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« Toute écriture est d'abord une lecture ».
Jean-Noël Marie, p. 241


Dans la première partie de L'Astrée, quatre fois Honoré d'Urfé conseille un certain mode de lecture.
• Dans la préface, L'Autheur à la Bergere Astrée, il renvoie les chercheurs de clés aux Vies parallèles de Plutarque.
• Dans le livre 2, une nymphe déclare que Céladon et Pâris, le berger du roman et le berger de la mythologie, viennent d'une même origine (24 verso).
• Dans le livre 7, une bergère dit qu'elle n'est pas la première femme qui serve d'intermédiaire entre l'homme qu'elle aime et sa rivale (207 recto). • Dans le livre 8, un enfant trouvé pense « que jamais ce malheur n'estoit advenu à nul autre » (227 recto), ce qui doit faire sourire qui se souvient de Sophocle ou de Guarini, des romans grecs et latins ou encore des romans de chevalerie. Honoré d'Urfé s'adresse de toute évidence à un lectorat cultivé. Il fait surtout un clin d'œil aux liseurs de romans.

À leur tour, les lecteurs modernes de L'Astrée ont indiqué des sources ou fait des rapprochements. Dès le titre, le livre monumental de Maxime Gaume est un hommage aux vastes lectures d'Honoré d'Urfé. Rares sont les critiques qui n’ont pas découvert ou signalé des modèles pour tel ou tel épisode, telle ou telle image. Le genre romanesque se prête à des recherches de sourcier. L’existence et les activités de la SATOR, Société d’Analyse de la Topique dans les Œuvres Romanesques avant la Révolution, montrent les fruits de l'intertextualité. Parallèles audacieux et surprenants ne devraient pas être réservés à un cercle de connaisseurs pour qui lire c'est se souvenir. Tout lecteur de L'Astrée devrait être à même de mesurer et les dettes et le travail de son auteur. L’équation est à formuler avec soin. Il ne faut pas dire :

Épisode – Source = originalité de L'Astrée
mais Sources + Déformations = originalité de L'Astrée

Dans un article ingénieux sur les débuts dans L'Astrée, Louise Horowitz décrit « the porous infiltration » du passé dans le présent (p. 65) qui aboutit à une panoplie de formes (p. 66). Le livre fondamental de Kathleen Wine rattache Honoré d'Urfé et Virgile et suggère que le commencement du Forez marquerait une sorte de fin de l'Enéide (p. 101). J'ai montré ailleurs comment des épisodes des Amadis ont été manipulés dans la première partie du roman d'Honoré d'Urfé (Henein).

Si Astrée est en un sens la fille des Amadis, elle est aussi la sœur de La Diane de Montemayor. Maurice Magendie va même jusqu'à dire que « d'Urfé, sans elle, n'aurait pas écrit son roman » (p. 145). La Diane de Montemayor (1520 ? – 1561) parut en Espagne autour de 1559 et connut plus de douze éditions rien qu'au XVIe siècle. On trouve dans ce site (30 septembre 2010) la page de titre d'une édition de 1598. La suite de Gil Polo (édition de 1778) se trouve dans ce site (30 septembre 2010). En 1578, N. Colin traduit La Diane en français (édition numérisée par Gallica, 30 septembre 2010).

Françoise Lavocat voit dans L'Astrée maintes reliques de la tradition pastorale espagnole. Elle qui connaît mieux que personne le roman pastoral européen écrit : « Honoré d'Urfé a exploité et subverti, autant qu'il a éliminé, le code bucolique traditionnel » (p. 310).

Je réunis ici quelques-uns des parallèles qui indiquent le plus clairement la « subversion » de La Diane de Montemayor (que je cite dans la traduction d'Anne Cayuela). Le renversement est de règle dans la première partie de L'Astrée. Si ce volume se termine sur une scène qui rappelle la scène d'ouverture de La Diane, alors que Le Sireine débutait exactement là où la première partie de La Diane s'achevait, c'est que d'Urfé s'amuse de ce jeu de reflets trompeurs. Son imagination se sert de tremplins que son esprit renverse, déforme sciemment. La première partie de son roman en particulier a toutes les caractéristiques d'un palais des miroirs. J'ai intitulé palais des miroirs un article où je développe ce sujet.

