
Vaganay,
l'homme et l'œuvre
(1870-1936)

J'aurais aimé rencontrer Hugues Vaganay.
C'est un homme de la Renaissance, parce que le XVIe siècle semble l'avoir fasciné et parce qu'il a voulu le ressusciter en consacrant des années de sa vie à des rééditions. C'est un « Renaissance man », dans le sens américain de l'expression, parce qu'il s'est intéressé à des sujets divers, ouvrant à ses lecteurs des horizons variés. Une biographie succinte d'Hugues Vaganay accompagne son « Tombeau », car, comme ses amis, les écrivains du XVIe siècle, il a eu droit après sa mort à ce type de panégyrique. C'est un texte anonyme, peut-être dû à son fils. Le Tombeau de Hugues Vaganay, humaniste lyonnois, recueilli de plusieurs excellens personnages. Ensemble une élégie pour le tombeau de Pierre de Ronsard, prince des poètes françois parut à Lyon en 1937 sans nom d'éditeur. L'élégie est signée Hugues Vaganay Junior. La photo que je reproduis se trouve dans ce livre.
La vie d'Hugues Vaganay n'a pas dû être facile. En 1918, sa femme est morte lors d'une épidémie de grippe, lui laissant six enfants. Au lieu de se consacrer à la recherche, il a donné la priorité à ses obligations familiales. Il s'est contenté de son poste de « Bibliothécaire des Facultés catholiques de Lyon ». L'Académie française a pourtant reconnu ses mérites : il a reçu deux fois le prix Saintour.
Les premiers travaux de Vaganay portent sur la littérature américaine. En 1892, il publie deux études sur la nouvelle et le roman aux États-Unis. L'année suivante, il se lance dans un répertoire de la poésie latine. Mais c'est en anglais, et avec humour, qu'il dédie cet ouvrage … aux vers :
« To bookworms these pages are respectfully dedicated by one of their professional foes ! »
Hugues Vaganay savait-il que les bookworms sont au figuré ces rats de bibliothèque dont les bibliothécaires quelquefois se méfient ?
Au début du XXe siècle, Vaganay consacre deux volumes au Vocabulaire français du XVIe siècle (Paris, [s.n.], 1904-1905). Il édite ensuite les œuvres de Jean-Baptiste Chassignet, de Gabrielle de Coignard et de Philippe Desportes. Il remonte même plus haut que le XVIe siècle, en publiant vingt fables d'Esope dans une traduction du XVe siècle, et une réédition des Plus belles fleurs de la Légende dorée de Jacques de Voragine (en 1476, la Légende dorée a été le premier livre français imprimé à Lyon).
Vaganay se penche aussi sur le roman. Il commence par Amadis en français. Essai de bibliographie (Firenze, L. S. Olschki, 1906) et par Perceforest (Mâcon, impr. de Protat frères, 1907). Il continue sur cette voie avec une réédition du premier livre des Amadis traduits de l'espagnol par Herberay des Essarts en 1540 (Paris, Hachette, 1918). Cet érudit qui n'a décidément pas peur des œuvres volumineuses s'attelle à une édition de Ronsard. Après avoir fait paraître, en volumes indépendants, les Odes, les Amours et la Franciade, il offre en 1923 sept volumes d'Œuvres complètes suivant l'édition originale de 1578. Son travail rivalise alors avec celui de Paul Laumonier (Paris, A. Lemerre, 1914-1919, 8 vol.). Selon l'auteur du Tombeau, il y a eu, « d'une part, Paul Laumonier qui a fourni aux spécialistes une édition critique, d'autre part Hugues Vaganay qui a donné à tous les honnêtes gens une édition lisible et bon marché » (p. 26).
Vaganay n'abandonne pas pour autant l'anglais. Dans Lodge and Desportes (Mâcon, Protat Frères, 1922), il publie face à face les Premières Odes de Desportes et Glaucus and Silla de Lodge. Ses dernières recherches correspondent à un nouveau centre d'intérêt. Elles portent sur la poésie populaire française. En 1935, paraissent Les Recueils de noëls imprimés à Lyon au XVIe siècle. Essai de bibliographie suivi de quelques textes (Autun, Presses de MM. Taverne et Chandioux).
