Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
Astrée moderne, Première partie
basée sur L'Astrée de 1621
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Première partie

Livre 11


1-11-1
L'Astrée I, 11. Édition Vaganay**, 1925
Gravure signée M(ichel Lasne)
Le messager de Ligdamon (Égide) va annoncer la mort de son maître à
Silvie en présence de Galathée, de Léonide et d'un personnage supplémentaire (I, 11, 355 recto)
Au fond, devant ses juges, Ligdamon se bat contre un deuxième lion (I, 11, 360 recto)
Amerine à genoux le réclame (I, 11, 360 recto)



1-11-2
L'Astrée I, 11. Édition Vaganay**, 1925
Pendant la cérémonie du mariage, Ligdamon prend la coupe empoisonnée
sous les yeux d'Amerine (I, 11, 362 verso)


Édition de 1607, 452 recto (sic pour 352 recto).
Édition de Vaganay, p. 421.

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  Céladon allait de cette sorte racontant à la Nymphe l'histoire de Celion et de Bellinde, cependant que Léonide et Galathée parlaient des nouvelles que Fleurial leur avait rapportées ; car, aussitôt que la Nymphe aperçut Léonide, elle la tira à part et lui dit qu'elle empêchât que Fleurial ne vît Céladon. - Car, disait-elle, il est tant acquis à Lindamor qu'il serait assez bête pour lui dire tout ce qu'il aurait vu. Entretenez-le donc, et quand j'aurai vu mes lettres, je vous dirai ce qu'il y aura de nouveau. À ce mot, la Nymphe sortit de la chambre et emmena Fleurial avec elle, et après quelques autres paroles, elle lui dit : - Et bien, Fleurial, quelles nouvelles apportes-tu à Madame ? - Fort bonnes, répondit-il, et toutes telles que vous et elle sauriez désirer. Car Clidaman

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se porte bien, et Lindamor a fait tant de merveilles en la bataille où il s'est trouvé que Mérovée et Childéric l'estiment comme mérite sa vertu. Mais il y avait avec moi un jeune homme η qui voulait η parler à Silvie, à qui ceux de la porte n'ont permis d'entrer, qui vous en racontera bien mieux toutes les particularités, d'autant qu'il en vient. Et moi, j'ai pris ces lettres chez ma tante, où un de ceux de Lindamor les a portées, qui attend la réponse. - Et ne sais-tu point, répliqua la Nymphe, ce qu'il veut à Silvie ? - Non, répondit-il, car il ne l'a jamais voulu dire. - Il faut, dit la Nymphe, qu'il entre. À ce mot, s'en allant à la porte, elle reconnut incontinent ce jeune homme pour l'avoir vu souvent avec Ligdamon, qu'il lui fit juger qu'il apportait à Silvie de ses nouvelles. Et parce qu'elle savait combien sa compagne désirait que ces affaires fussent secrètes, elle ne lui en voulut rien demander, feignant de ne le connaître, et seulement lui dit qu'elle en avertirait Silvie. Puis, retirant encore Fleurial à part : - Tu sais bien, Fleurial, lui dit-elle, mon ami, le malheur qui η est arrivé à Lindamor. - Comment, répondit Fleurial, tant s'en faut nous le devons croire heureux, car il acquiert tant de gloire où il est qu'à son retour Amasis n'oserait lui refuser Galathée ! - Ô Fleurial, que dis-tu ! Si tu savais comme toutes choses se passent, tu avouerais que le voyage de notre ami est pour lui celui de la mort, car je ne fais point de doute qu'à son retour il ne meure de regret. - Mon Dieu ! dit-il, que me dites-vous ? - Fleurial, répliqua-t-elle, il est

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ainsi que je te le dis, et ne crois point qu'il y ait du remède s'il ne vient de toi. - De moi ? dit-il, s'il peut venir de moi, tenez-le pour assuré, car il n'y a rien au monde que je ne fasse. - Or, dit la Nymphe, sois donc secret, et à ce soir je t'en dirai davantage, mais pour cette heure il faut que je sache ce qu'écrit le pauvre absent. - Il a envoyé, dit-il, ces lettres par un jeune homme qui avait charge de les porter chez ma tante, elle me les a incontinent envoyées, et en voici une qu'il vous écrit. Elle l'ouvrit, et vit qu'elle était telle :


Lettre de Lindamor à Léonide

  Autant que l'éloignement a eu peu de puissance sur mon âme, autant ai-je peur qu'il n'en ait eu beaucoup sur celle que j'adore. Ma foi me dit bien que non, mais ma fortune me menace du contraire, toutefois, l'assurance que j'ai en la prudence de ma confidente me fait vivre avec moins de crainte que si ma mémoire y était seule. Ressouvenez-vous donc de ne tromper l'espérance que j'ai en vous, ni démentir les assurances de notre amitié.

  Or bien, dit la Nymphe, va-t'en au lieu plus

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proche d'ici, où tu dormiras ce soir, et reviens ici de bon matin, puis je te ferai savoir une histoire dont tu seras bien étonné. Là-dessus elle appela ce jeune homme qui voulait η parler à Silvie, et le conduisit avec elle jusques à l'antichambre de Galathée, où, l'ayant fait attendre, elle entra dedans, et fit savoir à la Nymphe ce qu'elle avait fait de Fleurial. - Il faut, dit la Nymphe, que vous lisiez la lettre que Lindamor m'écrit, et lors elle vit qu'elle était telle :


Lettre de Lindamor
à Galathée

  Ni le retardement de mon voyage, ni les horreurs de la guerre, ni les beautés de ces nouvelles hôtesses η de la Gaule ne peuvent tellement occuper le souvenir que votre fidèle serviteur a de vous qu'il ne revole continuellement au bienheureux séjour où, en vous éloignant, je laissai toute ma gloire ; si bien que, ne pouvant refuser à mon affection la curiosité de savoir comme Madame se porte, après vous avoir mille fois baisé la robe, je vous présente toutes les bonnes fortunes dont

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les armes m'ont voulu favoriser et les offre à vos pieds, comme à la divinité dont je les reconnais. Si vous les recevez pour vôtres, la renommée les vous donnera de ma part, qui me l'a promis ainsi, aussi bien que vous l'honneur de vos bonnes grâces à votre très humble serviteur.

  Je me soucie fort, dit alors Galathée, ni de lui ni de ses victoires, il m'obligerait davantage s'il m'oubliait. - Pour Dieu, Madame, dit Léonide, ne dites point cela ! Si vous saviez combien il est estimé, et par Mérovée et par Childéric, je ne saurais croire, étant née ce que vous êtes, que vous n'en fissiez plus de cas que d'un Berger, mais je dis Berger qui ne vous aime point, et que vous voyez soupirer devant vous pour l'affection d'une Bergère. Vous croyez que tout ce que je vous en dis soit par artifice. - Il est vrai, dit incontinent Galathée. - Et bien, Madame, répondit-elle, vous en croirez ce qu'il vous plaira, si vous jurerai-je sur tout ce qui est plus à craindre aux parjures, que j'ai vu à ce voyage, par un grand hasard, ce trompeur de Climanthe et cet artificieux de Polémas parlant de ce qui vous est arrivé, et découvrant entre eux toutes les malices dont ils ont usé. - Léonide, ajouta Galathée, vous perdez

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temps, je suis toute résolue à ce que je veux faire, ne m'en parlez plus. - Je le ferai, Madame, comme vous me le commandez, dit-elle, si me permettrez-vous encore de vous dire ce mot : Qu'est-ce, Madame, que vous prétendez faire avec ce Berger ? - Je veux, dit-elle, qu'il m'aime. - Et en quoi, répliqua Léonide, desseignez-vous que cette amitié se conclue ? - Que vous êtes fâcheuse, dit Galathée, de vouloir que je sache l'avenir ! Laissez seulement qu'il m'aime, et puis nous verrons que nous ferons. - Encore, continua Léonide, que l'on ne sache l'avenir, si faut-il en tous nos desseins avoir quelque but auquel nous les adressions. - Je le crois, dit Galathée, sinon en ceux de l'Amour, et pour moi, je n'en veux point avoir d'autre sinon qu'il m'aime. - Il faut bien, répliqua Léonide, qu'il soit ainsi, car il n'y a pas apparence que vous le vouliez épouser, et, ne l'épousant pas, que deviendra cet honneur que vous vous êtes si longuement conservé ? Car il ne peut être que cette nouvelle amitié vous aveugle de sorte que vous ne connaissiez bien le tort que vous vous faites, de vouloir pour amant un homme que vous ne η voulez pour mari. - Et vous, dit-elle, Léonide, qui faites tant la scrupuleuse, dites en vérité, avez-vous envie de l'épouser ? - Moi, Madame, répondit-elle, je le tiens être trop peu de chose, et vous supplie très humblement de ne me croire point de si peu de courage que je daignasse tourner les yeux sur lui. Que s'il y a jamais eu quelque homme qui ait eu η le pouvoir de me donner quelque ressentiment

Signet[ 364 recto sic 354 recto ] 1607 1621

d'Amour, je vous avouerai librement que le respect que je vous ai porté m'en a retirée. - Et quand ? ajouta Galathée. - Lors, dit-elle, Madame, que vous me commandâtes de ne faire plus d'état de Polémas. - Ô que vous avez bonne grâce, s'écria Galathée, par votre foi ? Vous n'avez point aimé Céladon ? - Je vous jurerai sur la vérité que je vous dois, Madame, répondit-elle, que je n'aime point d'autre sorte Céladon que s'il était mon frère. Et en cela elle ne mentait point, car depuis que le Berger lui avait la dernière fois parlé si clairement, elle avait reconnu le tort qu'elle se faisait, et ainsi avait résolu de changer l'Amour en amitié. - Or bien, Léonide, dit la Nymphe, laissons ce discours et celui aussi de Lindamor, car la pierre en est jetée. - Et quelle réponse, dit-elle, ferez-vous à Lindamor ? - Je ne lui en veux point faire d'autre que le silence. - Et que pensez-vous, dit-elle, qu'il devienne, lorsque celui qu'il a envoyé ici retournera sans lettres ? - Il deviendra, dit Galathée, ce qu'il pourra, car pour moi je suis η toute résolue que ni sa η considération, ni celle de tout autre, ne seront jamais cause que je veuille me rendre misérable. - Il n'est donc point nécessaire, répondit Léonide, que Fleurial revienne ? - Nullement, dit-elle. Léonide alors lui dit froidement qu'il y avait là un jeune homme qui voulait parler à Silvie, et qu'elle croyait que c'était de la part de Ligdamon, qu'il n'avait point voulu dire son message qu'à Silvie même. - Il

