Banderolle
Plan du site >
< Évolution
Variantes linguistiques >

SignetÉvolution de L'Astrée

Variantes textuelles

1607-1610-1621

Maurice Magendie remarque que, « en ce qui concerne le fond même du récit et sa disposition, il y a peu de différence entre l'édition de 1607 et les suivantes » (p. 39). Les relations affectives par exemple ne changent pas du tout. Néanmoins, les images sont sacrifiées, la métaphysique bouleversée, et le statut des bergers modifié. Même au niveau des détails les modifications de la première partie réservent des surprises instructives.

Les variantes les plus intéressantes sont signalées dans l'édition du roman par un astérisque.


Dans cette analyse des variantes, orange reste la couleur de la première édition, et les caractères gras et plus petits le propre de l'édition de 1621.

Les mots ajoutés à la première édition ont des caractères espacés, et les mots supprimés sont barrés.

La barre oblique (/) sépare les deux éditions.

L'édition de 1621 corrige les erreurs factuelles de l'édition de 1607 :
- Lycidas n'est pas le père mais le frère de Céladon (I, 1, 9 recto);
- Céladon n'utilise plus la première personne en rapportant une aventure d'Alcippe (I, 2, 40 recto) ;
- Astrée ne craint plus AlcippeΞ et AmarillisΞ, les parents de Céladon, mais ses propres parents, Alcé et Hippolyte (I, 4, 88 verso) ;
- Phormion n'est plus l'oncle mais le père de Filidas (I, 6, 160 recto) ;
- Il n'y a pas de Cleonice (contraction des deux prénoms féminins ?) dans l'histoire de Tircis, Cléon et Laonice (I, 7, 202 verso) ;
- Ce n'est pas StillianeΞ qu'Hylas retrouve à Lyon mais Floriante (I, 8, 259 verso). Ce n'est pas non plus CarlisΞ qu'il revoit alors mais Aimée (I, 8, 260 recto) ;
- Amerine épouse Ligdamon, non LydiasΞ (I, 11, 372 recto sic 362 recto).

Il arrive même que l'édition de 1621 corrige toute une phrase pour respecter la logique du récit.
Lorsque Léonide retrouve Galathée, d'Urfé écrit en 1607 :
- Apres luy avoir rendu conte bien au long de tout son voyage, elle continua ... [La nymphe rapporte ensuite la tromperie de Climanthe].
En 1621, la correction rend l'échange plus vraisemblable :
- Apres quelques discours communs, elle continua ... (I, 10, 317 verso).

Les variantes textuelles sont encore plus instructives pour nous quand elles affectent le choix des images ; elles entraînent ou accompagnent alors des variantes linguistiques.
Les variantes affectent le soubassement politique et religieux du roman par un jeu d'additions et de soustractions.
Elles altèrent le personnel de la pastorale.
Elles rendent plus précises la présentation du temps et de l'histoire.
Le souci de cohérence, voire de mesure, qui les caractérise transparaît dans une catégorie singulière de variante, la modification des chiffres.

SignetLES IMAGES

La suppression d'images, selon Anne Sancier-Chateau, est une décision que d'Urfé prend fréquemment pour « permettre une meilleure saisie de l'idée » en simplifiant ses phrases (pp. 371-376). Les motifs du romancier me paraissent plus complexes parce qu'ils dépendent de la nature, de la forme ou de l'emplacement de l'image sacrifiée ou modifiée.

Le romancier, assurément, prête une grande attention à la rhétorique. Ainsi, dans l'édition de 1607, il parle du « tigre à qui les petits ont esté desrobez » parce que tigre était un substantif féminin au XVIe siècle (et encore dans le dictionnaire de Cotgrave, en 1611). Il remplace son tigre par une « Lyonne » (I, 6, 189 verso) pour rendre l'image plus commune et plus moderne (tigre est masculin dans le dictionnaire de FuretiÈre). Le même désir de clarification explique-t-il que, dans le récit de Climanthe, « Nume », peut-être trop savant, cède la place à « Divinité » (I, 5, 132 recto) ? Nume se trouve un peu plus haut dans ce même récit (I, 5, 128 recto). C'est donc probablement pour éviter une répétition que la seconde occurrence du mot disparaît.

En revanche, c'est pour faire preuve de bon sens que l'image se simplifie en se passant de la synecdoque :
- Vostre beauté fait bien mieux parler les yeux desquels elle est veuë /
Vostre beauté fait bien mieux parler tous ceux de qui elle est veuë » (I, 3, 55 verso).
L'hyperbole, en général, a les ailes coupées :
- Mille Soleils qui flamboient /
Tant de Soleils qui esclairent (I, 3, 65 verso).
La métaphore, souvent, est effacée :
- Larmes dont Laonice arrousoit son sein /
Larmes de Laonice (I, 1, 16 verso).

• Trois mythologismes changent pour des raisons variées entre l'édition de 1607 et celle de 1621 :

- Pour dire la vieillesse :
J'y vivrois les ans de NestorΞ /
J'y vivrois autant de siecles que j'ay de jours (I, 7, 208 verso).
Cette suppression est probablement due au respect de la vraisemblance parce qu'elle complique la phrase au lieu de la simplifier. Une jeune bergère qui agonise (il s'agit de Cléon) évoquerait-elle un mythe en disant adieu à son amant ? Choisirait-elle ce Nestor qui n'a rien de commun avec sa propre situation ? La périphrase « vivre les ans de Nestor » se retrouve dans La Sylvanire (p. 33) ; elle est moins incongrue dans ce contexte parce qu'elle appartient à un berger qui plaisante.

- Pour dire la mort :
Deça le fleuve de CharonΞ /
Deça le fleuve d'Acheron (I, 7, 217 verso).
Il s'agit d'une correction linguistique, car Charon n'était pas propriétaire de fleuve. De plus, une répétition est évitée : comme Hylas vient de parler de la barque de Charon (I, 7, 215 verso), Phillis lui réplique en nommant le fleuve sur lequel navigue cette barque, l'Achéron (I, 7, 217 verso). Fleuve et passeur se succèdent aussi dans La Sylvanire (p. 141).

- Pour dire la guerre :
Les horreurs de BellonneΞ /
Les horreurs de la guerre (I, 11, 362 verso sic 352 verso).
L'expression sacrifiée se trouve dans une lettre que Lindamor envoie à Galathée. Le chevalier coordonne « les horreurs de Bellonne » et « les beautez de ces nouvelles hostesses de la Gaule » pour dire que rien ne lui fait oublier la nymphe qu'il aime. D'Urfé a pu trouver audacieux ce rapprochement entre Bellonne et belles Franques.
Peut-être aussi le romancier cherchait-il à éviter une répétition. Égide, l'écuyer de Ligdamon, un peu plus loin, nommera la déesse dans la description d'une bataille : « Bellonne l'effroyable rouloit dans ceste campagne » (I, 11, 366 recto sic 356 recto). Comme l'évocation de Bellonne convient mieux à un récit de guerre qu'à une lettre amoureuse, d'Urfé sacrifie la Bellonne qui figurait dans la lettre.

• Les expressions imagées sont souvent remplacées. En parcourant ce tableau qui réunit les changements les plus curieux, on constate que les suppressions d'images rendent généralement le texte plus banal, quel que soit le motif de la correction.