L'ASTRÉE

LA DIANE
L'Autheur à la Bergere Astrée, n.p.  Argument, p. 31.

Aux lecteurs qui « asseurent que Celadon est un tel homme, et Astree une telle femme ; ne leur responds rien car ils sçavent assez qu'ils ne sçavent pas ce qu'ils disent ; mais supplie ceux qui pourroient estre abusez de leurs fictions ... ».

« ... des histoires fort diverses, lesquelles sont véritablement advenues, encore qu'elles soient déguisées sous des noms et des styles pastoraux ».

Livre 1  
I, 1, 2 verso La Diane, Livre 6, p. 235-236.

Céladon voit de loin le troupeau d'Astrée.

« Melampe, chien tant aimé de sa Bergere, aussi tost qu'il le vit, le vint follastrement caresser, encore remarqua t'il la brebis plus cherie de sa maistresse ».

Sirène, qui a bu de l'eau d'oubli et qui n'aime plus Diane, voit de loin le troupeau de la bergère.
« Les mâtins vinrent à lui avec une grande furie, mais lorsqu'ils furent arrivés près de lui et qu'ils le reconnurent, certains se couchèrent à ses pieds [...] l'agnelle qui conduisait le troupeau avec sa rustique clarine vint vers le berger ».

I, 4 verso La Diane, Livre 2, p. 99.

En tombant dans le Lignon, Céladon arrache un ruban auquel Astrée a attaché une bague,

« symbole d'une entiere et parfaite amitié ».

Diane a offert à Sirène une bague en lui disant :


« Et cette bague tu dois porter, /
sur lequel [sic] deux mains enlacées /
disent que bien que s'achèvent les vies, /
deux âmes qui sont unies /
ne peuvent être séparées ».

I, 1, 3 recto La Diane, Livre 1, p. 56.

« Il ne falloit pas que Celadon fust le Phœnix du bonheur, comme il l'estoit de l'Amour, ny que la fortune luy fist plus de faveur qu'au reste des hommes ».

Selvagie dit à Sylvain :
« Je m'imaginais, quand je t'entendais parler de tes amours, que tu étais un Phénix, et que personne parmi tous ceux qui ont aimé jusqu'à lors, n'avait pu arriver à l'extrémité où tu es arrivé ».

I, 6 recto et verso. La Diane, Livre 2, p. 86.

Céladon est évanoui sur la rive du Lignon « entre quelques arbres, où difficilement pouvoit-il estre veu ».
« Il arriva sur le mesme lieu trois belles Nymphes, dont les cheveux espars, alloient ondoyans sur les espaules, couverts d'une guirlande de diverses perles : elles avoient le sein découvert, et les manches de la robe retroussées jusques sur le coude, d'où sortoit un linomple deslié, qui froncé venoit finir aupres de la main, où deux gros bracelets de perles sembloient le tenir attaché. Chacune avoit au costé le carquois remply de flesches, et portoit en la main un arc d'yvoire ; le bas de leur robe par le devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit paroistre leurs brodequins dorez jusques à my jambe ».

Sirène, Sylvain et Selvagie entendent chanter ;
« se cachant entre des arbres proches du ruisseau, ils virent trois nymphes assises parmi les fleurs dorées, si belles qu'il semblait que nature avait donné en elles une claire démonstration de son pouvoir. Elles étaient vêtues de robes blanches, brodées de feuillages d'or, et leurs cheveux, qui obscurcissaient les rayons du soleil, étaient relevés autour de leur tête et attachés par deux colliers de perles orientales se venant joindre au milieu de leur front cristallin par le moyen d'un aigle d'or qui tenoit entre ses serres un fort beau diamant. Toutes trois jouaient de leur instrument [...] ».

Livre 2  
I, 2, 26 verso La Diane, Livre 4, p. 174.

Céladon revient à lui dans le palais de Galathée :

« Il ne vid autour de luy, que des enrichisseures d'or, et des peintures esclatantes, dont la chambre estoit toute paree, et que son œil foible encore ne pouvoit recognoistre pour contrefaites ».
(description de fresques mythologiques où ne figure pas la déesse Diane).