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faut, répondit la Nymphe, que nous le menions η où elle est. Nous en serons quittes pour faire tirer les rideaux du lit où est Céladon, car je m'assure qu'il sera bien aise d'ouïr ce que Ligdamon écrit, puisqu'il me semble que vous lui avez déjà raconté toutes leurs Amours. - Il est vrai, répondit Léonide, mais Silvie est si dédaigneuse et si altière que, sans doute, elle s'offensera si ce messager lui parle, et même devant Céladon. - Il faut, dit-elle, la surprendre. Allez seulement devant dire au Berger qu'il ne parle point, et tirez les rideaux, et je l'y conduirai. Ainsi sortirent ces Nymphes, et Galathée, reconnaissant ce jeune homme pour l'avoir vu bien souvent avec Ligdamon, lui demanda d'où il venait et quelles nouvelles il apportait de son maître. - Je viens, Madame, dit-il, de l'armée de Mérovée, et quant aux nouvelles de mon maître, je ne les puis dire qu'à Silvie. - Vraiment, dit la Nymphe, vous êtes bien secret, et croyez-vous que je veuille permettre que vous disiez quelque chose à mes Nymphes que je ne sache point ? η - Madame, dit-il, ce sera devant vous, s'il vous plaît, car j'en ai ce commandement, et principalement devant Léonide. - Venez donc, dit la Nymphe. Et ainsi elle le fit entrer en la chambre de Céladon, où déjà Léonide avait donné l'ordre qu'elle avait résolu sans en rien dire à Silvie, qui, au commencement, s'en étonna, mais puis, voyant entrer Galathée avec ce jeune homme, elle jugea bien que c'était pour empêcher que le Berger ne fût

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vu. Le sursaut qu'elle reçut fut très grand quand elle vit Égide, tel était le nom de ce jeune homme qu'elle reconnut incontinent, car encore qu'elle n'eût point d'Amour pour Ligdamon, si ne se pouvait-elle exempter entièrement de quelque bonne volonté. Elle jugea bien qu'il lui en dirait des nouvelles, toutefois elle ne voulut lui en demander. Mais Galathée s'adressant au jeune homme : - Voilà, dit-elle, Silvie, il ne tiendra qu'à vous que vous ne paracheviez votre message, puisque vous voulez que Léonide et moi y soyons. - Madame, dit Égide s'adressant à Silvie, Ligdamon, mon maître, le plus fidèle serviteur que vos mérites vous aient jamais acquis, m'a commandé de vous faire savoir quelle a été sa fortune, ne voulant autre chose du Ciel pour récompense de sa fidélité sinon qu'une étincelle de pitié vous touche, puisque nulle de celles de l'Amour n'a pu approcher le glaçon de votre cœur. - Et quoi, dit Galathée en l'interrompant, il semble qu'il fasse son testament. Comme se porte-t-il ? - Madame, dit-il, s'adressant à Galathée, je le vous dirai, s'il vous plaît de m'en donner le loisir. Et puis, retournant à Silvie, il continua de cette sorte :

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Histoire de Ligdamon

  Après que Ligdamon eut pris congé de vous, il partit avec Lindamor, accompagné de tant de beaux desseins qu'il ne se promettait rien moins que d'acquérir par ce voyage ce que ses services n'avaient pu par sa présence, résolvant de faire tant d'actes signalés que, ou η le nom de vaillant que ses victoires lui donneraient vous serait agréable, ou bien, mourant, il vous en laisserait du regret. En ce dessein, ils parviennent à l'armée de Mérovée, Prince rempli de toutes les perfections qui sont requises à un conquérant, et arrivèrent si à propos que la bataille avait été assignée le septième jour d'après ; de sorte que tous ces jeunes Chevaliers n'avaient autre plus grand souci que de visiter leurs armes et remettre leurs chevaux en bon état. Mais ce n'est d'eux η de qui j'ai à vous parler. C'est pourquoi passant sous silence tout ce qui ne touche à Ligdamon, je vous dirai que le jour assigné à ce grand combat étant venu, les deux armées sortent de leur camp, et à vue l'une de l'autre, se mettent en bataille. Ici un escadron de cavalerie, là un bataillon de gens de pied, ici les tambours, là les trompettes, d'un côté, le hennissement des chevaux, de l'autre, les voix des soldats retentissaient de tant de bruit que l'on pouvait bien alors

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dire que Bellone l'effroyable roulait dans cette campagne et étalait tout ce qu'elle avait de plus horrible en sa Gorgonne. Quant à moi, qui n'avais jamais été en semblable occasion, j'étais si étourdi de ce que j'oyais et si ébloui de l'éclair des armes qu'en vérité je ne savais où j'étais. Toutefois ma résolution fut de n'abandonner mon maître, car la nourriture que d'enfance il m'avait donnée m'obligeait, ce me semblait, à ne l'éloigner en cette occasion où rien ne se représentait à nos yeux qu'avec les enseignes de la mort. Mais ce ne fut rien au prix * de l'étrange confusion lorsque tous ces escadrons et tous ces bataillons se mêlèrent, quand le signal de la bataille se donna, car la cavalerie attaqua celle de l'ennemi, et l'infanterie de même, avec un si grand bruit que les hommes, les armes et les chevaux faisaient qu'on n'eût pas ouï tonner. Après avoir passé plusieurs nues de traits, je ne saurais vous raconter au vrai comment je me trouvai avec mon maître au milieu des ennemis, où * je ne faisais qu'admirer les grands coups de l'épée de Ligdamon η. Et sans mentir, belle Nymphe, je lui vis faire tant de merveilles que l'une me fait oublier l'autre. Tant y a que sa valeur fut telle que Mérovée voulut savoir son nom, comme l'ayant remarqué ce jour là entre tous les Chevaliers. Déjà ce premier escadron était victorieux, et les nôtres commençaient à se rallier pour aller attaquer le

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second, quand l'ennemi, pour faire un entier effort, fit marcher tout ce qui lui restait afin d'investir si promptement ceux-ci que Mérovée ne les puisse secourir à temps, et certes s'il eût eu affaire à un Capitaine moins expérimenté que celui-ci, je crois bien que son dessein eût eu effet. Mais ce grand soldat, jugeant le désespoir de l'adversaire, fit partir en même temps trois escadrons nouveaux, deux aux deux ailes et le troisième en queue du premier, si à propos qu'ils soutinrent une partie du premier choc. Toutefois nous, qui étions avancés, nous trouvâmes fort outragés du grand nombre. Mais je ne veux ici vous ennuyer par une particulière description de cette journée, aussi bien n'en saurais-je venir à bout. Tant y a qu'au même temps les deux infanteries s'étant rencontrées, celle de Mérovée eut du meilleur, et autant que nous gagnions du terrain sur ceux de Cheval, autant en perdait l'infanterie de l'ennemi. Si est-ce qu'au choc que nous reçûmes, il y eut plusieurs des nôtres portés par terre, outre ceux que les traits de l'infanterie, dès le commencement de la bataille, avaient déjà mis à pied ; car d'abord l'ennemi, faisant débander quelques Archers, nous fit tirer sur les ailes tant de traits que notre cavalerie, n'osant quitter son rang, eut beaucoup à souffrir avant que Mérovée y eût envoyé des siens pour escarmoucher avec eux. Et entre ceux qui, au second effort, en furent incommodés, Clidaman

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en fut un, car son cheval tomba mort de trois coups de flèches. Ligdamon, qui avait toujours l'œil sur lui, soudain qu'il le vit en terre, poussa son cheval d'extrême furie, et fit tant d'armes qu'il fit un rond de corps morts à l'entour de Clidaman qui cependant eut loisir de se dépêtrer de son cheval. La furie de l'ennemi, qui, à la chute de Clidaman, s'était renforcée en ce lieu, l'eût enfin étouffé sous les pieds des chevaux sans le secours et sans la valeur de mon maître, qui, * se jetant à terre, le remit sur son cheval, demeurant à pied si blessé et si pressé des ennemis qu'il ne put monter sur le Cheval que je lui menais. En ce point, les nôtres furent forcés de reculer, comme se sentant affaiblis, à ce que je crois, du bras invincible de mon maître, et le malheur fut si grand pour nous que nous nous trouvâmes au milieu de tant d'ennemis, qu'il n'y eut plus d'espérance de salut. Toutefois Ligdamon ne voulut jamais se rendre, et quoiqu'il fût blessé et si las que l'on peut imaginer, si n'y avait-il si hardi, voyant les grands coups qui sortaient de son bras, qui osât l'attaquer. Enfin, à toute furie de chevaux, cinq ou six le vinrent heurter, et si à l'impourvu qu'ayant donné de son épée dans le poitrail du premier cheval, elle se rompit près de la garde, et le cheval, frappé dans le cœur, lui tomba dessus. Je courus alors pour le relever, mais dix ou douze, qui se jetèrent

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sur lui, m'en empêchèrent ; et ainsi tous deux, demi-morts, nous fûmes enlevés. Et cet accident fut encore plus malheureux en ce que, presque en même temps, les nôtres recouvrèrent ce qu'ils avaient perdu du champ par les secours que Childéric donna de toute l'arrière-garde. Et depuis, allèrent toujours gagnant le champ, jusques à ce que sur le soir l'entière route se donna, et que les logis des ennemis furent brûlés, et eux la plupart pris ou tués. Quant à nous, nous fûmes conduits en leur principale ville nommée Rothomage, où mon maître ne fut si tôt arrivé que plusieurs le vinrent visiter, les uns se disant ses parents, les autres ses amis, encore qu'il n'en connût point. Quant à moi, je ne savais que dire, ni lui que penser, * de voir que ces étrangers lui faisaient tant de caresses, mais nous fûmes encore plus étonnés quand une Dame honorable, fort bien suivie, le vint visiter disant que c'était son fils, avec tant de démonstration d'amitié que Ligdamon en était comme hors de soi, et davantage encore quand elle lui dit : - Ô Lydias, mon enfant, avec combien de contentement et de crainte vous vois-je ici ! Car je loue Dieu qu'à la fin de mes jours je vous puisse voir si estimé au rapport de ceux qui vous ont pris. Mais, hélas, quelle crainte est la mienne, de vous voir en cette ville si cruelle, puisque votre ennemi, Aronte, est mort des blessures qu'il a eues de vous, et

