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À la mémoire d'Henri Vaganay,
À Fékri Henein,
Celui qui est fidele ne le peut estre un peu H. d'Urfé, Epistres morales, II, 4, p. 231. Celuy qui n'est qu'un peu fidele H. d'Urfé, L'Astrée, I, 8, f° 238 recto
C'est à un désir de fidélité que ce site doit sa conception. J'ai lu l'Astrée pour la première fois en mars 1968. J'ai commencé le roman à la Bibliothèque Nationale - du temps où on n'avait pas besoin de préciser « Site Richelieu », du temps où on faisait la queue à partir de 9h30. Il m'est arrivé, je le confesse, de travailler sur des exemplaires qui se trouvaient à la Réserve - tout simplement parce que je n'avais pas de place dans la Salle de Lecture. Il m'est arrivé aussi de travailler sur les éditions de l'Arsenal parce que les magasiniers étaient en grève à la BN. Mai 68 est venu bouleverser, entre autres choses, les lieux de travail. J'ai passé des vacances à Montréal, où j'ai consulté d'autres éditions encore. C'était le temps de l'innocence ! Éblouie par le livre de Jacques Ehrmann, j'aimais l'Astrée sans me poser de questions sur l'authenticité du texte. Je savais seulement que l'édition de l'Abbé de Choisy - en 10 volumes pourtant - abrégeait le roman. Grâce aux travaux de Paule Koch et de Maurice Lever, dans le cadre des séminaires de Raymond Picard, j'ai appris l'histoire mouvementée de l'Astrée. En 1972, après avoir réussi à mettre de côté l'équivalent de deux mois de bourse, j'ai acheté le roman, c'est-à-dire la réimpression de l'édition que Hugues Vaganay avait faite en 1925. Cette publication des cinq volumes de l'Astrée, la première depuis 1647, avait marqué le troisième centenaire de la mort d'Honoré d'Urfé. En 1974, je suis partie travailler aux États-Unis. J'ai retrouvé les belles éditions du XVIIe siècle dans les bibliothèques universitaires, mais, par commodité, je relisais et annotais les volumes que je possédais. J'ai décidé de consacrer ma thèse de doctorat d'État à l'Astrée, sous la direction de Jean Mesnard. Au fil des relectures, en comparant les notes que j'avais prises à la BN, à l'Arsenal ou au Canada avec le texte que j'avais sous les yeux, j'ai été abasourdie par le nombre et l'importance des différences entre les divers états de l'Astrée. À l'époque, seul Maurice Magendie avait tenu compte des variantes dans son analyse du roman en 1927. C'est aux États-Unis que je poursuivais mes recherches. C'est aussi aux États-Unis, en enseignant à Yale University, que j'ai constaté pour la première fois que de jeunes étudiants étaient capables d'aimer l'Astrée, et même d'y trouver des échos d'une country music d'un autre âge. J'ai vu des Graduate Students (doctorants) dévorer l'édition de « textes choisis » de Gérard Genette. Les cinq volumes du roman sont condensés en 375 pages, mais la reconstitution réussit à garder le rythme de l'original, et une introduction magistrale précède le texte. L'Astrée plaît encore et toujours. L'élégance et l'éloquence, l'originalité et la générosité de l'époque baroque ne sont pas lettres mortes. Les banques de données démontrent qu'on publie de plus en plus sur Honoré d'Urfé. Google même apporte les preuves les plus évidentes de l'intérêt du grand public pour la musique, la poésie et le roman qui portent le nom d'Astrée. L'Histoire d'AstrÉe et CÉladon est une bande dessinée qui met en valeur la géographie du Forez. Le film d'Eric Rohmer, depuis le 5 septembre 2007, tente de faire revivre « les Amours d'Astrée et de Céladon ». À plusieurs reprises, à Yale puis à Tufts University, j'ai mis l'Astrée au programme. J'ai surtout travaillé avec mes étudiants l'Histoire de Damon et de Fortune, six tableaux commentés. J'ai beaucoup appris, non seulement sur le roman, mais encore sur les écueils qu'on y rencontre. Les mythes qu'il évoque, le cadre géographique qu'il dessine et l'histoire de France qu'il raconte exigent des