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SignetÉvolution de L'Astrée

Variantes
de la deuxième partie


Les deux éditions de la deuxième partie que je compare sortent de chez le même éditeur que la première partie, Toussaint Du Bray.

La deuxième partie de L'Astrée n'a pas connu le même sort que la première. Elle est restée moins longtemps en chantier, et elle a connu moins d'éditions du vivant d'Honoré d'Urfé. Ses débuts ont été agités : Madame Sancier explique qu'il y a eu en 1610 deux éditions de cet ouvrage, qui renferment des erreurs typographiques différentes (p. 27). Elle relève une seule variante significative. Un vers est ajouté au début du poème du « Temple d'amitié » :
          Par amitié l'on peut avoir l'entrée
          Du Sainct Temple d'Astrée.
Ces deux vers deviennent :
          Le Temple d'amitié,
          Ouvre sans plus l'entrée
          Du sainct Temple d'Astrée (p. 409).
Les deux éditions que j'analyse, celle de 1610 et celle de 1621, donnent neuf vers et non huit à ce poème du « Temple d'amitié » (II, 5, 289). Comme Mme  Sancier juge que dans les éditions postérieures à 1610 « aucune variante textuelle n'a été constatée par rapport au texte de l'édition originale » (p. 28), elle n'inclut pas la deuxième partie dans le corpus qu'elle examine dans son livre (p. 53).

Entre l'édition de 1610 et celle de 1621, la deuxième partie connaît bien plus de variantes que ne le suggère Mme Sancier.

***

Dans l'analyse des variantes, orange reste la couleur de la première édition, et les caractères gras et plus petits le propre de l'édition de 1621.

Les mots ajoutés à la première édition ont des caractères espacés, et les mots supprimés sont barrés.

La barre oblique (/) sépare les deux éditions.

Je signale ici et dans les Notes une catégorie particulièrement trompeuse de variantes, les modifications des noms propres. Il y a quelques différences entre les deux éditions, qui ont induit en erreur même un lecteur aussi savant que Daniel Huet (Voir Laignieu). Je ne tiens compte ni des accents présents ou absents, ni du l redoublé ou non, ni des fastidieux et multiples passages du i au y entre 1610 et 1621.


Faux en 1610
Corrigé en 1621
Diane DorisΞ (II, 8, 548)
LeonideLaoniceΞ (II, 8, 538)
LidasLycidasΞ (II, 12, 889 sic 891)
MontrerdunMontverdunΞ (II, 1, 30)
PhilisParisΞ (II, 5, 301)
SerianeLerianeΞ (II, 6, 365)
ThamarisTharamisΞ (II, 12, 888 sic 890)
VincenneVincenceΞ (II, 12, 839 sic 841)

 

Juste en 1610
Faux en 1621
CelidéeΞ Calidée (II, 2, 106)
CléontineΞ Clotine (II, 2, 69)
CyrcéneΞ Sirene (II, 4, 207)
Dame Diane (II, 6, 380)
FeursΞ Feux (II, 7, 472)
LycidasΞ Lydas (II, 7, 480)
LavieuΞ Laignieu (II, 8, 491)
ScithieΞ Syrie (II, 12, 824 sic 826)
ThautatesΞ Thautes (II, 8, 510)
VeronneΞ Supprimé (II, 12, 839 sic 841)
PhillisΞ Supprimé (II, 9, 604)

SignetVARIANTES GRAPHIQUES

L'imprimeur de 1621 continue à prendre pour règle de rappeler l'étymologie des mots. La graphie de l'édition de 1610 est donc plus moderne.

C'est le cas pour des verbes (fait / faict, dit / dict, fasse / face),
pour des substantifs (clarté / clairté, genoux / genouïl),
et pour des prépositions (hormis / horsmis).

Il arrive fréquemment
- que le i devienne y
voioient / voyent, lui / luy,
- et que l'édition de 1621 introduise le r' dans la première syllabe
ravoir / r'avoir, rassirent / r'assirent,
- ou que le é de 1610 deviennent es en 1621
déplaisir / desplaisir, dépouïller / despouïller, étoit / estoit.
Étienne Pasquier recommande dans ses Recherches la suppression du s qui indique l'étymologie, et qui a suscité des querelles du temps d'Henri II. « L'escriture n'offençant point les aureilles », le s survit mais ne s'entend pas, conclut-il (VII, p. 676). C'est le choix archaïque que fait l'édition de 1621.

