Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
Astrée moderne, Première partie
basée sur L'Astrée de 1621
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Première partie

Livre 2


1-2-1
L'Astrée I, 2. Édition Vaganay**, 1925
Galathée, Léonide et Silvie écoutent Céladon raconter l'histoire d'Alcippe (I, 2, 33 recto)
Au second plan, Clindor se battant contre un cousin de Pimandre (I, 2, 41 verso)
Au fond, devant les murs d'Usson, Alcippe et Clindor libéré (I, 2, 42 recto)


1-2-2
L'Astrée I, 2. Édition Vaganay**, 1925
Les nymphes regardant Céladon endormi (I, 2, 21 verso)


Édition de 1607, 21 recto.
Édition de Vaganay, p. 35.

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  Cependant que ces choses se passaient de cette sorte entre ces Bergers et Bergères, Céladon reçut des trois belles Nymphes, dans le Palais d'Isoure, tous les meilleurs allègements qui leur furent possibles. Mais le travail que l'eau lui avait donné avait été si grand que quelque remède qu'elles lui fissent, il ne put ouvrir les yeux, * ni donner autre signe de vie que par le battement du cœur, passant ainsi le reste du jour et une bonne partie de la nuit avant qu'il revînt à soi. Et lorsqu'il ouvrit les yeux, ce ne fut pas avec peu d'étonnement de se trouver où il était, car il se ressouvenait fort bien de ce qui lui était advenu sur le bord de Lignon, et comme le désespoir l'avait fait sauter dans l'eau, mais il ne savait comme il était venu en ce lieu. Et après être demeuré quelque temps confus en cette pensée, il se demandait s'il était vif ou

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mort. Si je * vis, disait-il, comment est-il possible que la cruauté d'Astrée ne me fasse mourir ? Et si je suis mort, qu'est-ce, ô Amour, que tu viens chercher entre ces ténèbres ? Ne te contentes-tu point d'avoir eu ma vie, ou bien veux-tu dans mes cendres rallumer encore tes anciennes flammes ? Et parce que le cuisant souci qu'Astrée lui avait laissé, ne l'ayant point abandonné, appelait toujours à lui toutes ses pensées, il continua : - Et vous, trop cruel souvenir de mon bonheur passé, pourquoi me représentez-vous le déplaisir qu'elle eût eu autrefois de ma perte afin de rengréger mon mal véritable par le sien imaginé, au lieu que, pour m'alléger, vous devriez plutôt me dire le contentement qu'elle en a pour la haine qu'elle me porte ? Avec mille semblables imaginations, ce pauvre Berger se rendormit d'un si long sommeil que les Nymphes eurent loisir de venir voir comme il se portait, et, le trouvant endormi, elles ouvrirent doucement les fenêtres et les rideaux, et s'assirent autour de lui pour mieux le contempler. Galathée, après l'avoir quelque temps considéré, fut la première qui dit d'une voix basse pour ne l'éveiller : - Que ce Berger est changé de ce qu'il était hier, et comme la vive couleur du visage lui est revenue en peu de temps ! Quant à moi, je ne plains point la peine du voyage puisque nous lui avons sauvé la vie ; car, à ce que vous dites, ma mignonne, dit-elle, s'adressant à Silvie, il est des principaux de cette contrée. - Madame, répondit la Nymphe, il est très certain, car son père est

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Alcippe et sa mère Amarillis. - Comment, dit-elle, cet Alcippe de qui j'ai tant ouï parler, et qui, pour sauver son ami, força à Usson les prisons des Wisigoths ? - C'est celui-là même, dit Silvie. Je le vis il y a cinq ou six mois, à une fête que l'on chômait en ces hameaux qui sont le long des rives de Lignon, et parce que sur tous les autres Alcippe me sembla digne d'être regardé, je tins sur lui longuement les yeux ; car l'autorité de sa barbe chenue et de sa vénérable vieillesse le fait honorer et respecter de chacun. Mais quant à Céladon, il me souvient que de tous les jeunes Bergers, il n'y eut que lui et Silvandre qui m'osassent * approcher. Par Silvandre, je sus qui était Céladon, et par Céladon qui était Silvandre ; car l'un et l'autre avait η en ses façons et en ses discours quelque chose de plus généreux que le nom de Berger ne porte. Cependant que Silvie parlait, Amour, pour se moquer des finesses de Climanthe et de Polémas qui étaient cause que Galathée s'était trouvée le jour auparavant sur le lieu où elle avait pris Céladon, commençait de faire ressentir à la Nymphe les effets d'une nouvelle amour ; car, tant que Silvie parla, Galathée eut toujours les yeux sur le Berger, et les louanges qu'elle lui donnait furent cause qu'en même temps sa beauté et sa vertu, l'une par la vue, et l'autre par l'ouïe, firent un même coup dans son âme, et cela d'autant plus aisément qu'elle s'y trouva préparée par la tromperie de Climanthe qui, feignant le devin η,

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lui avait prédit que celui qu'elle rencontrerait où elle trouva Céladon devait être son mari si elle ne voulait être la plus malheureuse η personne du monde, ayant auparavant fait dessein que Polémas, comme par mégarde, s'y en irait à l'heure qu'il lui avait dite, afin que, déçue par cette ruse, elle prît volonté de l'épouser, ce qu'autrement ne lui pouvait permettre l'affection qu'elle portait à Lindamor. Mais la fortune et l'Amour, qui se moquent de la prudence, y firent trouver Céladon par le hasard que je vous ai raconté, si bien que Galathée, voulant en toute sorte aimer ce Berger, s'allait à dessein représentant toutes choses en lui beaucoup plus aimables. Et voyant qu'il ne s'éveillait point, pour le laisser reposer à son aise, elle sortit le plus doucement qu'elle peut et s'en alla entretenir ses nouvelles pensées.
  Il y avait auprès de sa chambre un escalier dérobé qui descendait en une galerie basse, par où, avec un pont-levis η, on entrait dans le jardin agencé de toutes les raretés que le lieu pouvait permettre, fût en fontaines et en parterres, fût en allées ou en ombrages, n'y η ayant rien été oublié de tout ce que l'artifice y pouvait ajouter. Au sortir de ce lieu, on entrait dans un grand bois de * diverses sortes d'arbres, dont un carré était de coudriers qui, tout ensemble, faisaient un si gracieux Dédale qu'encore que les chemins par leurs divers détours se perdissent confusément l'un dans l'autre, si ne laissaient-ils, pour leurs ombrages, d'être fort agréables.

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Assez près de là, dans un autre carré, était la fontaine η de la vérité d'Amour, source * à la vérité merveilleuse : car, par la force des enchantements, l'Amant qui s'y regardait voyait celle qu'il aimait ; que s'il était aimé d'elle, il s'y voyait auprès, que si de fortune elle en aimait un autre, l'autre y était représenté et non pas lui, et parce qu'elle découvrait les tromperies des Amants, on la nomma la vérité d'Amour. À l'autre des carrés, était la caverne de Damon et de Fortune, et au dernier, l'antre de la vieille Mandrague, plein de tant de raretés et de tant de sortilèges que, d'heure à autre, il y arrivait toujours quelque chose de nouveau ; outre que, par tout le reste du bois, il y avait plusieurs autres diverses grottes si bien contrefaites au naturel que l'œil trompait η bien souvent le jugement. Or ce fut dans ce jardin que la Nymphe se vint promener attendant le réveil du Berger. Et parce que ces nouveaux désirs ne pouvaient lui permettre de s'en taire, elle feignit d'avoir oublié quelque chose qu'elle commanda à Silvie d'aller quérir, d'autant qu'elle se fiait moins en elle pour sa jeunesse qu'en Léonide qui avait un âge plus mûr, quoique ses deux Nymphes fussent ses plus secrètes confidentes. Et se voyant seule avec Léonide, elle lui dit : - Que vous en semble, Léonide ? Ce Druide n'a-t-il pas une grande connaissance des choses ? Et les Dieux ne se communiquent-ils pas bien librement avec lui, puisque ce qui est futur à chacun lui est mieux

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connu qu'à nous le présent ? - Sans mentir, répondit la Nymphe, il vous fit bien voir dans le miroir le lieu même où vous avez trouvé ce Berger, et vous dit bien le temps aussi que vous l'y avez rencontré ; mais ses paroles étaient si douteuses que malaisément puis-je croire que lui-même se pût η bien entendre. - Et comment dites-vous cela, répondit Galathée, puisqu'il me dit si particulièrement tout ce que j'y ai trouvé que je ne saurais à cette heure en dire plus que lui ? - Si me semble-t-il, répondit Léonide, qu'il vous dit seulement que vous trouveriez en ce lieu-là une chose de valeur inestimable, quoique par le passé elle eût été dédaignée. Galathée alors, se moquant d'elle, lui dit : - Quoi donc, Léonide, vous n'en savez autre chose ? Il faut que vous entendiez que particulièrement il me dit : - * Madame, vous avez deux influences bien contraires. L'une, la plus infortunée qui soit sous le Ciel, l'autre la plus heureuse que l'on puisse désirer, et il dépend de votre élection de prendre celle que * vous voudrez. Et afin que vous ne vous y trompiez, sachez que vous êtes et serez servie de plusieurs grands Chevaliers dont les vertus et les mérites peuvent bien diversement vous émouvoir. Mais, si vous mesurez votre affection ou à leurs mérites, ou au jugement que vous ferez de leur Amour, et non point de ce que je vous en dirai de la part des grands Dieux, je vous prédis que vous serez la plus misérable η qui vive. Et afin que

