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À la mémoire d'Hugues Vaganay,
le pionnier.

À Fékri Henein,
l'architecte.

SignetPréface

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La déesse Astrée
Pierius, Commentaires hiéroglyphiques, 1576, II, p. 586.

 

L'œil trompoit bien souvent le jugement.
L'Astrée, I, 2, 23 recto.

La plus grande imperfection du jugement,
c'est de recevoir le faux pour le vray
.
LES Epistres morales, II, 8, p. 282.

 

Né en 1567, sous le signe du Verseau, Honoré d'Urfé a connu deux siècles et il a vécu dans deux patries, la France des derniers Valois et des premiers Bourbons, et le Piémont du Duc Charles-Emmanuel de Savoie. Poète officiel à quinze ans, philosophe à vingt-sept ans, il a beaucoup lu. Ses auteurs favoris sont Platon, Le Tasse et Ronsard, et il connaît fort bien Marcile Ficin, Cervantes et Les Amadis. Ligueur à vingt-et-un ans, guerrier jusqu’à son dernier jour, il a fait de la prison, il sait le prix de la paix. Cet ami de saint François de Sales a probablement fréquenté le salon de la Marquise de Rambouillet. Et Marguerite de Valois, la reine Margot, et Jean-Pierre Camus, l'Évêque de Belley, ont exercé leur ascendant sur lui à diverses époques. Honoré d'Urfé a eu de graves problèmes de santé autour de 1597, et il a craint pour sa vue à partir de 1619 ou de 1620. En 1600, il s'est marié, à trente-deux ans, avec Diane de Châteaumorand, une femme plus âgée que lui, et qui avait été l'épouse de son frère aîné. Mariage d'amour sans doute, mais union stérile et séparation à l'amiable en 1614 ou 1615. Dans son testament, Honoré d'Urfé lègue à son épouse « une petite croix d'or avec le portrait de lad. dame Diane, qu'il a au cou » (Doublet, p. 211). Il se battait dans les armées du duc de Savoie quand il meurt le 1er juin 1625η.

Honoré d'Urfé a beaucoup écrit. Il a confié ses œuvres à des amis qui l'admiraient et à des serviteurs qui profitaient de lui. Il s'est essayé dans le genre sérieux et dans le genre comique, dans le genre narratif et dans le genre lyrique, dans le genre épistolaire et dans le genre dramatique ; le genre épique l'a attiré temporairement, et même la critique littéraire, à la demande du duc de Savoie. Honoré d’Urfé dérange. Aucune étiquette ne lui convient parfaitement. L'Astrée, son œuvre maîtresse, est tout aussi inclassable. Elle est immense, et elle n'a pas de dénouement parce que le romancier est mort sans l'avoir achevée. Le qualificatif qui la décrit le mieux - et le plus souvent - est un mot dérivé de « génie », « ingénieux », un mariage d’esprit et d’artifice.

Dès 1626, Mademoiselle de Gournay, la « fille d'alliance » de Montaigne, dans sa Deffence de la Poésie du langage des Poetes, après avoir fait l'éloge du style de François de Sales et de Jean-Pierre Camus, déclare avec sa vivacité habituelle :

Quand à feu monsieur le Marquis d'Urfé, il n'est pas besoin de déduire qu'il suit cette mesme route de langage universel en son Astrée, cet opulent, plaisant et florissant tissu d'Histoires de bonne maison, industrieusement et sçavamment composées et noblement recitées ; puis que ce Livre sert de breviaire aux Dames et aux Galands de la Cour : ny n'est pas necessaire aussi de ramentevoir quel Climat avoir nourry son Autheur, sa qualité l'ayant rendu long temps fort visible auprès de nos mesmes Roys. Qu'il a bonne grace entre autres, aves ces mots vrayement vieux, de Myres, Chevaliers, Solduriers, au lieu de Medecins, Gentils-hommes, Soldats ! (I, pp. 1127-1128).

Plus sobrement, Auguste Bernard rappelle en 1839 :

L'apparition du premier volume de cet ouvrage fit une véritable révolution ; aucun livre peut-être, ni avant ni depuis, ne fut accueilli avec autant d'enthousiasme (p. 161).

Au lecteur de faire confiance à l’auteur, d’accepter l’ambiguïté de la réflexion, les parenthèses du récit, les frustrations dues à l'inachèvement. Il sera amplement récompensé par Honoré d'Urfé lui-même. La subjectivité du roman régional, les complexités du roman historique, les conventions du roman pastoral, et les subtilités des histoires d’amour s'additionnent pour former quelques milliers de pages inoubliables qui réservent bien des surprises.

SignetL'Astrée, c’est d’abord le Forez.

C’est un pays de plaines entourées de montagnes, ponctuées de quelques villes comme points de repère, arrosées par « la douce et delectable riviere de Lignon » (II, 3, 160). Le Forez ne doit rien à son sinistre homonyme, la forêt. Il y a d'ailleurs plus de « bois » que de « forêts » dans le roman. Ces bois sont pleins de clairières, et leurs arbres domestiqués. On se jette dans un bois comme dans un gouffre (II, 1, 32 ; éd. Vaganay, III, 1, p. 28), mais on en sort toujours. On croit se perdre si on marche sur la légendaire « herbe du fourvoyement » (II, 5, 321), mais on se retrouve à l’endroit qu’on cherchait sans le savoir. Les plus belles et les plus longues descriptions du roman sont consacrées au pays où Honoré d’Urfé jeune a passé quelques années. Le but de l’auteur, selon la première Préface, est de rendre célèbre ce qu’il considère comme le lieu de sa naissance, même si une fortune malicieuse l’a fait naître à Marseille. Ma patrie, c’est là où mon cœur bat, c’est là où vivent mes plus chers souvenirs, explique l'écrivain qui mérite le titre de « vray Historiographe de Lignon » (Sorel, p. 49). Toutefois, le chantre du Forez ne publie pas ses œuvres à Lyon, comme le faisaient ses compatriotes ; il choisit Paris peut-être pour assurer à L'Astrée, comme à ses autres écrits, une renommée plus rapide.

Le Forez, cadre et raison d'être du roman, agit sur les personnages. « Les semences des plantes et les mœurs des hommes deviennent enfin semblables aux lieux où ils demeurent », affirme Honoré d'Urfé dans ses Epistres morales (I, 16, p. 139). Les lecteurs de L'Astrée, jadis comme aujourd’hui, se préoccupent de l'exacte topographie du pays et imaginent des chemins qui se recoupent, car le Forez, locus amoenus, c’est le pays des rencontres. Les hauts lieux de L'Astrée ne portent pourtant pas de nom. Où se trouvent les hameaux des bergers et la résidence du druide ? L’anonymat nous engage évidemment à examiner de plus près les coordonnées que leur attribue le romancier ! Les hameaux sont au bord de la rivière qui jouxte la propriété des d'Urfé ; le druide habite la demeure des Papon, à Goutelas. Ce n'est pas une livresque Arcadie que le romancier présente, mais 3 800 kilomètres carrés qu'il chérit.

Les réflexions que le Forez inspire débouchent sur deux remarques diamétralement opposées. Le roman, d'une part, porte les couleurs du récit autobiographique, et, d'autre part, adopte des allures de récit de voyage. Sans avoir la naïveté de déclarer « que Celadon est un tel homme, et Astree une telle femme » (Préface), on est en droit d’affirmer que plusieurs personnages sont nés d’expériences personnelles dotées d'une enveloppe romanesque. C’est le cas par exemple de la bergère Diane qui doit bien plus que son nom à Diane de Châteaumorand, l’épouse d’Honoré d’Urfé. C'est le cas du roi Euric qui possède les qualités et les défauts d'Henri IV, et qui s'adjuge une femme aimée par l'un de ses courtisans. C'est le cas des trois principaux personnages masculins : Céladon, éloigné de sa bien-aimée, figé dans sa peine, Silvandre, l'intellectuel qui introduit en Forez des connaissances qui viennent d'ailleurs, Hylas, qui dément la définition bergsonienne du rire ; ce n'est plus du « mécanique plaqué sur du vivant », c'est du vivant plaqué sur du mécanique. Hylas, anticonformiste et narrateur de premier ordre, soutient des thèses hardies pour la plus grande joie de ses auditeurs. Céladon, Silvandre et Hylas sont tous les trois des reflets d'Honoré d'Urfé, voire des images de différents moments de l'existence de leur créateur.

Le Forez n'est pas seulement le lieu de l'introspection. Il s’ouvre sur le monde, même si les descriptions deviennent alors rarissimes. Les récits intercalés dans le roman mènent du Danube à la Garonne, et de la Grande Bretagne à Carthage. Le lecteur de L'Astrée visite la Savoie, l’Italie et les jardins de Constantinople. Le Forez accueille des étrangers que des oracles ont envoyés consulter la fontaine de la Vérité d’amour. Le pays de L'Astrée abrite en effet cette attraction aussi séduisante que le Lignon et bien plus surprenante. Les eaux de la fontaine montrent le cœur de la personne qu’on aime. Existe-t-il phénomène plus désirable et plus utopique ? Honoré d'Urfé combine légendes et symboles pour décrire un monument funéraire conçu par un magicien qui voulait marquer la fin des illusions. Parce que la fontaine est gardée par des lions et des licornes, nul ne peut consulter ses eaux sans risquer sa vie. Par conséquent, les personnages qui cherchent la solution de leurs problèmes amoureux, et qui ne peuvent plus compter sur le merveilleux, racontent leur histoire pour obtenir de l'aide. Le Forez s'anime sous nos yeux grâce aux exposés et débats qui, dans la très grande majorité des cas, se déroulent en plein air. Fontenelle, critique et créateur de pastorale, à la fin du XVIIe siècle, chante le pays de L'Astrée :

O rives de Lignon ! ô plaines de Forez !
Lieux consacrés aux amours les plus tendres,
Montbrison, Marcilli, noms toujours pleins d'attraits !
(Fontenelle, Églogues, p. 86).

SignetL'Astrée, c’est l’épouvantable Ve siècle.

La quête du Graal s’achevait en 454 (Lot, p. 61). Honoré d'Urfé prend la relève quand il situe son roman au Ve siècle. C'est une époque d’invasions, de migrations et de bouleversements considérables, « un pesle mesle d'affaires » (Pasquier, I, p. 24). Le romancier raconte - non sans complaisance - la chute de l’Empire romain d’Occident. Il charge des astrologues d’annoncer la chute de l’Empire romain d’Orient. Il expose l’histoire des Francs qui passent des bords du Rhin aux rives de la Seine. Il montre les Huns menaçants et les Vandales envahissants. Il décrit les Wisigoths qui se déploient et les Bourguignons qui se fortifient. D'autres peuples, tout aussi turbulents, se heurtent en Gaule. Qu’on l’appelle basse antiquité ou haut moyen âge, le Ve siècle est extrêmement compliqué. Il faut bien connaître l’histoire pour reconnaître les événements historiques au cœur du roman (Voir Chronologie). Le lecteur de L'Astrée, parfois dérouté sinon rebuté, croise au fil des pages les guerres de Jules César, en 50 avant Jésus-Christ, et la victoire de Lépante, en 1571. Les hommes du XVIIe siècle ont-ils admiré cette extraordinaire vulgarisation de l'histoire ? Les multiples anachronismes ne les gênaient pas. Jean Chapelain, amateur de « vieux romans », fait de l’anachronisme une forme nécessaire de la vraisemblance : « Je pose que tout écrivain qui invente une fable dont les actions humaines sont le sujet, ne doit représenter ses personnages, ni les faire agir que conformément aux mœurs et à la créance de son siècle » (p. 12). Charles Sorel, historien à ses heures, se moque de L'Astrée dans son Berger extravagant sans rien dire de l'histoire. Si son héros prend la Brie pour le Forez, il ne croit pas vivre en Gaule, ou au Ve siècle. Le fait que le roman héroïque des années 40 fasse une large place à l'histoire démontre que l'exemple d'Honoré d'Urfé a été admiré et suivi. À la fin du siècle, Daniel Huet, judicieux critique de romans, confie :

Pour moi, j'ai toujours jugé que l'érudition dont M. d'Urfé a embelli son Astrée faisait une considérable partie du mérite de l'ouvrage, par l'adroite variété de l'utile et de l'agréable, qui le met si fort au-dessus des Romans vulgaires, uniquement renfermés dans les bornes de la galanterie (p. 857).

Le Forez du milieu du Ve siècle vit une période de transition. Il fait encore partie de l’Aquitaine des Wisigoths, mais il doit incessamment appartenir à Clovis, le roi des Francs. Honoré d'Urfé jongle avec les faits et les dates tout en restant fidèle à ses sources. Il n’invente presque rien dans le domaine de l'histoire des Gaules ; il choisit les événements qui permettent de décrire la naissance de la France. Il tient à démontrer que l’union fait la force, et que la division des tribus fait leur faiblesse, leçon fort appropriée à la fin des guerres de religion. La bataille cruciale du roman, celle qui est le plus souvent rappelée, est la bataille des Champs Catalauniques en 451. Francs, Wisigoths et Bourguignons s'allient aux Romains devant la terrible menace qu'incarne Attila. La coalition est victorieuse. Elle s'avère si redoutable que le gouverneur romain des Gaules, Ætius, va s'ingénier à séparer les tribus (II, 12, 825 sic 827). Il faut diviser pour régner. Dans son Histoire de la monarchie françoise, Sorel aussi le dit explicitement : les Gaulois sont faibles tant qu'ils suivent « les fantaisies de plusieurs roitelets » (p. 20).

