Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
Astrée moderne, Troisième partie.
basée sur L'Astrée de 1621
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Troisième partie

Livre 10


3-10-1
L'Astrée III, 10. Édition Vaganay**, 1925
Des bergers déguisés en Égyptiennes offrent de dire la bonne aventure
Daphnide, Alcidon, Adamas, Phillis, Diane et Léonide s'entretiennent (III, 10, 425 verso)



3_10_2
L'Astrée III, 10. Édition Vaganay**, 1925
Gravure signée Guélard
Astrée et Diane (le graveur ajoute Léonide ou Phillis) surprennent Alexis
habillée en bergère (III, 10, 437 recto)

Éd. de 1619, 397 recto.
Éd. Vaganay, III, p. 521.

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LA grande chaleur du jour était fort abattue, lorsque Diane donna son jugement. De sorte qu'Adamas, désireux qu'Alcidon et Daphnide pussent être à temps pour avoir le plaisir des divers exercices de ces bergers, se levant de son siège, fut cause que chacun en fit de même ; et les prenant par la main leur dit, qu'il était temps de se mettre en chemin pour aller de jour aux hameaux de ces belles bergères. Mais parce que Phillis et Silvandre disputaient entre eux pour savoir à qui Diane avait donné l'avantage, et que le Druide vit bien que cette dispute ne se terminerait pas facilement, il leur dit que l'on ne laisserait d'en parler par les chemins, et que ce serait un passe-temps pour en adoucir l'incommodité, et pour

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en accourcir la longueur. Et cela fut cause que l'on n'eut pas plutôt commencé de marcher que Phillis attaqua le berger, lui disant : - Et bien, Silvandre, Que te semble-t-il du jugement de Diane ? Où est l'outrecuidance qui te persuadait de pouvoir obtenir quelque avantage par-dessus moi ? - Bergère, répondit froidement Silvandre, je n'ai jamais espéré d'en tant avoir que notre maîtresse m'en a donné, mais aussi je soutiendrai bien qu'il n'y eût jamais un jugement prononcé avec plus d'équité, ni avec une plus mûre considération que celui duquel vous parlez. - Et quoi, berger, ajouta Phillis en souriant, vous croyez que Diane vous ait avantagé par-dessus moi ? - Et qui en peut douter, répondit Silvandre, il faudrait bien avoir peu de jugement pour n'entendre pas son jugement. - Quant à moi, reprit la bergère, je ne l'entends pas seulement, mais aussi je l'admire, car j'entends fort bien que j'ai obtenu par lui la victoire de la gageure η que nous avions faite, et j'admire qu'il n'y eût jamais jugement comme celui-ci, puisqu'il contente les deux parties,
ayant toujours ouï dire, qu'en tous les  "
autres, l'une se plaint et l'appelle injuste. - En ceci comme  "
en toute autre chose, répondit Silvandre, se η "
montre le bel esprit de Diane ! - Et toutefois, dit Phillis, c'est moi qui suis déclarée la plus aimable, et c'est à moi à qui le siège de Diane a été donné comme à celle qui le mérite le mieux, et pour faire entendre que c'est à moi à qui Silvandre doit rendre les mêmes devoirs, et les mêmes honneurs que notre maîtresse avait auparavant reçus de nous. - Ô bergère, s'écria

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Silvandre, que ce mystère est profond, et qu'il vous faut encore étudier η longtemps pour le savoir entendre ! Et si * notre belle maîtresse s'établissait encore un juge pour déclarer l'intention * qu'elle a eue, je vous montrerais bientôt que tout ce que vous venez de dire est plus à mon avantage qu'au vôtre ! Et s'il lui plaît de nous ouïr à cette heure même, vous verrez que c'est à moi à la remercier de la victoire qu'équitablement elle m'a adjugée. - Silvandre, dit alors Diane, il n'est pas raisonnable que l'Auteur même s'explique, et puis il me semble d'avoir parlé si clairement que quoi que j'y pusse ajouter n'y servirait de rien. Mais je vous supplierai bien, puisque vous n'avez plus de gageure η contre Phillis, et que je ne dois plus être votre juge ni votre maîtresse, que vous vous souveniez que je m'appelle Diane. Et ces dernières paroles furent proférées avec un visage si sérieux que Silvandre connut bien qu'elle le voulait ainsi, et toutefois feignant de le prendre d'autre façon, il répondit : - Je sais bien que vous êtes cette belle Diane que Phillis et moi avons servie quelque temps, mais je sais bien aussi que vous m'avez autrefois permis de vous tenir pour ma maîtresse, et me pensez-vous être de l'humeur de Hylas ? Pardonnez-moi, s'il vous plaît, je hais trop l'inconstance et cette humeur volage pour changer de cette sorte. Permettez-moi que je vous sois celui que j'ai commencé de vous être, et veuillez être celle que vous m'avez été. Hylas qui ne haïssait point η Silvandre, lui semblant l'un des plus accomplis bergers de toute la contrée, encore qu'incessamment

