretter et plaindre
avec elle sa pauvreté ? Mais cela ne me doit pas empêcher d'adorer et désirer la richesse d'autrui.
Carlis n'en fit difficulté, et prenant le temps à propos qu'elle était seule en son logis, en lui présentant mes lettres, il lui dit en souriant : - Belle Stilliane, si le feu brûle l'imprudent qui s'en approche trop, si le Soleil éblouit celui qui l'ose regarder à plein, et si le fer donne la mort à celui qui le reçoit dans le cœur, vous ne devez vous étonner si le misérable Hylas, s'approchant trop de vous, s'est brûlé, si vous osant regarder, il s'est ébloui, et si recevant le trait fatal de vos yeux, il en ressent la blessure mortelle dans le cœur. Il voulait continuer, mais elle, toute impatiente, l'interrompit : - Cessez, Hermante, vous travaillez en vain, ni Hylas n'a point assez de mérite, ni vous assez de persuasion, pour me donner la volonté de changer mon contentement au sien ; ni je ne me veux point tant de mal, ni à Hylas tant de bien, que je consente à mon malheur pour croire à vos paroles. Il me suffit, Hermante, que l'humeur de Hylas m'est connue aux dépens d'autrui, sans qu'aux miens je l'éprouve. Et ce vous doit être assez que Carlis ait été si lâchement trompée, sans que vous serviez encore d'instrument pour la ruine de quelque autre. Si vous aimez Hylas, j'aime beaucoup plus Stilliane, et si vous lui voulez donner un conseil d'ami, conseillez-le comme je la conseille, c'est qu'elle n'aime jamais Hylas ; dites lui aussi qu'il n'aime jamais Stilliane. Et s'il ne vous croit, soyez certain qu'à sa confusion il emploiera son temps vainement. Et quant à la lettre que vous me présentez, je ne ferai point de difficulté de la prendre, ayant de si bonnes défenses contre ses armes que je n'en redoute point les coups. À ce mot, dépliant ma lettre, elle la lut tout haut, ce n'était enfin qu'une assurance de mon affection par le congé que j'avais donné à Carlis à sa considération, et une très humble supplication de me vouloir aimer. Elle sourit après l'avoir lue, et s'adressant à Hermante lui demanda s'il voulait qu'elle me fît réponse, et lui ayant répondu qu'il le désirait passionnément, elle lui dit qu'il eût un peu patience, et qu'elle l'allait écrire. Elle était telle : _____________________________________________________________ Hylas, voyez combien sont mal fondés vos desseins :
vous voulez que pour la considération de Carlis je
vous aime, et il n'y a rien qui me convie tant à vous haïr que la mémoire que j'ai de Carlis. Vous
dites que vous m'aimez ; si quelque autre plus
véritable que vous me le disait, je le pourrais
peut-être croire, car je connais bien que je le
mérite, mais moi qui ne mens jamais, je vous
assure que je ne vous aime point, et pour ce, n'en
doutez nullement. Aussi serait-ce avoir bien peu
de jugement Hermante n'avait point vu cette lettre quand il
me la donna, et encore qu'il eût bien opinion qu'il
y aurait de la froideur, si ne pensait-il pas
qu'elle dût être si étrange. Il n'en fut pas
toutefois tant étonné que moi, car je demeurai
comme une personne ravie, laissant choir la lettre
en terre ; et après être revenu à moi, j'enfonce
mon chapeau dans la tête, jette les yeux en terre,
m'entrelace les bras sur l'estomac, et à grands
pas, et sans parler, me mets à promener le long de
la chambre Ξ. Hermante était immobile au milieu,
sans seulement tourner les yeux sur moi. Nous
demeurâmes quelque temps de cette sorte sans
parler. Enfin tout à coup, frappant d'une main
contre l'autre, et faisant un saut au milieu de la
chambre : - À son dam, dis-je tout haut, qu'elle
cherche qui l'aimera, à savoir s'il
manque en
Camargue de Bergères plus belles qu'elle, que ce n'avait jamais été faute, mais transport d'affection. Elle qui était offensée contre moi, comme chacun peut penser, après m'avoir écouté paisiblement, enfin me répondit ainsi : - Hylas si les assurances, que tu me fais de ta bonne volonté sont véritables, je suis satisfaite ; si elles sont mensongères, ne crois pas de pouvoir renouer l'amitié qu'à jamais tu as rompue car ton humeur est trop dangereuse. Elle voulait continuer quand Stilliane, pour lui montrer la lettre que je lui avais écrite, la venant visiter, nous interrompit. Lorsqu'elle me vit près de Carlis : - Veillè-je, ou si je songe ? dit-elle toute étonnée. Est-ce bien là Hylas que je vois, ou si c'est un fantôme ? Carlis, très aise de cette rencontre : - C'est bien Hylas, dit-elle, ma compagne, vous ne vous trompez point. Et s'il vous plaît de vous approcher, vous oirez les douces paroles dont il me crie merci, et comme il se dédit de tout ce qu'il m'a écrit se soumettant à telle punition qu'il me plaira. - Son châtiment, répondit Stilliane, ne doit point être autre que de lui faire continuer l'affection qu'il me porte. - À vous ? lui dit Carlis, tant s'en faut il me jurait quand vous êtes entrée qu'il n'aimait que moi. - Et depuis quand ? ajouta Stilliane ; je sais bien pour le moins que j'en ai un bon écrit qu'Hermante depuis une heure m'a donné de sa part ; et afin que vous ne doutiez point de ce que je dis, lisez ce papier, et vous verrez si je mens. Dieux ! Que devins-je à ces mots ? Je vous jure, belle Bergère, que je ne pus jamais
ouvrir la bouche pour ma défense. Et ce qui me
ruina du tout fut que, par malheur, plusieurs autres
Bergères y arrivèrent en même temps, auxquelles
elles firent ce conte si désavantageusement pour
moi qu'il ne me fut pas possible de m'y arrêter
davantage. Mais sans leur dire une seule parole, je vins
raconter à Hermante ma mésaventure, qui faillit
d'en mourir de rire, comme à la vérité le sujet le
méritait. Ce bruit s'épancha de sorte par toute
Camargue, que je n'osais parler à une seule
Bergère qui ne me le reprochât, dont je pris tant
de honte que je résolus de sortir de l'Île pour
quelque temps. Voyez si j'étais jeune de me
soucier d'être appelé inconstant, il faudrait
bien à cette heure de semblables reproches pour me
faire démarcher d'un pas. - Voilà que c'est, dit
Paris, il faut être apprenti avant que maître.