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vous ne soyez déçue en votre élection, ressouvenez-vous qu'un tel jour, vous verrez à Marcilly un Chevalier, vêtu de telle couleur, qui recherche ou recherchera de vous épouser ; car, si vous le permettez, dès ici je plains votre malheur, et ne puis assez vous menacer des incroyables désastres qui vous attendent, et par ainsi je vous conseille de fuir tel homme, que vous devez plutôt appeler votre malheur que votre Amant. Et au contraire, regardez bien le lieu qui est représenté dans ce miroir, afin que vous le sachiez retrouver le long des rives de Lignon ; car un tel jour, à telle heure, vous y rencontrerez un homme en l'amitié duquel le Ciel a mis toute votre félicité. Si vous faites en sorte qu'il vous aime, ne croyez point les Dieux véritables si vous pouvez souhaiter plus de contentement que vous en aurez η, mais prenez bien garde que le premier de vous deux qui verra l'autre sera celui qui aimera le premier. Vous semble-t-il que ce ne soit pas me parler fort clairement, et même que déjà je ressens véritables ses prédictions qu'il m'a η faites ; car, ayant vu ce Berger la première, il ne faut point que j'en mente, il me semble reconnaître en moi quelque étincelle de bonne volonté pour lui. - Comment, Madame, lui dit Léonide, voudriez-vous bien aimer un Berger ? Ne vous ressouvenez-vous pas qui vous êtes ? - Si fait, Léonide, je m'en ressouviens, dit-elle, mais il faut aussi que vous sachiez que les Bergers sont

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hommes aussi bien que les Druides et les Chevaliers, et que leur noblesse est aussi grande que celle des autres, étant tous venus d'ancienneté de même tige, que l'exercice auquel on s'adonne ne peut pas nous rendre autres que nous ne sommes de notre naissance ; de sorte que, si ce Berger est bien né, pourquoi ne le croirai-je aussi digne de moi que tout autre ? - Enfin, Madame, dit-elle, c'est un Berger, comme que vous le vouliez déguiser. - Enfin, dit Galathée, c'est un honnête homme, comme que vous le puissiez qualifier. - Mais, Madame, répondit Léonide, vous êtes si grande Nymphe, Dame après Amasis de toutes ces belles contrées, aurez-vous le courage si abattu que d'aimer un homme né du milieu du peuple ? un rustique ? un Berger ? un homme de rien ? - M'amie, répliqua Galathée, laissons ces injures, et vous ressouvenez qu'Œnone se fit bien Bergère pour Pâris, et que, l'ayant perdu, elle le regretta et pleura à chaudes larmes. - Madame, dit Léonide, celui-là était fils de Roi, et puis l'erreur d'autrui ne doit vous faire tomber en une semblable faute. - Si c'est faute, répondit-elle, je m'en remets aux Dieux, qui me la conseillent par l'Oracle de leur Druide ; mais que Céladon ne soit né d'aussi bon sang que Pâris, m'amie, vous n'avez point d'esprit si vous le dites, car ne sont-ils pas venus tous deux d'une même origine η ? Et puis n'avez-vous ouï ce que Silvie a dit de lui et de son père ? Il faut que vous sachiez qu'ils ne

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sont pas Bergers pour n'avoir de quoi vivre autrement, mais pour s'acheter par cette douce vie un honnête repos. - Et quoi, Madame, ajouta Léonide, vous oublierez par ainsi l'affection et les services du gentil Lindamor ? - Je ne voudrais pas, dit Galathée, qu'un oubli fût la récompense de ses services ; mais je ne voudrais pas aussi que l'amitié que je lui pourrais rendre fût l'entière ruine de tous mes contentements. - Ah ! Madame, dit Léonide, ressouvenez-vous combien il a été fidèle. - Ah ! m'amie, dit Galathée, considérez que c'est que d'être éternellement malheureuse. - Quant à moi, répondit Léonide, je plie les épaules à ces jugements d'Amour, et ne sais que dire, sinon qu'une extrême affection, une entière fidélité, * l'emploi de tout un âge, et un continuel service, ne se devaient si longuement recevoir, ou, reçus, * méritaient d'être payés d'autre monnaie que d'un change η. Pour Dieu, Madame, considérez combien sont trompeurs η ceux qui disent la fortune d'autrui, puisque le plus souvent ce ne sont que légères imaginations que leurs songes leur rapportent. Combien menteurs, puisque de cent accidents qu'ils prédisent, à peine y en a-t-il un qui advienne ! Combien ignorants, puisque se mêlant de connaître le bonheur d'autrui, ils ne savent trouver le leur propre. Et ne veuillez, pour les fantastiques discours de cet homme, rendre si misérable une personne qui est tant à vous ; remettez-vous devant les yeux

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combien il vous aime, à quels hasards il s'est mis pour vous, quel combat fut celui de Polémas, et quel désespoir fut lors le sien, quelles douleurs vous lui préparez à cette heure, et quelles morts vous le contraindrez d'inventer pour se défaire, s'il en a la connaissance. Galathée, en branlant la tête, lui répondit : - Voyez-vous, Léonide, il ne s'agit pas ici de l'élection de Lindamor ou de Polémas comme autrefois, mais de celle de tout mon bien ou de tout mon mal. Les considérations que vous avez sont très bonnes pour vous, à qui mon malheur ne toucherait que par la compassion ; mais pour moi elles sont trop dangereuses, puisque ce n'est pas pour un jour mais pour toujours que ce malheur me menace. Si j'étais en votre place et vous en la mienne, peut-être vous conseillerais-je cela même que vous me conseillez, mais certes une éternelle infortune m'épouvante. Quant aux mensonges de ces personnes que vous dites, je veux bien croire, pour l'amour de vous, que peut-être il n'adviendra pas, mais peut-être aussi adviendra-t-il. Et dites-moi, je vous supplie, croiriez-vous une personne prudente, qui, pour le contentement d'autrui, laisserait balancer sur un peut-être tout son bien ou tout son mal ? Si vous m'aimez, ne me tenez jamais ce discours, ou autrement je croirai que vous chérissez plus le contentement de Lindamor que le mien. Et quant à lui, ne faites doute qu'il ne s'en console bien par autre moyen que

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par la mort, car la raison et le temps l'emportent toujours sur cette fureur. Et de fait, combien en avez-vous vu * de ces tant désespérés pour semblables occasions qui, peu de temps après, ne se soient repentis de leurs désespoirs ?
  Ces belles Nymphes discouraient ainsi, quand de loin elles virent retourner Silvie, de laquelle, pour être trop jeune, Galathée s'allait cachant ainsi que j'ai dit. Cela fut cause qu'elle trancha son discours assez court ; toutefois elle ne laissa de dire à Léonide : - Si vous m'avez aimée quelquefois, vous me le ferez paraître à cette heure, que non seulement il y va de mon contentement mais de toute ma félicité. Léonide ne lui put répondre, parce que Silvie s'en trouva si proche qu'elle eût ouï leurs discours. Étant arrivée, Galathée sut que Céladon était éveillé, car de la porte elle l'avait ouï plaindre et soupirer. Et il était vrai, d'autant que quelque temps après qu'elles furent sorties de sa chambre, il s'éveilla en sursaut ; et parce que le Soleil par les vitres donnait à plein sur son lit, à l'ouverture de ses yeux, il demeura tellement ébloui que, confus en une clarté si grande, il ne savait où il était. Le travail du jour passé l'avait étourdi, mais à l'heure il ne lui en restait plus aucune douleur, si bien que se ressouvenant de sa chute dans Lignon, et de l'opinion qu'il avait eue peu auparavant d'être mort, se voyant maintenant dans cette confuse lumière, il ne savait que juger, sinon qu'Amour

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l'eût ravi au Ciel pour récompense de sa fidélité. Et ce qui l'abusa davantage en cette opinion fut que, quand sa vue commença de se renforcer, il ne vit autour de lui que des enrichissures d'or et des peintures éclatantes, dont la chambre était toute parée, et que son œil faible encore ne pouvait reconnaître pour contrefaites.
  D'un côté, il voyait Saturne appuyé sur sa faux, avec les cheveux longs, le front ridé, les yeux chassieux, le nez aquilin, et la bouche dégouttante de sang, et pleine encore d'un morceau de ses enfants, dont il en avait un, demi-mangé, en la main gauche, auquel, par l'ouverture qu'il lui avait faite au côté avec les dents, on voyait comme panteler les poumons et trembler le cœur, vue à la vérité pleine de cruauté, car ce petit enfant avait la tête renversée sur les épaules, les bras penchants par-devant, et les jambes élargies d'un côté et d'autre, toutes rougissantes du sang qui sortait de la blessure que ce vieillard lui avait faite, de qui la barbe longue et chenue, en maints η lieux se voyait tachée des gouttes du sang qui tombait du morceau qu'il tâchait d'avaler. Ses bras et ses η jambes nerveuses et crasseuses étaient, en divers endroits, couvertes de poil aussi bien que ses cuisses maigres et décharnées. Dessous ses pieds s'élevaient des grands morceaux d'ossements, dont les uns blanchissaient de vieillesse, les autres ne commençaient que d'être décharnés, et