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que vous avez été condamné à mort par ceux de la Justice ! Quant à moi, je n'y sais autre remède que de vous racheter promptement, et, attendant que vous soyez guéri, vous tenir caché, afin que pouvant monter à cheval vous vous retiriez avec les Francs. Si Ligdamon fut étonné de ce discours, vous le pouvez juger, et connut bien enfin qu'elle le prenait pour un autre. Mais il ne put η lui répondre, parce qu'en même instant celui qui l'avait pris entra dans la chambre, avec deux Députés de la ville, pour prendre le nom et la qualité des prisonniers, d'autant qu'il y en avait plusieurs des leurs pris, et ils voulaient η les changer. La pauvre Dame fut fort surprise, croyant qu'ils le vinssent saisir pour le conduire en prison, et oyant qu'ils lui demandaient son nom, elle faillit à le dire elle-même, mais mon maître la devança et se nomma Ligdamon Ségusien. Elle eut alors opinion qu'il se voulût dissimuler, et, pour ôter tout soupçon, elle se retira chez elle, en résolution de le racheter si promptement qu'il ne pût η être reconnu. Et il était vrai que mon maître ressemblait de telle sorte à Lydias que tous ceux qui le voyaient le prenaient pour lui. Et ce Lydias était un jeune homme de ce pays-là, qui, étant amoureux d'une très belle Dame, s'était battu avec Aronte, son rival, de qui la jalousie avait été telle qu'il s'était laissé aller au-delà de son devoir, médisant d'elle et de lui. De quoi Lydias, offensé, après lui en avoir

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fait parler deux ou trois fois afin qu'il changeât de discours, et croyant qu'il prenait pour crainte ce qui procédait de la prudence de ce jeune homme, il fut enfin forcé, et de son devoir et de son Amour, d'en venir aux armes, et avec tant d'heur qu'ayant laissé son ennemi comme mort en terre, il eut loisir de se sauver des mains de la Justice, qui, depuis qu'Aronte fut mort, le poursuivit de sorte qu'il fut, encore qu'absent, condamné à la mort. Ligdamon était tellement blessé qu'il ne songeait point à toutes ces choses. Moi, qui prévoyais le mal qui lui en pourrait advenir, je pressais toujours la mère de le racheter, ce qu'elle fit, mais non point si secrètement que les ennemis de Lydias n'en fussent avertis ; si bien qu'à leur requête, le même jour que cette bonne Dame ayant payé sa rançon, le faisait η porter chez elle, ceux de la Justice y arrivèrent, qui lui firent faire le chemin de la prison, quoi que Ligdamon sût dire, déçus comme les autres de la ressemblance de Lydias η. Ainsi le voilà au plus grand danger où jamais autre pût η être pour n'avoir point failli. Mais ce ne fut rien au prix du lendemain, qu'il fut interrogé sur les points dont il était tant ignorant qu'il ne savait que leur dire. Toutefois ils ne laissèrent de ratifier le premier jugement, et ne lui donnèrent autre terme que celui de la guérison de ses plaies. Le bruit incontinent courut par toute la ville que Lydias est prisonnier, et qu'il a été condamné,

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non point à mourir comme meurtrier seulement, mais comme rebelle, ayant été pris avec les armes en la main pour les Francs ; qu'à cette occasion on le mettait dans la cage des Lions. Et cela était vrai que leur coutume de tout temps était telle, mais on ne lui avait voulu prononcer cet arrêt afin qu'il ne se fît mourir. Toutefois on ne parlait d'autre chose dans la ville, et la voix en fut tellement épandue qu'elle en vint jusques à mes oreilles, dont épouvanté je me déguisai de sorte, avec l'aide de cette bonne Dame qui l'avait racheté, que je vins η à Paris trouver η Mérovée et Clidaman, auxquels je fis entendre cet accident, dont ils furent fort étonnés, leur semblant presque impossible que deux personnes se ressemblassent si fort qu'il n'y eût point de différence. Et, pour y remédier, ils y envoyèrent promptement deux hérauts d'armes pour faire savoir aux ennemis l'erreur en quoi ils étaient. Mais cela ne fut que le leur persuader davantage, et leur faire hâter l'exécution de leur jugement. Les plaies de Ligdamon étaient déjà presque guéries, de sorte que, pour ne lui donner plus de loisir, ils lui prononcèrent la sentence qu'atteint de meurtre et de rébellion, la justice ordonnait qu'il eût à mourir par les Lions destinés à telle exécution. Que, toutefois, pour être né noble et de leur patrie, lui faisant grâce, ils lui permettaient de porter l'épée et le poignard comme étant armes de Chevalier, desquelles,

Signet[ 369 verso sic 359 verso ] 1607 1621

s'il en avait le courage, il pourrait se défendre, ou essayer pour le moins de venger généreusement sa mort. Et en même temps, ils firent dans leur conseil réponse à Mérovée qu'ils châtieraient ainsi tous leurs compatriotes qui seraient traîtres à leur patrie. Voilà le pauvre Ligdamon en extrême danger. Toutefois, ce courage qui ne fléchissait jamais que sous l'Amour, voyant qu'il n'y avait point d'autre remède, se résolut à sa conservation le mieux qu'il pût. Et d'autant que Lydias était des meilleures familles des Neustriens, presque tout le peuple s'assemble pour voir ce spectacle. Et lorsqu'il se vit prêt à être mis dans cet horrible camp clos, tout ce qu'il requit fut de combattre les Lions un à un. Le peuple, qui ouït une si juste demande, la fit accorder par ses exclamations et battements de mains, quelque difficulté η que les parties y missent, si bien que le voilà mis seul dans la cage, et les Lions, qui à travers les barreaux voyaient cette nouvelle proie, rugissaient si épouvantablement qu'il n'y avait celui des assistants qui n'en pâlît. Sans plus Ligdamon semblait assuré entre tant de dangers, et prenant garde à la première porte qui s'ouvrit afin de n'y être point surpris, il vit sortir un Lion furieux, à la hure hérissée, qui, dès l'abord, ayant trois ou quatre fois battu la terre de sa queue, commença d'étendre ses grands bras, et entrouvrir les ongles, comme lui voulant montrer de quelle mort il mourrait. Mais Ligdamon,

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voyant bien qu'il n'y avait nul salut qu'en sa valeur, aussitôt qu'il le voit démarcher, lui darde si à propos son poignard qu'il le lui planta dans l'estomac jusques à la poignée, dont l'animal étant touché au cœur tomba mort en même instant. Le cri de tout le peuple fut grand, car chacun, ému de son * adresse, de sa valeur, et de son courage, le favorisait en son âme. Lui toutefois, qui savait bien que la rigueur de ses Juges ne s'arrêterait pas là, courut promptement reprendre son poignard, et, presque en même temps, voilà un autre Lion, non moins effroyable que le premier, qui, aussitôt que sa porte fut ouverte, vint, la gorge béante, de telle furie, que Ligdamon en fut presque surpris. Toutefois au passer il se détourna un peu, et lui donna un si grand coup d'épée sur une patte qu'il la lui coupa, de quoi l'animal en furie se tourna si promptement vers lui que, du heurt, il le jeta par terre. Mais sa fortune fut telle qu'en tombant, et le Lion se lançant dessus, il ne fit que tendre son épée qui lui donna si à propos sous le ventre qu'il tomba mort presque aussi promptement que le premier. Cependant que Ligdamon allait ainsi disputant sa vie, voilà une Dame, belle entre les plus belles Neustriennes, qui se mit à genoux devant les Juges, les suppliant de faire surseoir l'exécution jusques à ce qu'elle eût parlé. Eux, qui la connurent pour être des principales du pays, voulurent bien la gratifier de cette faveur, et même que c'était

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celle-ci pour qui Lydias avait tué Aronte : elle s'appelait Amerine. Et lors elle leur parla de cette sorte d'une voix assez honteuse : - Messieurs, l'ingratitude doit être punie comme la trahison, puisque ç'en est une espèce. C'est pourquoi, voyant Lydias condamné pour avoir été contraire à ceux de sa patrie, je craindrais l'être η, sinon de vous, sans doute de nos Dieux, si je ne me sentais obligée à sauver la vie à qui l'a η voulu mettre pour me sauver l'honneur. C'est pourquoi je me présente devant vous, assurée sur nos privilèges qui ordonnent que tout homme condamné à mort en est délivré quand une fille le demande pour son mari. Soudain que j'ai su votre jugement, je suis venue en toute diligence le vous requérir, et n'ai pu y être si tôt qu'il n'ait couru la fortune que chacun a vue ; toutefois, puisque Dieu me l'a η conservé si heureusement, vous ne devez me le refuser injustement. Tout le peuple qui ouït cette demande cria d'une joyeuse voix : - Grâce, grâce. Et quoique les ennemis de Lydias poursuivissent le contraire, si fut-il conclu que les privilèges du pays auraient lieu. * Mais, hélas ! Ligdamon ne sortit de ce danger que pour rentrer comme je crois en un plus grand, car, étant conduit devant les Juges, ils lui firent entendre les coutumes du pays, qui étaient telles : que tout homme atteint et convaincu de quelque crime que ce puisse être, serait délivré des rigueurs de la justice si une fille le demandait

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pour son mari, de sorte que, s'il voulait l'épouser, il serait remis en liberté, et pourrait vivre avec elle. Lui, qui ne la connaissait point, se trouva fort empêché à leur répondre. Toutefois ne voyant autre remède d'échapper du danger où il était, il le promit, espérant que le temps lui apporterait quelque expédient pour sortir de ce Labyrinthe. Amerine, qui avait toujours reconnu Lydias tant amoureux d'elle, ne fut pas peu étonnée d'une si grande froideur. Toutefois jugeant que l'effroi du danger où il avait été le rendait ainsi hors de lui, elle en eut plus de pitié, et le mena chez la mère de Lydias, qui était celle qui avait procuré ce mariage, sachant qu'il n'y avait point d'autre remède pour sauver son fils, outre qu'elle n'ignorait pas l'Amour qui était entre eux, * ce qui lui faisait presser la conclusion du mariage le plus qu'il lui était possible, pensant plaire à son fils. Mais au contraire c'était avancer la mort de celui qui n'en pouvait mais. Hé ! mon cher maître, quand je me ressouviens des dernières paroles que vous me dîtes, je ne sais comme il est possible que je vive.
  Toutes choses étaient prêtes pour le mariage, et fallait η que le lendemain il se parachevât, quand le soir il me tira à part et me dit : - Égide, mon ami, vis-tu jamais une semblable fortune à celle-ci, que l'on me veuille faire croire que je ne suis pas moi-même ? - * Seigneur, lui dis-je, il me semble, qu'elle