- Il est vrai, répondit Hylas, et le pis est,
qu'il en faut bien souvent payer l'apprentissage.
Mais pour revenir à notre discours, ne pouvant
alors supporter la guerre ordinaire que chacun m'en
faisait, le plus secrètement qu'il me fut
possible, je donnai ordre à mon ménage, et en remis
le soin entier à Hermante, puis me mis sur un
grand bateau qui remontait, ensemble avec plusieurs
autres. Je n'avais alors autre dessein que de
voyager et passer mon temps, ne me souciant non plus
de Carlis, ni de Stilliane, que si je ne les
eusse jamais vues, car j'en avais tellement perdu
la mémoire en les perdant de vue que je n'en
avais un seul regret. Mais voyez combien il est
difficile de contrarier à son inclination
naturelle ! Je n'eus pas si tôt mis le pied dans
le bateau que je vis un nouveau sujet d'Amour.
Il y avait, entre quantité d'autres voyageurs, une
vieille femme qui allait à Lyon rendre des vœux
au Temple de Vénus, qu'elle avait faits pour son
fils, et conduisait avec elle sa belle-fille pour
le même sujet, et qui, avec raison, portait le nom
de belle, car elle ne l'était moins que Stilliane,
et beaucoup plus que Carlis. Elle s'appelait Aimée, et ne pouvait encore avoir atteint l'âge de
dix-huit ou vingt ans, et quoiqu'elle fût de Camargue, si n'avait-elle point de connaissance de
moi, parce que son mari jaloux, comme sont
ordinairement les vieux qui ont de jeunes et belles
femmes, et sa belle-mère soupçonneuse la tenaient
de si court qu'elle ne se trouvait jamais en
assemblée. Or soudain que je la vis, elle me plut, et quelque dessein que j'eusse
fait au contraire, il la fallut aimer. Mais je
prévis bien au même temps que j'y aurais de la
peine, ayant à tromper la belle-mère et à vaincre
la belle-fille.
Toutefois pour ne céder à la difficulté, je me
résolus d'y mettre toute ma prudence, et jugeant
qu'il fallait donner commencement à mon entreprise par la mère, car elle m'empêchait de m'approcher
de mon ennemie, je pensai qu'il n'y aurait rien de
plus à propos que de me faire connaître à elle,
et qu'il ne pourrait être, puisque nous étions
d'un même lieu, que quelque ancienne amitié de nos familles, ou quelque vieille
alliance ne me facilitât le moyen de me
familiariser avec elle, et que l'occasion après
m'instruirait de ce que j'aurais à faire. Je ne fus
point déçu en cette opinion, car aussitôt que je
lui eus dit qui j'étais, et que j'eus feint
quelque assez mauvaise raison de ce que j'allais *
déguisé, qu'elle reçut pour bonne, et que je lui
eus assuré que ce qui me faisait découvrir à
elle n'était que pour la supplier de se servir
plus librement de moi. - Mon fils, me répondit-elle,
je ne m'étonne pas que vous ayez cette volonté
envers moi, car votre père m'a tant aimée que vous
dégénéreriez trop, si vous n'aviez quelque étincelle
de cette affection. Ah ! mon enfant, que vous êtes
fils d'un homme de bien, et le plus aimable qui
fût en toute Camargue. Et me disant ces paroles, elle me prenait par la
tête, et me joignait contre son estomac, et
quelquefois me baisait au front, et ses baisers
me faisaient ressouvenir de ces foyers qui
retiennent encore quelque lente chaleur après que
le feu en est ôté. Car mon père avait failli de
l'épouser, et peut-être l'avait trop servie pour
sa réputation, comme je sus depuis. Mais moi qui
ne me souciais pas beaucoup de ses caresses, sinon
en tant qu'elles étaient utiles à mon dessein,
feignant de les recevoir avec beaucoup d'obligation,
la remerciai de l'amitié qu'elle avait portée à mon
père, la suppliai de changer toute cette bonne
volonté au fils, et que, puisque le Ciel m'avait
fait héritier du reste de ses biens, elle ne me
déshéritât de celui que j'estimais le plus, qui
était l'honneur de ses bonnes grâces, et que de
mon côté je voulais succéder au service que mon
père lui avait voué, comme à la meilleure fortune de toutes les siennes. Bref, belle Bergère, je sus de sorte flatter ma
vieille qu'elle n'aimait rien tant que moi, et
contre sa coutume, pour me gratifier, commanda à sa belle-fille de m'aimer. Ô qu'elle
eût été bien avisée si elle eût suivi son
conseil, mais je ne trouvai jamais rien de si
froid en toutes ses actions, de sorte qu'encore
que je fusse tout le jour auprès d'elle, si
n'eus-je jamais la hardiesse de lui faire paraître
mon dessein par mes paroles que nous ne fussions
bien près d'Avignon, car Stilliane m'avait
beaucoup fait perdre de la bonne opinion que j'avais
eue de moi-même. Mais, outre cela, elle était
toujours aux pieds de la vieille, qui
ordinairement m'entretenait du temps passé.
