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L'Auteur du site
Correspondance

Sur le film d'Eric Rohmer

Avant et après la sortie du film
 Les Amours d'Astrée et de Céladon

Historique et comptes rendus

Eric Rohmer (Jean Marie Maurice Schérer), né le 4 avril 1920 à Nancy, est l'auteur de nombreux courts métrages et de films primés. Il a adapté des œuvres littéraires comme La Marquise d'O (1976) et Perceval le Gallois (1978). C'est « un exemple parfait du cinéma d'auteur à la française » (Voir ce site, mars 2008).

Article (février 2007) de Fabien Lemercier, 20 juin 2006.
Production – France.

« Rohmer tourne Les Amours d'Astrée et de Céladon.
À 86 ans, le cinéaste français Eric Rohmer s'est lancé depuis le 15 mai dans le tournage de son nouveau long métrage, Les Amours d'Astrée et de Céladon, une coproduction européenne associant la France, l'Espagne et l'Italie. Interprété par la débutante Stéphanie de Crayencour, par Andy Gillet (remarqué dans Nouvelle chance d'Anne Fontaine), Cécile Cassel et Serge Renko, le film est une adaptation d'un roman du XVIIe siècle signé par Honoré d'Urfé. Se déroulant dans une forêt merveilleuse, dans la Gaule des druides du Ve siècle, l'intrigue retrace les amours du berger Céladon (Andy Gillet) et de la belle Astrée (Stéphanie de Crayencour). Trompée par un prétendant et convaincue de l'infidélité de Céladon, Astrée rompt avec le jeune homme qui tente de se suicider par la noyade. Elle le croit mort, mais il est en réalité secrètement sauvé par des nymphes. Faisant le serment de ne pas réapparaître devant Astrée, Céladon tentera par tous les moyens de se faire reconnaître sans briser cette promesse, allant jusqu'à se déguiser en femme pour approcher celle qu'il aime éperdument, luttant contre ses rivaux et résistant à l'attraction des nymphes.
Produit par Jean-Michel Rey et Philippe Liégeois pour Rezo Films et la Compagnie Eric Rohmer, Les Amours d'Astrée et de Céladon bénéficie d'une coproduction des Espagnols d'Alta Films Producción et des Italiens de BIM Distribuzione à hauteur de 15 % chacun. Le long métrage a également obtenu 330.000 euros du Fonds Eurimages et 350.000 euros d'avance sur recettes du Centre National de la Cinématographie (CNC). Démarré en Auvergne dans les gorges de la Sioule, le tournage se poursuit actuellement près de Blois, dans le Val de Loire, et devrait se terminer mi-juillet. Rezo Films qui pilote les ventes internationales distribuera le film dans les salles françaises en 2007, à une date de sortie qui dépendra de l'éventuelle sélection de l'œuvre dans les grands festivals internationaux, une course contre la montre étant d'ores et déjà engagée pour la Mostra de Venise 2006 ».


• La sortie du film est annoncée pour juin 2007 par Allocine.fr (mai 2007). Budget : 2.500.000 euros. Titre anglais : « Romance of Astrea and Celadon ».

• Le film ne passera pas au festival de Cannes (mai 2007) : « Two venerable figures from the French New Wave, Eric Rohmer, with Les amours d'Astrée et de Céladon, and Claude Chabrol, with the Ludivine Sagnier starrer La Fille coupée en deux, are similarly conspicuous by their absence » (Alison James, « Cannes lines up American feast », Apr. 20, 2007). 

• « Pour L'Astrée, j'ai pris le sujet de quelqu'un - le cinéaste Pierre Zucca - qui n'est jamais arrivé à le monter, puis qui est mort. Je n'avais pas lu L'Astrée, sauf dans des morceaux choisis. Je me suis aperçu que ce roman était très différent du scénario de Zucca. Honoré d'Urfé est un dialoguiste fantastique. Je me suis approprié ce sujet qui n'appartient à personne ».
Propos tenus par Eric Rohmer dans un entretien accordé à Samuel Blumenfeld, publié dans le Monde des Livres du 18 mai 2007, et rapporté par Nicolas Brulebois dans ce site (mai 2007).