Honoré d'Urfé se permet de faire une entorse majeure - et donc essentielle - à l’histoire du Ve siècle. Il ne mentionne ni les martyrs chrétiens de Lyon, ni l’arianisme de la grande majorité des tribus qui se disputent les Gaules. La première partie de L'Astrée, celle qui a paru en 1607 sans nom d’auteur et qui est éditée dans ce site, est un roman païen parce que la mythologie y joue un rôle considérable. Céladon est issu de la « tige de Pan » (I, 9, 305 recto). Mais en 1610, dans la deuxième partie, quand Céladon devient le parent des chevaliers du Forez (II, 8, 491), le pindarisme change de fonction et s'émousse. La théologie chrétienne s'insinue dans le roman. Honoré d’Urfé réalise un rêve de moraliste, imaginer sa propre religion. Il pare le christianisme des défroques du druidisme celte. Il met au premier plan le mystère de la Trinité et le mystère de l’Incarnation. Il décrit la tolérance. Druides et vestales cohabitent dans un temple de Bonlieu dédié à la Bonne Déesse. Dans la troisième partie, en 1619, la tolérance s'atténue et la théologie se fait plus discrète. La morale de la Contre Réforme domine.

L'Histoire, malgré tout, ne perd jamais ses droits. Elle reste jusqu'au bout l'armature de L'Astrée. Ce n'est pas un utopique âge d'or que d'Urfé décrit. Il y a un contraste saisissant entre les événements historiques - toujours rapportés dans des histoires intercalées - et la vie quotidienne des Foréziens. Contraste aussi dans le jeu des temps : les aventures d'Astrée et de Céladon qui se déroulent dans le temps du roman durent six mois alors que l'Histoire, elle, s'étend sur six siècles et déguise des événements du XVIe siècle.

Parmi les jeux les plus charmans,
Mêlons l'image de la guerre
(Fontenelle, Psyché, p. 299)

SignetL'Astrée, c’est une réunion de bergers.

Le sous-titre du roman annonce la couleur. Les récits vont se succéder « sous personnes de bergers et d'autres ». Personne et personnage ont la même étymologie, et, dans l'expression citée, le même sens. Les bergers de L'Astrée sont des bergers de théâtre. Dans sa première préface, Honoré d'Urfé leur donne pour modèles les acteurs de pastorales dramatiques. Il leur attribue les habits, les habitations et les habitudes des pâtres traditionnels, sans verser dans le réalisme de La Diane de Montemayor ou des Bergeries de Juliette de Nicolas de Montreux. D'Urfé affectionne tellement les bergers qu'il leur consacre non seulement son roman mais encore ses deux autres œuvres fictionnelles, Le Sireine, un poème de 603 strophes commencé en 1596, et La Sylvanire, une comédie de 9 464 vers composée avant 1625. Même dans La Triomphante entrée de très illustre dame Mme Magdeleine de La Rochefoucaud, œuvre de jeunesse et œuvre de circonstance, en 1583, soixante-dix-neuf bergers défilent. Lorsque, vêtus de taffetas rouge, orange, violet et blanc, ils jouent une bergerie en latin (EntrÉe, pp. 79-88), la pastorale dément la simplicité de ses origines.

Parmi les motifs de tout ordre qui pourraient expliquer cet engouement durable pour le pastoral, ceux qui me semblent prégnants sont l'amour du français, le goût de la vérité cachée et l'attrait de la difficulté. Fidèle aux idéaux de la Pléiade, Honoré d'Urfé tient à franciser le genre pastoral, à adopter et adapter l'Aminte du Tasse, l'auteur de pastorale qu'il admire le plus. Il introduit les règles de la prosodie italienne dans la littérature française grâce aux vers libres de La Sylvanire. Dans la préface de la troisième partie de L'Astrée, il déclare souhaiter que ses livres « demeurent à la posterité aussi longuement que dans la France l'on parlera François » (éd. Vaganay, III, p. 7). Le roman pastoral français brille de tous ses feux grâce à Honoré d'Urfé.

Au moins depuis l'Arcadie de Sannazare, écrire « à la pastorale façon » permet de dissimuler le vrai sous des oripeaux évidemment faux. La tradition veut que la pastorale fonctionne comme un déguisement littéraire. Les conventions du genre sautent aux yeux, l'essentiel est ailleurs. Il se trouve dans les leçons illustrées par les souvenirs camouflés. Le récit pastoral renferme aussi chez d'Urfé le germe d'une critique de la vie de Cour. La caractéristique la plus originale des bergers astréens, c'est qu'ils ont choisi leur condition pour s'éloigner du monde. Ils ne doivent que de vagues apparences aux bergers de théâtre et ils rejettent (poliment !) les aristocrates du roman. Leur créateur est un homme qui se souvient et qui médite.

Honoré d'Urfé s'impose ainsi une série d'impératifs que ses modèles ignoraient. Lyrisme et romanesque, confidence et philosophie morale doivent se mêler dans son Astrée. Le romancier est tout à fait capable de mener à bien cette tâche, lui que la difficulté attire. Il reconnaît dans la préface de La Sylvanire que « la contrainte de chercher la rime fait naistre bien souvent de plus belles pensées que l'on n'a pas eu dès le commencement » (p. 6). Le chef-d'oeuvre naît de l'obstacle.

Le genre pastoral est une mode littéraire particulièrement appréciée par les poètes et dramaturges foréziens à la fin du XVIe siècle. Pour un romancier cependant, la pastorale présente une contrainte majeure puisqu'elle limite le champ des aventures et entraîne une ennuyeuse uniformité. Pour pallier ces dangers, Honoré d'Urfé partage le Forez entre les gens du hameau et les gens du château, et il adjoint aux bergers du Lignon des bergers qui viennent des rives d'autres fleuves ainsi que des étrangers déguisés en bergers.

La première solution, les deux classes sociales, introduit une hiérarchie curieusement souple, ainsi que des conflits inédits. Le Forez est gouverné par une Dame - probablement parce que cette province fait réellement partie de l'apanage des reines de France. La Dame est entourée de chevaliers et de « nymphes ». En offrant ce titre qui vient de la mythologie au personnel féminin de la Cour, le romancier semble mettre les dames au-dessus du commun des mortels. Il imagine pourtant que deux « nymphes » tombent amoureuses de Céladon, et que le berger leur résiste vertueusement. Les chevaliers sont-ils plus admirables que leurs compagnes ? Trois d'entre eux font leur devoir de chevalier et se battent au loin, mais le quatrième est l'agent de discorde, l'antihéros. Dans la deuxième partie, Honoré d'Urfé s'intéresse moins à l'aristocratie forézienne. Les cours d'Italie et d'Aquitaine prennent beaucoup de place. L'histoire des Francs, dans la troisième partie, et celle des Bourguignons, dans la quatrième, n'empêchent pas les aristocrates foréziens de revenir au premier plan. Le romancier maintient l'équilibre entre gens des hameaux et gens des châteaux.

La seconde solution pour garantir la diversité dans l'univers pastoral s'avère encore plus fructueuse que la première : les vrais et faux bergers qui viennent de divers horizons racontent des aventures variées dans tous les volumes de L'Astrée. La diversité reste conflictuelle, mais sous des apparences plus anodines. Quand les vrais bergers proposent leurs cas de conscience aux bergers du Lignon, les récits deviennent procès. Quand les faux bergers exposent leur passé, les auditeurs écoutent l'écho amplifié et noirci de leurs propres mésaventures. Le lecteur a l'impression d'assister à un colloque d’âmes en peine ! Pour les dames et leurs chevaliers servants, porter l'habit de berger signifie avoir une affliction qui impose l'exil. Ils doivent se dépayser pour trouver la solution qu'ils espèrent. Pour les trois hommes indépendants qui se font bergers, ce nouveau mode de vie et de pensée leur permet de se révéler à eux-mêmes : Silvandre doit découvrir qu'il est Forézien. Paris doit découvrir qu'il est le frère de la bergère Diane. Quant à Hylas, l'être hybride par excellence, « chevalier ou pâtre » (éd. Vaganay, IV, 4, p. 164), il reprend en Forez le costume qu'il avait abandonné en quittant sa patrie. Il devient le chantre sincère et tout à fait inoffensif de l'inconstance.

Les relations des bergers du Lignon avec leurs visiteurs ne vont pas sans péril. Une bergère parisienne se venge sournoisement de ceux qui ont soutenu la cause de son partenaire plutôt que la sienne. Des bergers déguisés tombent amoureux de bergères foréziennes. « Le paisible habit de bergers » (I, 2, 32 verso) n'est pas du tout facteur de paix. Sous la plume d'Honoré d'Urfé, les personnages dont les aventures se dénouent de manière satisfaisante abandonnent le costume pastoral s'ils étaient déguisés, ils quittent les rives du Lignon s'ils étaient étrangers. Les vrais bergers du Lignon, eux, attendent que le roman se termine. Vont-ils trouver le bonheur ? Vont-ils quitter leurs troupeaux ?

D'où vient donc que les bergeries plaisent malgré la fausseté des caractères qui doit toujours blesser ?
(Fontenelle, Discours, pp. 47-48).

SignetL'Astrée, c’est une histoire d’amour,

mais une histoire qui n’en finit pas de s’étaler (Voir Résumé des intrigues principales). Astrée et Céladon s'aiment. Dans le premier livre de la première partie, la jeune fille condamne injustement le jeune homme, le chasse et lui interdit de se présenter devant elle. Céladon se jette dans le Lignon. On le croit mort. Toute la suite du roman rapporte l'obéissance obstinée du berger et son cheminement moral. Honoré d'Urfé meurt en laissant son héros travesti habitant dans la chambre d'Astrée. Comment le romancier remplit-il tant de pages avec une intrigue aussi mince ?

Il l'explique lui-même à travers les commentaires des nombreux récits d'Hylas : les histoires intercalées - qui ne sont pas purs accessoires - retardent le dénouement de l'intrigue principale. À ce but primordial s'ajoute le plaisir de multiplier les facettes des narrations. L'histoire principale n'est ni la plus tragique, ni la plus bizarre, ni la plus personnelle, ni la plus hétéroclite, ni la plus originale, ni même la plus simple. L'histoire de Madonthe est plus noire, l'histoire de Célidée a plus de rebondissements, l'histoire de Diane se rapproche davantage de la biographie du romancier, l'histoire de Daphnide est plus complexe, l'histoire de Galathée et de Léonide étonne à cause de ses implications, l'histoire de Doris étonne au contraire par sa banalité.

Les récits historiques eux aussi accordent une large place aux sentiments. L'amour se fait agressif et même déshonorant puisqu'il mène à l'assassinat de l'Empereur d'Occident, à l'abdication du roi des Francs et à l'entrée en guerre du roi des Bourguignons. Même dans les hameaux, l'histoire d'amour devient parfois une histoire de transgression. Il y a dans L'Astrée un viol, deux tentatives de viol et trois accouchements clandestins. Il y a aussi une indéniable fréquence de caresses apparemment homosexuelles dues aux travestissements. Il y a enfin l'ambiguïté des amitiés masculines d'Hylas. Que faut-il en penser ? Les hommes coupables de viol sont condamnés sans appel. Les mères célibataires sont sanctionnées, alors que leurs partenaires sont absous. Nul ne relève les incongruités d'Hylas - tout est permis à ce marginal. Honoré d'Urfé n'a rien du justicier.

Bien que bienséance et vraisemblance soient des concepts relatifs, force est de reconnaître que nos yeux de modernes sont déconcertés par les relations de la feinte Callirée (alias Filandre) avec Diane, et surtout les relations de la feinte Alexis (alias Céladon) avec Astrée. C'est « la folie bergère », écrit fort justement Olivier Séguret dans Libération (5 septembre 2007) à propos du film d'Eric Rohmer. Honoré d'Urfé avait-il des tendances homosexuelles ? La bisexualité et le lesbianisme étaient-ils plus tolérés qu'on ne le croit ? C'est très possible. Les travaux de Jean-Louis Flandrin et de François Lebrun ont montré que l'histoire de la sexualité recèle encore des mystères. Les romans, dits « livres amatoires », ne prônent pas toujours la chasteté. Nombre d'aventures des Amadis reposent sur les travestissements et autorisent une intimité illicite. Les désirs incestueux même y sont décrits. « La Gloire de Niquée », expression passée en proverbe, c'est une belle jeune fille et le frère qui l'aime d'amour. Une fée prudente les enchante tous deux pour les immobiliser dans leurs plus beaux atours. Amadis de Grèce les délivrera (Amadis, VIII). Le Décaméron, traduit en français en 1545, donne des exemples d'impudeur que suivent des romanciers contemporains d'Honoré d'Urfé comme Prudent Gauthier, en 1616, Guillaume Coste, en 1618 et en 1624, ou Charles Sorel, en 1623. En 1625, un évêque consacre deux volumes à des travestissements tout aussi scabreux que ceux de L'Astrée. Il s'agit de L'Iphigène de Jean-Pierre Camus. Le XVIIe siècle, comme le XVIe, admettait, du moins dans les milieux intellectuels et à la Cour, une liberté sexuelle qui a choqué certains moralistes de l'époque.