Il advint que ce grand convoi avec lequel nous
montions, ainsi que je vous ai dit, et que plusieurs
marchands assemblés faisaient faire, alla branler dans une île auprès d'Avignon. Et d'autant que
nous, qui n'étions pas accoutumés aux voyages,
nous trouvions tous engourdis de demeurer si
longtemps assis, cependant que les bateliers
faisaient ce qui leur était nécessaire, nous
mîmes pied à terre pour nous promener, et entre
autres la belle-mère d'Aimée fut de la troupe.
Aussitôt que ma Bergère fut dans l'Île, elle se
mit à courre le long de la rivière, et à se jouer
avec d'autres filles qui étaient sorties du
bateau de compagnie, et moi je me mêlai parmi
elles pour avoir le moyen de prendre le temps à
propos, cependant que la vieille se promenait avec
quelques autres femmes de son âge. Et de fortune Aimée s'étant un peu séparée de ses compagnes,
cueillant des fleurs qui venaient le long de l'eau,
je m'avançai et la pris sous le bras ; et après
avoir marché quelque temps sans parler, enfin comme
venant d'un profond sommeil, je lui dis : - J'aurais
honte, belle Bergère, d'être si longuement muet
près de vous ayant tant de sujet de vous parler,
si je n'en avais encore plus de me taire, et si mon silence ne procédait d'où les paroles me devraient naître. - Je ne sais, Hylas, me dit-elle, quelle
occasion vous avez de vous taire, ni quelle vous
pouvez avoir de parler, ni moins quelles paroles
ou silence vous voulez entendre. - Ah ! belle
Bergère, lui dis-je, l'affection qui me consomme
d'un feu secret me donne tant d'occasion de
déclarer mon mal qu'à peine le puis-je taire ; et
d'autre côté, cette affection me fait craindre de
sorte d'offenser celle que j'aime en le lui
déclarant que je n'ose parler ; si bien que cette
affection qui me devrait mettre les paroles en la
bouche est celle qui me les dénie quand je suis
auprès de vous. - De moi ? reprit-elle incontinent. Pensez-vous bien, Hylas, à ce que vous dites ? -
Oui, de vous, lui répliquai-je, et ne croyez point
que je n'aie bien pensé à ce que je dis avant que de l'avoir osé proférer. - Si je pensais,
me répondit-elle, que ces paroles fussent vraies,
je vous en parlerais bien d'autre sorte. - Si vous
doutez, lui dis-je, de cette vérité, jetez les
yeux sur vos perfections, et vous en serez
entièrement assurée.
Et lors, avec mille serments, je lui dis tout ce que
j'en avais sur le cœur. Elle, sans s'émouvoir,
me répondit froidement : - Hylas, n'accusez point
ce qui est en moi de vos folies, car je saurai
bien y remédier de sorte que vous n'en aurez point
de sujet. Au reste, puisque l'amitié que ma mère
vous porte, ni la condition en quoi je suis, ne
vous a pu détourner de votre mauvaise intention,
* je vous assure que ce que le devoir n'a pu faire en vous
il le fera en moi, et que je vous ôterai
tellement toute sorte d'occasion de continuer que
vous reconnaîtrez que je suis telle que je dois
être. Vous voyez comme je vous parle froidement ;
ce n'est pas que je ne ressente bien fort votre
indiscrétion, mais c'est pour vous faire entendre
que la passion ne me transporte point, mais que
la raison seulement me fait parler ainsi ; que si
je vois que ce moyen ne vaille rien pour divertir
votre dessein, je recourrai après aux extrêmes.
Ces paroles proférées avec tant de froideur me
touchèrent plus vivement que je ne saurais vous
dire, toutefois ce ne fut pas ce qui m'en fit distraire, car je savais bien que les premières
attaques sont ordinairement soutenues de cette façon. Mais par hasard, lorsqu'Aimée, me voyant sans parole et tant étonné, s'en retourna sans m'en dire davantage, il y eut une de ses compagnes qui me voyant ainsi rêver s'en vint à moi, et me faisant la mouche, me passa deux ou trois fois la main devant les yeux, et puis se mit à courre comme presque me conviant à lui aller après. Pour le commencement, j'étais encore si étourdi du coup que je n'en fis point de semblant, mais quand elle y revint la seconde fois je me mis à la suivre, et elle, après avoir tourné quelque temps autour de ses compagnes, s'écarta de la troupe, et après être un peu éloignée, feignant d'être hors d'haleine, se coucha auprès d'un buisson assez touffu. Moi qui la courais au commencement sans dessein, la voyant en terre et en lieu où elle ne pouvait être vue, montrant de me vouloir venger de la peine qu'elle m'avait donnée, je me mis à la fouetter, à quoi elle faisait bien un peu de résistance, mais de sorte qu'elle montrait que cette privauté ne lui était point désagréable ; même qu'en faisant semblant de Ξ se défendre, elle se découvrait comme je crois à dessein, pour faire voir sa charnure blanche, plus qu'on n'eût pas jugé à son visage. Enfin s'étant relevée, elle me dit : - Je n'eusse pas pensé, Hylas, que vous eussiez été si rude joueur, autrement je ne me fusse pas attaquée à vous. - Si cela vous a déplu, lui répondis-je, je vous en demande pardon, mais si cela n'est pas, je ne fus
de ma vie mieux payé de mon indiscrétion que cette
fois. - Comment l'entendez-vous, me dit-elle ?
