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SignetChoix éditoriaux


Celui qui est fidele ne le peut estre un peu
qu'il ne le soit à l'extreme
.

H. d'Urfé, LES Epistres morales, II, 4, p. 231.

Celuy qui n'est qu'un peu fidele
ne l'est point du tout.

H. d'Urfé, L'Astrée, I, 8, f° 238 recto
(Déclaration de Silvandre).

 

C'est à un désir de fidélité que ce site doit sa conception.

J'ai lu L'Astrée pour la première fois en mars 1968. J'ai commencé le roman à la Bibliothèque Nationale - du temps où on n'avait pas besoin de préciser « Site Richelieu », du temps où on faisait la queue à partir de 9h30. Il m'est arrivé, je le confesse, de travailler sur des exemplaires qui se trouvaient à la Réserve - tout simplement parce qu'il n'y avait plus de place dans la Salle de Lecture. Il m'est arrivé aussi de travailler sur les éditions de l'Arsenal parce que les magasiniers étaient en grève à la BN. Mai 68 est venu bouleverser, entre autres choses, les lieux de travail. J'ai passé des vacances à Montréal, où j'ai consulté d'autres éditions encore. C'était le temps de l'innocence !

Éblouie par le livre de Jacques Ehrmann, Un Paradis désespéré : l'amour et l'illusion dans L'Astrée (P.U.F., 1962), j'aimais L'Astrée sans me poser de questions sur l'authenticité du texte. Je savais seulement que l'édition de l'Abbé de Choisy - en 10 volumes pourtant - abrégeait le roman. Grâce aux travaux de Paule Koch, grâce à Maurice Lever qui préparait sa Bibliographie de la Fiction narrative, dans le cadre des séminaires de Raymond Picard, j'ai appris l'histoire mouvementée de L'Astrée.

En 1972, après avoir réussi à mettre de côté l'équivalent de deux mois de bourse, j'ai acheté le roman, c'est-à-dire la réimpression de l'édition que Hugues Vaganay avait faite en 1925. Cette publication des cinq volumes de L'Astrée, la première depuis 1647, avait marqué le troisième centenaire de la mort d'Honoré d'Urfé. En 1974, je suis partie travailler aux États-Unis. J'ai retrouvé les belles éditions du XVIIe siècle dans les bibliothèques universitaires, mais, par commodité, je relisais et annotais les volumes que je possédais.

J'ai décidé de consacrer ma thèse de doctorat d'État à L'Astrée, sous la direction de Jean Mesnard. Au fil des relectures, en comparant les notes que j'avais prises à la BN, à l'Arsenal ou au Canada, avec le texte que j'avais sous les yeux, j'ai été abasourdie par le nombre et l'importance des différences entre les divers états de L'Astrée. À l'époque, seul Maurice Magendie avait tenu compte des variantes dans son analyse du roman en 1927. Nous attendions avec impatience l'édition promise par Claude Longeon et son équipe.

C'est aux États-Unis que je poursuivais mes recherches. C'est aussi aux États-Unis, en enseignant à Yale University, que j'ai constaté pour la première fois que de jeunes étudiants étaient capables d'aimer L'Astrée, et même d'y trouver des échos d'une country music d'un autre âge. J'ai vu des Graduate Students (doctorants) dévorer l'édition de « textes choisis » de Gérard Genette. Les cinq volumes du roman sont condensés en 375 pages, mais la reconstitution réussit à garder le rythme de l'original, et une introduction magistrale précède le texte. L'Astrée plaît encore et toujours. L'élégance et l'éloquence, l'originalité et la générosité de l'époque baroque ne sont pas lettres mortes.

Depuis longtemps, les universités américaines donnent une place au roman d'Honoré d'Urfé dans la Reading list de leurs Graduate Students. En 1983, Catherine Campbell montre que L'Astrée figure dans 21 % des programmes de maîtrise et dans 73 % des programmes de doctorat en littérature française (p. 592). Pour apprécier ces chiffres à leur juste mesure, il faut savoir que ces reading lists incluent tous les siècles, et que, pour le XVIIe, le théâtre se taille évidemment la part du lion : Le Tartuffe de Molière figure dans 79 % des listes de maîtrise et dans 80 % des listes de doctorat (p. 591). Par conséquent, nombre d'Américains et d'Américains d'adoption ont étudié L'Astrée. Jacques Ehrmann, par exemple, obtient son Ph.D. de l'Université de Californie (Los Angeles) en 1961 avec une thèse sur « le Phénomène de l'illusion dans L'Astrée ». Il publie l'inoubliable Un Paradis désespéré en 1962. Il enseigne à Yale de 1961 jusqu'à sa mort prématurée en 1972. Ses étudiants ont appris à estimer l'œuvre d'Honoré d'Urfé.