Il faut se garder d'oublier qu'Honoré d'Urfé impose aux scènes les plus licencieuses de son roman un garant formidable, le druide Adamas. Le héros, comme le note Jean Du Croset dès 1593, a « pour trompette de ses amoureuses gaillardises un grave et docte personnage » (p. 115). C'est le druide qui condamne la vie de reclus de Céladon, c'est lui qui suggère le travestissement, c'est lui qui prête le nom et les habits de sa propre fille. Au lieu d'amener tout simplement Astrée vers Céladon, le druide encourage le berger à s'enhardir, à contourner l'interdiction. Adamas souhaite que l'amour pousse le jeune homme à confronter sa bien-aimée. La religion et le clergé ne fonctionnent pas toujours comme un frein. L'amour qui, selon l'adage, donne de l'esprit aux filles doit donner de l'audace à Céladon.

Le dieu Amour proclame dans La Sylvanire :
          Voicy bien le Forests
          Ma plus chere contrée (vers 176-177).
Sur un mode moins ludique, l'auteur des Epistres, disciple de Platon, voit dans l'amour le meilleur des maîtres : « Pour estre honneste homme il faut estre amoureux » (souligné dans le texte, II, 3, p. 236). C'est dire l'intérêt du moraliste pour les histoires d'amour et la portée qu'il leur attribue. Ces histoires sont toutes instructives dans L'Astrée, même si elles ne sont pas toujours édifiantes. Deux techniques narratives assurent leur efficacité : d'abord, la façon d'introduire les aventures engage les personnages - et donc le lecteur - à réagir, ensuite le genre de problème privilégié par Honoré d'Urfé consiste en un choix que doivent faire les protagonistes.

Les amours contrariées, en règle générale, sont rapportées dans des histoires intercalées et donc encadrées de commentaires. Elles appellent l'analyse. Les moindres épisodes peuvent prendre des allures de « questions d'amour », ces cas de conscience agités dans les Cours médiévales. Les aventures d'Astrée et de Céladon, celles de Phillis et de Lycidas, celles de Diane et de Silvandre, et celles de Stelle et d'Hylas ne sont pas dans des histoires enchâssées, elles se déroulent sous les yeux de l'entourage des bergers. Astrée et ses compagnes, avec une notable sincérité, discutent ensemble de leur conduite en amour et révèlent leur échelle des valeurs. Toute la troupe commente les agissements d'Hylas par des rires ou par des débats. Les récits présentés dans le cadre d'un procès sont suivis d'une sentence en bonne et due forme. Les réactions des personnages promus au rang de juges ne sont pas nécessairement celles des lecteurs, mais elles poussent toujours à la réflexion. Qui peut s'empêcher de sursauter quand le docte Silvandre oppose la justice et l'équité (éd. Vaganay, III, 9, p. 506), ou quand l'irremplaçable Hylas affirme qu'une jeune fille qui aimerait deux hommes en même temps ferait trois heureux (II, 9, 593) ? Honoré d'Urfé lui-même est plein d'indulgence pour ses personnages :

Tu me demandes quelle opinion j'ay de ces ames, qui jeunes encores se laissent si fort transporter à une amour effrenee. Celle la mesme, Agathon, que les escuyers ont des jeunes chevaux, qui font des sauts plus hauts et plus desesperez et qui sont plus difficiles à dompter [...] d'autant meilleurs qu'ils auront plus donné de peine à estre vaincus.
(Epistres morales, II, 4, p. 230).

Les auteurs de pastorale se complaisent traditionnellement dans la description d'amours qui ne sont pas partagées :
       A aime B qui aime C qui aime A, ou qui n'aime rien.
Cette série appelée « chaîne pastorale » se rencontre aussi bien dans le roman héroïque que dans la tragédie de Racine. Elle découle uniquement du hasard, ou, pour utiliser une image digne de L'Astrée, elle provient de la Fortune qui conduit un Amour aux yeux bandés. Honoré d'Urfé méprise ces facilités. Il imagine des triangles amoureux irréguliers parfois tangents. À un angle se trouve le héros ou l'héroïne que deux individus recherchent. L'homme ou la femme a une option simple, car les deux partenaires potentiels, au départ du moins, ont des chances égales. Doris par exemple est aimée par Palémon et Adraste. Elle préfère Palémon bien qu'Adraste soit l'« AMANT SANS REPROCHE » (les majuscules sont dans le texte, II, 9, 588). Tircis est aimé par Cléon et Laonice. Il préfère Cléon. Les complications - et la question de la jalousie ou de la fidélité - naissent de la chronologie des événements. Daphnide aime Alcidon, Euric survient et veut évincer son rival. Célidée aime Thamire, Calidon survient et réclame la main de la bergère. Galathée aime Polémas, Lindamor survient et gagne le cœur de la nymphe. Ligdamon aime Silvie, Amerine survient ; elle sauvera la vie du chevalier à condition qu'il l'épouse ...

Les embarras surgissent aussi à la suite de ruses qui tournent mal. Quelquefois, un des côtés du triangle amoureux a une fonction en quelque sorte irréelle. Tircis aime Cléon et fait semblant d'aimer Laonice. Je présente l'amour simulé par un pointillé dans les fiches des personnages (Voir par exemple la fiche de Tircis). Les feintes amoureuses abondent dans le roman. C'est une feinte qui déclenche la querelle initiale d'Astrée et de Céladon. La bergère demande à son compagnon de faire semblant d'aimer Aminthe pour tromper leur entourage. Le berger obtempère et réussit, grâce à ses vers trop ingénieux, à tromper à la fois Aminthe et Astrée. Cette situation se retrouve dans plusieurs autres aventures, mais sans ornement poétique. Pensons au trio formé par une dame et deux chevaliers (Madonthe, Damon d'Aquitaine, et Ormanthe qu'il feint d'aimer) ou au trio formé par un berger et deux bergères (Phillis, Lycidas et Olimpe qu'il feint d'aimer). Les conséquences sont dramatiques dans ces deux cas, car les jeunes filles tombent enceintes. Même dans l'histoire des amours d'Hylas, les feintes s'avèrent désastreuses : Florice est obligée d'épouser Téombre qu'elle faisait semblant d'aimer pour rendre Hylas jaloux. « Les feintes finissent toujours par des plaintes », note Jean-Pierre Camus, dans une nouvelle intitulée « La Funeste feinte » (p. 299).

« Il n'y a pas d'amour, il n'y a que des preuves d'amour ». Cette maxime attribuée tantôt à Jean Cocteau et tantôt à Pierre Reverdy s'applique tellement bien à L'Astrée que je me permets de la citer même si j'en ignore la source exacte. La sagesse veut que l'on juge les sentiments sur les comportements. « La plus seure cognoissance procede des effects », déclare une sage bergère (II, 2, 90). Un geste, une expression du visage, un mot, voire un silence, suffisent à désespérer celui qui aime. Tout est preuve d'amour ou de non-amour. Lycidas le confesse en décrivant ses réactions devant Phillis :

Si elle parloit librement avec Silvandre, ô que ses paroles me perçoient vivement le cœur ! si elle ne luy parloit point, je disois qu'elle feignoit : si elle me caressoit, je pensois qu'elle me trompoit : si elle ne faisoit point de conte de moy, que c'estoit un tesmoignage du changement de son amitié (II, 11, 716 sic 718).

Les amants cherchent inlassablement à s'assurer de la sincérité de leurs partenaires. Amour « n'est jamais sans estre accompagné de doute » (I, 9, 295 verso), même si quelques rares personnages reconnaissent qu'il est « impossible de pouvoir aimer celuy duquel on se deffie » (éd. Vaganay, III, 3, p. 113). Dans le prologue de La Sylvanire, la déesse Fortune fait tourner sa roue en s'aidant des « craintes » des Bergers (vers 155) parce qu'elle connaît le talon d'Achille des amoureux. Bergers et non-bergers souffrent d'une maladie dont le symptôme est la méfiance et la manifestation la jalousie. Astrée elle-même le confesse sans vergogne, « Je suis soupçonneuse [...] le moindre doute est en moy une asseurance » (I, 3, 49 recto). « O mal-heureuse meffiance ! », s'écrie un berger (II, 9, 581). Une dame fait de la méfiance un précepte. Il faut, dit-elle, juger les hommes comme on juge un reflet, et tout prendre à rebours (éd. Vaganay, IV, 3, p. 110). Cette méfiance que la jeune femme considère comme obligatoire pour conserver l'honneur lui inspire une métaphore suggestive :
           Dure et severe loy, tu fais que nous vivons,
           Le serpent dans le sein (éd. Vaganay, IV, 2, p. 62)
L'image revient dans La Sylvanire :
           Dessous la belle fleur,
           Le serpent est caché (vers 3919-3920).

Le célèbre « serpent dans la bergerie » de Gérard Genette, c'est « le Pur Amour avec sa libido » (p. 21), c'est-à-dire, dans la langue de L'Astrée, que l'honnête amitié est mise en danger par l'appétit. Moraliste attentif et réaliste, Honoré d'Urfé pourtant jamais ne renie la chair et ses désirs. Au contraire, il prône le contrôle et de l'amour et de la libido. Dans ses Epistres morales, il affirme que « les appetits bien reglez par la raison demeurent sans trouble ny mouvement impetueux » (III, 9, p. 474). Dans la toute dernière épître, il conclut que « la propre et particuliere felicité de l'homme vivant », c'est de « vivre en animal raisonnable ». « Il vit en animal lorsqu'il use de ses appetits : et il vit en raisonnable, lors que ses appetits sont reglez à la raison » (III, 10, p. 480). Le bonheur des personnages proviendra donc du « Pur amour avec sa libido ». Le serpent, en revanche, c'est cette méfiance que d'Urfé lui-même condamne sans ambages : « Dès l'heure même que ce soupçon est né l'amitié meurt » (Epistres, I, 11, p. 102).

Dans L'Astrée, l'implacable méfiance se justifie autour d'Hylas, infidèle invétéré, autour de Stelle, insatiable coquette, autour de Galathée, qui cède à toutes ses inclinations. La méfiance a même des excuses puisque les feintes sont fréquentes. Toutefois, la plupart des personnages ont tort de se défier de l'amour qu'ils inspirent, et l'avenir le leur apprendra. La Rochefoucauld juge que « dans l'amour la tromperie va presque toujours plus loin que la méfiance » (CCCXXXV). Ce n'est pas du tout le cas dans L'Astrée : dans le domaine de l'amour, les trompeurs sont infiniment moins nombreux que les présumés coupables. Comment peut-on guérir le doute et la méfiance chroniques ? Madonthe, apprenant que Damon aime une autre, interroge son miroir (II, 6, 358). C'est un faible palliatif. Dans quelques cas, seule l'inaccessible fontaine de la Vérité d'amour, dans des conditions idéales, donnerait toutes les assurances qu'un amant souhaite. Honoré d'Urfé en interdit l'accès.

Que l’homme qui à peine sçait ce qu’il pense luy mesme, ne se vante de sonder les pensees d’autruy (Epistres, I, 7, p. 56).

Le moraliste sait que la méfiance agit comme un serpent qui pousse vers ce succédané de l'arbre biblique de la connaissance. La méfiance n'est-elle pas le péché originel de ceux qui aiment ? À tous ceux qui souffrent, le druide Adamas répond au nom du romancier que « le temps, les services et la persévérance » sont tout aussi efficaces que la fontaine merveilleuse (éd. Vaganay, III, 4, p. 208). Le roman pastoral est un roman d'amour qui s'avère un roman d'analyse, voire un roman à thèse.

Mais quand je lis L'Astrée, où dans un doux repos
L'amour occupe seul de plus charmans héros,
Où l'amour seul de leur destin décide,
Où la sagesse même a l'air si peu rigide,
Qu'on trouve de l'amour un zélé partisan
Jusques dans Adamas, le souverain druide ;
Dieux ! que je suis fâché que ce soit un roman !
(Fontenelle, Églogues, p. 86).

SignetL'Astrée, c’est une boîte à surprises.

Lire L'Astrée est divertissant, relire L'Astrée est fascinant. C'est à cette étape que l'on se pose des questions sur des thèmes apparemment contradictoires qu'Honoré d'Urfé assemble. Il nous y autorise lui-même quand il fait dire à son héros : « Mon malheur vient couvert du masque de son contraire » (I, 4, 77 recto). Le Forez a l'air d'un paradis terrestre, mais ne l'est pas ; les bergers peuvent seulement envier l'âge d'or (I, 1, 1 verso). Le caractère des héroïnes et les relations des Romains et des Gaulois donnent une coloration singulière au roman d'amour et au roman historique. Par contrecoup, ils autorisent une sorte de « déconstruction » qui conduit à l'évaluation du dénouement de L'Astrée.

SignetCetaines femmes sont stupéfiantes ..

Si « un chevalier errrant sans dame est comme l'arbre sans feuilles », selon Don Quichotte (Cervantes, p. 760), un berger sans bergère serait comme l'arbre sans branches ! Chevaliers et bergers sont amoureux dans L'Astrée, mais les femmes leur semblent mystérieuses. Lycidas par exemple, celui qui comprend mal les sentiments de Phillis et ceux de Diane, déclare : « Toutesfois, si j'estois deceu, je ne serois pas le premier trompé au jugement des femmes » (II, 11, 680).  L'Astrée mériterait de porter en guise de sous-titre « L'Empire des femmes ». Cette expression est la traduction (1993) française et pudique du Women on Top (1991) de Nancy Friday, la sexologue américaine. Honoré d'Urfé place les femmes au-dessus des hommes - quitte à les isoler dans le titre de son roman ainsi que dans les titres de quelques histoires intercalées. Les femmes ne sont pourtant pas majoritaires puisqu'elles représentent seulement 35 % des personnages de la première partie et 26 % de ceux de la deuxième partie. C'est dire combien la fonction de chacune d'entre elles est décuplée dans le récit.

