Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
Astrée moderne, Deuxième partie.
basée sur L'Astrée de 1621
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Deuxième partie

Livre 5


2-5-1
L'Astrée II, 5. Édition Vaganay**, 1925
Conduits par Silvandre, Diane et les bergers s'approchent du temple d'Astrée
et du tableau des deux Amours (II, 5, 275).
Au premier plan, Hylas reste immobile (II, 5, 277)



2-5-2
L'Astrée II, 5. Édition Vaganay**, 1925
Gravure signée Guélard
Au fond, la représentation de la déesse Astrée
Astrée
lit un texte et pleure devant Phillis et Mélampe
Les autres bergers se passent des papiers (II, 5, 297)

Édition de 1610, p. 271.
Édition de Vaganay, p. 173.

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  Astrée eût bien pris plaisir au discours η de Hylas, si c'eût été en une autre saison ; mais le désir extrême qu'elle avait d'être au lieu où Silvandre avait trouvé la lettre η de Céladon lui faisait souffrir avec impatience tout ce qui l'en détournait. Cela fut cause qu'à la première occasion qui se présenta, elle fit signe à Phillis qu'il était temps de s'en aller, et que le séjour lui était ennuyeux. Et, voyant que sa compagne ne l'entendait pas, lorsqu'elle vit que Hylas s'arrêtait pour songer un peu à ce qu'il avait à dire de Criséide, et montrait d'en vouloir continuer le discours, elle le prévint, avec telles paroles : - Je n'eusse jamais pensé que la beauté de Phillis eût eu tant de puissance sur le plus libre

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esprit qui fût jamais, que de le retenir en un discours plus d'une heure ! Et puisque la rigueur de cette Bergère n'a point de considération de la contrainte en quoi elle le retient, faisons-nous paraître plus discrètes, et, leur rompant compagnie, donnons-lui occasion de cesser. Aussi bien la grande chaleur qui nous a retenues en ce lieu est déjà abattue, et le promenoir d'or en là sera plus agréable que le discours. Et à ce mot elle se leva, et le reste de la compagnie la suivit, et même Hylas prenant Phillis sous les bras : - Je suis bien aise, dit-il, ma Maîtresse, que les plus insensibles ressentent une partie de la peine que vous me donnez, et reconnaissent l'amour que je vous porte. Il disait ces paroles pour Astrée qu'il tenait pour personne qui n'eût jamais rien aimé. Et voilà comme notre η jugement est déçu bien souvent par l'apparence ! Et Phillis le voulant laisser en cette opinion : - Ceux qui aiment bien, dit-elle, n'essayent pas de rendre preuve de leur affection par le rapport des personnes qui ne savent pas aimer, mais par leurs propres services. Et quant à la patience que vous avez eue de parler si longuement, n'en êtes-vous pas surpayé par celle que j'ai eue de vous écouter ? - C'est, dit Hylas, une chose insupportable que l'arrogance et l'ingratitude des Bergères de cette contrée ! Et parce que Phillis voulut suivre ses compagnes, il la prit sous les bras, et continuant : - Afin de ne m'être point obligée, vous ne voulez pas seulement nier ma patience, mais voulez encore que je vous sois redevable de ce que vous m'avez

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écouté ! Quelle Loi est celle-là ? - C'est celle que le seigneur, dit-elle, impose à son esclave. - Mais plutôt, dit-il, le tyran à son peuple. - Et comment, répliqua Phillis, me tenez-vous pour un tyran ? Il y a pour le moins cette différence que je n'use point de force ni de violence sur vous. - Pouvez-vous, répondit Hylas, dire ces paroles sans rougir ? Et pouvez-vous penser que si ce n'était par force Hylas demeurât si longtemps en votre puissance ? - Et où sont mes liens, dit-elle, où sont mes fers et mes prisons ? - Ah ! ignorante ou trop dissimulée Bergère, vos chaînes sont tellement indissolubles que moi qui suis, s'il faut dire ainsi, la même franchise et liberté, n'ai pas seulement le vouloir de m'en délivrer. Or jugez si vos nœuds étreignent bien fort, puisque Hylas en est si fort attaché, Hylas, dis-je, que cent beautés et unies et séparées, n'ont jamais pu arrêter. Cependant Paris ayant repris Diane sous les bras, Silvandre pour sa discrétion, demeura sans parti quelque temps. Car il voulut bien forcer son affection, et céder sa place à Paris, pour rendre ce devoir à sa Bergère, qui, le remarquant, lui en sut gré, d'autant que toutes ces honnêtes Bergères étaient bien aises de rendre toute sorte de devoir au gentil Paris, qui, à leur considération, quittait la grandeur où sa condition l'avait élevé. Et de fortune, Madonthe étant seule, parce que Tersandre s'était amusé avec Laonice, Silvandre la prit sous les bras, et s'avançant devant la troupe, résolut de continuer le voyage avec elle. Et quoique ce Berger s'y η

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fût au commencement adressé pour ne savoir où trouver mieux, si est-ce qu'après il en fut fort satisfait ; car cette Bergère était belle et discrète, et avait des traits de visage et des façons qui ressemblaient fort à celles de Diane, non pas qu'elle fût si belle, ni qu'étant ensemble, cette conformité se pût bien remarquer, mais étant séparées, elles avaient quelque chose l'une de l'autre.
  Or Silvandre marchait de cette sorte, et ne pouvant être auprès de Diane, était bien aise de voir en Madonthe quelque chose qui en eût des marques, mais plus encore, lorsqu'entrant en discours, il remarqua quelques accents et quelques réponses qui la lui représentaient encore plus vivement. Cela fut cause que depuis ce jour il se η plut davantage en sa compagnie, mais il paya η peu de temps après bien chèrement ce plaisir. Tircis entretenait Astrée ; Paris, Diane ; Hylas, Phillis : de sorte que Tersandre fut contraint η, voyant sa place prise par Silvandre, de s'arrêter avec Laonice. Elle, qui avait toujours l'œil sur Phillis et sur Silvandre, remarqua assez aisément que le Berger ne se déplaisait point avec Madonthe ; et afin d'en savoir davantage, elle pria Tersandre de s'approcher d'eux, ce que la jalousie qu'il en concevait déjà lui fit faire aisément, mais ils ne purent ouïr que des propos assez communs.
  Ils ne marchèrent pas un demi quart d'heure le long de quelques prés, que Silvandre leur montra du doigt le bois où il les voulait conduire, et peu après, ayant passé quelques haies,

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ils entrèrent dans un taillis épais. Et parce que le sentier était fort étroit, ils furent contraints de se mettre à la file, et continuèrent de cette sorte plus d'un trait d'arc. Enfin Silvandre, qui, comme conducteur, marchait le premier, fut tout étonné qu'il rencontra des arbres pliés les uns sur les autres en façon de tonne, qui lui coupaient le chemin. Toute la troupe, passant à travers les petits arbres, s'approcha pour savoir ce qui l'arrêtait, et voyant qu'il n'y avait plus de chemin : - Et quoi, Silvandre (dit Phillis) est-ce ainsi que vous conduisez celles qui vous prennent pour guide ? - J'avoue, dit le Berger, que j'ai laissé le chemin par où j'ai passé ce matin, mais c'est qu'il m'a semblé que celui-ci était le plus court et le plus beau. - Il n'est point mauvais, ajouta Hylas, si vous nous voulez conduire à la chasse, car je crois bien que voici le plus fort du bois ! Silvandre, qui était fâché d'avoir perdu le chemin, fit tout le tour de cette tonne avec quelque peu de difficulté ; et étant parvenu à l'autre côté, il fut plus étonné qu'auparavant, parce que ces arbres qui étaient ainsi pliés les uns sur les autres faisaient une forme ronde qui semblait un Temple, et qui toutefois n'était que l'entrée d'un autre plus spacieux, dans lequel on entrait par celui-ci. À l'entrée η il y avait quelques vers que Silvandre s'amusa à lire, dont toute la troupe qui l'attendait se sentant ennuyée l'appela plusieurs fois. Lui tout étonné, après leur avoir répondu, s'en retourna vers eux, sans entrer dans le temple, afin de les y conduire, et tendant la

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main à Diane : - Ma Maîtresse, lui dit-il, ne plaignez point la peine que vous avez prise de venir jusques ici ; car encore que vous vous soyez un peu détournée, toutefois vous verrez une merveille de ces bois. Et lors, la prenant d'une main et de l'autre pliant les branches des arbres le plus qu'il pouvait pour lui faire passage, il la conduisit au-devant de l'entrée. Les autres Bergers et Bergères suivirent à la file, désireux de voir cette rareté dont Silvandre avait parlé.
  Au devant de l'entrée, il y avait un petit pré de la largeur de trente pas ou environ, qui était tout environné de bois de trois côtés, de sorte qu'il ne pouvait être aperçu que l'on n'y fût. Une belle fontaine, qui prenait sa source tout contre la porte du Temple ou plutôt cabinet, serpentait par l'un des côtés, et l'abreuvait si bien que l'herbe fraîche et épaisse rendait ce lieu très agréable. De tout temps ce bocage avait été sacré au grand Hésus, Tautatès et Taramis. Aussi n'y avait-il Berger qui eût la hardiesse de conduire son troupeau, ni dans le bocage, ni dans le préau. Et cela était cause que personne n'y fréquentait guère, de peur d'interrompre la solitude et le sacré silence des Nymphes η, Pans et Égipans. L'herbe qui n'était point foulée, le bois qui n'avait jamais senti le fer, et qui n'était froissé ni rompu par nulle sorte de bétail, et la fontaine que le pied ni la langue altérée de nul troupeau n'eût osé toucher, et ce petit taillis agencé en façon de tonne, ou plutôt de temple, faisaient bien paraître

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que ce lieu était dédié à quelque Divinité. Cela fut cause que tous ces Bergers s'approchant avec respect de l'entrée, avant que de passer outre, y lurent des vers qui, écrits sur une petite table de bois, étaient attachés au milieu d'un feston qui faisait le tour de la voûte de la porte. Les vers étaient tels :

Loin η, bien loin, profanes esprits !
Qui n'est d'un saint Amour épris
En ce lieu saint ne fasse entrée.
Voici le bois où chaque jour,
Un cœur qui ne vit que d'Amour,
Adore la Déesse Astrée.

