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Correspondance

Variantes

 

« Le texte de cet exemplaire autographe est plein de corrections, de stances supprimées, refaites ou ajoutées », note le chanoine Reure décrivant un manuscrit du Sireine daté de 1599 (p. 72). La troisième partie, « le Retour », a doublé en 1618 (Fisher, p. 166). L'ensemble du poème est passé de 391 strophes à 603 (Bernard, p. 153). Nous ne connaissons malheureusement pas de manuscrits de l'Astrée, mais nous devons nous demander si Honoré d'Urfé a révisé son roman comme il a révisé son Sireine.

En 1927, Maurice Magendie le premier a montré l'intérêt que représente l'étude des différentes éditions de l'Astrée (p. 27-42). Il a analysé la genèse du roman en commençant par un texte essentiel mais encore introuvable, des Bergeries, composées par Honoré d'Urfé avant ou pendant les guerres de religion, et longuement citées en 1593 par Du Croset dans sa Philocalie. Cette pastorale, dédiée à d'Urfé par un compatriote, renferme l'ébauche du schéma de l'intrigue principale de l'Astrée et l'annonce d'une fin heureuse : malgré la jalousie d'Astrée et la passion de Galathée, Céladon sera récompensé. Maurice Magendie analyse les avatars de la première partie et déclare : « Le texte définitif de l'Astrée pour la première partie est postérieur à 1607 » (p. 28).

Magendie n'a pas convaincu tout le monde. « L'auteur ayant dicté son œuvre à un secrétaire, s'en est ensuite désintéressé », affirme Hugues Vaganay, puisque les répétitions de mots corrigées dans les rééditions de la première partie ne l'ont pas été dans la quatrième (V, p. 553). Cette preuve qu'avance Vaganay n'est pas probante, car la quatrième partie dont il parle n'est pas entièrement d'Honoré d'Urfé. Hybride, apocryphe et posthume, cette quatrième partie ne pouvait pas subir le même traitement que les trois parties qui l'ont précédée.

Est-il concevable qu'un roman écrit par tranches n'ait pas fait l'objet de relectures attentives ? Est-il possible que, pendant vingt ans, deux ou trois cents personnages soient restés si parfaitement fidèles à eux-mêmes ? Il me semble que deux inadvertances seulement se cachent dans les trois volumes publiés du vivant d'Honoré d'Urfé.
• Dans la première partie, alors que Céladon médite dans le plus grand secret, le romancier ajoute que le héros a avoué ses sentiments (12, 397 verso) ; à qui en aurait-il parlé ?
• Dans la troisième partie, quand des bergers arrivent de toutes parts pour une cérémonie qui se déroule devant le temple d'Astrée, les anciens compagnons de Diane surgissent. Avec Daphnis et Amidor se trouve Callirée (éd. Vaganay, III, 9, p. 474) … cette Callirée que l'on nous dit morte dans la première partie (8, 256 verso) !
Ces deux lapsus calami n'ont aucun retentissement. Sans aucun doute, Honoré d'Urfé a dû se relire attentivement pour ne pas commettre plus de bévues dans les trois mille pages publiées avec son aval.

Le romancier a-t-il pris le temps de corriger son style ? Hugues Vaganay attribue les corrections aux éditeurs et déclare : « Tout grand seigneur que fût d'Urfé, son style se ressentait de sa province et les éditeurs parisiens tâchaient de donner un air de Cour à l'œuvre du gentilhomme forézien » (éd. Vaganay, V, p. 553). Vaganay ne donne aucun exemple de provincialisme. Il n'explique pas pourquoi des éditeurs prétendus vigilants auraient pris l'initiative de supprimer des noms propres, et pourquoi ils auraient laissé passer des dizaines de fautes grossières.

Depuis 1530, l'usage voulait que la correction des épreuves se déroulât dans l’atelier même de l'éditeur, mais, au début du XVIIe siècle, les épreuves sont envoyées à l'auteur (Bernard Cerquiglini, p. 22). Dans nombre de romans du premier XVIIe siècle, l'auteur rejette pourtant sur l'éditeur l'entière responsabilité des fautes d'impression. Dans l'Histoire comique de Francion, éditée par Pierre Billaine en 1623, Sorel écrit dans son « Advertissement » que les imprimeurs ont multiplié les fautes, pour le « faire enrager ». Par exemple, « se souvenans de leur nom [ils] ont mis bestes au lieu de pestes » (p. 48) ! Le ton est moins virulent dans l'édition de 1626. L'errata est alors volontairement incomplet parce que, déclare le romancier, il faut « exercer le bel esprit du lecteur » (p. 374).

Notre « bel esprit » peut souvent s'exercer en lisant les romans du temps ! N'oublions pas que le français était beaucoup moins réglementé qu'aujourd'hui, et infiniment moins stable. L'ordonnance de Villers-Cotterêts qui a fait du français la langue administrative date seulement de 1539. La toute première grammaire française, celle de Maupas, ne paraît qu'en 1607, la même année que la première partie de l'Astrée. Pourquoi se soucier d'une langue destinée à se transformer comme « une fleur aussitôt évanouie qu'épanouie », demande en 1630 Jean-Pierre Camus, un ami d'Honoré d'Urfé (p. 324) ? En 1628, Sorel constate que la langue change tellement que le français du XVIIe siècle est plus loin du français du Moyen Âge que de l'italien ou de l'espagnol (p. 152-153). Vaugelas lui-même, en 1647 encore, pense que ses Remarques ne serviront « que vingt-cinq ou trente ans » (Préface), parce que la langue change tous les cinquante ans (p. 249). En relevant des néologismes, il écrit : « Si ce mot n'est François cette année, il le sera l'année qui vient » (p. 214) ! Non sans humour, il dresse « l'horoscope des mots » nouveaux (p. 254).

La langue change au XVIIe siècle. Le projet de dictionnaire de l'Académie française naît près de trente ans après la parution de la première partie de l'Astrée. L'absence de dictionnaires français a pour conséquence directe une orthographe d'usage irrégulière. Aujourd'hui, les dictées deviennent des jeux télévisés, toute tentative de réforme de l'orthographe rencontre une opposition violente et savante, les arrêtés relatifs à la simplification de la syntaxe restent longtemps lettre morte : notre rapport avec la langue est fondamentalement différent des relations que les écrivains du XVIIe siècle entretenaient avec le français. De nos jours, certaines éditions prestigieuses respectent tellement la langue qu'elles soumettent les épreuves des manuscrits à neuf lecteurs successifs ; ce luxe aurait semblé et vain et incongru aux contemporains d'Honoré d'Urfé, qu'ils soient parisiens ou provinciaux.

Cette digression sur les vicissitudes de l'édition et de la langue au XVIIe siècle a deux raisons d'être : dans l'Astrée, les variantes sont nombreuses et les variantes sont quelquefois intéressantes.

La voie ouverte par Magendie dans son étude des éditions du roman a mené plusieurs critiques à se pencher sur la question des variantes. En 1972, dans un article qui est une mine de renseignements, Paule Koch analyse les multiples éditions du roman. Elle reconnaît « avec quel soin Honoré d'Urfé a corrigé les premières éditions de son œuvre » (p. 386). La même année, à Lyon, André Grange étudie « Les Variantes de l'Astrée » ; en 1974, à Paris, Mireille Cornud aborde le problème des modifications dans « Les Genres intérieurs dans l'Astrée ». Ces deux travaux sont des thèses qui n'ont malheureusement pas été publiées. En 1995, parut le travail magistral de Mme Sancier-Chateau, Une Esthétique nouvelle : Honoré d'Urfé correcteur de l'Astrée (1607-1625).

Cette thèse marque une date tout à fait essentielle dans l'histoire du roman. « Honoré d'Urfé fit pour la prose française plus que le plus impérieux des poètes », Malherbe, déclare l'auteur dans sa conclusion (p. 412). Anne Sancier-Chateau ne doute pas du rôle joué par Honoré d'Urfé lui-même. Comme elle est grammairienne, elle privilégie l'analyse des « faits de langue ». Elle choisit pour la première partie les livres 1 à 4 et les dix premiers feuillets des autres livres. Parce qu'elle examine tous les états du roman, elle prouve définitivement que le texte de l'Astrée a évolué. Elle y décèle même « une écriture passionnément travaillée » (p. 19).