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d'autres, joints avec un peu de peau et de chair demi-gâtée, montraient n'être que depuis peu mis en ce lieu. Autour de lui, on ne voyait que des Sceptres en pièces, des couronnes rompues, des grands édifices ruinés, et cela de telle sorte qu'à peine restait-il quelque légère ressemblance de ce que ç'avait été. Un peu plus loin, on voyait les Corybantes, avec leurs Cymbales et hautbois, cacher le petit Jupiter dans une caverne des dents dévoreuses de ce père. Puis, assez près de là, on le voyait grand, avec un visage enflambé, mais grave et plein de Majesté, les yeux bénins mais redoutables, la Couronne sur la tête, en la main gauche, le Sceptre qu'il appuyait sur la cuisse, où l'on voyait encore la cicatrice de la plaie qu'il s'était faite quand, pour l'imprudence de la Nymphe Sémélé, afin de sauver le petit Bacchus, il fut contraint de s'ouvrir cet endroit et de l'y porter jusques à la fin du terme. De l'autre main, il avait le foudre à trois pointes, qui était si bien représenté qu'il semblait même voler déjà par l'Air. Il avait les pieds sur un grand Monde, et près de lui on voyait un grand Aigle qui portait en son bec crochu un foudre, et l'approchait, levant la tête contre lui, au plus près de son genou. Sur le dos de cet oiseau était le petit Ganymède, vêtu à la façon des habitants du Mont Ida, grasset, potelé, blanc, les cheveux dorés et frisés η, qui, d'une main caressait la tête de cet oiseau, et de l'autre

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tâchait de prendre le foudre de celle de Jupiter, qui, du coude et non point autrement, repoussait nonchalamment son faible bras. Un peu à côté, on voyait la coupe, et l'aiguière dont ce petit échanson versait le Nectar à son maître, si bien représentées, que, d'autant que ce petit importun, s'efforçant d'atteindre à la main de Jupiter, l'avait touchée d'un pied, il semblait qu'elle chancelât pour tomber, et que le petit eût expressément tourné la tête pour voir ce qui en adviendrait. De chaque côté des pieds de ce Dieu, on voyait un grand tonneau η : à côté droit, * c'était celui du bien, et de l'autre, η était celui du mal, et à l'entour les vœux, les prières, les sacrifices étaient diversement figurés. * Car les sacrifices étaient représentés par des fumées entremêlées de feu, et au dedans, les vœux et supplications paraissaient comme légères Idées η, et à peine marquées, en sorte que l'œil les pût reconnaître. Ce serait un trop long discours de raconter η toutes ces peintures particulièrement ; tant y a que le tour de la chambre en était tout plein. Même Vénus, dans sa conque Marine, entre autres choses, regardait encore la blessure que le Grec η lui fit en la guerre Troyenne, et l'on voyait tout contre le petit Cupidon qui la caressait, avec la * blessure sur l'épaule, de la lampe de la curieuse Psyché. Et cela si bien représenté que le Berger ne le pouvait discerner pour contrefait η. Et lorsqu'il était plus avant en cette pensée, les trois Nymphes entrèrent

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dans sa chambre, la beauté et la Majesté desquelles le ravirent encore plus en admiration. Mais ce qui lui persuada beaucoup * mieux l'opinion qu'il avait d'être mort fut que, voyant ces Nymphes, il les prit pour les trois Grâces ; et même voyant entrer avec elles le petit Meril, de qui la hauteur, la jeunesse, la beauté, les cheveux frisés et la jolie façon lui firent juger que c'était Amour. Et quoiqu'il fût confus en lui-même, si est-ce que ce courage, qu'il eut toujours * plus grand que ne requérait pas le nom de Berger, lui donna l'assurance, après les avoir saluées, de demander en quel lieu il était. À quoi Galathée répondit : - Céladon, vous êtes en lieu où l'on fait dessein de vous guérir entièrement. Nous sommes celles qui, vous trouvant dans l'eau, vous avons porté ici où vous avez toute * puissance. Alors Silvie s'avança : - Et quoi, Céladon, dit-elle, est-il possible que vous ne me connaissiez point ? Vous ressouvient-il pas de m'avoir vue en votre hameau ? - Je ne sais, répondit Céladon, belle Nymphe, si l'état où je suis pourra excuser la faiblesse de ma mémoire. - Comment, dit la Nymphe, ne vous ressouvenez-vous plus que la Nymphe Silvie et deux de ses compagnes allèrent voir vos sacrifices et vos jeux, le jour que vous chômiez à la Déesse Vénus ? L'accident qui vous est arrivé vous a-t-il fait oublier qu'après que vous eûtes gagné à la * course tous vos compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chapeau de fleurs qu'incontinent vous mîtes sur la tête

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à la Bergère Astrée ? Je ne sais pas si toutes ces choses sont effacées de votre mémoire, si sais-je bien que quand vous portâtes ma guirlande sur les beaux cheveux d'Astrée, chacun s'en étonna, à cause de l'inimitié qu'il y avait entre vos deux familles, et particulièrement entre Alcippe, votre père, et Alcé, père d'Astrée. Et lors même j'en voulus savoir l'occasion, mais on me l'embrouilla de sorte que je ne pus savoir autre chose, sinon qu'Amarillis ayant été aimée de ces deux Bergers η, et qu'entre les rivaux il y a toujours peu d'amitié, ils vinrent plusieurs fois aux mains, jusques à ce qu'Amarillis eût épousé votre père, et qu'alors Alcé et la sage Hippolyte, que depuis il épousa, épousèrent ensemble une si cruelle haine contre eux, qu'elle ne leur permit jamais d'avoir pratique ensemble. Or voyez, Céladon, si je ne vous connais pas bien, et si je ne vous donne de bonnes enseignes de ce que je dis. Le Berger, oyant ces paroles, s'alla peu à peu remettant en mémoire ce qu'elle disait, et toutefois il était si étonné qu'il ne savait lui répondre ; car ne connaissant Silvie que pour Nymphe d'Amasis, et à cause de sa vie champêtre, * n'ayant point familiarité avec elle, ni avec ses compagnes, il ne pouvait juger pourquoi, ni comment, il était à cette heure parmi elles. Enfin il répondit : - Ce que vous me dites, belle Nymphe, est fort vrai, et me ressouviens que le jour de Vénus, trois Nymphes donnèrent

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les trois prix, desquels j'eus celui de la * course, Lycidas, mon frère, celui de η * sauter, qu'il donna à Phillis, et Silvandre celui de chanter, qu'il présenta à la fille η de la sage Bellinde. Mais de me ressouvenir des noms qu'elles avaient, je ne le saurais, d'autant que nous étions tant empêchés en nos jeux que nous nous contentâmes de savoir que c'étaient des Nymphes d'Amasis et de Galathée ; * car quant à nous, de même que nos corps ne sortent des pâturages et des bois, aussi ne font nos esprits peu curieux. - Et depuis, répliqua Galathée, n'en avez-vous rien su davantage ? - Ce qui m'en a donné plus de connaissance, répondit le Berger, ç'a été le discours que mon père m'a fait bien souvent de ses fortunes, parmi lesquelles je lui ai plusieurs fois ouï faire mention d'Amasis, mais non point d'aucune particularité qui la touche, quoique je l'aie bien désiré. - Ce désir, reprit Galathée, est trop louable pour ne lui satisfaire ; c'est pourquoi je vous veux dire particulièrement, et qui est Amasis, et qui nous sommes.
  Sachez donc, gentil Berger, que, de toute ancienneté, cette contrée que l'on nomme à cette heure Forez fut couverte de grands abîmes d'eau η, et qu'il n'y avait que les hautes montagnes que vous voyez à l'entour qui fussent découvertes, hormis quelques pointes dans le milieu de la plaine, comme l'écueil du bois d'Isoure et de Montverdun ; de sorte que les habitants demeuraient tous sur le haut des montagnes.

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Et c'est pourquoi encore les anciennes familles de cette contrée ont les bâtiments de leurs noms sur les lieux plus relevés, et dans les plus hautes montagnes, et pour preuve de ce que je dis vous voyez encore aux coupeaux d'Isoure, de Montverdun, et autour du Château de Marcilly, de gros anneaux de fer plantés dans le rocher où les vaisseaux s'attachaient, n'y ayant pas apparence qu'ils pussent servir à autre chose. * Mais il peut y avoir quatorze où quinze siècles, qu'un étranger romain η, qui, en dix ans, conquit toutes les Gaules, fit rompre quelques montagnes par lesquelles ces eaux s'écoulèrent, et peu après se découvrit le sein de nos plaines qui lui semblèrent si agréables et fertiles qu'il délibéra de les faire habiter. Et en ce dessein, fit descendre tous ceux qui vivaient aux montagnes et dans les forêts, et voulut que le premier bâtiment qui y fut fait, portât le nom de Julius, comme lui. Et parce que la plaine humide et limoneuse jeta grande quantité d'arbres, quelques-uns ont dit que le pays s'appelait Forez, et les peuples Foréziens, au lieu que, auparavant, ils étaient nommés Ségusiens. Mais ceux-là sont fort déçus, car le nom de Forez vient de Forum qui est Feurs, petite ville que les Romains firent bâtir, et qu'ils nommèrent Forum Segusianorum, comme s'ils eussent voulu dire la place ou le marché des Ségusiens, qui, proprement, n'était que le lieu où ils tenaient leurs armées durant le temps qu'ils mirent ordre aux contrées voisines.

