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SignetPrésentation matérielle
des textes


Photocopies et microfilms nous ont appris que la fidélité aveugle des fac-similés a ses inconvénients. Comment exploiter cette image de manière efficace sinon en la recopiant ?

 

Première page

Deux visages de L'Astrée, une édition critique électronique qui se veut instrument de travail, ne peut pas se permettre d’adopter une police de caractères identique à celle du XVIIe siècle. La « fidélité », évidemment, a dû faire quelques concessions. J’ai suivi, dans la mesure de mes moyens, l’exemple donné il y a quelques années par Marie-Luce Demonet et Étienne Brunet dans leur admirable travail sur Rabelais.

Graphie

J’ai introduit des modifications en respectant les usages graphiques des éditions sur papier modernes :

• J’ai distingué u et v, i et j.
Dès 1607, le grammairien Maupas désire introduire cette distinction : « Les plus curieux escrivains, pour eviter tout mescompte escrivent u, pour voyelle, et v pour consonante, comme aussi j, pour consonante, et ainsi je desire qu’il soit pratiqué en ce livret » (p. 2). Il précise aussi que le i, « les curieux le forment avec une longue queue quand il se rencontre consone au milieu du mot » (p. 16). Ses imprimeurs ne lui ont pas toujours obéi.

• Les formes du s sont réduites (ƒ devenant s).

• Les traits de nasalisation sont traduits (ã devenant an).

• Les signes tironiens sont développés (9 devenant ous, & devenant et).

• En revanche, les parenthèses et les trémas sont conservés, ainsi que la présentation typographique des titres de textes intercalés (histoire, lettre et poème).

• J’ai conservé les majuscules puisque d’Urfé a probablement voulu que des mots-clés comme « Berger », « Nymphe », « Chevalier » ou « Druide » soient mis en valeur par cette majuscule qu’on appelait alors « lettre capitale ».

• J'ai respecté la graphie des noms propres uniquement dans les citations (« Celadon », « Astree »). J'ai ajouté l'accent sur le e dans les autres cas où le personnage est nommé (Céladon, Astrée).

Ponctuation

La ponctuation est un art qui a beaucoup évolué. Au début du XVIIe, en principe, comme le déclare Maupas, pour les « marques d’interrogations, Parenthese, admiration, interjections, Periodes et parties d’icelles, nous suyvons entierement l’usage des Latins » (p. 41). Cependant, à l’article Ponctuation, dans son Dictionnaire, FuretiÈre écrit en 1690 : « Il y a plus de difficulté qu'on ne pense à faire bien la ponctuation » : les signes devraient marquer le débit oral, mais bien souvent l’imprimeur et ses apprentis les manipulent à leur guise. Une note explique la signification que donne FuretiÈre à certains de ces signes.

• J’ai respecté la ponctuation de l'édition de 1621 dans la très grande majorité des cas, mais il m’est arrivé de remplacer des points-virgules ou des deux-points par un point pour rendre la phrase plus claire.

• Dans le cas de signes composés de deux unités, j’ai suivi l’usage moderne et laissé une espace avant (on sait que l’espace typographique est féminin).

• J’ai ajouté deux-points et tirets pour indiquer le début d’une conversation. Les dialogues étant fréquents, ces signes rendent la lecture plus commode.

• La ponctuation de la première édition (1607 ou 1610) n’est pas signalée à l'intérieur des variantes. Je n’ai indiqué que les quelques instances où l’édition de 1621 ajoutait ou supprimait un point d’interrogation.

