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SignetÉvolution de L'Astrée


« Le texte de cet exemplaire autographe est plein de corrections, de stances supprimées, refaites ou ajoutées », note le chanoine Reure décrivant un manuscrit du Sireine daté de 1599 (p. 72). La troisième partie, « le Retour », a doublé en 1618 (Fisher, p. 166). L'ensemble du poème est passé de 391 strophes à 603 (Bernard, p. 153). Nous ne connaissons malheureusement pas de manuscrits de L'Astrée, mais nous devons nous demander si Honoré d'Urfé a révisé son roman comme il a révisé son Sireine.

En 1927, Maurice Magendie le premier a montré l'intérêt que représente l'étude des différentes éditions de L'Astrée (p. 27-42). Il a analysé la genèse du roman en commençant par un texte essentiel mais encore introuvable, des Bergeries, composées par Honoré d'Urfé avant ou pendant les guerres de religion, et longuement décrites en 1593 par Du Croset dans sa Philocalie. Cette pastorale, dédiée à d'Urfé par un compatriote, renferme l'ébauche du schéma de l'intrigue principale de L'Astrée et l'annonce d'une fin heureuse : malgré la jalousie d'Astrée et la passion de Galathée, Céladon sera récompensé (Voir Miscellanées). Maurice Magendie analyse les avatars de la première partie et déclare : « Le texte définitif de L'Astrée pour la première partie est postérieur à 1607 » (p. 28).

Magendie n'a pas convaincu tout le monde. « L'auteur ayant dicté son œuvre à un secrétaire, s'en est ensuite désintéressé », affirme Hugues Vaganay (éd. Vaganay, V, p. 553). Pourquoi ? parce que les répétitions de mots corrigées dans les rééditions de la première partie ne l'ont pas été dans la quatrième. Cette preuve (unique) qu'avance Vaganay n'est pas probante, car la quatrième partie dont il parle n'est pas entièrement d'Honoré d'Urfé. Hybride, apocryphe et posthume, cette quatrième partie ne pouvait pas subir le même traitement que les trois parties qui l'ont précédée.

Est-il concevable qu'un roman écrit par tranches n'ait pas fait l'objet de relectures attentives ? Est-il possible que, pendant vingt ans, deux ou trois cents personnages soient restés si parfaitement fidèles à eux-mêmes ? Il me semble que deux inadvertances seulement se cachent dans les trois volumes publiés du vivant d'Honoré d'Urfé.
• Dans la première partie, alors que Céladon médite dans le plus grand secret, le romancier ajoute que le héros a avoué ses sentiments (I, 12, 397 verso) ; à qui en aurait-il parlé ?
• Dans la troisième partie, quand des bergers arrivent de toutes parts pour une cérémonie qui se déroule devant le temple d'Astrée, les anciens compagnons de Diane surgissent. Avec Daphnis et Amidor se trouve Callirée (éd. Vaganay, III, 9, p. 474) … cette Callirée que l'on nous dit morte dans la première partie (I, 8, 256 verso) !
Ces deux lapsus calami n'ont aucun retentissement. Sans aucun doute, Honoré d'Urfé a dû se relire attentivement pour ne pas commettre plus de bévues dans les trois mille pages publiées avec son aval.

Le romancier a-t-il pris le temps de corriger son style ? Hugues Vaganay attribue les corrections aux éditeurs et déclare : « Tout grand seigneur que fût d'Urfé, son style se ressentait de sa province et les éditeurs parisiens tâchaient de donner un air de Cour à l'œuvre du gentilhomme forézien » (éd. Vaganay, V, p. 553). Vaganay ne donne aucun exemple de provincialisme. Il n'explique pas pourquoi des éditeurs prétendus vigilants auraient pris l'initiative de supprimer des noms propres, et pourquoi ils auraient laissé passer des dizaines de fautes grossières.

SignetDepuis 1530, l'usage voulait que la correction des épreuves se déroulât dans l’atelier même de l'éditeur, mais, au début du XVIIe siècle, les épreuves sont envoyées à l'auteur (Bernard Cerquiglini, p. 22). Dans nombre de romans du premier XVIIe siècle, l'auteur rejette pourtant sur l'éditeur l'entière responsabilité des fautes d'impression. Dans l'Histoire comique de Francion, éditée par Pierre Billaine en 1623, Sorel écrit dans son « Advertissement » que les imprimeurs ont multiplié les fautes pour le « faire enrager ». Par exemple, « se souvenans de leur nom [ils] ont mis bestes au lieu de pestes » (p. 48) ! Le ton est moins virulent dans l'édition de 1626. L'errata est alors volontairement incomplet parce que, déclare le romancier, il faut « exercer le bel esprit du lecteur » (p. 374).