Édition de 1607 Édition de 1621
1. Manger ainsi ton âge passer ainsi ton âge
(L'Autheur à la Bergere Astrée)
2. Les reliques qui luy restoient de son Berger. ce qui luy restoit de son Berger (I, 1, 12 recto)
3. L'Amour toutesfois preside demeure (I, 3, 52 verso)
4. Vos victoires assoupies incognuës (I, 3, 55 verso)
5. Rayons du soleil flamboient esclairent (I, 3, 65 verso)
6. Mais le visage qu'il avoit descouvert [...] et la teste nuë, dont le poil blond, et crespé faisoit honte au Soleil, ne pouvoient de l'amertume du deuil couvrir toute leur douceur
[Il s'agit du visage et des cheveux de Guyemant.]
mais le visage qu'il avoit découvert [...] et la teste nuë, dont le poil blond, et crespé faisoit honte au Soleil, attiroient les yeux de chacun sur luy (I, 3, 62 verso)
7. Où sont ces ruisseaux espandus ? tant de pleurs espandus (I, 4, 115 recto)
8. Empescher mon affection, ny retarder l'aile de ma temerité  ny ma temerité (I, 5, 130 recto)
9. Loing de moy le repos s'envola Je perdis et repos et repas (I, 7, 204 recto)
10. Quoy que ses desirs luy donnassent de continuels mouvements d'extremes impatiences (I, 6, 173 recto)
11. Ny de quelle sorte d'armes se servent vos yeux de charmes (I, 8, 235 verso)
12. Le vent à pleine voile favorable (I, 9, 267 recto)
13. Ce bruit mourut fut esteint (I, 9, 279 recto)
14. M'arrrache ces justes plaintes de l'estomac me contraint de parler ainsi (I, 9, 293 verso)
15. Votre Justice esclaire avec tant de Soleils de sorte (I, 9, 295 recto)
16. Mais AmourΞ qui a les yeux bandez luy empescha aussi de voir plus clair que luy, et [Mots totalement supprimés]
(I, 9, 296 verso)
17. Figurez-vous trois personnes dans ce cahos de bastiment
[Il s'agit d'Isoure.]
grand (I, 9, 304 recto)
18. Peignant un visage moins fasché monstrant (I, 10, 331 verso)
19. Je ne veux pas acheter mon contentement avec vostre eternel desplaisir attacher (I, 10, 357 recto)
20. Ne s'en veulent pas seulement dire des blesseurs
[Il s'agit des yeux de Silvie et de leur effet.]
les autheurs (I, 10, 327 recto)
21. Avec une voix tendant plutost à la mort qu'à nulle apparence de vie telle que pouvoit avoir une personne au milieu du supplice (I, 10, 332 verso)
22. Ce ne fut rien au prix du bruit, de la confusion, ou pour mieux dire du cahos ce ne fut rien au prix de l'estrange confusion (I, 11, 366 recto sic 356 recto)
23. Toute la peine que j'avois n'estoit que d'avoir pitié de ceux que l'espée de LigdamonΞ alloit détranchant, comme si les armes qu'ils portoient n'eussent esté que d'escorce je ne faisois qu'admirer les grands coups de l'espee (I, 11, 366 recto sic 356 recto)

Quelques constantes se dégagent de ce tableau :

• Les images sont souvent sacrifiées pour abréger :

- La suppression d'images exprimées par plusieurs mots rend le texte plus clair (N° 6, 8 et 16), ou plus logique (N° 21), mais quelquefois au détriment d'une information (l'effet du deuil ou de l'amour).

- D'Urfé efface deux images pour raccourcir le récit de combat que rapporte Égide (N° 22 et 23). Désire-t-il arriver plus vite à l'essentiel, l'héroïque suicide de Ligdamon ? Considère-t-il que le bruit et la fureur n'ont pas droit à tant de place dans un roman pastoral ?

• Les images sont aussi sacrifiées pour améliorer un texte :

- Remplacer un mot original par une formule plus banale peut répondre à un désir de précision (N° 4 et 10), ou de correction linguistique (N° 17), ou encore de modernisation (N° 20).

• Les images sont également sacrifiées pour éviter un malentendu :

- L'image pouvait paraître ironique tellement elle était hyperbolique (N° 7) ou artificielle (N° 8). Un « ruisseau de pleurs » coule pourtant ailleurs sans que d'Urfé le sacrifie (I, 1, 13 recto).

• Dans un poème, une image supprimée est remplacée par une formule plus originale ; elle produit une allitération (N° 9).

• Dans un texte en prose, une image supprimée est remplacée par un mot qui est répété. La phrase semble plus poétíque à cause justement de l'allitération (d, m, r) (N° 3) :
- Toutes les raisons d'Amour demeurent vaincües, et l'Amour toutesfois
preside / demeure (I, 3, 52 verso).

Pour de multiples causes donc, le vocabulaire est moins pittoresque en 1621. J'ai rencontré fort peu d'images ajoutées au texte de 1607. Il s'agit alors surtout du choix d'un verbe plus original, comme dans cette description de Filandre, « ayant / tendant les yeux contre le Ciel » (I, 6, 173 verso). Le verbe d'état disparaît dans cette observation où « ce qui estoit des villageois » devient ce qui « sentoit le village » (I, 2, 33 recto). Ce genre de variante peut avoir parfois plus d'un but. Par exemple, en modifiant une remarque de Diane désirant « faire passer / couler une agreable journée » à ses compagnons (I, 8, 261 verso), le romancier introduit un verbe plus imagé. Il évite en même temps la répétition de passer, car il fallait encore, dans la même phrase, faire « passer la rivière » aux personnages !

L'image frappante, en un sens, divertit le lecteur, l'éloigne du récit ou du discours. En sacrifiant une expression jugée audacieuse ou encombrante, Honoré d'Urfé adopte un style plus discret, plus uniforme, mais aussi moins saisissant. On a tout à fait le droit de regretter que l'aveuglement d'un amoureux ne reflète plus les yeux bandés du dieu Amour (I, 9, 296 verso), ou qu'Astrée ne contemple plus « les reliques » qui lui restent de Céladon (I, 1, 12 recto), ou surtout que, prosaïquement, on passe le temps, alors qu'on le mangeait en 1607 dès la préface (L'Autheur à la Bergere Astrée).

La suppression d'images indique que L'Astrée se veut plus régulière,
déjà classique peut-être.

SignetLA CHARPENTE POLITIQUE

La plus longue des variantes textuelles de la première partie, relevée par Maurice Magendie (pp. 39-41) et analysée par Maxime Gaume (pp. 105-107), est aussi l'une des plus anciennes puisqu'elle se trouve déjà dans l'édition signée de 1607. Non seulement cette variante donne une double origine mythologique au Forez, mais encore elle l'élève au rang de la Gaule en lui attribuant les mêmes patrons divins, Galathée et Hercule (I, 2, 29 verso et 30 recto).