Les bergers visitent le palais de Félicie :

« Leurs murs étaient d'albâtre et de nombreuses histoires antiques y étaient sculptées avec tant de naturel qu'il semblait que Lucrèce venait de se donner la mort [...] »
(suit la description d'une galerie de femmes illustres).
« Au-dessus des autres la statue grandeur nature en bronze de corinthe de la déesse Diane en habits de chasseresse incrustés de nombreuses pierres et perles précieuses d'une extrême valeur, l'arc à la main et le carquois au cou » (p. 175).

I, 2, 22 verso La Diane, Livre 4, p. 186.

Céladon visite le palais de Galathée.

« Avec un pont-levis on entroit dans le jardin agencé de toutes les raretez que le lieu pouvoit permettre, fut en fontaines, et en parterres, fut en allées ou en ombrages [...] ».

Les bergers visitent le palais de la magicienne Félicie. Ils entrent

« dans un beau jardin [...]. Parmi les arbres et les belles fleurs il y avait de nombreux sépulcres [...] plusieurs fontaines d'albâtre [...] ».

Histoire d'Alcippe
2, 45 recto
La Diane, Livre 1, p. 55.

Céladon raconte une méditation d'Alcippe :

« Plante un clou de diamant à la rouë de ceste fortune, que tu as si souvent trouvée si muable ».

Selvagie chante pour expliquer ce qui n'arrivera plus jamais :

« En espérance alors on me verra fier, /
quand je tiendrai du sort la puissance abaissée, /
et qu'un clou gardera la roue de tourner ».

Livre 3  
Histoire de Sylvie
I, 3, 70 verso
La Diane, Livre 5, p. 199.

L'eau, dans une fontaine construite par un magicien, 

« declare par force les pensées plus secrettes des Amants ».

L'eau dont dispose la magicienne Félicie

« sait bien délier les noeuds que ce pervers d'amour a faits ».

Livre 4  
Histoire d'Astree et Phillis
4, 89 recto
La Diane, Livre 1, p. 59.

Dans le temple de Vénus,

« Et par ce que autrefois il y a eu de l'abus, et que quelques Bergeres [sic] se sont meslez parmy les Bergeres, il fut ordonné par edict public, que celuy qui commettroit semblable faute, seroit sans remission lapidé par les filles à la porte du Temple ».

Dans le temple de Minerve,

« La coutume de cette province était qu'aucun berger ne pût entrer dans le temple sinon pour y prêter obéissance et qu'il en ressortît jusqu'au jour suivant ».

Histoire d'Astree et Phillis
I, 4, 91 recto
La Diane, Livre 2, p. 109.

Astrée raconte à ses compagnes : Les bergères représentent le Jugement de Pâris. Céladon travesti donne la pomme à Astrée.

« Incontinent la foule, et l'applaudissement de la trouppe nous separa, par ce que le Druide m'ayant couronnée, me fit porter dans une chaire jusques où estoit l'assemblée, avec tant d'honneur, que chacun s'estonnoit, que je ne m'en resjouyssois d'avantage ».

Les parents de Félismène lisent le récit du Jugement de Pâris et en discutent. Le père pense que « Pâris avait fort bien donné la sentence si toutefois il ne lui était pas arrivé malheur ensuite ». Parce que la mère blâme le choix du berger, Vénus punira ses enfants, mais Pallas les protégera (p. 110). Comme la mère meurt en donnant le jour à des jumeaux, on peut penser que Junon, protectrice des enfantements, la châtie.

Histoire d'Astree et Phillis
I, 4, 89 recto
La Diane, Livre 1, p. 61.

Pour l'amour d'Astrée, Céladon pénètre travesti dans un temple et contemple la bergère à moitié nue.

Dans le temple de Minerve, Selvagie admire Ysménie et en tombe amoureuse. Ysménie prétend qu'elle est un berger qui s'est travesti pour s'amuser.

Histoire d'Astree et Phillis
4, 90 verso
La Diane, Livre 1, p. 62.