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  Voilà, Céladon, ce que l'on tient pour assuré de l'antiquité de cette province, * mais il y a deux opinions contraires de ce que je vous vais dire. Les Romains disent que du temps que notre plaine était encore couverte d'eau, la chaste Déesse Diane l'eut tant agréable qu'elle y demeurait presque ordinairement ; car ses Dryades et Hamadryades vivaient et chassaient dans ces grands bois et hautes montagnes qui ceignaient cette grande quantité d'eaux, et parce qu'elle n'était que de sources de fontaines, elle y venait bien souvent se baigner avec ses Naïades qui y demeuraient ordinairement. Mais lorsque les eaux s'écoulèrent, les Naïades furent contraintes de les suivre et d'aller avec elles dans le sein de l'Océan, si bien que la Déesse se trouva tout à coup amoindrie de la moitié de ses Nymphes ; et cela fut cause que, ne pouvant, avec un chœur si petit, continuer ses ordinaires passe-temps, elle élut quelques filles des principaux Druides et Chevaliers qu'elle joignit avec les Nymphes qui lui étaient restées, auxquelles elle donna aussi le nom de Nymphe. * Mais il advint, comme enfin l'abus pervertit tout ordre, que plusieurs d'entre elles, qui avaient de jeunesse été nourries en leurs maisons, les unes entre les commodités d'une amiable mère, les autres entre les allèchements des soupirs et des services des Amants, ne pouvant continuer les peines de la chasse, ni bannir de leur mémoire les honnêtes affections de ceux qui autrefois les avaient

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recherchées, se voulurent retirer en leurs maisons et se marier. Quelques autres η, à qui la Déesse en refusa le congé, manquèrent à leurs promesses et à leur honnêteté, de quoi elle fut tant irritée qu'elle résolut d'éloigner ce pays, profané, ce lui semblait, de ce vice qu'elle abhorrait si fort. Mais, pour ne punir la vertu des unes avec l'erreur des autres, avant que de partir, elle chassa ignominieusement, et bannit à jamais hors du pays toutes celles qui avaient failli, et élut une des autres, à laquelle elle donna la même autorité qu'elle avait sur toute la contrée, et voulut qu'à jamais la race de celle-là y eût toute * puissance, et dès lors leur permit se marier, avec défenses toutefois très expresses que les hommes n'y succédassent jamais. Depuis ce temps, il n'y a point eu d'abus entre nous, et nos lois ont toujours été inviolablement observées. * Mais nos Druides parlent bien d'autre sorte : car ils disent que notre grande Princesse Galathée, fille du roi Celtes, femme du grand Hercule, et mère de Galathée, qui donna son nom aux Gaulois qui auparavant étaient appelés Celtes, pleine d'amour pour son mari, le suivait partout où son courage et sa vertu le portaient contre les monstres et contre les Géants. Et de fortune, en ce temps-là, ces monts qui nous séparent de l'Auvergne, et ceux qui sont plus en là à la main gauche, qui se nomment Cemène et Gébenne, servaient de retraite à quelques Géants, qui, par leur force se rendaient redoutables à chacun. Hercule en étant averti y vint, et parce qu'il

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aimait tendrement sa chère Galathée, il la laissa en cette contrée qui était la plus voisine, et où elle prenait beaucoup de plaisir, fût en chasse, fût en la compagnie des filles de la contrée. Et parce qu'elle était Reine de toutes les Gaules, lorsqu'Hercule eut vaincu les Géants et que la nécessité de ses affaires le contraignit d'aller ailleurs, avant que partir, pour laisser une mémoire éternelle du plaisir qu'elle avait eu en cette contrée, elle ordonna ce que les Romains disent que la Déesse Diane avait fait. Mais, que ce soit Galathée ou Diane, tant y a que, par un privilège surnaturel, nous avons été particulièrement maintenues en nos franchises *, puisque de tant de peuples qui comme torrents sont fondus dessus la Gaule, il n'en y a point eu qui nous ait troublés en notre repos. Même Alaric, Roi des Wisigoths, lorsqu'il conquit, avec l'Aquitaine, toutes les Provinces de deçà Loire, ayant su nos statuts, en reconfirma les privilèges, et sans usurper aucune autorité sur nous, nous laissa en nos anciennes franchises. Vous trouverez peut-être étrange que je vous parle ainsi particulièrement des choses qui sont outre la capacité de celles de mon âge ; mais il faut que vous sachiez que Pimandre η, qui était mon père, a été curieux de rechercher les antiquités de cette contrée, de sorte que les plus savants Druides lui en discouraient d'ordinaire durant le repas, et moi, qui étais presque toujours à ses côtés, en retenais ce qui me plaisait le plus. Et ainsi je sus que d'une ligne

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continuée, Amasis, ma mère, était descendue de celle η que la Déesse Diane ou Galathée avait élue. Et c'est pourquoi, étant Dame de toutes ces contrées, et ayant encore un fils nommé Clidaman, elle nourrit avec nous quantité de filles et de jeunes fils des Druides et des Chevaliers, qui, pour être en si bonne école, apprennent toutes les vertus que leur âge peut permettre. Les filles vont vêtues comme vous nous voyez, qui est une sorte d'habit * que Diane ou Galathée avaient accoutumé de porter, et que nous avons toujours maintenue pour mémoire d'elle. Voilà, Céladon, ce que vous vouliez savoir de notre état, et m'assure, avant que vous nous éloigniez, car je veux que vous nous voyiez toutes ensemble, que vous direz notre assemblée ne céder à nulle autre ni η en vertu, ni en beauté.
  Alors Céladon, connaissant qui étaient ces belles Nymphes, reconnut aussi quel respect il leur devait, et quoiqu'il n'eût pas accoutumé de se trouver ailleurs qu'entre des Bergers, ses semblables, si est-ce que la bonne naissance qu'il avait lui apprenait assez * ce qu'il devait à telles personnes. Donc, après leur avoir rendu l'honneur auquel il croyait être obligé : - Mais, dit-il en continuant, encore ne puis-je assez m'étonner de me voir entre tant de grandes Nymphes, moi, qui ne suis qu'un simple Berger, et de recevoir d'elles tant de faveurs. - Céladon, répondit Galathée, en quelque lieu que la vertu se trouve, elle mérite d'être

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aimée et honorée, aussi bien sous les habits
  des Bergers que sous la glorieuse pourpre "
  des Rois. Et, pour votre particulier, vous  "
n'êtes point envers nous en moindre considération que le plus grand des Druides ou des Chevaliers de notre Cour, car vous ne devez leur céder en faveur, puisque vous ne le faites pas en mérite. Et, quant à ce que vous vous voyez entre nous, sachez que ce n'est point sans un grand mystère de nos Dieux qui nous l'ont ainsi ordonné, comme vous le pourrez savoir à loisir, soit qu'ils ne veuillent plus que tant de vertus demeurent sauvages entre les forêts et les lieux champêtres, soit qu'ils fassent dessein, en vous faisant plus grand que vous n'êtes, de rendre par vous bienheureuse une personne qui vous aime. Vivez seulement en repos, et vous guérissez, car il n'y a rien que vous puissiez désirer en l'état où vous êtes que la santé. - Madame, répondit le Berger, qui n'entendait pas bien ces paroles, si je dois désirer la santé, le principal sujet est pour vous pouvoir rendre quelque service, en échange de tant de grâces qu'il vous plaît de me faire ; il est vrai que, tel que je suis, il ne faut point parler que je sorte des bois ni de nos pâturages, autrement le vœu solennel que nos pères ont fait aux Dieux nous accuserait envers eux d'être indignes enfants de tels pères. - Et quel est ce serment ? répondit la Nymphe. - L'histoire, répliqua Céladon, en serait trop longue, si même * il me fallait redire le sujet que mon père,

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Alcippe, a eu de le continuer. Tant y a, Madame, qu'il y a plusieurs années que, d'un accord général, tous ceux qui étaient le long des rives de Loire, * de Furan, d'Argent, et de toutes ces autres rivières, après avoir bien reconnu les incommodités que l'ambition d'un peuple nommé Romain faisait ressentir à leurs voisins pour le désir de dominer, s'assemblèrent dans cette grande plaine, qui est autour de Montverdun, et, d'un mutuel consentement, jurèrent tous de fuir à jamais toute sorte d'ambition, puisqu'elle seule était cause de tant de peines, et de vivre, eux et les leurs, avec le paisible habit de Bergers. Et depuis a été remarqué η, tant * les Dieux ont eu agréable ce vœu, que nul de ceux qui l'ont fait ou de leurs successeurs, n'a eu que travaux et peines incroyables s'il ne l'a observé. Et entre tous, mon père en est l'exemple le plus remarquable et le plus nouveau ; de sorte que, ayant connu que la volonté du Ciel était de nous retenir en repos ce que nous avons à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce vœu, avec tant de serments, que celui qui le romprait serait trop détestable. - Vraiment, répondit la Nymphe, je suis très aise d'ouïr ce que vous me dites, car il y a fort longtemps que j'en ai ouï parler, et n'ai encore pu savoir pourquoi tant de bonnes et anciennes familles, comme j'oyais dire qu'il y en avait entre vous, s'amusaient hors des villes à passer leur âge entre les bois et les lieux solitaires. Mais, Céladon, si l'état où vous êtes, le vous * peut permettre, dites- 

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moi, je vous prie, quelle a été la fortune de votre père, Alcippe, pour lui faire reprendre la sorte de vie qu'il avait si longtemps laissée, car je m'assure que le discours mérite d'être su. Alors, quoique le Berger se sentît encore mal de l'eau qu'il avait avalée, si est-ce qu'il se contraignit pour lui obéir, et commença de cette sorte :


Histoire d'Alcippe

  Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la plus traversée et
la plus diverse d'homme du monde, et en laquelle "
on peut bien apprendre que celui qui veut donner "
de la peine à autrui s'en prépare la plus "
grande partie. Toutefois, puisque vous le voulez ainsi, pour ne vous désobéir, je vous en dirai brièvement ce que j'en ai appris par les ordinaires discours de celui même à qui toutes ces choses sont advenues ; car, pour nous faire entendre combien nous étions heureux de vivre en repos d'esprit, mon père nous a raconté bien souvent ses fortunes étranges. Sachez donc, Madame, qu'Alcippe, ayant été nourri par son père avec la simplicité de Berger, eut toujours un esprit si éloigné de sa nourriture que toute autre chose lui plaisait plus que ce qui * sentait le village. Si bien que, jeune enfant, pour présage de ce qu'il réussirait, et à quoi, étant en âge, il s'adonnerait, il n'avait plaisir si grand que de faire des