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n'est pas mauvaise. Amerine est belle et riche, tous ceux qui se disent vos parents sont les principaux de cette contrée. Que pourriez-vous désirer mieux ? - Ah ! Égide, me dit-il, que tu parles bien à ton aise. Si tu savais l'état en quoi je me trouve, tu en aurais pitié. Mais prends bien garde à ce que je te vais dire, et sur toute l'obligation que tu m'as et l'amitié que j'ai toujours connue en toi, ne fais faute, aussitôt que demain j'aurai fait ce à quoi je me résous, de porter cette lettre à la belle Silvie, et lui raconte tout ce que tu auras vu. Et de plus, assure-la que jamais je n'ai aimé qu'elle, qu'aussi n'en aimerai-je jamais d'autre. À ce mot, il me donna cette lettre, que je gardai fort soigneusement jusques au lendemain, qu'à l'heure même qu'il partit pour aller au temple, il m'appela, et me commanda de me tenir près de lui, et me fit encore rejurer de vous venir trouver en diligence. En même temps, on le vint prendre pour le mettre sur le chariot nuptial, où déjà la belle Amerine était assise, avec un de ses oncles qu'elle aimait et honorait comme père. Elle était au milieu de Ligdamon et de Caristes, ainsi s'appelait son oncle, toute voilée d'un grand voile jaune, et ayant sur la tête aussi bien que Ligdamon le Thyrse. Il est vrai que celui de mon maître était fait de Sisymbre η, et celui d'Amerine de la piquante et douce Aspharagone. Devant le chariot marchait toute leur famille, et après suivaient leurs parents et proches alliés et

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amis. En ce triomphe ils arrivèrent au Temple, et furent menés à l'autel η d'Hymen, au-devant duquel cinq torches étaient allumées. Au côté droit d'Hymen, on avait mis Jupiter et Junon, au gauche, Vénus et Diane. Quant à Hymen, il était couronné de fleurs et d'odorante Marjolaine, tenant de la main droite un flambeau, et de la gauche un voile de même couleur à celui qu'Amerine portait, comme aussi les brodequins qu'il avait aux pieds. Dès lors qu'ils entrèrent dans le Temple, la mère de Lydias et d'Amerine allumèrent leurs torches. Et lors le grand Druide, s'approchant d'eux, adressa sa parole à mon maître, et lui demanda : - Lydias, voulez-vous bien Amerine pour mère de famille ? Il demeura quelque temps sans répondre, enfin il fut contraint de dire que oui. Lors le Druide se tournant vers elle : - Et vous, Amerine, voulez-vous bien Lydias pour père de famille ? Et lui répondant oui, leur prenant les mains et les mettant ensemble, il dit : - Et moi, je vous donne de la part des grands Dieux l'un à l'autre, et pour arrhes, mangez ensemble le Condron. Et lors, prenant le gâteau d'orge, mon maître le coupa, et l'ayant épars, elle en ramassa les pièces, dont, selon la coutume, ils mangèrent ensemble. Il ne restait plus pour parachever toutes les cérémonies que prendre le vin. Il se tourna vers moi et me dit : - Or sus, ami, pour le plus agréable service que tu me fis jamais, apporte-moi la tasse. Je le fis, hélas, par malheur, trop diligent. Aussitôt qu'il l'eut en la

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main, d'une voix fort haute : - Ô puissants Dieux ! qui savez, dit-il, qui je suis, ne vengez point ma mort sur cette belle Dame, qui, en l'erreur de me prendre pour un plus heureux que je ne suis, me conduit à cette sorte de mort. Et à ce mot il but tout ce qui était dans la coupe, qui était contre la coutume, parce que le mari n'en buvait que la moitié, et la femme le reste. Elle dit en souriant : - Et quoi, ami Lydias, il semble que vous ayez oublié la coutume ! Vous m'en devez laisser ma part. - Dieu ne le permette, dit-il, * sage Amerine, car c'est du poison que j'ai élu plutôt pour finir ma vie que manquer à ce que je vous ai promis, et à l'affection aussi que je dois à la belle Silvie. - Ô Dieux, dit-elle, est-il possible ? Et lors croyant que ce fût vraiment son Lydias, mais qu'il eût changé de volonté durant son absence, ne voulant vivre sans lui, courut la tasse en la main où était celui qui avait le vin mixtionné, car le jour auparavant Ligdamon l'avait fait faire à un Apothicaire, et avant que l'on sût ce que mon maître avait dit, et quelque défense qu'il en sût faire, parce que c'était la coutume, on lui en donna la pleine tasse, qu'elle but promptement. Et puis revenant le trouver, elle lui dit : - Et bien, cruel et ingrat, tu as plutôt aimé la mort que moi, et moi, je l'aime mieux aussi que ton refus. Mais si ce Dieu η, qui jusques ici a conduit nos affections, ne me venge d'une âme si parjure en l'autre vie, je croirai qu'il n'a point d'oreille

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pour ouïr les faux serments, ni point de force pour les punir. Alors chacun s'approcha pour ouïr ces reproches, et ce fut en même temps que Ligdamon lui répondit : - * Discrète Amerine, j'avoue que j'aurais offensé, si j'étais celui que vous pensez que je sois. Mais croyez-moi qui suis sur la fin de mon dernier jour, je ne suis point Lydias, je suis Ligdamon ; et en quelque erreur que l'on puisse être de moi à cette heure, je m'assure que le temps découvrira ma justice. Et cependant, j'élis plutôt la mort que de manquer à l'affection que j'ai promise à la belle Silvie, à qui je consacre ma vie, ne pouvant autrement satisfaire à toutes deux. Et lors, il continua : - Ô belle Silvie, reçois cette volonté que je t'offre, et permets que cette dernière action soit de toutes les miennes la mieux reçue, puisqu'elle s'en va empreinte de ce beau caractère de ma fidélité. Peu à peu le poison allait gagnant les esprits de ces deux nouveaux épousés η, de sorte qu'à peine pouvaient-ils respirer lorsque, tournant les yeux sur moi, il me dit : - Va, mon ami, parachève ce que tu as à faire, et surtout raconte bien ce que tu as vu, et que la mort m'est agréable, qui m'empêche de noircir la fidélité que j'ai vouée à la belle Silvie. Silvie, fut la dernière parole qu'il dit ; car avec ce mot cette belle âme sortit hors de ce corps, et je crois quant à moi que si jamais Amant fut heureux aux Champs-Élysées, mon maître le sera en attendant qu'il vous puisse revoir. - Et quoi, dit Silvie, il est donc bien

Signet[ 373 verso sic 363 verso ] 1607 1621

vrai que Ligdamon η est mort ? - C'est sans doute, répondit-il. - Ô dieux ! s'écria Silvie. À ce mot, tout ce qu'elle put η faire fut de se jeter sur un lit, car le cœur lui faillait. Et après avoir demeuré quelque temps le visage contre le chevet, elle pria Léonide, qui était près d'elle, de prendre la lettre de Ligdamon, et dire à Égide qu'il s'en allât chez elle, parce qu'elle s'en voulait servir. Ainsi Égide se retira, mais si affligé qu'il était tout couvert de larmes. Alors Amour voulut montrer une de ses puissances : car cette Nymphe qui n'avait jamais aimé Ligdamon en vie, à cette heure qu'elle ouït raconter sa mort, en montre un si grand ressentiment,
" que la personne la plus passionnée d'Amour
" n'en aurait point davantage. Ce fut sur
" ce propos que Galathée, parlant à Céladon, disait
qu'à l'avenir elle croirait impossible qu'une femme une fois en sa vie n'aimât quelque chose. - Car, disait-elle, cette jeune Nymphe a usé de tant de cruauté envers tous ceux qui l'ont aimée, que les uns η en sont morts de déplaisir, les autres η de désespoir se sont bannis de sa vue ; et même celui-ci qu'elle pleure mort, elle l'a réduit autrefois à telle extrémité que, sans Léonide, c'était fait de lui. De sorte que j'eusse juré qu'Amour eût plutôt eu place dans les glaçons les plus froids des Alpes que dans son cœur, et toutefois vous voyez à cette heure à quoi elle est réduite. - Madame, répondit le Berger, ne croyez point que ce soit Amour, c'est plutôt pitié. À la vérité, il faudrait

Signet[ 374 recto sic 364 recto ] 1607 1621

bien qu'elle fût de la plus dure pierre qui fût jamais, si le rapport que ce jeune homme a fait ne l'avait bien vivement touchée ; car je ne sais qui ne le serait en l'oyant raconter, encore que l'on n'eût autre connaissance de lui que cette seule action. Et quant à moi, il faut que je dise la vérité, je tiens Ligdamon plus heureux que s'il était en vie, puisqu'il aimait cette Nymphe avec tant d'affection et qu'elle le rudoyait avec tant de rigueur, comme j'ai su. Car quel plus grand heur lui pouvait-il advenir que de finir ses misères et entrer aux félicités qui l'accompagnent ? Quel croyez-vous que soit son contentement de voir que Silvie le plaint, le regrette, et estime son affection ? Mais je dis cette Silvie qui autrefois l'a tant rudoyé ; et puis, qu'est-ce que désire l'Amant que de pouvoir rendre assurée la personne aimée de sa fidélité et de son affection ? Et pour parvenir à ce point, quels supplices et quelles morts saurait-il refuser, à cette heure qu'il voit d'où il est les larmes de sa Silvie, qu'il oit ses soupirs, quel est son heur, et quelle sa gloire, non seulement de l'avoir assurée de son Amour, mais d'être lui-même tout certain qu'elle l'aime ? Ô non, Madame, croyez-moi, Ligdamon n'est point à plaindre, mais si est bien Silvie, car (et vous le verrez avec le temps) tout ce qu'elle se représentera sera d'ordinaire les actions de Ligdamon, les discours de Ligdamon, sa façon, son amitié, sa valeur, bref, cet idole lui ira volant d'ordinaire à l'entour, presque