Astrée raconte : Quand Céladon se nomme

« il me fut impossible de consentir à moy-mesme de le faire mourir, puis que l'offence qu'il m'avoit faite n'estoit procedée que de m'aymer trop. Toutefois le cognoissant estre Berger, je ne peux plus longuement demeurer nuë devant ses yeux, et sans luy faire autre response, je m'en courus vers mes compagnes ».

Ysménie prétend qu'elle est son cousin Alanie, travesti pour s'amuser. Selvagie lui dit :

« Je me fusse considérée heureuse si tu eusses fait délibérément ce que tu as fait fortuitement ».

Histoire d'Astree et Phillis
I, 4, 90 recto et verso
La Diane, Livre 2, p. 99.

Astrée raconte à ses compagnes que Céladon travesti lui demande une mèche de ses cheveux.

« Il me demanda de mes cheveux pour faire un bracelet, ce que je fis, et apres les avoir serrez dedans un papier, il me dit : - Or Astrée je retiendray ces cheveux pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez jamais, je les puisse offrir à la Deesse Venus, et luy en demander vengeance ».

La nymphe Doride chante la chanson de Diane. La bergère a dit à Sirène :

« Prends berger, ce cordon /
fait avec mes cheveux /
afin que tu te souviennes /
que tu as pris possession /
de mon cœur et d'eux ».

Histoire d'Astree et Phillis
I, 4, 105 verso
La Diane, Livre 2, p. 87.

Astrée raconte à ses compagnes que Céladon doit quitter le hameau.

« Les paroles qui furent dittes entre nous à son départ n'ont esté que trop divulguees par une des Nymphes de Bellinde ; car je ne sçay comment ce jour la Lycidas qui estoit au pied du Rocher s'endormit, et ceste Nymphe en passant nous oüyt, et escrivit dans des tablettes tous nos discours. - Et quoy, interrompit Diane, sont-ce les vers que j'ay oüy chanter à une des Nymphes de ma mere, sur le depart d'un Berger ? - Ce les sont, respondit Astree, et par ce que je n'ay jamais voulu faire semblant qu'il y eust quelque chose qui me touchast, je ne les ay osé demander. - Ne vous en mettez point en peine, repliqua Diane, car demain je vous en donneray une coppie ».

(Nous n'entendrons pas ces vers.)

La nymphe Cinthia parle à ses compagnes de la séparation de Sirène et de Diane :

« On m'a dit que leurs adieux ont eu lieu près d'une fontaine qui est proche de ce pré, adieux dignes d'être à jamais célébrés pour les propos amoureux qu'ils échangèrent. Lorsque Sirène entendit ceci, il demeura interdit de voir que les trois nymphes avoient connaissance de ses malheurs » [...]
« Célio, qui était perché sur un rocher et qui les épiait, les entendit et mit tout en vers au pied de la lettre exactement comme cela s'était passé ».

(La nymphe Doride chante ces vers.)

Livre 5  
I, 5, 140 recto à 143 verso La Diane, Livre 7, p. 234-235.

Corilas et Stelle se disputent en chantant leurs répliques.

Selvagie et Sylvain disent leur amour en chantant leurs répliques.

Livre 6  
Histoire de Diane
I, 6, 160 verso
La Diane, Livre 1, p. 63.

Diane raconte : Filandre et Callirée, des jumeaux, se ressemblent et surviennent dans le hameau.

« La premiere fois que je le vy, ce fut le jour que nous chommons à Appollon, et à Diane, qu'il vint aux jeux en compagnie d'une sœur, qui luy ressembloit si fort, qu'ils retenoyent sur eux les yeux de la plus grande partie de l'assemblee ».

Selvagie raconte que le jour de la fête de Minerve, elle rencontre Ysménie qui se fait passer pour son cousin, Alanie. Les jeunes gens se ressemblent.

Histoire de Diane
I, 6, 169 recto
La Diane, Livre 1, p. 63.

Diane raconte : Callirée dit à Filandre :

« Vous sçavez la ressemblance de nos visages, de nostre hauteur, et de nostre parole, et que si ce n'estoit l'habit, ceux mesmes qui sont d'ordinaire avec nous, nous prendroient l'un pour l'autre ».