  Ces Bergers et Bergères demeurèrent étonnés de voir cette inscription, et se regardaient les uns les autres, comme se voulant demander si quelqu'un de la troupe ne savait point ce que c'était, et s'il n'avait point vu ceci autrefois. Diane enfin s'adressant à Silvandre : - Est-ce ici, Berger, lui dit-elle, où vous nous voulez conduire ? - Nullement, répondit le Berger, et je ne vis de ma vie ce que je vois. - Il est aisé à connaître, ajouta Paris, que ces arbres ont été pliés comme nous le voyons depuis peu de temps, car les lèvres en sont encore toutes fraîches. Si faut-il que nous sachions ce que c'est ; mais de peur d'offenser la Déité à qui ce bocage est consacré, n'y entrons point qu'avec respect, et après nous être rendus plus nets que nous ne sommes pas.

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  Chacun s'y accorda, sinon Hylas, qui répondit que, quant à lui, il n'y avait que faire, et encore qu'il pensât de bien aimer, que toutefois Silvandre lui avait tant dit le contraire qu'il ne savait qu'en croire. - Et puis, disait-il, qu'il est défendu d'y entrer à ceux qui ne sont point épris d'un saint Amour, je sais bien que je suis épris d'Amour, mais qu'il soit saint ou non, certes je n'en sais rien. - Comment, dit Phillis en souriant, faute d'amour, ô mon serviteur, fera-t-il que vous nous faussiez compagnie ? - Quant à moi, répondit-il, j'en ai bien très grande quantité à ma façon, mais que sais-je si elle est comme l'entend celui qui a écrit ces vers ? J'ai toujours ouï dire qu'il ne se faut point jouer avec les Dieux. - Or regarde, Hylas, ajouta Silvandre, quelle honte tu reçois de ton imparfaite amitié en cette bonne compagnie ! - Vraiment, répondit Hylas, tu as raison ! Tant s'en faut, si tu prenais mon action comme elle doit être prise, tu m'en louerais. Car ne voulant point contrevenir au commandement de la divinité qui s'adore η en ce bocage, je fais paraître que je lui porte un grand respect et que je la révère comme je dois, au lieu que toi, méprisant son ordonnance, t'en vas plein d'outrecuidance profaner ce saint lieu, sachant bien en ton âme, quoique tu veuilles feindre, que tu n'as pas ce saint Amour qui est requis. Silvandre alors le laissant : - Je te répondrai, lui dit-il, bientôt. Et lors avec toute la troupe, après avoir puisé de l'eau en sa main, et s'être lavé, ils laissent tous leurs souliers, et, les pieds nus η,

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entrent sous la tonne. Et lors Silvandre se tournant vers Hylas : - Écoute, Hylas, lui dit-il, écoute mes paroles, et en sois témoin. Et puis relisant les vers qui étaient à l'entrée, il dit, ayant les yeux contre le Ciel et les genoux en terre : - Ô grande Déité η ! qui es adorée en ce lieu, voici j'entre en ton saint Bocage, très assuré que je ne contreviens point à ta volonté, sachant que mon Amour est si saint et si pur que tu auras agréable de recevoir les vœux et supplications d'une âme qui aime si bien que la mienne. Et si la protestation que je fais n'est véritable, punis, ô grande Déité η ! mon parjure et mon outrecuidance.
  À ce mot, les mains jointes et la tête nue, il entra dans la tonne, et tous les autres après, hormis Hylas. Le lieu était spacieux, de quinze ou seize pas en rond, et au milieu y avait un grand chêne sur lequel s'appuyait la voûte que faisaient les petits arbres, et même ses branches tirées contrebas en couvraient une partie. Au pied de cet arbre étaient relevés quelques gazons en forme d'autel sur lequel y avait un tableau où deux amours étaient peints, qui essayaient de s'ôter l'un à l'autre une branche de Myrte et une de Palme, entortillées ensemble. Soudain que cette dévote troupe fut entrée, chacun se jeta à genoux ; et après avoir adoré en particulier la Déité η de ce lieu, Paris, s'approchant de l'autel, et faisant l'office de Druide, ayant cueilli quelques feuilles de chêne : - Reçois, dit-il, ô grande Déité η qui que tu sois, adorée en ce lieu, l'humble reconnaissance de cette

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dévote troupe, avec une aussi bonne volonté qu'avec humilité et dévotion je t'offre, au nom de tous, ces feuilles de l'arbre le plus aimé du Ciel, et sous le tronc duquel il te plaît que l'on t'honore. Il dit, et offrant ces feuilles, les mit, avec un genou en terre, sur l'autel. Alors chacun se releva, et s'approchant de ces gazons pour voir le tableau qui était dessus, ils aperçurent deux Amours, comme η j'ai dit, qui, tenant à deux mains les branches de Palme et de Myrte entortillées, s'efforçaient de se les ôter l'un à l'autre.
  La peinture était fort bien faite ; car encore que ces petits enfants fussent gras et potelés, si ne laissait-on de voir les muscles et les nerfs, qui, à cause de l'effort, paraissaient élevés, non toutefois en sorte que l'on ne reconnût bien que l'embonpoint empêchait qu'ils ne parussent davantage. Ils avaient tous deux la jambe droite avancée et les pieds qui se touchaient presque l'un l'autre. Les bras étaient fort en avant, et, au contraire, les corps en arrière, comme s'ils avaient appris que plus un poids est éloigné, et plus il a de pesanteur, car chacun d'eux, pour donner plus de peine à son compagnon, se tient de cette sorte, afin que le poids même de leurs petits corps favorisât d'autant la force de leurs bras. Ils avaient les visages beaux, mais presque comme bouffis, à cause du sang qui leur montait au front pour l'effort qu'ils faisaient, ce que les veines grossies auprès des tempes et au milieu du front témoignaient assez. Et le peintre avait été si soigneux, et y avait travaillé

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avec tant d'industrie qu'encore qu'il les représentât en une action qui faisait paraître que chacun voulait vaincre, si est-ce qu'à leur visage on connaissait bien qu'il n'y avait point d'inimitié entre eux, ayant mêlé parmi leur combat je ne η sais quoi de doux et de riant aux yeux et en la bouche de tous les deux. Leurs flambeaux étaient un peu à côté où ils les avaient laissé choir. Et de fortune, étant tombés l'un près de l'autre, les endroits qui étaient allumés s'étaient rencontrés ensemble, de sorte qu'encore que le reste des flambeaux fût séparé, les flammes toutefois des deux s'unissant ensemble n'en faisaient qu'une, et par ce moyen ils éclairaient ensemble et avec d'autant plus d'ardeur et de clarté que l'une ajoutait à l'autre tout ce qu'elle en avait, avec ce mot : NOS VOLONTÉS DE MÊME NE SONT QU'UNE. Leurs arcs étaient je ne η sais comment si bien entrelacés l'un dans l'autre qu'ils ne pouvaient tirer que tous deux ensemble. Et les carquois qu'ils avaient sur leurs épaules étaient bien pleins de flèches, mais à la couleur des plumes on connaissait bien que celles qui étaient en l'un appartenaient à l'autre, parce que dans le carquois doré, les flèches étaient à plumes argentées et dans l'argenté les dorées.
  Cette troupe eût demeuré longtemps sans entendre cette peinture, si le Berger Silvandre, par la prière de Paris, ne la leur eût déclarée. - Ces deux amours, dit-il, gentille troupe,

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signifient l'Amant et l'Aimé. Cette palme et ce myrte entortillés signifient la victoire d'amour, d'autant que la palme est la marque de la victoire et le myrte de l'Amour. Donc l'Amant et l'Aimé s'efforcent à qui sera victorieux, c'est-à-dire à qui sera plus Amant. Ces flambeaux dont les flammes sont assemblées, et qui, pour ce sujet, sont plus grandes, montrent que l'amour réciproque augmente l'affection. Ces arcs, entrelacés et liés de sorte ensemble que l'on ne peut tirer l'un sans l'autre, nous enseignent que toutes choses sont tellement communes entre les amis que la puissance de l'un est celle de l'autre, voire que l'un ne peut rien faire sans que son compagnon y contribue autant du sien : ce que le changement des flèches nous apprend encore mieux. On peut encore connaître, par cette assemblée d'arcs et de flammes et par cet échange de flèches, l'union des deux volontés en une, et, comme disent les plus savants η, que l'Amant et l'Aimé ne sont qu'un. De sorte qu'à ce que je puis voir, ce tableau ne vous veut représenter que les efforts de deux Amants pour emporter la victoire l'un sur l'autre, non pas d'être le mieux aimé, mais le plus rempli d'Amour, nous faisant entendre que la perfection de l'Amour n'est pas d'être aimé, mais d'être Amant.
 Que si cela est, ma belle Maîtresse, dit-il, se tournant vers Diane, voyez combien vous m'en devez de reste ! - J'avoue librement, dit-elle, que, de cette sorte, j'aime mieux être en vos dettes que si vous étiez aux miennes ! Hylas était à l'entrée et n'osait passer outre, quoiqu'il en