Signet[ 374 verso sic 364 verso ] 1607 1621

comme vengeur η des cruautés dont elle a tourmenté ce pauvre Amant, et les repentirs, qui l'iront talonnant en ses pensées, seront les exécuteurs de la justice d'Amour. Ces propos se tenaient si haut et si près de Silvie qu'elle les oyait tous, et cela la faisait crever, car elle les jugeait véritables. Enfin, après les avoir soutenus quelque temps et se reconnaissant trop faible pour résister à de si forts ennemis, elle sortit de cette chambre, et s'alla retirer en la sienne où alors il n'y eut plus de retenue à ses larmes. Car, ayant fermé la porte après elle et prié Léonide qu'elle la laissât seule, elle se rejette sur le lit où, les bras croisés sur l'estomac, et les yeux contre le Ciel, elle allait repassant par sa mémoire toute leur vie passée, quelle affection il lui avait toujours fait paraître, comme il avait patienté ses rigueurs, avec quelle discrétion il l'avait servie, combien de temps cette affection avait duré, et enfin, disait-elle, tout cela s'enclôt à cet heure dans un peu de terre. Et en ce regret, se ressouvenant de ses propres discours, de ses * Adieux, de ses impatiences, et de mille petites particularités, elle fut contrainte de dire : - Tais-toi, mémoire, laisse reposer les cendres de mon Ligdamon, que si tu me tourmentes, je sais qu'il te désavouera pour sienne, et si tu ne l'es pas, je ne te veux point. Enfin, après avoir demeuré quelque temps muette, elle dit : - Or bien, la pierre en est jetée, s'abrège ou s'étende ma vie comme il plaira aux Dieux et à ma destinée, mais je ne cesserai

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d'aimer le souvenir de Ligdamon, de chérir son amitié et d'honorer ses vertus. Galathée cependant ouvrit la lettre qui était demeurée entre les mains de Léonide. Elle trouva qu'elle était telle :


Lettre de Ligdamon
à Silvie

  Si vous avez été offensée de l'outrecuidance qui m'a poussé à vous aimer, ma mort, qui s'en est ensuivie, vous vengera. Que si elle vous est indifférente, je m'assure que ce dernier acte de mon affection me gagnera quelque chose de plus avantageux en votre âme. S'il advient ainsi, je chéris la ressemblance de Lydias plus que ma naissance, puisque par elle je vins au monde pour vous être ennuyeux, et que par celle-ci j'en sors vous étant agréable.

  Ce sont, sans mentir, dit Céladon, de grandes vengeances que celles d'Amour, et je me ressouviens qu'un Pasteur des nôtres fit dernièrement sur le tombeau d'un mari jaloux, tels vers :

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Sonnet
sur le tombeau d'un
mari jaloux

Dessous son pâle effroi cette tombe relante,
Tient enclos l'ennemi du grand Dieu Cupidon.
De sa témérité la mort fut le guerdon,
Mort, qui, selon nos vœux, fut encore trop lente.

C'est ce tyran cruel, dont la force * insolente
Rendait larcin d'Amour ce qui doit être un don,
Et dédaignant les feux et l'Amoureux brandon,
Retenait la pitié, désespérait l'attente.

C'est ce jaloux Argus, dont les cent yeux toujours,
Curieux importuns, veillaient sur nos Amours,
Et faisaient nos espoirs mourir avant que naître.

Mais l'Amour, par la mort, à la fin s'est vengé.
Apprenez, ô mortels ! comme Amour outragé
Fait, quoiqu'il tarde, enfin sa vengeance η paraître.

  - Il est tout vrai, répondit Galathée, qu'Amour ne laisse jamais une offense contre lui impunie, et de là vient que nous voyons en ceci de plus étranges accidents qu'en tout le reste des actions humaines. Mais si cela est, Céladon, comment ne frémissez-vous de peur ? Comment n'attendez-vous de moment à autre

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les traits vengeurs de ce Dieu ? - Et pourquoi, dit le Berger, dois-je craindre, puisque c'est moi qui suis l'offensé ? - Ah Céladon ! dit la Nymphe, si toutes choses étaient justement balancées, combien vous trouveriez-vous plus pesant aux offenses que vous faites qu'en celles que vous recevez ! - C'est là, lui dit Céladon, c'est là le comble du malheur, quand un affligé est cru bienheureux, et qu'on le voit languir sans en avoir pitié. - Mais, répondit la Nymphe, dites-moi, Berger, entre toutes les plus grandes offenses, celle de l'ingratitude ne tient-elle pas le premier lieu ? - Si fait, sans doute, répondit-il. - Or, puisqu'il est ainsi, continua Galathée, comment vous en pouvez-vous laver, puisqu'à tant d'amitié que je vous fais paraître, je ne reçois de vous que froideur et que dédain ? Il a fallu enfin que j'aie dit ce mot. Voyez-vous, Berger, étant ce que je suis, et voyant ce que vous êtes, je ne puis penser que je n'aie offensé en quelque chose Amour, puisqu'il me punit avec tant de rigueur. Céladon fut extrêmement marri d'avoir commencé ce discours, car il l'allait fuyant le plus qu'il lui était possible ; toutefois, puisque c'en était fait, il résolut de l'en éclaircir entièrement, et ainsi il lui dit : - Madame, je ne sais comment répondre à vos paroles, sinon en rougissant, et toutefois, Amour, qui vous a fait parler, me contraint de vous répondre. Ce que vous nommez en moi ingratitude, mon affection le nomme devoir, et quand il vous plaira

Signet[ 376 verso sic 366 verso ] 1607 1621

d'en savoir la raison, je la vous dirai. - Et quelle raison, interrompit Galathée, pouvez-vous dire, sinon que vous aimez ailleurs et
" que votre foi vous oblige à cela ? Mais la loi
" de la nature η précède toute autre, cette loi
" nous commande de rechercher notre bien, et
pouvez-vous en désirer un plus grand que celui de mon amitié ? Quelle η autre y a-t-il en cette * contrée qui soit ce que je suis, qui puisse faire pour vous ce que je puis ? Ce sont moqueries, Céladon, que de s'arrêter à ces sottises de fidélité et de constance, paroles que les vieilles et celles qui deviennent laides ont
" inventées pour retenir, par ces liens, les âmes
" que leurs visages mettaient en liberté. On
" dit que toutes vertus sont enchaînées, la constance
" ne peut donc être sans la prudence,
" mais serait-ce prudence de η dédaigner le bien
" certain pour fuir le titre d'inconstant ? - Madame,
" répondit Céladon, la prudence ne nous
" apprendra jamais de faire notre profit par un
" moyen honteux, ni la nature, par ses lois,
" ne nous commandera jamais de bâtir avant
" que d'avoir assuré le fondement. Mais y
" a-t-il quelque chose plus honteuse que n'observer
" pas ce qui est promis ? Y a-t-il rien
" de plus léger qu'un esprit qui va comme
" l'abeille η, volant d'une fleur à l'autre, attirée
" d'une nouvelle douceur ? Madame, si la fidélité
se perd, quel fondement puis-je faire en votre amitié ? Puisque, si vous suivez la loi que vous dites, combien demeurerai-je en ce bonheur ? Autant que vous demeurerez

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en lieu où il n'y aura point d'autre homme que moi ?
  La Nymphe et le Berger discouraient ainsi, cependant que Léonide se retira en sa chambre pour faire la dépêche de Lindamor, qui fut enfin de s'en revenir en toute diligence sans que nul sujet le pût η arrêter, autrement, qu'il désespérât de toute chose. Et le lendemain que Fleurial revint, après lui avoir donné sa lettre, elle lui dit : - Vois-tu Fleurial, c'est à ce coup qu'il faut que tu fasses paraître par ta diligence l'amitié que tu portes à Lindamor, car le retardement ne peut lui rapporter rien de moins que la mort. Va donc, ou plutôt vole, et lui dis qu'il revienne encore plus promptement, et qu'à son retour il aille droit chez Adamas, parce que je le lui ai entièrement acquis, et, qu'étant ici, il saura la plus remarquable trahison d'Amour qui ait jamais été inventée. Mais qu'il vienne sans qu'on le sache, s'il est possible. Ainsi partit Fleurial, si désireux de servir Lindamor qu'il ne voulut pas même retourner en la maison de sa tante pour ne perdre ce peu de temps et pour n'avoir occasion d'y envoyer celui η que Lindamor avait dépêché, voulant lui-même lui faire ce bon service. Ainsi s'écoulèrent trois ou quatre jours, durant lesquels Céladon se remit de sorte qu'il ne ressentait presque plus de mal, et déjà commençait de trouver long le retour du Druide, pour l'espérance qu'il avait de sortir de ce lieu. Et pour

Signet[ 377 verso sic 367 verso ] 1607 1621

abréger les jours trop longs, il s'allait quelquefois promener dans le jardin, et d'autres dans le grand bois de haute futaie, mais non jamais sans y être accompagné de l'une des Nymphes, et bien souvent de toutes trois. L'humeur de Silvie était celle qui lui plaisait le plus, comme sympathisant davantage avec la sienne ; c'est pourquoi il la recherchait le plus qu'il pouvait.
  Il advint qu'un jour, étant tous quatre au promenoir, ils passèrent devant la grotte de Damon et de Fortune, et parce que l'entrée semblait belle, et * faite avec un grand art, le Berger demanda ce que c'était. À quoi Galathée répondit : - Voulez-vous, Berger, voir une des plus grandes preuves qu'Amour ait fait de sa puissance il y a longtemps ? - Et quelle est-elle ? répondit le Berger. - C'est, dit la Nymphe, les Amours de Mandrague et de Damon, car pour la Bergère Fortune, c'est chose ordinaire. - Et qui est, répliqua le Berger, cette Mandrague ? - Si l'on connaît à l'œuvre quel est l'ouvrier, dit Galathée, à voir ce que je dis, vous jugerez bien qu'elle est une des plus grandes magiciennes de la Gaule ; car c'est elle qui a fait, par ses enchantements, cette grotte et plusieurs autres raretés qui sont autour d'ici. Et lors, entrant dedans, le Berger demeura ravi en la considération de l'ouvrage. L'entrée était fort haute et spacieuse ; aux deux côtés, au lieu de piliers, étaient deux Termes qui, sur leur tête, soutenaient les bouts de la voûte du portail.