Selvagie parle d'Ysménie et de son cousin :

« Leur visage, leurs yeux et tout le reste étaient tellement semblables que s'ils n'eussent été de sexes différents, personne n'eût pu les distinguer l'un de l'autre ».

Histoire de Diane
I, 6, 168 recto
La Diane, Livre 1, p. 63.

Callirée « n'avoit autre contentement que celuy que l'amitié qu'elle portoit à ce frere, luy pouvoit donner ».
Lorsqu'elle apprend que Filandre aime Diane, elle lui dit : « J'ay peur, mon frere, que vous l'aimiez plus que moy ».

« Ysménie avait un cousin qui s'appelait Alanie, qu'elle aimait plus qu'elle-même ».

Lorsqu'elle apprend qu'Alanie aime Selvagie, son chagrin est tel « qu'elle pensa perdre la vie en pleurant » (p. 66).

Histoire de Diane
6, 162 verso
La Diane, Livre 1, p. 60.

Daphnis dit à son amie, Diane :

« Que si l'amour le plus parfait,/ Comme on dit, de semblance naist, /
Le nostre sera bien extreme, /
Puis que de vous et moy ce n'est /
Qu'un sexe mesme ».

Ysménie dit à Selvagie de l'amour entre deux femmes :

« Cet amour-là est celui qui dure le plus longtemps et c'est également celui que le destin accepte le plus car ni les revers de Fortune ni les mutations du Temps ne viennent le troubler ».

Histoire de Diane
(I, 6, 180 recto)
 
Honoré d'Urfé développe le thème :
Filandre travesti dit la même chose à Diane : « Puis qu'il n'y a rien qui diminuë tant l'ardeur du desir, que la jouissance de ce qu'on desire, et cela ne pouvant estre entre nous, vous serez jusques à mon cercueil tousjours aymée, et moy tousjours Amante ».
 
Histoire de Diane
I, 6, 163 verso
La Diane, Livre 5, p. 212.

Filandre, amoureux de Diane, chante :

« Ainsi sur mon berceau de la Parque ordonnée, /
Neuf fois se prononça la dure destinée, /
Qui devoit infallible accompagner mes jours ».

Diane, qui regrette d'avoir abandonné Sirène, chante :

« Ne fus-je pas sitôt née /
que déjà malheureuse je naquis, /
et aussitôt mes cruelles destinées /
me soumirent à une fâcheuse vie ».

Histoire de Diane
I, 6, 171 recto
La Diane, livre 1, p. 62.

Diane décrit ses actions avec Filandre travesti :

« Quand à nous lors que nous fusmes retirées seules, Daphnis et moy, fismes à Filandre les caresses, qu'entre femmes on a de coustume, je veux dire entre celles, où il y a de l'amitié et de la privauté, que ce Berger recevoit et rendoit avec tant de transport, qu'il m'a depuis juré, qu'il estoit hors de soy mesme ».

Selvagie a rencontré Ysménie dans le temple de Minerve. Elle en est tombée amoureuse. Ysménie prétend être Ardilan travesti. Selvagie dit :

« Les embrassades furent telles, ainsi que les paroles d'amour que nous nous disions l'une à l'autre [...] »

Histoire de Diane
I, 6, 171 recto
La Diane, Livre 1, p. 62.

Diane explique :

« Si je n'eusse esté bien enfant peut-estre que ses actions me l'eussent fait reconnoistre ».

Ysménie prétend être Ardilan travesti. Selvagie dit :

« Et étant donné que je n'avais jusqu'alors aucune expérience de ce genre de passion [...] ».

I, 6, 189 verso La Diane, Livre 2, p. 103.

Le chevalier barbare s'approche de Diane :
« Filandre mettant une pierre dans sa fronde, la luy jetta d'une si grande impetuosité, que le frappant à la teste, sans les armes qu'il y portoit, il n'y a point de doute qu'il l'eust tué de ce coup ».

Trois sauvages s'en prennent aux trois nymphes. Les bergers cherchent à protéger leurs amies,

« sortant tous trois leur fronde, et utilisant les pierres dont leur panetière était remplie [...] ».