Quand j'ai voulu à mon tour analyser la langue d'Honoré d'Urfé, j'ai pensé que deux ouvrages du XVIIe siècle publiés à quarante ans d'intervalle pouvaient m'aider à juger le style de l'Astrée avec des yeux qui ne soient pas excessivement modernes.

Le premier, celui de Charles Maupas, Bloisien, est une grammaire structurée, destinée aux « apprenants » étrangers (Épître liminaire), et dédiée en 1607 à un prestigieux élève de l'auteur, le duc de Buckingham (1592-1628). Le second, celui de Claude Favre de Vaugelas, Parisien, est dédié en 1647 au nouveau protecteur de l'Académie française, celui qui a pris la relève de Richelieu, le Chancelier Séguier (1588-1672). Les Remarques sur la langue françoise de Vaugelas analysent surtout le vocabulaire et l'usage de la Cour.

Dans La Grammaire et syntaxe françoise, Maupas renvoie régulièrement au latin pour expliquer les structures françaises. Quand il recommande à ses élèves de « lire », il veut dire « prononcer » ou « dire à haute voix ». Maupas énumère les adverbes et prépositions, conjugue plusieurs verbes à tous les modes et à tous les temps, mais aussi offre quelquefois des exemples et des conseils charmants :

« Qui a bien commencé, a demy fait » (p. 41).
« Nourriture passe nature » (p. 74).
« De Jeune Logicien argument cornu,
De jeune Medecin cemetiére bossu » (p. 58).

Le bon usage, pour cet enseignant de province, n'est ni celui du « grossier populaire » (p. 17), ni celui de la Cour d'Henri IV et de Marie de Médicis :

La « dépravation » de la prononciation, écrit-il, provient de « la Cour du Roy, à mon opinion, par une folle imitation des erreurs des estrangers qui ne sçachans bien prononcer nostre langue la corrompent ; Et les courtisans, singes des nouveautez, ont quitté la vraye et anciéne, pour contrefaire le baragoin estrangier. Mais les Doctes et bien disans, es Cours de Parlement et ailleurs, retiennent tou-jours l’antique et naïve » (p. 32).

Dans ses Remarques sur la langue françoise, Vaugelas semble s'opposer systématiquement à Maupas (qu'il ne nomme jamais). Vaugelas déclare : « Le peuple n'est le maistre que du mauvais Usage, et le bon Usage est le maistre de nostre langue ». Ce bon usage est « celuy dont on sçait asseurément que la plus saine partie de la Cour et des Autheurs du temps sont d'accord » (Préface non-paginée). Mais l'usage change. Faut-il consulter les doctes ou les magistrats ? (p. 39). En cas de doute, il vaut mieux consulter ceux qui ne savent ni le grec ni le latin (p. 503).

Dans sa longue et substantielle préface, Vaugelas explique l'importance qu'il accorde à la qualité de la langue. Selon lui, « un mauvais mot, parce qu'il est aisé à remarquer, est capable de faire plus de tort qu'un mauvais raisonnement ». L'échelle des valeurs de Vaugelas transparaît dans les cinq points de son analyse de « bizarre ».

Bizarre, affirme-t-il,
« (1) est tout à fait de la Cour » et
(2) sa prononciation « est plus douce et plus agreable, que celle de bigearre ».
(3) M. Coeffeteau « a tousjours escrit bizarre ».
(4) Mais ce mot vient de l'espagnol bizarro et signifie « leste et brave ou galant ». Par conséquent, « selon la raison, il faudroit dire bigearre ».
(5) Il n'empêche que bizarre l'emporte ... (p. 330).

Bizarre « est le plus usité », confirmera Richelet en 1680 (Article Bizarre). Vaugelas n'avait pas tort. L'usage de la Cour et des savants a prévalu sur la raison.

Seul leur intérêt pour la langue réunit Maupas et Vaugelas, deux hommes qui appartiennent à des mondes différents. Pour le premier, la Cour, c'est surtout celle des derniers Valois, pour le second, c'est uniquement celle des Bourbons. Cependant, Maupas, mort autour de 1625, et Vaugelas, né en 1585 et mort en 1650, ont pu tous les deux lire l'Astrée. Honoré d'Urfé, lui, a pu parcourir la Grammaire de Maupas par curiosité, puisque les grammaires étaient habituellement latines à l'époque. Il n'a évidemment pas lu les Remarques, mais il connaît fort bien le père de Vaugelas, cet Antoine Favre auquel il a offert en 1597 un manuscrit de ses Epistres morales. Comme d'Urfé, Antoine Favre est un ancien élève des Jésuites et un ami de François de Sales. Comme d'Urfé encore, il a séjourné à Turin, dans la cour du duc de Savoie.

Le fils d'Antoine, Claude Favre de Vaugelas, est né en Savoie, il a connu la cour d'Henri IV, il a servi le duc de Nemours à partir de 1607, il a pu rencontrer Honoré d'Urfé en 1611, précise sa biographe, Jeanne Streicher, dans l'introduction de son édition des Remarques de Vaugelas (p. XXIV). Ajoutons que Vaugelas fait partie de l'Académie française (Fauteuil 32). Or, en 1638, quand les académiciens dressent la liste des meilleurs auteurs français, Honoré d'Urfé figure en bonne place (Reure, p. 265). La première grande édition illustrée de son roman paraît en 1633 chez Antoine de Sommaville. Vaugelas a donc sans aucun doute lu l'Astrée. Pourquoi ne cite-t-il jamais son auteur, décédé en 1625 ? Peut-être que l'académicien a eu entre les mains diverses éditions du roman et qu'il a suivi les procès que certaines ont suscitées ; il peut avoir jugé plus sage de ne pas attribuer à Honoré d'Urfé des mots ou des expressions qui ne seraient pas certainement de lui.

Quoique ni Maupas ni Vaugelas ne citent l'Astrée, il me semble tout à fait légitime d'examiner la langue du romancier à la lumière des écrits de ces deux célèbres contemporains d'Honoré d'Urfé, un professeur de grammaire chevronné, et un « remarqueur » (Ayres-Bennett, p. 8) qui a fréquenté la Cour, les salons et les académies. Grammaire et Remarques permettent d'ancrer dans le temps l'œuvre d'Honoré d'Urfé.

Des milliers de variantes de tous genres distinguent l'édition de 1621 de celle de 1607, mais elles ne présentent pas toutes le même intérêt. Pour analyser ce que j'ai appelé Deux visages de L'ASTRÉE, je traiterai différemment les trois types de variantes.

• Les variantes graphiques, les plus nombreuses, dans la grande majorité des cas, ne sont probablement pas d'Honoré d'Urfé (aimer / aymer).
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• Les variantes linguistiques, en revanche, sont probablement d'Honoré d'Urfé. Certaines ne sont peut-être pas du romancier, mais viennent, vraisemblablement, d'un secrétaire qui travaillait pour lui. De plus, les variantes linguistiques au cœur de poèmes appartiennent sans doute à d'Urfé lui-même puisque des vers entiers sont modifiés par les corrections.
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• Les variantes textuelles, la troisième catégorie de variantes, sont certainement du romancier lui-même. Un éditeur ou un secrétaire se permettrait-il de substituer « Tautates » à « Pan » ou de faire de « Galathée » le doublet de « Diane » ? Le nombre et la variété de ces variantes textuelles prouvent que d'Urfé lui-même a remanié son roman.
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Dans cette analyse des variantes, orange reste la couleur du texte de 1607 et les caractères gras et plus petits restent le propre de l'édition de 1621. Les mots ajoutés au roman après l'édition anonyme de 1607 ont des caractères espacés. J'introduis cet orange pour indiquer les mots supprimés qui ne sont pas remplacés, et la barre oblique (/) pour séparer le mot de 1607 de celui de 1621.

Pour mettre en valeur les particularités des variantes de l'Astrée, je le les compare avec celles du Sireine, et, dans une dernière partie, j'examine les variantes de l'Enfer d'amour, roman contemporain de l'Astrée.

VARIANTES GRAPHIQUES

Les deux éditions que je compare sortent de chez Toussaint Du Bray. La première, l'édition anonyme de 1607, est passée par « l'Imprimerie de Charles Chappellain, ruë des Amandiers, à l'Image nostre Dame », qui a fait un travail méticuleux. Malheureusement, Chappelain semble ne plus collaborer avec Du Bray après 1616. L'imprimeur de l'édition de 1621 n'est pas nommé.