• Le film dure 107 minutes et sortira en salle le 5 septembre 2007. L'information se trouve dans ce site (juillet 2007). D'ores et déjà, les Foréziens regrettent que Rohmer ait négligé les rives du Lignon.

• Compte rendu de Julie de la Patellière le 2 Juillet 2007, (Evene, août 2007)
« D’abord il faut accepter. Les bergers gaulois qui gambadent dans la campagne vert (Céladon). Les nymphes aux robes antiques qui dévoilent leurs seins. Les cours d’eau, les flûtes, les temples bucoliques. Accepter que des druides s’expriment comme la Princesse de Clèves, et on s’aperçoit alors que ce n’est pas Rohmer qui adapte Honoré d’Urfé mais Honoré d’Urfé qui s’adapte à Rohmer. Mêmes marivaudages que dans les Contes d’été, de printemps, d’automne et d’hiver, mêmes discussions existentielles mêlées de jeux d’amour et de hasard, mêmes poursuites sentimentales au gré de promenades changeantes. Pauline à la plage, Astrée dans les prés : même combat. Au Moyen Age avec Perceval, chez des Romains teintés de Grand Siècle comme ici, on badine, on se cache, on se retrouve. Céladon et sa Bergère sont des adolescents qui ont peur de la concrétisation de leur amour. Alors ils se déguisent, ils fuient, ils parlent à n’en plus pouvoir et s’inventent des obstacles. Pourtant Rohmer ne simplifie pas les problématiques liées aux époques en mettant tout dans le même sac. Il met en valeur au contraire ce français classique qui fait de l’amour un parcours géographique dans la carte du Tendre, et glisse habilement une réflexion sur le polythéisme face à la Sainte-Trinité. On comprend aussi la richesse du texte d’Urfé contenant tous les prémices du XVIIIe ; à la fois le romantisme rousseauiste, sa campagne idyllique et ses amours contrariées, mais aussi les déguisements et les changements de sexe du théâtre de Marivaux. Car surtout, ce film est drôle. Sous les dehors de l’intellectualisme, il ne se prend pas au sérieux. Les scènes où Céladon travesti en vestale drapée de blanc parvient à séduire Astrée sont d’une grande liberté de ton et pleines d’humour. Rohmer est léger, spirituel. D’un vert tendre, un vert… céladon ».
Merci à Cécile Créhange qui m'a communiqué cet article.

Le Monde du 4 septembre 2007 :
« [...] Ce qui intéresse Rohmer dans le texte d'Urfé a à voir avec la permutation, la démultiplication des reflets, l'inadéquation des points de vue. Il en joue ici avec une jubilation communicative qui induit, chez le spectateur, un délicieux vertige. Entrelaçant les mots d'Urfé avec les corps de ses acteurs, il fait vibrer les uns et les autres, d'une sensualité d'autant plus troublante qu'elle s'éveille sous les auspices du travestissement. Le motif en effet court tout au long du film, en scelle aussi bien l'origine que le dénouement, lui donnant ainsi une tonalité queer aussi réjouissante qu'inattendue. [...] Dans ce jeu de miroirs et d'illusions, où les frontières se brouillent entre les genres (au sens anglo-saxon de gender) et les époques (costumes, musique, architecture, mythologie, sont autant de sources d'anachronismes volontaires), l'art est le seul étalon de la vérité : ici un poème gravé dans un arbre, là un médaillon enfermant un portrait d'Astrée, interviennent successivement comme uniques éléments de preuves - de l'innocence de Céladon dans le premier cas, du fait qu'il n'est pas mort dans le second - dans un champ de perception faussé par les passions. A 87 ans, Rohmer prouve qu'il n'a rien cédé de son amour pour l'idéal et signe un film inattendu, mais plein d'échos de son oeuvre passée, et tout entier vibrant d'un érotisme troublant. Une ode à l'art, et à la vie ».
Merci à Christine de Buzon.