Nous avons vu Honoré d'Urfé inventer un système politique qui met une femme à la tête du Forez. Il commet alors sciemment une infraction à l'histoire du Ve siècle et une infraction à l'histoire du XVIe. Ni les Romains, ni les peuples dits barbares ne permettaient aux femmes de régner. Les Francs saliens établirent la loi salique du temps de Pharamond, le père de Mérovée, selon Charles Sorel (p. 27). Aucune des remarquables descendantes de l'Empereur de Rome, le grand Théodose, n'est montée sur le trône. Une femme ne pouvait pas régner dans la France du XVIe siècle non plus. Quand les trois fils d’Henri II et de Catherine de Médicis meurent, la loi salique est invoquée pour désigner comme successeur le protestant Henri de Navarre, le futur Henri IV. Sans la loi salique, il n'y aurait pas eu de guerres de religion. Marguerite de Valois aurait peut-être siégé sur le trône d'une France catholique, comme Élisabeth Ie régnait alors sur une Angleterre protestante. Peut-on déduire que, selon le romancier, pour vivre dans la paix, il suffit de couronner une femme ? Peut-être, car Amasis n'a pas d'instinct guerrier : elle n'approuve pas les duels (I, 9, 286 recto) et elle ne sait pas décrire les batailles (I, 12, 395 recto). La seule et unique narration que fasse la dame du Forez a justement pour héroïne Mélandre, une jeune Anglaise qui sort victorieuse d'un duel grâce à ses réflexes de faible femme (I, 12, 390 recto). Amasis reste « dame souveraine » du vivant d'Honoré d'Urfé (éd. Vaganay, III, 3, p. 47). Tant que le Forez n'a ni ennemis, ni ambition territoriale, la paix règne. Le danger vient de l'intérieur. Polémas l'ambitieux, pour s'approprier la province, réunit « quantité de solduriers » (éd. Vaganay, III, 12, p. 642). Amasis doit compter sur le secours de chevaliers étrangers en attendant que les Foréziens qui se battent avec les Francs regagnent leur pays. Le gouvernement féminin est à la merci des hommes.

Les femmes sont sur un piédestal dans le roman grâce à leur beauté. L'auteur des Epistres morales affirme : « L'amour, c'est un desir de beauté, la beauté et la bonté se confondent ensemble » (II, 4, p. 231). Les personnages masculins de L'Astrée renchérissent en répétant que la beauté rapproche les femmes des dieux (éd. Vaganay, III, 3, 108 ; IV, 2, p. 89). Silvandre (II, 3, 158) et Céladon (II, 5, 304 ) traitent leurs maîtresses de déesses. Adamas, alias d'Urfé, loin de condamner ce sacrilège, lui donne une manifestation visible en agrandissant le portrait de la bergère Astrée pour le placer dans un temple dédié à la déesse Astrée (II, 8, 519).

Quelques remarques que font des personnages engagent le lecteur à prendre avec un grain de sel ces compliments excessifs hérités de Pétrarque et de Desportes. La nymphe Léonide juge que la beauté « n'est ordinairement qu'une trompeuse [qui] ressemble à ces lunettes qui rendent toutes choses beaucoup plus grandes qu'elles ne sont à qui les regarde par ce verre trompeur » (éd. Vaganay, III, 10, p. 568). Les lunettes métaphoriques semblent abuser celle qui les porte comme celui qui les regarde. Lors d'un débat sur la beauté comparée de deux bergères, Hylas, avec son bon sens coutumier, rappelle que tout jugement de la beauté est subjectif (éd. Vaganay, IV, 2, p. 77). Céladon exprime la même opinion (I, 12, 401 verso). Silvandre, semble-t-il, croit à une beauté idéale. Il pousse très loin les conséquences de la supprématie de la beauté féminine. Il démontre que

les dieux ont donné la beauté aux femmes pour estre dames et maistresses des hommes. La femme estant beaucoup plus belle et meilleure que l'homme, qui pourra nier que l'homme n'ayme mieux que la femme, qui n'a pas un sujet si digne pour employer ses desirs (éd. Vaganay, IV, 3, p. 113).

Boutade peut-être ? La femme aime-t-elle moins bien que l'homme ? Seul Tirésias pourrait répondre ! Silvandre demande aussi :

Si la personne du monde que vous aymez le plus, vous venoit dire que vous estes aussi parfaicte qu'une Deesse, ne jugeriez vous pas que ce seroit flatterie, et qu'elle ne vous aymeroit point ? (II, 3, 157).

Il ne faut pas se fier aux hyperboles. Les Lois du dieu Amour d'ailleurs n'exigent-elles pas que tout amant juge parfait ce qu'il aime (II, 5, 283) ? La beauté, la raison d'être de l'« empire des femmes », se révèle une valeur précaire, sujette à l'inflation rhétorique.

La prééminence ostensible que la plupart des discours accordent aux dames ne doit pas dissimuler l'image nettement moins favorable qui ressort de certains récits. Songeons à cette mystérieuse parente d'Amasis qui gratifie le jeune Alcippe de ses faveurs et de « grands dons » (I, 2, 40 verso). Songeons à l'orgueilleuse Bellinde : cette bergère oblige Celion à quitter le Forez pour que nul ne voie son amour et son désespoir (I, 10, 350 recto sic 340 recto ). Songeons à l'accouchée masquée et anonyme : elle fait peut-être partie de l'aristocratie forézienne puisqu'elle est riche et qu'elle craint que la sage-femme la reconnaisse (I, 4, 110 verso). Songeons surtout à la « meschante » Lériane (II, 6, 400), « une tres mauvaise femme » (II, 6, 346). Cette « peste des humains » (II, 6, 384), aussi habile que cruelle, plonge dans le malheur non seulement sa nièce, mais encore Madonthe, Damon et Tersandre. Ce n'est pas l'amour qui la pousse mais le désir de vengeance. Elle est incontestablement le personnage le plus sinistre de L'Astrée.

Deux femmes traitées avec de grands égards par les personnages méritent le blâme. Elles sont critiquées par le romancier, mais de manière si détournée que la plupart des lecteurs, aujourd'hui encore, continuent à les admirer. Une nymphe et une bergère, toutes deux supérieures à leurs compagnes, révèlent leur for intérieur par leurs actes, par leurs écrits et par les secrets qu'elles confient. Toutes deux connaissent l'amour, inspirent des poèmes, et font souffrir le martyre à ceux qu'elles favorisent. Les retombées de leurs actes sont dramatiques - même si l'on s'interdit toute répréhension morale. Qualités et défauts de ces deux femmes, Galathée et Astrée, affectent le dénouement hypothétique.

Galathée, fille d'Amasis, trône à la tête d'un trio aristocratique. Lorsque Céladon, dans un demi-sommeil, aperçoit cette Nymphe avec Léonide et Silvie, il se croit en présence des trois Grâces (I, 2, 28 recto). Les jeunes filles l'ont trouvé évanoui et l'ont emporté au palais comme une « proye » (I, 1, 8 recto). Galathée est tombée amoureuse de ce berger qu'elle a vu dans l'eau. Pendant six semaines, la nymphe retient Céladon contre son gré. Elle oublie pour lui les chevaliers qui la servent. Son orgueil s'exhibe lorsqu'elle se plaint de l'indifférence du berger et s'étonne : Comment se fait-il que vous ne m'aimiez pas « estant ce que je suis, et voyant ce que vous estes » ? (I, 11, 376 recto sic 366 recto). La nymphe évoque tout un arrière-plan littéraire : elle rappelle elle-même les pâtres aimés par des déesses (I, 2, 24 verso). Le lecteur, lui, se souvient des redoutables magiciennes amoureuses qui ont emprisonné tant de prestigieux héros. Il se souvient aussi des peintures qui montrent Mandrague, la magicienne amoureuse d'un berger qu'elle a vu se baignant, et qu'elle mène à la mort (I, 11, 375 recto). À cause de Galathée, L'Astrée subvertit la situation conventionnelle du chevalier séduit par une bergère : une dame aux pouvoirs étendus tente de se faire aimer par un berger.

Le nom et la situation amoureuse de Galathée appartiennent à une néréide qui a préféré un berger à un cyclope dans les Métamorphoses d'Ovide (XIII, 750-895). Le berger en est mort. La néréide pleure encore en racontant l'aventure. Raphaël imagine le préambule ou la suite de ce récit. En 1512, il intitule sa célèbre fresque « le Triomphe de Galatée » (voir ce site, 30 septembre 2010), et dépeint une néréide souriante s'éloignant du cyclope. D'autres peintres suivent son exemple et présentent des apothéoses de Galathée. La Galathée de L'Astrée connaîtra-t-elle le sort de celle d'Ovide ou de celle de Raphaël ? La conclusion de L'Astrée dépend de l'issue réservée à la nymphe : larmes ou rires ?

Céladon est tiré des griffes de la Galathée forézienne grâce à une ruse ourdie par Léonide et Adamas. Quand il se travestit ensuite en Alexis, Adamas doit s'ingénier à garder sa prétendue fille loin de Galathée (éd. Vaganay, III, 6, pp. 336-337 ; III, 11, pp. 574, 589, 617). La nymphe n'aurait pas la même crédulité que les bergers qui rencontrent Céladon travesti, ni surtout le même respect pour la parole du druide. Un oracle alors annonce à Galathée :

Bien tost, n'en doute point, tu sortiras d'erreur,
Mais garde que l'amour se changeant en fureur
Beaucoup plus ne t'outrage (éd. Vaganay, III, 11, p. 586).

Peut-on considérer Galathée comme l'une de ces grandes et admirables figures féminines que la passion définit, comme une sorte de Didon par exemple ? Impossible, parce qu'une autre nymphe, tout aussi amoureuse de Céladon, se conduit plus généreusement : Léonide secourt le berger. Impossible, parce que le druide traite les sentiments de Galathée d'« amourachements » (I, 10, 306 verso), et ses actions de « déportements » (I, 9, 305 recto). Impossible, parce que le romancier dépeint une Galathée volage.

La nymphe a aimé deux chevaliers avant de rencontrer Céladon, Polémas et Lindamor. Pourquoi Polémas ? parce qu'il servait alors Léonide. Pourquoi Lindamor ? parce que le hasard d'un tirage au sort ludique l'a donné à la nymphe. Quels que soient les mérites des deux hommes, la relation amoureuse est entachée à son origine. Lindamor, le chevalier qu'Honoré d'Urfé préfère, remporte et mérite le cœur de Galathée. La nymphe le reçoit en « robbe de nuit » (I, 9, 299 recto) dans son jardin, et promet de l'épouser. Mais la situation se complique parce que Polémas ne perd pas espoir. Galathée craint que les chevaliers, apprenant son amour pour Céladon, ne s'en prennent au berger. Elle ose alors déclarer son souhait le plus cher, que Lindamor et Polémas se battent et se tuent l'un l'autre.

Je voudrois bien essayer de me despescher de l'un par le moyen de l'autre [...] pourveu que je n'y mette point la main, et que l'on ne sçache que cela vienne de moy (II, 10, 659 et 660).

Cruauté et lâcheté caractérisent l'altière Galathée. Elle désire le combat des cyclopes pour épargner son berger.

La nymphe compte épouser Céladon après la mort d'Amasis (II, 7, 454), lorsqu'elle sera indépendante. Si son projet se réalisait, le premier acte de la nouvelle dame du Forez serait d'abuser de son pouvoir, et de poser un geste que sa mère n'aurait pas approuvé. Le triomphe de Galathée serait une catastrophe. Céladon mourrait de désespoir, et le Forez tomberait en de bien mauvaises mains. Honoré d'Urfé permettrait-il ce développement ? Rien dans L'Astrée n'annonce un dénouement aussi tragique ou aussi cynique. Le romancier doit écarter Galathée - l'amour et sa « fureur » - pour que son héros survive, et pour que sa patrie demeure une terre bénie des dieux.

L'homologue pastoral de Galathée est l'incomparable Astrée. Quand une Lyonnaise déguisée en bergère fait la connaissance de Diane, Astrée et Phillis, elle s'adresse à la seule Astrée et déclare :

J'ay esté aveugle de ne cognoistre pas que vous estiez la Bergere Astree de qui la beauté ne pouvant se renfermer en un si petit pays que les Forests, remplit de sa loüange toutes les contrees d'alentour (II, 4, 185).

Adamas même est sensible au charme de la bergère. Il lit dans son portrait une « douce severité » (II, 8, 519). Ce curieux oxymoron étonne. Ce qui est doux « est paisible, civil, complaisant, traitable », alors que la sévérité est « une certaine vertu farouche accompagnée de rigidité » (FuretiÈre). L'expression ne revient pas dans le roman. Les yeux des femmes peuvent être doux (par exemple II, 4, 210). En revanche, un visage féminin sévère est toujours une fausse apparence (I, 7, 198 recto ; I, 6, 177 recto ; I, 7, 198 recto ; éd. Vaganay, III, 1, p. 20 ; 2, p. 64 ; 3, p. 99).