Dans le dernier article qu'il ait publié dans les Yale French Studies, Ehrmann analyse le « sens » du lieu dans Œdipe-roi et dans Phèdre. Il écrit :

« This utopia is nothing but the fantasm of a non-existent past (is this not charateristic of the past ?) - of a past-perfect happiness which never took place » (trad. de Jay Caplan, p. 23).
Cette utopie n'est rien d'autre que le fantasme d'un passé non existant (n'est-ce pas la caractéristique du passé ?) - d'un bonheur au passé plus-que parfait qui n'a jamais eu lieu (les italiques sont dans le texte).

Y a-t-il plus belle définition de L'Astrée ?

À Yale, puis à Tufts University, j'ai eu la chance d'aborder le roman d'Honoré d'Urfé en classe avec mes étudiants. J'ai travaillé en particulier l'Histoire de Damon et de Fortune, six tableaux commentés qui renferment relativement peu de noms propres. J'ai beaucoup appris en relisant L'Astrée avec des yeux de néophyte. Les écueils qu'on y rencontre sont de tout ordre. Les mythes que le romancier évoque, le cadre géographique qu'il dessine, l'histoire de la France et de l'Europe qu'il raconte, tout cela exige des explications. Qui connaît encore les Cimbres, les Caturiges, Caorly, le Condrion ou le corsaire qui a abandonné une reine ? L'Astrée, pour devenir véritablement accessible, a besoin d'une édition critique : bande dessinée, film et opéra ont consolidé sa réputation d'œuvre qu'il suffit d'effleurer, et qu'il est toujours nécessaire de résumer. Aux professeurs maintenant de défricher le roman, de partager leurs connaissances, de disséminer leur savoir, et de s'adresser au grand public.

Il y a bien des années, Antoine Adam, mon tout premier directeur de thèse, m'a dit que l'œuvre d'Honoré d'Urfé ne figurait pas dans son recueil de Romans du XVIIe siècle (Gallimard, N.R.F., Bibliothèque de la Pléiade, 1962) parce qu'elle était malheureusement trop longue -argument qui ne s'est pas appliqué à Proust ou à Rabelais ! Quarante ans plus tard, au problème incontournable de la longueur s'est ajoutée la question de plus en plus épineuse de l'authenticité, la constitution du corpus.

En revanche, aujourd'hui, l'électronique offre une aide précieuse puisqu'elle permet d'afficher un texte (même monumental) et diverses catégories de commentaires sur plusieurs niveaux. Les sites consacrés à Rabelais (1995), à Balzac (1998), ou, plus récemment, à Molière (2011) le démontrent. « Quand le texte se dé-livre », selon l'heureuse expression de Jan Herman (p. 79), il ouvre de nouveaux horizons. Les dimensions même de L'Astrée font de ce roman un candidat parfait pour une édition critique électronique, pour ce que l'anglais appelle expanded annotated edition, une édition critique élargie.

Mais quelle Astrée choisir pour rester fidèle à Honoré d'Urfé ?

SignetHISTOIRE ÉDITORIALE DE L'ASTRÉE DU VIVANT DE L'AUTEUR

Je ne sais s'il y a, dans notre histoire littéraire,
une question bibliographique plus complexe
que celle de L'Astrée.

O.-C. Reure, Bibliothèque des écrivains foréziens
(II, p. 466).

Renate JÜrgensen a établi une impressionnante liste de toutes les éditions anciennes et modernes de L'Astrée (pp. 385-507). Jean-Dominique Mellot a noté « qu’en une trentaine d’années (1607-1637), on compte au moins huit privilèges et une permission pour encadrer, sinon couvrir, plus de 60 éditions en langue française des diverses parties de L'Astrée, publiées par 26 libraires et imprimeurs identifiés au bas mot » (p. 219). Anne Sancier-Chateau a démontré de manière tout à fait persuasive que chacune des éditions du XVIIe siècle a ses caractéristiques, je dirais presque son idiosyncrasie. Jean-Marc Chatelain a souligné « l’obscurcissement de l’autorité du texte sous l’effet d’une multiplication des instances de responsabilité dans sa tradition » (p. 228). Le site de Delphine Denis, Le Règne d'Astrée, offre un tableau exhaustif des éditions (30 septembre 2010). Puisqu'il n'existe pas de manuscrit du roman, quel est le critère qui permet de décréter qu'en telle ou telle année paraît L'Astrée la plus fidèle à Honoré d'Urfé ?