Livre 7  
Histoire de Tircis et de Laonice
I, 7, 207 recto sq.
La Diane, Livre 2, p. 115 sq.

Laonice, par amour pour Tircis, sert de messagère entre le jeune homme et Cléon. Elle croit que Tircis fait semblant d'aimer Cléon, en réalité, c'est Laonice que Tircis feint d'aimer. Cléon meurt de la peste et Tircis s'en va.

Félismène, bergère et amazone, travestie en page pour l'amour de Don Felix, remet les lettres du jeune homme à Célie. Célie, amoureuse du page, meurt de tristesse quand elle constate que le messager ne parle que pour Don Felix. Après le décès de Célie, Don Felix part à l'aventure. Félismène se met à sa recherche. Shakespeare raconte une aventure similaire dans Les Deux gentilshommes de Vérone (1594). Merci à John Fyler pour son aide.

Livre 8  
I, 8, 263 verso La Diane, Livre 1, p. 37.

Phillis dit à Lycidas :

« Il peut bien estre que vous me trompiez en ce qui est de vous comme il semble que vous vous deceviez en ce qui est de moy. Ou que comme vous pensez n'estre point aymé, l'estant plus que tout le reste du monde, de mesme vous pensiez de m'aymer en ne m'aymant pas ».

Diane écrit à Sirène :

« Comme tu penses que je ne t'aime point, alors que je t'aime plus que moi-même, ainsi dois-tu penser que tu m'aimes, bien que tu me haïsses ».

Livre 10  
Histoire de Celion et Belinde
I, 10, 314 recto
La Diane, Livre 3, p. 147-148.

Adamas met en garde Silvie qui n'a pas connu l'amour :

« Quand il y a moins d'apparence qu'il doive faire un effect, c'est lors qu'il se plaist de faire connoistre sa puissance. Ne vivez point vous mesme si asseurée ».

Lettre en vers écrite à une bergère qui ne connaît pas l'amour :

« Garde-toi et ne te hasarde /
car rien n'est moins assuré /
que le cœur qui ne prend garde /
à l'amour et à la destinée ».

Livre 11  
I, 11, 378 recto sic 368 recto La Diane, Livre 4, p. 165.

Céladon est devant la fontaine de la Vérité d'amour dont la description est escamotée.

« Au milieu de la grotte on voyoit le tombeau eslevé de la hauteur de dix ou douze pieds, qui par le haut se fermoit en couronne, et tout à l'entour estoit garny de tableaux, dont les peintures estoient si bien faittes que la veuë en decevoit le jugement ».


(C'est la tombe d'une bergère amoureuse que le désespoir a tuée).

Les bergers visitent le palais de Félicie.


« Au milieu était une fontaine de marbre jaspé sur quatre fort grands lions de bronze ».
« Les images représentées semblaient davantage œuvre de la nature, que de l'art ou de l'industrie humaine ».
« Au milieu du jardin était [...] un sépulcre de jaspe » (p. 187).

(C'est la tombe de doña Catalina, une nymphe qui n'a jamais aimé).

Histoire de Damon et de Fortune
I, 11, 375 recto
La Diane, Livre 5, p. 199.

Mandrague utilise l'eau magique de la fontaine de la Vérité d'amour pour séparer deux bergers qui s'aiment.

Félicie fait boire une eau magique aux bergers malheureux pour leur donner l'oubli.

Livre 12  
Histoire de Lydias et de Mellandre
I, 12, 384 recto
La Diane, Livre 2, p. 115.

Mélandre raconte ses amours à Clidaman, qui répète l'aventure à un envoyé, qui la rapporte à Amasis, qui la dit à Galathée et Adamas :
Abandonnée par Lydias, Mélandre apprend qu'il a été fait prisonnier. Elle quitte son pays.
« Cet accoustrement que vous me voyez n'est pas le mien propre, mais Amour qui autresfois vestu des hommes en femmes, se joüe de moy de ceste sorte et m'ayant fait oublier en partie ce que j'estois, m'a revestu d'un habit contraire au mien, car je ne suis pas homme, mais fille d'une des bonnes maisons de Bretaigne, et me nomme Mellandre » .