• Les guillemets délimitent des citations pour nous, mais au XVIIe siècle, « ces  petites virgules renversées qu'on met à la marge des livres » devaient « marquer les passages citez, & les choses sentencieuses », explique MÉnage dans son Dictionnaire étymologique. Des guillemets ouvrants (") mis dans la marge - à droite ou à gauche pour les pages recto ou verso - indiquent la présence de maximes. Au lecteur ensuite de chercher « la substantifique moëlle ». Les maximes et adages sont si nombreux dans la première partie de L'Astrée que Hugues Vaganay les a isolés et publiés avant même d’éditer le roman. Ces guillemets désuets ne sont pas aisés à reproduire parce qu’ils étaient jadis imprimés entre les lignes. J'ai fait de mon mieux pour les conserver parce qu’ils correspondent à une évidente intention didactique (par exemple, I, 3, 52 verso).

Dans la première partie, les guillemets sont encore plus nombreux en 1607 qu'en 1621. Je signale les instances dans des fenêtres secondaires (par exemple I, 6, 164 recto et 169 recto). Il arrive qu'une parenthèse de 1607 soit remplacée par des guillemets en 1621 (I, 2, 36 recto). Il arrive aussi, mais plus rarement, que l'édition de 1621 ajoute des guillemets à l'édition de 1607 (I, 5, 153 verso). Enfin, j'ai rencontré des guillemets sans maxime en 1621 (I, 1, 11 recto). Ils auraient dû se trouver quelques lignes plus haut, comme dans l'édition de 1607 (I, 1, 11 recto). L'Astrée achronique reproduit les guillemets de l'édition de 1621.

Les guillemets disparaissent dans la deuxième partie. On n'en trouve ni en 1610, ni en 1621. Les maximes, elles, abondent.

• J’ai respecté la présentation des éditions de de 1607, de 1610 et de 1621 dans la division des paragraphes et dans la foliotation. J'ai ajouté un numéro pour indiquer le verso des folios. Pour la deuxième partie, j'indique en note les paragraphes ajoutés ou supprimés, parce que ce type de modification est alors fréquent.

• Dans le roman, au début de chaque livre se trouvent le numéro du folio correspondant dans l’autre édition du XVIIe siècle ainsi que le numéro de la page correspondante dans l’édition de Vaganay (voir par exemple, au début du livre 4 de la première partie, I, 4, 77 recto). Un tableau réunit ces informations dans Accès à un folio ou une page.

• Les numéros de page ou de folio sont entre crochets et en caractères gras en 1607 et en 1610 ; ils sont entre crochets et en caractères italiques en 1621. L'Astrée achronique suit l'édition de 1621.

• Pour retrouver un folio ou une page dans n'importe laquelle des éditions, il suffit de demander Accès folio/page et de taper le numéro.

• Folios ou pages de 1621 se trouvant dans toutes les éditions répondent toujours à l'appel. Lorsque je cite le roman dans les Introductions, les Outils ou les Annexes, je renvoie uniquement à L'Astrée de 1621.

• Dans le roman, au début de chaque folio ou de chaque page, à côté du numéro, des boutons permettent de passer rapidement d'une édition à l'autre, c'est-à-dire d'un folio ou d'une page à son homologue (voir par exemple I, 2, 22 verso).

• Les erreurs de foliotation sont signalées.

• On sait que les paragraphes sont rares dans les éditions du XVIIe siècle. Grâce à la dimension de la page cependant, le texte des Astrées dans cette édition critique semble moins dense et moins compact. En revanche, je n’ai pas respecté la longueur des lignes et je n’ai pas coupé les mots en fin de ligne.

• Je n'ai pas reproduit le titre courant, mais j'ai tenté d'évoquer les belles lettrines du XVIIe siècle en utilisant une police différente pour les premières lettres. Pour la deuxième partie, j'ai reproduit les lettrines et les bandeaux de l'édition de 1621.

Disposition des folios liminaires de la première partie en 1621

1. frontispice.
2. Verso blanc.
3. Page de titre.
4. Portrait de d'Urfé au verso de la page de titre.
5. Dédicace au Roy.
6. L'Autheur à la Bergere Astree.
7. Privilège.
8. Portrait de dame
La première partie de L'Astree [...]