Le Figaro du 4 septembre 2007. Propos recueillis par Marie-Noëlle TRANCHANT.
« [...] Je suis revenu au roman, où il y a clairement cette opposition entre inconstance et fidélité, et je me suis rendu compte que l’amour fidèle était un thème majeur de mes films. Il est aussi au cœur de mon unique pièce de théâtre, où le héros n’aurait qu’un mot à dire pour dissiper un malentendu amoureux, mais ne le dit pas parce qu’il pense que la vérité doit venir non de lui mais de celle qu’il aime. Or le sujet traité par Honoré d’Urfé est très semblable. Céladon est fidèle non seulement à Astrée mais à l’ordre qu’elle lui a donné de disparaître. Il ne pourra l’aimer que lorsqu’elle le lui permettra. C’est la fidélité dans sa forme la plus radicale. Une exigence que le héros s’impose autant qu’elle lui est imposée. La littérature a longtemps traité de la fidélité, à l’autre ou à soi-même : Balzac, Stendhal, peignent des personnages qui se tiennent à une certaine ligne. Je n’ai évidemment pas inventé cette idée, mais disons que j’essaie de la perpétuer, à une époque où elle n’a plus cours. [...]
Mettre en scène L’Astrée m’a permis de montrer certains aspects de la beauté que je n’avais pas encore eu l’occasion de développer. Le vent, par exemple. Là, le hasard, un complice qui m’est cher, m’a favorisé : au moment du tournage, le vent soufflait beaucoup, faisant voler les vêtements. Or cela rejoignait sans que je l’aie voulu certaines gravures de l’époque où j’avais remarqué des écharpes flottant presque à l’horizontale, qui donnaient une légèreté aérienne. [...]
L’Astrée est un roman pastoral, par conséquent situé dans la nature, mais il ne comporte aucune description de paysage [!!!]. A cette époque, la littérature ne parlait pas de la nature, comme si elle laissait ce sujet aux peintres. C’est une chance pour moi, car cela permet d’ajouter au roman une dimension qu’il n’a pas. Je n’aurais jamais pu filmer un roman de Balzac parce que ses descriptions sont déjà une mise en scène extrêmement précise. Alors que L’Astrée laisse un espace à inventer. Le roman est beau par ses dialogues, mais on peut l’enrichir en filmant. La difficulté a été de trouver une nature qui ne soit pas abîmée par la civilisation. [...]
Je parlerais plutôt de sensualité. Honoré d’Urfé est un catholique de la Contre-Réforme, nullement puritain, et un baroque qui a des thèmes communs avec Shakespeare, comme le travestissement. Mais il ne faut pas le voir avec les yeux d’aujourd’hui, où on a tendance à interpréter les relations de façon trouble et équivoque. Il y avait beaucoup de caresses entre filles, ou même entre hommes, sans qu’il s’agisse forcément d’homosexualité. Et le public envisageait L’Astrée ou d’autres œuvres de ce genre avec une innocence qui nous fait peut-être défaut. Je m’en suis tenu à ce qu’il décrit, et à ses propres dialogues, sans rien ajouter de mon cru. Si cela semble moderne, il y a un autre aspect de l’ouvrage qui ne l’est pas moins, c’est son féminisme. Les femmes y jouent un rôle prépondérant ».
Merci à Christine de Buzon.