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eût beaucoup d'envie, et plus encore, lorsque, penchant dedans la moitié du corps, il vit l'autel de gazons et le tableau qui était dessus. Et parce qu'il ne le pouvait bien voir, il prêtait l'oreille fort attentive aux discours de Silvandre, et en même temps il ouït que le Berger répondit à Diane : - Je vois bien, ma belle Maîtresse, que vous ni moi ne sommes point représentés en ce tableau, puisqu'ils sont chacun amant et aimé, et que vous êtes bien aimée, mais non pas Amante, et moi Amant et non pas aimé, et cela plus par malheur que par raison. - Il n'y a, dit Diane, différence entre nous que des paroles, car j'appelle raison ce que vous venez de nommer malheur ; et toutefois c'est la même chose. - Si toute la différence, dit-il, était au mot, je ne m'en soucierais guère, mais le mal est qu'en effet ce que vous appelez raison et moi malheur me remplit de toute sorte de déplaisirs, et que son contraire me rendrait le plus heureux Berger de l'Univers. À ce mot, il se tourna vers le tableau, et parce que Diane voulait répondre : - Je vous supplie, dit-il, ma belle Maîtresse, de ne me donner davantage de connaissance de votre peu de bonne volonté, et me permettre de voir ce qui est encore de rare en ce tableau. Et lors, le prenant en la main, il lut ces paroles qui étaient écrites au bas :

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VOICI LES DOUZE η
tables η des lois d'Amour, que sur peine
d'encourir sa disgrâce, il commande
à tout Amant
d'observer.

Première table.

Qui veut être parfait Amant,
Il faut qu'il aime infiniment.
L'extrême Amour seule en est digne,
Aussi la médiocrité,
De trahison est plutôt signe,
Que non pas de fidélité.

Deuxième table.

Qu'il n'aime jamais qu'en un lieu,
Et que cet Amour soit un Dieu
Qu'il adore pour toute chose η.
Et n'ayant jamais qu'un objet,

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Tous les bonheurs qu'il se propose
Soient pour cet unique sujet.

Troisième table.

Bornant en lui tous ses plaisirs,
Qu'il arrête tous ses désirs
Au service de cette belle,
Voire qu'il cesse de s'aimer,
Sinon que d'autant qu'aimé d'elle,
Il se doit, pour elle, estimer.

Quatrième table.

Que s'il a le soin d'être mieux,
Ce ne soit que pour les beaux yeux
Dont son Amour a pris naissance.
S'il souhaite plus de bonheur,
Ce ne soit que pour l'espérance
Qu'elle en recevra plus d'honneur.

Cinquième table.

Telle soit son affection,
Que même la possession

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De ce qu'il désire en son âme,
S'il doit l'acheter au mépris
De son honneur ou de sa Dame,
Lui soit moins chère que ce prix.

Sixième table.

Pour sujet η qui se vienne offrir,
Qu'il ne puisse jamais souffrir
La honte de la chose aimée ;
Et si devant lui, par dédain,
D'un médisant elle est blâmée,
Qu'il meure ou la venge soudain.

Septième table.

Que son Amour fasse en effet
Qu'il juge en elle tout parfait,
Et quoique sans doute il l'estime,
Au prix de ce qu'il aimera,
Qu'il condamne comme d'un crime
Celui qui moins l'estimera.

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Huitième table.

Qu'épris d'un Amour violent,
Il aille sans cesse brûlant,
Et qu'il languisse et qu'il soupire
Entre la vie et le trépas,
Sans toutefois qu'il puisse dire
Ce qu'il veut, ou qu'il ne veut pas.

Neuvième table.

Méprisant son propre séjour,
Son âme aille vivre d'Amour
Au sein de celle qu'il adore,
Et qu'en elle ainsi transformé,
Tout ce qu'elle aime et qu'elle honore,
Soit aussi de lui bien aimé.

Dixième table.

Qu'il tienne les jours pour perdus
Qui loin d'elle sont dépendus.
Toute peine soit embrassée
Pour être en ce lieu désiré,

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Et qu'il y soit de la pensée,
Si le corps en est séparé.

Onzième table.

Que la perte de la raison,
Que les liens et la prison,
Pour elle en son âme il chérisse ;
Et se plaise à s'y renfermer
Sans attendre de son service
Que le seul honneur de l'aimer.

Douzième table.

Qu'il ne puisse jamais penser
Que son Amour doive passer.
Qui d'autre sorte le conseille
Soit pour ennemi réputé,
Car c'est de η lui prêter l'oreille,
Crime de lèse-majesté.

Hylas qui écoutait ce que Silvandre lisait : - Je ne crois point, dit-il, Silvandre, qu'une seule des paroles que tu as proférées soit écrite au tableau que tu tiens. Mais les ayant composées il y a longtemps selon ton

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humeur mélancolique, tu feins à cette heure de les lire pour leur donner plus d'autorité et tromper plus aisément toute cette troupe. - Cela serait peut-être faisable, répondit Silvandre, s'il n'y avait ici que moi qui sût lire et si ces lois étaient contraires à la raison ou aux anciens statuts d'Amour. - Si ce que je te reproche n'était véritable, ajouta Hylas, tu m'apporterais ici ce que tu tiens en la main pour me le faire voir. - Si tu juges, répliqua Silvandre, que ce saint lieu serait profané par ton corps, à plus forte raison dois-je penser que ces saintes lois le seraient beaucoup plus si, par la lecture que tu en ferais, ton âme en avait communication. Car ce n'est que pour l'imperfection qui est en elle, que tu avouais que ton corps est profane et indigne d'entrer ici. Toute la troupe se mit à rire, et quoique l'inconstant voulût répliquer, si ne fut-il point écouté, parce que Silvandre, ayant remis le tableau sur les gazons et baisé les deux coins de cet autel rustique, chacun suivit Paris qui, trouvant une porte faite d'osier, passa de ce lieu en un autre cabinet beaucoup plus ample. Il y avait au-dessus de la voûte de la porte un feston où pendait un tableau dans lequel ces vers étaient écrits :

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MADRIGAL.

Le temple d'amitié η
Ouvre sans plus l'entrée
Du saint Temple d'Astrée,
Où l'Amour qui m'ordonne
De la servir toujours,
Comme jadis je lui donnai mes jours,
Veut qu'ores je lui donne
Les tristes nuits
De mes ennuis.

  Astrée fut celle qui s'y arrêta le plus : fût qu'à cause de son nom, il lui semblât qu'elle y eût le plus d'intérêt, ou qu'oyant parler de la vie et des ennuis, elle pensât que cela se dût entendre de la fortune du pauvre et infortuné Céladon. Tant y a qu'elle considéra longuement cette écriture ; et cependant le reste de la troupe étant passé plus outre et trouvant une voûte faite comme la première, mais beaucoup plus ample, d'abord tous se jetèrent à genoux et ayant avec silence adoré la Déité à qui ce lieu était consacré, Paris, comme il avait déjà fait, offrit pour toute la troupe un rameau

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de chêne sur l'Autel. Il était de Gazons comme l'autre, sinon qu'il était fait en triangle, et du milieu sortait un gros chêne qui, se poussant un pied par-dessus les Gazons avec un tronc seulement, se séparait en trois branches d'une égale grosseur, et se haussant de cette sorte plus de quatre pieds, ces branches venaient d'elles-mêmes à se remettre ensemble, et n'en faisaient plus qu'une qui s'élevait plus haut qu'aucun arbre de tout ce Bocage sacré. Il semblait que la nature eût pris plaisir de se jouer en cet arbre, ayant d'un tige tiré ces trois branches, et puis si bien réunies (sans aide de l'artifice) qu'une même écorce les liait, et les tenait ensemble. En la branche qui était à côté droit on voyait dans l'écorce, Hésus ; et en celle qui était à côté gauche, Bélénus, et en celle du milieu, Taramis. Au tige d'où ces trois branches sortaient, il y avait Tautatès, et en haut où elles se réunissaient, il y avait de même, Tautatès.
  Ces choses qui étaient selon la coutume de leur religion (car ils adoraient Dieu sous les tiges des chênes) ne les étonnèrent point, mais si fit bien ce qu'ils aperçurent à main gauche. C'était un autre autel qui était aussi de Gazons, avec deux grands vases de terre dans lesquels étaient deux tiges de myrte. Au milieu l'on voyait un tableau, par-dessus lequel les deux Myrtes, pliant les branches, semblaient lui faire une couronne ; et cela était bien reconnu pour n'être pas

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naturel, mais entortillé de cette sorte par artifice. Le tableau représentait une Bergère de sa hauteur, et au plus haut du tableau il y avait : C'est la Déesse Astrée, et au bas on voyait ce vers :

Plus digne de nos vœux que nos vœux ne sont d'elle.