Disposition des folios liminaires de la première partie en 1607

1. Page de titre.
2. L'Autheur à la Bergere Astree.
3. Table des histoires contenues es douze livres d'Astree.
4. Privilège.
5. Feuillets blancs.
Le premier livre d'Astrée. [...]

Disposition des pages de la deuxième partie en 1621

1. Frontispice
2. Page de Titre
3. Portrait d'Honoré d'Urfé
4. L'Autheur au Berger Céladon
5. Tables
6. Privilège
7. Portrait de Dame
8. Livre I [...]

Le frontispice, daté de 1622, porte la signature de P. Firens. La page de titre n'a pas de date. Le privilège est du 7 mai 1619. Il n'y a pas de dédicace au roi.

Disposition des pages de la deuxième partie en 1610

1. Frontispice
2. Au Roy
3. L'Autheur au Berger Céladon
4. Livre 1 [...]
5. Livre 12
6. Tables
7. Extrait du Privilège

Le frontispice, signé par Firens, ne porte pas de date. Il n'y a pas de page de titre. Le privilège est du 15 février 1610.

Tables des matières de L'Astrée

Des liens permettent de passer des Tables des matières au texte du roman.

• Première partie :
- L’édition de 1621 inclut une Table des histoires, une Table des lettres et une Table des poésies. Je les ai reproduites en introduisant des corrections que j'ai expliquées dans les notes.
- L'édition de 1607 comprend seulement une Table des histoires.
- J’ai ajouté une Table des livres. J’ai indiqué le nom des narrateurs d’histoires et celui des auteurs de poésies.

• Deuxième partie :
- L’édition de 1621 inclut une Table des histoires, une Table des lettres et une Table des poésies. Je les ai reproduites en introduisant des corrections que j'ai expliquées dans les Notes.
- L'édition de 1610 comprend les mêmes Tables.
- J’ai ajouté une Table des livres. J’ai indiqué le nom des narrateurs d’histoires et celui des auteurs de poésies.

SignetCompléments d'information

La Première partie

L'édition de 1621 a des lacunes.

• Un feuillet manque (I, 12, 404 recto), et deux fois une ligne manque au bas d'une page (I, 6, 182 recto ; I, 9, 303 recto). J'ai emprunté le texte de l'édition de 1624 après l'avoir comparé avec celui de l'édition de 1619, et je l'ai indiqué dans les Notes.

- Paris, Toussaint Du Bray, 1619, avec privilège.
- Paris, Mathurin Henault, 1624, sans privilège.

• Par ailleurs, je pense qu'il a dû y avoir plus d’un tirage en 1621. J'ai commandé il y a quelques mois une reproduction de l'édition que j'avais consultée à l'Arsenal. À ma grande surprise, j'ai constaté que ce texte n'était pas identique à celui que j'avais lu. Dans les deux états, la page de titre est la même et les mêmes folios sont absents. Cependant, la ponctuation et la graphie de plusieurs mots diffèrent. L'anomalie la plus étrange ? Il manque une ligne au folio 94 verso.

folio 94 verso

Voici la ligne qui manque :
« car la froideur des Alpes, qu'il avoit passées par » (I, 4, 94 verso).
Les éditions de L'Astrée n'ont pas fini de nous surprendre !

L'édition anonyme de 1607 a une histoire curieuse.

• Grâce à l'obligeance de Catherine Faivre d'Arcier, Conservateur au département des Manuscrits (Bibliothèque nationale de France), j'ai appris que « l'ouvrage a été acquis le 5 octobre 1869 par James de Rothschild (1844-1881) auprès du libraire Tross, pour 300 francs. La reliure a coûté 100 francs ; elle a été payée le 22 avril 1871 à Trautz-Bauzonnet, qui l'a réalisée en maroquin bleu, avec des filets, des compartiments et des tranches dorées ».