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ils eussent dispute ensemble : - Il me semble, belle Diane, dit-il, que plusieurs raisons vous obligent à trouver bon ce que ce berger vous propose, et auxquelles vous ne pouvez contrevenir sans offenser votre beau jugement. Que si pour vous relever de cette peine, vous voulez que ce soit moi qui déclare quelle est votre intention en ce que vous avez ordonné sur le différend η, j'aurai bientôt condamné Silvandre. - Je vois bien, Hylas, répondit Diane en souriant, que vous seriez aussi bon juge pour eux que vous êtes bon conseiller pour moi. - Non, non, interrompit Phillis, je ne veux point de juge suspect, Silvandre aurait raison de tenir Hylas pour tel ; mais s'il plaît au sage Adamas il en ordonnera. Adamas alors prenant la parole : - Il n'est pas raisonnable, dit-il, que quelqu'un juge par-dessus Diane, mais ne laissez d'alléguer ce que vous pensez être à votre avantage, et nous sommes tous ici pour lui en dire notre avis ! Alors Phillis : - Est-il possible, dit-elle, Silvandre, que tu sois tellement préoccupé de l'Amour de toi-même que tu ne voies point une chose si claire que celle que tu me débats, m'assurant qu'il n'y a ici personne qui ne juge bien que tu n'as point de raison ! ou bien si seulement ce que tu en fais n'est que pour montrer la subtilité de ton esprit ? Se pouvait-il parler plus clairement que Diane ? Je déclare, a-t-elle dit, que Phillis est plus aimable que Silvandre. Et pour éclaircir encore mieux son jugement, elle ajoute l'honneur de me mettre en son siège pour te faire entendre qu'il y a autant de différence de toi à moi, qu'il y en a de toi

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à Diane, et que, pour ce regard, tu me η dois porter le même respect et le même honneur. Et pouvait-elle faire davantage pour montrer ma victoire, ni la déclarer avec des paroles plus expresses ? Au contraire, si elle a dit que tu te savais faire aimer, ç'a été pour faire entendre que tu es plus plein d'artifice que je ne suis pas, et en cela, je l'avoue, mais c'est d'autant qu'une chose qui est aimable de soi-même, n'a point de besoin d'artifice pour se faire aimer ! Que si elle t'a fait présent d'un chapeau de fleurs, et
" si elle m'a ordonné de rendre le mien
" à celui qui l'avait donné, n'a-t-elle pas voulu faire voir
" que les choses qui sont aimables en toi ne sont que des fleurs qui naissent et meurent en un jour ? Et parce qu'elle juge en moi les mérites être plus solides et durables, elle ne veut pas me laisser cette marque des choses si tôt périssables. Et afin que tu le connaisses encore mieux, * ne voulant qu'il y ait quelque chose qui demeure sans récompense, considère, Silvandre, quelle est celle qu'elle t'a donnée, et quelle est celle que j'ai eue pour le service que nous lui avons rendu. À toi, elle a ordonné que tu lui baiseras la main, qui est une gratification que l'on fait aux esclaves et à ceux que nous estimons peu. Mais à moi, elle céda sa place, pour montrer qu'elle ne peut rien faire davantage ; cette naturelle opinion étant née en chacun que nul ne juge personne valoir plus que lui-même ne vaut, elle a voulu faire voir que toutefois elle me cède, puisqu'elle me quitte la place qu'elle avait, ou bien pour te faire connaître qu'elle juge que tu me dois céder η

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autant qu'à elle qui soulait être au lieu où elle m'a élevée. Or vante-toi maintenant, Silvandre, de l'avantage que tu prétends avoir reçu en ce jugement, garde bien le souvenir de la grande victoire que tu as obtenue aujourd'hui, et va au temple de la Bonne Déesse marquer le clou η que l'on y a mis cette année, afin qu'à l'avenir tu saches en quel temps tu as été victorieux !
  À ce mot, Phillis se tut, et lorsque Silvandre voulut répondre, Hylas le devança en disant : - Si c'est à moi à dire mon avis, je déclare que Phillis a gagné. - Vous donnez votre jugement, dit Adamas en souriant, avec un peu trop de précipitation, car vous condamnez un homme sans l'avoir ouï, Silvandre n'a point parlé encore. - Il est vrai, répondit Hylas, mais il ne faut pas s'arrêter à si peu de chose, car je sais bien qu'il ne peut rien répondre qui vaille. Chacun se mit à rire des discours de Hylas, et lorsque chacun se fut tu, Silvandre reprit froidement la parole de cette sorte :


SignetRéponse
du Berger Silvandre sur le jugement de Diane.