Cependant, plusieurs erreurs de lecture de 1610 sont corrigées en 1621. Voici quelques-unes des plus significatives :
ces Bergeres / ce berger (II, 2, 81)
peut auparavant / peu auparavant (II, 2, 89)
trouver / tonner (II, 3, 172)
reduire / redire II, 4, 199)
avantageux / desadvantageux (II, 4, 248)
attacher / achepter (II, 5, 308)
desirez / desdirez (II, 5, 315)
vimmes / vinsmes (II, 6, 417)
entree
/ antre (II, 8, 517)
devisast / divisast (II, 9, 601)
commandements / commencements (II, 9, 562)
protestation / protection (II, 10, 658)
cacher / racheter (II, 11, 739 sic 741)
fond / front (II, 11, 746 sic 749)
discerné / decerné (II, 12, 231 sic 833)
dos / gros (II, 12, 864 sic 866)

Mais dans certains cas, la leçon de 1610 est plus correcte que celle de 1621, par exemple :
attendre / entendre (II, 1, 8)
election / affection (II, 1, 42)
raisons / oraisons (II, 2, 96)
void / veut (II, 2, 96)
garderay
/ regarderay (II, 2, 106)
paroles / parens (II, 4, 260)
apprendre / prendre (II, 4, 254)
condition / occasion (II, 5, 312)
renonçoit / reconnoît (II, 7, 463)
reprise / prise (II, 9, 603)
avenu / tenu (II, 10, 621)
survivre / suivre (II, 10, 653)

Bien que la confusion entre à et a soit beaucoup moins fréquente que dans les éditions de la première partie, les erreurs se multiplient quand il y a élision. L'édition de 1621 corrige souvent l'édition de 1610 :

la / l'a (II, 1, 10; II, 2, 75; II, 4, 241; II, 5, 319)
l'a / la (II, 2, 101; II, 3, 128; II, 6, 414)
las / l'as (II, 4, 239)
ma / m'a (II, 4, 222; II, 5, 299; II, 11, 704 sic 706; II, 11, 705 sic 707).

Dans le cas de quelle(s) et qu'elle(s), mots pièges s'il en est, il y a des erreurs dans les deux éditions (par exemple II, 3, 161 ; II, 4, 250 ; II, 6, 380 ; II, 7, 449). L'édition de 1621 semble un peu plus souvent fautive que l'édition de 1610.

Le t analogique manque rarement dans l'édition de 1610. L'édition de 1621 l'ajoute 15 fois (par exemple II, 1, 40).
Dautant n'apparaît que 8 fois dans l'édition de 1610. L'édition de 1621 le remplace par d'autant 6 fois (par exemple II, 7, 457).

SignetVARIANTES LINGUISTIQUES

Au niveau de la langue, les corrections sont moins nombreuses que dans la première partie d'abord parce que le correcteur intervient moins souvent, ensuite et surtout parce que la langue d'Honoré d'Urfé s'est modernisée.

Les deux caractéristiques les plus frappantes de la deuxième partie en 1610 et en 1621 sont rarement affectées par les variantes. Il s'agit de l'absence du sujet et de l'absence de l'article dans les locutions verbales.

• En 1610 comme en 1621, le sujet manque souvent devant les verbes impersonnels à l'indicatif.
Dans le premier livre par exemple six verbes n'ont pas de sujet :
Et sembloit que le Ciel (II, 1, 1)
Et ne faut douter (II, 1, 2)
Et n'y a point d'autre (II, 1, 12)
Et vaut mieux que nous allions (II, 1, 29)
Et fut tres à propos (II, 1, 49)
Et falloit bien (II, 1, 51)
Le verbe falloir en particulier revient 304 fois dans l'ensemble du roman et se passe de sujet dans 10 % des cas. Mme Sancier rappelle que l'omission du il impersonnel est fréquente à l'époque, mais elle trouve chez d'Urfé une « tendance en faveur de son expression » (p. 109).

• Le sujet manque aussi - mais moins fréquemment - dans le cas des verbes dont le sujet est à la première peronne du singulier.
Au livre 9 par exemple, on lit :
Et suis bien marrie (II, 9, 567)
Et croirois d'avoir (II, 9, 573)
Et voudrois bien (II, 9, 600)
Et sçay fort bien (verbe coordonné à j'en ay aymé) (II, 9, 602)
Et ne crois pas (II, 9, 603).

L'édition de 1621 ajoute parfois le sujet : deux fois devant le verbe croire à la première personne du singulier (II, 9, 601 ; II, 11, 679), et une fois à la troisième personne du singulier devant faire (II, 1, 16), haïr (II, 1, 51), appeler (II, 11, 758 sic 760).