Libération du 5 septembre 2007. Article d'OLIVIER SEGURET.
« La folie bergère d'Eric Rohmer.
Le réalisateur adapte le roman pastoral d'Honoré d'Urfé et signe un film d'amour exceptionnel, au suspense haletant.
Une amusante rumeur rapporte qu'avec les Amours d'Astrée et de Céladon, Eric Rohmer aurait réalisé son film le plus queer. C'est la dernière séquence qui explique ce blasphème bienveillant : Céladon y découvre, avec pertes et profits, la délicate condition de travesti, matière à quiproquos et effets de mise en scène où le cinéaste puise, manifestement, une intense jubilation... Mais tous les futurs spectateurs du film, que l'on souhaite immensément nombreux, nous sauront gré de ne pas en dévoiler davantage...
Cette tangente subite de la fiction n'est de toute façon pas le choix de Rohmer, mais celui d'Honoré d'Urfé (1567-1625), dont il a adapté l'incroyable texte l'Astrée, ou la plus folle histoire d'amour de la littérature baroque. Elle nous raconte comment, à l'époque gauloise, la bergère Astrée et le pâtre Céladon verront leur pur amour menacé par un malentendu qui manque d'être tragique, la première s'étant persuadée de la mort par noyade du second, qui se cache en réalité au fond d'une forêt pour respecter un absurde serment exigé, croit-il, par sa dulcinée.
Anachronismes. C'est au délicat et trop méconnu cinéaste Pierre Zucca que Rohmer a emprunté l'idée d'une telle adaptation et c'est à lui qu'il a souhaité, en conséquence, dédier ce film en tous points exceptionnel. Pour une bonne part, la grande beauté à la fois merveilleuse et cocasse du projet tient aux surprenantes concrétions spatio-temporelles qui l'habitent. Ecrit au début du XVIIe siècle, l'Astrée exprime une vision de la Gaule repeinte aux couleurs du baroque littéraire, anachronismes compris ­ et assumés comme tels par Rohmer. Dans cette reconstitution gigogne d'un lointain passé très largement imaginaire, le coup de génie du cinéaste est de s'inspirer d'un autre grand maître en visions antiques revisitées par le baroque : le peintre Nicolas Poussin (1594-1665), contemporain presque exact d'Urfé, dont Eric Rohmer semble citer à plus d'un tour les renversantes pastorales bucoliques, parmi lesquelles l'extraordinaire Et in Arcadia Ego... Dans le même ordre d'idées, les Quatre saisons, du même Poussin, semblent habiter plus d'un plan de ces Amours d'Astrée, film volé à la nature au milieu de laquelle il ne cesse de s'ébattre, en son direct, dans la plus vraie simplicité, sous l'amicale caresse du vent.
Trouble. Une autre grande force du film tient à son insoutenable suspense amoureux. L'habileté avec laquelle est tricoté le récit rend cette histoire, aux enjeux pourtant nécessairement limités, proprement haletante. A la Mostra de Venise, où le film représentait dimanche les couleurs de la France, son dénouement a provoqué des acclamations libératoires qui disaient assez bien le type de tension sentimentale où le duo Rohmer-Urfé nous cadenasse avec brio. Un sentiment que l'on doit aussi beaucoup à la qualité des interprétations et à un casting à peu près sans faute, du juvénile Andy Gillet en Céladon [...] jusqu'à la laiteuse Stéphanie Crayencour en Astrée, en passant par un inouï Serge Renko en druide entremetteur ou un stupéfiant Rodolphe Pauly en euphorique barde Hylas. Plusieurs signaux envoyés dernièrement par le cinéaste laissent néanmoins planer sur les Amours d'Astrée et de Céladon une note de trouble et d'inquiétude. Sans jamais le dire directement, Rohmer laisse en effet entendre que ce film si jeune, si beau, si frais, pourrait bien être l'un de ses tout derniers. S'expliquant, dans le dossier de presse, sur ce que son cinéma doit à Hitchcock et à Fritz Lang, Rohmer écrit notamment : « Et je veux bien que l'on dise que ce film est mon Tombeau hindou ! » Alors, toute réserve bue mais avec une profonde émotion : disons-le. Mais refusons de le souhaiter ».

Les Échos du 5 septembre 2007. Article d'ANNIE COPPERMANN.
« Si vous préférez James Bond à Marivaux, fuyez : la désuétude de l'histoire, des décors, du langage, risque de vous faire trouver le temps très long. Mais si vous voulez « découvrir la profondité de nos anciens mystères » (!) à travers la (fausse ?) naïveté d'un classique rompu à l'art de l'anachronisme, et, surtout, si vous aimez la rigueur et le raffinement, la préciosité et la malice d'un de nos plus grands cinéastes, qui semble, dans ce film gageure, résumer un peu toute son oeuvre, sensualité (légèrement grivoise) en sus, courez voir le dernier Rohmer, en lice pour le lion d'or, qui sera attribué dimanche à Venise ».
Merci à Cécile Créhange.