Les deux éditions portent les marques du temps : On y trouve des signes tironiens (ous = 9) et des erreurs de foliotations. En 1607, comme « 134 » devient « 234 » au livre 5, le total semble être 508 ff. ; il devrait être 408 ff. En 1621, au livre 11, « 349 » devient « 339 », puis « 378 » devient « 368 », mais l'erreur est prise en compte au début du livre 12 ; le total est donc bien 406 ff. Dans cette édition deux fois une ligne manque (livre 6 et 9) et un feuillet manque au livre 12 (peut-être une inadvertance du relieur). J'ai corrigé ces erreurs en consultant l'édition de 1619 et l'édition de 1624, comme je l'indique dans le fichier consacré à la présentation matérielle du texte de l'Astrée.

À bien des égards, la graphie de l'édition de 1607 est plus moderne que celle de 1621. Dans les listes qui suivent, le premier mot ou groupe de mots (en orange) vient de 1607 et le second de 1621. Ces listes ne se prétendent pas exhaustives mais seulement indicatives.

aimer / aymer, assurer / asseurer, effet / effect, fidele / fidelle, lit / lict, loin / loing, nuit / nuict, offense / offence, ouït / ouyt, toutefois / toutesfois, rallumer / r'allumer, rappeller / r'appeller, renvoyer / r'envoyer.

• Quatre des modifications particulièrement fréquentes dans l'édition de 1621 appellent un commentaire :
- Une centaine de fois, l'édition de 1621 introduit des r'a ou r'e au début de mots qui commençaient par ra ou re en 1607. C'est une graphie archaïque que l'on rencontre dans les textes cités par Huguet (Article Ratteindre par exemple).
- Huguet donne toutesfois que. FuretiÈre admet toutesfois, mais uniquement dans l'expression « TOUTESFOIS ET QUANTES, c'est à dire, Toutes les fois ». Dans les autres autres cas, il écrit toutefois.
- Maupas, dès 1607, reconnaît que le g, à la fin d'un mot, « est oisif, sinon à montrer l’origine. Loing, Poing, besoing. Esquels bien souvent nous obmettons le g » (p. 15). Huguet donne soing (mais non loing). FuretiÈre n'utilise loing que dans des proverbes (Articles Antipode, et Las), et n'utilise jamais soing.
Ne concluons pas trop vite que la graphie de l'Astrée de 1621 est toujours plus archaïque que celle de 1607. Il faut noter que
- Vaugelas, en 1647 encore, recommande la graphie fidelle : « Tous nos noms substantifs ou adjectifs terminez en ele ont tous l'l redoublée, et jamais simple, comme pucelle, belle, modelle, fidelle » (p. 107).

• Le traitement du d quand ad est suivi par un v est incohérent.

L'édition de 1621 l'ajoute  :
- avenu / advenu, desavantage / desadvantage, avertir / advertir, avancer / advancer, desavouer / desadvouer ;
ou le supprime :
- advouer / avouer, desadvouer / desavouer, advisé / avisé, advenir / avenir.
La règle est vague : Le d finissant une syllabe et avant une consonne « se prononce peu ou point, sauf en peu de mots », note Maupas (p. 8). Ce d, « qui n'est là que comme une pierre d'achoppement pour faire broncher le Lecteur », ne doit s'écrire que s'il est prononcé, rappelle Vaugelas (p. 439), qui donne ensuite une liste de mots commençant par ad. Il note alors : « Advenir, en tout sens, le d, ne se prononce point » (p. 441) ! Pour FuretiÈre, le substantif avenir est seulement un « terme de palais » : « ADVENIR, ou plûtost Avenir, terme de Palais, est un acte qu'on signifie à un Procureur de partie adverse, pour se trouver à l'audience pour venir plaider ».

• Le traitement du b et du c varie aussi  :

- On rencontre également subjet / sujet, et sujet / subjet Ξ.
- On rencontre également contraint / contrainct, et droict / droit.
Pour Maupas, quand deux consonnes se suivent, le b « est à choix de l’y escrire ou non » (p. 6), mais le c, « les modernes les plus curieux ne l’y escrivent plus » (p. 7).

• Il y a quelques grossières erreurs de lecture en 1621, par conséquent, les corrections que je suggère dans le fichier NOTES viennent presque toujours de l'édition de 1607. Par exemple :

- Sa mort rendit tesmoignage /
sa mere rendit tesmoignage (3, 65 verso) ;
- Ayant tant de preuve de la verité de ses predictions /
perfections (4, 81 recto) [Il s'agit de Climanthe, le faux devin] ;
- Nos trouppeaux paissoient /
passoient (6, 165 recto) ;
- Je recevois /
je reevrois (6, 172 recto) ;
- Me croyez-vous [...] si volage /
Mais croyez-vous [...] si volage (6, 178 recto) ;
- Le Ciel luy offroit /
osteroi un tres-grand acheminement à la conclusion de ses desirs (6, 188 recto) ;
- Chacun doit aimer ce qui l'aime /
chacun doit aymer ce qu'il ayme (7, 217 recto) ;
- Ostoit le loisir /
estoit le loisir (8, 264 verso) ;
- Mais ce n'est d'eux tous /
deux de qui j'ay à vous parler (11, 365 verso sic 355 verso) ;
- La painture /
pauvre a voulu representer l'effet des larmes du Berger (11, 376 recto).

° Pourtant, la graphie de l'édition de 1607 elle-même n'est pas parfaite. « Nymphe » par exemple devient quelquefois Nimphe (surtout au livre 3), alors que la graphie du XVIe siècle est Ninphe (Huguet).

• L'édition de 1621 écrit plus correctement :

- les consonnes nasales : fonteine / fontaine, paintre / peintre ;
- une expression souvent utilisée : dautant que / d'autant que.
La plus grande prudence s'impose dans ce cas. En effet, Vaugelas signale une distinction que les imprimeurs, dit-il, ne font pas. Dautant que signifie parce que, mais d'autant que « est un terme de comparaison ». La confusion « se rend commune, et comme universelle » (p. 326). Pour d'Urfé, dautant que signifie toujours parce que. La correction, inopportune mais systématique, révèle que l'édition de 1621 tente de moderniser l'orthographe et de se conformer à l'usage de l'époque. Chez FuretiÈre, dautant plus et dautant mieux ne sont plus que des « adverbes exaggeratifs » (Article D'autant).

L'extrême flexibilité de l'orthographe ne dérangeait pas les contemporains de l'Astrée autant qu'elle nous gêne. Le traitement des noms de personnages, et en 1607 et en 1621, le démontre.
° Hippolyte, la mère d'Astrée, est nommée neuf fois en 1607, et son nom est écrit de trois manières différentes ; elle est nommée sept fois en 1621, et de cinq manières différentes. Elle ne figure pourtant que dans les livres 2 et 4 !
° Le nom si simple de Silvie, la nymphe préférée de Céladon et d'Honoré d'Urfé, ne jouit pas de plus de stabilité. Au livre 3, dans l'Histoire de Sylvie, on rencontre 50 Silvie et 27 Sylvie (47 Silvie et 30 Sylvie en 1607).

J'ai résisté jusqu'ici à appeler coquilles toutes ces fantaisies graphiques ! Elles ont dû s'accumuler et se multiplier au fil des années, des réimpressions et des rééditions, comme le suggère J.-M. Chatelain (p. 233). C'est, malheureusement, la rançon du succès.

Étant donné le nombre d'intervenants possibles (secrétaires, imprimeurs, apprentis), les variantes graphiques, cette forêt vierge, signalent seulement que le texte de 1607 a été retouché - pour le meilleur et pour le pire.

VARIANTES LINGUISTIQUES

Les changements qui m'ont semblé les plus frappants affectent le choix et l'ordre des mots, et, dans le domaine de la grammaire, le traitement des prépositions et des pronoms relatifs.