- Je l'entends, lui dis-je, belle Floriante, que
je ne vis jamais rien de si beau que ce que je
viens de voir. - Voyez, me dit-elle, comme vous
êtes menteur. Et à ce mot. me donnant doucement
sur la joue, s'en recourut entre ses compagnes.
Cette Floriante était fille d'un très honnête Chevalier qui pour lors était malade et se
tenait près des rives de l'Arar. Et elle, ayant
su la maladie de son père, s'en allait le trouver,
ayant demeuré quelque temps avec une de ses sœurs
qui était mariée en Arles. Pour le visage, n'était point trop beau, car elle était un peu
brune ; mais elle avait tant d'afféteries, et était
d'une humeur si gaillarde, qu'il faut avouer que
cette rencontre me fit perdre la volonté que j'avais
pour Aimée, mais si promptement qu'à peine
ressentis-je le déplaisir de la quitter que le
contentement d'avoir trouvé celle-ci m'en ôta toute
sorte de regret.
Je laisse donc Aimée ce me semble, et me donne du
tout à Floriante. Je dis ce me semble, car il
n'était pas vrai entièrement, puisque souvent,
quand je la voyais, je prenais bien plaisir de
parler à elle, encore que l'affection que je portais
à l'autre me tirât avec un peu plus de violence ;
mais, en effet, quand j'eus quelque temps considéré
ce que je dis, je trouvai qu'au lieu que je n'en
soulais aimer qu'une, j'en avais deux à servir. Il
est vrai que ce n'était point avec beaucoup de
peine ; car quand j'étais près de Floriante, je
ne me ressouvenais en sorte du monde d'Aimée, et
quand j'étais près d'Aimée, Floriante n'avait
point de lieu en ma mémoire. Et n'y avait rien qui
me tourmentât que quand j'étais loin de toutes
les deux, car je les regrettais toutes ensemble.
Or, gentil Paris, cet entretien me dura jusques à Vienne. Mais étant par hasard au logis, car
presque tous les soirs nous mettions pied à terre,
et même quand nous passions près des bonnes villes,
ne voilà pas qu'une Bergère vint prier le Patron
du bateau où j'étais de lui donner place jusques
à Lyon, parce que son mari, ayant été blessé par
quelques ennemis, lui mandait de l'aller trouver. Le Patron, qui était courtois, la reçut
fort librement, et ainsi le lendemain elle se mit
dans le bateau avec nous. Elle était belle, mais
si modeste et discrète qu'elle n'était pas moins
recommandable pour sa vertu que pour sa beauté,
au reste, si triste et pleine de mélancolie
qu'elle faisait pitié à toute la troupe. Et parce que j'ai toujours eu beaucoup de compassion des affligés, j'en
avais infiniment de celle-ci, et tâchais de la
désennuyer le plus qu'il m'était possible, dont
Floriante n'était guère contente quelque mine
qu'elle en fît, ni Aimée aussi.
Car. ressouvenez-vous, gentil Paris, que quoique
semble que ce soit un outrage à sa beauté, et la
beauté étant ce que ce sexe a de plus cher est
la partie la plus sensible qui soit en elles. Moi
toutefois, qui parmi la compassion commençais à
mêler un peu d'Amour, sans faire semblant de voir
ces deux filles, continuais de parler à celle-ci,
et entre autres choses, afin que les discours ne
nous déffaillissent et aussi pour avoir quelque
plus grande connaissance d'elle, je la suppliai de
me vouloir dire l'occasion de son ennui. Elle alors
toute pleine de courtoisie, prit la parole de cette
sorte. que j'avais, était de sa femme qui se nommait Callirée, car celle-là m'aimait et m'accommodait de tout ce qui lui était possible, sans que son
mari le sût. Mais le Ciel voulait m'affliger du
tout, car lorsque Filandre frère de Callirée,
fut tué, elle en eut tant de regret, qu'il n'y eut
jamais consolation de personne qui la pût faire
résoudre à le survivre, de sorte que peu de jours après elle mourut, et je demeurai avec
deux filles qui étaient encore si jeunes que
je n'en pouvais guère avoir de contentement.
Il advint qu'un Berger de la province Viennoise,
nommé Rosidor, vint visiter le Temple d'Hercule,
qui est près des rives de Furan, sur le haut d'un
rocher qui s'élève au milieu des autres montagnes
par-dessus toutes celles qui lui sont autour. Le
jour qu'il y fut, nous nous y trouvâmes une forte
bonne troupe de jeunes Bergères, car c'était un
jour fort solennel pour ce lieu-là. Ce ne serait
qu'user de paroles inutiles de raconter les propos
que nous eûmes ensemble et la façon dont il me
déclara son amitié, tant y a que depuis ce jour,
il se donna de sorte à moi que jamais il n'a fait
paraître de s'en vouloir dédire. Il était jeune,
beau, quant à son bien, il en avait beaucoup plus que je ne devais espérer, au reste, l'esprit
si ressemblant à ce qui se voyait du corps que
c'était un très parfait assemblage.