J'ai appris dans les Écoles η des Massiliens que Prométhée fut d'un esprit si subtil qu'il monta au Ciel, et déroba le feu des Dieux avec lequel il anima la statue qu'il avait faite. Et que, pour punition de ce larcin, il fut attaché

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sur un rocher où une Aigle lui dévore continuellement le foie. Ne courrai-je point cette même fortune, si, déclarant les intentions de cette belle Diane, je lui dérobe le secret η qu'elle a voulu réserver à elle, puisque je n'estime pas ce larcin moindre que celui de Prométhée, ni fait contre une moindre divinité ? Mais aussi ne serai-je point complice à celui de Phillis, qui se veut injustement attribuer ce qui ne lui est point dû, et à mon désavantage, et contre l'équité et le bon jugement de cette belle Diane ? Véritablement, si je délaisse cette juste cause la pouvant soutenir avec de si claires raisons, je crains d'être grandement coupable. Que ferons-nous donc, ô Silvandre ! pour, sans encourir la peine, faire ce que nous devons ? Recourons à cette belle Diane même, et avec des supplications demandons-lui en don ce que nous pourrions bien lui dérober. Il est impossible que les prières, qui sont filles η de Tautatès, ne soient exaucées par celle qui a tant de perfections que nous la pouvons estimer divine, s'il y a quelque chose de tel parmi les mortels.
  C'est donc à vous, ô ma belle et divine Maîtresse, à qui j'adresse ces prières, afin qu'il me soit permis en déclarant la vérité de ma victoire de montrer l'équité de votre jugement, protestant qu'en cette action j'ai plus d'égard à ce qui vous touche qu'à ce qui est de moi. Car que me peut importer que Phillis se prévale de l'avantage que j'ai par-dessus elle, puisque cela ne me rend moins homme de bien, ni moins votre serviteur que je suis ? Mais si, par les subtilités de Phillis, on venait à croire qu'un jugement si peu

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juste eût été donné par vous contre toute sorte de raison, ce serait blesser l'honneur de votre bel esprit qui ne s'est jamais trompé en une chose si claire et si reconnue de chacun. Et avec l'assurance que votre silence me donne que vous le trouvez bon, je répondrai à Phillis de cette sorte :
  Est-il possible, bergère, que vous vouliez être deux fois vaincue, et que par force vous me vouliez par deux jugements rendre votre supérieur ? Il semble que vous avez voulu appeler Diane devant un autre Trône, et si notre grand Druide ne vous en eût empêché, je ne sais si cet outrage η n'eût point été commis contre elle ! Mais il ne faut pas trouver étrange que celle qui n'a jamais su η aimer n'en sache entendre les secrets et les ordonnances. Et toutefois, afin que ni vous ni ceux qui vous écoutent ne demeuriez plus longtemps en cette erreur, oyez, bergère, et avouez la vérité que je vous vais déclarer brièvement.
  Le Grand Dieu qui est par-dessus tous les Cieux, et qui d'un seul regard voit non seulement tout ce que le Soleil découvre, mais de plus tout ce qui est de plus caché dans les entrailles de la terre et dans les profonds abîmes des eaux, a voulu donner ce privilège à l'homme qu'il n'y a que lui seul qui puisse connaître ses pensées s'il ne lui plaît de les découvrir. Mais pour l'avantager encore plus, il ne lui a pas seulement donné la vertu de les cacher à toute sorte de personnes, mais de les pouvoir participer à tous ceux qu'il veut. Et afin qu'il le fasse plus intelligiblement,

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il lui a laissé deux moyens qui se déclarent l'un l'autre, qui sont la Parole et les Actions : deux choses dont chacune séparément peut fort bien découvrir * l'intention, mais qui, pour éclaircir encore mieux nos * pensées, se rendent plus intelligibles l'une par l'autre. Et c'est pourquoi lorsque nos actions sont douteuses, nous y ajoutons la parole pour les résoudre, et quand nos paroles sont obscures, nous les éclaircissons par les actions. Et le Grand Tautatès l'a voulu ordonner de cette sorte afin que ces âmes trompeuses et qui prennent plaisir à décevoir tous ceux qui les approchent n'eussent point d'excuse, lorsque les déceptions sont découvertes, sur l'impuissance de ne s'être pas su mieux faire entendre.
  Or cette sage et très juste Diane, voulant nous faire savoir ce qu'elle jugeait de notre différend, afin de ne nous laisser aucune doute sur ce sujet, a voulu user des deux moyens qui lui sont donnés pour nous faire entendre son opinion. Elle a donc en premier lieu parlé fort clairement, et puis, à ses paroles elle a ajouté les actions qui pouvaient les éclaircir entièrement. Et toutefois, puisque la feinte ignorance de Phillis me contraint de recourre aux raisons, pour ne laisser personne en doute de la vérité, je dirai :
  Que pour reconnaître cette vérité, il la faut prendre en sa source, et qu'à cette occasion pour savoir qui, par le jugement de Diane, a eu la victoire, il est nécessaire de considérer quel a été le commencement du différend qui a donné naissance à notre gageure η. La Nymphe Léonide en