Le pronom est parfois supprimé sans nuire à la logique de la phrase :

Ils eussent juré que leur Amour estoit parvenüe au supréme degré d'aymer, et que rien ne pouvoit estre adjousté à la grandeur de leur affection, maintenant la cognoissant si fort accreuë ils en font (II, 1, 16).

En, pronom personnel complément, est supprimé six fois (II, 6, 339 ; II, 6, 344 ; II, 8, 513 ; II, 10, 671 ; II, 12, 834 ; II, 12, 863).

• Quand l'article manque entre un verbe et son complément, la locution peut être consacrée par l'usage (prendre garde), elle peut aussi avoir survécu tout le long du XVIIe siècle (dire vérité, perdre temps). La première partie déjà, en 1607 comme en 1621, présentait des cas intéressants d'absence d'article (Voir la note 79 verso). Dans la deuxième partie, le verbe est soudé au complément une bonne centaine de fois.

On rencontre notamment :
- Avec le verbe avoir : avoir crainte, avoir memoire, avoir opinion, avoir consideration, avoir frayeur, avoir intention, avoir doute et avoir repos.
- Avec le verbe faire : faire divorce, faire doute, faire dessein, faire difficulté, faire rapport, faire compte, faire progrez, faire amitié, faire choix, faire service, faire bruit, faire resolution, faire passage, faire bon jugement, faire resistance.

L'édition de 1621 ajoute rarement l'article :
° Sauter la teste la premiere (II, 12, 764 sic 766) ;
° Je fais la profession de Myre (II, 1, 45) ;
° Animaux privez de la raison (II, 9, 614).

Absence de sujet et absence d'article donnent un air suranné au texte de la deuxième partie et en 1610 et en 1621.

SignetVocabulaire

La plupart des archaïsmes relevés dans les éditions de la première partie (dorrer, lairrer, meschantement) ont disparu dans la deuxième partie dès 1610. Honoré d'Urfé a un vocabulaire plus moderne qu'en 1607. Il continue à utiliser le suranné pour ce que (9 fois), mais parce que est infiniment plus fréquent (367 fois), et par ce que aussi (47 fois).

On rencontre pourtant ces deux modifications qui vont dans des sens contradictoires !
Je vas / je vais (II, 1, 6) dans un poème ;
ainsi / ains (II, 3, 128) dans un passage en prose.

• L'édition de 1621 corrige les archaïsmes de l'édition de 1610.

consulté / consideré (II, 6, 413) ;
erres / arres (II, 3, 138) ;
demourer / demeurer (II, 12, 789 sic 791) ;
lievre / lèvre (II, 3, 177) ;
pongnée / poignée (II, 12, 764 sic 766) ;
songneux / soigneux (II, 10, 625) ;
guiere / guere (II, 7, 433
Guiere figurait dans la première partie en 1607 et en 1621.

• La correction peut être discutable dans le cas de cet adjectif possessif :
- Tenez Silvandre, c'est ainsi que je vous fais part de vos / mes biens (II, 4, 193).
Silvandre a cueilli des cerises et les a données à Diane. La bergère lui en offre : Tenez ... Le jeune homme remercie en ajoutant qu'il espère que tous les dons qu'il fera à Diane seront aussi bien reçus.
Vos biens peut sembler préférable.

• L'édition de 1621 de la première partie donnaient des synonymes à chose, pratique et gracieux. Ces trois mots ne changent pas dans la réédition de la deuxième partie :
- Gracieux(se) revient deux fois.
- Pratique (verbe et substantif) revient 5 fois, et remplace tenir :
Tenant / practiquant cette maxime (II, 4, 208).
- Chose, qui revient 137 fois au pluriel et 276 fois au singulier, ne change jamais - pas même pour corriger un déplaisant chère chose (II, 2, 77 ; II, 11, 695 sic 697) !

Trois fois seulement, le correcteur propose des synonymes ; deux fois la variante est heureuse :
- Il disoit vray / il estoit vray (II, 12, 766 sic 768).
Verbe d'état et forme impersonnelle rendent l'expression moins vivante.
- Adjouta Philis / repliqua Paris (II, 5, 301).
La variante corrige le nom propre. Le nouveau verbe convient mieux au contexte.
- Declare son intention / découvre son intention (II, 6, 377).
Comme cette intention était cachée, le nouveau verbe convient mieux. 