Cette addition si notoire n'a absolument aucun effet sur la suite du récit : la Galathée mythique agit exactement comme la déesse Diane puisqu'elle quitte le Forez après y avoir établi une dynastie de Dames (le romancier n'utilise jamais le mot reine en décrivant la maîtresse du Forez). Alors que la déesse Diane est ensuite souvent célébrée par les personnages tout au long du roman, personne ne révère ou même n'évoque la Galathée mythique (voir par exemple I, 6, 159 verso) dans la première partie. Dans la deuxième partie, Galathée est invoquée uniquement parce qu'elle est l'épouse de l'Hercule gaulois (II, 2, 83 ; II, 8, 515). L'addition d'une seconde déesse titulaire a si peu de retentissement dans le roman qu'elle mériterait à peine l'importance qu'on lui accorde si elle n'entraînait pas la mention de l'Hercule gaulois.

En revanche, au cœur de cette même longue variante, les éléments sacrifiés méritent un examen attentif parce qu'ils indiquent l'évolution de la pensée d'Honoré d'Urfé et du système politique astréen.

Dans l'édition anonyme de 1607, la société forézienne, dûment analysée, ressemblait à la société platonicienne. Galathée expliquait à Céladon :

Or les Druides comme vous sçavez, sont ceux qui administrent la justice souveraine, et qui font les sacrifices par toutes les GaulesΞ, quoy qu'ils ayent leur siege principal à DreuxΞ, ville ainsi nommée, du nom qu'ils portent ; d'autre costé les Chevaliers sont ceux qui commandent aux affaires de la guerre, si bien que ces deux ordres ont toute souveraine authorité sur les GauloisΞ, en paix et en guerre (I, 2, 30 recto).

• Cette réflexion, qui n'accorde pas la moindre place aux femmes, contredit évidemment le mythe des origines du Forez et le rôle attribué à Amasis, dame du Forez. En revanche, les chevaliers du roman corroborent cette analyse : tous s'occupent à un moment ou à un autre des « affaires de la guerre ».

• Les druides et les Gaulois introduits dans cette description requièrent une analyse de la religion et du peuple gaulois : pourquoi sont-ils d'abord présentés de cette manière, et pourquoi ces renseignements sont-ils ensuite sacrifiés ?

SignetLA RELIGION

Le clergé astréen soulève plus de problèmes que la noblesse parce que la métaphysique se modifie dans le roman à partir de 1610, c'est-à-dire après la publication de la deuxième partie. Honoré d'Urfé imagine alors une religion-charnière (Henein, pp. 48-57). Théologie et liturgie prennent infiniment plus de place, non seulement dans le contexte du Forez, mais encore dans un récit qui se déroule en Aquitaine. Les druides en général, et Adamas en particulier (le seul druide doté d'un nom du vivant d'Honoré d'Urfé), ne sont pas seulement magistrats et sacrificateurs, mais aussi maîtres à penser. Honoré d'Urfé a supprimé la brève description des druides qui se trouvait dans la première partie parce que la pratique a dépassé la théorie, le roman a dépassé l'exposé initial. Dans ce domaine précis, on est donc en droit de donner une date de naissance aux variantes : 1610. Le passage d'un paganisme conventionnel à une religion celtique présentée comme un pré-christianisme se fait dans le livre 8 de la deuxième partie (II, 8, 508 sq.). Adamas nomme les divinités celtes à un Céladon qui semble presque aussi surpris que le lecteur.

• À partir de 1610 donc, la religion du Forez se distingue de la religion des Romains, qui, elle, s'affiche comme une religion païenne. C'est ce qui explique cette variante :
Adamas déclarait en 1607 que, par la voie lactée, « nous tenons que les Dieux descendent en terre, et remontent au Ciel ». D'Urfé se corrige et attribue cette croyance aux étrangers : « Les Romains tiennent que les Dieux descendent en terre, et remontent au Ciel » (I, 11, 373 verso).

• Les différentes classes de druides sont distinguées dans la deuxième partie. Le romancier ajoute deux fois le mot « druides » dans des phrases où, dans l'édition anonyme de 1607, apparaissaient seulement des « vestales » (I, 4, 83 recto et 84 verso).

• Il arrive que le mot Dieux au pluriel soit remplacé en 1621 par le singulier, Dieu (I, 3, 48 recto, I, 4, 94 verso). Il ne s'agit pas danc ces deux instances de réflexions métaphysiques mais d'exclamations.

• Quatre divinités celtes formant un Dieu unique sont nommées en 1610. Elles se substituent aux divinités païennes.
Dans la première partie de 1607, le berger qui s'écriait : « Je vous jure, [...] par le grand Dieu PanΞ, je vous jure PallesΞ », dit en 1621 : « Je vous jure, [...] par Theutates, Hesus et Thamaris [sic] » (I, 10, 359 recto sic 349 recto).

• L'une des variantes les plus importantes de la première partie affecte le système politique forézien qui remonte à la déesse Diane. Dans l'édition anonyme de 1607, Clidaman disait à sa mère, Amasis, Dame du Forez :
« La Deesse DianeΞ vous en a fait maistresse, et vos devancieres aussi ».
Il proclame en 1621 : « Les Dieux vous en ont establie Dame, et vos devanciers aussi » (I, 9, 286 verso). 
Le sacrifice de Diane accompagne une autre modification : devancieres est mis au masculin. C'est à partir de 1610 que la gynécocratie devient beaucoup moins ostensible.

• Les dieux païens ne disparaissent pas tout à fait en 1610. Ils demeurent liés aux œuvres d'art, peintes ou sculptées. Les mythes ne quittent pas les poèmes non plus ; le lyrisme repose encore quelquefois sur la mythologie (Icare). Les noms de dieux, ainsi que des « chronotopes » (Bakhtine), restent aussi liés à des lieux et à des dates comme le temple de Vénus (I, 4, 89 recto) ou la fête de Diane (I, 6, 160 verso). Bien que le carrefour de Mercure surgisse dans la deuxième partie (II, 1, 9), les mythes sont nettement plus rares en 1610.

• Les dieux n'agissent plus jamais. En particulier, comme l'a relevé A. Grange (p. 157), les oracles ne viennent plus d'Apollon (I, 7, 213 verso), mais d'un dieu anonyme secondé par un druide, ou, plus souvent, par une druidesse (I, 2, 24 verso ; I, 6, 159 verso). L'exception elle-même confirme la règle : c'est dans la bouche de Climanthe, un imposteur qui se fait passer pour druide, que la déesse Hécate prétend se mêler du destin des Foréziens (I, 5, 138 recto et verso). En 1610, dans la deuxième partie, les divinités oraculaires sont les dieux celtes (II, 8, 494). Les pouvoirs divinatoires de la nymphe Écho proviennent, ostensiblement, de l'habileté d'un poète (II, 1, 6).

• La transformation la plus frappante affecte Pan. Le dieu tutélaire des bergers perd son rôle :
« Je vous jure par Pan » devient « Je vous jure par Theutates » (I, 8, 226 recto).
Même si le dieu jouit d'un traitement de faveur parce qu'il survient quelquefois dans le roman (I, 2, 33 verso ; I, 4, 104 verso ; I, 12, 403 recto), Pan est démuni de toute fonction dynamique. Le fait qu'il soit représenté comme un terme devant la fontaine de la Vérité d'amour illustre l'immobilité à laquelle le grand Pan est réduit (I, 11, 378 recto sic 368 recto). Il adopte le rôle décoratif qu'il joue d'ailleurs à la Bastie d'Urfé. Dans la deuxième partie, en 1610, comble d'indignité, Pan est au pluriel (II, 5, 275)

• Deux dieux résistent à la conversion quasi systématique : Amour et Fortune. Tous deux restent sujets de verbes d'action, tous deux demeurent éminemment actifs, tous deux se révèlent presque inexpugnables parce que le travail de la variante les affecte rarement.