  Si tôt que Diane jeta les yeux dessus, elle se tourna vers Phillis : - N'avez-vous jamais vu (lui dit-elle), mon serviteur, personne à qui ce portrait ressemble ? Phillis le considérant davantage : - Voilà, lui répondit-elle, le portrait d'Astrée. Je n'en vis jamais un mieux fait, ni qui lui ressemblât davantage ; mais, continua-t-elle, vous semble-t-il qu'on ne η l'ait pas voulu rendre reconnaissable ? N'a-t-elle pas en la main la même houlette qu'elle porte ? Et lors prenant celle qu'Astrée tenait : - Voyez, ma Maîtresse, ces doubles C, et ces doubles A, entrelacés de même sorte tout à l'entour, et comme l'endroit où elle la prend quand elle la porte est garni de même façon, et les fers d'en bas de cuivre, avec les mêmes chiffres ; et le sifflet η qui est en haut, représentant la moitié d'un serpent, comme il se tourne de même. - Vous avez raison, dit Diane, même que je vois ici Mélampe couché à ses pieds. Il est bien reconnaissable aux marques qu'il porte. Voyez la moitié de la tête, comme il l'a blanche et l'autre noire, et sur l'oreille noire la marque blanche. Si l'autre oreille

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n'était cachée, il y a apparence que nous y verrions la marque noire, car le peu qui s'en voit au haut de la η tête et au-dessus paraît être blanc. Voyez aussi cette marque blanche autour du col en façon de collier, et l'échancrure du poil noir qui, se tournant en demi-lune dessus les épaules, finit de même sur la croupe où le blanc recommence. On n'y a pas même oublié cette bande noire et blanche tout le long des jambes. Silvandre s'approchant d'elle : - Et moi, dit-il, j'y reconnais entre η ce troupeau la brebis qu'Astrée aime le plus. La voilà, toute blanche sinon les oreilles qu'elle a noires, le nez, le tour des yeux, le bout de la queue et l'extrémité des quatre jambes ; et afin qu'elle ne fût pas méconnue, regardez les nœuds que je lui ai vu porter plusieurs fois à l'entour des cornes en façon de Guirlande. Astrée, oyant tous ces discours, demeurait étonnée et muette, sans faire autre chose que regarder avec admiration ce qu'elle voyait. Toutefois s'avançant près de l'Autel, et voyant plusieurs petits rouleaux de papiers épars dessus, elle en prit un, et le déliant, toute tremblante, y trouva ces vers :

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Privé de mon vrai bien, ce bien faux me soulage.

Passant, si tu t'enquiers qui, dedans ce Bocage,
M'a donné ce portrait,
Sache qu'Amour l'a fait,
Qui, privé du vrai bien, d'un bien faux me soulage.

Pressé de la douleur je lui tiens ce langage :
Banni de la moitié η
Permettez par pitié
Que, privé du vrai bien, ce bien faux me soulage.

Confiné dans ce lieu que, pour vous rendre hommage,
Je vous ai consacré,
Ayez au moins à gré
Que, privé du vrai bien, ce bien faux me soulage.

S'il ne m'est pas permis de voir votre visage,
Ces beaux traits pour le moins
Serviront de témoin,
Que privé du vrai bien ce bien faux me soulage.

Je leur dis, ô beaux traits que je retiens pour gage,
Que nul autre Amoureux
Ne fut onc plus heureux.
Privé de mon vrai bien, ce bien faux me soulage.

Je les adore donc, non pas comme une image,
Mais comme Dieux très grands,
Car par effet j'apprends

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Que, privé du vrai bien, ce bien faux me soulage.

  Astrée étant retirée à part lisait et considérait ces vers, et plus elle regardait l'écriture, et plus il lui semblait que c'était de celle de Céladon ; de sorte qu'après un long combat en elle-même, il lui fut impossible de retenir les larmes, et, pour les cacher, elle fut contrainte de tourner le visage vers l'autre autel. Mais Phillis, qui était aussi étonnée qu'aucune de la compagnie, ayant pris un autre de ces rouleaux, l'alla trouver, se doutant bien que ce qui faisait séparer Astrée de cette sorte n'était que ces peintures et ces écrits qu'elle-même reconnaissait fort bien pour être de ceux de Céladon. Et parce que Diane s'en allait aussi la trouver, Phillis lui fit signe de ne le faire de peur que Silvandre et Paris ne la suivissent, ce qu'aisément elle entendit ; et pource, s'en retournant vers l'Image d'Astrée, elle ouvrit quelques rouleaux de ceux qui étaient sur l'autel. Le premier qui lui tomba entre les mains fut celui-ci :

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DIALOGUE.
SUR LES YEUX D'UN PORTRAIT.

STANCES.

- Sont-ce, Peintre savant, des âmes ou des flammes
Qui, naissant de ces yeux, leur volent à l'entour ?
- Ce sont flammes d'Amour qui consument les âmes,
Ce sont âmes plutôt qui font vivre l'Amour.

- Ah ! qui n'admirera ces flammes nonpareilles
Si la vie et la mort procèdent de ces yeux ?
- Les effets des grands Dieux, sont-ce pas des merveilles,
Et ces * soleils aussi ne sont-ce pas des Dieux ?

- Les aimer comme humains, c'est donc erreur extrême,
Puisqu'il faut des grands Dieux révérer le pouvoir.
- Ne commandent-ils pas à ton cœur qu'il les aime,
Ayant déjà permis à tes yeux de les voir ?

- Il est vrai, mais mon cœur touché de révérence
Doit de dévotion, non d'Amour s'allumer.
 - Les Dieux ne veulent rien outre notre puissance.
 Éprouve si tu peux les voir sans les aimer.

  Cependant que Diane, pour amuser toute la compagnie, allait lisant tout haut ces vers, et ceux-ci étant finis, en prenait d'autres, dont l'autel était presque couvert, Phillis s'adressant à la Bergère Astrée : - Mon Dieu, ma sœur, lui dit-elle, que je demeure étonnée des

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choses que je vois en ce lieu ! - Et moi, dit-elle, j'en suis tant hors de moi que je ne sais si je dors ou si je veille ! Et voyez cette lettre, et puis me dites, je vous supplie, si vous n'en avez jamais vu de semblables. - C'est, répondit Phillis, de l'écriture de Céladon, ou je ne suis pas Phillis. - Il n'y a point de doute, répliqua Astrée, et même je me ressouviens qu'il avait écrit ce dernier vers :

Privé de mon vrai bien, ce bien faux me soulage

autour d'un petit portrait qu'il avait de moi, et qu'il portait au col dans une petite boîte η de cuir parfumé. - Voyons, dit Phillis, ce qu'il y a dans ce papier que je tiens en la main, et que j'ai pris au pied de votre image.


SONNET.

Qui ne l'admirerait ! Et qui n'aimerait mieux
Errer en l'adorant plein d'Amour et de crainte,
Et rendre courroucés contre soi tous les Dieux,
Que n'idolâtrer point une si belle Sainte ?

Mais qu'est-ce que je dis ? En effet elle est peinte.
La belle que voici, ce ne sont pas des yeux,
Comme nous les croyons, ce n'en est qu'une feinte,
Dont nous déçoit la main du peintre ingénieux

Ce ne sont pas des yeux ? Si ressens-je la plaie,
Quoique le trait soit feint, toutefois être vraie,
Fuyons donc, puisqu'ainsi les coups nous en sentons.

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Mais pourquoi fuirons-nous ? la fuite en est bien vaine,
Si déjà bien avant dans le cœur nous portons,
De ces yeux vrais ou faux, la blessure certaine.

  Ah ! ma sœur, dit alors Astrée, n'en doutons plus, c'est bien Céladon qui a écrit ces vers, c'est bien lui sans doute, car il y a plus de trois ans η qu'il les fit sur un portrait que mon père avait fait faire de moi, pour le donner à mon oncle Phocion. À ce mot, les larmes lui revinrent aux yeux ; mais Phillis qui craignait que ces autres Bergers et Bergères ne s'en aperçussent : - Ma sœur, lui dit-elle, voici un sujet de réjouissance, et non pas de tristesse. Car si Céladon a écrit ceci, comme je le crois, il est certain qu'il n'est point mort quand vous avez pensé qu'il se soit noyé. Que si cela est, quel plus grand sujet de joie pourrions-nous recevoir ? - Ah ! ma sœur, lui dit-elle, tournant la tête de l'autre côté, et la η poussant un peu de la main, Ah ! ma sœur, je vous supplie ne me tenez point ce langage. Céladon est véritablement mort par mon imprudence et je suis trop malheureuse pour ne l'avoir pas perdu η. Et je vois bien maintenant que les Dieux ne sont pas encore contents des larmes que j'ai versées pour lui puisqu'ils m'ont conduite ici pour m'en donner un nouveau sujet. Mais puisqu'ils le veulent, je verserai tant de pleurs que si je ne puis en laver entièrement mon offense, je m'efforcerai pour le moins de le faire, et ne cesserai que je ne perde ou la vie ou les yeux. - Je ne vous dirai pas, répliqua