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L'un figurait Pan et l'autre Syrinx, qui étaient fort industrieusement revêtus de petites pierres de diverses couleurs, les cheveux, les sourcils, les moustaches, la barbe et les deux cornes de Pan étaient de coquilles de mer, si proprement mises que le ciment n'y paraissait point. Syrinx, qui était de l'autre côté, avait les cheveux de roseaux, et en quelques lieux depuis le nombril on les voyait comme croître peu à peu. Le tour de la porte était par le dehors à la rustique, et pendaient des festons de coquille rattachés en quatre endroits, finissant auprès de la tête des deux Termes. Le dedans de la voûte était en pointe de rocher, qui semblait en plusieurs lieux dégoutter le salpêtre, et sur le milieu s'entrouvrait en ovale, par où toute la clarté entrait dedans. Ce lieu, tant par dehors que par dedans, était enrichi d'un grand nombre de statues, qui, enfoncées dans leurs niches, faisaient diverses fontaines, et toutes représentaient quelque effet de la puissance d'Amour. Au milieu de la grotte, on voyait le tombeau η élevé de la hauteur de dix ou douze pieds, qui, par le haut, se fermait en couronne, et tout à l'entour, était garni de tableaux dont les peintures étaient si bien faites que la vue en décevait le jugement. La séparation de chaque tableau se faisait par des demi-piliers de marbre noir rayés, les encoignures du tombeau, les bases, et les chapiteaux des demi-colonnes, et la corniche qui tout à l'entour,

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en façon de ceinture, rattachait ces tableaux et de diverses pièces n'en faisait qu'une bien composée, était du même marbre. La curiosité de Céladon fut bien assez grande, après avoir considéré le tout ensemble, pour désirer d'en savoir les particularités, et afin de donner occasion à la Nymphe de lui en dire quelque chose, il louait l'invention et l'artifice de l'ouvrier. - Ce sont, ajouta la Nymphe, les esprits de Mandrague, qui, depuis quelque temps, ont laissé ceci pour témoignage que l'Amour ne pardonne non plus au poil chenu qu'aux cheveux blonds, et pour raconter à jamais à ceux qui viendront ici les infortunées η * et fidèles Amours de Damon, d'elle, et de la Bergère Fortune. - Et quoi, répliqua Céladon, est-ce ici la fontaine de la vérité d'Amour ? - Non, répondit la Nymphe, mais elle n'est pas loin d'ici, et je voudrais avoir assez d'esprit pour vous faire entendre ces tableaux, car l'histoire est bien digne d'être sue. Ainsi qu'elle s'en approchait pour les lui expliquer, elle vit entrer Adamas, qui, étant de retour, et ne trouvant point les Nymphes dans le logis, jugea qu'elles étaient au promenoir, où, après avoir caché les habits qu'il portait, il les vint trouver si à propos qu'il semblait que la fortune le conduisit là pour lui faire déduire les Amours de cette Fortune. Aussi Galathée ne l'aperçut plus tôt qu'elle s'écria : - Ô mon père, vous voici venu tout à temps pour me sortir de la peine où j'étais.

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Et lors, s'adressant à Céladon : - Voici, Berger, qui satisfera au désir que vous avez de savoir cette histoire. Et après lui avoir demandé comme il se portait, et que les salutations furent faites d'un côté et d'autre, Adamas, pour obéir au commandement de la Nymphe et contenter la curiosité du Berger, s'approchant avec eux du tombeau, commença de cette sorte :


Histoire de Damon
et de Fortune

  Tout ainsi que l'ouvrier se joue de son œuvre, et en fait comme il lui plaît, de même les grands Dieux, de la main desquels nous sommes formés, prennent plaisir à nous faire jouer sur le théâtre du monde le personnage qu'ils nous ont élu. Mais entre tous, il n'y en a point qui ait des imaginations si bizarres qu'Amour, car il rajeunit les vieux et envieillit les jeunes en aussi peu de temps que dure l'éclair d'un bel œil. Et cette histoire qui est plus véritable que je ne voudrais en rend une preuve que malaisément peut-on contredire, comme par la suite de mon discours vous avouerez.

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Tableau premier.

   Voyez-vous, en premier lieu, ce Berger assis en terre, le dos appuyé contre ce chêne, les jambes croisées, qui joue de la cornemuse ? C'est le beau Berger Damon qui eut ce nom de beau pour la perfection de son visage. Ce jeune Berger paissait ses brebis le long de votre doux Lignon, étant né d'une des meilleures familles de Montverdun, et non point trop éloigné parent de la vieille Cléontine et de la mère de Léonide, et par conséquent en quelque sorte mon allié η. Prenez garde comme ce visage, outre qu'il est beau, représente bien naïvement une personne qui n'a souci que de se contenter ; car vous y voyez je ne sais quoi d'ouvert et de serein, sans trouble ni nuage de fâcheuses imaginations. Et au contraire tournez les yeux sur ces Bergères qui sont autour de lui. Vous jugerez bien à la façon de leur visage qu'elles ne sont pas sans peine, car autant que Damon a l'esprit libre et reposé, autant ont ces Bergères les cœurs passionnés pour lui, encore, comme vous voyez, qu'il ne daigne tourner les yeux sur elles ; et c'est pourquoi on a peint tout auprès, du côté droit, en l'air, ce petit enfant nu, avec l'arc et le flambeau en la main, les yeux bandés, le dos ailé, l'épaule chargée d'un carquois, qui le menace de l'autre main. C'est Amour, qui, offensé du mépris

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que ce Berger fait de ces Bergères, jure qu'il se vengera * de lui. Mais pour l'embellissement du Tableau, prenez garde comme l'art de la peinture y est bien observé, soit aux raccourcissements, soit aux ombrages ou aux proportions. Voyez comme il semble que le bras du Berger s'enfonce un peu dans l'enflure de cet instrument, et comme la canne par où il souffle, semble en haut avoir un peu perdu de sa teinture : c'est parce que la bouche moite la lui a ôtée. Regardez à main gauche comme ses brebis paissent, voyez-en les unes couchées à l'ombre, les autres qui se lèchent la jambe, les autres comme étonnées qui regardent ces deux béliers qui se viennent heurter de toute leur force. Prenez garde au tour que celui-ci fait du col, car il baisse la tête en sorte que l'autre, l'attaquant, rencontre seulement ses cornes. Mais le raccourcissement du dos de l'autre est bien aussi artificiel, car la nature, qui lui apprend que la vertu unie a plus de force, le fait tellement resserrer en un monceau qu'il semble presque rond. Le devoir même des chiens n'y est pas oublié, qui, pour s'opposer aux courses des loups, se tiennent sur les ailes du côté du bois. Et semble qu'ils se soient mis comme trois sentinelles, sur des lieux relevés, afin de voir de plus loin, ou, comme je pense, afin de se voir l'un l'autre, et se secourir en la nécessité. Mais considérez la soigneuse industrie du peintre. Au lieu que les chiens qui dorment sans souci ont accoutumé de se mettre en

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rond et bien souvent se cachent la tête sous les pattes presque pour se dérober la clarté, ceux qui sont peints ici sont couchés d'une autre sorte pour montrer qu'ils ne dorment pas, mais reposent seulement ; car ils sont couchés sur les quatre pieds, et ont le nez tout le long des jambes de devant, tenant toujours les yeux ouverts aussi curieusement qu'un homme saurait faire. Mais voyons l'autre tableau.


Tableau deuxième.

  Voici le second Tableau, qui est bien contraire au précédent, car celui-là est plein de mépris, celui-ci l'est d'Amour, s'il ne montre qu'orgueil, celui-ci ne fait paraître que douceur et soumission, et en voyez-vous ici la cause. Regardez cette Bergère assise contre ce buisson comme elle est belle et proprement vêtue. Ses cheveux relevés par devant s'en vont folâtrant en liberté sur ses épaules, et semble que le vent, à l'envi de la nature, par son souffle, les aille recrêpant en onde, mais c'est que, jaloux des petits Amours qui s'y trouvent cachés et qui vont y tendant leurs * lacs, il les en veut chasser. Et de fait, voyez-en quelques-uns emportés par force, d'autres qui se tiennent aux nœuds qu'ils y ont faits, et d'autres qui essaient d'y retourner, mais ils ne

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peuvent, tant leur aile encore faiblette est contrariée de l'importunité de Zéphyr. C'est la belle Bergère Fortune, de qui l'Amour veut se servir pour faire la vengeance promise contre Damon, qui est ce Berger que vous voyez debout près d'elle, appuyé sur sa houlette. Considérez ces petits Amours qui sont tous embesognés autour d'eux, et comme chacun est attentif à ce qu'il fait. En voici un qui prend la mesure des sourcils de la Bergère, et la donne à l'autre, qui, avec un couteau, écarte son arc afin de le compasser semblable à leur tour. Et voici un autre qui, ayant dérobé quelques cheveux de cette Belle, de si beau larcin veut faire la corde de l'arc de son compagnon. Voyez comme il s'est assis en terre, comme il a lié le commencement de sa corde au gros orteil, qui se renverse un peu pour être trop tiré. Prenez garde que, pour mieux coordonner, un autre lui porte sa pleine main de larmes de quelque Amant pour lui mouiller les doigts. Considérez comme il tient les reins, je ne sais comment pliés, que dessous le bras droit vous lui voyez paraître la moitié du devant, encore qu'il montre tout à plein le derrière de l'épaule droite. En voici un autre qui, ayant mis la corde à un des bouts de l'arc, afin de la mettre en l'autre, baisse ce côté en terre, et, du genou gauche, plie l'arc en dedans, de l'estomac il s'appuie dessus, et, de la main gauche et de la droite, il tâche de faire glisser la corde jusqu'en bas. Cupidon est un peu plus haut, de qui la main

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gauche tient son arc, ayant la droite encore derrière l'oreille, comme s'il venait de lâcher son trait, car voyez lui le coude levé, le bras retiré, les trois premiers doigts entrouverts, et presque étendus, et les autres deux retirés dans la main, et certes son coup ne fut point en vain, car le pauvre Berger en fut tellement blessé que la mort seule le put η guérir. Mais regardez un peu de l'autre côté, et voyez cet Antéros, qui, avec des chaînes de roses et de fleurs, lie les bras et le col de la belle Bergère Fortune, et puis les remet aux mains du Berger. C'est pour nous faire entendre que les mérites, l'Amour, et les services de ce beau Berger, qui sont figurés par ces fleurs, obligèrent Fortune à une Amour réciproque envers lui. Que si vous trouvez étrange qu'Antéros soit ici représenté plus grand que Cupidon, sachez que c'est pour vous faire entendre que l'Amour qui naît η de l'Amour est toujours plus grande que celle dont elle procède. Mais passons au troisième.


Troisième
Tableau
.