Astrée est généralement la douceur même, et cette douceur se traduit par une grande indulgence pour les fautes commises par jalousie (II, 11, 729). Astrée réserve la sévérité à Sémire, le berger qui l'a induite en erreur, et surtout à Céladon. La sévérité s'affiche - non sans orgueil - dans la lettre qu'elle adresse à Céladon, et que j'ai citée plus haut :

Je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gaigner, et facile à perdre, et puis aisee a offencer et tres mal-aisee à rapaiser [...] Croyez moy encor un coup, retirez vous, Berger, de ce dangereux labyrinthe, et fuyez un dessein si ruineux (I, 3, 49 recto).

Il semble que nul ne puisse critiquer Astrée plus qu'elle ne le fait elle-même ! Malgré sa lucidité pourtant, la bergère ne relève pas le respect humain et la peur des médisants qui l'obsèdent. Le romancier souligne que la mort de ses parents « fut à Astree un foible soulagement, pouvant plaindre la perte de Celadon sous la couverture de celle de son pere et de sa mere » (I, 4, 84 verso) ; les réflexions de l'héroïne sont effectivement un « labyrinthe de diverses pensees » (I, 1, 11 verso).

La bergère craint l'opinion d'autrui à un tel point qu'elle renonce, dit-elle, à ses propres convictions :

Si je voyois que tous eussent opinion qu'une couleur fust jaune encore qu'elle semblast estre rouge, je croirois infailliblement que mon œil se tromperoit, et tiendrois qu'elle seroit de la mesme couleur, que tous les autres yeux la jugeroient (éd. Vaganay, IV, 5, p. 223).

Crédule et circonspecte, Astrée est influençable. Le jugement d'autrui lui importe tant que jamais elle ne confessera qu'elle a eu la cruauté de commander à Céladon de ne plus se montrer à elle. Elle ne le dit ni à Phillis, ni à Lycidas juste après la noyade du berger (I, 1, 6 recto). Elle ne le révèle ni à Diane, ni à Phillis quand elle raconte son histoire (I, 4, 86 verso). Elle le cache encore quand Silvandre lui remet une lettre écrite par ce Céladon qui passe pour mort (II, 3, 147). Elle le dissimule même dans le Temple d'Astrée, ce monument qui prouve que son architecte est vivant, amoureux, et poète (II, 5, 274 sq.). Astrée appréhende la réprobation. Peut-être que si elle avait révélé l'ordre qu'elle avait donné au berger, ses compagnons lui auraient suggéré de rappeler le jeune homme en lui laissant un message dans le Temple par exemple ... Léonide, elle, déposera sur l'autel un sonnet destiné à Céladon (éd. Vaganay, III, 9, p. 480).

La plus étrange et la plus dramatique des caractéristiques d'Astrée, ce n'est ni l'amour-propre, ni la naïveté, ni même la méfiance. C'est l'aveuglement de l'esprit. Honoré d'Urfé attribue à son héroïne une intelligence prosaïque ou simpliste qui lui interdit de comprendre les figures de style. Âme, esprit ou ombre désignent un mort, pense-t-elle. Astrée ne pénètre pas la signification cachée des poèmes que Céladon récite à celle qu'elle considère comme sa rivale (I, 4, 121 recto). Quand elle croit le berger mort, elle interprète mal la prière (II, 5, 305) et les vers qu'elle lit dans le Temple d'Astrée (II, 5, 287). Elle ne saisit pas la signification des deux lettres qu'elle lit (II, 3, 147 ; II, 8, 531). Elle ne voit pas que l'autobiographie de la pseudo-Alexis est allégorique (éd. Vaganay, III, 5, pp. 272-273). Elle ne comprend pas non plus l'interprétation que le berger travesti donne au songe qui l'a bouleversée (éd. Vaganay, IV, 5, p.  265). Cette infirmité intellectuelle porte un nom dans la rhétorique moderne, c'est la « métanalyse » qui engendre calembours et équivoques (Dupriez, p. 285). Non sans cruauté, Honoré d'Urfé s'amuse. Pour mettre à l'épreuve l'esprit de son héroïne, il permet à Céladon de s'exprimer dans une langue poétique jusqu'à l'amphigouri. Le berger ne ment jamais, il le répète plusieurs fois. Ses discours pourtant induisent en erreur ; ils appellent deux niveaux de lecture ; il faut les déchiffrer comme des rébus déterminés par leur contexte. En ce sens, le héros n'agit-il pas comme son créateur ? Céladon dédaigne le vulgaire « comme », et recourt fréquemment aux synecdoques, métonymies et hyperboles. Quand une lettre que le berger adresse à Astrée passe pour une lettre de Silvandre à Diane (II, 3, 146), Honoré d'Urfé punit le galimatias à la Nervèze et les excès du pétrarquisme en décrivant, fait rarissime, le processus de l'écriture :

Il prend donc la plume, il escrit et raye plusieurs fois la mesme chose, approuve ce qu'auparavant il a desapprouvé, et en fin luy escrit ce que cent fois il avoit effacé, et apres avoir plié la lettre, met au-dessus, A la plus belle et plus aymee Bergere de l'Univers (II, 3, 126).

Astrée est dotée comme Galathée d'un nom mythologique. Dans ses Bucoliques, Virgile voit Astrée comme une Vierge qui annonce le retour de l'âge d'or (IV, 5), alors qu'Ovide, dans ses Métamorphoses (I, 151), considère que son départ marque la fin de l'âge d'or. Les mythographes font de cette divinité la fille de Thémis, déesse de la Justice ; la mère représente les lois et la fille la paix, l'absence de procès. Les deux déesses sont juxtaposées dans une œuvre de jeunesse d'Honoré d'Urfé, la Triomphante entrÉe (p. 49). Le nom d'Astrée inspire des commentaires au romancier et à ses personnages à partir de la deuxième partie, en 1610. La déesse Astrée est peinte avec les attributs de la pastorale (II, 5, 291), et un personnage rappelle que le nom de la bergère est celui de la déesse de la Justice (II, 7, 469). Cette divinité néanmoins ne figure pas dans la théogonie exposée par Adamas au livre 8. En 1619, dans la troisième partie, le thème astréen s'exprime plus clairement. Honoré d'Urfé relie son héroïne à la déesse de la Justice quand il dédie son œuvre à Louis XIII, roi dont le nom renferme le mot lois, écrit-il. Honoré d'Urfé retient l'image virgilienne dans une prière que le druide adresse à la déesse pour lui demander « toute sorte de benedictions » (éd. Vaganay, III, 9, p. 476). La déesse surgit encore deux fois en association avec le nom de la bergère (éd. Vaganay, III, 5, pp. 224-225 ; III, 9, p. 505). Néanmoins, jamais l'Astrée romanesque n'assume la fonction de juge, alors que ses deux compagnes, Diane et Phillis, le font.

Rares sont les artistes de la Renaissance qui ont peint l'Astrée mythique. La déesse se cache-t-elle dans les fresques de l'âge d'or dues à Joachim Wtewael (voir ce site, 30 septembre 2010), à Lucas Cranach l'ancien (voir ce site, 30 septembre 2010), ou à Pietro de Cortona (voir ce site, 30 septembre 2010) ? Il est impossible de l'affirmer. Les tableaux que Salvator Rosa (1615-1673) consacre à la déesse sont postérieurs au roman d'Honoré d'Urfé (voir ce site, 30 septembre 2010). Dans sa célèbre Iconologie (1593), Cesare Ripa, sans nommer Astrée, décrit la Vierge en analysant l'illustration du mois d'août : elle « est sterile et n'engendre point » (II, p. 30). Ripa représente l'âge d'or avec une jeune fille aux habits simples (II, p. 43). La Justice a droit à quatre dessins de femmes dotées de différents accessoires (II, pp. 56-58). L'une d'entre elles est un squelette, c'est la Justice rigoureuse. Concorde (I, p. 38, voir ce site, 30 septembre 2010) et Équité (II, p. 122) ne font pas davantage appel à Astrée. La gravure proposée dans les Hiéroglyphiques de Pierius en 1576, et copiée au début de cette préface, me paraît donc originale et instructive. Elle place une déesse Astrée décapitée entre le Lion et la Balance pour rappeler la position de la Vierge dans le zodiaque. La légende qui l'accompagne est de Curio, le continuateur des Hiéroglyphiques :

La Justice se representoit par les Egyptiens sans chef, ayant la main senestre ouverte, apres en auoir baillé une palme, dautant qu'elle est plus apte à l'equité que la droicte, pour n'estre si habille ne si caute. [...] Il me semble qu'ils ne luy ostoyent point tant la teste comme ils la cachoyent dedans les nues, pour monstrer que le Juge ne doit voir ni respecter personne. […] Elle cache donc sa teste entre les estoilles, et n'aduise que Dieu seul ; et pourtant [partant] ne la pouvons nous pas voir (II, p. 586).

La justice, certes, est une vertu difficile. Comment se fier à une Astrée décapitée ? Chez Ripa, le front caché dans les nuages appartient à la Beauté céleste (I, p. 28), car « il n'est rien de si obscur à l'esprit humain, ny rien dequoy la langue des hommes puisse parler plus difficilement que de la Beauté » (I, p. 29, voir ce site, 30 septembre 2010). L'Astrée sans tête dit l'ineffable.

La bergère Astrée, de toute évidence, ne mérite pas de porter le nom de la déeese Astrée. Elle fait preuve d'injustice envers Céladon quand elle le chasse sans l'entendre. Le berger, plein d'indulgence généralement, quand il souhaite que Silvandre soit heureux en amour, déclare : « Tous ceux qui ayment [...] ne rencontrent pas des Astrées » (II, 7, 467). La jeune fille est punie : elle comprend vite sa faute, et, dit le romancier, elle n'aura pas « assez de larmes pour laver son erreur » (I, 1, 20 recto). Elle-même confesse qu'elle a commis une folie, « que je pleureray aussi long temps que j'auray des larmes », précise-t-elle (I, 4, 121 recto). La durée du roman s'avère un châtiment imposé à l'injuste Astrée. La jeune fille reconnaît que, depuis la noyade du berger, son aventure et celle de l'âme de Céladon se déroulent parallèlement, à des niveaux différents, avec des connotations opposées :

C'est, dit-elle, pour sa gloire, et pour ma punition
(II, 5, 299).

Le roman s'achèvera-t-il à la « gloire » de Céladon, apportera-t-il au contraire une nouvelle « punition » à Astrée ? Au berger qui attend un miracle pour apparaître devant les yeux de sa bien-aimée, Adamas propose de se montrer travesti. Astrée pardonnera-t-elle cette audace ? Pardonner signifie se montrer à la fois juste et charitable. Pour l'auteur des Epistres morales, clémence et justice sont inséparables (II, 9, p. 295). L'héroïne se révélera-t-elle digne de porter le nom de la déesse Astrée ? Moraliste optimiste, convaincu des bienfaits de la Providence, Honoré d'Urfé nous réserve-t-il au dénouement une « gloire » d'Astrée et de Céladon ? Le nom antiphrastique de l'héroïne pourrait l'annoncer. En étudiant la Comédie humaine, Jean Pommier relève que certains personnages ont avec leur nom un « rapport d'harmonie », d'autres un « rapport d'ironie » (p. 229). Il n'étudie pas de cas où l'évolution du personnage entraînerait un passage de l'ironie à l'harmonie, ou vice-versa, mais il souligne qu'un nom peut prédire le futur (p. 231). Si l'héroïne de L'Astrée se rachète, le rapport d'ironie deviendra un rapport d'harmonie. Le nom aura annoncé l'avenir, nomen est omen.

Honoré d'Urfé, qui s'ingénie si souvent à surprendre en subvertissant thèmes et épisodes conventionnels, pourrait nous réserver cette surprise. La destinée de Céladon et le dénouement du roman dépendent d'une Astrée - juste ou non, et, dans une certaine mesure, d'une Galathée - triomphante ou non. Parce que les deux principales héroïnes ont des imperfections tragiques, c'est un personnage au rôle moins décisif qui arbore le nom le plus honoré, le nom de l'épouse et de la muse du romancier, le nom de Diane de Châteaumorand. Astrée et Galathée contrôlent-elles totalement la conclusion de l'aventure ? La nymphe et la bergère réagissent plus qu'elles n'agissent. L'empire des femmes est borné.

Qui tient tous les fils à partir du moment où Céladon est baptisé Alexis ? Qui sert de caution au travestissement si risqué ? Qui décide de celer ou de déceler le berger ? Qui est à même de précipiter la reconnaissance ou de la retarder ? Qui est maître de « la gloire de Céladon » ? Adamas. Mais le druide lui-même, lorsqu'il s'occupe du berger, répond toujours aux injonctions d'une femme, sa nièce, Léonide. Cette nymphe, le plus complexe et le plus étonnant des personnages féminins du roman, est en avance sur son temps. Elle déclare fièrement, mais en souriant : « Vous ne m'offensez point [...] de m'appeller femme, car veritablement je la suis et la veux estre, et ne voudrois pas avoir changé avec le plus habile homme de ceste contree » (II, 9, 615). Léonide appartient au monde aristocratique des gens du château, mais, par amour pour Céladon, elle fréquente assidûment les gens du hameau. Un destin néfaste impose à la jeune fille la position d'éternelle rivale, et ne lui laisse aucun espoir amoureux. Léonide ne surpassera pas Astrée. Remplacera-t-elle Galathée dans le cœur de Lindamor ? Nous l'ignorons. Malgré tout, inspiratrice, auxiliaire et complice d'Adamas, Léonide pourrait d'un seul mot modifier le sort des héros. Grâce à elle, l'empire des femmes dans L'Astrée n'est pas une hyperbole poétique, une métaphore ironique ou une illusion d'optique ; c'est une réalité.