- Amour est quelquefois remplacé dans la première partie.
° Il peut laisser sa place à ce que Fontanier appelle une « subjectification », une personnification qui, à côté de la chose personnifiée, « montre une autre personne comme la seule et la véritable » (p. 118). C'est une figure de rhétorique familière aux poètes et aux néo-platoniciens. Ainsi, lorsque d'Urfé, dans un poème d'Hylas, sacrifie « Amour », il le remplace par « cœur » (I, 7, 201 recto).
° « Amour » prend la place de « Amitié » (I, 4, 99 recto ; I, 4, 109 recto). : dans le premier exemple, un vers devient plus court, dans le second, une répétition est évitée.
Quand Amour se fait législateur dans la deuxième partie, l'arrière-plan mythologique perd de son intérêt.

- Le cas de Fortune est plus curieux. Le premier livre des Epistres morales est tout entier une méditation sur cette fortune qui « dispose les evenemens de son jeu comme il luy plaist » (I, 19, p. 166), et qui a « guerre declaree » contre la vertu (I, 2, p. 12). Le vertueux seul donc surmonte la fortune.
Dans la première partie de L'Astrée, deux fois « fortune » cède sa place.
° Elle est relayée par « victoire » dans la description d'un duel (I, 9, 287 verso).
° Elle disparaît sans laisser de trace dans le récit de la naissance de l'amour (I, 10, 313 recto).
Dans ces deux instances, il s'agit d'aventures de Lindamor. Les variantes indiquent que le romancier ne veut plus présenter son chevalier favori comme le jouet de Fortune. D'Urfé écrit dans ses Epistres : « Il me faschoit que l'on creust la Fortune, et non pas la Vertu, estre l'aisle de laquelle je m'eslevois » (I, 15, p. 137 sic 135).

Si les effets de la Fortune se font encore sentir dans la deuxième partie, le statut de la déesse est décrié. Elle ne mérite pas les autels que lui dresssent les Romains, déclare Adamas (II, 8, 507).

Le traitement des divinités démontre combien le romancier a profondément remanié son texte. Les dieux ont changé de face à partir de 1610, le roman aussi.

SignetLE PEUPLE GAULOIS

La société tripartite décrite puis supprimée entre les deux éditions de 1607 n'a pas fini de nous surprendre par le nombre et la portée de ses implications.

La nymphe Galathée disait que druides et chevaliers foréziens avaient toute autorité sur un troisième ordre désigné simplement par le nom d'un peuple, « les Gaulois ». Dans le modèle platonicien, à côté des magistrats et des guerriers, apparaissent les laboureurs :

« Le dieu qui vous a formés a fait entrer de l'or dans la composition de ceux d'entre vous qui sont capables de commander [...]. Il a mêlé de l'argent dans la composition des auxiliaires ; du fer et de l'airain dans celle des laboureurs et des autres artisans », écrit Platon dans la République (III, 415a, p. 166).

Dans L'Astrée de 1607, Honoré d'Urfé néglige « des laboureurs et des autres artisans », c'est-à-dire la fonction productrice du troisième ordre. Il leur substitue « Gaulois », terme qui convient beaucoup mieux au récit des origines du Forez, mais qui convient beaucoup moins bien à un roman pastoral. Pourquoi des Gaulois ? Pourquoi pas des Foréziens ? Pourquoi pas des Francs ? Pourquoi pas des bergers ? Et enfin pourquoi supprimer la description de ce modèle de société ?

• Quand Honoré d'Urfé rattache ses personnages aux Gaulois non aux Francs, fait-il un choix de patricien ? Cela pourrait indiquer qu'entre les « deux légendes ethnogénétiques » qui partageaient alors les esprits, et que Krzysztof Pomian analyse comme des « lieux de mémoire » (p. 2266), entre les Francs et les Gaulois, d'Urfé prend position pour les Gaulois. Il les considère comme le peuple confronté à l'aristocratie et au clergé.

• Ce choix peut avoir une raison bien plus profonde et plus prégnante. Dans L'Astrée, les Gaulois sont appelés pour la première fois à la suite de la mention de la guerre des Gaules (I, 2, 29 verso) et de Jules César. Or ces Gaulois sont de toute évidence des vaincus, ceux qui ont perdu leur terre et leur liberté. Au début du XVIIe siècle, on a comparé les Gaulois défaits par César aux Ligueurs vaincus par Henri IV. Je pense, comme je l'explique dans la Préface, qu'Honoré d'Urfé prend délibérément le parti des Gaulois qui se résignent.

• En bonne logique cependant, dans la description supprimée, les Gaulois auraient dû laisser leur place aux Foréziens ou Ségusiens, puisque c'est la société forézienne qui est décrite dans le roman.

• En fait, tout au long de L'Astrée, le romancier distingue scrupuleusement les diverses tribus qui habitent les Gaules dans diverses régions et à différents moments. Ces tribus se multiplient dans la deuxième partie. Dans la troisième partie, Honoré d'Urfé précise encore qu'un chevalier d'Aquitaine, « fort proche parent » d'Amasis, la dame du Forez (éd. Vaganay, III, 6, p. 337), est un Gaulois, non un Wisigoth (éd. Vaganay, III, 6, p. 315). Il s'agit de Damon, l'amant de Madonthe. La communication devait être malaisée entre tous ces peuples ! Dans une variante, le romancier précise qu'un héraut franc parle une langue que les Foréziens comprennent difficilement (I, 9, 286 recto), car les Foréziens sont des Gaulois, non des Francs.

• Les Francs ont un statut tout à fait distinct dans L'Astrée parce qu'ils incarnent le futur. Un personnage qui fréquente le roi Mérovée, et qui parle des habitants de Paris déclare :

Tout ce peuple luy a depuis porté tant d'affection, que non seulement il veut estre à luy, mais se fait nommer du nom des Francs ou Françons, pour luy estre plus agreable, et leur pays / païs au lieu de Gaule s'appela / prend le nom de France (I, 3, 64 recto).

Les variantes sont linguistiques, mais le passage du passé (« s'appela ») au présent (« prend le nom de ») souligne que l'action est en train de s'accomplir. Mme Sancier-Chateau pense que le présent ici marque plutôt « la permanence du fait évoqué » (p. 171). Mais, dans la deuxième partie de L'Astrée, de nouveau on parlera au présent de

cette terre que jusques à cette heure nous nommons Gaule, et qui peu à peu changeant ce nom semble prendre celui de France pour l'avenir (II, 8, 508).

Il s'agit donc d'une action qui est en train de se faire. C'est une époque de transition que le romancier s'attache à décrire (Henein, pp. 45-47).

En somme, dans la description initiale, Honoré d'Urfé évoque les Gaulois et non les Francs parce qu'il tient à ce que son œuvre décrive une Gaule divisée qui n'est pas encore devenue France. On sait que les Francs, jusqu'à Clovis, petit-fils de Mérovée, cherchent encore à étendre leur domaine hors de l'Île-de-France. Parce que L'Astrée ne renferme pas la société tripartite présentée dans l'édition anonyme de 1607, la description est abandonnée.