  Lors Adamas continua : Voici votre belle rivière de Lignon. Voyez comme elle prend une double source, l'une venant des

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montagnes de Cervières et l'autre de Chalmasel, qui viennent se joindre un peu par-dessus la marchande ville de Boën. Que tout ce paysage est bien fait, et les bords tortueux de cette rivière, avec ces petits aunes qui la η bornent ordinairement ! Ne connaissez-vous point ici le bois qui confine ce grand pré, où le plus souvent les Bergers paresseux paissent leurs troupeaux ? Il me semble que cette grosse touffe d'arbres à main gauche, ce petit bié qui serpente sur le côté droit, et cette demi-lune que fait la rivière en cet endroit, vous le doit bien remettre devant les yeux ; que s'il n'est à cette heure du tout semblable, ce n'est que le Tableau soit faux, mais c'est que quelques arbres depuis ce temps-là sont morts, et d'autres crûs, que la rivière en η des lieux s'est avancée, et reculée en d'autres, et toutefois il n'y a guère de changement. Or regardez un peu plus bas le long de Lignon, voici une troupe de brebis qui est à l'ombre. Voyez comme les unes ruminent lâchement, et les autres tiennent le nez en terre pour en tirer la fraîcheur. C'est le troupeau de Damon, que vous verrez si vous tournez la vue en ça, dans l'eau jusques à la ceinture. Considérez comme ces jeunes arbres courbés le couvrent des rayons du Soleil, et semblent presque * être jaloux η qu'autre qu'eux le voie. Et toutefois la curiosité du Soleil est si grande qu'encore entre les diverses feuilles, il trouve passage à quelques-uns de ses rayons.

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Prenez garde comme cette ombre et cette clarté y sont bien représentées. Mais certes, il faut aussi avouer que ce Berger ne peut être surpassé en beauté. Considérez les traits délicats et proportionnés du visage, sa taille droite et longue, ce flanc arrondi, cet estomac relevé, et voyez s'il y a rien qui ne soit en perfection, encore qu'il soit un peu courbé pour mieux se servir de l'eau, et que de la main droite il frotte le bras gauche, si est-ce qu'il ne fait action qui empêche de reconnaître sa parfaite beauté. Or jetez l'œil de l'autre côté du rivage si vous ne craignez d'y voir le laid en sa perfection, comme en la sienne vous avez vu le beau ; car entre ces ronces effroyables, vous verrez la magicienne Mandrague contemplant le Berger en son bain. La voici vêtue presque en dépit de ceux qui la regardent, échevelée, un bras nu, et la robe d'un côté retroussée plus haut que le genou. Je crois qu'elle vient de faire * quelques sortilèges, mais jugez ici l'effet d'une beauté. Cette vieille, que vous voyez si ridée qu'il semble que chaque moment de sa vie ait mis un sillon en son visage maigre, petite, toute chenue, les cheveux à moitié tondus, toute accroupie, et, selon son âge, plus propre pour cercueil que pour la vie, n'a honte de s'éprendre de ce jeune Berger. Si l'amour vient de la sympathie, comme on dit, je ne sais pas bien où l'on la pourra trouver entre Damon et elle. Voyez
" quelle mine elle fait en son extase. Elle étend

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la tête, allonge le col, serre les épaules, tient les bras joints le long des côtés, et les mains assemblées en son giron. Le meilleur est que, pensant sourire, elle fait la moue. Si est-ce que telle qu'elle est elle ne laisse de rechercher l'amour du beau Berger. Or haussez un peu les yeux, et voyez dans cette nue Vénus et Cupidon qui, regardant cette nouvelle Amante, semblent éclater de rire. C'est que sans doute ce petit Dieu, pour quelque gageure peut-être qu'il avait faite avec sa mère, n'a pas plaint un trait qui toutefois devait être tout usé de vieillesse pour faire un si beau coup. Que si ce n'est par gageure, c'est pour faire voir en cette vieille que le bois sec brûle mieux et plus aisément que le vert, ou bien que, pour montrer sa puissance sur cette vieille hôtesse des tombeaux, il lui plaît de faire preuve de l'ardeur de son flambeau, avec lequel il me semble qu'il lui redonne une nouvelle âme, et pour dire en un mot, qu'il la fasse ressusciter et sortir du cercueil.


Tableau quatrième.

  Mais passons à cet autre. Voici une nuit fort bien représentée. Voyez comme sous l'obscur de ses ombres ces montagnes paraissent en sorte qu'elles se montrent un peu, et si, en effet, on ne saurait bien juger que c'est. Prenez garde comme ces étoiles semblent trémousser.

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Voyez comme ces autres sont si η bien disposées que l'on les η peut reconnaître. Voilà la grande Ourse ; voyez comme le judicieux η ouvrier, encore qu'elle ait vingt-sept étoiles, toutefois n'en représente clairement que douze, et de ces douze encore n'y en fait-il que sept bien éclatantes. Voyez la petite Ourse ; considérez que d'autant que jamais ces sept étoiles ne se cachent, encore qu'il y en ait une de la troisième grandeur et quatre de la quatrième, toutefois il nous les fait voir toutes, observant leur proportion. Voilà le Dragon, auquel il a bien mis les trente une étoiles, mais si n'en montre-t-il bien que treize dont les cinq, comme vous voyez, sont de la quatrième grandeur, et les huit de la troisième. Voici la couronne d'Ariane, qui a bien ses huit étoiles, mais il n'y en a que six qui soient bien voyantes, encore en voici une qui est la plus reluisante de toutes. Voyez-vous de ce côté la Voie de lait, par où * les Romains tiennent que les Dieux descendent en terre et remontent au Ciel. Mais que ces nuages sont bien représentés, qui, en quelques lieux, couvrent le Ciel avec épaisseur, en d'autres, seulement comme une légère fumée, et ailleurs, point du tout ! Selon qu'ils sont plus ou moins élevés, ils sont plus ou moins clairs. Or, considérons l'histoire de ce Tableau. Voici Mandrague au milieu d'un cerne, une baguette en la main droite, un livre tout crasseux en l'autre, avec une chandelle de cire vierge, des

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lunettes fort troubles au nez, voyez comme il semble qu'elle marmotte, et comme elle tient les yeux tournés d'une étrange façon, la bouche demi-ouverte, et faisant une mine si étrange des sourcils et du reste du visage qu'elle montre bien de travailler d'affection. Mais prenez garde comme elle a le pied, le côté, le bras, et l'épaule gauche nus, c'est pour être le côté du cœur. Ces fantômes que vous lui voyez autour sont démons qu'elle a contraint venir à elle par la force de ses charmes, pour savoir comme elle pourra être aimée de Damon. Ils lui déclarent l'affection qu'il porte à Fortune, qu'il n'y a point de meilleur moyen que de lui persuader que cette Bergère aime ailleurs, et que, pour le faire plus aisément, il faut qu'elle change pour ce coup la vertu de la fontaine de la vérité d'amour η. Avant que passer plus outre, considérez un peu l'artifice de cette peinture : voyons les effets de la chandelle de Mandrague entre les obscurités de la nuit. Elle a tout le côté gauche du visage fort clair, et le reste tellement obscur qu'il semble d'un visage différent, la bouche entrouverte paraît par le dedans claire, autant que l'ouverture peut permettre à la clarté d'y entrer, et le bras qui tient la chandelle, vous le voyez, auprès de la main, fort obscur, à cause que le livre qu'elle tient y fait ombre, et le reste est si clair par le dessus qu'il fait plus paraître la noirceur du dessous. Et de même avec combien de considération ont été observés

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les effets que cette chandelle fait en ces démons, car les uns et les autres, selon qu'ils sont tournés, sont éclairés ou obscurcis. Or voici un grand artifice de la peinture, qui est cet éloignement, car la perspective y est si bien observée que vous diriez que cet autre accident, qu'il veut représenter de deçà, est hors de ce Tableau et bien éloigné d'ici, et c'est η Mandrague encore qui est à la fontaine de la vérité d'Amour η. Mais pour vous faire mieux entendre le tout, sachez que, quelque temps auparavant, une belle Bergère, fille d'un Magicien très savant, s'éprit si secrètement d'un Berger que son père ne s'en aperçut
" point. Soit que les charmes de la magie ne
" puissent rien sur les charmes d'Amour, ou soit
" qu'attentif à ses études, il ne jetât point l'œil
" sur elle. Tant y a qu'après une très ardente
" amitié, d'autant qu'en Amour il n'y a rien de
" plus insupportable que le dédain, et que ce
" Berger la méprisait pour s'être dès longtemps
" voué ailleurs, elle fut réduite à tel terme que peu à peu, son feu croissant et ses forces diminuant, elle vint à mourir sans que le savoir de son père la pût η secourir. De quoi le Magicien étant fort marri, quand il en sut l'occasion, afin d'en marquer la mémoire à jamais, changea son tombeau en fontaine, qu'il nomma vérité d'Amour, parce que qui aime, s'il y regarde, y voit sa Dame, et s'il en est aimé, il s'y voit auprès, ou bien celui qu'elle aime ; que si elle n'aime rien, elle paraît toute seule η.

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Et c'est cette vertu que Mandrague veut changer, afin que Damon y venant voir, et trouvant que sa Maîtresse en aime un autre, il perde aussi l'affection qu'il lui porte, et qu'elle ait ainsi la place libre. Et voyez comme elle l'enchante, quels caractères elle fait tout autour, quels triangles, quels carrés enlacés avec ses ronds. Croyez qu'elle n'y oublie rien qui y soit nécessaire, car cet affaire lui touche de trop près. Auparavant, elle avait, par ses sortilèges, assemblé tous ses démons pour trouver remède à son mal, mais d'autant qu'Amour est plus fort que tous ceux-ci, ils n'osèrent entreprendre contre lui, mais seulement lui conseillèrent de faire cette trahison à ces deux fidèles Amants. Et d'autant que la vertu de la fontaine lui venait par les enchantements d'un Magicien, Mandrague, qui a surmonté en cette science tous ses devanciers, la lui put η bien ôter pour quelque temps. Mais passons au Tableau qui suit.


Tableau Cinquième.