• Le prix de l'ouvrage me semblait relativement modeste pour une édition rarissime, et pour un roman faisant partie du patrimoine français. En 1864, à Londres, Edwin Tross a vendu pour 15.000 francs une Bible de Gutenberg en deux volumes, reliée en maroquin marron, à laquelle manquaient quatre feuillets (Voir ce site, 30 septembre 2010).

• À combien se vendaient les ouvrages du XVIIe siècle du temps d'Edwin Tross ? D'aimables libraires spécialistes de livres anciens (« Le Bateau Livre » à Montpellier, « Librairie Pierre-Josse » à Charcé) m'ont suggéré de consulter le Manuel du Libraire de Brunet (Gallica, 30 septembre 2010).
- Astrée en 5 volumes, Paris (Rouen), 1647, petit in-8, figures. 15 à 25 francs.
- Aubigné, Les Avantures du Baron de Fœneste, 1630, pet. in-8. 30 francs.
- Le Meurtre de la fidélité, 1609, pet. in-12. 20 francs.
- Nervèze, Amours diverses, Lyon, Ancelin, 1615, in-12. 50 francs.
Gravures et reliures, évidemment, font monter les prix :
- Perrault, Les Hommes illustres, Paris, Antoine Dezallier, 1696-1700, 2 vol. in fol., avec 100 portraits [dont celui de d'Urfé] gravés par Edelinck et autres, vendu par Tross, 61 francs en 1865. Relié en vélin, vendu par Tross, 203 francs en 1868.
Dans ces conditions, les 300 francs de L'Astrée de 1607 - reliée en parchemin et sans gravure - représentent une somme importante, peut-être même un « prix exorbitant ».

Le Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le Baron James de Rothschild d'Émile Picot (Paris, Damascène Morgand, 1887, tome II, Belles-Lettres, 1527), renvoie à un article de A. Benoist dans la Revue Forézienne (III, 1869, pp. 269-271), « L'édition originale de L'Astrée est retrouvée ». M. Benoist a vu l'annonce de vente en septembre. James de Rothschild, « avocat à la cour impériale », lui a communiqué l'ouvrage alors relié en parchemin. La suite de l'article, une description détaillée du livre, n'apporte pas plus d'informations.

Le Catalogue Picot signale aussi que cet exemplaire de L'Astrée de 1607 « a été découvert par M. Edwin Tross, à Augsbourg, en 1869 », nouveau lien inattendu entre Honoré d'Urfé et l'Allemagne !

• Edwin Tross est un homme de lettres qui a édité des textes français du XVIe siècle, et qui privilégiait les caractères de civilité :

civilite

(Voir son édition des œuvres de Louise Labé dans ce site, 30 septembre 2010). E. Tross incarnait « l'idéal du libraire-savant » (Voir ce site, 30 septembre 2010). Il a eu au moins deux librairies à Paris autour de 1850 (5, rue Neuve-des-Petits-Champs et 11, place de la Bourse). Membre de la Société Littéraire du Québec, il s'intéressait aussi à la Nouvelle France : en 1870, on a vendu aux enchères à New York plus de deux mille ouvrages traitant de l'Amérique du Nord lui appartenant (Catalogue of Scarce and Curious Books, Including the Collection of M. Tross).

• Intriguée par les sources allemandes de Edwin Tross, j'ai interrogé Alfred Noé, professeur à l'Université de Vienne (Autriche). Il a eu l'amabilité de faire des recherches et de me communiquer ces renseignements :
« Plus qu’une ville universitaire, Augsbourg [en Bavière, la ville où se trouvait cet exemplaire de L'Astrée] était, aux 15-17e siècles, un centre d’imprimerie et une ville de commerçants internationaux, parmi lesquels on cite avant tout les Fugger. Il me paraît donc très probable que le volume en question provienne d’une des nombreuses bibliothèques patriciennes de la ville, dispersées après les ruines aussi nombreuses de ces familles pendant les 17-18e siècles. J’ai tout de suite vérifié, mais dans le catalogue de la bibliothèque Fugger vendue à Vienne en 1655, il n’y a malheureusement pas d’Astrée ».