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assemblées d'autres enfants ainsi que lui, auxquels il apprenait de se mettre en ordre, et les armait les uns de frondes η, les autres d'arcs et de flèches, desquels il leur montrait à tirer justement, sans que les menaces des vieux et sages Bergers l'en pussent détourner. Les anciens de nos hameaux, qui voyaient ses actions, prédisaient de grands troubles par ces contrées, et surtout qu'Alcippe serait un esprit turbulent qui jamais ne s'arrêterait dans les termes du Berger. Lorsqu'il commençait d'atteindre un * demi-siècle de son âge, de fortune, il devint amoureux de la Bergère Amarillis, qui, pour lors, était recherchée secrètement d'un autre Berger son voisin, nommé Alcé. Et parce qu'Alcippe avait une si bonne opinion de soi-même qu'il lui semblait n'y avoir Bergère qui ne reçût aussi librement son affection comme il la lui offrirait, il se résolut de n'user pas de beaucoup d'artifice pour la lui déclarer, de sorte que, la rencontrant à un des sacrifices de Pan, ainsi qu'elle retournait en son hameau, il lui dit : - Je n'eusse jamais cru avoir si peu de force que de ne pouvoir résister aux coups d'un ennemi qui me blesse sans y
" penser. Elle lui répondit : - Celui qui blesse par
" mégarde ne doit pas avoir le nom d'ennemi.
" - Non pas, répondit-il, en ceux qui ne s'arrêtent
" pas aux effets, mais aux paroles seulement η ; mais
" quant à moi, je trouve que celui qui offense
" comme que ce soit est ennemi, et c'est
pourquoi je vous puis bien donner ce nom. - À moi, répliqua-t-elle ? Je n'en voudrais avoir, ni

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l'effet ni la pensée, car je fais trop d'état de votre mérite. - Voilà, ajouta le Berger, un de ces coups dont vous m'offensez le plus en me disant une chose pour une autre. Que si, véritablement, vous reconnaissiez en moi ce que vous dites, autant que je m'estime outragé de vous, autant m'en dirais-je favorisé. Mais je vois bien qu'il vous suffit de porter l'Amour aux yeux et en la bouche, sans lui donner place dans le cœur. La Bergère alors, se trouvant surprise, comme n'ayant point entendu parler d'Amour, lui répondit : - Je fais état, Alcippe, de votre vertu ainsi que je dois, et non point outre mon devoir. Et quant à ce que vous parlez d'Amour, croyez que je n'en veux avoir ni dans les yeux, ni dans le cœur pour personne, et moins pour ces η esprits abaissés η qui vivent comme des sauvages dans les bois. - Je connais bien, répliqua le Berger, que ce n'est point élection d'Amour, mais ma destinée, qui me fait être vôtre, puisque, si l'Amour doit naître de ressemblance d'humeur, il serait bien malaisé qu'Alcippe n'en eût pour vous, qui, dès le berceau a eu en haine cette vie champêtre que vous méprisez si fort ; et vous proteste, s'il ne faut que changer de condition pour avoir part en vos bonnes grâces, que dès ici je quitte la houlette et les troupeaux, et veux vivre entre les hommes, et non point entre les sauvages. - Vous pouvez bien, répondit Amarillis, changer de condition, mais non pas m'en faire changer, étant résolue de n'être jamais moins à moi que je suis pour donner place à quelque

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plus forte affection. Si vous voulez donc que nous continuions de vivre comme nous avons fait par le passé, changez ces discours d'affection et d'Amour en ceux que vous souliez me tenir autrefois, ou bien ne trouvez point étrange que je me bannisse de votre présence, étant impossible qu'Amour et l'honnêteté d'Amarillis puissent * demeurer ensemble. Alcippe, qui n'avait point attendu une telle réponse, se voyant si éloigné de * sa pensée, fut tellement confus en soi-même qu'il demeura quelque temps sans lui pouvoir répondre. Enfin, étant revenu, il tâcha de se persuader que la honte η de son âge et de son sexe, et non pas faute de bonne volonté envers lui, lui avait fait tenir tels propos. C'est pourquoi il lui répondit : - Quelle que η vous me puissiez être, je ne serai jamais autre que votre serviteur, et si le commandement que vous me faites n'était incompatible avec mon affection, vous devez croire qu'il n'y a rien au monde qui m'y pût η faire contrevenir. Vous m'en excuserez donc, et me permettrez que je continue ce dessein, qui n'est qu'un témoignage de votre mérite, et auquel, vouliez-vous ou non, je suis entièrement résolu. La Bergère tournant doucement l'œil vers lui : - Je ne sais, Alcippe, lui dit-elle, si c'est par gageure ou par opiniâtreté que vous parlez de cette sorte. - C'est, répondit-il, par tous les deux, car j'ai fait gageure avec mes désirs de vous vaincre ou de mourir, et cette résolution s'est changée en opiniâtreté, n'y η ayant rien qui me puisse

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divertir du serment que j'en ai fait. - Je serais bien aise, répliqua Amarillis, que vous eussiez pris quelque autre pour butte de telles importunités. - Vous nommerez, lui dit le Berger, mes affections comme il vous plaira, cela ne peut toutefois me faire changer de dessein. - Ne trouvez donc point mauvais, répliqua Amarillis, si je suis aussi ferme en mon opiniâtreté que vous en votre importunité. Le Berger voulut répliquer, mais il fut interrompu par plusieurs Bergères qui survinrent ; de sorte qu'Amarillis, pour conclusion, lui dit assez bas : - Vous me ferez déplaisir, Alcippe, si votre délibération est connue, car je me contente de savoir vos folies, et aurais trop de déplaisir que quelque autre les entendît η. Ainsi finirent les premiers discours η de mon père et d'Amarillis, qui ne firent que lui augmenter le désir qu'il avait de la servir, car rien ne donne tant d'Amour que l'honnêteté. Et de fortune le long du chemin, cette troupe rencontra Celion et Bellinde, qui s'étaient arrêtés à contempler deux tourterelles qui semblaient se caresser et se faire l'Amour l'une à l'autre, sans se soucier de voir à l'entour d'elles tant de personnes. Alors Alcippe, se ressouvenant du commandement qu'Amarillis venait de lui faire, ne put s'empêcher de soupirer tels vers, et parce qu'il avait la voix assez bonne, chacun se tut pour l'écouter :

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Sonnet
sur les contraintes de l'honneur

*Chers oiseaux de Vénus, aimables Tourterelles,
Qui redoublez sans fin vos baisers amoureux,
Et laissez η à l'envi renouveler par eux
Ores vos douces paix, ores vos douces querelles,

Quand je vous vois languir, et trémousser des ailes,
Comme ravis de l'aise où vous êtes tous deux,
Mon Dieu, qu'à notre égard je vous estime heureux
De jouir librement de vos Amours fidèles !

Vous êtes fortunés de pouvoir franchement
Montrer ce qu'il nous faut cacher si finement
Par les injustes lois que cet honneur nous donne.

Honneur feint qui nous rend de nous-mêmes ennemis,
Car le cruel qu'il est, sans raison, il ordonne
Qu'en Amour seulement η le larcin soit permis.

   Depuis ce temps, Alcippe se laissa tellement transporter à son affection qu'il n'y avait plus de borne qu'il n'outrepassât, et elle, au contraire, se montrait toujours plus froide et plus gelée envers lui. Et sur ce sujet, un jour qu'il fut prié de chanter, il dit tels vers :

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Madrigal
sur la froideur d'Amarillis

*Elle a le cœur de glace, et les yeux tout de flamme,
Et moi, tout au rebours,
Je gèle η par dehors, et je porte toujours
Le feu dedans mon âme.
Hélas ! C'est que l'Amour
A choisi pour séjour
Et mon cœur et les yeux de ma belle Bergère.
Dieu, changera-t-il point quelquefois de dessein,
Et que je l'aie aux yeux, et qu'elle l'ait au sein ?

   En ce temps-là, comme je vous ai dit, Alcé recherchait Amarillis, et parce que c'était un très honnête Berger, et qui était tenu pour fort sage, le père d'Amarillis penchait plus à la lui bailler que non point à Alcippe, à cause de son courage turbulent. Et au contraire, la Bergère aimait davantage mon père, parce que son humeur était plus approchante de la sienne, ce que reconnaissant bien le sage père, et ne voulant user de violence ni d'autorité absolue envers elle, il eut opinion que l'éloignement la pourrait divertir de cette volonté ; et ainsi, résolut de l'envoyer pour quelque temps vers Artémis, sœur d'Alcé, qui se tenait sur les rives de la
rivière d'Allier. Lorsqu'Amarillis sut la délibération  " 
de son père, comme toujours on s'efforce  "
contre les choses défendues, elle prit résolution de ne partir point sans assurer Alcippe de sa bonne volonté. En ce dessein, elle lui écrivit tels mots : 

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Lettre d'Amarillis à Alcippe.

  Votre opiniâtreté a surpassé la mienne, mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous avertir que demain je pars, et qu'aujourd'hui, si vous vous trouvez sur le chemin où nous nous rencontrâmes avant-hier, et que votre Amour se puisse contenter de parole, elle aura occasion de l'être, et adieu.