Toutefois la nymphe et le druide se trompent lorsqu'ils croient jouir d'une puissance absolue. Une bourrasque d'événements risque d'anéantir leurs souhaits et projets puisque le Forez du Ve siècle est le jouet de l'histoire, et puisque l'histoire est la charpente de L'Astrée.

SignetLes Romains sont déconcertants ...

Bien qu'il se fonde sur l'œuvre de Jules CÉsar, Les Commentaires sur les guerres des Gaules (dont il possédait un manuscrit datant du XVe siècle), Honoré d'Urfé attribue aux Romains et aux Gaulois des caractéristiques et des fonctions curieuses qui doivent surprendre le lecteur qui se souvient des Epistres morales :

De tous ces siecles passez que la Gaule a veu escouler, qu'est-ce que l'oubly n'a couvert sinon cette petite partie des dix annees des conquestes de Cesar ? et depuis qu'elle est France, que sont devenus tant d'aages, desquels nous pouvons bien nous figurer quelque chose, mais non point asseurer avec verité, sinon de ce dernier siecle, dont la memoire, pour estre jeune, est encore si babillarde que l'oubly ne l'a peu si tost soumettre sous les loix du silence (II, 3, pp. 221-222).

L'histoire des vaincus survit grâce aux écrits du vainqueur, les années d'occupation sont tombées dans l'oubli, mais les remous du XVIe siècle sont encore dans toutes les mémoires.

Qu'en est-il dans L'Astrée ? Le récit des origines du Forez repose sur des mythes littéraires puisque des déesses évoluent entre lacs et montagnes. Le pays entre dans l’histoire grâce à « un estranger Romain, qui en dix ans conquit toutes les Gaules » (I, 2, 29 verso). Le Forez prend forme, car cet étranger « fit rompre quelques montagnes » pour libérer les eaux. Le Forez prend vie parce que l’étranger « delibera de [le] faire habiter » et « voulut que le premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comme luy » (il s’agit de la ville de Jullieux). César, le démiurge qui contrôle les eaux, les terres et les hommes, agit en propriétaire bienfaisant non en envahisseur. Le premier historien du Forez, Jean-Baptiste de La Mure, en 1674, n'accorde pas tant de crédit à Jules César. Il dit seulement que Les Commentaires nomment les Ségusiens (synonyme des Foréziens), et que des Romains ont fondé Feurs (I, p. 2), ville qui abrite encore nombre de vestiges romains. Jullieux est né soit grâce à Jules César, soit plutôt grâce à un de ses successeurs, l'Empereur Jules Maximin, écrit La Mure (I, p. 138). Honoré d'Urfé, par conséquent, a délibérément imaginé de décerner un rôle crucial à César en Forez.

L'éloge de Jules César est vite suivi de fausses notes discordantes dans le roman. C'est pour cela, en un sens, que les Astérix de René Goscinny et Albert Uderzo m'ont aidée à comprendre les dessous de l'histoire dans L'Astrée. « Ils sont fous ces Romains ! » répètent « les irréductibles Gaulois ». Dans le premier album, cependant, Astérix sauve la vie de César en lui révélant un complot (Astérix le Gaulois, 1961). Au fil des aventures, les Romains restent les adversaires, voire les souffre-douleur, alors que César conserve son auréole même lorsque sa couronne de lauriers est remplacée par une couronne de fenouil (Les Lauriers de César, 1972). Comme on le sait, les exploits d'Astérix figurent la Résistance des Français devant l'invasion allemande, et certains personnages, Gaulois ou non, sont des caricatures de personnalités politiques des années 70. Honoré d'Urfé ne décrit-il pas aussi Jules César, une occupation et ses séquelles, tout en faisant allusion à ses contemporains ?

Dans L'Astrée, malgré l'éloge de César, entre Romains et Gaulois, l'idylle est loin d'être parfaite. Lorsque Céladon décrit la fondation des hameaux et donc l'origine des bergers astréens, il explique que certains Foréziens ont choisi de se faire bergers « apres avoir bien recogneu les incommoditez que l'ambition d'un peuple nommé Romain faisoit ressentir à leurs voisins pour le desir de dominer » (I, 2, 32 verso). Dans son Histoire du Forez, La Mure proclame le contraire. Il note plusieurs fois la bonne entente des Foréziens et des occupants (I, p. 9). Il souligne même « ce traitement si doux et si favorable que firent les Romains aux Ségusiens » (I, p. 26). Étienne Pasquier aussi déclare dans ses Recherches de la France que César « par longue usance & frequentation recognoissoit [l']ordre & police » des Gaulois (p. 6). Honoré d'Urfé, lui, exacerbe l'animosité de ses héros pour les envahisseurs. Pour ce faire, il recourt à un subterfuge rhétorique en amalgamant des événements séparés par des centaines d’années : dans une même phrase, le pays fabriqué par Jules César au Ier siècle avant Jésus-Christ est subjugué par des peuples qui fondent sur la Gaule « comme torrens », et même par Alaric, le Wisigoth qui conquiert l’Aquitaine en 418 (I, 2, 31 recto). Ce sont les Romains cependant qui demeurent les seuls « usurpateurs » (II, 8, 506  ; II, 8, 515).

Discours et aventures des personnages de L'Astrée illustrent l'antagonisme des Foréziens et des Romains à plusieurs reprises. Dans la première partie, quand Alcippe, le père de Céladon, est obligé de quitter sa patrie, il s’engage dans des armées qui se battent contre les Romains, sur les rives du Rhône et en Armorique (I, 2, 42 verso à I, 2, 43 recto). Dans la deuxième partie, Adamas blâme les Romains qui « s'usurp[e]nt avec une extreme Tyrannie, non seulement nos biens, mais nos ames aussi » (II, 8, 514). Un de leurs empereurs a banni les druides (II, 8, 514). Comme c'est un druide qui rapporte la chose, la loi romaine est manifestement bafouée. Malgré tout, au moment de la débâcle de l'Empire, deux Foréziens sauvent la vie de chevaliers romains - belle revanche des colonisés ! Un seul Romain trouve grâce aux yeux d'Adamas. Le druide confesse son indulgence pour Ætius, le gouverneur des Gaules (II, 11, 746 sic 748).

Et Jules César ? Dans la deuxième partie de L'Astrée, Honoré d'Urfé critique le vainqueur des Gaules d'une manière aussi inattendue qu'insidieuse. Dans un récit que rien ne rattache à l'histoire de l'Europe, une dame lyonnaise « se vante d'estre issue du grand Arioviste » (II, 4, 210). Or Arioviste est le plus célèbre des adversaires barbares de Jules César !

Dans la troisième partie du roman, le ton change. Les Romains appartiennent au passé. Ils sont peu nombreux (éd. Vaganay, III, 9, p. 477). Ils vivent au loin quand une vestale forézienne prie pour eux (éd. Vaganay, III, 2, p. 47). À Paris, les Francs, pour remplacer leur roi déchu, élisent Gillon « encores que romain » (éd. Vaganay, III, 12, p. 686). La quatrième partie parue du vivant du romancier ne nomme même plus les Romains. Pourquoi est-ce que le traitement des Romains fluctue à ce point dans L'Astrée ? Pourquoi Honoré d'Urfé a-t-il enflé le rôle de Jules César tout en noircissant la description de l'occupation romaine ? Pourquoi vante-t-il Jules César dans la première partie, et son ennemi, Arioviste, dans la deuxième ?

Arioviste est un roi germain qui combat les Romains en 58 avant Jésus-Christ. CÉsar consacre l'essentiel du premier livre de ses Commentaires (I, 30-53) à cet Arioviste qu'il décrit comme « un homme barbare, emporté, féroce » (I, 32). Claude Fauchet, un historien du XVIe siècle dont Honoré d'Urfé s'est souvent inspiré, ne se montre pas plus généreux envers ce prince « insolent et rogue » (Fauchet, f° 34 verso). Jules César raconte qu'Arioviste a parlé avec une grande insolence aux envoyés romains et à César lui-même. Blaise de VigenÈre, en annotant sa traduction des Commentaires, écrit : « Les bravades des Braves avec leurs esgaux leur tournent à vitupere » (p. 25), les insultes outrageuses se tournent contre ceux qui les profèrent. Étienne Pasquier blâme Arioviste. Il considère que c'est à cause de lui que les Gaulois, qui le craignaient, « firent telle planche » à César qu'il étendit ses conquêtes (I, p. 16). La bataille qui suit l'algarade est terrifiante parce que les Germains d'Arioviste ont fini par se battre à mains nues, et avec les dents (Brunaux, p. 202). Arioviste est vaincu près de Besançon. Il s'enfuit dans une barque. La seule enfant qui lui reste est prise en otage (CÉsar, I, 53). « Les Gaulois conservèrent longtemps encore le souvenir d'Arioviste, et son nom leur paraissait presque aussi redoutable que celui de César », déclare Pierre Larousse dans son Dictionnaire du XIXe siècle. L'éloge du « grand Arioviste » (II, 4, 210) dans L'Astrée est donc une anomalie qui doit choquer tout lecteur qui se souvient de l'histoire des Gaules.

Pourquoi Honoré d'Urfé nomme-t-il Arioviste, lui qui ne mentionne pas Vercingétorix, lui qui traite Gergovie comme un simple lieu de passage ? Pourquoi la résistance armée à César est-elle représentée par le seul Arioviste ?

Pour les contemporains du romancier, les noms propres liés aux guerres des Gaules ont des connotations aujourd’hui tombées dans l’oubli. Henri IV a été fréquemment comparé à Jules César, et en particulier par un écrivain que d’Urfé a pu rencontrer auprès de Marguerite de Valois, Jean Baudoin (Bury, p. 2). En 1600, ce traducteur érudit publie Les Parallèles de César et d'Henri IV avec la célèbre traduction annotée des Commentaires de Jules César faite par Blaise de Vigenère en 1576. Les quatre-vingt-quatre pages du parallèle sont un éloge dithyrambique du Roi doublé d'une si véhémente critique de la Ligue catholique que ce texte a dû attirer des ennemis à l'auteur. Baudoin a signé son œuvre avec un pseudonyme, Anthoine de Bandole.

Jean Baudoin déclare que César et Henri se sont battus en Gaule et que tous les deux ont mis neuf ans à atteindre leur but. « Tous les François ployèrent sous les deux » (Baudoin, p. 58). On pourrait changer « les noms d’Arioviste et de Vercingétorix aux Chefs de la Ligue » (p. 32), suggère-t-il. « Les Seigneurs de la Ligue » se conduisent comme Vercingétorix (p. 55). « Arioviste [...] vint à main armée contre Cesar : Et le Duc de Joyeuse contre Henry » (p. 41). Pour les besoins de sa cause, Baudoin confond les batailles d'Henri III et celles d'Henri IV. La Ligue demeure une « boutique de trahisons » (p. 21), alimentée par l'argent de l'Espagne, par la Savoie et par le Pape (p. 39). Baudoin blâme le duc de Mayenne (p. 39), les princes de Lorraine (p. 54) et le duc de Nevers (p. 42). Il condamne celui qui conduit « les Lionnois et Auvergnacs », le duc de Nemours (p. 43), ami et protecteur d'Honoré d'Urfé. Baudoin ajoute qu'Henri IV a divisé la Ligue comme Jules César a monté les Gaulois contre Vercingétorix (p. 55). Les quelques différences que Baudoin relève décrient aussi la Ligue : César se montre cruel lors du siège d’Alésia alors qu’Henri a pitié des affamés que la Ligue a chassés de Paris (p. 85). Le parallèle se serait sans doute prolongé si Henri IV était déjà mort au moment de la publication de l'œuvre de Jean Baudoin. Le Roi connaît en 1610 la même fin tragique que Jules César. La réédition du Parallèle, en 1625, n'introduit pas cette information ; la comparaison n'intéresse plus personne sans doute.

Honoré d’Urfé connaissait-il cette assimilation des Ligueurs aux Gaulois vaincus ? Ce rapprochement était-il banal à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe ? Quelle que soit la réponse à ces questions, le simple fait de les poser jette un jour nouveau sur la situation exposée de manière si ambigüe dans L'Astrée. On pourrait changer « les noms d’Arioviste et de Vercingétorix aux Chefs de la Ligue » (Baudoin, p. 32). La juxtaposition de Jules César et de Gaulois désarmés, la louange d'un César bâtisseur, et l'attribution de l'origine de la vie pastorale à la présence des légions romaines se justifient parce qu'elles renvoient à Henri IV. Cette réflexion d'Adamas prend tout son sens dans le contexte des guerres de religion et dans l'optique d'un Ligueur :

Que si ce peuple, que nous nommons Romain, c'est usurpé la domination des Gaulois, ce n'a point esté par les armes, mais plustost par chastiment de nos dissentions (II, 8, 509).

Les Gaulois conquis qui deviennent bergers dans L'Astrée représentent les Ligueurs admirables mais divisés, vaincus et résignés. La pastorale se dit abdication. La mention d'Arioviste survient pour engager les lecteurs à se souvenir des ennemis de l'homologue de César, ces Ligueurs qui, bien que battus, restent remarquables. Ils se sont accrochés à un idéal périmé. La mémoire du passé proche n'est-elle pas « babillarde » ?