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Phillis, que Céladon vive ; mais si ferai η bien que s'il a écrit ce que nous lisons, il faut que de nécessité il ne soit pas mort. - Et quoi, dit-elle, ma sœur, n'avez-vous jamais ouï dire à nos Druides que nous avons une âme qui ne meurt pas encore que notre corps meure ? - Je l'ai bien ouï dire, répondit Phillis. - Et n'avez-vous pas bonne mémoire de ce qu'ils nous ont si souvent enseigné, qu'il faut donner des sépultures η aux morts, voire même leur mettre quelque pièce d'argent dans la bouche, afin qu'ils puissent payer celui qui les passe η dans le Royaume de Dis ? Qu'autrement ceux qui sont privés de sépulture demeurent cent ans errants le long des lieux où ils ont perdu leurs corps ? Et ne savez-vous pas que celui de Céladon, n'ayant pu être trouvé, est demeuré sans ce dernier office de pitié ? Que si cela est, pourquoi serait-il impossible qu'il allât errant le long de ce malheureux rivage de Lignon et que, conservant l'amitié qu'il m'a toujours portée, il eût encore pour son intention les mêmes pensées qu'autrefois il a eues ? Ah ! ma sœur, ma sœur, Céladon est trop véritablement mort pour mon contentement, et ce que nous en voyons n'est que le témoignage de son amitié et de mon imprudence ! - Ce que j'en dis, répondit Phillis, n'est que pour l'apparence que j'y vois, et le désir que j'en ai pour votre repos. - Je le connais bien, répliqua Astrée, mais ma sœur, ressouvenez-vous que si j'avais cru que Céladon fût en vie, et qu'enfin je trouvasse qu'il fût mort, il n'y aurait rien qui me pût conserver la vie ; car ce

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serait le perdre une seconde fois, et les Dieux et mon cœur savent combien la première m'a conduite près du tombeau. - Encore vous doit-ce être du contentement, répondit Phillis, de connaître que la mort n'a pu effacer l'affection qu'il vous portait. - C'est, dit-elle, pour sa gloire η, et pour ma punition. - Mais plutôt, dit Phillis, qu'étant mort il a vu clairement et sans nuage la pure et sincère amitié que vous lui portez, et que même cette jalousie, qui était cause de votre courroux, ne procédait que d'une Amour très grande. Car j'ai ouï dire que comme nos yeux voient nos corps, de même nos âmes séparées se voient et reconnaissent. Astrée répondit : - Ce serait bien la plus grande satisfaction que je puisse recevoir ; car je ne doute nullement qu'autant que mon imprudence lui a donné de sujet d'ennui, autant la vue qu'il aurait de ma bonne volonté lui donnerait du contentement. Car si je ne l'ai plus aimé que toutes les choses du monde, et si je ne continue encore en cette même affection que jamais les Dieux ne m'aiment.
  Ces Bergères parlaient de cette sorte, cependant que Diane entretenait le reste de la troupe, lisant quelquefois les petits rouleaux qu'elles trouvaient sur l'Autel, d'autres fois demandant à Paris, Tircis et Silvandre ce qu'ils jugeaient de ces choses. - Il n'y a personne ici, dit Paris, qui ne connaisse bien que ce portrait a été fait pour Astrée, et qui de même ne juge qu'il a été mis en ce lieu par quelqu'un qui ne l'aime pas seulement, mais qui l'adore. - Quant

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à moi, dit Silvandre, ces chiffres me feraient croire que ce serait Céladon, si Céladon n'était point mort. - Comment, dit Tircis, Céladon, ce Berger qui se noya il y a quatre η ou cinq lunes dans Lignon ? - Celui-là même, répondit Silvandre. - Et servait-il Astrée ? ajouta Tircis. Au contraire, j'ai ouï dire qu'il y avait tant d'inimitié entre leurs familles. - La beauté de la Bergère fut plus grande que la haine, répondit Silvandre, et me semble que, puisqu'il est mort, il n'y a point de danger de le dire. - Je crois, interrompit Diane, qu'aussi n'y en aurait-il pas encore qu'il vécût, ayant été si discret, et Astrée si sage, que cette affection ne saurait avoir offensé personne. Astrée, qui s'était tue quelque temps, oyant ce que les Bergers disaient d'elle, encore que ses yeux ne fussent pas encore bien remis ne put s'empêcher de leur répondre : - Ces larmes que je ne puis cacher rendront témoignage que Céladon m'a aimée, puisque sa mémoire me les arrache par force. Mais ces écrits qui sont sur ces gazons témoignent aussi qu'Astrée a plutôt fait faute contre l'Amour que contre le devoir. Cela est cause que je ne fais point de difficulté de l'avouer, pour lui rendre au moins cette satisfaction après sa mort que mon honnêteté n'a jamais permis qu'il eût reçue durant sa vie. À ces paroles, toute la troupe s'approcha d'elle, et Diane lui montrant les billets qu'elle avait : - Est-ce là de l'écriture de Céladon ? - C'en est sans doute, répondit Astrée. - C'est donc signe, ajouta Diane, qu'il n'est pas mort. À quoi Phillis

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répondit : - C'est de quoi nous parlions à cette heure même ; mais elle dit que l'Âme de Céladon qui va errant le long du rivage de Lignon les a écrits. - Et quoi ? ajouta Tircis, n'a-t-il point été enterré ? - C'est la cause, dit Astrée, qu'il va errant de cette sorte ; car on ne lui a pas même fait un vain Tombeau. - C'est véritablement, * répliqua Paris, trop de nonchalance, d'avoir laissé si longuement en peine, pour un devoir de si peu de moment, une si belle âme que celle de ce gentil Berger. - Voilà, dit Tircis, comme le souci des morts touche le plus souvent fort peu ceux qui survivent ; de sorte que j'estime ceux-là sages, qui, durant leur vie, y pourvoient. - Et sans mentir, ajouta Diane, c'est chose étrange que ce Berger, tant aimé non seulement de tous ses parents mais de tout notre hameau, n'ait reçu ce pitoyable office que reçoivent les moins aimés. - C'est peut-être, dit Tersandre, que les Dieux l'ont ordonné de cette sorte, afin qu'il n'abandonnât pas si tôt ces lieux qu'il avait tant aimés, et que, récompensé de son affection, il eût ce contentement η de demeurer quelque temps près de celle qu'il aime. - Toutefois, dit Tircis, j'ai appris que, tout ainsi que notre corps ne peut demeurer en l'air, en l'eau, ni dans le feu sans une continuelle peine, parce qu'étant pesant, il faut qu'incessamment il se travaille tant qu'il est en ces éléments qui n'ont rien de si solide, de même l'âme dépouillée du corps, n'étant point en son propre élément, tant qu'elle demeure entre nous, est en une continuelle peine, jusques à ce qu'elle soit

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entrée aux Champs-Élysées, où elle trouve un autre air, une autre terre, une autre eau, et un autre feu, d'autant plus parfaits et convenables à sa nature, que ceux où nous sommes le sont davantage à nos corps lourds et grossiers. Ce que je sais parce que, quand ma chère et tant aimée Cléon fut morte, je fus presque en résolution η de ne lui donner point de sépulture afin de retenir cette belle âme quelque temps auprès de moi. Mais nos Druides me sortirent de cette erreur, me faisant entendre ce que je viens de vous dire. - Quant à moi, dit Silvandre, puisqu'à faute de sépulture on demeure quelque temps autour du lieu où l'on meurt, je veux prier tous mes amis que si je meurs en cette contrée, ils ne m'enterrent point, afin que j'aie plus de loisir de voir ma belle Maîtresse. Car il n'y a contentement des Champs-Élysées qui vaille celui-là, ni peine qu'une âme puisse souffrir pour n'être en son élément qui ne soit beaucoup moindre que le bien de la voir. - Cela serait fort bon, répondit Tircis, si, après la mort, vous dépouillant du corps, vous ne laissiez point aussi tous ces amours ! Mais j'ai ouï dire à nos sages que nos passions n'étaient que des tributs de l'humanité, et que les Dieux nous avaient naturellement donné cet instinct afin que la race des hommes ne vînt à défaillir, mais qu'après la mort, d'autant que les âmes sont immortelles et que rien d'immortel ne peut engendrer, cet Amour se perd η en elles, tout ainsi que la volonté de manger, de boire et de dormir. - Et toutefois, dit Silvandre, si Céladon a

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écrit ce que nous lisons, il n'y a pas apparence qu'il ait perdu l'affection qu'il portait à cette Bergère. - Et qui sait, répondit Tircis, si les Dieux qui sont justes ne lui ont point voulu donner cette particulière satisfaction pour récompense de la vertueuse et sainte amitié qu'il a portée à cette Bergère ? - Si cela est, répliqua Silvandre, pourquoi ne dois-je espérer η de trouver les Dieux aussi justes et favorables que lui, puisque mon amitié ne cède ni à la sienne ni à nulle autre, soit en ardeur, soit en vertu ? - Mais, dit Astrée, si les Dieux lui ont fait cette grâce que vous dites, ne serait-ce point impiété en lui rendant le devoir de la sépulture, de le faire partir de cette contrée, et lui ravir ce contentement ? - Nullement, répondit Tircis, car la grâce que les Dieux lui ont faite en cela n'a été que pour soulager la peine que continuellement il reçoit, étant contraint de demeurer sous un Ciel si contraire à son naturel.
  Ces Bergers discouraient de cette sorte quand Phillis, considérant tout ce qui était en ce lieu, jeta sa vue sur un endroit où il y avait apparence que quelqu'un se fût mis bien souvent à genoux, car la terre en avait les marques bien imprimées. Et parce que cela était vis-à-vis de l'Autel, et qu'elle y vit un rouleau de parchemin attaché à une hart ou tortis de saule, elle s'y en alla η pour voir ce que c'était, et le déployant trouva ces paroles :

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ORAISON
À LA DÉESSE ASTRÉE.