Druides et Gaulois
changent de sens.
Ils ne représentent plus une société païenne et celte,
mais un monde en devenir.

Les variantes démontrent que d'Urfé veut présenter une religion pré-chrétienne et une Gaule pré-française.

SignetLE PERSONNEL DE LA PASTORALE

Soustractions et modifications révèlent également que le statut social des bergers se précise après l'édition anonyme de 1607.

Gaulois versus Bergers.

Quand Galathée, dans la description supprimée, mettait clergé et noblesse au-dessus de « Gaulois » (I, 2, 30 recto), elle ne mentionnait pas du tout les bergers. Pourquoi le romancier, dans l'édition anonyme de 1607, ne parlait-il pas de bergers quand il voulait juxtaposer une troisième classe de personnages aux druides et chevaliers ? Il avait pourtant décidé de raconter un récit pastoral depuis fort longtemps.

Depuis 1593 au moins (témoignage de Du Croset, voir Miscellanées), les bergers - et non les Gaulois - sont les personnages principaux de L'Astrée. L'auteur décrit leurs caractéristiques dans la préface de la première partie de son roman. Bergers et Forez s'avèrent même inséparables, car, dans l'esprit d'Honoré d'Urfé, le Forez de L'Astrée est essentiellement un pays de bergers. Une variante le laisse entendre indirectement :

Un jeune homme enlevé dans sa plus tendre enfance souhaite découvrir le lieu de sa naissance. Il s'agit de Silvandre. Le personnage qui désire l'aider demande au ravisseur si les habits n'indiquaient pas la classe sociale de l'enfant.
Dans l'édition de 1607, la première partie de la réponse est que la plupart des habitants du Forez portent le costume pastoral :

Dautant qu'en la contrée où vous fustes pris, presque tous vont vestus en Bergers, et que toutefois d'autant que vous estiez si jeune encore, que mal aysément pouvoit-on juger à vos habits de quelle condition vous estiez (I, 8, 228 verso).

Cette information que l'édition de 1621 sacrifie signifie que, à l'origine, Honoré d'Urfé prêtait à presque tous ses personnages une sorte de costume folklorique - celui des bergers de théâtre, comme il le dit dans sa préface. Si la remarque sur un costume quasiment national disparaît, c'est que la vraisemblance l'exige : la société astréenne ne doit pas être exclusivement pastorale - surtout que Silvandre va se révéler fils de druide, non fils de berger ! Il est fort possible que d'Urfé fasse preuve d'ironie dans cette remarque. Il s'amuse à souligner l'invraisemblance de ces reconnaissances romanesques fondées sur les vêtements des enfants, comme on en trouve dans Daphnis et Chloé de Longus par exemple.

• Revenons maintenant à la société tripartite de 1607. Y introduire les bergers signifiait les subordonner aux deux premières classes. Or Honoré d'Urfé ne voulait certainement pas assigner à ses personnages préférés la position d'inférieurs, soumis à l'autorité de druides et de chevaliers. Dans L'Astrée, entre les gens du hameau et les gens du château, il y a des relations de courtoisie, non des relations de droits ou de devoirs (Henein, p. 160 sq.). Cela reste vrai même si ces relations deviennent plus protocolaires après l'édition anonyme de 1607. Ainsi, dans la bouche de Céladon, « Belle SylvieΞ » devient « Sage Nymphe » (I, 10, 320 verso). Ce berger qui vit six semaines dans l'intimité de trois nymphes dont deux lui offrent leur amour, et la troisième, Silvie, son amitié, ne doit pas leur parler d'une manière familière : le romancier veille.

La deuxième partie, en 1610, multiplie les apostrophes à une « grande Nymphe » (II, 2, 64 par exemple). Elle introduit de si complexes parentés entre druides, châtelains et bergers que la hiérarchie semble vaine.

La disparition de la longue description que Galathée faisait de la société forézienne suppose qu'Honoré d'Urfé a reconnu que les termes de cette description ne s'accordaient ni à son roman, ni à ses personnages, ni à son échelle des valeurs de moraliste.

SignetLE STATUT DES BERGERS

Ce statut si particulier est mis en valeur par plusieurs variantes. Le « paisible habit de bergers » (I, 2, 32 verso) demeure aussi mystérieux qu'inamovible, mais d'autres caractéristiques changent.

• Dans l'édition de 1607, Silvandre « n'a rien de vilageois que le tiltre ». En 1621, « il n'a rien de villageois que le nom et l'habit » (I, 7, 195 recto).
Cette correction est à la fois linguistique et textuelle. Titre, étant « un nom de dignité, ou de seigneurie, qu'on donne aux personnes » (FuretiÈre, Article Titre), ne convient pas à un villageois.

Céladon était « issu de la tige de PanΞ » en 1607.
Françoise Lavocat suggère que l'« un des éléments de la naissance du héros [est] l'intériorisation de la part satyrique du berger » (p. 423). Non seulement la conduite de Céladon dans la suite du roman donne raison à Mme Lavocat, mais encore l'ancêtre que d'Urfé donnait au personnage principal confirme son hypothèse. Céladon appartenait à la légende et à la tradition littéraire de la pastorale en 1607 ; l'Aminte du Tasse était petit-fils de Pan (I, 1, p. 19). Céladon sort de « la tige des chevaliers » en 1621 (I, 9, 305 recto) ; il appartient de plein droit à un roman. La division forézienne des classes est ainsi totalement bouleversée. Voilà une raison supplémentaire pour effacer la remarque de Galathée sur une hiérarchie qui serait mensongère même si le romancier substituait des Bergers aux « Gaulois ».

C'est à partir de 1610 que le statut du berger se modifie : Céladon appartient à la maison de Lavieu dans la deuxième partie (II, 8, 491). Il est donc parent de Lindamor et de Léonide (II, 10, 658). La deuxième partie, qui se préoccupe de religion plus que de mythologie, se conforme aux conventions romanesques plus qu'aux traditions de la pastorale.

Céladon encore se disait « né dans la fange du peuple » dans l'édition de 1607. Il est simplement « né Berger » en 1621 (I, 4, 80 verso).
Boue et bassesse disparaissent, car l'hyperbole vigoureuse ne convient ni à un descendant de chevaliers, ni à un personnage aussi plein de qualités. Mais Céladon se situait si bas pour accroître la distance qui le sépare de Galathée. La condition de simple berger suffit-elle à creuser un abîme entre eux ? Galathée, évidemment, ne le croit pas.

Ces deux dernières variantes qui transforment les origines du héros se contredisent en un sens. L'une éloigne Céladon des dieux, alors que l'autre l'éloigne de la lie du peuple. Elles trahissent une difficile recherche d'équilibre entre le chimérique et le possible.

Même si l'on ajoute qu'en 1621 une bergère change de nom, Melide devenant Melinde (I, 11, 377 verso) (une coquille peut-être ?), même si l'on ajoute qu'un berger ne circule plus à cheval (I, 5, 154 verso), même si l'on ajoute que la vie des bergers qui était simplement « telle façon de vivre » devient « ceste douce vie » (I, 2, 25 recto), on conclut que les variantes ne modifient pas la fiction pastorale aussi souvent qu'elles ont modifié la rhétorique et la mythologie. Le seul changement capital, celui des origines de Céladon, pourrait se rattacher à la « dé-paganisation », ou, pour éviter ce néologisme, à la graduelle christianisation de L'Astrée amorcée en 1610. Il n'en reste pas moins que Céladon devenu descendant de chevaliers élève et ennoblit le statut de tous les bergers du Lignon.