Il n'en reste pas moins que cette précieuse édition anonyme de 1607 est d'un grand intérêt, et que je suis heureuse et fière de lui rendre les honneurs et la place que mérite un volume qui a tant voyagé.

Compléments d'information

La Deuxième partie

J'ai retenu pour cette édition critique le texte de 1610 et le texte de 1621. Les deux volumes que je reproduis se trouvent à la Bibliothèque municipale de Versailles. Je voudrais ici remercier de nouveau les bibliothécaires remarquables que j'ai eu la chance de rencontrer.

Les deux ouvrages appartiennent au fonds Lebaudy. Le Dictionnaire de Biographie française nous apprend que la famille Lebaudy est originaire de Tinchebray, dans l'Orne. Jean Lebaudy (1775-1847) s'installe à Paris et fonde une fabrique de raffinerie de sucre. La famille s'enrichit tellement qu'un petit-fils de ce Jean Lebaudy laissera une fortune de plus de cinquante millions en 1889. Un autre petit-fils, Jacques, est un personnage haut en couleur qui a inspiré les caricaturistes. Il meurt en 1919 assassiné par son épouse. La famille a inspiré au moins trois romans, La Vie secrète de Madame Jules Baudley (Marcel Barrière, 1948), Les "Affaires" au 19e siècle, Max, le "petit Sucrier" (Gérard Delaisement, 1995), Les Turbulences d’une grande famille (Henri Troyat, 1998).

Le Jean Lebaudy qui nous intéresse est mort en 1970. C'est un bibliophile émérite, membre de la prestigieuse « Société des Bibliophiles françois ». Avec son épouse, Henriette, en 1962, il a offert ses collections de livres, de manuscrits et de recueils d'eaux-fortes à la bibliothèque de Versailles. Le catalogue est en sept gros volumes. À la page 5, M. Lebaudy écrit que ces documents représentent « plus de 45 ans d'efforts de toutes sortes. Il ne faut jamais oublier que je n'ai pas hérité un seul volume de ma famille ». Il ne donne malheureusement pas plus de renseignements sur ses acquisitions. Les éditions de L'Astrée sont donc entrées à Versailles en 1962. C'est grâce à M. et Mme Lebaudy que l'édition de 1610 de la deuxième partie est accessible à Paris.

Cette deuxième partie de L'Astrée a connu en 1610 deux éditions que Madame Sancier décrit (p. 27), et qui se distinguent par certaines caractéristiques typographiques. Un seul vers a été ajouté entre la première et la seconde publication (p. 409). C'est la seconde publication qui est reprise dans l'exemplaire du fonds Lebaudy.

Il y a, au livre 12, un ensemble de graves erreurs de composition typographique qui ne sont pas signalées dans le catalogue. Dans cette édition critique, omissions et déplacements sont décrits dans des notes ; le texte erroné utilise une

police différente (par exemple, 1610, II, 12, 802 sic 804 sq.).

L'édition de 1610 et celle de 1621 portent les marques du temps, signes tironiens (ous = 9), erreurs de foliotations, mais bandeaux variés et fort belles lettrines. Dans l'édition de 1610, il y a des culs-de-lampe aux livres 2, 8 et 11. Une ligne manque à la fin d'une page au livre 3. Quelques mots sont sautés (II, 4, 253).

L'édition de 1621 jouit de culs-de-lampe aux livres 3, 4, 5, 7, et 9. Cette édition aère le texte en introduisant nombre de paragraphes. Mais à deux reprises, une ligne manque au milieu d'une page (II, 6, 352 ; II, 8, 540). 

Malgré leurs inévitables points faibles - à cause d'eux même - ces deux éditions de la deuxième partie devaient sortir de l'ombre. Elles divulguent et rendent publics des moments importants dans la carrière d'Honoré d'Urfé, dans l'évolution du français et dans l'histoire de l'édition.