L'ombre d'Henri IV plane sur L'Astrée pour d'autres raisons encore. Honoré d'Urfé raconte que, dans Usson et dans Calais, se trouve un prisonnier qui sera libéré. Dans les deux cas, prisonnier et libérateur ont la sympathie du romancier. Alcippe, le père de Céladon, libère son ami enfermé à Usson (I, 2, 22 recto et 41 verso). Mérovée, à la demande d'un chevalier forézien, libère Mélandre, une Anglaise enfermée à Calais (I, 12, 395 recto). Pourquoi Honoré d'Urfé place-t-il une prison justement à Usson ? Peut-être parce que son arrière-grand-père y a vécu une aventure similaire à celle d'Alcippe (Bernard, p. 37, note 2). Mais, pour les lecteurs de L'Astrée, Usson est la ville où Henri IV a relégué Marguerite de Valois de 1586 à 1605. Pourquoi le romancier invente-t-il de toutes pièces cette prise de Calais par les Francs ? Les Ligueurs, conduits par le duc de Guise, prennent Calais aux Anglais en 1558. La ville tombe ensuite entre les mains des Espagnols. Henri IV essuie une cuisante défaite à Calais en 1596. Usson et Calais, villes pleines de souvenirs pénibles pour le Roi, villes que rien ne distingue au Ve siècle, indiquent la signification spécifique du cadre gaulois astréen.

Les premiers lecteurs du roman n'y ont vu que du feu. Ils ont totalement ignoré le substrat historique de l'œuvre. Ils ont oublié que le genre pastoral autorise et stimule le déguisement de la réalité. S'ils ont immédiatement relevé des rapprochements entre les personnages et l'entourage du romancier, ils n'ont été sensibles ni au contexte politique, ni aux allusions à des événements récents. César, Arioviste, Usson et Calais ne les ont pas frappés. Le témoignage d'Étienne Pasquier est probant. Cet historien poète et magistrat est un catholique qui a soutenu Henri IV, condamné la Ligue, et blâmé les Jésuites. Il a néanmoins conservé de bons rapports avec les Ligueurs que sont les d'Urfé, et échangé poèmes et lettres avec Anne d'Urfé, l'aîné d'Honoré. En 1607, lorsque le romancier lui offre la première partie de L'Astrée, Pasquier remercie en disant son admiration pour

l'Economie generale d'une merveilleuse bienseance : car vous estant proposé de celebrer sous noms couverts plusieurs Seigneurs, Dames, et anciennes familles de vostre païs de Forest, avez sur la rencontre de ce nom, fait entrer en jeu sur l'eschaffaut, Nymphes, Bergers et Bergeres, subject convenable aux bois et Forests (Pasquier, II, pp. 533-534 ; les lettres sont dans ce site).

Pasquier ne mentionne ni Usson, ni les légions romaines. Les juge-t-il « convenables » au Ve siècle ou au XVIe ? Pasquier est pourtant un connaisseur puisqu'en 1580 il a consacré aux Gaulois les premiers chapitres de ses Recherches de la France. La Gaule, écrit-il dans sa lettre à d'Urfé, « vous cherit, embrasse, et honore uniquement ». Le seul « sens allegoric » qu'il découvre dans L'Astrée, c'est celui qui dévoile les amours du romancier. Les allusions historiques sont passées totalement inaperçues. Pasquier refusera cependant d'écrire quelques vers pour accompagner la deuxième partie du roman (celle qui renferme l'éloge d'Arioviste) : « Cest usage estoit incogneu à l'ancienneté » (des anciens), explique-t-il (II, pp. 925-926. Voir Lettres). Déçu ou soulagé, Honoré d'Urfé surveillait-il les réactions des lecteurs ?

Alors qu'il est, depuis 1602, « gentilhomme ordinaire de la chambre du Roy », le romancier n'a pas dédié à Henri IV la première partie de L'Astrée en 1607. C'est en 1610 seulement qu'il offre au Roi le deuxième volume de L'Astrée. C'est « un enfant que la paix a fait naistre », « une œuvre de vos mains », lui écrit-il dans la dédicace. Le romancier dit la vérité, mais il ne dit pas toute la vérité. Quand la paix s'est rétablie, L'Astrée a vu le jour, un Ligueur s'est fait romancier pour chanter des Ligueurs devenus bergers. Dans l'ébauche du roman pastoral que d'Urfé a montrée à Du Croset avant 1593, il n'était même pas question de la Gaule ou des Romains (Voir Miscellanées). Les guerres de religion et surtout leurs résultats - le Parallèle de Baudoin ? - ont pu souffler à l'auteur l'interprétation métaphorique du décor gaulois ainsi que le rôle équivoque des Romains. Dans la France d'Henri IV, la Ligue anéantie se retire aux champs. À cette époque, les voiles de L'Astrée sont devenus invisibles (indicibles ?) pour les contemporains du romancier, même s'ils étaient à l'affût d'interprétations révélatrices.

En 1610 donc, Honoré d'Urfé fait l'éloge d'Henri IV dans l'épître officielle, puis, dans le corps du roman, vilipende les Romains. Il admire un ennemi de César, cet Arioviste que Romains et Gaulois ont craint. Arioviste le mal-aimé devient le « grand Arioviste » (II, 4, 210). Le romancier présente en même temps une religion syncrétique, et soutient ostensiblement une tolérance extrême. Henri IV meurt le 14 mai 1610. La troisième partie, en 1619, dédiée à Louis XIII, donne au Grand Henri le nom d'Euric dans une aventure qui n'est pas à son honneur. Un Jules César inanimé surgit. Sa statue et une carte représentant ses conquêtes décorent la galerie du druide Adamas (éd. Vaganay, III, 3, p. 82). Nul ne les commente. La religion des Foréziens se fait intransigeante ; la France de Richelieu ne s'en étonne pas.

Les relations du romancier avec Henri IV ont évidemment changé au cours des années. Dans le roman, les rapports des Gaulois avec les Romains perdent lentement leur acuité. L'Astrée évolue donc parallèlement à la vie de son auteur. Les tournants qu'elle prend sont hautement significatifs. Les relations des Gaulois et des Romains sont ambiguës tant qu'elles sont lourdes de sens. Sans Jules César, le Forez serait encore une sorte de station balnéaire pour déesses, sans les armées romaines, certains Foréziens ne seraient pas devenus bergers, sans guerres, ce roman à la fois pastoral et historique n'aurait pas vu le jour.

SignetLes suites sont confondantes ...

Le lecteur de L'Astrée rencontre une seule mauvaise surprise : la quatrième et la cinquième partie.

Mal fait qui ne parfait.
Rien ne fait qui ne parfait.
Cotgrave (Article Parfaire).

Honoré d'Urfé meurt après avoir publié la troisième partie ; il laisse L'Astrée en chantier. Les continuateurs sont-ils fidèles à sa pensée ? Le romancier avait-il l'intention de terminer son œuvre ?

Plusieurs prolongements du roman ont survécu (Voir Histoire chaotique des Astrées posthumes). Le premier, le seul fiable, sera édité et analysé dans ce site. Il correspond grosso modo aux 400 premières pages de la quatrième partie que nous connaissons aujourd'hui, celle que Hugues Vaganay a publiée en 1925. Les 400 pages qui suivent sont le fruit d'une imposture qui remonte au XVIIe siècle. Le lecteur qui se fie à ce texte s'abuse. Il rencontre un Adamas au « corps demi-cassé » de vieillesse qui a du mal à s'endormir (éd. Vaganay, IV, 10, p. 565), et qui est supplanté par un grand pontife (éd. Vaganay, IV, 8, p. 481). Il voit une dame du Forez secondée par un « magistrat souverain » (éd. Vaganay, IV, 11, p. 647) ou « souverain dictateur » (éd. Vaganay, IV, 11, p. 654). Il apprend que les femmes sont moins éloquentes et moins habiles que les hommes (éd. Vaganay, IV, 6, p. 290). Il découvre que les nymphes sont considérées comme plus belles que les bergères (éd. Vaganay, IV, 8, p. 463), alors qu'Honoré d'Urfé affirmait le contraire (éd. Vaganay, III, 6, p. 335 ; III, 11, p. 576). Il remarque que la robe des bergères s'appelle un « méchant habit » (éd. Vaganay, IV, 11, p. 724), et qu'elle ternit l'éclat du visage (éd. Vaganay, IV, 8, p. 463). Il observe que les bergers vont au théâtre : ils assistent à des représentations données « par ceux qui étaient d'ordinaire en leur maison » (éd. Vaganay, IV, 6, p. 325) ! Les dieux aussi changent de face : Mercure s'avère le patron des voleurs ; les divinités celtes qui illustraient savamment le mystère de la Sainte Trinité deviennent interchangeables. L'éthique et l'esthétique de L'Astrée se sont métamorphosées.

Que s'est-il donc passé ?

Avant 1623, Honoré d'Urfé offre à sa nièce le manuscrit d'une quatrième partie incomplète. Elle publie ce texte en 1624 sans le consentement de l'auteur. C'est aujourd'hui, malgré ses lacunes, la quatrième partie la plus authentique. Des hommes de main porteurs de procurations du romancier s'activent, profitant du fait que d'Urfé réside dans sa lointaine Savoie et en Forez. Ils font saisir la quatrième partie de 1624. Ils obtiennent un privilège pour des œuvres qui ne sont pas de lui. Honoré d'Urfé meurt en juin 1625. Quelques semaines après, en juillet, paraît une cinquième partie. En 1626, une sixième partie voit le jour. En 1627, une nouvelle quatrième partie surgit. Elle est suivie, en 1628, d'une Conclusion de L'Astrée. Les imbroglios éditoriaux et juridiques ont leurs retombées : ils indiquent que L'Astrée est une précieuse source de revenus au XVIIe siècle, et ils obligent tous les critiques d'aujourd'hui à se préoccuper enfin de l'authenticité des éditions dites complètes acceptées aveuglément pendant plus de trois cents ans.

À moins d'un miracle, nous ne connaîtrons jamais la fin du roman. Il faut nous résigner à rêver aux deux sacs de manuscrits trouvés après le décès d'Honoré d'Urfé (Reure, p. 183). Renfermaient-ils la suite de L'Astrée ? Le romancier comptait-il plutôt abandonner ses personnages ? Les aventures qu'il a imposées à ses héros demandent une reconnaissance finale, qu'il s'agisse de Céladon travesti, ou de Silvandre, « berger inconnu », en quête de famille. Et que dire de la mystérieuse fontaine de la Vérité d'amour ? Ses enchantements successifs n'appellent-ils pas une solution ingénieuse ? Mise à part une épopée abandonnée, tout indique que d'Urfé apprécie les belles conclusions. « Du commencement on prevoit la fin », affirme-t-il (Epistres, I, 4, p. 33). « C'est honte d'entreprendre et se retirer d'une entreprise imparfaite », déclare le héros de L'Astrée (II, 11, 732 sic 734). Le goût et la pratique de la pointe, l'organisation du recueil d'épîtres morales, la construction de chacune des missives, les commentaires apportés aux histoires intercalées au cœur du roman, la chronologie minutieusement signalée, tout cela prouve qu'Honoré d'Urfé n'est pas un amateur des charmes décevants de l'inachèvement.

Plus encore, L'Astrée doit certainement avoir un dénouement parce qu'elle relate les secousses de l'histoire des Gaules. Tout roman historique comprend nécessairement un événement jugé marquant, une date fatidique qui sert de foyer. En décrivant le Ve siècle, Honoré d'Urfé s'intéresse au futur du passé, c'est-à-dire aux suites de la victoire des tribus gauloises associées contre Attila lors de la bataille des Champs Catalauniques. Il répète que, sous l'égide de Mérovée et de ses successeurs, la Gaule doit devenir la France. Que devient le Forez dans cette conjoncture ? Il va aussi appartenir aux Francs évidemment. Il est probable que ce bouleversement devait servir de terminus à L'Astrée. En effet, au Ve siècle, les Bourguignons du roi Gondebaut prennent la place des Wisigoths au Forez. Le Forez tombe alors dans le douaire de Clotilde, la nièce de Gondebaut, la future épouse de Clovis. À deux reprises, le lecteur apprend qu'Amasis connaît Clotilde et qu'elle a « beaucoup de correspondance » avec elle (éd. Vaganay, IV, 4, pp. 421 et 423). La passation de pouvoir que décrirait le dénouement de L'Astrée devait être paisible. Pourquoi ? parce qu'Honoré d'Urfé montre dans un récit de la troisième partie un geste généreux, grandiose et magnanime de Gondebaut (éd. Vaganay, III, 8, p. 468). Le roi renonce alors à Chriséide. Il peut aussi bien renoncer à cette Dorinde qu'il poursuit dans la quatrième partie, et qui se réfugie en Forez.

Ce qui est possible, c'est qu'Amasis, apprenant la conduite indigne de Galathée, celle qui devrait lui succéder, offre à Clotilde le titre de Dame du Forez. Comme Amasis régit un pays qui appartient aux Wisigoths depuis le règne d'Alaric (I, 2, 31 recto), Clotilde serait maîtresse d'un pays qui appartient aux Bourguignons. Ce qui est aussi possible, c'est que Polémas, amoureux éconduit par Galathée, attaque Marcilly, la capitale. Gondebaut pourrait d'abord le soutenir et ensuite reconnaître son erreur. Ce qui est possible enfin, c'est que la fontaine de la Vérité d'amour joue finalement son rôle : apprendre aux amants qu'ils doivent se dépouiller de la méfiance et conserver l'espoir d'être aimés. Espérance est la mère, la sœur (I, 3, 72 verso), et la nourrice (I, 10, 327 verso) d'Amour dans L'Astrée.