Pour la première partie, quelques faits et dates ne sont pas sujets à caution. Le roman paraît à Paris sans nom d'auteur avec un privilège du 18 août 1607 donné à Toussaint Du Bray. C'est cette édition que je privilégie. En 1989, dans un article séminal, Anne Sancier-ChAteau décrit plusieurs états de la première partie (pp. 25-29), l'édition anonyme de 1607, l'édition de 1610, l'édition de 1612, l'édition de 1614 et l'édition de 1616. En 1995, dans Une EsthÉtique nouvelle, elle ajoute : « Sont donc dénombrées actuellement quelque quatorze éditions de la première partie du roman publiées en moins de vingt ans » (p. 25). Elle privilégie celle de 1616 qui donne « un nouvel état du texte » (p. 23), et qui est reprise dans les éditions générales parues du vivant d'Honoré d'Urfé en 1619 puis en 1621. 1621 est donc le terminus ad quem. Après cette date, aucune édition n'a reçu l'aval d'Honoré d'Urfé.

En 2007, Jean-Marc Chatelain propose de considérer l'édition de 1612 comme « le dernier état textuel » de la première partie de L'Astrée (p. 233). C'est l'édition retenue par Hugues Vaganay en 1925, et par l'équipe de Delphine Denis en 2011 ; c'est l'édition que Brunet et Tchemerzine considéraient comme définitive. Cette décision repose-t-elle sur une analyse aussi minutieuse et aussi exhaustive que celle de Mme Sancier ? Je l'ignore. Il est certain qu'en 1612 la première partie absorbe toutes les modifications introduites en 1610 par la deuxième partie (statut du héros, religion du Forez par exemple). Néanmoins, ce n'est qu'en 1619 que le romancier considère que les trois premières parties de L'Astrée forment un tout. C'est alors seulement qu'il juge bon d'accompagner son œuvre d'illustrations tout à fait exceptionnelles pour l'époque.

L'histoire éditoriale de la deuxième et de la troisième partie est moins problématique que celle de la première partie. Celle de la quatrième partie en revanche est labyrinthique. J'y reviendrai plus loin.

Pourquoi ce roman présente-t-il tant de problèmes ?

Trois aspects de la personnalité et de la biographie de l'auteur expliquent l'histoire tourmentée de son livre. D'abord, le destin a fait naître Honoré d'Urfé à la fin du XVIe siècle, une époque de désordre et de bouleversements. Jeune homme, il a participé à des guerres civiles qui l'ont opposé à ses frères, et qui « firent pendant quarante ans du peuple le plus poli un peuple de barbares » (Voltaire, II, p. 90). Ensuite, d'Urfé, perfectionniste, travaillait longtemps et lentement sur ses textes. S'il a autorisé la publication de la première partie de son roman, « ce n'est point par volonté, mais par souffrance », écrit-il dans la préface de la première partie (L'Autheur à la Bergere Astrée). Enfin et surtout, doté d'une grande générosité ou d'un admirable détachement, il offrait ses manuscrits ou les laissait dérober. Toutes les œuvres d'Honoré d'Urfé, par conséquent, s'avèrent des livres à histoires. J'ai eu la chance d'étudier nombre de romanciers du premier XVIIe siècle ; aucun, jamais, n'a fait preuve d'autant de libéralité - voire de désinvolture. À ma connaissance, aucun n'a donné, comme Honoré d'Urfé, des procurations en blanc (Koch, p. 387, note 13) !

• En 1593, Jean Du Croset dédie à celui qui n'est pas encore l'auteur de L'Astrée une pastorale qui renferme deux sonnets « dressez sur les Bergeries de Monsieur le Chevalier d'Urfé, qui luy avoit faict cest honneur de les luy communiquer » (Reure, p. 30). Céladon, Astrée, Lycidas, Aminthe et Galathée évoluent donc dans la Philocalie de Du Croset (Voir Miscellanées).

• En 1597, Honoré d'Urfé tombe gravement malade. Il lègue le manuscrit de la première partie de ses Epistres morales à Antoine Favre, puis guérit. Antoine Favre publie rapidement le texte de son ami « craignant que ses considérations ordinaires n'interrompissent [ce] desseing » (Reure, p. 76).