C'est à une œuvre en prose du tout début du XVIIe siècle que Vaganay consacre un traitement de faveur : il travaille pendant près de vingt ans sur le roman qui a assuré la célébrité du Forez, L'Astrée d'Honoré d'Urfé. Né à Saint-Étienne, Hugues Vaganay s'est toujours considéré comme Forézien. Il a étudié avec le chanoine Reure, ce qui a dû lui donner très tôt le goût de L'Astrée. Il publie d'abord à Lyon, en 1910, en tant que spécimen, les trois premiers livres de la première partie du roman sur papier rose. Vaganay compose ensuite en 1913 une anthologie à la mode du XVIe siècle : Les Très veritables Maximes de messire Honoré d'Urfé, nouvellement tirez de L'Astrée, dédiées « Au dous païs de Forests », avec une préface de Louis Mercier. En 1920, Vaganay publie ce que le Tombeau décrit comme « une réimpression à bon marché de la Première Partie » (p. 28). De 1925 à 1928, parurent enfin, sous les auspices de « la Diana », les cinq volumes que nous connaissons, avec des reproductions juxtaposées de gravures de 1647 et de 1733, avec des frontispices et des portraits d'Honoré d'Urfé empruntés à différentes éditions du XVIIe siècle (éd. Vaganay, V, p. 551-561), et avec une préface substantielle de Louis Mercier (Lyon, Pierre Masson). Cette édition a marqué le tricentenaire de la mort d'Honoré d'Urfé.
C'est cette AstrÉe qui ressuscite à Genève en 1966 (Slatkine Reprints) et que Frantext (ARTFL aux États-Unis) a mise sur la toile. C'est encore cette Astrée que l'Université de Stuttgart, sous la direction de M. le Professeur Reinhard Krüger, offre dans ce site (30 septembre 2010), Honoré d’Urfé : L’Astrée (1607 sq.) (édition numérisée, ed. Krüger e.a., Version 1.0.0, 22.06.2006, consulté pour la première fois en décembre 2006). C'est probablement encore cette Astrée que Wikisource propose dans ce site (30 septembre 2010) - sans indiquer l'origine du texte.
Hugues Vaganay ajoute à la fin du cinquième volume de son édition de l'AstrÉe quelques-unes des réflexions de Patru sur la « clé de L'Astrée » ainsi qu'un « Essai de bibliographie sur les éditions » du roman (p. 545-561). Il conclut avec quelques lignes sur les œuvres critiques et un rappel de l'influence des Amadis (p. 561). Ces pages reléguées dans un bref appendice illustrent l'échelle des valeurs et les méthodes de travail de Vaganay. Érudit, curieux, modeste, bibliographe, bibliophile, il écume patiemment la bibliothèque - et l'on sait que celle de Lyon est fort riche -, il choisit pour nous.
Hugues Vaganay a quelquefois jugé utile de s'expliquer. Dans le cas des Œuvres complètes de Ronsard, il a dit pourquoi il a préféré l'édition de 1578 à celle de 1584 (privilégiée par Laumonier) dans La défense et illustration du texte de 1578 ; pour le quatrième centenaire de Ronsard (Lyon, [s.n.], 1924). Dans le cas des Amadis, il a promis dans son « Avertissement » une analyse des variantes pour comparer l'édition de 1540 et celle de 1548. Il a publié en 1928, dans la Revue hispanique, cinquante pages consacrées aux « Traductions françaises de la douzième partie de l'Amadis espagnol ». Dans le cas de l'AstrÉe, Hugues Vaganay n'a jamais commenté ses décisions éditoriales. Pourtant, dès février 1928, H. Carrington Lancaster, en faisant le compte rendu de la publication des trois premiers volumes de cette Astrée, s'étonnait des choix de l'éditeur et espérait qu'une explication suivrait (p. 134).