• Certains substantifs dont le genre fluctuait entre la première partie de 1607 et celle de 1621 (affaire, doute, isle, outrage, rencontre, reproche) se stabilisent dans la deuxième partie.
- Isle et Rencontre sont toujours féminins.
- Reproche est toujours masculin.
Cependant :
- Erreur est quelquefois masculin et quelquefois féminin en 1610 et en 1621. Ce substantif passe une fois du féminin au masculin en 1621 (II, 2, 97) ; il passe également du masculin au féminin (II, 2, 105).
- Affaire est masculin et féminin en 1610 et en 1621. Ce substantif passe deux fois du masculin au féminin (II, 10, 649 et II, 12, 868 sic 870).
- Outrage, généralement masculin en 1610 et en 1621, devient une fois féminin dans l'édition de 1621 (II, 12, 856 sic 858).
- Doute, généralement féminin en 1610 et 1621, devient une fois masculin dans les deux éditions (II, 3, 139).

Des substantifs qui commencent par une voyelle restent au masculin dans les deux éditions de la deuxième partie. C'est le genre que leur donne Huguet : épitaphe (II, 8, 553), escritoire (II, 5, 306) et enclume (II, 8, 537). Ongle présente un cas particulièrement curieux. Ce substantif est au féminin dans Huguet et au masculin dans FuretiÈre. Il est masculin dans l'édition de 1610, mais féminin dans l'édition de 1621 (II, 8, 537).

La première partie donnait leur genre moderne à deux de ces substantifs qui commencent par une voyelle : Ongles était toujours au masculin dans la première partie (I, 3, 71 verso), Escritoire toujours au féminin (I, 4, 101 recto). Épitaphe et enclume ne figuraient pas dans cette partie.

• Les prépositions, si souvent modifiées dans les éditions de la première partie, ne le sont guère dans la deuxième. Les corrections semblent moins nécessaires, car Honoré d'Urfé, dès 1610, utilise plus souvent des formes courantes au XVIIe siècle. Notons pourtant quelques cas où les formes utilisées dans la deuxième partie sont moins correctes que dans la première :

- Ayant les yeux contre le Ciel (II, 5, 278) n'est pas corrigé alors que cette acception de contre est archaïque et qu'elle a été corrigée dans la première partie (I, 2, 34 verso).

- D'Urfé écrit généralement en la main. À la main ne survient qu'une seule fois (II, 6, 399). On se souvient que la forme À la main était corrigée dans les éditions de la première partie (I, 1, 6 verso).
Mme Sancier cite Malherbe : « On ne dit pas [...] dans la main, mais en la main » (p. 226).

- Se tourner à apparaît aussi une seule fois (II, 10, 651). Tourner à survit seulement avant le mot costé (II, 3, 175; II, 11, 689 sic 691). Le se tournant à ses pieds de l'édition de 1610 est remplacé en 1621 par se prosternant à ses pieds (II, 10, 644). La première partie également corrigeait tourner à (I, 3, 68 recto).

- Dans deux cas, la deuxième partie se montre plus stricte que la première.
° En mon lict / dans mon lict (II, 6, 388). La première partie n'a pas corrigé en son lict (I, 12, 404 recto).
° En un cabinet / dans un cabinet (II, 9, 581). La première partie n'a pas corrigé en un cabinet (I, 4, 108 recto).
Mme Sancier étudie la modification de à la ruelle du lit (devenu en la ruelle du lit ) dans la première partie de L'Astrée. Elle note que « pour indiquer le lieu réel où l'on va, c'est toujours en qui est préféré à à » (p. 229), et même que dans serait écarté (p. 226). Les variantes de la deuxième partie infirment ces remarques.

La deuxième partie présente d'autres passages de à à en :

- Devant les noms de ville féminins :
En Rome / à Rome (II, 11, 761 sic 763). À Rome est la forme courante dans les deux éditions. En Rome apparaît une seule fois (II, 12, 856 sic 858). Par contre, en Constantinople est la forme la plus courante. À Constantinople survient une seule fois (II, 12, 842 sic 844).

- Ce qui estoit en moy / à moy (II, 2, 102). La correction convient mieux au contexte.

- À moitie en colere / à moitié coleré (II, 4, 186). L'accent est une coquille. Colere étant également un substantif et un adjectif, la variante n'est pas une faute. En colere n'est pas modifié dans la première partie (I, 3, 71 recto).