L'édition achronique de L'Astrée

Cette version conserve le format de l'édition de 1621 tout en en modernisant la graphie. Elle donne par exemple « adieu » et non « à dieu », « bonheur » et non « bon heur », et distingue « plutôt » de « plus tôt ». Les substantifs conservent le genre qu'ils ont en 1621 (« la doute », I, 10, 331 verso). Les mots archaïques subsistent (« fuitif », I, 12, 384 recto, « desseigner », II, 8, 551), les expressions aussi (« les trente une », I, 11, 373 verso), sauf dans deux cas où la confusion m'a semblé gênante (« advenir » pour avenir, « conte » pour compte).

Les quelques libertés que j'ai prises dans cette Astrée doivent toutes rendre la pensée du romancier plus claire et la lecture plus aisée.

D'abord, j'ai systématiquement modernisé la ponctuation en déplaçant et en échangeant virgules et points-virgules. Le XVIIe siècle ne jugeait pas utile d'encadrer de virgules les propositions incises. Il donnait aux signes doubles un sens qu'ils ont perdu aujourd'hui : le deux-points qui précède car est remplacé par une virgule (I, 7, 198 verso). Il arrive que l'édition de 1621 mette un point d'interrogation là ou l'édition de 1607 mettait un point d'exclamation : « Que devint ce pauvre Berger ! ? » (I, 6, 189 verso) ; L'Astrée achronique conserve le point d'interrogation de 1621.

Ensuite, j'ai donné aux verbes leurs désinences modernes, ois devenant ais. Certains verbes ne sont pas conjugués comme nous le faisons aujourd'hui, et ne sont même pas conjugués d'une manière uniforme. C'est le cas notamment de pouvoir, prendre et ouïr. Temps et modes sont parfois mal choisis (I, 2, 46 recto, II, 4, 192). La modernisation des formes verbales s'imposait pour rendre le roman moins déroutant. Par conséquent, le grammairien qui cherche « prindrent » par exemple (I, 7, 210 recto, II, 9, 561) ne le trouvera pas dans L'Astrée achronique qui ne donne que « prirent » (I, 7, 210 recto). Les présents de l'indicatif sont nombreux en 1607 et en 1610, et ne sont pas toujours corrigés en 1621. Ils survivent dans la version moderne.

Enfin, j'ai eu recours au texte de 1607 et à celui de 1610 lorsque le texte de 1621 introduisait des fautes d'orthographe grossières (leurs vanité, I, 10, 316 verso), et surtout quand il pouvait induire en erreur (entendre sa Bergère pour attendre sa Bergère, II, 1, 8). Ce choix - souligné dans les notes - s'est avéré crucial particulièrement pour les pronoms qui désignent les personnages lors d'un récit de travestissement (voir I, 6, 186 verso à 187 verso). Pour la première partie, le texte de 1607 est souvent bien plus cohérent que celui de 1621. Pour la deuxième au contraire, le texte de 1621, dans l'ensemble, est plus clair (II, 8, 489).

L'Astrée achronique jouit des mêmes hyperliens que les éditions de 1607, de 1610 et de 1621. De plus, des astérisques signalent l'existence de variantes dignes d'intérêt. L'internaute qui rencontre un astérisque peut remonter au numéro du folio ou de la page et cliquer sur « 21 ». Il se rendra ainsi à la page ou au folio correspondant en 1621 et trouvera la variante signalée par l'astérisque. Il peut tout aussi aisément, en suivant cette procédure et en cliquant sur « 07 » ou sur « 10 », consulter l'autre édition du XVIIe siècle. Je pense qu'une Astrée aussi facile à lire que L'Astrée achronique peut faire gagner du temps aux chercheurs. Elle peut aussi attirer un tout nouveau public que la langue du XVIIe siècle aurait découragé.