  Il serait trop long, Madame, de vous dire tout ce qui se passa particulièrement entre eux, outre que l'état où je me trouve m'empêche de le pouvoir faire. Ce me sera donc assez, en abrégeant, de vous dire qu'ils se rencontrèrent au même endroit, et que ce fut là le premier lieu où mon père eut assurance d'être aimé d'Amarillis, et qu'elle lui conseilla de laisser la vie champêtre où il avait été nourri, parce qu'elle la méprisait comme indigne d'un noble courage, lui promettant qu'il n'y avait rien d'assez fort pour la divertir de sa résolution. Après qu'ils furent séparés, Alcippe grava tels vers sur un arbre le long du bois :

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Sonnet
d'Alcippe sur la constance de
son amitié

Amarillis, toute pleine de grâce,
Allait ces bords de ces fleurs dépouillant,
Mais, sous la main qui les allait cueillant,
D'autres soudain renaissaient en leur place.

  Ces beaux cheveux, où l'Amour s'entrelace,
Amour allait d'un doux air éveillant,
Et s'il en voit quelqu'un s'éparpillant,
Tout curieux soudain il le ramasse.

  Telle, Lignon pour la voir s'arrêta,
Et pour miroir ses eaux lui présenta.
Et puis lui dit : Une si belle image

  À ton départ mon onde éloignera ;
Mais de mon cœur jamais ne partira
Le trait fatal, Nymphe η, de ton visage.

Lorsqu'elle fut partie, et qu'il commença à bon escient de ressentir les déplaisirs de son absence, allant bien souvent sur le même lieu où il avait pris congé de sa Bergère, il y soupira plusieurs fois tels vers :

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Sonnet
Sur l'Absence

*Rivière de Lignon dont la course éternelle
Du gracieux Forez va le sein arrosant,
Et qui, flot dessus flot, ne te vas reposant
Que tu ne sois rentrée en l'onde paternelle,

Ne vois-tu point Allier, qui, ravissant ta belle,
Use comme outrageux des lois du plus puissant,
Et l'honneur, de tes bords loin de toi ravissant,
T'oblige d'entreprendre une juste querelle ?

Contre ce ravisseur appelle à ton secours
Ceux qui, pour son départ, répandent tous les jours
Les larmes que tu vois inonder ton rivage.

Ose-le seulement, et nos yeux et nos cœurs
Verseront pour t'aider mille fleuves de pleurs,
Qui ne se tariront qu'en vengeant ton outrage η.

  Mais, ne pouvant vivre sans la voir au même lieu où il avait tant accoutumé le bien de sa vue, il se résolut, comme que ce fût, de partir de là, et lorsqu'il en cherchait l'occasion, il s'en présenta une toute telle qu'il l'eût su désirer. Peu auparavant, la mère d'Amasis était morte, et on se préparait dans la grande ville

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de Marcilly de la recevoir comme nouvelle Dame avec beaucoup de triomphe. Et parce que les préparatifs que l'on y faisait y attiraient, par curiosité, presque tout le pays, mon père fit en sorte qu'il obtint congé d'y aller. Et c'est de là d'où vint le commencement de tous ses travaux. Il avait un * demi-siècle et quelques lunes, le visage beau entre tous ceux de cette contrée, les cheveux blonds, annelés et crêpés de la Nature, qu'il portait assez longs * ; et bref, Madame, il était tel que l'Amour en voulut faire peut-être quelque secrète vengeance. Et voici comment : Il fut vu de quelque Dame, et si secrètement aimé d'elle, que jamais nous n'en avons pu savoir le nom. Au commencement qu'il arriva à Marcilly, il était vêtu η en Berger, mais assez proprement, car son père le chérissait fort, et afin qu'il ne fît quelque folie, comme il avait accoutumé en son hameau, il lui mit deux ou trois Bergers auprès, qui en avaient le soin, principalement un nommé Cléante, homme à qui l'humeur de mon père plaisait, de sorte qu'il l'aimait comme s'il eût été son fils. Ce Cléante en avait un nommé Clindor, de l'âge de mon père, qui semblait avoir eu de nature la même inclination à aimer Alcippe. Alcippe, qui d'autre côté reconnaissait cette affection, l'aima plus que tout autre, ce qui était si agréable à Cléante qu'il n'avait rien qu'il pût refuser à mon père. Cela fut cause qu'après avoir vu quelques jours comme les jeunes

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Chevaliers qui étaient à ces fêtes allaient vêtus, comme ils s'armaient et combattaient à la barrière, et ayant déclaré son dessein à son ami Clindor, tous deux ensemble requirent Cléante de leur vouloir donner les moyens de se faire paraître entre ces Chevaliers. - Et comment, leur dit Cléante, avez-vous bien le courage de vous égaler à eux ? - Et pourquoi non, dit Alcippe, n'ai-je pas autant de bras et de jambes qu'eux ? - Mais, dit Cléante, vous n'avez pas appris les civilités des villes. - Nous ne les avons pas apprises, dit-il, mais elles ne sont point si difficiles qu'elles nous doivent ôter l'espérance de les apprendre bientôt ; et puis, il me semble qu'il n'y a pas tant de différence de celles-ci aux nôtres que nous ne les changions bien aisément. - Vous n'avez pas, dit-il, l'adresse aux armes. - Nous avons, répliqua-t-il, assez de courage pour suppléer à ce défaut. - Et quoi, ajouta Cléante, voudriez-vous laisser la vie champêtre ? - Et qu'ont affaire, répondit Alcippe, les bois avec les hommes ? Et que peuvent apprendre les hommes en la pratique des bêtes ? - Mais, répondit Cléante, ce vous sera bien du déplaisir de vous voir dédaigné par ces glorieux courtisans, qui, à tous coups, vous reprocheront que vous êtes des Bergers. - Si c'est honte, dit Alcippe, d'être Berger, il ne le faut plus être ; si ce n'est pas honte, le reproche n'en peut être mauvais. Que s'ils me méprisent pour ce nom, je tâcherai par mes actions de me faire estimer. Enfin,

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Cléante les voyant si résolus à faire autre vie que celle de leurs pères : - Or bien, dit-il, mes enfants, puisque vous avez pris cette résolution, je vous dirai que, quoique vous soyez tenus pour Bergers, votre naissance, toutefois, vient des plus anciennes tiges de cette contrée, et d'où il est sorti autant de braves Chevaliers que de quelque autre qui soit en Gaule ; mais une considération contraire à celle que vous avez leur fit élire cette vie retirée ; par ainsi ne craignez point que vous ne soyez bien reçus entre ces Chevaliers, dont les principaux sont même de votre sang. Ces paroles ne servirent que de rendre leur désir plus ardent, car cette connaissance leur donna plus d'envie de mettre en effet leur résolution, sans considérer ce qui leur pourrait advenir, fût par les incommodités que telle vie rapporte, fût par le déplaisir que le père d'Alcippe et ses parents en recevraient. Dès l'heure, Cléante fit la dépense de tout ce qui leur était nécessaire. Ils étaient tous deux si bien nés qu'ils s'acquirent bientôt la connaissance et l'amitié de tous les principaux. Et Alcippe, en même temps, s'adonna de telle sorte aux armes qu'il réussit un des bons Chevaliers de son temps.
  Durant ces fêtes qui continuèrent deux * lunes, mon père fut vu, comme je vous ai dit, d'une Dame, de qui je n'ai jamais pu savoir le nom, et parce qu'il ne lui défaillait aucune de ces choses qui peuvent faire aimer,

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elle en fut de sorte éprise qu'elle inventa une ruse η assez bonne pour venir à bout de son intention. Un jour que mon père assistait dans un temple aux sacrifices qui se faisaient pour Amasis, une assez vieille femme se vint mettre près de lui, et, feignant de faire ses oraisons, elle lui dit deux ou trois fois : - Alcippe, Alcippe, sans le regarder. Lui, qui s'ouït nommer, lui voulut demander ce qu'elle lui voulait. Mais lui voyant les yeux tournés ailleurs, il crut qu'elle parlait à un autre. Elle, qui s'aperçut qu'il l'écoutait, continua : - Alcippe, c'est à vous à qui je parle, encore que je ne vous regarde point. Si vous désirez d'avoir la plus belle fortune que jamais Chevalier ait eue en cette Cour, trouvez-vous entre jour et nuit au carrefour qui conduit à la place de Pallas, et là vous saurez de moi le reste. Alcippe, voyant qu'elle lui parlait de cette sorte, sans la regarder aussi, lui répondit qu'il s'y trouverait. À quoi il ne faillit point ; car, le soir approchant, il s'en alla au lieu assigné, où il ne tarda guère que cette femme âgée ne vînt à lui, presque couverte d'un taffetas qu'elle avait sur la tête, et, l'ayant tiré à part, lui dit : - Jeune homme, tu es le plus heureux qui vive, étant aimé de la plus belle et plus aimable Dame de cette Cour, et de laquelle, si tu veux me promettre ce que je te demanderai, dès à cette heure, je m'oblige à te faire avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe, oyant

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cette proposition, demanda qui était la Dame. - Voilà, dit-elle, la première chose que je veux que tu me promettes, qui est de ne t'enquérir point de son nom, et de tenir cette fortune secrète ; l'autre, que tu permettes que je te bouche les yeux quand je te conduirai où elle est. Alcippe lui dit : - Pour ne m'enquérir de son nom, et de tenir cette affaire secrète, cela ferai-je fort volontiers ; mais de me boucher les yeux, jamais ne le permettrai. - Et qu'est-ce que tu * veux craindre ? dit-elle. - Je ne crains rien, répondit Alcippe, mais je veux avoir les yeux en liberté. - Ô jeune homme, dit la vieille, que tu es encore apprenti ! Pourquoi veux-tu faire déplaisir à une personne qui t'aime tant ? Et n'est-ce pas lui déplaire que de vouloir savoir d'elle plus qu'elle ne veut ? Crois-moi, ne fais point de difficulté, ne doute de rien ; quel danger y peut-il avoir pour toi ? Où est ce courage que ta présence promet à l'abord ? Est-il possible qu'un péril imaginé te fasse laisser un bien assuré ? Et voyant * qu'il ne s'en émouvait point : - Que maudite soit la mère, dit-elle, qui te fit si beau, et si peu hardi ; sans doute, et ton visage et ton courage sont plus de femme que de ce que tu es ! Le jeune Alcippe ne pouvait ouïr sans rire les paroles de cette vieille en colère. Enfin, après avoir quelque temps pensé en lui-même quel ennemi il pouvait avoir, et trouvant qu'il n'en avait point, il se résolut d'y aller, pourvu qu'elle lui permît de porter son épée. Et ainsi se laissa boucher les yeux, et, la