Figaroscope du 5 septembre 2007. Article de MARIE-NOËLLE TRANCHANT.
« D’un roman baroque d’Honoré d’Urfé que peu de gens songent encore à lire, Éric Rohmer tire un film éblouissant de grâce et de fraîcheur, de sensualité joueuse et d’élégance morale. Il y a quelque chose d’une féerie shakespearienne dans ce monde enchanté, peuplé de bergers, de nymphes et de druides, où les amants se disputent, se fuient et se travestissent. Mais Rohmer le filme avec une rigueur et une limpidité toutes classiques. Une nature doucement sauvage sert d’écrin aux groupes très composés des personnages, tous d’une grande beauté et parlant une langue extrêmement châtiée qui, étrangement, semble couler de source. Car cette oeuvre très civilisée est d’un naturel confondant. On est aussi à l’aise au milieu de ces bergers idylliques qu’avec des jeunes gens d’aujourd’hui, on passe familièrement d’une bouderie amoureuse à une leçon de théologie druidique et à des jeux érotiques à l’ambiguïté très moderne. Tout est improbable et évident comme la grâce. Rohmer nous offre un petit miracle de beauté intemporelle mais pleine d’humour et de joie de vivre ».
Merci à Cécile Créhange.

Télérama n° 3008 - 8 Septembre 2007
«POUR
 [...] le film est un concentré de « rohmérismes » : un scénario à base de méprises et de foi endurante qui pourrait avoir été écrit ex nihilo par l’auteur des Six Contes moraux ; une réalisation qui semble se jouer discrètement, et délicieusement, de ce scénario, selon l’inimitable touche du maître.
[…]  Face aux Amours d’Astrée et de Céladon, un maniaque de l’étiquetage aura le réflexe d’invoquer ses précédentes adaptations littéraires comme, jadis, Perceval le Gallois ou, naguère, L’Anglaise et le Duc. Mais ces films-là créaient un monde sous cloche, ultra stylisé. Ils évitaient la pleine nature qui, cette fois-ci, donne la note, peut-être la clé. Au début, c’est presque incongru, ces forêts et collines sans apprêt, semblables à celles de nos randonnées, mais peuplées de druides et de bardes en robe légère. Comme un spectacle de fin d’année au grand air. C’est sérieux ou non ? En vérité, et par chance, on sait moins que jamais sur quel pied danser avec Rohmer. Mais on danse.
Tout est à la fois fluide, transparent et, en même temps, affecté d’un drôle de coefficient d’ironie et de perversité. La grande affaire des deux personnages principaux, c’est leur fidélité mutuelle. Leur amour exclusif, indéfectible, hétérosexuel et sacré. Or le film ne cesse de fendiller discrètement cet idéal. […]
L’équivoque grandit dans les interlignes de l’histoire, à coups de scènes en décalage léger avec le dessein et le point de vue du valeureux Céladon. Il y a ces grandes joutes verbales dans la prairie entre les tenants des amours multiples et ceux de l’amour unique, entre les amateurs de corps et les défenseurs de l’âme. Toute la séduction de l’inconstance y éclate, les libertins se révélant bien meilleurs rhétoriciens que leurs prudes adversaires. Même impression lors d’une grande discussion théologique sur l’un et le multiple, le Dieu chrétien et les dieux grecs, d’où il ressort qu’aimer au pluriel ou au singulier revient un peu au même…
L’ambiguïté culmine avec le stratagème auquel Céladon a recours pour se présenter à nouveau devant celle qu’il aime – il se déguise en fille. Déjà, la beauté et la finesse de traits du comédien (Andy Gillet) font de ce procédé vieux comme le théâtre une expérience troublante : travesti, Céladon ressemble sans forcer à une blonde nièce de Carole Bouquet. Surtout, cette fille qu’il devient exerce une attraction irrépressible et très charnelle sur Astrée. De quoi interroger, cette fois, la fidélité de la petite bergère. Le film regorge ainsi de désirs sensuels, provoqués tant par le sein d’Astrée que par la poitrine de Céladon. Il faut remonter à La Collectionneuse (1967) pour trouver chez Rohmer un tel rayonnement du corps. Et c’est la première fois dans son œuvre que la sensualité déborde à ce point le verbe et la volonté, selon un crescendo épidermique qui dit à la fois le triomphe des sentiments et leur défaite ».
Louis Guichard