- La variante deux fois suppose une véritable réflexion sur le sens la phrase.
° S'accommodant avec / à son malade (II, 8, 506). Cette modification altère le sens : S'accommoder avec signifie concorder, s'accommoder à signifie se conformer. La deuxième forme est préférable dans le contexte, parce qu'il s'agit d'un médecin qui se vante d'avoir soigné des malades de plusieurs nationalités.
° Passer contre les flambeaux / devant les flambeaux (II, 12, 796 sic 798). La préposition est plus logique.

• Certaines expressions sont corrigées pour les rendre plus précises.
° Ce qu'il adore / celle qu'il adore (II, 5, 286). « Rupture avec l'ancien usage », note Mme Sancier en analysant un cas où ce est remplacé par il (p. 93).
° Mal accostable / peu accostable (II, 6, 357) ;
° Paroles arrangees / agencees (II, 9, 597) ;
° L'onde raportoit en arriere / emportoit (II, 12, 767 sic 769).

• Mais il y a des modifications qui n'ont aucune raison d'être :
° Le Berger luy respondit / fit ceste response (II, 8, 518).

SignetSyntaxe

La correction de la syntaxe illustre le même souci de clarté dans la deuxième partie que dans la première. Seuls les procédés semblent moins variés.

• La suppression d'un mot rend la pensée intelligible :
- Dois-je dire cette veuë heureuse ou malheureuse pour moy, qui m'a cousté tant de travaux et tant de soing ? Mais comment le puis-je mettre en doute, puis que jamais personne ne fut plus heureux (II, 12, 774 sic 776).
Malheureuse était une digression inutile.

• On devine aussi un certain souci d'élégance quand les propositions coordonnées deviennent symétriques :
- T'ay-je manqué de parole, ou d'amitié ? ou, si tu as recogneu /
T'ay-je manqué de parole, ou d'amitié ? ou, as tu recogneu (II, 1, 57).
- Jamais Amant ne fut mieux aymé ; ny Aimée plus Amante /
Jamais Amant ne fut mieux aimé ; ny Amante plus aimee (II, 11, 707 sic 709).

• Mais il arrive qu'en déplaçant une subordonnée, le correcteur change la signification avec un résultat regrettable :
- Je pris bien garde que de fois à autre il me regardoit /
Je pris bien garde de fois à autre qu'il me regardoit (II, 6, 374).

• Le correcteur de la deuxième partie est moins attentif, ou moins sensible aux répétitions :

La répétition est parfois supprimée. Par exemple, dans une conversation, l'un des dit est remplacé par respondit (II, 10, 629 ; II, 12, 888 sic 890).
- Il faut qu'elle soit punie comme elle merite, et vous devez croire que Dieu l'a de ceste sorte punie / abandonnée (II, 6, 392).
- Le refus qu'elle faisoit de luy, ne luy procedoit (II, 12, 805 sic 807).

Cependant la répétition reste extrêmement fréquente dans les deux éditions de la deuxième partie :
Répétition de faire (II, 7, 467 ; II, 9, 567 ; II, 11, 702 sic 704 ; II, 11, 756 sic 758),
grand (II, 7, 434 ; II, 10, 635),
prendre (II, 8, 534),
écrire (II, 8, 552),
falloir (II, 12, 872 sic 874).
Quelques cas semblent même choquants :
- La grandeur d'Adamas, qui pour sa qualité de grand Druyde (II, 1, 8).
- L'esperance du support qu'ils esperoient (II, 11, 684).
- Lorsque le druide propose à Céladon de construire un temple à Astrée, il dit une première fois :
Vous addressez vos vœux à ceste belle, comme à l'œuvre le plus parfaict qui soit sorty de ses mains (II, 8, 507).
Il le répète dix pages plus loin dans la même conversation :
Pourveu que vous y honoriez ceste Astree comme l'un des plus parfaicts ouvrages qu'il ayt jamais fait voir aux hommes (II, 8, 518).

• Les modifications des pronoms sont moins nombreuses que dans la première partie, mais aussi certaines formes particulièrement archaïques de l'édition de 1607 (ayant lui (I, 4, 95 verso), le m'avoir (I, 4, 105 recto), ne le pas approuver (I, 6, 170 verso) ne figurent pas du tout dans la deuxième partie de 1610.

Et pourtant ... Dans la première partie de 1621, les variantes donnaient quelquefois aux pronoms qui se suivaient la place qu'ils auraient aujourd'hui. Par exemple :
le me commande devenait me le commande (I, 10, 308 verso).
Situation diamétralement opposée dans la deuxième partie où l'édition de 1610 donne la forme moderne et l'édition de 1621 la forme ancienne :
Aussi ne te le / le te dis-je (II, 1, 58). Le correcteur de la deuxième partie revient souvent aux règles anciennes quand il s'agit de la place des pronoms.