  Ce cinquième Tableau, continua Adamas, a deux actions. La première quand Damon vint à cette fontaine pour sortir de la peine où l'avait mis un songe fâcheux. L'autre quand, trompé par l'artifice de Mandrague, ayant vu dans la fontaine que la Bergère Fortune aimait un autre, de désespoir

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il se tua. Or voyons comme elles sont bien représentées. Voici Damon avec son épieu, car il est au même équipage qu'il soulait être allant à la chasse. Voici son chien qui le suit. Prenez garde avec quel soin ce fidèle animal considère son maître, car cependant qu'il η regarde dans la fontaine, il semble, tant il a les yeux tendus sur lui, d'être désireux de savoir qui le rend si ébahi. Que si vous considérez l'étonnement qui est peint en son visage, vous jugerez bien qu'il en doit avoir une grande occasion. Mandrague lui avait fait voir en songe η Maradon, jeune Berger qui, prenant une flèche à Cupidon, en ouvrait le sein à Fortune, et lui ravissait le cœur. Lui qui, suivant l'ordinaire des Amants, était toujours en doute, s'en vint, aussitôt qu'il fut jour, courant à cette fontaine, pour savoir si sa Maîtresse l'aimait. Je vous supplie, considérez son ébahissement, car si vous comparez les visages des autres Tableaux à celui-ci, vous y verrez bien les mêmes traits, quoique le trouble en quoi il est peint le change de beaucoup. De ces deux figures que vous voyez dans la fontaine, l'une, comme vous pouvez connaître, est celle de la Bergère Fortune, et l'autre, du Berger Maradon, que la magicienne avait fait représenter plutôt qu'un autre pour savoir que celui-ci avait été dès longtemps serviteur de cette Bergère, et, quoiqu'elle n'eût jamais daigné le regarder, toutefois, Amour qui croit facilement ce qu'il craint, persuada incontinent

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le contraire à Damon, créance qui le fit résoudre à la mort. Remarquez, je vous supplie, que cette eau semble trembler : c'est que la peinture η a voulu représenter l'effet des larmes du Berger qui tombaient dedans. Mais passons à la seconde action. Voyez comme la continuation de cette caverne est bien faite, et comme il semble que vraiment cela soit plus enfoncé. Ce mort que vous y voyez au fond, c'est le pauvre Damon, qui, désespéré, se met l'épieu au travers du corps. L'action qu'il fait est bien naturelle. Vous lui voyez la jambe toute étendue, l'autre retirée comme de douleur, un bras engagé sous le corps, y ayant été surpris par la promptitude de la chute et n'ayant eu la force de le ravoir, l'autre languissant le long du corps, quoiqu'il serre encore mollement l'épieu de la main, la tête penchée sur l'épaule droite, les yeux à demi-fermés et demi-tournés, et en tel état, qu'à les voir, on juge bien que c'est un homme aux transes de la mort, la bouche entrouverte, les dents en quelques endroits un peu découvertes, et l'entre-deux du nez fort retiré, tous signes d'une prompte mort. Aussi ne le figure-t-il pas ici pour mort entièrement, mais pour être entre la mort et la vie, si entre elles il y a quelque séparation. Voici l'épieu bien représenté, voyez comme cette épaisseur de son fer est à moitié caché dans la plaie, et la houppe d'un côté toute sanglante, et de l'autre blanche encore, comme était sa première

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couleur. Mais quelle η a été la diligence du peintre ! Il n'a pas même oublié les clous, qui vont, comme serpentant à l'entour de la hante, car les plus près de la lame η, aussi bien que les bois, sont tachés de sang ; il est vrai que, par-dessous le sang, on ne laisse pas de reconnaître la dorure. Or considérons le rejaillissement du sang en sortant de la plaie : il semble à la fontaine, qui, conduite par longs canaux de quelque lieu fort relevé, lorsqu'elle a été quelque temps contrainte et retenue en bas, aussitôt qu'on lui donne ouverture, saute de furie ça et là ; car, voyez ces rayons de sang comme ils sont bien représentés, considérez ces bouillons qui même semblent se soulever à élans. Je crois que la Nature ne saurait rien représenter de plus naïf. Mais voyons cet autre Tableau.


Tableau sixième.

  Or voici le sixième et dernier Tableau, qui contient quatre actions de la Bergère Fortune. La première, c'est un songe que Mandrague lui fait faire, l'autre, comme elle va à la fontaine pour s'en éclaircir, la troisième, comme elle se plaint de l'inconstance de son Berger, et la dernière, comme elle meurt, qui est la conclusion de cette tragédie. Or voyons toutes choses particulièrement. Voici le lever du Soleil, prenez garde à la longueur

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de ses ombres, comme d'un côté le Ciel est encore un peu moins clair. Voyez ces nues qui sont à moitié air, comme il semble que peu à peu elles s'aillent élevant ; ces petits oiseaux, qui semblent en montant chanter et trémousser de l'aile, sont des alouettes qui se vont séchant de la rosée au nouveau Soleil ; ces oiseaux mal formés, qui, d'un vol incertain, se vont cachant, sont des chats-huants qui fuient le Soleil, dont la montagne couvre encore une partie, et l'autre reluit, si claire, qu'on ne saurait juger que ce fût autre chose qu'une grande et confuse clarté. Passons plus outre. Voici la Bergère Fortune qui dort. Elle est dans le lit où le Soleil, qui entre par la fenêtre ouverte par mégarde, lui donne sur le sein à demi-découvert. Elle a un bras négligemment étendu sur le bois du lit, la tête un peu penchée le long du chevet, l'autre main étendue le long de la cuisse par le dehors du lit, et, parce que la chemise s'est par hasard retroussée, vous la voyez par-dessus le coude sans qu'elle cache nulle des beautés du bras. Voici autour d'elle les démons de Morphée dont Mandrague s'est servie pour lui donner volonté d'aller à la fontaine des vérités d'Amour. De fait, la voici à ce côté qui y regorge, car, ayant songé η que son Berger était mort, et prenant sa mort pour la perte de son amitié, elle en venait savoir la vérité. Voyez comme ce visage triste, par sa douceur, émeut à pitié et fait participer à son déplaisir, parce

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qu'elle n'eut si tôt jeté la vue dans l'eau qu'elle aperçut Damon. Mais hélas ! près de lui la Bergère Melinde, Bergère belle à la vérité, et qui n'avait point été sans soupçon d'aimer Damon, toutefois sans être aimée de lui. Trompée de cette menterie, voyez comme elle s'est retirée au profond de cette caverne, et vient, sans y penser, pour plaindre son déplaisir au même lieu où Damon, pour même sujet, était presque mort. La voici assise contre ce rocher, les bras croisés sur l'estomac que la colère et l'ennui lui ont fait découvrir en rompant ce qui était dessus. Il me semble qu'elle soupire, et que l'estomac pantelle, le visage et les yeux tournés en haut demandent vengeance au Ciel de la perfidie qu'elle croit être en Damon. Et parce que le transport de son mal lui fit relever la voix en se plaignant, Damon, que vous voyez près de là, encore qu'il fût sur la fin de sa vie, entre-oyant les regrets de sa Bergère et en reconnaissant la voix, s'efforça de l'appeler. Elle, qui ouït cette parole mourante, tournant en sursaut la tête, s'en va vers lui. Mais, ô Dieux, quelle lui fut cette vue ! Elle oublie, le voyant en cet état, l'occasion qu'elle avait de se plaindre de lui, et lui demande qui l'avait si mal traité. - C'est, lui dit-il, le changement de ma fortune η, c'est l'inconstance de votre âme qui m'a déçu avec tant de démonstration de bonne volonté. Bref, c'est le bonheur de Maradon que la fontaine d'où vous venez m'a montré auprès de vous. Et

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vous semble-t-il raisonnable que celui vive ayant perdu votre amitié, qui ne vivait que pour être aimé de vous ? Fortune oyant ces paroles : - Ah ! Damon, dit-elle, combien à notre dommage est menteuse cette source ! puisqu'elle m'a fait voir Melinde auprès de vous, que je vois toutefois mourir pour me bien aimer ! Ainsi ces fidèles Amants reconnurent l'infidélité de cette fontaine, et plus assurés qu'ils n'avaient jamais été de leur affection, ils moururent embrassés : Damon de sa plaie, et la Bergère du déplaisir de sa mort. Voyez-les de ce côté, voilà la Bergère assise contre ce rocher couvert de mousse, et voici Damon, qui tient la tête en son giron, et qui, pour lui dire le dernier Adieu, lui tend les bras, et lui en lie le col, et semble de s'efforcer, et s'élever un peu pour la baiser, cependant qu'elle, toute couverte de son sang, baisse la tête, et se courbe pour s'approcher de son visage, et lui passe les mains sous le corps pour le soulever un peu. Cette vieille échevelée qui leur est auprès, c'est Mandrague la Magicienne, qui, les trouvant morts, maudit son art, déteste ses démons, s'arrache les cheveux, et se meurtrit la poitrine de coups. Ce geste d'élever les bras en haut par-dessus la tête, y tenant les mains jointes, et au contraire de baisser le col, et se cacher presque le menton dans le sein, pliant et s'amoncelant le corps dans son giron, sont signes de son violent déplaisir et du regret qu'elle a de la perte de deux si fidèles

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et parfaits Amants, outre celle de tout son contentement. Le visage de cette vieille est caché, mais considérez l'effet que font ses cheveux : ils retombent en bas, et au droit de la nuque, d'autant qu'ils y sont plus courts, ils y semblent se relever en haut. Voilà, un peu plus éloigné, Cupidon qui pleure, voici son arc et ses flèches rompues, son flambeau éteint, et son bandeau tout mouillé de larmes pour la perte de deux si fidèles Amants.
  Céladon avait été toujours fort attentif au discours du sage Adamas, et bien souvent se reprenait de peu de courage de n'avoir su retrouver un semblable remède à celui de Damon, et parce que cette considération le retint quelque temps muet, Galathée, en sortant de la grotte et prenant Céladon par la main : - Que vous semble, lui dit-elle, de cet Amour et de ses η effets ? - Que ce sont, répondit le Berger, des effets d'imprudence et non pas d'Amour, et que c'est un erreur populaire pour couvrir notre ignorance ou pour
" excuser notre faute, d'attribuer toujours à
" quelque divinité les effets dont les causes
" nous sont cachées. - Et quoi, dit la Nymphe,
" croyez-vous qu'il n'y ait point d'Amour ? - S'il y en a, répliqua le Berger, il ne doit être que douceur. Mais, quel qu'il soit, vous en parlez, Madame, à une personne autant ignorante qu'autre qui vive. Car, outre que ma condition ne me permet pas d'en savoir beaucoup, mon esprit grossier m'en rend encore plus incapable.

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Alors la triste Silvie lui répliqua : - Toutefois, Céladon, il y a quelque temps que je vous vis en un lieu où malaisément eût-on pu croire cela de vous, car il y avait trop de beautés pour ne vous pouvoir prendre, et vous êtes trop honnête homme pour ne vous laisser prendre à elles. - Belle Nymphe, répondit le Berger, en quelque lieu que ce fût, puisque vous y étiez, c'est sans doute qu'il y avait beaucoup de beauté, mais comme trop de feu brûle plutôt qu'il n'échauffe, vos beautés aussi sont trop grandes pour nos cœurs rustiques, et se font plutôt admirer qu'aimer, et adorer que servir. Avec tels propos cette belle troupe s'allait retirant au logis où l'heure du repas les appelait.