explications. L'Astrée, pour devenir accessible, a besoin d'une édition critique. Il y a bien des années, Antoine Adam, mon tout premier directeur de thèse, m'a dit que l'œuvre d'Honoré d'Urfé ne figurait pas dans son recueil de Romans du XVIIe siècle (Gallimard, N.R.F., Bibliothèque de la Pléiade, 1962) parce qu'elle était malheureusement trop longue. Quarante ans plus tard, au problème incontournable de la longueur s'est ajoutée la question de plus en plus épineuse de l'authenticité, la constitution du corpus. En revanche, aujourd'hui, l'électronique offre une aide précieuse puisqu'elle permet d'afficher un texte (même monumental) et diverses catégories de commentaires sur plusieurs niveaux. « Quand le texte se dé-livre », selon l'heureuse expression de Jan Herman (p. 79), il ouvre de nouveaux horizons. Les dimensions même de l'Astrée font de ce roman un candidat parfait pour une édition critique électronique, pour ce que l'anglais appelle expanded annotated edition, une édition critique élargie. Mais quelle Astrée choisir pour rester fidèle à Honoré d'Urfé ? Renate JÜrgensen a établi une impressionnante liste de toutes les éditions anciennes et modernes de l'Astrée (p. 385-507). Jean-Dominique Mellot a noté « qu’en une trentaine d’années (1607-1637), on compte au moins huit privilèges et une permission pour encadrer, sinon couvrir, plus de 60 éditions en langue française des diverses parties de l’Astrée, publiées par 26 libraires et imprimeurs identifiés au bas mot » (p. 219). Anne Sancier-Chateau a démontré de manière tout à fait persuasive que chacune des éditions du XVIIe siècle a ses caractéristiques, je dirais presque son idiosyncrasie. Jean-Marc Chatelain a souligné « l’obscurcissement de l’autorité du texte sous l’effet d’une multiplication des instances de responsabilité dans sa tradition » (p. 228). Puisqu'il n'existe pas de manuscrit du roman, quel est le critère qui pourra jamais permettre de décréter que telle ou telle édition présente l'Astrée la plus fiable ? • En 1593, Jean Du Croset dédie à celui qui n'est pas encore l'auteur de l'Astrée une pastorale qui renferme deux sonnets « dressez sur les Bergeries de Monsieur le Chevalier d'Urfé, qui luy avoit faict cest honneur de les luy communiquer » (Reure, p. 30). Céladon, Astrée, Lycidas, Aminthe et Galathée évoluent donc dans la Philocalie de Du Croset. Les événements qui se déroulent à cette époque sont difficiles à croire. En l'espace de quelques mois, le romancier, qui réside alors à Virieu-le-Grand, en Savoie, fait intenter un procès à sa nièce, obtient un privilège pour deux œuvres qui, à mon avis, ne sont certainement pas de lui, et donne à ce Balthazar d'Essay que nous avons rencontré plus haut deux autres manuscrits, celui d'une quatrième partie prétendue complète de l'Astrée, et celui de la Sylvanire, une pastorale dramatique dédiée à Marie de Médicis. Pendant la guerre de la Valteline, Honoré d'Urfé tombe malade et meurt le 1er juin 1625, à Villefranche, près de Nice. Il laisse un manuscrit autographe, la Savoisiade, épopée inachevée, et un manuscrit de la fameuse quatrième partie qu'il a offert au duc de Savoie. Son épouse, Diane de Châteaumorand, le suit dans la tombe en mars 1626. Notons que c'est à elle que le chanoine Reure dédie cette irremplaçable étude que je cite souvent, La Vie et les œuvres d'Honoré d'Urfé. En somme, au moins cinq manuscrits d'Honoré d'Urfé (les Epistres, le Sireine, la 1e, la 3e et la 4e partie de l'Astrée) connaissent des aventures mémorables. Si l'on ajoute à cela que le monde de la librairie est particulièrement amateur de chicanes, comme le montre encore l'histoire de Charroselles dans le Roman Bourgeois de Furetière en 1666, si l'on se rappelle, comme l'écrit Jean-Dominique Mellot, « que [...] 