Félismène raconte ses amours aux nymphes :

 

Abandonnée par Felix,
« Je résolus de m'aventurer à faire ce que femme jamais n'a pensé faire. Ce fut de me vêtir en habits d'homme et m'en aller [...] »

Histoire de Lydias et de Mellandre
I, 12, 387 verso
La Diane, Livre 2, p. 103-104.

Lydias, chevalier Neustrien, est prisonnier de Lypandas, gouverneur de Calais. Mélandre raconte :

« transportée du desir de mourir avant que Lydias, je me resolus d'entrer au combat contre Lypandas. Quelle resolution, ou plutost quel desespoir ! car je n'avois de ma vie tenu espée en la main, et ne sçavois bonnement de laquelle il falloit prendre le poignard ou l'espée, et toutefois me voila resoluë d'entrer au combat contre un Chevalier qui toute sa vie avoit fait ce mestier, et qui avoit tousjours acquis le tiltre de brave, et vaillant ».

Trois sauvages grands et laids attaquent les nymphes. Bergers et bergères essaient en vain de les secourir. Survient Félismène vêtue en bergère. C'est une amazone redoutable, don que la déesse Pallas lui a fait à sa naissance (p. 110).










Histoire de Lydias et de Mellandre
I, 12, 388 recto et verso
La Diane, Livre 2, p. 103-104.

Mélandre se bat comme elle peut contre Lypandas. Elle raconte :

« J'estois si empeschée en mes armes, que je ne sçavois comme me remuer ».
Lypandas est vaincu, « par ma bonne fortune ».

Félismène tue deux sauvages avec ses flèches et assène un coup violent sur la tête du troisième.
La victoire est due aux actions de la jeune fille : adresse, « grande force et dextérité », « extraordinaire courage de cette bergère », écrit le romancier.

I, 12, 398 recto La Diane, Livre 1, p. 33 (première phrase du roman).

Céladon est « sur une coste un peu relevée, et de laquelle il pouvoit reconnoistre et remarquer de l'œil la plus part des lieux où il avoit accoustumé de mener paistre ses trouppeaux de l'autre costé de Lignon, où Astrée le venoit treuver »

« Des montagnes de Léon descendait le disgracié Sirène [...] lui vint en mémoire le grand contentement dont il avait autrefois joui en ce lieu [...]. Il considérait ce temps heureux où il faisait paître son troupeau par ces prés et ce beau rivage, s'intéressant au seul profit de ramener son troupeau bien repu ».

I, 12, 398 recto La Diane, Livre 1, p. 35

Céladon médite.

« s'estant assis au pied d'un arbre, il souspira tels vers ».

Le berger récite les « Ressouvenirs » en rappelant des sites, la fontaine des sycomores et le vieux saule.

Sirène médite.

« Il sortit son rebec, qui n'était pas aussi lustré que lorsqu'il était aimé de Diane, et commença à chanter de la sorte ».

Sirène pleure le changement de Diane en s'adressant aux cheveux et aux yeux de la bergère.

I, 12, 400 recto La Diane, Livre 1, p. 38.

Céladon se cache en voyant arriver Tircis, un berger qu'il ne connaît pas.

« Celadon qui ne vouloit point estre veu de personne qui le pûst connoistre, d'aussi loing qu'il vid ce Berger, commença peu à peu de se retirer dans l'espaisseur de quelques arbres ».

Sirène voit arriver Sylvain, aussi malheureux que lui.


« Sirène le reconnut et dit en tournant son visage vers l'endroit d'où il venait ... ».
Les deux bergers s'embrassent (p. 40).

I, 12, 402 recto La Diane, Livre 1, p. 38.

Celadon se dit « le plus miserable et plus affligé Berger de l'univers. - Cela, dit Tircis, ne vous advoüeray-je jamais, si vous ne m'ostez de ce nombre ».

(La contestation se poursuit).

Sirène dit à Sylvain :

« Ah! malheureux berger ! Encore que tu ne le sois pas tant que moi ».

(Il n'y a pas de contestation).

I, 12, 402 recto La Diane, Livre 5, p. 217.

Céladon se juge plus malheureux que Tircis qui, lui, pleure la mort de Cléon.