Dans Deux visages de L'Astrée, j'espère être restée fidèle aux textes parus du vivant d'Honoré d'Urfé. Entre la première et la dernière édition, il y a eu des modifications innombrables. Je ne prétends pas avoir réussi à signaler dans les variantes absolument tous les changements (en particulier dans le domaine des accents et de la ponctuation). Ceci n'est pas une édition diplomatique. Rester fidèle aux fantaisies graphiques de Toussaint Du Bray et de ses imprimeurs est ardu ! J'espère avoir su mettre en valeur les changements les plus significatifs. Je comprends mieux maintenant pourquoi les éditeurs scientifiques, en règle générale, effectuent une sélection parmi les variantes.

Une édition critique électronique est précieuse. Rien ne peut entrer en compétition avec l'efficacité des hyperliens qui permettent de voler d'une page à l'autre. Je reconnais sans peine que lire un livre est plus agréable que lire un écran, qu'une édition sur papier est plus commode qu'une édition électronique, qu'une Astrée tangible est plus belle qu'une Astrée virtuelle. Mais quelles dimensions aurait le volume qui permettrait d’avoir au bout des doigts deux éditions de chaque volume de L'Astrée, une Astrée achronique, près de deux cents images, plus de deux milliers de notes ainsi qu'un glossaire, comprenant environ mille six cents entrées, et qui donne l'air des danses nommées par Honoré d'Urfé ? Combien coûteraient ces sept mille pages renfermant 25 mégaoctets de texte ?

Quels prodiges typographiques permettraient de passer rapidement d'une édition à l'autre ou d'un personnage à sa fiche d'identité ? Les informations reléguées au bas d'une page ou exilées à la fin d'un volume nuisent à la pleine compréhension et ralentissent la lecture. De plus, une version électronique est d'une flexibilité qui autorise les additions. Combien de suppléments faudrait-il prévoir pour garder l'apparat critique à jour, et pour ajouter les autres parties de L'Astrée ?

En 2004, l'équipe d'universitaires suisses qui a édité l'Artamène ou le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry demandait dans son site (30 septembre 2010) :

Et si le texte est un texte ancien, de nature canonique, 'classique', peut-on attendre d'une implémentation en ligne autre chose qu'une édition critique, moins limitée et plus maniable que celle qu'offrirait l'imprimé traditionnel ? Le texte gagne-t-il un nouveau statut, une existence nouvelle, par le biais de son nouveau support ? La transposition peut-elle favoriser une lecture renouvelée et opérer ainsi une fonction en quelque sorte herméneutique ?

L'expérience a prouvé qu'il fallait répondre à toutes ces questions par l'affirmative. L'édition électronique améliore la qualité de la recherche. Grâce aux ordinateurs, une fois que la première et la dernière édition d'une œuvre sont saisies, toutes les enquêtes s'avèrent possibles et produisent des résultats fiables. Les seules limites sont les limites du questionneur. L'informatique enrichit l'édition critique en décuplant l'apparat qui accompagne le texte tout en simplifiant et démocratisant la diffusion des ouvrages les plus difficiles d'accès. De la gravure sur pierre à l'imprimerie, l'humanité a fait un bond de géant. Le progrès réalisé de l'édition sur papier à l'édition électronique est du même ordre de grandeur. Un site qui seconderait un livre serait nécessairement un site incomplet - le meilleur ne sera-t-il pas réservé au livre plus lucratif ? L'ère de l'Internet, plus altruiste que la galaxie Gutenberg, ouvre des horizons infinis.

 

« L'idée qu'un texte n'est pas une entité fermée,
séparée, est l'idée même de littérature.
En insistant sur les dépendances, connexions, renvois,
les informaticiens donnent facilement aux littéraires
l'impression de redécouvrir une évidence ».

Alain Giffard
« Petites introductions à l'hypertexte », p. 107.