Sa recherche dura quatre ans, sans que je puisse
dire qu'en ce temps-là il ait jamais fait, ni
pensé, chose dont il ne m'ait rendu compte et demandé avis. Cette extrême soumission, et si longuement continuée, me fit très certaine qu'il m'aimait, et ses mérites, qui jusques alors ne m'avaient pu obliger à l'aimer, depuis ce temps m'y convièrent de façon que je puis dire avec vérité n'y avoir rien au monde de plus aimé que Rosidor l'était de Cloris, dont il se sentit de sorte mon redevable qu'il augmenta son affection, si toutefois elle pouvait être augmentée. Nous vécûmes ainsi plus d'un an, avec tout le plaisir qu'une parfaite amitié peut apporter à deux Amants. Enfin le Ciel fit paraître de vouloir nous rendre entièrement contents, et permit que quelques difficultés qui empêchaient notre mariage fussent ôtées : nous voilà heureux, si des mortels le peuvent être. Car nous sommes conduits dans le temple, les voix d'Hymen Hyménée éclataient de tous côtés. Bref, étant de retour au logis, on n'oyait qu'instruments de réjouissance, on ne voyait que bals et chansons, lorsque le malheur voulut que nous fussions séparés par une des plus fâcheuses occasions qui m'eût pu advenir. Nous étions alors à Vienne où est la plupart des possessions de Rosidor. Il advint que quelques jeunes débauchés des hameaux qui sont hors de Lyon, du côté où nos Druides vont reposer le Gui quand ils l'ont coupé dans la grande forêts de Mars dite d'Airieu, voulurent faire quelques désordres, que mon mari ne pouvant supporter, après leur avoir doucement
remontré, leur empêcha d'exécuter, dont ils furent
de telle sorte courroucés que, pensant que ce
serait la plus grande offense qu'ils pourraient
faire à Rosidor, que de s'attaquer à moi, il y en
eut un d'eux qui me voulut casser une fiole d'encre
sur le visage. Mais voyant venir le coup, je
tournai la tête, si bien que je ne fus atteinte que
sur le col, comme, dit-elle en se baissant, vous
en pouvez voir les marques encore assez fraîches.
Mon mari, qui me vit tout l'estomac plein d'encre
et de sang crut que j'étais fort blessée, et
outre que l'outrage lui sembla si grande que, mettant
l'épée à la main, il la passa au travers du corps
à celui qui avait fait le coup, et puis se
mêlant parmi les autres, avec l'aide de ses amis,
il les chassa hors de sa maison.
Jugez, Berger, si je fus troublée, car je pensais
être beaucoup plus blessée que je n'étais, et
voyais mon mari tout sanglant tant de celui qu'il
avait tué que d'une blessure qu'il avait eue sur
une épaule. Mais quand cette première frayeur fut
en partie passée et que la plaie qu'il avait fut
* sondée, à peine avait-on fini l'appareil, que la
justice se vint saisir de lui et l'emmena avec
tant de violence qu'on ne me voulut permettre de lui
dire Adieu. Mais mon affection plus forte que leur
défense me fit enfin venir jusques à lui, et me
jetant à son col, m'y attachai de sorte que ce
fut tout ce qu'on put faire que de m'en ôter.
Lui d'autre côté qui me voyait en cet état, aimant mieux mourir que d'être séparé de moi, fit tous les efforts * dont un grand courage et un extrême Amour étaient capables, qui furent tels, que, tout blessé qu'il était, il se dépêtra de leurs mains et sortit hors de la ville. Cette défense l'empêcha bien d'être prisonnier, mais elle fut cause aussi de rendre sa raison mauvaise envers la justice, qui cependant jette contre lui toutes ses menaces et proclamations, durant lesquelles son plus grand déplaisir était de ne pouvoir être auprès de moi ; et parce que ce désir le pressait fort, il se déguisait et me venait trouver sur le soir, et passait toute la nuit avec moi. Dieu sait quel contentement était le mien, mais combien grande aussi était ma crainte ; car je savais que ceux qui le poursuivaient, sachant l'Amour qui était entre nous, feraient tout ce qu'il leur serait possible pour l'y surprendre. Et il advint comme je l'avais toujours craint, car enfin il y fut trouvé et emmené dans Lyon, où soudain je le suivis, et fort à propos pour lui, d'autant que les juges, qu'à toutes heures j'allais solliciter eurent tant de pitié de moi qu'ils lui firent grâce, et ainsi, nonobstant toute la poursuite de nos parties, il fut délivré. Si j'avais eu beaucoup d'ennui de l'accident et de la peine où je l'avais vu, croyez, courtois Berger, que je n'eus pas peu de satisfaction de le voir hors de danger et absous de tout ce qui s'était passé. Mais parce que le déplaisir qu'il
avait reçu dans la prison l'avait rendu malade,
il fut contraint de séjourner quelques jours à
Lyon et moi toujours auprès de lui, essayant de
lui donner tout le soulagement qu'il m'était
possible. Enfin étant hors de danger, il me pria
de venir donner ordre à sa maison, afin que nous
y puissions recevoir nos amis en la réjouissance qu'il désirait de faire avec eux pour le bon
succès de ses affaires. Et voilà que ces
débauchés qui ont été cause de toute notre
peine, voyant qu'ils n'en pouvaient avoir autre
raison, se sont résolus de le tuer dans son lit, et étant entrés dans son logis lui ont donné
deux ou trois coups de poignard, et le laissant
pour mort, s'en sont fuis. Hélas, courtois Berger,
jugez quelle je dois être, et en quel repos doit
être mon âme qui à la vérité est atteinte du
plus sensible accident qui m'eût su advenir. Ce
n'est pas que je n'aimasse les autres, mais j'avais
encore outre leur place celle-ci vide dans mon
âme. Me voilà donc résolu à Cloris comme aux
autres, mais je connus bien qu'il n'était pas à
propos de lui en parler que Rosidor ne fût ou mort ou guéri, car la peine où il était
l'occupait entièrement.