Ce qui est tout à fait impossible, c'est que le dénouement soit sinistre, et ce, pour une raison d'ordre philosophique et pour une raison d'ordre structurel. La réflexion politique du romancier s'exprime tout au long des récits : Honoré d'Urfé affirme que le rassemblement des tribus et la naissance de la France s'amorcent au Ve siècle, et que c'est un développement souhaitable. Puisque l'union qui s'effectue en fin de parcours est bénéfique, le dénouement est nécessairement heureux. Par ailleurs, la structure fondamentale du roman se caractérise par la profusion d'oracles et de songes annonciateurs. Le romancier s'ingénie à réaliser ce que les dieux prédisent de manière énigmatique. Tout ce qui nous advient procède de la main de Dieu, affirme-t-il dans ses Epistres (II, 11, p. 311). Une Providence bienveillante conduit les personnages. Or un oracle a annoncé au druide Adamas qu'il aurait une vieillesse « contente » (II, 8, 495). Puisque les oracles astréens ne mentent jamais, il faut imaginer Adamas heureux. Il est inconcevable que le druide soit satisfait dans un Forez en ruine et asservi, devant un Céladon encore séparé d'Astrée. Le roman doit donc se terminer dans l'allégresse. « Toute bonne histoire […] finit tousjours par mariage », déclare Sorel (p. 173), grand connaisseur de romans. L'histoire d'Adamas et l'histoire du Forez, l'histoire d'amour et l'Histoire tout court, appellent un dénouement radieux.

Pourquoi alors Honoré d'Urfé s'arrête-t-il d'écrire après avoir composé un volumineux brouillon de la quatrième patrie ? Autour des années 20, le romancier subit des chocs affectifs pénibles. Il assiste en Forez aux funérailles de son frère aîné, Anne. Ses amis, Antoine Favre et François de Sales, meurent. L'enterrement de François le secoue profondément. Une maladie des yeux dont il parle encore en 1625 le pousse à faire des pèlerinages. Il crée une fondation pour une chapelle dédiée au bienheureux Pierre Lefèvre (Reure, p. 198). Il s'occupe d'ouvrages de dévotion d'après La Mure (Bernard, p. 169). Il côtoie fréquemment Jean-Pierre Camus, cet évêque dont le diocèse se trouve à Belley ; Virieu, la résidence d'Honoré d'Urfé, en dépend. Camus, à cette époque, se lance dans la fiction. « Cette vision luy vint quand L'Astrée commença à paroistre », selon Tallemant des RÉaux (II, p. 67) ; quand L'Astrée authentique a cessé de paraître serait plus exact ... L'Évêque de Belley publie coup sur coup dix-huit romans entre 1620 et 1625, plus de trente mille pages. Aux dires de Camus, l'auteur de L'Astrée l'aurait félicité en déclarant : « Terras Astrea reliquit. Si vous continuez, vous ferez perdre terre à tous les romans » (Camus, III, p. 315). Honoré d'Urfé cite et paraphrase l'unique vers d'Ovide qui nomme la déesse Astrée (I, 151).

Bien qu'il blâme le prêtre qui a refusé l'absolution à une lectrice de romans (Le ClÉoreste, II, p. 756 sq.), Camus reste incontestablement le plus virulent et le plus éloquent des pourfendeurs de ces dangereux « livres amatoires ». En 1621, il déclare que son but est de mettre en garde les chrétiens.

Que si les Ephores [magistrats] firent retrancher deux cordes de la guiterre d'un Musicien, parce que cette harmonie trop molle affoiblissoit les courages des escoutans, combien seroit plus utile le retranchement de ces pernicieux ouvrages qui effeminent et amollissent avec leur delicatesse les ames plus tendues et plus portées au fort exercice de la vertu (Agathonphile, p. 841).

L'une des héroïnes de Camus meurt en essayant de s'envoler après avoir lu trop de « livres folastres et fabuleux » (Alcime, p. 538).

En 1622, l'Évêque publie L'Alexis où sous la suitte de divers PELERINAGES sont déduites plusieurs HISTOIRES tant anciennes que nouvelles remplies d'enseignements de PIETE. Si le titre a sûrement intrigué Honoré d'Urfé, la préface a dû le flatter. Dans une longue épître adressée au héros de la première partie du roman, Camus fait l'éloge de ce « Seigneur de grande qualité, et plus grand encores de merite », « qui, soit en paix, soit en guerre, [...] a de quoy se signaler parmy les plus habiles et parmy les plus vaillans ». Plaise à Dieu, déclare l'Évêque, « que la pointe de sa plume visast autant à la destruction de l'erreur, que celle de son espee à celle des errans ». L'Astrée, dit Camus, est « comme une ouaille de ma propre Bergerie, et tracee en partie dans l'enceinte du Diocese soumis à ma direction ». L'Alexis pèlerin de l'Évêque prêche à l'Alexis travesti du grand seigneur une sagesse prudente. La prosaïque fontaine des Peupliers, à Notre-Dame de Liesse, s'oppose aux secrets enchantés et enchanteurs de la fontaine de la Vérité d'amour. Même si la Forêt de Retz est une réplique du Forez, même si Girabelle, comme la Daphnide de L'Astrée, représente Gabrielle d'Estrées, même si les deux romans n'ont pas de dénouement, L'Alexis reste l'antithèse de L'Astrée, son repoussoir.

Étant donné le mystère qui entoure les dernières années d'Honoré d'Urfé, en l'absence de toute confidence de sa part, force est de nous interroger sur ses relations avec Jean-Pierre Camus en comptant sur les déclarations de ce dernier. Encore une fois, distinguons le certain, du probable et du possible. Il est certain que la période d'atrophie de L'Astrée (1619-1625) correspond à la période de floraison des histoires dévotes (1620-1625). Il est certain aussi que le romancier connaissait l'œuvre de Camus. Il est probable qu'il a félicité le prolixe Évêque en citant Ovide, et en pensant à son Astrée qui est alors le parangon des romans. Il est possible qu'Honoré d'Urfé, encouragé par le bouillant Camus, ait désiré revoir les développements qu'il projetait pour son œuvre, et qu'il ait cru avoir le temps de le faire. Il est malheureusement certain que le romancier n'a pas suivi le conseil qu'il donne lui-même :

En fin chasque saison a sa particularité. Et par ainsi quand le loisir nous permet de tenir la plume à la main, n'attendons pas qu'il ne retentisse de tous costez que trompettes & tambours. Ce qui en ce temps reposé est vertu, seroit alors estimé vice (Epistres, II, 1, pp. 210-211).

La guerre de la Valteline commence au début de 1624. L'Astrée est condamnée à l'inachèvement. Que Dieu pardonne à Camus son zèle intempestif et malencontreux !

De par la force des choses, l'œuvre d'Honoré d'Urfé se termine donc par des points de suspension. Il faut décoder les indices du dénouement, le traitement des Romains et le caractère des héroïnes pour rendre manifeste l'originalité du roman, c'est-à-dire reconnaître que l'histoire sentimentale s'appuie sur de hautes leçons. Les amours placées dans un cadre gaulois justifient la description des vertus qui mènent au bonheur des Ligueurs, éprouvés par la fortune, qui soupirent pour une France unie. Par delà les aventures se découvre une grande richesse morale.

***

SignetMalgré ses malheurs éditoriaux, L'Astrée connaît, du vivant du romancier, durant le premier quart du XVIIe siècle, une fortune qui n'a pas d'équivalent. Étienne Pasquier, au début de 1610, offre à d'Urfé des vers qui n'ont probablement pas paru immédiatement :

Le ciel qui d'Honoré donna ce beau nom,
Voulut qu'un Honoré fust honoré d'Astrée,
Et que d'un Honoré elle fust honorée,
Honorant ta Vertu, de l'Honneur parangon
(II, pp. 925-926 ; Voir Lettres).

Pierre de Deimier, en 1610 aussi, dans un chapitre dédié à la « clairté ou claire intelligence dont la Poësie doit estre accompagnee », range Honoré d'Urfé parmi les poètes et les prosateurs dont le « stile est tres-dous et intelligiblë », et dont l'éloquence « parle naïvement suivant les subjects qui luy sont en main » (p. 266). Des vers de L'Astrée se trouvent dans des recueils collectifs en 1609, en 1616 et en 1620. En 1621, des musiciens chantent des poèmes tirés du roman. En 1624, Puget de La Serre inclut plusieurs « epistres morales » d'Honoré d'Urfé dans son Bouquet des plus belles fleurs de l'Eloquence (f° 190 recto à 286 verso). La langue de l'auteur suscite l'admiration - souvenons-nous de la remarque de Mlle de Gournay. Dans L'Astrée, Honoré d'Urfé use de certains mots archaïques pour donner une nuance de couleur locale aux récits, et, plus précisément, pour rappeler le langage des Amadis, « l'ancêtre du roman romanesque » (Magendie, p. 129). Au fil des éditions, entre 1607 et 1621, L'Astrée adopte une langue de plus en plus moderne tout en offrant à la Précisiosité un registre d'expressions adéquates pour analyser les sentiments. Les images se décantent, les inversions de mots se font plus rares, le genre des substantifs se stabilise, les pronoms prennent la place qu'ils garderont. Le lecteur assiste au passage de la langue de Ronsard à la langue de Corneille.

Les contemporains d'Honoré d'Urfé ne s'y sont pas trompés. Jean de Lingendes, mort en 1616, déclare « que les trois livres qu'il aimoit le mieux, c'estoit la Bible, Erasme et L'Astrée » (rapporté par Tallemant des rÉaux, II, p. 324). Jean-Pierre Camus, que je citai plus haut, est probablement le premier écrivain qui fasse nommément l'éloge du roman dans une œuvre publiée. Il affirme, en 1622, dans son Alexis, que « tout le monde admire la douceur et la politesse » de L'Astrée (I, préface non paginée). Peu après, la longueur et les longueurs du roman sont gentiment moquées par un précurseur de Sorel : en 1624, le héros de Jean du MÉlezet reconnaît qu'il ment quand il prétend s'être « endormy sur la lecture de L'Astrée » (p. 126).

Avant les années 20 même, des personnages de L'Astrée surgissent dans les contextes les plus variés. Malherbe pense-t-il au roman à succès dont il connaît l'auteur ? Le 19 mars 1615, il introduit une Astrée, des nymphes, des bergers et des houlettes dans les vers qui accompagnent un ballet présenté au Roi et à Marie de Médicis (Mercure franÇois, 1615, pp. 15-17). Une nièce d'Honoré d'Urfé y danse (p. 20). Quelques mois après, en 1616, dans son unique roman, Prudent Gauthier attribue une maladie vénérienne à un personnage qui se vante de ressembler à Hylas (p. 55). Pierre de Marbeuf s'avère le poète de l'époque qui s'inspire le plus fréquemment de L'Astrée. Dans des vers composés autour de 1620, il prend le surnom de Silvandre. Comme le personnage d'Honoré d'Urfé, il choisit de vivre dans les forêts (p. 111), devient berger (p. 146), reçoit un bracelet de cheveux offert par sa maîtresse (p. 125), décrit Icare (p. 215), et dialogue savamment avec la nymphe Écho (pp. 169-174).

Le témoignage le plus pittoresque et le plus touchant du prestige de L'Astrée vient d'Allemagne. Le 1er mars 1624, quarante-huit seigneurs et dames écrivent à Honoré d'Urfé pour réclamer la suite de L'Astrée. Ils ont tous adopté des surnoms qui viennent du roman, ils se sont habillés en conséquence, et ils ont formé « l'Académie des parfaits amants ».

L'un admire le beau style, l'autre les subtiles inventions, et un autre la singuliere methode dont vous surpassez tous ceux qui se sont meslez d'escrire en semblable subjet devant vous. [...] La riviere du doux-coulant Lignon et la Province de Forest se sont relevees depuis vos beaux escrits. [...] Nous avons desja tant de fois, et avec tant d'appetit, leu & releu les premiers Tomes, que nous les sçavons quasi tous par cœur.

Les « parfaits amants » sont de parfaits lecteurs de L'Astrée.

Celui qui apprécie aujourd'hui l'œuvre d'Honoré d'Urfé est un esprit curieux prêt à ignorer les frontières conventionnelles. Il aime se promener dans des « forêts de symboles » sinon baudelairiens du moins baroques, c’est-à-dire à la fois savants et surprenants. Il accepte de suivre un écrivain qui s'avère l’homme de toutes les transitions. Sensible aux parallèles, il décerne évolution et subversion. Il apprécie les détours de la pastorale. Il sait retrouver son chemin dans les dédales d'un roman historique, dans les arcanes de l'âme d'une femme, ou dans les circonvolutions de l'esprit d'un druide. Les difficultés le fouettent parce qu'elles amènent leurs récompenses. Aux prises avec les suites posthumes du roman, il ne quitte pas la bonne voie et distingue le bon grain de l'ivraie. Il aime L'Astrée. Étienne Pasquier l'a fort bien dit, « Nostre esprit ne travaille que là où nostre cœur est fiché » (VII, p. 698).