SignetLA SITUATION DES FEMMES

Malgré l'attention que le romancier porte généralement à la position sociale de ses personnages, la condition de certaines femmes semble fluctuer.

• Le père de Céladon, Alcippe, dans un poème qu'il chante à Amarillis, évoquait en 1607 les « yeux de Madame ». En 1621, il parle plutôt des « yeux de ma belle Bergere » (I, 2, 36 recto).
Cependant, un peu plus loin, dans un autre poème destiné à la même femme, mais qui, lui, n'a subi aucune modification, ce même Alcippe appelle Amarillis « Nymphe » (I, 2, 37 recto). Peut-on penser que le nom de « nymphe » souligne moins la classe sociale que la beauté et le pouvoir de la jeune fille ?

• Dans les discours d'Hylas, certaines femmes passent d'une classe à l'autre.
° Dans une chanson, au lieu de dire, comme en 1607, « Venez donc me trouver Bergeres », il déclare en 1621 : « Venez doncques cheres Maistresses » (I, 7, 201 recto).
D'Urfé souhaite-t-il élargir le champ des conquêtes de l'inconstant ? Désire-t-il supprimer l'ambiguïté du verbe « trouver » sans changer la longueur du vers ?
° Le mot « Bergère » est supprimé une seconde fois lorsque le jeune homme raconte sa mésaventure dans le temple de Vénus, à Lyon. Dans l'édition de 1607, il s'adresse à une « Bergère » qui devient une « Dame » en 1621 (I, 8, 260 verso).
Cette fois, Honoré d'Urfé veut certainement tenir compte des futures aventures de cet Hylas promu au rang de chevalier dans la deuxième partie de L'Astrée, en 1610. L'inconstant fréquentera alors cette dame rencontrée à Lyon. Les deux modifications illustrent donc le caractère hybride et tout à fait exceptionnel d'Hylas.

• En 1607, la déesse Diane appelle Bellinde « pour commander aux Nymphes de Eviens ». La bergère Bellinde devient donc nymphe. Mais l'affaiblissement de Diane, divinité païenne, entraîne, par contrecoup, la modification du statut de toutes les compagnes de Bellinde réunies dans un couvent : elles s'appellent « Vestalles et Druydes » en 1621 (I, 6, 159 verso).

Curieusement, l'une de ces jeunes femmes conserve le titre de « Nymphe » (I, 4, 105 verso) dans un épisode qui rappelle une aventure de La Diane de Montemayor. Le romancier cherche-t-il à suggérer ce parallèle avec son modèle ? Prétend-il ne pas voir de différences entre dames et religieuses ? Robe de nymphe et robe de druidesse se ressemblent-elles aux yeux de celui qui a pu décrire de manière si suggestive le costume des nymphes foréziennes (I, 1, 6 verso) ? Comment se fait-il d'ailleurs que ce soit le druide Adamas qui prête à Céladon « un habit de Nymphe » (I, 10, 318 verso), alors que le jeune homme vit à Isoure, entouré de nymphes ?

La seule réponse que l'examen des variantes pourrait proposer à toutes ces questions, c'est que d'Urfé, se préoccupant moins des femmes que des hommes (surtout dans le domaine de la vraisemblance), ne désire pas élever une barrière étanche entre les femmes qu'elles appartiennent au clergé, à la noblesse ou même à la pastorale.

SignetLA CONCEPTION DE L'AMOUR

La plus inattendue des variantes qui concernent le monde pastoral démontre les efforts du romancier qui cherche à préciser les caractéristiques de la condition fort ambiguë qu'il a imaginée. Cette variante figure dans la préface de la première partie. Il s'agit d'un sacrifice de taille puisque d'Urfé efface le nom et la pensée de Platon, son philosophe favori.

En parlant de l'amour que ses bergers éprouvent, le romancier écrit en 1607 :

Amour qui est, comme dit Platon, un ravissement qui esleve les esprits abaissez, et éveille les endormis, et que ce mesme Amour dans l'Aminte fait bien paroistre qu'il change le langage et les conceptions (L'Autheur à la Bergere Astrée).

La réflexion de Platon suppose que les héros de L'Astrée seraient ces « esprits abaissez » et « endormis » que l'amour secouerait. Ce n'est pas ainsi que d'Urfé souhaite nous les présenter. Amicus Plato, sed magis amica veritas ! Ami de Platon, mais encore plus ami de la vérité ... de la fiction. La citation est donc effacée. Ne survit que le renvoi au Tasse, une remarque qui justifie et rehausse les capacités linguistiques extraordinaires des bergers.

Honoré d'Urfé n'a pas ressenti le besoin d'enrichir le cadre qu'il avait imaginé bien avant 1607.

Il n'a ajouté ni troupeaux, ni houlettes. Il accentue les qualités de ses bergers, même, parfois, aux dépens de la vraisemblance.

SignetL'HISTOIRE

Si le cadre pastoral a nécessité assez peu de retouches, le cadre gaulois, lui, s'est développé notablement. À partir de 1610, Honoré d'Urfé multiplie les indices qui doivent rappeler au lecteur que les aventures se déroulent dans la Gaule du Ve siècle.

Les vastes fresques historiques n'apparaissent pas encore dans la première partie de L'Astrée. Ici, le romancier se contente d'évoquer les remous de l'histoire dans les incroyables aventures d'Alcippe et dans certains récits intercalés, mais il attache la plus grande importance au vernis gaulois. Les variantes alors suppriment ou modifient une information (aucune n'est ajoutée). Elles atteignent toutes le même but, représenter un peu plus fidèlement une époque lointaine.

• Le moindre changement de préposition peut évidemment être chargé de sens dans un récit historique. Une variante démontre que, entre 1607 et 1621, Honoré d'Urfé semble avoir revu ses sources, puis corrigé une information qu'il donne au sujet de Caïus Marius.

Aupres de ceste belle ville, se vint camper, il y a fort long temps, à ce que j'ay ouy dire à nos Druides, un grand capitaine nommé Caius Marius, après / devant
la remarquable victoire qu'il obtint contre les Cimbres, Cimmeriens, et Celtoscites, aux pieds des Alpes, qui estans partis du profond de l'Ocean Scythique, avec leurs femmes et enfans, en intention de saccager Rome, furent tellement deffaits par ce grand Capitaine qu'il n'en resta un seul en vie (I, 8, 243 recto).

Le romancier décrit la victoire, puis explique : les Romains, « venant camper, comme je vous disois, prés de ceste ville, » creusent des tranchées si près du Rhône que le fleuve change de cours et finit par former l'île de Camargue (I, 8, 243 verso). Dans l'édition de 1607, l'armée romaine creuse des tranchées après la bataille, mais dans l'édition de 1621, cela se passe devant, synonyme de avant ou auparavant.

Faut-il lire après ou devant ?