• Par ailleurs, deux ajouts de l'édition de 1621 méritent d'être signalés :

- Ajout fréquent des pronoms sujets :
° Et la tombant évanoüy, il ne revint point (4, 113 verso) ;
° En la vous disant je vous oste (5, 133 verso) ;
° Aussi morte presque que luy, je me jettay en terre (6, 190 recto);
° Je le veux, respondit Polemas, et de plus je vous asseureray (10, 308 verso).
Maupas déjà remarquait : « Rarement advient que nous obmettions ces pronoms nominatifs, car nostre langue, qui évite tant qu’il se peut l’ambiguité, en use pour distinguer les personnes des verbes » (p. 123-124) ... mais deux paragraphes d’exceptions suivaient.
Vaugelas est plus nuancé: « Il y a vingt ou vingt-cinq ans », l'absence du pronom sujet était « un vice assez familier à nos Escrivains » (p. 421). Parfois, « cette suppression a tres-bonne grace » (p. 420), si la construction de la phrase l'autorise.

Il arrive que l'édition de 1621 supprime - à tort et à raison - le pronom sujet qui figurait en 1607 :
° Mais de me boucher les yeux jamais je ne le permettray (2, 40 recto) ;
° Galathée l'estant allé voir, et le trouvant si fort empiré, elle entra fort en doute de sa vie (4, 81 verso) ;
° Elle qui pensoit bien ailleurs, lors que je n'estois attentif qu'à faire bonne chere à ceux qui estoient venuz, elle rompit (5, 154 recto).
° Redisant ce que Filandre l'avoit prié de dire de sa part à Filidas, il adjousta (6, 164 verso).

Cependant, l'ajout du sujet peut être tout à fait incorrect :
° Mon frere, si tout à coup nous luy disons ces bonnes nouvelles, il mourra de plaisir 10, 358 recto sic 348 recto).
[Frere et il renvoient à Celion].

- Ajout systématique du « t » analogique :
° Trouvera-t'il les douceurs de ma vie plus agreables (1, 17 verso) ;
° Et comment, adjousta-t'elle (5, 134 recto).
La laborieuse explication que donne Maupas indique que la graphie suit lentement l'usage oral :
« Quand un verbe finissant en a, est suivy de l’une de ces syllabes par manière encliticque, il, elle, on, lors en parlant, et quelques fois en escrit, nous interposons un t, pour remplir le baaillement qui se feroit à la rencontre des deux voyelles, bien que rarement il se trouve escrit »
(p. 5). Il ajoute plus loin : « Si l’une de ces particules, il, elle, on, suit l’e feminin d’un verbe, nous interposons vulgairement un t, en parlant, aucuns aussi l’escrivent » (p. 11).
Vaugelas recommande d'introduire un t entre le verbe qui finit par une voyelle et le pronom on. Il faut alors réunir les mots par un tiret et non par une apostrophe, dit-il (p. 10-11).

L'édition de 1607 n'ignore pas tout à fait le « t » analogique :
° Pourquoy semblet'il / semble-t'il tant estrange (6, 163 recto).

L'insertion de ce t analogique est une décision prise, semble-t-il, par d'Urfé lui-même dès 1606. L'éditeur du Sireine met le lecteur en garde contre l'édition pirate de 1604 en notant :

J'ay jugé d'abondant estre necessaire de t'advertir qu'aux impressions qui se sont faictes cy devant, l'imprimeur abusé de l'ancienne orthografe, a mis partout l'œuvre, contre la volonté de l'autheur, Dira-il, dira-elle, dira-on, au lieu de Dira-t'il, dira-t'elle, & dira-t'on (Le Sireine, p. 42).

Choix des mots

• L'édition de 1621 corrige les archaïsmes :

chievre / chevre, court / cour, cuiseur / douleur, desagreer / trouver désagréable, desdisoit / deduisoit, espancher / verser, se faillir / se tromper, Françons / Francs, meschantement / meschamment, oncques / jamais, parachever / achever, pardorrez / pardonnerez, rompure / désunion, portes serrées / portes fermées, se sourire / sourire.

• ains / mais
Ains et Ainsois, d'après Maupas, « s’opposent [...] à un propos negatif precedant » (p. 354). Ains, remarque Vaugelas, ne s'écrit plus que dans les vers (p. 151). Dans l'Astrée, ains, fort rare, est remplacé dans la prose (1, 1 verso), non dans les vers (6, 165 verso).

• je vas / je vay
 Maupas conjugue le verbe aller sans mentionner « je va » (p. 215). « Toute la Cour dit je va et ne peut souffrir je vais qui passe pour un mot Provincial ou du peuple de Paris », affirme Vaugelas, « alors que tous ceux qui sçavent escrire, et qui ont estudié, disent je vais, et disent fort bien » (p. 27).
En 1607, d'Urfé écrit comme on parle, je va et je vas, ce s final indique peut-être une certaine déférence vis-à-vis des formes grammaticales.

• dorrer / donner, lairrer / laisser
Pour Vaugelas, dorrer et lairrer sont des abréviations, « des monstres dans la langue » (p. 119). Maupas, non seulement ne les critique pas, mais encore admet même donrois et amerrois (p. 214-215).

meschantement / meschamment
Vaugelas signale que « les Anciens disoient puissantement [...], mais à mesure que la langue s'est perfectionnée, on a changé ces trois lettres nte, en m, et l'on dit puissamment » (p. 444). Maupas énumère des adverbes sans parler de la formation de ceux qui sont issus d'adjectifs en ment (p. 320 sq.).

• Il arrive pourtant parfois que le vocabulaire soit plus archaïque en 1621 qu'en 1607 :
- entendis / ouys (5, 126 verso) ;
- sur / sus (5, 148 recto) ;
- auparavant / paravant (7, 219 verso) ;
parce que / pour ce que (8, 224 verso).
Mme Ayres-Bennett, dans un article consacré récemment à la langue d'Honoré d'Urfé, note justement que pour ce révèle un vocabulaire qui n'est pas moderne (p. 264).

• L'édition de 1621 corrige quelques solécismes :

- Et voyant que je ne m'esmouvois /
Et voyant qu'il ne s'en esmouvoit (2, 40 recto)
[Il s'agit de Céladon racontant l'histoire de son père] ;
- Si ce bon heur ne fust arrivé /
Si ce bon heur me fust arrivé (5, 148 verso) ;
- Desplaisir de ma perte /
Desplaisir de ceste perte (6, 159 recto) ;
- Et de fait mettant /
Et de fait m'estant mis en un recoin (8, 259 verso).

• Le vocabulaire est plus noble en 1621 qu'en 1607 :

- La belle /
Nymphe cruelle (5, 130 verso) ;
- La glande /
Le mal (7, 208 recto)
[Il s'agit de la peste, qui n'est jamais nommée] ;
- Avec son babil /
Avec son langage (8, 225 recto)
[Comme Phillis décrit ainsi les discours de Silvandre, sa remarque est moins amusante en 1621] ;
- J'ay tellement disposé la fille /
J'ay tellement disposé ma petite fille (8, 228 recto) ;
- Mais ne voila pas que par mal-heur /
Mais par mal-heur (8, 260 recto).

• Le vocabulaire est aussi plus précis :

- L'eau qu'il avoit dedans luy /
avalée (1, 7 verso) ;
- Si je suis vif /
vis (2, 21 verso) ;
- Il faut tant s'en faut /
au rebours (8, 236 verso) ;
- Capable à se faire aimer /
digne d'estre aymé (9, 304 verso) ;
- Se plie le corps /
se courbe (11, 378 recto).
Vaugelas condamne plier, qui « veut dire faire des plis », et lui préfère ployer (p. 410).

• Le mot « chose » en particulier change. Il est remplacé dans les corrections de l'Astrée, remarque Anne Sancier-Chateau (p. 356) :

Dans la première partie du roman, il est remplacé deux fois (11, 363 verso sic 353 verso, et 374 recto sic 364 recto), mais simplement supprimé trois fois. Par exemple :
- Il ne me respondoit autre chose sinon d'un branslement de teste (9, 297 verso).

• Deux autres mots, pratique et gracieux, laissent souvent leur place à divers synonymes :

° Le substantif pratique devient :
- compagnie (10, 320 verso et 325 verso) ;
- conversation (6, 172 verso) ;
- fréquentation (7, 205 recto et 219 verso ; 10, 324 verso) ;
- recherche (1, 13 recto ; 10, 308 recto) ;
- veuë (4, 77 verso).
° Le substantif est aussi supprimé :
- Le voile estant hors du visage de ceste prattique /
osté (10, 308 recto).
° Le verbe également est remplacé :
- pratiquer devient vivre parmi (6, 182 verso).