Mme Sancier considère que les pronoms de la première et de la deuxième personne ont des traitements différents : Honoré d'Urfé « choisit l'ordre moderne quand le pronom régime indirect est à la première personne, il rétablit l'ordre ancien - dans des cas moins nombreux il est vrai - si le pronom objet indirect est à la seconde personne » (p. 273). On trouve pourtant te le dans la première partie (I, 1, 4 recto) et te les dans la deuxième (II, 9, 611).

La place des pronoms quand deux verbes se suivent reste aléatoire. Encore une fois, la deuxième partie de 1621 revient à l'usage ancien, mais cet usage était celui d'Honoré d'Urfé dans la première partie.
La situation est particulièrement claire avec le verbe pouvoir :

Mme Sancier explique que la forme se pouvoir + infinitif est la plus courante (p. 280). En effet, cette construction se trouve dans toutes les éditions :
me puis souvenir (I, 4, 117 verso), se pouvoit dire (I, 2, 45 recto),
me puis donner (II, 9, 603), se pouvoit estendre (II, 12, 766 sic 768). On voit rarement Il peut se (I, 4, 113 verso ; II, 2, 76 ).

- La première partie déplaçait une seule fois le pronom, mais elle changeait en même temps la conjonction :
Toutefois elle ne se pouvoit pas exempter / si ne se pouvoit-elle exempter (I, 11, 365 recto sic 355 recto).

- La deuxième partie déplace le pronom deux fois pour revenir à la forme que d'Urfé privilégie :

- Sentence dont je ne puis me / me puis souvenir (II, 3, 124).
- Ne pouvoit se / se pouvoit figurer (II, 3, 137).

- Les vous est une construction que Vaugelas condamne : « Il faut dire, je vous le promets, et non pas, je le vous promets, comme le disent tous les anciens Escrivains, et plusieurs modernes encore » (pp. 33-34).
Construction ancienne et moderne cohabitent dans toutes les éditions de L'Astrée.
La première partie conserve les vous aussi bien que le vous :
Je les vous déplieray (I, 9, 280 recto), je le vous apportois (I, 3, 48 recto). La deuxième partie remplace une fois les vous par vous les (II, 2, 98).

Il y a un curieux changement à signaler à ce propos. Dans la deuxième partie de 1610, après le milieu du livre 6, il n'y a plus un seul les vous ; vous les revient 5 fois.

• Les corrections les plus frappantes de la deuxième partie consistent en mots ajoutés qui souvent rendent les phrases plus claires.

• Pour mieux lier les segments de phrase, l'édition de 1621 ajoute
- des conjonctions (et, donc, que) ;
- des prépositions (de) ;
- des adverbes (ainsi) ;
- des adverbes de négation (ne, plus ou pas) ;
- et surtout des pronoms, par exemple :
° À fin de la rassurer (II, 1, 33)
° Ce n'avoit esté que l'injustice de ces loix, qui luy / l'y avoient poussé (II, 5, 317).
° Elle trouva que son oncle se promenoit / Elle trouva son oncle qui se promenoit (II, 8, 489).

• Le sens de la phrase est rétabli grâce à une addition :
- Un grand cerisier, qui mesme leur faisoit une partie de l'ombrage (II, 4, 193).

• Quelques phrases sont transformées par l'ajout de plusieurs mots. Dans certains cas, il peut s'agir de la correction d'un bourdon. La correction est toujours bénéfique :

- On lit en 1610 :

Il demeura sept ou huict jours au chevet du lict de Calydon, et toutes les jeunes Bergeres de nostre hameau et d'alentour le vinssent visiter separément (II, 1, 48).

Pour mieux lier les propositions et justifier le subjonctif vinssent, l'édition de 1621 donne :

Il demeura sept ou huict jours au chevet du lict de Calydon, et
me conseilla cependant de faire en sorte,
que
toutes les jeunes Bergeres de nostre hameau et d'alentour le vinssent visiter separément (II, 1, 48).

- 1610 : De sorte que si veritablement, comme vous dites, je suis monstre d'amour, pource que c'est chose monstrueuse ... (II, 2, 86).
1621 : De sorte que si veritablement, comme vous dites, je suis monstre d'amour, je le suis, pource que c'est chose monstrueuse ... (II, 2, 86).