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a bien rapporté fidèlement la vérité lorsqu'elle a dit que les trois Lunes étant écoulées, Diane devait juger qui de Phillis et de moi se savait mieux faire aimer ; car toute notre gageure η fut fondée sur la reproche que Phillis me faisait que l'occasion pourquoi je n'entreprenais de servir pas une de nos bergères, c'était pour reconnaître le défaut que j'avais des choses qui peuvent faire aimer. Et sur ce que je soutenais que ce n'était que faute de volonté, je fus condamné, et elle aussi, à servir trois Lunes entières cette belle Diane, et qu'après elle jugerait qui de nous deux se saurait mieux faire aimer. Ceci étant bien entendu, je crois qu'il n'y a personne qui incontinent ne voie que, par les paroles de cette belle Diane, j'ai obtenu ce que je prétendais, puisqu'elle a prononcé ces mêmes mots : nous disons et déclarons, que Silvandre se sait mieux faire aimer que Phillis. Qu'est-ce que j'ai plus à demander, ayant reçu ce jugement si clair et en paroles qui ne pouvaient être plus intelligibles ? Et toutefois, à ces paroles elle a voulu ajouter les actions, telles que personne ne les peut considérer sans incontinent avouer ma victoire. Elle fait deux choses : l'une elle me met la couronne sur la tête, et l'autre, m'ordonne de baiser sa belle main ; toutes deux des faveurs si grandes que je ne sais s'il y en a qui les pussent surpasser. Car, Phillis, à qui donne t-on la couronne sinon à celui qui a vaincu ? Et à qui les belles permettent-elles de leur baiser la main, sinon à ceux qu'elles aiment ou qu'elles jugent dignes d'être aimés ? Je ne sais, bergère, où vous allez chercher cette

Signet[ 409 verso sic 413 verso ] 1619 1621

coutume que vous dites, que l'on permet ces baisers à ceux que l'on estime peu ! Car si vous faites ces faveurs à ceux que vous mésestimez, quelles seront celles que vous ferez à ceux que vous penserez mériter quelque chose ? Croyez-moi, mon ennemie, qu'à ce prix il n'y a personne qui ne fût bien aise d'être méprisé de ma belle Maîtresse, et s'il lui plaît de continuer, je proteste que je veux bien vivre et mourir dans ce mépris. Et quant à ce que vous dites que notre Juge a voulu montrer en me donnant ce chapeau de fleurs que les choses aimables qui peuvent être en moi ne sont que des fleurs qui naissent et meurent en un jour, considérez ce qu'elle y a ajouté, prévoyant bien que peut-être on pourrait penser ce que vous dites : Nous ordonnons, dit-elle, que Silvandre reprendra son chapeau de fleurs de mes mains et le portera toujours à l'avenir, en le renouvelant lorsqu'il flétrira, afin que cette marque lui en demeure éternelle parmi les bergers. Vous semble-t-il, bergère, qu'elle m'ordonne cette couronne afin qu'elle flétrisse dans un jour, puisqu'elle veut que je la porte pour mémoire éternelle ? Mais en ceci vous êtes excusable, car c'est l'un de ces mystères que vous n'entendez point en l'Amour, et lequel je vous veux expliquer afin que vous sachiez pourquoi notre juste Juge vous a ordonné de rendre ce chapeau de fleurs à qui le vous a donné, et à moi de le porter toujours.
  Amour, que nos sages Druides estiment être le Grand Tautatès, et que ceux qui enseignent dans les Écoles η des Massiliens, disent