° L'adjectif gracieux change quelquefois :
- gratieux (ou gracieux) devient plaisant (4, 112 recto ; 5, 149 verso ; 9, 274 verso) ;
- gratieuse (ou gracieuse) devient jolie (3, 59 verso) ou avoir bonne grâce (11, 364 recto sic 354 recto).
Vaugelas condamne formellement gracieux : « Ce mot ne me semble point bon quelque signification qu'on luy donne [...] Je ne voudrois pas m'en servir [...] il ne vaut rien du tout, et ce n'est point parler François » (p. 526). Richelet aussi trouve que gracieux « n'est pas du bel usage ».
Au début du siècle, Cotgrave donne gracieux et gratieux qu'il traduit comme notre moderne gracious : « Gens de bien sont tousjours gratieux : Prov. Honest people are ever full of respect ». À la fin du siècle, FuretiÈre et le Dictionnaire de l'AcadÉmie (1762) ne reprochent rien à cet adjectif, quelle que soit son acception. Plus encore, au XVIIIe siècle, Voltaire écrit : « Gracieux est un terme qui manquait à notre langue, et qu'on doit à Ménage ».

° Le mot chaos présente des caractéristiques curieuses :
Honoré d'Urfé l'emploie deux fois en 1607, et le supprime les deux fois en 1621 (9, 304 recto, 11, 366 recto sic 356 recto)
Sa graphie est celle que donne Huguet, « la cahos » alors que son genre est celui que donne FuretiÈre, « le chaos ».

• Le genre de trois substantifs varie :

- Rencontre est au masculin en 1607 et au féminin en 1621 (3, 63 verso, 3, 70 verso ; 4, 115 recto ; 10, 316 recto et 320 recto).
Vaugelas explique que lorsque rencontre signifie querelle « plusieurs le font masculin [...] mais le meilleur est de le faire feminin » (p. 19). Lorsque rencontre signifie querelle, rien n'indique le genre du substantif dans l'Astrée (12, 383 recto).

- Reproche est au masculin en 1607, et une seule fois au féminin en 1621 (3, 67 verso).
Huguet donne des exemples de reproche au féminin ; Lacurne de Sainte-Palaye aussi, et il cite même une phrase de Malherbe.

- « Doute » est au masculin en 1607, mais au féminin en 1621 (1, 3 recto).
Huguet donne les deux genres à ce substantif. La Curne de Sainte- Palaye explique : « Autrefois on l'a mis pour l'ordinaire au féminin. Malherbe le fait toujours de ce genre, soit en prose, soit en vers [...] On le trouve aussi féminin dans Fauch[et] [...] et [...] Marot ». En examinant les « substantifs hermaphrodites », Vaugelas écrit : « Doute qui estoit il y a quinze ou vint ans de ce nombre, [...] n'est plus aujourd'huy que masculin » (p. 299-300).

L'édition de 1621 semble plus archaïque dans le cas de doute et moins archaïque dans le cas de rencontre. Le traitement de reproche doit-il faire pencher la balance ? Le cas de reproche, qui, pour Mme Sancier -Chateau est le seul substantif qui passe à tort d'un genre à l'autre entre l'édition de 1607 et celle de 1610, « n'infléchit pas la tendance générale de la correction » vers le modernisme (p. 66). Pour Mme Ayres-Bennett la présence de une reproche met d'Urfé dans le camp des anciens parce que ce choix ne correspond pas « à l'usage général » (p. 269)

• Le genre des substantifs qui commencent par une voyelle change aussi entre 1607 et 1621 :

° L'édition de 1621 met île au masculin : une / un Isle (8, 243 verso et 253 recto).

° L'édition de 1621 met outrage au féminin : l'outrage lui sembla grand / grande (8, 257 verso).

° Corrige-t-elle aussi affection ? Elle met le substantif une fois au féminin, son affection est allé / allée croissant (3, 72 recto) et une fois au masculin, ceste / cet affection (10, 338 verso) !

° Le mot affaire appartient aux deux genres dans les deux éditions : « Raconter au long cét affaire » (12, 395 recto). En 1607 et en 1621, un pronom masculin remplace le substantif : « Vous avez bien assez d'affaire chez vous, sans aller chercher ceux d'autruy » (3, 55 verso). L'édition de 1621 corrige l'adjectif démonstratif qui précède le substantif de manière non systématique : cet / cétte affaire (2, 40 recto ; 4, 82 verso).
Affaire figure parmi les substantifs qui « peuvent estre usurpez indifferemment de commun genre » selon Maupas (p. 93).
Vaugelas écrit que affaire est féminin partout, sauf chez les magistrats, « mais les jeunes Advocats commencent maintenant à le faire féminin » (p. 247). FuretiÈre, qui a fait des études de droit, met toujours affaire au féminin.

° Par ailleurs, l'adjectif démonstratif qui précède affaire et d'autres substantifs féminins peut induire en erreur puisque Maupas signale qu'on écrit « Cet ou c’est à l’antique orthographe, devant les mots commençans par voyelle ou h muette » (p. 137).

Les substantifs ont-ils dans l'Astrée de 1621 le genre que nous leur donnons encore ? « Choix modernes », écrit Mme Sancier-Chateau pour conclure son étude des genres (p. 61-66). Il n'en reste pas moins que, dans ce domaine en particulier, l'édition de 1621 offre souvent des formes plus archaïques que l'édition de 1607.

Mme Ayres-Bennett étudie le genre des substantifs chez d'Urfé surtout dans l'Astrée signée de 1607, dans celle de 1612 et dans celle de Vaganay (p. 260). Elle relève plusieurs anomalies (doute, erreur, reproche, etc.), et elle note que « l'usage moderne l'emporte dans les deux premières parties de 1610 et 1612 » et non dans les deux dernières en 1627 et 1631 (p. 268). Elle tire deux conclusions essentielles : d'après les éditions qu'elle a examinées, les choix linguistiques d'Honoré d'Urfé sont généralement ceux de ses contemporains (p. 263), et ils situent le romancier « dans la catégorie des ‘demi-modernes’ », expression lancée par Vaugelas (p. 271).

• Dans l'Astrée de 1621, les propositions sont fréquemment plus brèves qu'en 1607 (4, 110 verso ou 6, 164 recto par exemple).
Maupas ne se soucie pas de brièveté puisque « la prollixité n’est qu’une imagination d’impatience » (Préface) ! Vaugelas est bien plus strict. Pour lui, « la longueur des periodes » est « fortement ennemie de la netteté du stile » ; il recommande d'introduire des « reposoirs », de réduire les parenthèses (p. 592), et d'éviter la répétition qu'il considère comme une « negligence dans le stile » (p. 415). La répétition d'un mot « est tousjours importune, outre qu'en l'evitant on s'exprime avec plus de briefveté, ce qui est bien agreable, surtout aux François » (p. 494-495).

Je rappelle que,
dans les exemples,
les mots en orange
sont parfois remplacés par des caractères différents
et parfois supprimés. Les mots ajoutés ont des
caractères espacés.


• Plusieurs répétitions seront supprimées entre l'édition de 1607 et celle de 1621. Les premiers paragraphes déjà le montrent.

Édition de 1607 :
A peine le Soleil commençoit de dorer le plus haut des montagnes d'Isoures et de Marcelly, quand le Berger apperçeut de loing un troupeau qu'il recogneut bien tost pour celuy d'Astrée. Outre que Melampe, chien tant aymé de sa Bergere, aussi tost qu'il l'apperçeut, le vint follastrement caresser, encore recogneut-il la brebis plus cherie de sa maistresse (1, 2 recto et verso).

Édition de 1621 :
A peine le Soleil commençoit de dorer le plus haut des montagnes d'Isoure et de Marcilly, quand le Berger apperçeut de loing un troupeau qu'il recogneut bien tost pour celuy d'Astrée. Car outre que Melampe, chien tant aimé de sa Bergere, aussi tost qu'il l'apperçeut / le vit, le vint follastrement caresser, encore recogneut-il / remarqua-t'il la brebis plus cherie de sa maistresse (1, 2 recto et verso).