« Dire que ceux qui sont sans espoir soyent les plus douloureux, tant s'en faut que mesme ne meritent ils point d'estre ressentis, car c'est acte de folie de pleurer une chose à quoy l'on ne peut remedier ».

Une nymphe déclare :

 

« La mort n'est pas un aussi grand malheur que celui que doit endurer la personne qui aime quelqu'un dont il [sic] ne peut être aimé ».

I, 12, 405 verso La Diane, Livre 2, p. 81.

Céladon verse
« tant de larmes que ses yeux sembloient deux sources de fontaine ».

D'Urfé fait d'autres rapprochements entre l'eau et les larmes, mais l'hyperbole ne semble pas aussi excessive que chez Montemayor :

I, 1, 13 recto
Astrée pleure :
« Elle donna commencement à ses regrets, avec un ruisseau de pleurs ».

I, 4, 115 verso
Céladon écrit qu'il pleure :
« pleurs dont je vais grossissant ceste riviere ».

I, 10, 351 recto sic 341 recto
Celion compose un poème : « COMPARAISON D'UNE FONTAINE A SON DESPLAISIR ».

I, 10, 355 verso sic 345 verso
Bellinde pleure près de la fontaine des sycomores :
« ses pleurs comme deux sources coule[nt] dans la fontaine ».

Selvagie pleure près de la fontaine des aulnes :
« Elle faisait croître les eaux avec celles de ses yeux ».

I, 12, 406 verso (dernière phrase) La Diane, Livre 6, p. 244.

La tristesse accable Céladon.
« Ah ! si Astrée l'eust veu en tel estat, que de joye et de contentement luy eust donné la peine de son fidelle Berger connoissant par un si asseuré tesmoignage, combien elle estoit vrayement aymée du plus fidelle, et du plus parfait Berger de Lignon ».

Diane, voyant que Sirène et Sylvain ne l'aiment plus, s'éloigne :

« Ses yeux fichés en terre versaient de grosses larmes [...]. Et si les bergers n'eussent tempéré la grande compassion qu'ils eurent pour elle par le peu de pitié que Diane avait eue pour eux, aucun de leurs deux cœurs ne l'eût pu endurer ».

Les différences les plus notoires entre les deux pastorales sont tout aussi riches d'enseignement. Elles affectent les gens du château, les gens du hameau et le clergé :

1. Doride, Polydore et Cinthia, les trois nymphes de Montemayor, habitent la forêt de Diane, se promènent, chantent et font de la musique, mais elles semblent interchangeables. Elles ont beaucoup de familiarité avec tous les bergers. Elles ne connaissent pas l'amour. Ce sont des sauvages, et non des chevaliers, qui recherchent leurs faveurs.

2. Félicie, l'homologue du druide Adamas et d'Amasis, dame du Forez, est une sage magicienne qui n'apparaît que dans le quatrième livre. Son nom indique sa fonction. Elle se soucie du bonheur de tous ceux qui la consultent. Elle rend à Félismène, déguisée en bergère, des vêtements de dame (Montemayor, p. 170). « Mon désir est que le vôtre s'accomplisse », dit-elle aux bergers (Montemayor, p. 195). Félicie est l'antithèse de Mandrague, la magicienne de L'Astrée.

3. Bergers et bergères sont tout au bas de l'échelle sociale. Ils s'occupent de moutons et de vaches, et ils ont des soucis plus terre-à-terre que les bergers de L'Astrée (Montemayor, p. 152). Ils savent pourtant que la conversation doit s'adapter au temps, au lieu et à l'interlocuteur (Montemayor, p. 189). L'un d'entre eux a le courage de déclarer que « celui qui va chercher des biens de nature en ses ancêtres en est bien dépourvu » (Montemayor, p. 170).

La rhétorique de Montemayor a dû souvent faire sourire Honoré d'Urfé, lui que la sculpture, le minéral, le prix des objets n'intéressent pas particulièrement. Un personnage de L'Astrée pourrait-il chanter à la femme qu'il aime et qui ne l'aime pas :

« Mangez-moi à votre repas
à la sauce de celui que vous aimez »
(Montemayor, p. 73) ?