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être le premier des Dieux qui sortît hors du Chaos, après avoir ôté la confusion et le désordre de cette inutile et lourde masse et séparé les choses mortelles des immortelles, voulut éclairer dessus toutes, et en les éclairant leur donner la vie et la perfection. Et parce que l'homme n'a jamais été créé que pour connaître, aimer et servir ce Grand Tautatès, et que nous ne pouvons rien comprendre, qui auparavant ne soit représenté à notre âme par des espèces corporelles avec lesquelles nous nous formons les idées η des choses que nous entendons, il voulut nous mettre devant les yeux un corps si parfait qu'il pût en quelque sorte nous représenter ce qu'il voulait que nous reconnussions de lui, afin que, le connaissant, nous vinssions à l'aimer, et en l'aimant à le servir. Et d'autant qu'il n'y a rien de si beau ni de si pur que ce Grand Tautatès, il choisit donc dans le sein de la matière celle qu'il jugea la plus pure et la plus parfaite, et puis l'embellit de toutes les beautés, et l'accomplit de toutes les perfections dont un corps peut être capable, et le nomma Soleil η. Ce Soleil incontinent se fit voir d'un côté à l'autre du Ciel, donna vie et mouvement à tout ce qui était sur la terre, et fit des effets tant admirables que plusieurs, étant abusés de lui reconnaître tant de perfections, l'ont cru être ce grand Dieu duquel il n'était toutefois qu'une bien imparfaite ressemblance, et l'ont adoré comme s'il eût été celui qu'il représentait. Donc, Phillis, si vous voulez connaître en quelque sorte quel est ce grand Tautatès Amour, il faut que vous l'appreniez

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par les choses que vous voyez en ce soleil et qui tombent sous vos sens. Et quand vous voyez que le soleil donne vie à tout ce qui est en l'univers, vous devez dire en vous-même que l'Amour donne vie à toutes les âmes quand il éclaire non seulement au ciel mais par toute la terre, que l'amour est aussi la lumière qui donne la vue de l'entendement à tous les esprits, car il n'y a celui qui soit si aveugle à qui il n'ouvre les yeux et qu'il ne rende clairvoyant. Quand le soleil, se cachant, nous laisse en ténèbres, que c'est ainsi que l'Amour se retirant d'un esprit qu'il a autrefois éclairé, le laisse obscur et sans lumière, ni entendement. Et lorsque vous considérez que le soleil fait et change les saisons η, qu'Amour aussi fait le Printemps en faisant produire en nos esprits les fleurs des espérances, l'été, en nous en donnant les fruits, l'Automne, en nous en laissant jouir, et l'Hiver, en nous donnant l'entendement de les savoir longuement conserver. Je serais trop long si je voulais apporter ici par le menu tous les rapports qu'Amour et le Soleil ont ensemble ! Il suffira donc, bergère, que reprenant ce que j'ai déjà dit, vous entendiez que ces fleurs que vous mésestimez si fort, et qui sont, à ce que vous dites, aussitôt flétries que produites, ce sont les espérances qu'Amour nous donne en son Printemps. Et si cela est, que direz-vous que signifie ce chapeau de fleurs, pris de la main de Diane, à ses pieds où je l'avais posé, pour le mettre sur ma tête, sinon que l'espérance η que je m'estimais n'être pas digne d'avoir, elle veut que je la prenne de ses propres mains ? ô Amour, quelle

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plus grande faveur pourrais-je recevoir de ma belle maîtresse ? Ô Phillis, que ces fleurs me sont chères et agréables, et même considérant la suite de cette faveur : Voilà donc ces belles fleurs qui sont le Printemps de mes espérances, et pensez-vous que l'Été n'ait pas suivi incontinent après ? Et ne voilà pas le baiser de cette belle main qui me donne les fruits de cette espérance ? Mais n'ai-je pas l'Automne et l'Hiver par ce beau soleil de mon âme ? Sans doute, Phillis, ma belle maîtresse n'y a rien oublié, quand elle a ordonné que pour marque éternelle je portasse cette belle couronne parmi les bergers, voilà la jouissance de l'Automne, et que j'en renouvellasse continuellement les fleurs, et voilà les moyens de pouvoir conserver longuement le bonheur que j'ai reçu. Méprisez à cette heure, mon ennemie, ces fleurs et ce baiser que l'on donne dites-vous à des personnes si méprisables, et considérez si, vous ôtant ces fleurs et les vous faisant rendre au sage Adamas qui est le souverain juge de ces contrées, et qui, par ce moyen, peut être appelé la Justice même, elle n'a pas voulu montrer que vous ne deviez rien espérer, et que si vous aviez conçu sans raison quelque espérance, il était bien raisonnable que vous en fussiez dépouillée devant la même justice, comme lui faisant une amende honorable en la présence de toute cette vénérable compagnie.
  Il ne reste donc rien maintenant à dire, sinon que je vous déclare pourquoi ma belle maîtresse a dit que Phillis était plus aimable que