• Redondances et mots inutiles sont effacés :

° Un seul mot remplace plusieurs :

- Les larmes dont Laonice arrousoit son sein /
de
Laonice (1, 16 verso) ;
- Se parler ensemble /
parler ensemble (4, 115 recto) ;
- Chacun jetta l'œil sur moy /
me regarda (6, 162 verso) ;
- Elles prirent le chemin de /
elle s'achemina vers (8, 224 verso) ;
- Nous passons le sommeil /
nous dormons (8, 235 recto) ;
- Ces paroles luy toucherent en l'ame /
le toucherent (9, 279 verso).
- Stelle s'alloit cachant /
se cachoit (5, 153 verso) ;
Vaugelas note que « cette façon de parler avec le verbe aller et le gerondif, est vieille, et n'est plus en usage aujourd'huy » (p. 185). La correction n'est pas systématique dans l'Astrée puisqu'on y trouve :
S'en alloit, Du doigt marquant (4, 114 verso).

° Le résultat est toujours plus simple :

- Et lors la prenant en sa poche, et la luy monstrant, leut qu' /
la luy leut. Elle estoit telle (1, 10 verso) ; 
- [Elle] le reconduit avec les mesmes ceremonies qu'elle l'y avoit amené /
reconduisit
avec les mesmes ceremonies (2, 40 verso) ;
- Et vous fera recevoir mon service avec autant de douceur, que de flames vos perfections allument en ce cœur, duquel /
Attendant le jugement que vous en ferez, permettez que
je baise mille et mille fois vos belles mains (5, 152 verso) ;
- M'obligeoit beaucoup davantage que non pas /
plus que
(8, 244 verso) ;
Sans condamner que non pas, Vaugelas juge qu'« il est plus elegant pour l'ordinaire de le supprimer » (p. 481).
- J'avois encor outre la leur, ceste place /
leur place, celle cy
vuide dans mon ame (8, 259 recto) ;
- Il me respondit que mal-aisément le pourroit-il faire, parce qu'il estoit party. Je luy dis qu'en toute sorte il l'allast trouver, et voyant que l'absence seroit longue je r'ouvris mes tablettes /
Et le tirant à part, je r'ouvris mes tablettes (9, 285 verso).

• Les propositions sont plus claires :

° D'abord, grâce à la suppression de la forme négative :
- Le moindre ne luy laissa aucune esperance de de vie /
estoit capable de luy oster la vie (1, 3 recto) ;
- De n'en point parler /
de s'en taire (2, 23 recto) ;
- M'obligeoit beaucoup davantage que non pas /
plus que
(8, 244 verso).
Sans condamner que non pas, Vaugelas juge qu'« il est plus elegant pour l'ordinaire de le supprimer » (p. 481).

° Ensuite, grâce au choix des verbes :
- L'eau qu'il avoit dedans luy /
avalée (1, 7 verso) ;
- La jalousie le rendoit offensé /
il estoit jaloux (5, 130 verso) ;
- Les yeux de l'Amour, qu'on dit avoir plus penetrants qu'un linx /
estre plus penetrans que ceux d'un lynx (6, 171 recto) ;
- Promethée en paisssant de renaissante proye,
  L'aigle qui ne vivoit que pour
paistre en son foye /
  Ainsi que jadis Promethée
  En sa poitrine bequetée (8, 222 verso) ;
- Nous passons le sommeil /
Nous dormons (8, 235 recto) ;
- Me mettre en mauvaise opinion envers vous /
vous donner
une mauvaise opinion de moy (8, 236 recto) ;
- Les beaux desseins qu'Amour avoit conceuz en luy /
luy avoit fait concevoir (9, 267 verso) ;
- Donné un grand effort à /
adoucy beaucoup l'animosité (9, 290 recto).

• Il arrive pourtant quelquefois que le texte de 1621 ne soit ni plus clair ni plus bref, et que, de plus, il introduise une répétition :

- (Il) me raconta tout ce qu'il avoit fait /
(Il) me fit le discours de tout ce qu'il avoit fait (5, 153 recto).

• Les formes verbales sont quelquefois simplifiées :

- Je n'ay point creu jusques icy que vous pensissiez /
que eussiez opinion (3, 52 verso) ;
- Avant que nous nous separissions /
que nous separer (5, 149 recto) ;
- Nous n'y allisssions /
l'un ny l'autre n'y allast (4, 101 recto) ;
- Nous parlissions haut /
nostre voix haussast (4, 101 recto) ;
- Vous ne l'estimissiez davantage /
n'en fissiez plus de cas (11, 363 recto sic 353 recto).

« Lorsqu'il corrige, d'Urfé adopte le plus souvent les formes nouvelles, alors même que les formes anciennes sont encore bien vivantes et le resteront jusqu'au milieu du siècle » (Mme Sancier-Chateau, p. 158).
L'édition de 1621 pourtant préfère prindrent et vindrent à prirent et vinrent alors que vinrent se trouvait dans l'édition de 1607 (1, 8 recto), et alors que prirent figure et en 1607 et en 1621. « Légère tendance vers l'usage ancien », note Mme Ayres-Bennett après avoir analysé les occurrences de ces deux verbes (p. 269-270).

° La correction aurait semblé parfois vaine si elle n'avait porté que sur la forme du verbe ; le sens exact change :

- Vous aimissiez /
vous voulussiez du bien (4, 101 verso) ;
- Nous usissions des armes /
nous nous servissions des armes (12, 387 verso).

• Le verbe ou l'auxiliaire être est remplacé : 

- Il estoit de l'âge de /
avoit (2, 38 recto) ;
- Les difficultez qui estoient contraires /
s'opposoient (3, 47 verso) ;
- N'estoit pû venir /
avoit peu venir (6, 161 recto) ;
- De nouvelles requestes, qui estoient le plus souvent responduës à son advantage /
obtenoient le plus souvent des responses advantageuses (9, 279 recto) ;
- Son amitié estoit née /
procedoit d'elle (10, 326 recto).

•  Le gallicisme, c'est ou c'estoit, à l'intérieur des propositions, disparaît souvent en 1621 :

- Celadon c'est /
est un tel homme (L'Autheur à la Bergere Astrée) ;
- Nostre dessein, c'estoit /
estoit de sçavoir (5, 124 verso) ;
- Les nostres c'estoient tant d'assurances /
n'estoient que des asseurances (6, 171 verso) ;
- Car c'estoit le mal le plus grand /
ce mal estoit le plus grand (10, 314 recto).

• La concordance des temps du passé est mieux respectée :

- Elle oüyt que Climanthe respondoit /
respondit (5 124 verso) ;
- Et parce que plusieurs fois il sortit de ceste sorte /
d'autant que plusieurs fois il sortoit de ceste sorte (6, 173 verso) ;
- Elle m'appella, et dit [...] qu'elle revenoit incontinant /
reviendroit
incontinent (9, 280 verso) ;
- Je sçay que Polemas et luy ayant esté trop tardifs le premier jour, ne manqueront /
manquerent d'y venir les autres suivants (9, 305 recto).

• Notons pourtant que les graphies de pouvoir aux différents temps et modes (pût, pûst, pust, peust, puz) entraînent des ambiguïtés parce que l'édition de 1621 met trop souvent ce verbe au présent  :
- Il ne se pust /
peust bien rompre (6, 159 verso) ;
- A peine en pût /
peut-il sortir (12, 403 verso) ;
- Un lieu où il se pûst /
peust reposer (12, 403 verso).

• Les additions de 1621 peuvent être heureuses. Quelquefois, des mots sont ajoutés pour éviter l'équivoque :

- Ne bougea presque d'ordinaire d'aupres de son lict (4, 77 recto) ;
- Deux si pesants fardeaux, que / à sçavoir de l'importunité d'un fascheux mary (5, 145 recto).