Vaganay savait, et il le dit lui-même, que bien des libraires du XVIe et du XVIIe siècle « dépasse[nt] la mesure permise en fautes grossières » (« Avertissement » des Amadis). Il n'ignorait pas que les éditions dites « complètes » de L'Astrée sont toutes posthumes (éd. Vaganay, V, p. 551) et donc sujettes à caution. Il a eu la sagesse d'éviter les éditions de 1633 et de 1647. Il ne s'est pas penché sur les problèmes posés par les éditions de la quatrième et de la cinquième partie. Et pourtant, dès le XVIIe siècle, on mettait en doute leur authenticité. FuretiÈre par exemple écrit dans son Dictionnaire : « La suite de L'Astrée par Baro » (Article Suite). Depuis quelques années, plusieurs critiques se penchent enfin sur cette question difficile (Voir Histoire chaotique). En 2003, Laurence Plazenet a fait une lumineuse synthèse des problèmes posés par les éditions de L'Astrée.
Les temps changent, et nos exigences aussi. Si « l'honnête homme » qui se contenterait d'avoir entre les mains « une édition lisible et bon marché » de L'Astrée existe encore, les éditeurs l'ignorent : la version de Gérard Genette n'est plus disponible. On ne publie plus que des extraits qui privilégient les épisodes non pastoraux du roman. Le texte établi par Hugues Vaganay survit donc comme une référence obligatoire et unique. C'est une référence nécessairement suspecte puisqu'elle ne respecte pas les règles modernes de l'édition critique. Nous n'appartenons plus à « l'ère du soupçon », mais à celle de la « déconstruction ». Les variantes de L'Astrée ont inspiré d'excellentes études. En signalant des évolutions fascinantes et de curieux changements, ces travaux nous ont inculqué un devoir de méfiance. Hugues Vaganay n'a connu aucune de ces œuvres. Il reconnaît lui-même que le travail séminal de Maurice Magendie, Du Nouveau sur L'Astrée, a paru alors que son Astrée était déjà sous-presse (éd. Vaganay, V, p. 562).
À ma connaissance, une seule des multiples éditions établies par Hugues Vaganay a eu la chance de tomber entre les mains d'un érudit et d'un éditeur attentifs. Elle a servi de point de départ à une édition dotée d'un apparat critique moderne. Yves Giraud a offert la vingt-et-unième réédition des Amadis de Vaganay « avec introduction, glossaire et relevé de variantes » (Société des Textes Français Modernes, Paris, Librairie Nizet, 1986). Depuis quelques années, Yves Giraud lui-même revoit les Amadis en remontant aux textes originaux avec une équipe dirigée par Michel Bideaux et soutenue par Champion Électronique (Collection Textes de la Renaissance).
Et L'Astrée n'aura pas cette fortune ?
L'Astrée a besoin d'un bain de Jouvence qui lui rendra ses traits authentiques. Une extrême prudence s'impose aux éditeurs d'un texte aussi complexe, un roman signalé dès 1593 (dans la Philocalie de Du Croset) qui n'était pas encore terminé en 1625 à la mort de son auteur, un roman dont la première partie a été profondément remaniée, un roman dont l'esprit a changé en 1610, après la mort d'Henri IV, un roman dont la première, la troisième et la quatrième partie ont connu plusieurs versions, un roman dont la cinquième partie n'est pas d'Honoré d'Urfé, un roman dont les suites ont fait l'objet de procès au XVIIe siècle …
Comme je l'explique dans le fichier Choix, dans un premier temps, j'ai décidé de mettre entre parenthèses L'Astrée de Vaganay. Je ne sais pas pourquoi l'édition de 1612 de la première partie a été privilégiée (éd. Vaganay, V, p. 552). J'ai travaillé sur deux éditions différentes, toutes deux dotées d'un privilège, la première et la dernière parues du vivant d'Honoré d'Urfé, l'édition anonyme de 1607 et l'édition de Toussaint Du Bray en 1621. Pour la deuxième partie, j'ai choisi aussi la première édition avec privilège, celle de 1610, et celle de 1621.
Cette édition de 1621 a donc trois caractéristiques essentielles qui la rendent précieuse à mes yeux :
• elle réunit la première partie avec la deuxième et la troisième,
• elle porte un privilège,
• elle est la dernière édition que d'Urfé a pu voir.
J'ai ensuite comparé les éditions que j'ai retenues avec celle de Vaganay. C'est pour cela que, dans Deux visages de L'Astrée, au début de chaque livre se trouve le numéro de la page correspondante dans l’édition de Vaganay (voir par exemple, I, 4, 77 recto).