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Silvandre, et quelle raison l'a émue à vous mettre
" dans son propre siège. Et pour l'entendre 
" plus aisément, il faut que vous sachiez,
" bergère, que tout ce qui est bon est aimable,
" mais il n'est pas aimé pour cela, parce que le bon, s'il n'est reconnu, est comme le trésor η caché, qui ne se peut faire estimer que quand quelqu'un en a la connaissance. Et Dieu même, qui est le Bon de tous les Bons, ne serait pas aimé s'il ne se faisait connaître. Lorsque Diane déclare que vous êtes aimable, elle le dit avec raison, parce que tout ce qui η est bon est aimable, et sans doute les vertus et les perfections qui sont en vous sont bonnes ; car ressemblant à ma belle maîtresse en ce que la nature vous a faite fille, il n'y a point de doute qu'en cette qualité vous ne soyez aimable, et beaucoup plus que Silvandre ! Mais d'autant qu'il vous défaut les autres choses à vous faire aimer, et lesquelles notre juste juge a reconnues en moi, elle a déclaré que je me sais mieux faire aimer. Et cela, bergère, si vous l'entendez bien, est très juste, et nullement à votre
" désavantage, car il faut considérer
" le personnage η que nous faisons tous trois.
Diane est celle qui reçoit nos services et nos passions, et vous et moi la servons et la recherchons ; le propre de l'homme, c'est de servir, de rechercher et d'adorer une belle maîtresse. Je fais donc envers Diane ce que je dois faire comme homme, et ma maîtresse en recevant mes services et mes vœux, elle fait ce qu'elle doit faire comme fille, mais vous, en recherchant d'Amour ma maîtresse, vous faites le contraire de ce que

Signet[ 412 recto sic 416 recto ] 1619 1621

vous devez faire, et par ainsi vous ne devez pas trouver étrange si, encore que vous soyez plus aimable, Silvandre toutefois se sait mieux faire aimer que vous, puisqu'il fait ce pourquoi il est né, et vous tout le contraire, puisque les filles ne doivent pas rechercher mais être recherchées. Et pour vous montrer que notre juste juge l'a ainsi entendu, considérez que vous ôtant du lieu où vous étiez, elle vous a mise en sa place pour vous montrer que vous ne deviez pas faire le personnage de celui qui recherche, mais le sien, qui était celui d'être aimée et servie. Avouez donc maintenant, Phillis, que j'ai gagné la gageure η que nous avions faite, et je confesserai que vous êtes plus aimable que moi, et tous deux ensemble disons qu'il n'y eut jamais un plus sage ni plus juste juge, ni une plus belle maîtresse que cette Diane, à qui notre gageure η m'a donné, et de qui les perfections m'ont entièrement acquis, et me retiendront éternellement.
  Ainsi finit Silvandre, laissant chacun très satisfait et de ses raisons et de sa modestie. Phillis même fut contrainte d'avouer ce qu'il avait dit, et cela fut cause que Diane, voyant qu'il n'était point nécessaire de faire un second jugement, n'en dit rien davantage. Un seul Hylas, tenant Stelle sous les bras, s'allait moquant de tout ce qu'ils avaient dit, et voyant que chacun s'était tu : - Et bien, Silvandre, lui dit-il, qu'est-ce que tu veux que nous apprenions de ton long et fâcheux discours ? Silvandre lui répondit

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froidement : - Toute cette troupe connaîtra que ce jugement que Diane a donné avec de si bonnes et de si justes considérations a souffert la même injure par l'explication que Phillis lui donnait que reçoivent la plupart des Oracles η, par ceux qui le plus souvent les tournent au gré de leurs désirs et de leurs passions. Et toi et Stelle, vous apprendrez que depuis que le soleil nous a η été donné pour nous représenter ce qui est de l'Amour, tout ainsi qu'il n'y a qu'un soleil, aussi ne devons-nous avoir qu'un Amour. - Et toi, berger, dit Hylas incontinent, tu te souviendras qu'il n'y a pas longtemps que tu es en vie, puisque tu dis que c'est Amour qui la donne à toutes les âmes, car n'ayant rien aimé que cette bergère, et n'ayant que trois ou quatre η Lunes que tu as commencé, ou ce que tu nous contes est faux, ou tu ne vivais pas il y a fort peu de temps ! Mais si cela est, enseigne-nous je te supplie, Silvandre, comment tu faisais, étant mort, à conduire tes troupeaux, à aller à la chasse, à parler, à chanter, à courre et à lutter, car je serais bien aise d'apprendre cela de toi, afin que j'en puisse faire de même quand je serai mort, parce que j'en ai vu d'autres que l'on met au feu, et d'autres que l'on enterre, et ceux-là me faisaient peur quand je les voyais. Mais toi, j'avoue que tu étais le plus gentil mort qui fût jamais, et que si je pensais étant mort faire comme tu faisais avant que tu fusses amoureux, je ne me soucierais pas tant de mourir que j'ai fait jusques ici. Silvandre alors en souriant : - Il faut par force, dit-il, rire des discours de Hylas, mais encore faut-il leur répondre !