  Grande et toute puissante Déesse, encore que vos perfections ne puissent être égalées, il ne faut que nos sacrifices, ne pouvant être tels que vous méritez, laissent de vous être agréables, puisque, si les Dieux ne recevaient que ceux qui sont dignes d'eux, il faudrait qu'eux-mêmes fussent la victime. Or ce que je viens offrir à votre Déité, c'est un cœur et une volonté qui n'ont jamais été dédiés qu'à vous seule. Si cette offrande vous est agréable, tournez les yeux pleins de pitié sur cette âme qui les a toujours trouvés si pleins d'Amour, et par un acte digne de vous, sortez-la η de la peine où elle demeure continuellement, et la mettez en repos duquel son malheur et non son démérite l'a jusques ici éloignée. Je vous requiers cette grâce par le nom de Céladon, de qui la mémoire vous doit plaire, si celle du plus fidèle et affectionné de vos serviteurs peut jamais avoir obtenu de votre Divinité cette glorieuse satisfaction.

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  Phillis faisant signe de la main, et appelant Astrée : - Venez lire, lui dit-elle, ma sœur, ce que Céladon vous demande, et vous connaîtrez que Tircis vous a dit vrai ! Et lors s'étant tous approchés, elle relut tout haut cette Oraison, qui ne fut pas sans qu'Astrée accompagnât ses paroles de larmes, encore qu'elle se contraignît le plus qu'il lui fût possible ; mais elle ne pouvait ressentir ces déplaisirs avec une moindre démonstration. Et lorsque Phillis eut parachevé : - Vraiment, dit Astrée, je satisferai à sa juste demande. Et puisque ses parents ne lui rendent pas le devoir, à quoi la proximité η les oblige, il recevra de moi celui d'une bonne amie. À ce mot, sortant de ce lieu, après avoir honoré l'autel des Dieux, toute cette troupe retourna vers Hylas qui, en les attendant, n'avait point été oisif ; car les voyant tous attentifs dans l'autre cabinet, il entra dans celui où étaient les douze Tables des lois d'Amour. Et quoiqu'il en redoutât l'entrée, si est-ce que, méprisant la force d'amour, lui semblant qu'il ne lui pouvait faire pis que lui faire perdre sa Maîtresse, à quoi il savait de très bons remèdes, il entra à la dérobée dedans. Et prenant le tableau qui était sur les gazons, voulut ressortir incontinent dehors, croyant que s'il offensait en y entrant que moins il y demeurerait, moindre aussi serait son offense. Et de fortune le prenant à la hâte, et s'en retournant de même, il heurta contre un des côtés de l'entrée, de telle sorte que l'ébranlant, il fit tomber à ses pieds une écritoire que celui qui avait fait cet ouvrage tenait là expressément

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pour écrire ses conceptions, quand il y venait faire ses prières. Il le η ramasse comme envoyé de quelque Dieu, et se résolut de corriger en ces lois ce qu'il y trouverait de contraire à son humeur. En cette délibération il les lit ; et incontinent, comme il avait l'esprit prompt, les change de cette sorte :


TABLES D'AMOUR
falsifiées par l'inconstant
Hylas.

Première table.

Qui veut être parfait Amant,
Qu'il n'aime point infiniment.
Telle amitié n'en est pas digne.
Puisqu'au rebours l'extrémité
De l'imprudence est plutôt signe
Que non pas de fidélité.

Deuxième table.

Qu'il aime et serve en divers lieux,
Et qu'il tourne toujours les yeux,

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Dessus quelque nouvelle chose,
Aimant ainsi divers objets,
Que les bonheurs qu'il se propose,
Soient aussi pour divers sujets.

Troisième table.

Ne bornant jamais ses désirs,
Qu'il cherche partout des plaisirs,
Faisant toujours amour nouvelle,
Voire qu'il cesse de l'aimer
Sinon que d'autant qu'aimé d'elle,
Pour lui seul il doit l'estimer.

Quatrième table.

Que s'il a du soin d'être mieux,
Ce soit pour plaire à tous les yeux
Des belles de sa connaissance.
S'il souhaite quelque bonheur,
Ce ne soit que pour l'espérance
D'être plus absolu Seigneur.

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Cinquième table.

Telle soit son affection,
Que même la possession
De ce qu'il désire en son âme,
S'il doit l'acheter au mépris
De son honneur ou de sa Dame,
Il la veuille bien à ce prix.

Sixième table.

Pour sujet qui se vienne offrir,
Qu'il ne puisse jamais souffrir
Querelle pour la chose aimée.
Que si devant lui par dédain,
D'un médisant elle est blâmée,
Qu'il y consente tout soudain.

Septième table.

Que l'Amour permette en effet
Que son jugement soit parfait,

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Et que dans son âme il l'estime,
Toute telle qu'elle sera,
Condamnant comme d'un grand crime
Celui qui plus l'estimera.

Huitième table.

Qu'épris d'un Amour assez lent,
Il n'aille sans cesse brûlant,
Ni qu'il languisse ou qu'il soupire
Entre la vie et le trépas ;
Mais que toujours il puisse dire
Ce qu'il veut, ou qu'il ne veut pas.

Neuvième table.

Estimant son propre séjour,
Son âme en soi vive d'Amour,
Et non en celle qu'il adore,
Sans qu'en elle étant transformé,
Tout ce qu'elle aime et qu'elle honore,
Soit aussi de lui bien aimé.

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Dixième table.

Qu'il ne tienne pas pour perdus,
Les jours loin d'elle dépendus,
Si la peine n'est surpassée
Par le bien qu'il s'est figuré,
Mais se contente en sa pensée,
Si le corps en est séparé.

Onzième table.

Qu'il se remette à la raison,
Que ses liens et sa prison
Pour elle bientôt il finisse.
Méprisant de s'y renfermer,
S'il n'attend rien de son service
Que le vain honneur de l'aimer.

Douzième table.

Qu'il ne puisse jamais penser
Que telle amour n'ait à passer.

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Qui d'autre sorte le conseille,
Soit pour ennemi réputé,
Car c'est de lui prêter l'oreille
Crime de lèse-Majesté.

  Hylas se hâta le plus qu'il lui fut possible de changer de cette sorte ces douze tables, et afin que ses rayures fussent moins connues, il les η effaçait avec la pointe d'un couteau. Et y ayant raclé un peu de son ongle les en couvrait, et puis le polissait, fût avec l'ongle même, fût avec le dos du couteau, et enfin écrivait dessus ce qu'il y avait changé, ce qu'il fit si proprement η qu'il était malaisé de le reconnaître. Et incontinent rentrant dans le cabinet, mit le tableau en sa place, et ressortit avec la même diligence, sans être aperçu de personne ; ce qu'il fit un peu auparavant qu'Astrée et le reste de la troupe revint, de sorte qu'il fut trouvé assis à l'entrée, feignant de s'y être endormi. Et parce qu'Astrée qui sortait la première toute triste ne prit pas garde à lui, il ne fit point aussi semblant de se lever ; mais quand Phillis qui venait après l'aperçut en cette posture : - Et qu'est-ce ? lui dit-elle, Hylas, que vous faites ici, cependant que nous venons de voir les plus grandes merveilles qui soient en toute la rive de Lignon ? - J'ai une pensée (répondit Hylas se levant froidement, et se frottant les yeux) qui me tourmente plus que je ne me fusse jamais pu persuader. - Et qui est-elle ? ajouta Phillis. - Je la

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vous dirai, répondit l'inconstant, si vous me promettez de faire une chose dont je vous supplierai. - Je n'ai garde, dit-elle, de m'obliger de parole sans savoir ce que vous voulez ! - Vous le pouvez faire, dit Silvandre en souriant, en y ajoutant les conditions contre lesquelles il n'y a pas apparence qu'un si gentil et parfait Amant vous voulût requérir de quelque chose, à savoir qu'il ne vous demandera rien qui contrevienne à l'honneur d'une sage Bergère. - Je le veux bien, dit Phillis, à cette condition η. - Et moi, répondit Hylas, je ne le veux qu'à cette condition. Sachez donc, ma belle Maîtresse, continua-t-il froidement, que je crois ce lieu être à la vérité un bocage sacré à quelque grande Divinité ; car depuis que vous êtes entrée dedans et que Silvandre a lu les lois que j'ai ouïes, je me sens tellement touché d'une puissance intérieure que je n'ai point de repos en moi-même, me semblant que jusques ici j'ai vécu en erreur, me conduisant contre les ordonnances que le Dieu qui est adoré en ce saint lieu a faites à ceux qui veulent aimer. De sorte que je suis tout prêt d'abjurer mon erreur, et me remettre au sentier qu'il m'ordonnera. Et n'y a rien eu qui m'ait empêché de le faire cependant que vous étiez dans ce bocage, qu'une chose que je vous déclarerai. Vous savez, ma belle Maîtresse, que depuis l'heure que vous et mon cœur avez eu agréable que Hylas se dît votre serviteur, je n'ai point trouvé en toute cette contrée un plus contrariant esprit, ni une humeur plus ennemie de