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prenant par la robe, la suivit où elle le voulut conduire. Je serais trop long si je vous racontais, Madame, toutes les particularités de cette nuit. Tant y a qu'après plusieurs détours, et ayant peut-être plusieurs fois passé sur un même chemin, il se trouva en une chambre, où, les yeux bandés, il fut déshabillé par cette même femme, et mis dans un lit. Peu après, arriva la Dame qui l'avait envoyé chercher, et, se mettant auprès de lui, lui déboucha les yeux, parce qu'il n'y avait point de lumière dans la chambre. Mais, quelque peine qu'il y prît, il ne sut jamais tirer une seule parole d'elle. De sorte qu'il se levât le matin sans savoir qui elle était, seulement la jugea-t-il belle et jeune. Et une heure avant jour, celle qui l'avait amené le vint reprendre, et le reconduisit avec les mêmes cérémonies. Depuis ce jour, ils résolurent ensemble que toutes les fois qu'il y devrait retourner, il trouverait une pierre à un certain carrefour dès le matin.
  Cependant que ces choses se passaient ainsi, le père d'Alcippe vint à mourir, de sorte qu'il demeura plus maître de soi-même qu'il ne soulait être, et n'eût été le commandement d'Amarillis et son intention particulière qui l'y retenait η, l'Amour qu'il portait à sa Bergère l'eût peut-être rappelé dans les bois, car les faveurs de cette Dame inconnue ne pouvaient en rien lui en ôter le souvenir. Que si les grands dons qu'il recevait d'elle

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ordinairement ne l'eussent retenu en cette pratique, passé les deux ou trois premiers voyages il s'en fût retiré, * quoiqu'il semblât que, depuis ce temps-là, il entra en faveur η auprès de Pimandre et d'Amasis. Mais, parce qu'un jeune cœur peut malaisément tenir longtemps quelque chose de caché, il advint que Clindor, son cher ami, le voyant dépenser plus que de coutume, lui demanda d'où lui en venaient les moyens. À quoi du premier coup répondant fort diversement, enfin il lui découvrit toute cette fortune, et puis lui dit que, quelque artifice qu'il y eût su mettre, il n'avait jamais pu savoir qui elle était. Clindor, trop curieux, lui conseilla de couper demi-pied de la frange du lit, et que, le lendemain, il suivît η les meilleures maisons dont il se pouvait douter, et qu'il la reconnaîtrait ou à la couleur ou à la pièce, ce qu'il fit ; et, par cet artifice, mon père eut connaissance de celle qui le favorisait. Toutefois, il en a tellement tenu le nom secret que ni Clindor, ni nul de ses enfants, n'en a jamais rien pu savoir. Mais, la première fois que par après il y retourna, lorsqu'il était prêt à se lever le matin, il la conjura de ne se vouloir plus cacher à lui, qu'aussi bien c'était peine perdue, puisqu'il savait assurément qu'elle était une telle. Elle, s'oyant nommer, fut sur le point de parler, toutefois elle se tut, et attendit que la vieille fût venue, à laquelle, quand Alcippe fut sorti du lit, elle fit tant de menaces, croyant que ce fût elle qui

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l'eût découverte, que cette pauvre femme s'en vint toute tremblante jurer à mon père qu'il se trompait. Lui alors, en souriant, lui raconta la finesse dont il avait usé, et que ç'avait été de l'invention de Clindor. Elle, bien aise de ce qu'il lui avait découvert, après mille serments du contraire η, rentra le dire à cette Dame, qui même s'était levée pour ouïr les discours. Et quand elle sut que Clindor en avait été l'inventeur, elle tourna toute sa colère contre lui, pardonnant aisément à Alcippe qu'elle ne pouvait haïr ; toutefois, depuis ce jour elle ne l'envoya plus quérir. Et parce qu'un esprit offensé n'a rien de si doux que la vengeance, cette femme tourna * tant de tant de côtés qu'elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il fut contraint de se battre contre un cousin de Pimandre, qu'il tua ; et quoiqu'il fût poursuivi, si se sauva-t-il en Auvergne avec l'aide d'Alcippe. Mais Amasis fit en sorte qu'Alaric, Roi des Wisigoths, étant pour lors à Toulouse, le fit mettre prisonnier à Usson, avec commandement à ses officiers de le remettre entre les mains de Pimandre, qui n'attendait * pour le faire mourir que d'avoir la commodité de l'envoyer quérir. Alcippe ne laissa rien d'intenté pour obtenir son pardon, mais ce fut en vain, car il avait trop forte partie. C'est pourquoi, voyant la perte assurée de son ami, il délibéra, à quelque hasard que ce fût, de le sauver. Il était pour lors à Usson, comme je vous ai dit, place si

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forte qu'il eût semblé à tout autre une folie de vouloir entreprendre de l'en sortir. Son amitié toutefois, qui ne trouvait rien de plus malaisé que de vivre sans Clindor, le fit résoudre de devancer ceux qui allaient de la part de Pimandre. Ainsi, feignant de se retirer chez soi mal content, il part, lui douzième, et, un jour de marché, se présentent à la porte du Château, tous vêtus en villageois, et portant sous leurs jupes de courtes épées, au bras des paniers comme personnes qui allaient vendre. Je lui ai ouï dire qu'il y avait trois forteresses l'une dans l'autre. Ces résolus paysans vinrent jusques à la dernière, où peu de Wisigoths étaient restés, car la plupart étaient descendus en la basse ville pour voir le marché, et pour se pourvoir de ce qui était nécessaire pour leur garnison. Étant là, ils offraient à si bon prix leurs denrées que presque tous ceux qui étaient dedans sortirent pour en acheter. Lors mon père, voyant l'occasion bonne, saisissant au collet celui qui gardait la porte, lui mit l'épée dans le corps, et chacun de ses compagnons comme lui se défit en même instant du sien, et, entrant dedans, mirent le reste au fil de l'épée. Et soudain, serrant la porte, coururent aux prisons, où ils trouvèrent Clindor dans un cachot, et tant d'autres, qu'ils se jugèrent, étant armés, suffisants de défaire le reste de la garnison. Pour abréger, je vous dirai, Madame, qu'encore que, pour l'alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les forcèrent-ils sans perdre un seul homme,

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quoique le gouverneur, qui enfin y fut tué, y fît toute la résistance qu'il put. Ainsi voilà Clindor sauvé, et Alaric averti que c'était mon père qui avait fait cette entreprise, de quoi il se sentit tant offensé qu'il en demanda justice à Amasis, et elle, qui ne voulait perdre son amitié, s'affectionna beaucoup pour le contenter, envoya incontinent pour se saisir de mon père. Mais ses amis l'en avertirent si à propos qu'ayant donné ordre à ses affaires, il sortit hors de cette contrée, et piqué contre Alaric plus qu'il n'est pas croyable, s'alla mettre avec une nation η, qui, depuis peu, était entrée en nos Gaules, et qui, pour être belliqueuse, s'était saisie des deux bords du Rhône et de * l'Arar, et * d'une partie des Allobroges *. Et parce que, désireux d'agrandir leurs terres, ils faisaient continuellement la guerre aux Wisigoths, Ostrogoths et Romains, il y fut très bien reçu avec tous ceux qu'il y voulut conduire, et, étant connu pour homme de valeur, fut incontinent honoré de diverses charges. Mais, quelques années étant écoulées, Gondioc, Roi de cette nation venant à mourir, Gondebaud, son fils, succéda à la Couronne de Bourgogne, et, désirant d'assurer ses affaires dès le commencement, fit la paix avec ses voisins, mariant son fils Sigismond avec une des filles de Théodoric, roi des Ostrogoths. Et, pour complaire à Alaric, qui était infiniment offensé contre Alcippe, lui promit de ne le tenir plus auprès de lui. De sorte qu'avec son congé, il se retira avec un autre peuple, qui, du côté de Rennes

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s'était saisi d'une partie de la Gaule en dépit des Gaulois et des Romains. Mais, Madame, ce discours vous serait ennuyeux si, particulièrement, je vous racontais tous ses voyages ; car de ceux-ci il fut contraint de s'en aller à Londres, vers le grand Roi Arthur, qui, en ce même temps, comme depuis je lui ai ouï raconter plusieurs fois, institua l'Ordre des Chevaliers de la table ronde. De là, il fut contraint de se retirer au Royaume qui porte le nom du port des Gaulois. Et enfin, étant recherché par Alaric, il se résolut de passer la mer et aller
à Byzance, où l'Empereur lui donna la charge "
de ses galères. Mais d'autant que le désir de "
revenir en la patrie est le plus fort de tous les autres, mon père, quoique très grand avec ces grands Empereurs, n'avait toutefois rien plus à cœur que de revoir fumer ses foyers, où si souvent il avait été emmailloté, et sembla que la fortune lui en présenta le moyen, lorsque moins il l'attendait. Mais j'ai ouï dire
quelquefois à nos Druides, que la fortune se "
plaît de tourner le plus souvent sa roue du "
côté où l'on attend moins son tour. Alaric "
vint à mourir, et Thierry, son fils lui succéda, qui, pour avoir plusieurs frères, eut bien assez affaire à maintenir ses états, sans penser aux inimitiés de son père. Et ainsi, se voulant
rendre aimable à chacun, car la bonté et la "
libéralité sont les deux aimants qui attirent le "
plus l'amitié de chacun, dès le commencement "
de son règne, il publia une abolition générale de toutes les offenses faites en son Royaume.