• Les mots répétés sont remplacés ou supprimés :

- Ce ne fut pas encor la fin (2, 45 verso) ;
- La fit monter /
mettre en trousse
derriere celuy qui l'estoit allé querir, puis montant sur l'autre cheval, se mettent /
s'en allerent au grand trot à travers les champs (4, 110 verso) ;
- S'esprend si promptement /
de sorte
au feu qui le touche, qu'il s'en esleve une flamme, avec une si grande promptitude (5, 125 recto et verso) ;
- Plusieurs autres de leurs compagnes, vindrent se pourmener le long de mon petit ruisseau, où pour lors en me promenant je faisois semblant (5, 126 verso) ;
- O Dieux ! s'escria alors Lysis, à quel dangereux passage vous conduit vostre desastre ? Fuyez, Corilas, ce dangereux rivage (5, 149 verso) ;
- Ils virent venir d'assez loing /
de loing un homme qui venoit assez viste (8, 232 verso) ;
- Vrayement, me respondit Hermante, vous sçavez bien peu que c'est qu'Amour. Il faut que vous sçachiez /
appreniez (8, 246 verso) ;
- Je pris le papier de Fleurial, et prenant la lettre je l'ouvris /
ouvrant la lettre (9, 281 verso).

° Cependant, les répétitions de mots ne sont pas toujours corrigées. Au livre 11, dans la longue description de tableaux que fait Adamas, voir revient une soixantaine de fois en 1607 (11, 369 recto à 378 verso). Il est remplacé deux fois seulement par un synonyme en 1621 :

- Voyez comme il s'est assis en terre, comme il a lié le commencement de sa corde au gros orteil, qui se renverse un peu pour estre trop tiré : voyez / prenez garde (11, 371 recto).
- Voyez / considerez que d'autant que jamais ces sept estoilles ne se cachent (11, 373 verso).

° Dans cette description, l'édition de 1621 modifie aussi un synonyme de voir mais en introduisant peut-être une coquille :
- De fait la voicy à ce costé qui y regarde / regorge (11, 377 recto).
Les deux verbes sont acceptables pourtant.
Il s'agit de Fortune s'approchant de la fontaine. D'Urfé écrit :

De fait la voicy à ce costé qui y regorge, car ayant songé que son Berger estoit mort, et prenant sa mort pour la perte de son amitié, elle en venoit sçavoir la verité (11, 377 recto).

Malheureusement, on ne peut pas affirmer que les corrections de l'édition de 1621 soient toutes heureuses ou même nécessaires. Certaines me semblent être des coquilles. Par exemple :

- La courtoisie /
curiosité du Berger (6, 171 verso)
[Il s'agit des qualités de Filandre travesti].
- La fertilité /
felicité du lieu, et la force de la plante (8, 236 verso sic 239 verso) [Il s'agit de la jalousie qui pousse facilement dans le cœur de Lycidas] ;
- Voyez cette lettre. Cela, me repliqua-t'elle, ne servira de rien, car aussi bien doit-il estre party, et à ce mot elle me la prit, et leut /
vit (9, 283 recto) 
[Le verbe voir est répété en 1621, non en 1607].

° Une banale faute de grammaire peut ruiner une chaîne de corrections lexicales :

- En 1607, le faux druide déclare :
Aussi avez vous un objet si capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne se peut representer, et en cela les Dieux ont voulu recompenser le fascheux destin, auquel ils vous ont sousmise ;
- On lit dans l'édition de 1621 :
Aussi avez vous un destin si capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne se peut representer, et en cela les Dieux ont voulu recompenser celuy, ausquels ils vous ont sousmise (5, 134 verso).

° Dans deux cas au moins, on peut se demander quelle leçon préférer, celle de 1607 ou celle de 1621 :

- Texte de 1607 : Comme Sylvandre a fait jusques icy, Berger à la verité remply de beaucoup de perfections, mais plus heureux encores le peut-on dire sans l'offenser, que parfait. Car quoy que cela puisse en quelque sorte proceder de sa sagesse ...  /

Texte de 1621 : Comme Sylvandre a fait jusques icy, Berger à la verité remply de  beaucoup de perfections, mais plus heureux encores le peut-on dire sans l'offenser, que sage. Car quoy que cela puisse en quelque sorte proceder de sa prudence ... (10, 321 recto).

Pour éviter la répétition (perfections-parfait), le correcteur remplace l'adjectif par sage, mais il doit alors trouver un synonyme pour sagesse. En introduisant prudence, la pensée de l'auteur est modifiée. En effet, ce qui manque à la perfection de Silvandre, d'après Céladon, c'est l'amour. Si celui qu'on surnommait « l'insensible » (7, 197 recto) était indifférent par prudence, c'est qu'il se méfierait des bergères ! La prudence est une vertu essentielle dans le roman, Pierre Gondret l'a montré, mais une correction linguistique fait bien des ricochets ...

- Texte de 1607 : Considerez comme ces jeunes arbres courbez le couvrent des rayons du Soleil, et semblent presque jaloux qu'autre qu'eux le voye /

Texte de 1621 : Considerez comme ces jeunes arbres courbez le couvrent des rayons du Soleil, et semble presque estre joyeux qu'autre qu'eux le voye (11, 372 recto).

Rien ne justifie cette variante qui contredit le texte de 1607, et qui pourrait passer pour une faute typographique si l'addition de estre ne permettait pas de supposer qu'il s'agit probablement d'une correction, et d'une correction qui atténue l'image : les rayons n'agissent plus comme sujet du verbe « sembler ».

° En 1607, les arbres jaloux ne veulent pas que le Soleil voie Damon (c'est de lui qu'il s'agit, et c'est Adamas qui parle). Ils aiment celui qu'ils cachent, et qu'ils désirent protéger.
On sait que les personnages du roman cherchent souvent l'ombre et ne s'exposent jamais volontairement au soleil. Un berger affirme dans ses vers que les rayons du soleil tuent (6, 163 verso), et les nymphes s'asseyent de préférence « sous quelques arbres qui faisaient un agréable ombrage » (10, 308 verso).

° En 1621, les arbres joyeux souhaitent au contraire que le Soleil regarde Damon, ce qui signifie qu'ils manquent à leur devoir de pourvoyeurs d'ombre !
Notons que le désir de dissimuler l'aimé (ce que font les arbres jaloux) n'est pas étranger aux personnages du roman. Astrée elle-même, dans un poème de Céladon, dit qu'elle souhaiterait se cacher : « Je ne veux [...] Ressembler belle qu'à tes yeux » (12, 399 recto).
Notons surtout que, dans ce même poème, le soleil « devenu jalous » couvre sa lumière (12, 398 recto). C'est donc la jalousie qui se trouve associée à l'obscurité dans l'imaginaire du romancier.

En somme, il me semble que, dans ces deux cas, la description de Silvandre insensible et la description du soleil, le texte de 1607 est préférable au texte de 1621.

Chacune des variantes linguistiques répertoriées ci-dessus a-t-elle reçu l'aval d'Honoré d'Urfé ? Il est permis d'en douter. Il faut en revanche souligner que les corrections du lexique réunies dans l'édition de 1621 témoignent des fluctuations du français à l'aube du XVIIe siècle.

L'élimination des archaïsmes et des répétitions accompagne une certaine recherche de précision ainsi qu'une relative économie de mots.
Les synonymes rendent quelquefois la pensée plus claire.

Syntaxe

Maupas affirme : « Nostre langue aime à suivre, en l’arrangement de nos mots, l’ordre naturel de l’entendement, qui est que la diction regissant soit devant la regie. Ce qu’un Poëte François assez estimé en son temps, a dit en ces vers :

Enfans, oyez cette leçon
Nostre langue à cette façon
Que le terme qui va devant
Volontiers regit le suivant
 » (p. 251).

« L'arrangement des mots est un des plus grand [sic] secrets du stile. Qui n'a cela, ne peut pas dire qu'il sçache escrire », selon Vaugelas (p. 481).

L'organisation de la phrase, dans l'édition de 1621, se rapproche nettement des usages modernes de diverses manières.
- Mon sang soit mon triomphe, et victoire ma mort /
  Mon sang soit mon triomphe, et ma mort ma victoire (5, 146 verso).

• La place du complément de nom :

- Qu'il ne hantoit plus de nos bois que les lieux plus retirez et sauvages /
que les lieux plus retirez et sauvages de nos boys (4, 92 recto) ;
- Le jour estant venu des nopces /
des nopces estant venu
(5, 154 recto) ;
- Le cry fut grand de tout le peuple /
de tout le peuple fut grand (11, 370 recto sic 360 recto).