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la mienne que Silvandre. Car il ne s'est jamais présenté occasion de prendre le parti contraire au mien que ce Berger ne l'ait fait, voire bien souvent il en a recherché les moyens avec artifice, comme en l'injuste sentence η qu'il donna contre Laonice, parce que j'avais parlé pour elle, y ayant peu d'apparence qu'une morte fût préférée à cette belle et honnête η Bergère. De sorte que repassant ces choses en ma mémoire, je suis entré en doute que, continuant cette volonté de me contrarier, il ait peut-être lu les ordonnances de ce Dieu d'autre façon qu'elles ne sont pas écrites dans le tableau qu'il tenait. C'est pourquoi je vous veux conjurer non seulement par la promesse que vous venez de me faire, mais par l'honneur que vous devez, soit à l'amour, soit à la Déité qui est adorée en ce bocage, que vous preniez la peine d'y rentrer et de m'apporter le tableau où ces lois sont écrites, afin que les lisant moi-même, je puisse sortir du doute où je suis, et après suivre les ordonnances que j'y trouverai tout le reste de ma vie. Cette requête, Silvandre, (continua-t-il s'adressant à lui) est-elle incivile, et contre l'honnêteté d'une sage Bergère ? - Nullement, répondit Silvandre, mais je crains qu'elle soit plutôt inutile. - Or sus, dit Hylas, faisons une autre promesse entre nous : promettez-moi devant cette troupe que tout le reste de votre vie vous suivrez les commandements que vous y trouverez écrits, et je vous ferai un même serment. - Je ne ferai, dit-il, jamais difficulté de vous promettre, ni à tout autre, d'observer ce à quoi le devoir

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m'oblige, y ayant longtemps que je l'ai promis aux Dieux. - Vous me le promettez donc ? répliqua Hylas. - Je le vous promets, dit Silvandre, et sans vous obliger à nulle promesse réciproque, vous aimant trop pour vous vouloir rendre parjure. - Et moi, répondit Hylas, je le vous veux jurer, et aux Dieux mêmes de ces lieux, les appelant tous à témoins, afin qu'ils punissent celui de nous deux qui y contreviendra. - Je vous assure, répondit Phillis, que pour voir un si grand changement en Hylas, je veux bien faire voir ces douze tables. Et lors, rentrant dans le cabinet, après avoir fait une profonde révérence, elle prit le tableau et l'apporta à l'inconstant qui, la tête nue, et mettant un genou en terre : - Je reçois, dit-il, ces sacrées ordonnances comme venant d'un Dieu et apportées par ma Déesse, protestant de nouveau, et jurant aux grands Dieux devant ce bocage sacré, et prenant cette troupe pour témoin, que toute ma vie je les observerai aussi religieusement que si Hésus, Tautatès, Taramis Dieu η me les avaient données visiblement. Et lors se relevant, sans remettre son chapeau, il baisa le bas du tableau, et étant environné de toute la troupe, il commença de les lire à haute voix. Mais quand Silvandre ouït qu'il disait qu'on ne devait pas aimer infiniment : - Ah ! Berger, lisez bien, lui dit-il, vous trouverez autre chose ! -  À la peine du livre η, dit froidement Hylas. Et lors il montra l'écriture à Phillis, qui lut comme lui. - Cela ne peut être, dit Silvandre. Et lors s'approchant, il le voulut lire

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sans se fier à personne, et Hylas serrant le tableau contre son estomac : - C'est un grand cas, dit-il, que celui qui a accoutumé de tromper a toujours opinion qu'on l'abuse. Je me doutais bien que vous lisiez autrement qu'il n'était pas écrit, et si vous le voyez vous-même, l'avouerez-vous devant cette troupe ? - J'avouerai sans doute, dit Silvandre, la vérité, mais permettez que je la lise. - Il suffit, dit Hylas, ce me semble, que Phillis l'ait vue, et vous devez bien vous en fier à elle. - Je le ferais, répondit Silvandre, si elle voulait dire la vérité, mais c'est par jeu ce qu'elle dit. - Je vous jure, dit Phillis, qu'il a lu comme il est écrit, et non au contraire. - Je ne saurais, dit-il, le croire si je ne le vois. - Or si vous n'avez assez de le voir, dit Hylas, touchez-le, et lisez-le vous-même, pourvu que ce soit fidèlement. Et lors Silvandre, recevant le tableau, et jurant qu'il lirait sans rien changer, il en recommença la lecture. Mais quand il y trouva ce que Hylas avait dit, il ne savait qu'en penser, et plus encore lorsque continuant il trouva les couplets tous changés. - Et bien, dit Hylas, que vous en semble, ma Maîtresse ? Avais-je raison de douter de la prud'homie de Silvandre, puisqu'il lisait tout le contraire de ce qui était écrit ? - Que dites-vous à cela, Berger ? disait-il, s'adressant à Silvandre. Serez-vous homme de parole ? Ou si vous vous dédirez ? Le Berger ne répondait mot, mais plus étonné de cette aventure que de chose qui lui fût jamais advenue, il allait considérant ce tableau. Et lors Diane, s'approchant de lui, et jetant la vue dessus, demeura au commencement étonnée, et lui dit : - En

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bonne foi, Silvandre, avouez la vérité, la première fois que vous nous avez lu ces vers étaient-ils écrits comme ils sont ? - Ma belle Maîtresse, dit-il, quand je les ai lus, ils étaient autres qu'ils ne sont, et ne puis penser, s'il était autrement, pourquoi je ne les eusse pas aussi bien vus qu'à cette heure. Alors Diane prenant le tableau en la main, regarda l'écriture de plus près, ce que Hylas apercevant et craignant que sa finesse ne fût reconnue : - Or sus, Silvandre, dit-il, il ne faut pas tant de discours ! Me voici prêt à tenir parole, et vous, serez-vous parjure ? - Vous me prenez de bien court, dit Silvandre, je ne suis pas sans un grand soupçon de tromperie ; car je sais fort bien que les lois que j'ai vues étaient telles que je les ai dites, et maintenant je vois tout le contraire ; de sorte que je suis fort en doute que ceci ne soit supposé. - Voilà une très mauvaise excuse, dit l'inconstant, et comment pourrait-on avoir fait si promptement un autre tableau ? Cependant qu'ils parlaient ainsi, Diane qui considérait l'écriture reconnut qu'encore que l'encre fût semblable, toutefois les traits des lettres ne l'étaient pas entièrement ; et les regardant encore de plus près et passant le doigt dessus et secouant le parchemin, une partie des raclures de l'ongle s'en alla. Et lors, opposant l'écriture au Soleil, toutes les rayures s'apparurent aisément ; dont s'étant assurée : - Or sus, dit Diane, vous voici tous deux hors de dispute, car en un même lieu vous trouvez ce que vous cherchez tous deux ! Vous, Silvandre, le lisant comme il était écrit, et vous,

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Hylas, comme vous l'avez corrigé. Et lors s'approchant d'eux, elle leur en montra la preuve, parce que, l'opposant au Soleil, on voyait aisément les endroits où le parchemin avait été gratté ; et puis, le considérant de plus près, on remarquait quelques-uns des premiers traits qui n'avaient pu être assez bien effacés. Il n'y eut alors personne de la troupe qui ne reconnût ce qu'elle disait, et se mettant tout autour de Hylas : - Dites-nous, Berger, lui disaient-ils, comment vous avez pu faire ? Hylas, se voyant convaincu par la prudence de Diane, fut enfin contraint d'avouer la vérité, non pas toutefois sans jurer plusieurs fois que ce n'avait été que l'injustice de ces lois qui l'y avaient poussé : - Car, disait-il, elles sont bien tellement iniques qu'il m'a été impossible de les souffrir sans les corriger ainsi qu'elles doivent être. Nul ne put s'empêcher de rire η, oyant comme il en parlait ; mais plus encore, considérant l'étonnement que Silvandre avait eu au commencement. Et parce qu'il se faisait tard, et que le séjour en ce lieu avait été assez long, Phillis voulut rapporter le tableau où elle l'avait pris. Mais tous les Bergers furent d'avis que les vers fussent corrigés comme ils étaient auparavant, et que Hylas, pour effacer en partie l'offense qu'il avait faite d'entrer en ce lieu qui lui avait été défendu, et d'avoir osé falsifier les ordonnances d'Amour, serait condamné de rayer lui-même ce qu'il y avait écrit, et de mettre à la marge ce qu'il avait rayé ; ce qu'il fit à l'heure même, plus, disait-il,

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pour obéir à sa maîtresse que pour η apaiser Amour, le courroux duquel il ne redoutait point sans elle. - Ni aussi, ajouta η Silvandre, guère avec elle. - Je ne vous contredirai jamais, répondit l'inconstant, tant que vous me blâmerez de trop de courage. - Prenez garde, répondit Silvandre, que ce ne soit de présomption et d'infidélité. Si ces dernières paroles eussent été ouïes de Hylas, il n'y a point de doute qu'il eût répondu ; mais étant entré dans le cabinet, elles demeurèrent sans repartie, et cependant toute la troupe s'achemina par un petit sentier que Silvandre avait choisi. Et parce qu'Astrée n'espérait plus trouver des nouvelles de Céladon qui lui pussent plaire, elle était presque en volonté de s'en retourner, et pour ce sujet, laissant Tircis, elle s'approcha de lui η : - Il me semble, lui dit-elle, Berger, qu'il est bien tard pour aller plus outre, et que nous ne saurions presque retourner en nos cabanes que la nuit ne nous surprenne. - Il est certain, dit le Berger, mais cela ne vous doit empêcher de continuer votre voyage puisque vous en êtes si près ; car aussi bien, encore que vous y voulussiez retourner, le jour ne vous accompagnera pas jusques à mi-chemin. Quant à ce qui est de nos troupeaux, ceux à qui nous les avons laissés en garde les reconduiront bien pour ce soir en leurs loges. - Mais, dit Astrée, comment coucherons-nous ? - Le lieu où je vous veux conduire, répondit Silvandre, n'est pas loin du Temple de la Bonne déesse, et je m'assure que la vénérable Chrisante sera bien aise de vous avoir ce soir pour hôtesse.