Plutarque écrit dans la Vie de Caïus Marius que ce général a voulu à la fois assurer le ravitaillement de son armée et occuper ses soldats en creusant des tranchées pour détourner le fleuve : « En attendant les ennemis, il assèche une partie de l’embouchure du Rhône » (pp. 33-34). C'est donc bien devant (avant) la bataille que l'armée romaine campe et creuse des tranchées. Il me semble, par ailleurs, plus logique d'établir un camp avant de se battre ! C'est donc devant qu'il faut conserver. Cette variante anodine, à la fois linguistique et textuelle, témoigne de l'intérêt que présente la confrontation de « visages de L'Astrée ».

• Le cas de Clodion.

En 1607, Céladon disait que son père, Alcippe, avait dans sa jeunesse
« les cheveux blonds, annelés et crespez de la Nature, qu'il portoit assez longs, car Clodion n'avoit encor fait la defense des chevelures, outre que nous n'estions point de ses sujects » (I, 2, 38 recto).
D'Urfé gomme une partie de la description de la chevelure d'Alcippe. Le segment supprimé renferme deux négations qui ne se complètent pas (verbe faire et verbe être). Si les Foréziens ne sont pas les sujets du roi des Francs, l'interdiction ne peut évidemment pas les concerner, qu'elle soit promulguée ou non. La suppression rend la phrase plus logique et plus correcte.

De plus, dans les récits de la deuxième partie, Clodion est encore loin du Forez puisqu'il se bat près des rives du Rhin (II, 11, 760 ). C'est Mérovée qui règne alors sur les Francs. Il fallait donc supprimer le renseignement que donnait la première partie. À partir de 1610, le cadre historique du roman se fait plus précis.

• Le cas des étrangers.

Grecs et Romains appelaient tout étranger « barbare ». Honoré d'Urfé, en général, les imite.
° Un druide appelle à « la deffense des Gaules, que tant de Barbares alloient inondant » (I, 3, 70 recto).
° Le Chevalier qui vient d'Afrique arrive de « certains pays barbares » (I, 7, 193 recto).
° Un berger est surpris par « ces estranges Amours, qui quelquefois faisoient qu'un Gaulois nourry entre toutes les plus belles Dames, [vienne] à aymer une barbare estrangere » (I, 10, 322 verso), la redondance soulignant l'étrangeté.

- Le romancier se corrige une seule fois. Il s'agit alors des Neustriens.
Un Forézien parlant d'eux s'étonnait en 1607 de « se voir faire tant de caresses par ces barbares ». 
En 1621, il est stupéfait de « voir que ces estrangers luy faisoient tant de caresses » (I, 11, 367 verso sic pour 357 verso).
Si Honoré d'Urfé a peut-être appris que les Neustriens étaient des Francs installés dans une région qui correspond à la Normandie moderne, il ignore encore que cette tribu ne s'est constituée qu'au VIe siècle ! Quoi qu'il en soit, il décide que des Gaulois ne seront pas appelés barbares, même si les Neustriens, ancêtres des Normands, n'ont pas sa sympathie.

SignetLA MESURE DU TEMPS

Deux substantifs révèlent à la fois l'importance de la chronologie et l'extension du cadre gaulois après l'édition anonyme de 1607, et plus exactement en 1610 : « siècle » et « lune ». De plus, certaines durées chiffrées se modifient avec des conséquences parfois surprenantes.

• Un siècle gaulois dure trente ans.
Quatre fois, le romancier transforme les années en siècles (I, 2, 29 verso, 33 verso et 38 recto ; I, 8, 229 verso), avec un effet parfois surprenant.
° Galathée, en 1607, situait l'invasion romaine en disant :
« Il peut y avoir trois cents ans et davantage » (I, 2, 29 verso). Puisque la nymphe vit au Ve siècle, et puisque Jules César a commencé la conquête des Gaules en 58 avant Jésus-Christ, la date approximative qu'elle donnait était loin de la vérité.
Une longue variante ajoutée dans le récit des origines du Forez modifie cette information. L'événement se situe alors « il y a quatorze où quinze siecles » (I, 2, 29 verso), il y a plus de quatre cents ans donc.
Le compte est bon cette fois, mais l'expression surprend qui oublierait qu'il s'agit de siècles gaulois et non de siècles modernes.
° Par ailleurs, lorsque Galathée souhaite à sa mère « un siècle » de bonheur (I, 12, 382 recto), s'il s'agit toujours d'un siècle gaulois, la formule semble manquer de générosité !

• Utiliser la lune pour mesurer le temps est une coutume gauloise particulièrement adéquate dans le pays de la déesse Diane dont cet astre est le symbole.
° Honoré d'Urfé remplace « mois » par « lune » cinq fois (I, 2, 39 recto ; I, 4, 106 recto et 117 verso ; I, 7, 195 recto et 199 recto).
Il substitue aussi « quelques lunes » à « quelques années » (I, 8, 231 recto).
° Il va même jusqu'à sacrifier le si précieux « premier de Mars » pour inclure une expression plus « gauloise », le « sixiesme de la premiere lune » (I, 5, 126 recto) ; c'est la date à laquelle Climanthe, le faux druide, prétend avoir coupé le gui sacré.
° La formule devient étrange, sinon comique, quand un anniversaire se définit par rapport à la lune.
En 1607, les gens du château, à Marcilly, célébraient la fête de Diane.
En 1621, ils célèbrent alors l'anniversaire de Galathée qui tombe « le sixiesme de la Lune de Juillet » (I, 3, 62 recto). La date semble aussi instable que le personnage !

• « Siècle » et « lune » sont tout à fait courants dans la deuxième partie de 1610. C'est à cette date que le cadre gaulois s'est imposé au roman.

SignetLES CHIFFRES

Honoré d'Urfé pousse loin l'amour du détail ! Il modifie l'âge de certains personnages, la durée de certains événements, ou la fréquence de certains actes. Dans deux cas, les motifs de la variante m'échappent totalement. Je soumets les faits à la sagacité des curieux.

• Dans l'histoire des Francs, un chiffre modifié pose un problème qui me semble aussi compliqué qu'insoluble.

Dans l'édition de 1607, Guyemant est allé à Paris, chez Mérovée, « il peut y avoir six ans ». Dans l'édition de 1621, le romancier remplace ces « six ans » par « neuf ans » (I, 3, 63 verso). Pourquoi ?
Quand Guyemant raconte son histoire à Marcilly, il a déjà participé à la bataille des Champs Catalauniques (I, 3, 64 recto), en 451. Il est même arrivé dans la cour de Mérovée pendant les pourparlers avec Ætius puisqu'il déclare :

Quand j'arrivay pres de luy, c'estoit sur le poinct que ce grand et prudent Ætius traittoit un accord avec Meroüée et ses Francs (car tels nomme-t'il tous ceux qui le suivent) pour resister à ce fleau de dieu Attila (I, 3, 63 verso).

Par ailleurs, ce récit de Guyemant est inséré dans l'Histoire de Silvie que rapporte Léonide. La nymphe explique que Guyemant est venu à Marcilly après le tirage au sort organisé par Clidaman, « il peut y avoir trois ans » (I, 3, 56 recto). Elle ajoute : « en ce mesme temps » (I, 3, 62 recto). Comme pour attirer encore plus notre attention sur les dates, Léonide précise que c'était « le jour tant celebré, que tous les ans nous chommons le sixiesme de la Lune de Juillet », (I, 3, 62 recto), c'est-à-dire en juillet ou en août. Ce dernier renseignement est une variante, car, en 1607, il s'agissait simplement d'une fête de la déesse Diane comme je l'ai signalé plus haut.