• L'inversion du verbe et du sujet :

- Puis il s'alloit ressouvenant combien estoient changeantes les fortunes d'Amour /
representant combien les fortunes d'Amour estoient peu asseurees (3, 47 verso) ;
- Ce qui en moy en pouvoit estre capable /
en pouvoit estre capable en moy (6, 160 verso) ;
- De les dire, luy estoit soulagement /
ce luy estoit un grand soulagement de les dire
(6, 173 recto).
C'est seulement pour « le verbe substantif estre » que Vaugelas remarque : le placer avant le sujet, « c'est escrire à la vieille mode » (p. 342).

• La succession des compléments :

- Je puis avec verité jurer n'avoir depuis que vous me laissastes jamais eu entier contentement /
que depuis que vous me laissastes je n'ay jamais eu un
entier contentement (5, 151 recto) ;
- Prendre le chemin avec elle de Laignieu /
prendre avec elle le chemin de Laignieu (8, 224 verso) ;
- Vouloir un homme pour Amant que vous [...] /
pour amant un homme que vous [...] (11, 363 verso sic 353 verso).

• Mais, la place des pronoms compléments soulève maints problèmes :

Mme Sancier-chateau remarque : « L'ordre moderne tend à s'imposer au tout début du siècle [...] et l'ordre ancien apparaît comme celui de langue écrite, littéraire » (p. 272).

Vaugelas recommande « je vous le promets, et non pas, je le vous promets, comme le disent tous les anciens Escrivains » (p. 34-35). Plus loin, il écrit pourtant : « Tous deux sont bons, mais que si celuy-là doit estre appelé le meilleur qui est le plus en usage, je ne le veux pas faire, sera meilleur que je ne veux pas le faire, parce qu'il est incomparablement plus usité » (p. 376-377).

Les modifications de la place du pronom complément sont étrangement complexes dans la première partie de l'Astrée.

• D'une part, en 1621, que le verbe ait un ou deux compléments, les pronoms occupent souvent la place que nous leur donnerions aujourd'hui, ce qui n'est pas le cas en 1607.

- Ne responds rien à eux /
leur reponds rien (L'Autheur à la Bergere Astrée) ;
- Me trop aimer /
m'aymer trop (4, 90 verso) ;
- Qu'ayant lui attaint /
que luy ayant attaint (4, 95 verso) ;
- Vous le m'avez desrobe /
me l'avez desrobe (4, 102 verso) ;
- Pour le m'avoir /
me l'avoir promis (4, 105 recto) ;
- Pût-il s'empescher /
se peust-il empescher (5, 154 verso) ;
- Ne le pas approuver beaucoup /
l'approuver beaucoup (6, 170 verso) ;
- Je l'ose aimer /
j'ose l'aymer (9, 276 recto) ;
- Qu'il le m'a /
me l'a dit (9, 281 recto) ;
- Si ceste belle [...] le me commande /
me le commande (10, 308 verso)

• D'autre part, cette modification de la place des pronoms peut sembler incohérente à cause du nombre d'exceptions :

- Quelqu'un l'avoit offensée /
avoit l'offensee (5, 132 verso) ;
- Il me fallust le /
le falust bannir de nostre compagnie (6, 167 recto) ;
- La hardiesse de vouloir me permettre de dire /
la hardiesse de me vouloir permettre de dire (8, 224 recto) ;
- L'avoit failly d'espouser /
avoit failly de l'espouser (8, 252 verso).

•  Le verbe parler a un statut si particulier entre 1607 et 1621 qu'il n'est plus permis de traiter les modifications de modernisations. 

Maupas explique : « Le verbe Parler a cette proprieté que sans expression de la chose dont on parle, il se construit mieux avec les datifs pospositifs. Je parle à vous. Il parle à moy. J’ay veu un tel et ay parlé à luy. Si vous exprimez la chose, vous userez de prepositifs. Vous me parlez de vos affaires » (p. 133).

° Dans les exemples qui suivent Parler n'a pas d'autre complément que le pronom datif  :

- Luy parler /
parler à elle (4, 78 recto) ;
- Nous parlent /
parlent à nous (4, 100 recto) ;
- Luy parler /
parler à luy (4, 101 verso) ;
- Vous parlant /
parlant à vous (4, 103 recto) ;
- Leur parler /
parler à elle [sic] (5, 132 recto) ;
- Je vous auray parlé /
j'auray parlé à vous (5, 138 verso) ;
- Ne luy ayant jamais parlé /
n'ayant jamais parlé à luy (5, 144 verso) ;
- L'occasion de luy parler /
parler à elle (5, 148 recto) ;
- Luy parler tousjours /
de parler tousjours à elle (8, 237 recto) ;
- Qu'elle ne vous parle /
parle à vous (8, 237 recto) ;
- Vouloir vous parler /
parler à vous (8, 242 recto) ;
- Luy pouvoit-elle parler /
pouvoit elle parler à luy (9, 279 recto) ; 
- Me parler /
parler à moy (9, 295 verso).

L'édition de 1621 revient donc très fréquemment à la règle de grammaire énoncée par Maupas en 1607 !

° Curieusement, cette édition, pour remplacer le verbe « dire », introduit pourtant un « leur parler » :
- Ceste jeune Dame dit aux juges /
Et lors elle leur parla d'une voix assez honteuse : - Messieurs ...

• Place de l'adverbe :
En 1621, l'adverbe suit l'infinitif ou le verbe conjugué, alors qu'en 1607 il les précède.

- Pour me mieux abuser /
m'abuser mieux (4, 117 verso) ;
- Qu'elle incontinant accompagna /
accompagna incontinent (4, 119 verso) ;
- Celuy mal vit /
vit mal (5, 142 recto) ;
- Me plus tant ennuyer /
m'ennuyer plus tant que je soulois (6, 160 recto) ;
- ne s'arrestant pas les broüilleries d'Amour /
les broüilleries d'Amour ne s'arrestans pas (10, 313 recto).

Anne Sancier-Chateau étudie longuement tous les problèmes posés par l'ordre des mots (p. 265-288). Beaucoup plus familière que moi avec les grammairiens du XVIe et du XVIIe siècle, plus optimiste que moi peut-être, elle est frappée par « la fermeté des principes qui inspirent la correction » de l'Astrée : « assurer la progression naturelle du sens » (p. 288).

L'ensemble des changements qui affectent la syntaxe rendent le texte plus facile à lire, mais les corrections sont loin d'être systématiques.

Traitement des prépositions 

De prime abord, les prépositions de 1621 sont si souvent différentes de celles de 1607 qu'elles supposent une (ou des) relecture(s) attentive(s).

• Une locution adverbiale est modernisée :

À mesme temps / en mesme temps (4, 103 recto ; 6, 180 verso ; 8, 251 verso ; 11, 369 verso).
Mais au mesme temps ne l'est pas toujours (1, 5 verso ; 7, 211 recto ; 8, 234 verso ; 11, 366 verso sic 356 verso).

• Le verbe tourner appelle des prépositions différentes selon son complément :

° Quand le complément est une chose :

- Tourner droit au / vers le lieu (6, 165 recto) ;

° Quand le complément est une personne :

- Sans tourner seulement les yeux à / vers luy (1, 4 verso) ;
- Se tournant à / vers Clidaman (3, 68 recto) ;
- Elle se tourna à / vers la Nymphe (4, 78 verso) ;
- Se tournant à / vers Diane (4, 97 recto) ;
- Se tournant à / vers moy (4, 103 verso) ;
- Se tournant à / vers sa mere (4, 112 recto) ;
- Se tournant au / vers le Berger (5, 155 recto) ;
- Tourné l'œil à / vers moy (6, 161 verso) ;
- Tourner les yeux à / vers moy (6, 185 verso) ;
- Si vous tournez la veuë à / vers ceste belle Nymphe (7, 195 verso) ;
- Se tournant au / vers le Berger (7, 197 verso) ;
- Il se tourna à / vers la Nymphe (8, 233 verso) ;
- Se tournant à / vers Phillis (8, 226 recto) ;
- Tourner les yeux à elle / vers Galathée (10, 312 verso) ;
- Se tourna si promptement à / vers luy (11, 370 recto sic 360 recto) ;
- Se tournant aux / vers les juges (12, 388 recto).

Même :
- Tournant doucement l'œil contre / vers luy (2, 34 verso).