26 libraires et imprimeurs » (p. 219) au moins se sont occupés de l'Astrée, on comprend que les éditions du roman soulèvent des difficultés qui ne vont probablement pas cesser de diviser les critiques. En 1989, dans un article séminal, Anne Sancier-ChAteau décrit quatre états de la première partie, l'édition anonyme de 1607, l'édition de 1610, l'édition de 1612, l'édition de 1614 et l'édition de 1616 (p. 25-29). En 1995, dans Une EsthÉtique nouvelle, elle ajoute : « Sont donc dénombrées actuellement quelque quatorze éditions de la première partie du roman publiées en moins de vingt ans » (p. 25), et privilégie celle de 1616. En 2007, Jean-Marc Chatelain propose de considérer plutôt l'édition de 1612 comme « le dernier état textuel » (p. 233), c'est l'édition retenue par Vaganay en 1925. Pourtant, en 1612, Honoré d'Urfé travaille encore sur la suite de l'Astrée. Ce n'est qu'en 1619 que les trois premières parties du roman forment un tout, se trouvent précédées par une dédicace en bonne et due forme, et accompagnées par des illustrations tout à fait exceptionnelles pour l'époque. Il est grand temps que tout lecteur puisse se rendre compte du travail prodigieux accompli par Honoré d'Urfé. Il est grand temps que le roman retrouve ses traits authentiques. Il est grand temps que ce texte devienne accessible à tous les budgets et à tous les curieux. Pour atteindre ce but, Deux visages de L'ASTRÉE présente donc deux états de la première partie du roman : • La première édition connue, difficilement accessible, a paru sans nom d'auteur mais avec un privilège : Les Douze livres d'Astree, où, par plusieurs histoires et sous personnes de bergers et d'autres, sont deduits les divers effets de l'honneste amitié. A Paris, chez T. Du Bray, M.DC.VII. • La dernière édition portant un privilège et parue du vivant d'Honoré d'Urfé : L'Astree de Messire Honore d'Urfe, Marquis de Verromé, Comte de Chasteau‑neuf, Baron de Chasteau‑Morand, Chevalier de l'Ordre de Savoy, &c. Où Par Plusieurs Histoires et sous personnes de Bergers & d'autres sont deduits les divers effects de l'honneste Amitié. Premiere partie. Reveue, & corrigee, par l'Autheur en cette derniere Edition. Dedié au Roy. À Paris, chez T. Du Bray, M.DC.XXI. • Le nombre considérable de variations aléatoires, graphiques et linguistiques, dans ces deux éditions de l’Astrée, complique énormément les recherches. Je me suis donc permis de composer une Astrée que j'ai appelée achronique, parce qu'elle ne tient pas compte du temps : elle ignore résolument la graphie du XVIIe siècle et elle corrige les erreurs troublantes dans la logique de la syntaxe. Dans cette Astrée, le personnage, par exemple, porte un nom qui est toujours transcrit de la même manière - luxe que les contemporains d'Honoré d'Urfé ignoraient ! Le chercheur qui s'interroge sur les occurrences de « Tautatès » ou de « Mérovée », de « désastré » ou de « tressaut », trouvera rapidement la réponse. En revanche, le philologue devra évidemment se cantonner dans l'Astrée de 1607 et dans celle de 1621. Les deux visages de mon édition de l'Astrée font ressortir, d'une part, la parure originale de l'œuvre d'Honoré d'Urfé, et, d'autre part, le résultat de l'évolution de ce texte. L'Astrée achronique les suit comme une ombre. En un sens, elle démasque la première partie de l'Astrée en supprimant les imperfections et les rides dues à une langue encore mal définie et à une typographie artisanale. Elle rafraîchit un épiderme de quatre cents ans pour le rendre moins rébarbatif et plus souple. C'est l'hommage respectueux que je dois à ce texte qui marque la naissance du roman français moderne, et qui est, comme l'écrit Henri Coulet, « la première œuvre où un romancier ait entrepris de saisir la totalité du réel et y ait réussi » (p. 138).
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Tufts University, Romance Languages, Olin Center,
Medford, MA 02155, USA Copyright © 2005, Tufts University « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage
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