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Voilà un grand commencement pour moyenner le retour d'Alcippe. Si ne pouvait-il encore revenir, d'autant que Pimandre n'avait point oublié l'injure reçue. Toutefois, ainsi que les Wisigoths furent cause de son bannissement, de même la fortune s'en voulut servir pour instrument de rappel. Quelque temps auparavant, comme je vous ai dit, Arthur, Roi de la Grande-Bretagne, avait institué les Chevaliers de la table ronde, qui étaient η un certain nombre de jeunes hommes vertueux, obligés d'aller chercher les aventures, punir les méchants, faire justice aux oppressés, et maintenir l'honneur des Dames. Or les Wisigoths d'Espagne, qui alors demeuraient dans Pampelune, à l'imitation de celui-ci η, élurent des Chevaliers qui allaient en divers lieux, montrant leur force et adresse. Il advint qu'en ce temps, un de ces Wisigoths, après avoir couru plusieurs contrées, s'en vint à Marcilly, où, ayant fait son défi accoutumé, il vainquit plusieurs des Chevaliers de Pimandre, auxquels il coupait la tête, et, d'une cruauté extrême, pour témoignage de sa valeur, les envoyait à une Dame qu'il servait en Espagne. Entre les autres, Amarillis y perdit un oncle, qui, comme mon père, ne voulant demeurer dans le repos de la vie champêtre, avait suivi le métier des armes. Et parce que, durant cet éloignement, elle avait été assez curieuse pour avoir d'ordinaire de ses nouvelles par la voie de certains jeunes garçons qu'elle et lui avaient dressés à cela, aussitôt que ce malheur lui fût advenu, elle lui écrivit, non pas en opinion qu'il

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dût s'en retourner, mais comme lui faisant part de son déplaisir. Amour, qui n'est jamais dans une belle âme sans la remplir de mille
desseins généreux, ne permit à mon père de savoir "
le déplaisir d'Amarillis être causé par un "
homme, sans, incontinent, faire résolution de "
châtier cet outrecuidé. Et ainsi, avec le congé de l'Empereur, s'en vint * déguisé en la maison de Cléante, qui, sachant sa délibération, tâcha plusieurs fois de l'en divertir, mais Amour avait de plus fortes persuasions que lui. Et un matin que Pimandre sortait pour aller au Temple, Alcippe se présenta devant lui, armé de toutes pièces, et quoiqu'il eût la visière haussée, si ne fut-il point reconnu pour la barbe qui lui était venue depuis son départ. Lorsque Pimandre sut sa résolution, il en fit beaucoup d'état, pour la haine qu'il portait à cet étranger à cause de son arrogance et de sa cruauté, et, dès l'heure même, fit avertir le Wisigoth par un héraut d'armes. Pour abréger, mon père le vainquit, et en présenta l'épée à Pimandre, et, sans se faire connaître à personne, sinon à Amarillis qui le vit en la maison de Cléante, il s'en retourna à Byzance, où il fut reçu comme de coutume. Cependant, Cléante, qui n'avait nul plus grand désir que de le revoir libre en Forez, le découvrit à Pimandre, qui était fort désireux de savoir le nom de celui qui avait combattu l'étranger. Lui, au commencement étonné, enfin ému de la vertu de cet homme, demanda s'il était possible qu'il fût encore en vie. À quoi Cléante répondit en racontant toutes

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ses fortunes et tous ses longs voyages, et enfin quel il était parvenu auprès de tous les Rois qu'il avait servis. - Sans mentir, dit alors Pimandre, la vertu de cet homme mérite d'être recherchée et non pas bannie, outre l'extrême plaisir qu'il m'a fait. Qu'il revienne donc, et qu'il s'assure que je le chérirai et aimerai comme il mérite, et que, dès ici, je lui pardonne tout ce qu'il a fait contre moi. Ainsi mon père, après avoir demeuré dix-sept ans η en Grèce, revint en sa patrie, honoré de Pimandre et d'Amasis,
"qui lui donnèrent la plus belle charge qui fût
"près de leur personne. Mais voyez que c'est que
"de nous ! On se saoule de toute chose par l'abondance, et le désir assouvi demeure sans force. Aussitôt que mon père eut les faveurs de la fortune telles qu'il eût su désirer, le voilà qui en perd le goût et les méprise. Et lors un bon démon, qui le voulut retirer de ce gouffre, où il avait si souvent failli de faire naufrage, lui représenta, à ce que je lui ai ouï dire,
" semblables considérations : Viens ça, Alcippe, quel
" est ton dessein ? N'est-ce pas assez de vivre heureux
" autant que Clotho filera tes jours ? Si cela est, où penses-tu trouver ce bien, sinon au repos η ? Le repos où peut-il être que hors des
" affaires ? Les affaires, comment peuvent-elles
" éloigner l'ambition η de la Cour, puisque la même
" félicité de l'ambition gît en la pluralité des
" affaires ? N'as-tu point encore assez éprouvé
" l'inconstance dont elles sont pleines ? Aie pour le
" moins cette considération en toi : L'ambition
" est de commander à plusieurs, chacun de ceux-là

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a même dessein que toi. Ces desseins leur "
proposent les mêmes chemins ; allant par même "
chemin, ne peuvent-ils parvenir là même "
où tu es ? Et y parvenant, puisque l'ambition "
est un lieu si étroit qu'il n'est pas capable que "
d'un seul, il faut que tu te défendes de mille "
qui t'attaqueront, ou que tu leur cèdes. Si tu te "
défends, quel peut être ton repos, puisque tu "
as à te garder des amis et des ennemis, et que, "
jour et nuit, leurs fers sont aiguisés contre toi ? "
Si tu leur cèdes, est-il rien de si misérable qu'un " 
courtisan déchu ? Donc, Alcippe, rentre "  
en toi-même, et te ressouviens que tes pères "
et aïeux ont été plus sages que toi. Ne veuille "
point être plus avisé, mais plante η un clou de diamant à la roue de cette fortune, que tu as si souvent trouvée si muable. Reviens au lieu de ta naissance, laisse là cette pourpre et la change en tes premiers habits, que cette lance soit changée en houlette, et cette épée en coutre pour ouvrir la terre, et non pas le flanc des hommes. Là, tu trouveras chez toi le repos qu'en tant d'années tu n'as jamais pu trouver ailleurs. Voilà, Madame, les considérations qui ramenèrent mon père à sa première profession. Et ainsi, au grand étonnement de tous, mais avec beaucoup de louange des plus sages η, il revint à son premier état, où il fit renouveler nos anciens statuts, avec tant de contentement de chacun qu'il se pouvait dire être au comble de l'ambition, quoiqu'il s'en fût dépouillé, puisqu'il était tant aimé et honoré de ses voisins qu'ils le tenaient pour un oracle. Et toutefois

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ce ne fut pas encore la fin de ses peines, car s'étant, après la mort de Pimandre, retiré chez lui, il ne fut plus tôt en nos rivages, qu'Amour ne lui renouvela sa première plaie, n'y ayant
" de toutes les flèches d'Amour, nulle plus
" acérée que celle de la conversation. Ainsi donc, voilà Amarillis si avant en sa pensée qu'elle lui donnait plus de peine que tous ses premiers travaux. Ce fut en ce temps qu'il reprit la η devise qu'il avait portée durant tous ses voyages, d'une penne de geai η, voulant signifier PEINE J'AI. De cet Amour vint une très grande inimitié : Car Alcé, père d'Astrée, était infiniment amoureux de cette Amarillis, et Amarillis, durant l'exil de mon père, avait permis cette recherche par le commandement de ses parents, et, à cette heure, ne s'en pouvait distraire sans lui donner tant * d'ennui que c'était le désespérer. D'autre côté, Alcippe, qui, dépouillant η l'habit de Chevalier n'en avait pas laissé le courage, ne pouvant souffrir un rival, vint aux mains plusieurs fois avec Alcé, qui n'était pas sans courage, et croit-on que n'eût été les parents d'Amarillis, qui se résolurent de la donner à Alcippe, il fût arrivé beaucoup de malheur entre eux. Mais, encore que par ce mariage on coupât les racines des querelles, celles toutefois de la haine demeurèrent si vives que, depuis, elles crûrent si hautes qu'il n'y a jamais eu familiarité entre Alcé et Alcippe. Et c'est cela, dit Céladon, s'adressant à Silvie, belle Nymphe, que vous ouïtes dire, étant en notre hameau ; car je suis fils d'Alcippe et d'Amarillis, et Astrée

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est fille d'Alcé et d'Hippolyte. Vous trouverez peut-être étrange, que * η je sache tant de particularités des contrées voisines. Mais, Madame, tout ce que j'en ai appris n'a été que de mon père, qui, me racontant sa vie, a été contraint de me dire ensemble les choses que vous avez ouïes.
  Ainsi finit Céladon son discours, et certes non point sans peine, car le parler lui en donnait beaucoup, pour avoir encore l'estomac mal disposé, et cela fut cause qu'il raconta cette histoire le plus brièvement qu'il pût η. Galathée toutefois en demeura plus satisfaite η qu'il ne se peut croire pour avoir su de quels aïeux était descendu ce Berger qu'elle aimait tant.