• En 1604, Jean Aubery (médecin, cousin et protecteur de Jean de Lingendes, un ami d'Honoré d'Urfé) séjourne à Châteaumorand, s'empare du manuscrit du Sireine et le publie (avec un privilège !) en se reconnaissant, au vu et au su de tous, « larron de bonne conscience » (Reure, p. 3).

• En 1607, paraissent deux éditions de la première partie de L'Astrée avec un même privilège. La premiÈre, sans nom d'auteur, s'intitule Les Douze livres d'Astrée. La seconde, celle qui est signée et qui est reprise dans les éditions ultérieures, introduit des modifications importantes sous un titre plus bref et moins trompeur : « L'Astree [...] Premiere partie ». La seconde formule promet une suite alors que la première, « Les Douze livres d'Astree », donne l'impression que l'œuvre est terminée. L'épopée, en principe, renferme douze livres, et le roman, explique Richelet en 1680, « est aujourd'hui une fiction » composée « selon les régles du Poëme Epique » (Article Roman). C'est cette édition signée de la première partie que Honoré d'Urfé offre à Etienne Pasquier (Voir Lettres).

• En 1609, des poèmes qui devaient appartenir à la deuxième partie de L'Astrée paraissent dans le Nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps que publie Toussaint Du Bray avec un privilège de 1608. Dans ce même recueil se trouve un fragment de La Savoisiade, une épopée que d'Urfé ne terminera pas. La deuxième partie de L'Astrée, elle, ne voit le jour qu'en 1610.

• En 1617, trois livres (longs chapitres) de la troisième partie paraissent à Arras « échappé[s] du cabinet de [leur] autheur », dit-on dans l'avis « aux liseurs » (Reure, p. 208). Du Bray publie les douze livres de la troisième partie en 1619 seulement ; c'est alors un certain Balthazar Dessay ou d’Essay qui, affirmant que le romancier lui a donné ce texte, reçoit mille livres (Arbour, p. 49).

• En 1623 ou à une date antérieure, Gabrielle d'Urfé, nièce d'Honoré d'Urfé et fille de Jacques II d'Urfé, entre en possession d'une quatrième partie volumineuse mais inachevée. Elle fait publier ces 900 pages en 1624. Le privilège, daté du 20 novembre 1623, est accordé à l'éditeur, François Pomeray, un associé de Toussaint Du Bray. La préface est « honnête et parfaitement vraisemblable » (Magendie, p. 47). Les avatars de cette malheureuse quatrième partie ont fait couler beaucoup d'encre (Koch en 1972, Yon en 1977, Henein en 1990, Arbour en 1992, Plazenet en 2003, etc.). Il faut rétablir la chronologie pour saisir la complexité de la situation. Il faut aussi se garder de confondre - comme je confesse l'avoir fait ailleurs ! - les nièces d'Honoré d'Urfé.

Les événements qui se déroulent à partir de 1624 sont particulièrement difficiles à croire quand on les rapproche les uns des autres. « Honoré d'Urfé a vécu ordinairement à Virieu ou à Turin pendant les six dernières années de sa vie » (Reure, p. 332). Il fait des séjours en Forez où il s'occupe activement du mariage d'une de ses nièces, Charlotte-Emmanuelle, fille de son frère décédé, Christophe. Les mandataires qui représentent Honoré d'Urfé à Paris prennent nombre d'initiatives.

• Le 24 mai 1624, ils intentent un procès à la propre nièce d'Honoré d'Urfé ; ils seront déboutés (Koch, p. 390). Faut-il imputer cette réaction si violente à Honoré d'Urfé lui-même ? J'en doute. Antoine Favre (avec Les Epistres morales) et Jean Aubery (avec Le Sireine) ont fait exactement la même chose que Mademoiselle d'Urfé en publiant un manuscrit sans le consentement de son auteur. Ils n'ont pas encouru de reproches publics. Honoré d'Urfé a donné des prolongements à ces deux œuvres. Les éditeurs d'Arras qui présentent des livres de la troisième partie ne sont pas traînés en justice. La troisième partie complète paraît peu après.
Honoré d'Urfé aurait-il, pour la toute première fois, cherché à protéger ses droits d'auteur en s'en prenant à sa nièce ? C'est le père de cette nièce, Jacques II d'Urfé, qui, en mai 1625, héberge le romancier à Villefranche, et c'est lui qui est nommé héritier universel (Voir Testament). Le traitement ignominieux de Gabrielle d'Urfé par les prétendus représentants du romancier insulte une famille qui est très proche d'Honoré d'Urfé.