Pour essayer de comprendre l'exacte chronologie des événements, il faut se souvenir que, dans la deuxième partie de L'Astrée, le décès de Mérovée sera annoncé (II, 7, 484). Or le Roi est mort en 458, sept ans après la bataille des Champs Catalauniques.

Dans ces conditions, comment interpréter le lien entre cet enchevêtrement d'indications temporelles ? Est-ce à cause de la mort de Mérovée, dans sa deuxième partie, qu'Honoré d'Urfé a changé les « six ans » en « neuf ans » ? Le romancier cherche-t-il à tenir compte des « trois ans » qui séparent le récit fait par Guyemant de la répétition de ce récit et des aventures qui se déroulent dans le temps du roman ? Je l'ignore.

• Pourquoi le rusé Climanthe doit-il invoquer Hécate quatre fois au lieu de trois (I, 5, 137 recto) ?

Serait-ce parce que, dans les quelque quarante pages de l'Histoire de la tromperie de Climanthetrois et ses dérivés reviennent une bonne vingtaine de fois ? Trois, hautement symbolique, peut signifier « un ordre intellectuel et spirituel, en Dieu, dans le cosmos ou dans l'homme » (Chevalier, Article Trois). Quatre peut représenter « la totalité du périssable » (Chevalier, Article Quatre).

D'Urfé lui-même privilégie le trois. Quand il donne son âge, dans le premier livre de ses Epistres, il écrit : « Je suis encor de mon aage au trois fois neuf » (1, 14, p. 128). Il privilégie les trios dans son roman aussi puisqu'il se plaît à réunir trois bergères (Astrée, Phillis et Diane), trois nymphes (Galathée, Léonide et Silvie) et trois chevaliers (Clidaman, Lindamor et Ligdamon), les bergers, eux, étant plus indépendants. Trois reste son chiffre favori pour indiquer la durée : Céladon et Astrée ont eu trois ans de bonheur entre la mort d'Alcippe et la ruse de Sémire (I, 1, 2 recto), Sémire courtise Astrée pendant trois mois (I, 4, 117 verso), la gageure de Silvandre doit durer trois lunes (I, 7, 199 recto) ...
Pourquoi le faux druide, en 1621, doit-il invoquer sa déesse tutélaire quatre fois plutôt que trois ? Je l'ignore.

• Les autres chiffres modifiés dans la première partie de L'Astrée répondent, heureusement, à des intentions plus claires.

° Deux bergères rajeunissent, et sans doute pour des raisons similaires.
En 1607, Diane, en racontant « ses jeunesses » (I, 6, 157 verso), dit qu'elle a longtemps ignoré que que son soi-disant époux était une femme travestie. Son amie s'est alors étonnée de sa naïveté : « Elle ne me vouloit point croire si enfant, car j'avois des-ja quinze ou seize ans », dit-elle (I, 6, 188 recto).
En supprimant cette information, d'Urfé nous empêche de deviner que Diane est probablement plus âgée qu'Astrée, qui, elle, a tout juste quinze ou seize ans quand le roman débute (I, 4, 86 verso), et quand elle commence à fréquenter Diane. Honoré d'Urfé désire-t-il aussi effacer une allusion possible au fait que son épouse, Diane de Châteaumorand, avait cinq ans de plus que lui ? Dans l'histoire de la bergère Diane, fiction et réalité se mêlent étroitement (Henein, p. 290). 

° En 1607, Laonice parle de Cléon, sa rivale, en disant : « Elle ne pouvoit avoir plus de douze ans » quand elle a commencé à aimer Tircis. En 1621, Honoré d'Urfé préfère lui donner seulement « neuf ans » (I, 7, 203 recto).
Tircis et Laonice elle-même ont respectivement dix et six ans de plus que Cléon. Si Cléon avait eu déjà douze ans au début de l'histoire, Tircis et Laonice auraient eu bien plus de vingt ans au moment de leur arrivée en Forez. Honoré d'Urfé semble désirer uniformiser l'âge de ses bergers dans la première partie du roman.

• D'autres modifications de la durée répondent à des impératifs différents.

° C'est pour respecter la vraisemblance que Silvandre, au début du roman, ne séjourne plus dans le hameau depuis « peu de jours », comme en 1607, mais depuis « vingt cinq ou trente lunes » (I, 7, 195 recto).
Le jeune homme a été malade pendant six mois après son arrivée (I, 8, 231 verso). C'est cette maladie qui l'a empêché de consulter la fontaine de la Vérité d'amour avant que la conduite de Clidaman n'en rende l'accès périlleux (I, 3, 71 verso). Parce que les aventures s'imbriquent les unes dans les autres, le romancier surveille attentivement les indices numériques, et les rectifie quand il le faut. La deuxième partie, en 1610, multiplie les renvois à une chronologie minutieuse.

° C'est au contraire pour souligner l'invraisemblance (et pour nous faire rire) que les prétendues maîtresses d'Hylas se multiplient : J'en ai aimé « plus de vingt », disait l'inconstant en 1607. J'en ai aimé « plus de cent », proclame-t-il en 1621 (I, 8, 241 verso).
L'inflation, certes, est comique. Rappelons que « vingt » signifie « beaucoup », alors que « cent » « signifie un nombre grand, incertain et indeterminé » (FuretiÈre, Article Cent).

L'Astrée de 1621 révèle l'importance étonnante que d'Urfé attachait aux précisions numériques, et, a fortiori, la révision attentive du texte.

Un domaine que les variantes n'affectent pas du tout, on l'aura constaté, est la description des lieux. Même si l'édition de 1621 supprime le nom du Lignon dans une énumération de rivières (I, 2, 32 verso), la carte du Forez demeure inébranlable, et celle des Gaules conserve ses imprécisions.

Les rares additions, les multiples remplacements et les quelques soustractions répondent à une ferme intention d'harmonisation, car les projets du romancier se sont amendés et confirmés. Que les images s'atténuent, que les dieux païens déclinent ou que le folklore gaulois se fasse plus insistant, le monde de L'Astrée demeure compartimenté, mais le statut dont jouissent ses bergers se révèle plus hardi en 1621 qu'en 1607.

Dans tout ce qui touche le cadre gaulois, les variantes ajustent la couleur locale.

Dans tout ce qui touche la chronologie et qui s'exprime en chiffres, les variantes sont d'un écrivain qui cherche la cohérence.

Deux variantes seulement répondent à un motif qui reste énigmatique.

Sans aucun doute, Honoré d'Urfé a examiné scrupuleusement son texte. Sans aucun doute aussi, il a cherché à accorder les faits historiques et la condition pastorale. Sans aucun doute enfin, il pensait avoir des lecteurs appliqués. Tallemant des RÉaux raconte que, dans les salons, « on se divertissoit, entre autres choses, à s'escrire des questions sur L'Astrée, et qui ne respondoit pas bien, payoit pour chaque faute une paire de gants de Frangipane [...] Quand on vint à conter, car on marquoit soigneusement, il se trouva qu'on ne se devoit quasy rien » (II, p. 305). La moitié des questions ne recevaient donc pas de bonnes réponses ! Les joueurs se référaient-ils tous à la même édition ? L'historiette, malheureusement, ne le dit pas.