Nous arrivâmes de cette sorte à Lyon, où soudain
chacun se sépara. Il est vrai que la nouvelle
affection que je portais à Cloris me la fit accompagner jusques en son logis, où même je
visitai Rosidor, afin de faire connaissance avec
lui, jugeant bien qu'il fallait commencer par là à parvenir aux bonnes grâces de sa femme. Elle, qui
le croyait beaucoup plus blessé qu'elle Floriante ; incontinent me voilà en quête de leur
logis, et tournai tant d'un côté et d'autre qu'enfin je les rencontrai qu'elles s'étaient de
fortune
mises ensemble. Par bonne rencontre, le lendemain était la grande
fête de Vénus,
et parce que suivant la coutume
le jour avant la solennité les filles chantent
dans le temple les hymnes qui sont faits à l'honneur
de la Déesse, et qu'elles y font la veillée jusques
à minuit, j'ois prendre résolution à la belle mère
d'Aimée
d'y passer la nuit comme les autres,
afin de mieux rendre son vœu. * Floriante, à la
secrète requête d'Aimée, promit d'en faire de
même, et d'autant que l'on y demeurait en fort
grande liberté, je fis dessein sans en parler d'y
entrer aussi feignant d'être fille lorsqu'il
serait bien obscur. Mais, sachant que les Druides
étaient eux-mêmes aux portes depuis qu'il
commençait à se faire tard, je m'y résolus de m'y
cacher longtemps auparavant. Et de fait, m'étant mis en un recoin, le moins fréquenté et le plus
obscur, j'y demeurai qu'il était plus de neuf ou
dix heures du soir. Déjà le temple était fermé et n'y avait d'hommes que moi, si ce n'est qu'il
y en eût quelque autre aussi curieux que j'étais,
et déjà les hymnes avaient longtemps continué,
lorsque je sortis de ma cachette. Et parce que le
temple était fort grand et qu'il n'y avait clarté
que celle que quelques flambeaux allumés sur l'Autel
pouvaient donner à l'entour, je me mis aisément entre
les filles sans qu'elles me reconnussent, et
lorsque j'allais cherchant de l'œil l'endroit où
était * Aimée, je vis porter une petite bougie à une jeune fille, qui se levant, s'approcha de
l'Autel, et après avoir fait quelques cérémonies,
se mit à chanter quelques couplets auxquels sur la
fin toute la troupe répondit. Je ne sais si ce fut
cette clarté blafarde, car quelquefois elle aide
fort à couvrir l'imperfection du teint, ou bien si véritablement elle était belle,
tant y a qu'aussitôt que je la vis, je l'aimai.
Or qu'à cette heure ceux-là me viennent parler qui
disent que l'Amour vient des yeux de la personne
aimée. Cela ne pouvait être, car elle ne m'eût
su voir, outre qu'elle ne tourna pas même les
yeux sur moi, et qu'à peine l'avais-je assez bien
vue pour la pouvoir reconnaître une autrefois ;
et cela fut cause que, poussé de la curiosité, je
me coulai doucement entre ces Bergères qui lui
étaient plus près. Mais par malheur, étant avec
beaucoup de danger parvenu jusqu'auprès d'elle, elle
finit son hymne et renvoya la bougie au même lieu
où elle soulait être, si bien que le lieu demeura
si obscur qu'à peine en la touchant l'eussè-je pu
voir. Toutefois l'espérance qu'elle ou
quelque autre près d'elle recommencerait bientôt à
chanter m'arrêta là quelque temps. Mais je vis
qu'au contraire la clarté fut portée à l'autre
chœur, et incontinent après une de celles qui
y étaient commença de chanter comme avait fait ma
nouvelle et inconnue Maîtresse.
La différence que je remarquai, fût de la voix,
fût du visage, était grande : car elle n'avait rien qui approchât de celle que je commençais d'aimer, qui fut cause que ne pouvant plus long temps commander à ma curiosité, je m'adressai à une * Dame, qui était la plus écartée, et me contrefaisant le mieux qu'il m'était possible, je lui demandai qui était celle qui avait chanté avant la dernière. - Il faut bien, me dit-elle, que vous soyez étrangère, puisque vous ne la connaissez pas. - Peut-être, lui répondis-je, la reconnaîtrais-je si j'oyais son nom. - Qui ne la connaîtra, dit-elle, à son visage, demandera son nom en vain. Toutefois pour ne vous laisser en peine, sachez qu'elle s'appelle Circène, l'une des plus belles filles qui demeure le long des rives de l'Arar, et tellement connue en toute cette contrée, qu'il faut, si vous ne la connaissez, que vous soyez d'un autre monde. Jusque là j'avais si bien contrefait ma voix, que comme la nuit lui trompait les yeux, aussi décevais-je son oreille par mes paroles, mais à ce coup ne m'en ressouvenant plus, après plusieurs autres remerciements, je lui dis que si en échange de la peine qu'elle avait prise je lui pouvais rendre quelque service, je ne croirais point qu'il y eût homme plus heureux que moi. - Comment, me dit-elle alors, et qui êtes-vous qui me parlez de cette sorte ? Et me touchant soudain, et regardant de plus près, elle reconnut à mon habit, ce que j'étais, dont toute étonnée : - Avez-vous bien eu la hardiesse, me dit-elle, d'enfreindre nos lois de cette sorte ? Savez-vous bien que vous ne
pouvez payer cette faute qu'avec la perte de votre
vie ?