• Le 3 février 1625, toujours au nom du romancier, les mandataires obtiennent un privilège pour Les Tristes Amours de Floridon berger & de la belle Astree Naïade, par Messire Honoré d'Urfé, Ensemble les Fortunées amours de Poliastre et Doriane (Paris, N. Rousset, 1628). Le privilège, qui est en fait pour Le Berger désolé, trouble les critiques qui lisent cet ouvrage en oubliant les procurations distribuées par le romancier (Koch, p. 387, note 13). « Les privilèges étant antérieurs à la mort d'Honoré, il a probablement préparé lui-même la publication des Tristes amours et de la Sylvanire » (Reure, p. 329, note 1). « On pourrait douter que ce petit opuscule du berger désolé fût d'Honoré, si le privilège n'était daté du 3 février 1625, c'est-à-dire deux mois avant sa mort » (Bernard, p. 177). Mais deux mois avant sa mort, le romancier levait une armée en Savoie ! L'ouvrage intitulé Les Tristes Amours, publié sous le nom d'Honoré d'Urfé, n'est certainement pas de lui : ni la dédicace, ni la bergère naïade de la première nouvelle, ni l'exil au pays des Topinambours n'appartiennent à l'auteur de L'Astrée.

• Le 10 mars 1625, le romancier date de Châteaumorand la lettre qu'il adresse aux Princes allemands. Il écrit alors :

La suitte que vous me demandez va veoir le jour sous vostre protection, & ce seroit sous vos noms si j'en avois la cognoissance, Quand le bruit des canons cessera, & que la douceur de la paix nous ostera l'espee de la main, j'y remettray la plume, pour donner le repos aux desirs de mes Bergers, & peut-estre à la curiosité que cet ouvrage aura fait naistre en vous (Voir Réponse).

• Le 11 mars 1625, le lendemain, à Virieu, devant le notaire Bal, Honoré d'Urfé donne à Balthazar Dessay une procuration et deux manuscrits, celui de La Sylvanire, une pastorale dramatique dédiée à Marie de Médicis, et celui d'une quatrième partie de L'Astrée (Koch, p. 390). Ce Balthazar Dessay que nous avons rencontré plus haut, est, sans aucun doute, un « serviteur » qu'Honoré d'Urfé estime puisqu'il lui lègue 300 écus d'or (Voir Testament). C'est lui qui, le 1er juin 1625, sera chargé par Jacques II d'Urfé de dresser l'inventaire après décès de la maison de Virieu (Reure, p. 354).

Il faut pourtant s'interroger sur cette procuration du 11 mars 1625.

• Si, le 11 mars 1625, une quatrième partie était prête, son auteur ne l'aurait-il pas annoncée dans la lettre qu'il écrit la veille à ses admirateurs ?

• Le romancier qui était en Forez le 10 pouvait-il aller si vite de Châteaumorand à Virieu ? A-t-il parcouru une centaine de kilomètres en vingt-quatre heures ? Qui est exactement ce notaire ? Un Jean Bal est appelé « greffier » dans l'inventaire de Virieu (Reure, p. 354). Le notaire attitré d'Honoré d'Urfé a toujours été Hugues Fabri (Reure, pp. 57, 116, 176, 180). Le romancier lui écrit plusieurs lettres et le traite en ami (Voir Miscellanées). D'Urfé tient probablement un des fils de Fabri sur les fonds baptismaux (Reure, p. 132, note 2). Il s'agit d'Honoré Fabri, savant jésuite, né à Virieu le 5 avril 1607 (Chapoy, p. 5). En 1625, le juge et le bailli qui assistent à l'inventaire de Virieu sont des Fabri (Reure, p. 354). La même année, Jacques II d'Urfé écrit à Balthazar Dessay que « M. Fabri » pourra s'occuper de la maison de Virieu (Reure, p. 353). C'est à la veuve de Fabri, Philiberte de Lucinge, que Diane de Châteaumorand confie ses affaires à Virieu (Reure, p. 355). Bref, la procuration que détient Balthazar Dessay étonne à cause de sa date, à cause de l'identité du notaire de Virieu et à cause de la mention d'une quatrième partie prétendue complète.