- 1610 : Si l'Amour que je vous porte n'eut eu esté en quelque sorte obligé à quelque assistance (II, 4, 188).
1621 : Si l'amour que je vous porte n' eust eu plus de puissance sur moy que la civilité j'eusse esté en quelque sorte obligé à quelque assistance (II, 4, 188).

- 1610 : Il me la donna le soir quand je me retirois (II, 4, 252).
1621 : Il me donna le loisir quand je me retirois de la lire (II, 4, 252).

- 1610 : Puis que tu ordonnes que l'Automne n'ait point de fruicts pour moy que le Printemps me donne des fleurs ? (II, 7, 478).
1621 : Puis que tu ordonne que l'Automne n'ait point de fruicts pour moy que ne permets-tu pour le moins que le Printemps me donne des fleurs ? (II, 7, 478).

- 1610 : En fin le Soleil estant prest à se cacher elle fut contrainte de le revoir bien souvent (II, 7, 466).
1621 : En fin le Soleil estant prest à se cacher elle fut contrainte de se retirer, avec promesse de le revoir bien souvent (II, 7, 466). Correction d'un bourdon sans doute.

- 1610 : Et m'en retirois tout en colere de les avoir estimees autres que je ne les trouvois pas (II, 9, 610).
1621 : Et me retirois tout en colere de ce que je les avois estimees autres que je ne les trouvois pas (II, 9, 610).

- 1610 : L'ennuy que je luy puis avoir donné en l'aymant plus, peut estre qu'elle ne croyoit pas (II, 9, 584).
1621 : L'ennui que je luy puis avoir donné en l'aymant plus, peut estre qu'elle ne vouloit,ou qu'elle ne croyoit pas (II, 9, 584).

SignetCONCORDANCE DES TEMPS

L'édition de 1621 choisit beaucoup plus correctement les modes et les temps.

• Les verbes au présent abondent dans l'édition de 1610. Honoré d'Urfé devait parler (écrire ou dicter) d'une manière très vivante !

chargent / chargerent (II, 3, 151)
met / mit (II, 3, 179)
employent / employoient (II, 3, 160)
approchent / approcherent (II, 3, 164)
entends / entendis (II, 4, 217)
escris / escrivis (II, 4, 252)
sçachez / scachiez (II, 4, 262)
rendent / rendront (II, 5, 300)
résoult / resolut (II, 5, 306)
tourne / tourna (II, 6, 349)
pouvons/ pouvions (II, 7, 471)
allons / allions (II, 8, 536)
avez / aurez (II, 8, 554)
respond / respondit (II, 10, 666)
avez / aviez (II, 11, 722 sic 724)
cognoissent / cognoissoient (II, 11, 729 sic 731)
baignons / baignions (II, 12, 765 sic 767)

Comme l'a relevé Mme Sancier, « le présent qui coupe la narration est fréquemment corrigé » (p. 165).

• La concordance des temps du passé est mieux respectée.
L'édition de 1621 met l'impafait après parce que :
Parce que je luy respondis / respondois (II, 6, 385).

Le conditionnel est plus fréquent :
tiendrez / tiendriez (II, 3, 143)
parlay / parleray (II, 4, 214)
rendoit / rendroit (II, 6, 355)
sçavoit / sçauroit (II, 6, 391).

• Cependant les graphies de pouvoir aux différents temps et modes (pût, pûst, pust, peust, puz) entraînent des ambiguïtés parce que l'édition de 1621 met beaucoup trop souvent ce verbe au présent.

SignetLes Poèmes

La deuxième partie renferme 40 poèmes en comptant les deux versions des Tables d'Amour. Les vers n'ont pas subi de corrections importantes entre 1610 et 1621. Dans la première partie en revanche les poèmes avaient été souvent transformés entre 1607 et 1621. Notons que le dam supprimé en 1621 dans les vers de la première partie (I, 4, 99 recto) survit dans ceux de la deuxième (II, 12, 791 sic 793) et en 1610 et en 1621.

On rencontre peu de variantes notables dans les poèmes de la deuxième partie. Mme Lallemand en a relevé davantage en étudiant ces mêmes vers lorsqu'ils ont été publiés dans un recueil collectif de 1609 avant de se retrouver dans l'édition de 1610 (pp. 306-307).

• Une variante graphique introduit une faute qui rend la phrase incompréhensible :
Jamais les bancs / blancs couverts n'ont veu tant de naufrages (II, 12, 790 sic 792).