Il faut dire la vérité : quoique je sussse qu'il
y avait quelque châtiment ordonné, si ne
pensais-je pas qu'il fût tel, dont je ne fus peu
étonné ; toutefois lui représentant que j'étais
étranger et que je ne savais point leurs
statuts, elle prit pitié de moi, et me dit que dès
le commencement elle l'avait bien reconnu, et
qu'il fallait que je sussse qu'il était
impossible d'obtenir pardon de cette faute parce que la loi y était ainsi rigoureuse pour ôter de
ces veilles tous les abus qui s'y soulaient commettre. Toutefois que voyant que je n'y étais
point allé de mauvaise intention, elle ferait tout
ce qui lui serait possible pour me sauver. Et que
pour cet effet il ne fallait pas attendre que la
minuit sonnât, car alors les Druides venaient à
la porte avec des flambeaux et les regardaient
toutes au visage. Qu'à cette heure la porte du
Temple était bien fermée, mais qu'elle essaierait
de la faire ouvrir.
Et lors me mettant un voile sur la tête qui me
couvrait jusques auprès des hanches, elle
m'accommoda mon manteau par-dessous en telle sorte qu'il était malaisé de reconnaître la nuit si
c'était une robe. M'ayant ainsi équipé, elle dit
à quelques-unes de ses voisines qui étaient
venues avec elle qu'elle se trouvait mal, et toutes
ensemble s'en allèrent demander la clef à la plus
vieille de la troupe, et nous en allant ensemble
à la porte avec une petite bougie seulement qu'elle
même me portait, et qu'elle couvrait presque toute
avec la main feignant de la conserver du vent.
Nous sortîmes en foule, et j'échappai ainsi
heureusement de ce danger par sa courtoisie, et
pour mieux me déguiser, et aussi que j'avais envie
de savoir à qui j'avais cette obligation, je m'en
allai parmi les autres jusques à son logis. de m'obliger en partie à celle
à qui je suis déjà entièrement. - Vos obligations,
dit Diane, ne sont pas de celles qui sont pour
toujours, vous les révoquez quand il vous plaît.
- Si les unes, répondit-il, y perdent, les autres
y ont de l'avantage, et demandez à Phillis si
elle n'est pas bien aise que je sois de cette
humeur, car si j'étais autrement elle pourrait
bien se passer de mon service. Avec semblables discours, Diane, Paris, et
plusieurs autres Bergers parvinrent jusques au
grand pré où ils avaient accoutumé de s'assembler
avant que de se retirer, et Paris, donnant le
bonsoir à Diane et au reste de la troupe, prit
son chemin du côté de Leigneux. pour mon repos. Et ce silence ne me
dit et assure que trop ce que je vous demande et
que je ne voudrais pas savoir.
La Bergère, qui se sentit offensée de ces paroles,
lui répondit toute dépitée : - Puisque mes yeux
parlent assez pour moi, pourquoi voudriez-vous que
je vous répondisse d'autre façon ? Et si mon
silence vous donne plus de connaissance de mon peu
d'amitié que mes actions passées n'ont pu faire
de ma bonne volonté, pensez-vous que j'espère de
vous en pouvoir rendre plus de témoignage par mes
paroles ? Mais je vois bien que c'est, Lycidas, vous voulez faire une honnête retraite, vous avez
dessein ailleurs, et pour ne l'oser sans donner à votre légèreté quelque couverture raisonnable, vous
vous feignez des chimères, et bâtissez des
occasions de déplaisir où vous savez bien qu'il
n'y a point de sujet, afin de me rendre blâmée de
votre * faute. Mais, Lycidas, serrons de près toutes
vos raisons, voyons quelles elles sont, ou si vous
ne le voulez faire, retirez-vous, Berger, sans
m'accuser de l'erreur que vous avez commise, et
dont je sais bien que je ferai une longue pénitence.
Mais contentez-vous de m'en laisser le mortel
déplaisir, et non pas le blâme que vous m'allez
procurant par vos plaintes tant ordinaires que
vous en importunez et le Ciel et la terre. - Le
doute où j'ai été, répliqua le Berger, m'a fait plaindre, mais l'assurance que vous m'en donnez
par vos aigres paroles me fera mourir. - Et quelle
est votre crainte ? répondit la Bergère.
- Jugez, répliqua-t-il, qu'elle ne doit pas être
petite, puisque la plainte qui en procède
importune et le Ciel et la terre comme vous me
reprochez. Que si vous la voulez savoir, je la vous
dirai en peu de mots : Je crains que Phillis n'aime point Lycidas. - Oui, Berger, reprit
Phillis, vous pouvez croire que je ne vous aime
point et avoir en votre mémoire ce que j'ai fait
pour vous et pour Olimpe ? Est-il possible que
les actions de ma vie passée vous reviennent devant
les yeux lorsque vous concevez ces doutes ? - Je
sais bien, répondit le Berger, que vous m'avez
aimé, et si j'en eusse été en doute ma peine ne
serait pas telle que je la ressens ; mais je crains
que, comme une blessure pour grande qu'elle soit,
si elle ne fait mourir, se peut guérir avec le
temps, de même celle qu'Amour vous avait faite
alors pour moi ne soit à cette heure de sorte *
guérie qu'à peine la cicatrice en apparaisse
seulement.