• Les deux manuscrits que possède Balthazar Dessay ont un destin étrange que Mme Koch décrit minutieusement.
- Le 7 avril 1625, Dessay remet les deux documents à l'épouse et procuratrice de Robert Fouet (non à l'éditeur de L'Astrée, Toussaint Du Bray, ou à son associé, Pomeray). La pastorale dramatique suit un parcours lent mais sans surprises : La Sylvanire qui paraît en 1627, avec un privilège du 12 avril 1625, une dédicace, et une savante préface est bien d'Honoré d'Urfé.
- Il n'en va pas de même pour la quatrième partie de L'Astrée. Le 7 avril 1625, Dessay « prom[et] de livrer aux époux Fouet les 'quatre partyes de l'Astree pour estre imprime in follio corrigee de la main dud. seigneur d'Urfé' » (Koch, p. 391). Fouet ne peut ni recevoir un privilège pour « la quatrième partie », ni publier les 900 pages qui ont paru sous ce titre ; tout cela appartient à l'éditeur de la quatrième partie de 1624, Pomeray. Fouet va-t-il quand même exploiter le manuscrit en publiant les livres qui ne figurent pas dans la quatrième partie de 1624 en tant que cinquième partie ? pas du tout ... Mais ceci est une autre histoire que j'étudie plus loin.

Honoré d'Urfé meurt le 1er juin 1625.

Il est « assisté dans ses derniers moments par Charles-Emmanuel, son neveu, et par mademoiselle d'Urfé, sa nièce » (Bernard, p. 169). Dans son testament, le romancier ne dit rien de ses livres et de ses manuscrits - alors qu'il se soucie d'offrir deux de ses habits et ses quatre chevaux ! En 1597 pourtant, quand il se croyait à l'article de la mort, il a songé au manuscrit de ses Epistres morales et l'a offert à Antoine Favre. Diane de Châteaumorand écrit son propre testament en octobre 1625 sans mentionner les œuvres de son époux. Elle disparaît en mars 1626.

En somme, au moins cinq manuscrits d'Honoré d'Urfé (Les Epistres, Le Sireine, la 1e, la 3e et la 4e partie de L'Astrée), du vivant de leur auteur, connaissent des aventures mémorables. Si l'on ajoute à cela que le monde de la librairie est particulièrement amateur de chicanes, comme le montre encore l'histoire de Charroselles, “tombé dans la disgrace des libraires”, dans Le Roman bourgeois de FuretiÈre en 1666 (p. 1084), si l'on se rappelle, comme l'écrit Jean-Dominique Mellot, « que [...] 26 libraires et imprimeurs » (p. 219) au moins se sont occupés de L'Astrée, on comprend que les éditions des diverses parties du roman soulèvent des difficultés qui ne vont probablement pas cesser de diviser les critiques. Les opinions peuvent diverger, les faits restent incontournables.

Mais, encore une fois, pour rester aussi fidèle que possible à Honoré d'Urfé, quelle édition de base doit adopter la première édition critique de L'Astrée ?

SignetÉdition de référence

Je ne croy point qu'il y ait personne qui mette en doute
que l'on ne recognoisse beaucoup mieux la bonté de
l'arbre par le fruict, que par la fleur, ou par la fueille.

H. d'Urfé, LES Epistres morales, II, 1, p. 213-214.

Les choix à faire ne sont pas vraiment difficiles. D'abord, il faut savoir si l'on désire privilégier l'édition posthume en cinq volumes. Ensuite, il faut se demander laquelle des éditons parues du vivant du romancier est à préférer.

Puisque le roman est certainement inachevé à la mort de son auteur en 1625, toutes les éditions qui offrent un dénouement sont, d'emblée, suspectes. Les amateurs de clôtures narratives s'en contentent. Les deux éditions anciennes de L'Astrée qu'on appelle « complètes » sont en fait des éditions complétées, elles incluent des textes publiés par Baltazar Baro en 1627 et 1628 (Voir Histoire chaotique). Elles ont paru en 1632-1633 et en 1647, mais elles n'ont pas séduit les critiques les plus sérieux (Bernard, p. 173 ; Magendie, p. 62). Pour s'assurer qu'elles se conforment à la pensée d'Honoré d'Urfé, il est indispensable de les comparer avec les dernières éditions parues du vivant du romancier. Mais alors pourquoi ne pas travailler directement sur ces dernières éditions ? Les éditions posthumes, prétendues « complètes », malgré leurs nombreuses illustrations, bien qu'elles soient aisément accessibles, sont de « belles infidèles ».

Du vivant d'Honoré d'Urfé, il y a eu de multiples éditions, rééditions, réimpressions et tirages de chaque partie du roman. Pour rester fidèle à Honoré d'Urfé, il faut se souvenir qu'il existe heureusement une édition homogène des trois premières parties de L'Astrée, c'est celle pour laquelle l'auteur a obtenu un privilège en 1619. La fortune, hélas, joue des tours au romancier et aux lecteurs. Maurice Lever le signale dans sa Bibliographie,

les deux premiers tomes de 1619 sont inconnus, mais le texte, revu et corrigé par l'auteur, était vraisemblablement le même que celui des éd[itions] données en 1621 (p. 79).