Notre « bel esprit » peut souvent s'exercer en lisant les romans du temps ! N'oublions pas que le français était beaucoup moins réglementé qu'aujourd'hui, et infiniment moins stable. L'ordonnance de Villers-Cotterêts qui a fait du français la langue administrative date seulement de 1539. La toute première grammaire française, celle de Maupas, ne paraît qu'en 1607, la même année que la première partie de L'Astrée. « Les langages ressemblent aux rivières », affirme Étienne Pasquier au début du XVIIe siècle, à cause du « continuel changement des ondes » (VIII, p. 684). En 1628, Sorel constate que la langue change tellement que le français du XVIIe siècle est plus loin du français du Moyen Âge que de l'italien ou de l'espagnol (p. 152-153). Pourquoi se soucier d'une langue destinée à se transformer comme « une fleur aussitôt évanouie qu'épanouie », demande en 1630 Jean-Pierre Camus, un ami d'Honoré d'Urfé (p. 324) ? Vaugelas lui-même, en 1647 encore, pense que ses Remarques ne serviront « que vingt-cinq ou trente ans » (Préface), parce que la langue change tous les cinquante ans (p. 249). En relevant des néologismes, il écrit : « Si ce mot n'est François cette année, il le sera l'année qui vient » (p. 214) ! Non sans humour, il dresse « l'horoscope des mots » nouveaux (p. 254).

Au moment où paraît la première partie de L'Astrée, le moyen français se meurt et le français classique s'élabore. Le projet de dictionnaire de l'Académie n'est pas encore né. L'absence de dictionnaires français a pour conséquence directe une orthographe d'usage irrégulière. Aujourd'hui, les dictées deviennent des jeux télévisés, toute tentative de réforme de l'orthographe rencontre une opposition violente et savante, les arrêtés relatifs à la simplification de la syntaxe restent longtemps lettre morte : notre rapport avec la langue est fondamentalement différent des relations que les écrivains du XVIIe siècle entretenaient avec le français. De nos jours, certaines éditions prestigieuses respectent tellement la langue qu'elles soumettent les épreuves des manuscrits à neuf lecteurs successifs ; ce luxe aurait semblé et vain et incongru aux contemporains d'Honoré d'Urfé, qu'ils soient parisiens ou provinciaux. Cette digression sur les vicissitudes de l'édition et de la langue au XVIIe siècle a deux raisons d'être : dans L'Astrée, les variantes sont nombreuses et les variantes sont souvent intéressantes.

La voie ouverte par Magendie dans son étude des éditions du roman a mené plusieurs critiques à se pencher sur la question des variantes. En 1972, dans un article qui est une mine de renseignements, Paule Koch analyse les multiples éditions de L'Astrée. Elle reconnaît « avec quel soin Honoré d'Urfé a corrigé les premières éditions de son œuvre » (p. 386). La même année, à Lyon, André Grange étudie « Les Variantes de L'Astrée ». En 1974, à Paris, Mireille Cornud aborde le problème des modifications dans « Les Genres intérieurs dans L'Astrée ». Ces deux derniers travaux sont des thèses qui n'ont malheureusement pas été publiées. En 1995, parut le travail magistral de Mme Sancier-Chateau, Une Esthétique nouvelle : Honoré d'Urfé correcteur de L'Astrée (1607-1625). « Honoré d'Urfé fit pour la prose française plus que le plus impérieux des poètes », Malherbe, déclare l'auteur dans sa conclusion (p. 412).

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SignetÀ cause de la négligence des éditeurs du XVIIe siècle, les textes de base de cette édition critique présentent des difficultés incontournables. L'édition de 1621 reste pourtant l'édition la plus fidèle aux volontés d'Honoré d'Urfé. Elle a infiniment plus d'avantages que d'inconvénients. Dernière édition parue du vivant de l'auteur avec un privilège, elle possède deux qualités essentielles : elle rassemble toutes les modifications subies par le roman au cours de sa longue histoire, et elle renferme seulement des variantes que le romancier pourrait avoir approuvées. Par conséquent, l'étude des variations entre la première et la dernière édition de la première partie et de la deuxième partie illustre les caractéristiques du travail accompli entre 1607 et le décès du romancier, en 1625.

La deuxième partie de L'Astrée, parue en 1610, marque un virage incontestable dans le style et la pensée d'Honoré d'Urfé. Elle subit beaucoup moins de variantes que la première partie entre ses deux éditions. Néanmoins, L'Astrée de 1610 prouve que le romancier a modernisé et son style et son lexique entre 1607 et 1610. En attendant d'examiner la troisième partie du roman, on peut d'ores et déjà affirmer donc que deux virages notables ont certainement eu lieu, l'un entre les deux éditions de 1607 (anonyme et signée), et l'autre en 1610, avec la publication de la deuxième partie.