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- Il faut savoir, répondit la Bergère, si mes compagnes l'auront agréable. Et lors, les ayant attendues en un lieu où le chemin s'élargissait, elle leur proposa ce que Silvandre avait pensé. Il n'y eut celle qui ne le trouvât fort à propos, puisqu'aussi bien il était impossible de regagner de jour leurs hameaux.
  En cette résolution donc ils se remettent en chemin ; et Silvandre, sans quitter Astrée, étant toujours le premier, et ayant marché quelque peu, lui montra le bois où il avait trouvé la lettre qui était cause de ce voyage. - Voilà, dit Astrée, un lieu bien retiré pour y recevoir des lettres. - Vous le jugerez bien mieux tel, lui dit-il, quand vous y serez ; car c'est bien le lieu le plus sauvage et le moins fréquenté qui soit le long des rives de Lignon. - De sorte, dit Astrée, qu'aucun ne l'a su écrire que vous, ou l'Amour. - Pour ce qui est de moi, dit-il, je sais bien ce qui en est. Et quant à l'Amour, je m'en tais, car j'ai ouï dire que, quelquefois, nous voulant jeter ses flammes dans le cœur il se brûle η lui-même sans y penser. Et qui sait si cela ne lui est point advenu par la beauté de ma maîtresse ? Que si quelque chose l'a garanti, c'est sans doute le bandeau qu'il a devant les yeux. - Ah ! Silvandre, dit la Bergère, ce bandeau ne l'empêche guère de bien voir ce qui lui plaît ! et ses coups sont si justes, et faillent si peu souvent le but où il les adresse qu'il n'y a pas apparence qu'un aveugle les ait tirés. - Discrète Bergère, répondit Silvandre, j'ai

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vu un aveugle en la maison de votre père η, qui savait aussi bien tous les chemins et détours de votre hameau, et se conduisait aussi bien par tout le logis que j'eusse su faire, ayant acquis cela par une longue accoutumance. Et pourquoi ne dirions-nous que Amour qui est le premier et le plus vieil η de tous les Dieux n'ait, par une longue coutume, appris d'atteindre les hommes au cœur ? Et pour montrer que c'est plus par coutume que par justesse, prenez garde qu'il ne nous vise qu'aux yeux, et qu'il ne nous atteint qu'au cœur. Que s'il n'était point aveugle, quelle η apparence y a-t-il qu'il blessât d'un réciproque Amour des personnes tant inégales, ou qu'aux uns il donnât de l'Amour pour des personnes qui les surpassent de tant, et aux autres, pour d'autres qui leur sont tant inférieures ? J'en parle comme intéressé, car, à moi qui ne sais seulement qui η je suis, il a fait aimer Diane, de qui le mérite surpasse tous ceux des Bergères, et à Paris, qui est fils du prince de nos Druides, il fait aimer une Bergère. - Par vos mérites, répondit Astrée, vous égalez les perfections de Diane, et Diane par ses vertus surpasse la grandeur de Paris, et par ainsi l'inégalité n'est point telle qu'il faille par là accuser Amour d'aveuglement. Silvandre demeura muet à cette réplique, non pas qu'il n'eût aisément répondu, mais parce qu'il fut marri d'avoir par ses paroles donné connaissance de sa véritable affection, et s'en repentait, craignant d'offenser Diane si autre qu'elle le savait. Mais il s'était de fortune bien

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adressé, car Astrée lui eût volontiers donné toute sorte d'aide, reconnaissant la pure et sincère amitié η qu'il portait à Diane. Aussi, le naturel d'une personne qui aime bien est de ne nuire jamais aux amours d'autrui si elles ne sont préjudiciables aux siennes.
  Et lorsqu'il levait la tête pour lui répondre, il arriva dans le bois, qui fut cause que, sans faire semblant de ce qu'ils avaient dit : - Voici, lui dit-il, sage Bergère, le bois que vous avez tant désiré ; mais il est si tard que le Soleil est déjà couché, de sorte que nous n'aurions pas beaucoup de loisir de le visiter. - Si nous y trouvons, dit-elle, des choses aussi rares que nous en avons trouvé en celui d'où nous venons, c'est sans doute que le temps sera court, puisqu'à peine pourrions-nous déjà lire, tant il est tard. Il est vrai que ne devons pas plaindre notre journée, l'ayant trop bien employée, ce me semble. Avec semblable discours, ils entrèrent dans le bois, et ne se donnèrent garde que la nuit peu à peu leur ôta de sorte la clarté qu'ils ne se voyaient plus et ne se suivaient qu'à la parole. Et lors, s'enfonçant davantage dans le bois, il η perdit tellement toute connaissance du chemin qu'il fut contraint d'avouer qu'il ne savait où il était. Cela procédait d'une herbe sur laquelle il avait marché, que ceux de la contrée nomment l'herbe du fourvoiement, parce qu'elle fait égarer η et perdre le chemin depuis qu'on a mis le pied dessus, et selon le bruit commun, il y en a quantité dans ce bois. Que cela soit ou ne soit pas vrai, je η

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m'en remets à ce qui en est ; tant y a que Silvandre, suivi de cette honnête troupe, ne pût de toute la nuit retrouver le chemin, quoiqu'avec mille tours et détours il allât presque par tout le bois. Et enfin il s'enfonça tellement que pour le suivre ils étaient contraints de se tenir par les habillements, la nuit étant si obscure qu'elle semblait expressément être telle pour empêcher qu'ils ne sortissent de ce bois.
  Hylas, qui de fortune s'était rencontré entre Astrée et Phillis : - Je commence, dit-il, ma Maîtresse, à bien espérer du service que je vous rends. - Et pourquoi ? dit η Phillis. - Parce, répondit-il, que vous n'eûtes jamais tant de peur de me perdre que vous avez, et qu'au lieu que je vous soulais suivre, vous me suivez. - Vous avez raison, dit-elle, et de tout ce changement, vous en devez remercier Silvandre, que toutefois vous dites être votre plus grand ennemi. - Je ne sais, ajouta Hylas, s'il me fait souvent de semblables offices, si j'aurai plus d'occasion de le remercier de la faveur qu'il est cause que je reçois de vous que de lui reprocher la peine que je prends. - Quant à cela, dit Phillis, il faut que vous en jugiez après avoir mis le plaisir et la peine que vous en recevez dans une juste balance. - Je voudrais bien, ma Maîtresse, dit Hylas, que seule vous tinssiez cette balance, et que seule vous fissiez jugement de la pesanteur de l'un et de l'autre ; car encore que je n'y fusse point, je ne laisserais pas de m'en rapporter à

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ce que vous en auriez jugé. Chacun se mit à rire de la bonne volonté de Hylas, et Silvandre, qui l'oyait, ne put lui répondre autre chose sinon : J'avoue, Hylas, que je suis un aveugle qui en conduis plusieurs autres. - Mais le mal est, dit Hylas, qu'ils ne sont aveugles que pour s'être trop fiés en vos yeux. - Si vous n'eussiez point été en la troupe, ajouta Silvandre, cet aveuglement ne nous fût point advenu. - Et pourquoi, dit-il, vous ai-je peut-être ôté les yeux ? - Les yeux, non, répondit Silvandre, mais oui bien le moyen de voir, nous ayant trop longuement entretenus par les longs discours de vos inconstances, et puis par les lois que, comme profane vous avez falsifiées, qui est en effet ce qui nous a mis à la nuit. - Vraiment, Silvandre, répondit Hylas, tu η me fais ressouvenir de ceux qui, après avoir trouvé le vin trop bon, le blâment de ce qu'ils s'en sont enivrés ! Eh ! mes amis, leur faut-il dire, pourquoi en buviez-vous tant ? Et, ami Silvandre, pourquoi m'écoutais-tu si longuement ? T'avais-je attaché par les oreilles η ? - J'avais bien en ce lieu, dit Silvandre, des chaînes plus fortes que les tiennes. Mais, quoi que c'en soit, nous voici tellement égarés, soit pour la nuit, soit pour avoir marché sur l'herbe du fourvoiement, qu'il ne faut pas espérer de pouvoir démêler les petits sentiers qu'il ne soit jour, ou que, pour le moins, la Lune n'éclaire. Et qu'est-il donc de faire ? dit Paris. - Il faut, continua Silvandre, se reposer sous quelques-uns de ces arbres, attendant que la Lune se fasse voir. Chacun

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trouva cette résolution bonne ; aussi bien une partie de la nuit était déjà passée. Lors, rencontrant un arbre un peu retiré des autres, ils choisirent le mieux qu'ils purent un lieu bien sec, et là, les Bergers étendant leurs saies, et les Bergères s'étant couchées dessus, ils se retirèrent un peu à côté, où tous ensemble ils se couchèrent, attendant que la Lune parût.