L'édition de 1619 a été publiée de nouveau en 1621 par Toussaint Du Bray et elle a survécu. Les trois parties de L'Astrée de 1621 se trouvent à la Bibliothèque de l'Arsenal, et elles n'ont pas attiré suffisamment d'attention. Par conséquent, puisque mon but est de rester fidèle à Honoré d'Urfé, j'offre dans ce site l'édition critique de cette Astrée de 1621, et non la reproduction d'une Astrée fabriquée après sa mort par des éditeurs dont les intentions et ambitions mercantiles sont avérées.

Trois raisons en somme justifient mon choix :

1. L'édition de 1621 est la dernière édition publiée du vivant d'Honoré d'Urfé.
2. Elle porte un privilège donné à l'auteur.
3. C'est une édition homogène qui réunit les trois parties que le romancier jugeait prêtes.

Je donne un apparat critique et une forme électronique à cette édition parfaitement fiable qui était jusqu'ici difficilement accessible.

Une fois désignée l'édition de référence, je suis partie en quête des premières éditions connues pour étudier l'évolution du roman. Pour le moment, j'édite la première partie anonyme de 1607 et la deuxième partie de 1610. Je les compare avec le point d'arrivée, l'édition la plus digne de confiance, l'édition de 1621. Lorsque, comme l'a annoncé Georges Molinié en 2007, des éditions antérieures seront retrouvées, elles enrichiront notre connaissance du roman et de sa longue et tortueuse histoire.

En examinant chaque partie de l'œuvre à sa date de parution originale, on assiste au changement de la langue et de la pensée d'Honoré d'Urfé : L'Astrée introduit une nouvelle éthique en 1610.

En 1607, le roman baigne dans la mythologie et dans une vision désordonnée de la Gaule du Ve siècle. Céladon est issu de la tige de Pan, comme l'héroïne du Pasteur fidèle de Guarini. En 1610, dans la deuxième partie, Céladon devient fils de chevaliers. Il est comparé à Amadis de Gaule. Il rit pour la première fois grâce à Hylas. Un nouveau protocole apparaît : les dames du Forez sont appelées « grandes nymphes ». Lavieu devient la maison de Lindamor, et Surieu celle du traître Polémas. Quand le héros, assisté par un druide, place un portrait agrandi d'Astrée dans un temple dédié à la déesse Astrée, les mythes deviennent métaphores. En même temps, théologie et histoire de l'Empire romain éclipsent le romanesque pastoral.

En 1607, la merveilleuse fontaine de la Vérité d'amour tient une place prépondérante ; en 1610, elle cède le pas au savant Temple d'Astrée et au vain tombeau de Céladon. En 1607, trois histoires intercalées finissent par la mort de leurs héros ; en 1610, trois histoires intercalées s'achèvent au contraire par l'heureuse récompense des protagonistes. En 1607, il faut « se marier non point par Amour, mais par raison » (I, 5, 156 recto). En 1610, la pensée se précise et s'éclaire : « On peut aymer en deux sortes : l'une est selon la raison, l'autre selon le desir » (II, 2, 89). En 1610, la fiction, comme l'amour, se met sous l'égide d'une raison - quelquefois raisonneuse. Suivre l'ordre chronologique des premières éditions de L'Astrée, mettre en valeur le virage de 1610, c'est suivre Honoré d'Urfé à la trace et donc découvrir dans son œuvre une progression fascinante.

Il n'est pas encore possible de le faire, parce que, tout au long du XXe siècle, c'est l'édition hybride d'Hugues Vaganay qui a servi de canon grâce aux Slatkine Reprints et grâce au Trésor de la Langue Française. Il est grand temps que le roman retrouve ses traits authentiques. Il est grand temps que tout lecteur puisse se rendre compte du travail prodigieux accompli par Honoré d'Urfé. Il est grand temps qu'une édition scientifique élucide ses secrets. Il est grand temps que les nouvelles techniques se mettent au service de cette œuvre énorme, complexe, compliquée et essentielle. Il est grand temps que ce texte se mette à la portée de tous les budgets et de tous les curieux. Pour atteindre ce but, Deux visages de L'Astrée présente donc une édition des deux états les plus dignes de confiance de la première et de la deuxième partie du roman (la troisième et la quatrième partie suivront).