Phillis, à ces paroles tournant la tête à côté
et les yeux avec un certain geste de
mécontentement : - Puis, Berger, lui dit-elle, que
jusques ici par les bons offices et par tant de
témoignages d'affection que je vous ai rendus
je connais de n'avoir rien avancé, assurez-vous que
ce que j'en plains le plus c'est la peine et le
temps que j'y ai employés.
Lycidas connut bien d'avoir fort offensé sa
Bergère. Toutefois, il était lui-même si fort
atteint de jalousie qu'il ne put s'empêcher de lui répondre : - Ce courroux, Bergère, ne me
donne-t-il pas de nouvelles connaissances de ce que
je crains ? Car de se fâcher des propos qu'une trop
grande affection fait quelquefois proférer, n'est-ce-pas signe de n'en être point atteint ?
Phillis, oyant ce reproche, revint un peu à soi et tournant
le visage à lui, répondit : - Voyez-vous, Lycidas,
toutes feintes en toutes personnes me déplaisent,
mais je n'en puis supporter en celles avec qui je
veux vivre. Comment ? Lycidas a la hardiesse de
me dire qu'il doute de l'amitié de sa Phillis, et
je ne croirai pas qu'il dissimule ? et quel
témoignage s'en peut-il rendre que je ne vous ai rendu ? Berger, Berger, croyez-moi, ces paroles me
font mal penser des assurances qu'autrefois vous
m'avez données de votre affection ; car il peut
bien être que vous me trompiez en ce qui est de
vous comme il semble que vous vous déceviez en ce
qui est de moi. Ou que, comme vous pensez n'être
point aimé, l'étant plus que tout le reste du monde, de
même vous pensiez de m'aimer en ne m'aimant pas.
- Bergère, répondit Lycidas, si mon affection
était de ces communes qui ont plus d'apparence que d'effet, je me condamnerais moi-même lorsque
sa violence me transporte hors de la raison, ou bien
quand je vous demande de grandes preuves d'une
grande amitié. Mais puisqu'elle n'est pas telle, et
que vous savez bien qu'elle embrasse tout ce qui
est de plus grand, ne savez-vous pas que l'extrême
Amour ne marche jamais sans la crainte encore
qu'elle n'en ait point de sujet, et que pour peu
qu'elle en ait, cette crainte se change en
jalousie, et la jalousie en la peine, ou plutôt
en la forcenerie où je me trouve. plus à parler à moi, et qu'il
semble que vous allez mendiant toutes les autres
compagnies pour fuir la mienne ? Où est le soin que
vous aviez autrefois de vous enquérir de mes
nouvelles, et l'ennui que vous rapportait mon
retardement hors de votre présence ? Vous pouvez-vous ressouvenir combien le nom de Lycidas vous
était doux, et combien de fois il vous échappait
de la bouche pour l'abondance du cœur en pensant
nommer quelque autre ? Vous en pouvez-vous
ressouvenir, dis-je, et n'avoir à cette heure dans
ce même cœur et dans cette même bouche que le
nom et l'affection de Silvandre, avec lequel vous
vivez de sorte qu'il n'est pas jusques aux plus
étrangers qui sont en cette contrée qui ne
reconnaissent que vous l'aimez, et vous trouvez
étrange que moi, qui suis ce même Lycidas que
j'ai toujours été et qui ne suis né que pour une
seule Phillis, sois entré en doute de vous.
L'extrême déplaisir de Lycidas lui faisait naître
une si grande abondance de paroles en la bouche
que Phillis pour l'interrompre ne pouvait trouver
le temps de lui répondre, car si elle ouvrait la
bouche pour commencer, il continuait encore avec
plus de véhémence sans considérer que sa plainte
était celle qui rengrégeait son mal, et que s'il
y avait quelque chose qui le pût alléger, c'était
la seule réponse qu'il ne voulait écouter. Et au
contraire, ne connaissant pas que ce torrent de
paroles ôtait le loisir à la Bergère de lui répondre, il jugeait que son silence procédait de se sentir coupable, si bien qu'il allait augmentant sa jalousie à tous mouvements et à toutes les actions qu'il lui voyait faire ; de quoi elle se sentit si surprise et offensée que toute interdite elle ne savait par quelles paroles elle devait commencer, ou pour se plaindre de lui, ou pour le sortir de l'opinion où il était. Mais la passion du Berger, qui était extrême, ne lui laissa pas beaucoup de loisir à y songer ; car encore qu'il fût presque nuit, si la vit-il rougir, ou pour le moins il lui sembla de le voir, qui fut bien la conclusion de son impatience, tenant alors pour certain ce de quoi il n'avait encore que douté. Et ainsi sans attendre davantage, après avoir réclamé deux ou trois fois les Dieux, justes punisseurs des infidèles, il s'en alla courant dans le bois, sans vouloir écouter ni attendre Phillis qui se mit après lui, pour lui découvrir son erreur, mais ce fut en vain, car il allait si vite qu'elle le perdit incontinent dans l'épaisseur des arbres. Et cependant Laonice, bien aise d'avoir découvert cette affection et de voir un si bon commencement à son dessein, se retira comme de coutume avec la Bergère, sa compagne, et Silvandre, d'autre côté, se résolut, puisque Lycidas prenait à si bon marché tant de jalousie, de lui vendre à l'avenir un peu plus chèrement feignant de vraiment aimer Phillis lorsqu'il le verrait auprès d'elle.
|
Aller au début de la page
Tufts University, Romance Languages, Olin Center,
Medford, MA 02155, USA Copyright © 2005, Tufts University « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage
|