CONTRE
« Comme tous les vieux profs de lettres classiques, Eric Rohmer a des marottes : celle, par exemple, de réunir chaque année les plus jolis élèves d’hypokhâgne pour une représentation dans le préau, immortalisée sur film. Cette fois, le proviseur a un peu tiqué quand il a vu les costumes réunis pour l’entreprise : des chemises de nuit très échancrées, des imitations de braies gauloises achetées au marché Saint-Pierre. Beaucoup de peau dénudée, non ? Ce qui lui plaisait jusque-là – comme aux élèves, d’ailleurs, qui faisaient fête à la cérémonie annuelle –, c’est la façon dont l’enseignant transposait, avec audace et maîtrise, langage et sentiments classiques dans le monde moderne. Marivaux en costume-cravate, Blaise Pascal à la plage. Singulier et pertinent.
Mais là, L’Astrée, vraiment… ? Une gauloiserie ? Le proviseur piqua un Lagarde et Michard au CDI. Il s’inquiéta en y lisant que « le roman a de graves défauts : sa longueur, ses lenteurs, ses digressions superflues, ses conversations interminables, ses subtilités ». Tiens, la subtilité est un défaut, pensa-t-il, je n’ai pas dû faire attention aux nouveaux programmes… Il comprit à demi-mot que L’Astrée, c’était un peu la collection Harlequin du XVIIe siècle – mais, euh, toute la collection : 5 000 pages et 45 histoires entrecroisées. Il lut que le bouquin avait façonné pratiques amoureuses et jeux de rôle des précieux et des précieuses, au point qu’on finît par s’en moquer [...]
Le proviseur demanda à visionner l’enregistrement des répétitions générales […] Il regarda Astrée répudier Céladon, s’endormit, fut réveillé par le barde, chercha à se rendormir, regarda fixement sa montre en espérant voir l’aiguille des minutes bouger, mit ses jambes sur l’accoudoir de gauche, puis sur l’accoudoir de droite, se gratta la tête en entendant un prêtre dire que le polythéisme n’était qu’un monothéisme qui s’ignore. Sachant qu’il n’y avait pas de problème qu’une absence de décision ne puisse résoudre, il rentra chez lui, mais fit un détour par le loueur de DVD : Ma nuit chez Maud, ça lui changerait les idées, non ? »
Aurélien Ferenczi

• « Le Conseil général de la Loire attaque le cinéaste Eric Rohmer ». Pour lire l'article du Monde, daté du 22 septembre 2007, cliquez ici.
Merci à Christine de Buzon et à Christian Allègre.

• Merci à Marie-Claude Mioche qui m'a communiqué la correspondance échangée entre les responsables du Centre de Goutelas et Eric Rohmer.
Extraits de la lettre envoyée le 12 septembre par le président et la vice-présidente du Centre de Goutelas :
« Foréziens du « Pays d’Astrée » nous avons  pu, grâce au cinéma associatif de Boën-sur-Lignon, voir en sortie nationale le film de Eric Rohmer « Les amours d’Astrée et de Céladon ». Nous avons apprécié le ton juste, la langue magnifiquement restituée, l’interprétation, fidèle au sens du roman.
Nous voulons cependant formuler deux critiques sur  le choix affirmé du cinéaste de ne pas utiliser le Forez comme cadre du film.
D’abord en faisant des « Amours d’Astrée et de Céladon » une fable de nulle part et en évinçant délibérément le pays qui inspira L’Astrée, Rohmer a trahi d’Urfé.
Le roman multiplie en effet les précisons géographiques. Bien des lecteurs en connaissent la première phrase : «  Auprès de l’ancienne ville de Lyon, du côté du soleil couchant, il est un pays nommé Forez… ». Et c’est précisément ce que l’œuvre d’Honoré d’Urfé a de remarquable et d’innovant : en citant et décrivant cette contrée très identifiable où il vécut une partie de son enfance, il rompt explicitement avec la tradition pastorale de l’Arcadie imaginaire. Il  installe son Arcadie dans une contrée réelle, le Forez. Le Lignon, rivière mille fois citée, devient même un véritable personnage.
On objectera à cette première critique que toute adaptation est une réécriture et laisse libre son auteur. A quoi bon alors justifier le choix du lieu du tournage par un argument polémique et excessif : La plaine du Forez défigurée par l’urbanisation, le rétrécissement des rivières, l’élargissement des routes et la plantation de résineux ? Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau faisaient déjà de ce pays une contrée sacrifiée aux exigences du développement économique … Or le Forez actuel ne mérite pas le jugement dont l’accable le début du film. Même si  l’urbanisation anarchique des communes rurales doit être maîtrisée, en Forez comme ailleurs, il faut largement nuancer le propos. [...]
Le Forez charme encore les visiteurs qui le découvrent par la qualité de son accueil et la poésie des sites préservés. Il revendique hautement son titre de « terre de L’Astrée ». Depuis 3 ans, les « Chemins de L’Astrée », tracés en boucle autour des sites réels du roman, offrent une lecture des paysages, des épisodes narratifs et de la portée symbolique de l’œuvre. Grâce à L’Astrée, œuvre clé de la littérature européenne, le Forez compte aujourd’hui parmi les « Arcadies d’Europe »  [...]