Signet[ 413 recto sic 417 recto ] 1619 1621

Il est vrai qu'Amour est la vie de notre âme si l'on l'entend comme il se doit, mais pour cela il faut que tu saches, Hylas, que nous considérons deux η sortes de vie en l'âme. L'une, celle qu'elle vit avec le corps, et l'autre avec elle-même. La première anime le corps, le fait marcher, parler, manger, et lui fait faire toutes ces actions lesquelles tu as reconnues en moi avant que j'eusse eu le bonheur d'aimer Diane, et l'autre donne la vie à l'âme, et fait que véritablement elle vit en elle-même, car elle lui éclaire l'entendement, lui forme ses imaginations, et attire et occupe toutes ses volontés. Or la première sorte de vie est commune à l'homme avec tous les animaux, car tous, en vivant, produisent les mêmes actions, mais l'autre, le relevant par-dessus tout ce qui a corps, lui donne une autre espèce de vie, qui est commune avec ces η pures pensées desquelles nous avons parlé. Et maintenant tu vois, Hylas, que si j'ai dit qu'Amour donne la vie aux âmes, je n'ai pas pour cela dit que le corps fût mort, et qui est cette mort de laquelle tu veux parler, car j'eusse dit des choses impossibles. Impossibles, d'autant que nul ne peut mourir qui auparavant n'a vécu, mais celui qui n'a jamais aimé, par cette raison, n'aurait jamais vécu. Ne me demande donc plus comment j'ai fait, étant mort, à parler, à chanter, à courre et à lutter, car toutes ces actions dépendent d'une vie de laquelle Amour ne daignerait se mêler. - Et quoi, répondit Hylas, votre Amour, à ce que je vous ois dire, ne se mêle que des choses de la pensée et de l'imagination ? - Il n'y a point de doute,

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répliqua Silvandre, que les autres il les laisse à l'instinct que la nature donne à chacun. - Or, Silvandre, reprit Hylas, c'est dommage que nous n'aimions tous deux une même bergère, car nous nous accorderions fort bien, toi avec les faveurs qu'elle te pourrait donner, des pensées et des imaginations, et moi avec celles que ton Amour remet à cet instinct de la nature. Alcidon et la plupart des bergers se mirent à rire de la plaisante humeur d'Hylas, et Silvandre même, qui enfin lui répondit : - Ô Hylas ! si tu savais η aimer, tu ne parlerais de cette sorte, ni ne confondrais pas toutes choses comme tu fais ! Quand mon âme vit en sa pensée et en ses contemplations, laisse-t-elle pour cela de donner la vie à ce corps qu'elle anime ? nullement. Le Soleil η, qui est, comme nous avons dit η, le vrai symbole de l'Amour éclairant les choses célestes, laisse-t-il η de jeter ses rayons sur les corps qui sont ça-bas ? Et pourquoi veux-tu que l'Amour, éclairant notre entendement et formant les pensées de notre âme, ne donne pour cela les désirs aux corps qui lui sont naturels ? Non, non, Hylas, il n'y a que cette différence : ceux qui aiment comme je fais, ils n'ont les désirs desquels tu parles que parce qu'ils aiment ; mais ceux qui aiment comme toi, ils n'aiment que parce qu'ils ont ces désirs. - Mais, Silvandre, ajouta Stelle qui était un peu piquée, ne m'avouerez-vous pas que puisque vous avez comme que ce soit ces désirs, vous êtes grandement outrecuidé quand vous regardez qui vous êtes et qui est Diane ? - Je confesse, dit froidement

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Silvandre, que me considérant avec les yeux de l'égalité, vous avez raison, mais que je n'ai pas tort aussi quand j'ajoute de mon côté mon extrême amour, et l'espérance qu'il lui plaît de m'en donner. - Votre extrême amour, dit-elle, est aussi invisible que cette espérance ! - Mes actions, dit Silvandre, et celles de cette belle maîtresse la peuvent rendre visible. Et si les miennes jusques ici ne l'ont pu faire, j'espère de lui rendre tant de service qu'encore que je ne puisse pas la montrer entièrement, toutefois elle en verra assez pour la juger la plus grande qui fût jamais. Mais qu'elle ne m'ait point donné de connaissance de cette espérance que vous me reprochez, si vous aviez aussi bien remarqué que moi ses actions, vous ne le diriez pas. Car les fleurs, sont-ce pas des espérances, et pourquoi m'aurait-elle ordonné de les porter sur la tête ? - Il est vrai, répliqua Stelle, mais ces espérances, comme vous avez reçu les fleurs du sage Adamas, vous les devez aussi avoir des choses qui dépendent η de ce grand Druide et non pas de Diane. - Ô Stelle, ajouta Silvandre, je vois bien que vous n'avez l'œil qu'à remarquer les actions d'Hylas, car si vous eussiez vu ce que j'ai fait, vous ne diriez pas que je tiens ces fleurs du grand Druide ! Il est bien vrai que je les eus de lui, mais ne les ai-je pas laissées et posées aux pieds de Diane pour montrer que j'y remets toutes ces espérances ? Et si maintenant vous me les voyez sur la tête, de quelle η autre main les ai-je que de celle de qui toutes mes espérances veulent dépendre ? L'ordonnance de Diane ne porte-t-elle pas que je reprendrai