J'ai constaté que des non-sens qui m'avaient étonnée ne figuraient en fait que dans l'édition de Vaganay. Qu'on attribue ces erreurs à Toussaint, en 1612, à Vaganay lui-même, en 1925, ou encore aux responsables des Slatkine Reprints, en 1966, il est nécessaire de les signaler.
Voici quelques-unes des occurrences qui doivent inciter le lecteur à s'interroger :
| Livre | AstrÉe de Vaganay | Édition de 1621 |
Sonnet d'Hylas |
||
1 |
p. 31 |
f° 18 verso |
Discours de Daphnis sur l'art d'inspirer l'amour |
||
6 |
p. 218 |
f° 177 recto |
6 |
p. 220 |
f° 178 verso |
Laonice parle de Cléon ; elle l'envie parce que Tircis l'aime |
||
7 |
p. 254 |
f° 207 verso |
D'ailleurs, quelques pages plus loin l'adjectif revient … |
||
p. 257 |
f° 210 recto |
|
Description de Lycidas |
||
7 |
p. 268 |
f° 219 verso |
8 |
p. 272 |
f° 223 recto |
8 |
p. 306 |
f° 252 recto |
Hylas dit que dans le temple, la nuit, les femmes ont l'air belles : |
||
8 |
p. 315 |
f° 260 recto |
9 |
p. 344 |
f° 284 verso |
9 |
p. 360 |
f° 298 verso |
Céladon raconte : |
||
10 |
p. 420 |
f° 360 recto sic 350 recto |
11 |
p. 432 |
f° 370 verso sic 360 verso |
Les tableaux de Mandrague |
||
11 |
p. 441 |
f° 378 verso sic 368 verso |
11 |
p. 452 |
f° 378 verso |
La deuxième partie retenue par Hugues Vaganay s'ouvre sur un frontispice qui est celui de l'édition de Jean Micard, en 1610, et elle renferme la copie d'un privilège daté du 15 février 1610 attribué à Jean Micard et Toussaint du Bray (éd. Vaganay, II, p. 570). Vaganay précise : « Nous en donnons le frontispice et reproduisons le texte, copié sur l'exemplaire de Wolfenbütel et revu sur celui de M. l'abbé Chagny » (éd. Vaganay, V, p. 553). Madame Koch doute de cette information (p. 386).
Le texte de Vaganay réserve des surprises qu'on le compare avec l'édition de 1621 ou avec celle de 1610.
| Livre | AstrÉe de Vaganay | Édition de 1621 |
Omission : discours de Palémon |
||
9 |
II, p. 370 |
II, 9, 582 |
Remarque de Silvandre |
||
9 |
II, p. 382 |
II, 9, 602 |
10 |
II, p. 414 |
II, 10, p. 649-650 |
Monologue de Thamire |
||
11 |
II, p. 442-443 |
II, 11, 694 sic 696 |
La jalousie de Lycidas |
||
11 |
II, p. 455 |
II, 11, 715 sic 717 |
Noms de tribus |
||
11 |
II, p. 452 |
II, 11, 760 sic 762 |
Omission : discours d'Ursace |
||
11 |
II, p. 475 |
II, 11, 747 sic 749 |
Conseil du Chirurgien |
||
12 |
II, p. 552 |
II, 12, 869 sic 871 |
Omission : actions de l'Astrologue |
||
12 |
II, p. 557 |
II, 12, 878 sic 880 et 879 sic 881 |
12 |
II, p. 562 |
II, 12, 886 sic 888 |
L'édition d'Hugues Vaganay est imparfaite et parfois troublante. Mais « Il ne faut pas cracher dans le puits où l'on a bu », dit un proverbe arabe. Il est facile de relever les quelques points faibles d'une édition. C'est grâce à Vaganay, ce Forézien zélé, que L'Astrée a survécu hors des bibliothèques hautement spécialisées. Son œuvre a servi de canon tout au long du XXe siècle. Le Trésor de la Langue Française l'a retenue, numérisée et citée soixante fois. Je ne doute pas un instant que si Hugues Vaganay, cet amateur de résurrections, revenait parmi nous, il souhaiterait entreprendre une révision de son texte avec les moyens dont dispose le XXIe siècle. C'est pour cela que je lui dédie ce site ... qui est à l'abri des vers sinon des virus.