SignetDESCRIPTION DES ÉDITIONS RETENUES

PREMIÈRE PARTIE

• La première édition connue, difficilement accessible, a paru sans nom d'auteur mais avec un privilège daté de 1607 :

Les Douze livres d'Astree, où, par plusieurs histoires et sous personnes de bergers et d'autres, sont deduits les divers effets de l'honneste amitié. A Paris, chez T. Du Bray, M.DC.VII.
In-8°, pièces liminaires et 508 ff. [sic 408]. Dernière page : A Paris de l'Imprimerie de Charles Chappellain, ruë des Amandiers, à l'Image nostre Dame.
Ms. Rothschild-V, 2, 18 (1527), BnF, Site Richelieu (Manuscrits occidentaux).

• La dernière édition portant un privilège, datée de 1621, et donc parue du vivant d'Honoré d'Urfé :

L'Astree de Messire Honore d'Urfe, Marquis de Verromé, Comte de Chasteau‑neuf, Baron de Chasteau‑Morand, Chevalier de l'Ordre de Savoy, &c. Où Par Plusieurs Histoires et sous personnes de Bergers & d'autres sont deduits les divers effects de l'honneste Amitié. Premiere partie. Reveue, & corrigee, par l'Autheur en cette derniere Edition. Dedié au Roy. À Paris, chez T. Du Bray, M.DC.XXI.
In-8°, pièces liminaires et 406 ff.
8°BL - 20631 (1) Arsenal-magasin.
Anne Sancier-ChAteau pense que cette édition reproduit le texte de 1616 (p. 30).

DEUXIÈME PARTIE

• Première édition :

L'ASTREE DE MESSIRE Honoré D'urfé.
Seconde partie, 1610.

A PARIS, Chez Toussainct du Bray, Rue St Jacques Aux Espics Meurs et en
Sa Bouticque au Palais en la Gallerie des Prissonniers.
Avec Privilege du Roy.
In-8°, pièces liminaires et 904 p., tables.
Rés. Lebaudy in-12° 410.
Anne Sancier-ChAteau écrit que la deuxième partie de L'Astrée a eu la même année deux éditions avec des changements de faible importance (pp. 27-28). L'édition que je retiens reproduit le second état du texte.

• La dernière édition portant un privilège, datée de 1621, et donc parue du vivant d'Honoré d'Urfé :

L'ASTREE DE MESSIRE HONORE D'URFE, MARQUIS DE VERROME, Comte de Chasteau-neuf, Baron de Chasteau-morand, Chevalier de l'Ordre de Savoye, etc. OU PAR PLUSIEURS HISTOIRES ET sous personnes de Bergers et d'autres sont deduits les divers effects de l'honneste Amitié.
SECONDE PARTIE. Reveuë, et corrigee par l'Autheur en cette derniere edition. Dedié au ROY.
A PARIS, Chez Olivier de Varennes, ruë S. Jacques à la Victoire. M. DC. XXI. AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Frontispice de 1622.
In-8°, pièces liminaires et 890 sic 892 p.
Rés. Lebaudy in-12° 416.

Le nombre considérable de variations aléatoires, graphiques et linguistiques, dans ces éditions de L'Astrée, complique énormément les recherches. Je me suis donc permis de composer une Astrée que j'ai appelée achronique, parce qu'elle ne tient pas compte du temps : elle ignore résolument la graphie du XVIIe siècle, et elle corrige les erreurs troublantes dues au choix des pronoms. Dans cette Astrée, le personnage porte un nom qui est toujours transcrit de la même manière - luxe que les contemporains d'Honoré d'Urfé ignoraient ! Le chercheur qui s'interroge sur les occurrences de « Tautatès » ou de « Mérovée », de « désastré » ou de « tressaut », trouvera rapidement la réponse. En revanche, le philologue devra évidemment se cantonner dans L'Astrée de 1607, de 1610 et de 1621.

Les deux visages de cette édition critique de L'Astrée font ressortir, d'une part, la parure originale de l'œuvre d'Honoré d'Urfé, et, d'autre part, le résultat de l'évolution de ce texte. L'Astrée achronique les suit comme une ombre. En un sens, elle démasque L'Astrée en supprimant les imperfections et les rides dues à une langue encore mal définie et à une typographie artisanale. Elle rafraîchit un épiderme de quatre cents ans pour le rendre moins rébarbatif et plus souple. C'est l'hommage respectueux que je dois à ce texte qui marque la naissance du roman français moderne, et qui est, comme l'écrit Henri Coulet, « la première œuvre où un romancier ait entrepris de saisir la totalité du réel et y ait réussi » (p. 138).