• Ici encore, il s'agit probablement d'une coquille :
- Car d'en-haut / d'un chaud bien souvent quelques neiges se fondent (II, 10, 636).

• Les variantes qui relèvent de la grammaire sont plus heureuses :
- Le verbe aller : je vas / je vais (II, 1, 6).
- Un verbe mis au présent respecte mieux la concordance des verbes du poème ; mais le correcteur doit alors ajouter un pronom malvenu :
L'esté, c'estoit / est le transport, dont le sang me boüillonne (II, 7, 477).

• Une répétition supprimée altère le sens, mais corrige la grammaire :
IL NE VEUT NI NE DAIGNEROIT PLUS (II, 8, 552).

• Deux variantes présentent plus d'intérêt parce qu'elles rendent la métaphore cohérente :
- Et ces beaux yeux / soleils aussi ne sont-ce pas des Dieux ? (II, 5, 295).
La rime intérieure disparaît mais le sens est plus clair.
- Les vents sont mes / leurs desirs ardans de / des leur naissance (II, 7, 476).
L'adjectif possessif est plus correct, la préposition aussi.

SignetVARIANTES TEXTUELLES

Bien que peu nombreuses, les variantes textuelles ne sont pas dénuées d'intérêt. Elles rendent la pensée moins équivoque, le plus souvent en supprimant des mots. Dans la plupart des cas, il s'agit de variantes essentiellement linguistiques, mais qui affectent la signification du texte.

Célidée déclare qu'elle reconnaît qu'elle aime Thamire.
- Incontinent j'adjousteray pour sa vertu, et que, de mesme, j'ay esté aymee de Thamire, mais selon la vertu (II, 2, 90).
Une répétition est supprimée, mais surtout la jeune fille évite la digression.

- Je vous remets librement l'injure, puis que je suis beaucoup plus obligee à vostre changement que je n'eusse receu de satisfaction de vostre constance (II, 4, 186).
Plus brève, la phrase est aussi plus élégante sans la première subordonnée.

- Est-il raisonnable que Diane qui a tousjours esté en consideration parmy les Bergers de cette contrée, espouse par amour un Berger incogneu, et qui n'a rien que son corps (II, 6, 428).
À cause de la suppression l'emphase porte sur Berger incogneu.

Paris dit que ce qui manque à Diane c'est la volonté de l'aimer. La bergère a donc un défaut,
- en ce qui est de la volonté: mais ce qui est cause que je ne puis arrester vostre pensee (II, 8, 540).
La phrase n'est pas beaucoup plus correcte, mais la suppression du second qui est la rend plus compréhensible.

- Sans faire compte du contentement qu'il pouvoit avoir de moy qu'il avoit desirée / desiré et recherchée / recherché avec tant de passion (II, 11, 708 sic 710).
En supprimant la première subordonnée relative, la phrase devient plus bienséante. C'est la jeune fille qui est désirée et non le contentement. La répétition de qu'il disparaît.

- À ceste heure que je devois / veux parler à vous, et que je vous veux dire chose qui ... (II, 11, 721 sic 723).
Devoir à l'imparfait est une erreur, mais le remplacer par veux introduit une répétition.

Eudoxe dit à Ursace qu'elle ne va pas lui permettre certaines caresses.
- Ne me contraignez donc point [...] de vous permettre ce que je ne puis ny ne dois faire sans mourir (II, 12, 799 sic 801).
Pouvoir, dans ce contexte, semble excessif et redondant.

- Mais se démeslant de nos mains / nous, il se jetta (II, 12, 881 sic 883).
La correction ne rend pas la phrase plus correcte. Se démesler signifiant se tirer d'affaire aurait dû être remplacé par se dégager, se libérer.

De toute évidence le texte de la deuxième partie de L'Astrée n'a pas subi le même traitement que celui de la première partie. Entre 1610 et 1621, les variantes textuelles sont rares et les poèmes présentent peu de corrections remarquables. Le fait que le correcteur propose si peu de synonymes me paraît être un signe probant : il serait téméraire d'attribuer à Honoré d'Urfé les modifications de la deuxième partie.

Cependant, l'analyse de cette deuxième partie apporte des informations cruciales sur l'évolution de la langue du romancier. Elle indique des modifications qui ont eu lieu entre l'édition anonyme de la première partie en 1607 et l'édition de la deuxième partie en 1610 : Honoré d'Urfé utilise beaucoup plus rarement dautant et pource que. Il fait plus souvent des choix de moderne dans le domaine des prépositions et du genre des substantifs.