Des milliers de variantes de tous genres distinguent l'édition de 1621 de celles qui l'ont précédée ; elles ne présentent pas toutes le même intérêt. Les variantes de la première partie sont d'une telle diversité qu'elles requièrent des chapitres indépendants. Pour mettre en valeur leurs particularités et leur originalité, je les évalue en les comparant d'abord avec les variantes du Sireine, et ensuite avec celles de l'Enfer d'amour, un roman contemporain de L'Astrée. Les variantes de la deuxième partie ne sont probablement pas d'Honoré d'Urfé. Si le texte de 1610 a nécessité relativement peu de modifications, c'est parce que la langue du romancier s'est modernisée.
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• Les variantes textuelles sont certainement d'Honoré d'Urfé lui-même. Un éditeur ou un secrétaire se permettrait-il de substituer « Tautates » à « Pan » ou de faire de « Galathée » le doublet de « Diane » ? La portée de ces variantes textuelles prouve que le romancier lui-même a remanié son œuvre et qu'il a introduit des changements importants pariculièrement après la publication de la deuxième partie en 1610.
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• Les variantes linguistiques de la première partie ne sont peut-être pas toutes du romancier. Elles proviennent vraisemblablement d'un secrétaire qui travaillait pour lui. Cependant, les variantes qui figurent au cœur de poèmes appartiennent sans aucun doute à d'Urfé lui-même puisque des vers entiers sont modifiés par les corrections.
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• Les variantes graphiques de la première partie, dans la très grande majorité des cas, ne sont probablement pas d'Honoré d'Urfé (aimer / aymer).
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• Toutes ces variantes confrontées aux variantes d'autres textes de l'époque démontrent ce qui fait la spécificité de L'Astrée : la présence de variantes textuelles.
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Comment séparer le bon grain de l'ivraie ? Comment ne pas être tenté d'attribuer à Honoré d'Urfé les corrections significatives et aux éditeurs les « vices d'écriture » ? On dit « C'est un vice de Clerc, un vice d'escriture, pour dire, Ce n'est que la faute du copiste, ou de celuy qui a escrit trop viste, & non de l'Auteur », explique FuretiÈre (Article Vice), romancier et lexicographe qui a dû beaucoup souffrir des carences des éditeurs ! Rendons à César ce qui est à César, et distinguons une fois pour toutes révision du manuscrit et correction des épreuves. Incontestablement, l'étape finale, la correction des épreuves, ne préoccupe ni Honoré d'Urfé, ni ses secrétaires, ni en 1607, ni en 1610, ni en 1621. Optimistes ou négligents, ils s'en remettent à la science et à la conscience des imprimeurs. Ce que je trouve extraordinaire, c'est qu'ils ne jugent même pas utile de proposer un errata comme ils l'ont fait en 1611 pour Le Sireine !

Même si le désordre des variantes graphiques reflète le flou de l'orthographe au début du XVIIe siècle, ce chaos évident ne doit pas dissimuler le profond remaniement du lexique et de la syntaxe. Même si les modifications dues à ce curieux archaïsme qui s'impose en 1621 sont décevantes, elles ont pour contrepartie la diversité et la relative concordance de l'ensemble des corrections linguistiques. Dans le domaine de la langue, comme dans le domaine de la pensée, Honoré d'Urfé s'avère l'homme de la transition (Henein, p. 413). Vers et prose de la première partie endurent des traitements sinon identiques du moins ressemblants : modernisation du vocabulaire, diminution des répétitions et rétablissement de l'ordre des mots. Certains amendements ont un tel retentissement qu'il faut les attribuer au romancier lui-même. Les variantes textuelles de la première partie supposent que d'Urfé s'est méticuleusement relu. Celui qui substitue « lune » à « mois » ne pouvait-il pas désirer aussi changer « je vas » en « je vais » ?

Les rares additions, les multiples remplacements et les quelques soustractions répondent à une ferme intention d'harmonisation, car les projets du romancier se sont amendés et confirmés. Que les images s'atténuent, que les dieux païens déclinent ou que le folklore gaulois se fasse plus insistant, le monde de L'Astrée demeure compartimenté, mais le statut dont jouissent ses bergers se révèle plus hardi en 1621 qu'en 1607. Le travail accompli par Honoré d'Urfé est à la fois remarquable et exceptionnel. Non seulement les éditions de son roman témoignent des changements de la langue, mais encore elles révèlent un écrivain vigilant, sensible aux nuances. Le mythe de l'écrivain « grand seigneur » (Vaganay, V, p. 553) qui ne se relit pas est à mettre aux oubliettes.

 

« Jamais les choses mesmes plus parfaictes n'apportent
avec leur naissance leur perfection,
et semble qu'aux mortelles
le temps soit le vray artisan
qui les perfectionne ».
Honoré d'Urfé, LES Epistres morales, II, 1, p. 309.