• Réponse d'Eric Rohmer, le 20 septembre :
« Mesdames, Messieurs,
Je comprends votre déception. Moi aussi je fus déçu. J’aurais aimé tourner le film sur les bords de « ces délectables rivières » dont parle Honoré d’Urfé. Mais le Lignon du XXI ème siècle n’est plus celui du XVII éme, qui n’était peut-être pas exactement celui autour duquel Honoré d’Urfé a construit son histoire.
Ce petit affluent de la Loire est actuellement d’une largeur, d’une profondeur et d’un débit trop faibles pour qu’un être humain puisse s’y noyer et être emporté par le courant à une distance notable.
Nous avons pendant plus de trois ans cherché une rivière possible dans le Massif Central, du Morvan jusqu’aux Cévennes. La Sioule aux confins de l'Allier et du Puy de Dôme m’a non seulement semblé convenir mais m’a inspiré des idées de mise en scène qui donnent au début du film la tension dramatique qu’il requiert.
Mais au cours de la recherche de cette rivière qui ne préjugeait pas au début de l’abandon du Forez pour le reste du film, nous avons trouvé des paysages d’une beauté plus franchement pastorale que votre région.
Dans mes tournages, je suis très attentif en général à la vérité des lieux mais s’il faut choisir entre celle-ci et la Beauté, naturellement, en tant qu’artiste, c’est pour cette dernière que je dois opter. Le cinéma est un art et c’est moi seul qui juge des choses que je dois filmer.
Si j’ai écrit ce préambule qui vous choque, c’est par souci d’honnêteté à l’égard des spectateurs locaux et des touristes qui pourraient être étonnés de trouver dans ce film des lieux différents de ceux qui sont mentionnés dans le roman. Je ne vois pas en quoi ils pourraient éloigner les visiteurs auxquels importent peu la largeur du Lignon ou la présence d’éléments modernes au milieu des vestiges de l’ancien temps.
Eric ROHMER »

Le Monde, 28 septembre 2007
« Le tribunal de grande instance de Montbrison (Loire) a débouté vendredi le conseil général de la Loire de ses assignations en référé déposées pour "dénigrement" contre les sociétés productrices et distributrices du dernier film d'Eric Rohmer, "Les amours d'Astrée et de Céladon".
Dans son jugement, la présidente du tribunal déclare "nulles et de nul effet" les assignations délivrées par le conseil général de la Loire à l'encontre des SARL Rezo Films et Rezo Productions, et estime ne pas avoir été valablement saisie, sans examiner l'affaire sur le fond. Reprenant les arguments de Me Juliette Simoni, avocate des sociétés productrices et distributrices, la juridiction explique dans ses attendus que "les passages dont le caractère erroné et péjoratif est allégué relèvent des seules dispositions de la loi du 29 juillet 1881", relative à la diffamation par voie de presse, qui obéit à un régime procédural spécifique et impératif", qui n'a pas été respecté ».
Pour lire tout l'article cliquer ici.

 

 

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