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ce chapeau de fleurs de ses mains ? Et cela qu'est-ce à dire sinon espÈre ? - Mais toutefois, reprit Stelle, vous les avez eues ces fleurs et ces espérances du sage Adamas. - Ni cela aussi, répondit le berger, n'a pas été sans un grand mystère, car peut-être Tautatès veut que je sache que le commencement de toutes mes espérances doit prendre origine η du sage Adamas.
  Les disputes de ces bergers et bergères eussent continué davantage n'eût été qu'en même temps ils arrivèrent dans le grand Pré, où les jeux et les exercices de ces jeunes bergers avaient accoutumé de se faire. Et déjà ils s'y étaient assemblés de toutes parts, et avaient préparé toutes les choses nécessaires, lorsque, voyant de loin le grand Druide et toute la troupe, ils s'en vinrent à sa rencontre, la tête parée de fleurs, et chantant, et sautant pour montrer le contentement qu'ils avaient de le voir parmi eux. Les premières salutations faites, l'on proposa les prix η pour la course, pour la lutte, pour le saut η, et pour jeter la Barre. De la première, Silvandre emporta le prix, de la lutte, Lycidas, du sauter, Hylas, de la barre, Hermante, qui était ce berger de Camargue venu avec Alcidon et Daphnide. Quant à Silvandre, chacun sans difficulté lui donnait la victoire de bon cœur, et à Lycidas aussi ; mais pour Hylas et Hermante, les autres bergers de Forez en étaient bien fâchés. Et Hylas s'approchant de Stelle, parce que le prix qu'il avait gagné était une couronne faite de plumes η fort artificiellement, il la supplia de la lui vouloir mettre sur la tête. Silvandre, en se moquant, lui dit : - C'est un digne loyer de tes fidèles peines. - Qu'est-ce que tu veux dire ? répondit Hylas après η

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que Stelle lui eut fait la faveur de la lui mettre sur la tête. - Je veux dire, reprit Silvandre, que ceux qui ont osé sauter contre toi, s'ils te connaissaient, sont bien outrecuidés, parce qu'ayant la tête si légère que tu as, ils ne devaient pas juger que le reste du corps fût plus pesant, ni espérer moins que d'être vaincus, mais ceux qui t-ont donné cette couronne, ont bien mieux fait paraître leur jugement ! Car à un esprit si léger que le tien, que saurait-on donner qui lui fût mieux dû qu'un chapeau de plume ? - Je ne rougirai jamais, dit froidement Hylas, que l'on me donne les marques que je porte, car à toi, qui es lourd et grossier, l'on fait bien de donner les choses qui sont produites de la terre, comme ces fleurs qui sont en cette Guirlande que tu as en la main. Mais à moi, comme celui qui a quelque chose de plus noble, qu'est-ce que l'on ose présenter que des plumes, pour montrer que je me relève dans l'élément de l'air, comme méprisant celui de la terre aussi grossier que tu es ! Toi, dis-je, qui ne laisses d'envier ce que tu reproches en moi, puisque tu as bien voulu courre contre les autres bergers pour avoir la gloire d'être plus léger qu'ils ne sont. - Tu te trompes, répondit Silvandre, je n'ai pas couru pour faire paraître d'être η plus léger, mais oui bien plus désireux de m'approcher le premier de ma belle Maîtresse qui était assise auprès des termes où nous adressions notre course ; de sorte que tu es bien déçu si tu penses que j'aie couru pour avoir la gloire

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de courre le mieux, mais seulement pour faire voir qu'il n'y a rien qui me puisse devancer quand il faut que j'aille vers elle. De fortune, Diane était auprès de cette troupe, et ouït η leurs discours, qui fut cause que s'adressant à Silvandre : - Berger, lui dit-elle ces noms de Maîtresse et de belle que vous me donnez, et ces paroles qui témoignent une affection particulière, ont été de saison lors qu'a duré la gageure η que vous aviez faite. Mais maintenant je vous supplie de n'en plus user si vous ne me voulez désobliger, et vous ressouvenir quand vous voudrez me nommer que, comme je vous ai déjà dit, je m'appelle Diane. Silvandre lui répondit : - Celui qui n'est au monde que pour vous faire service, aimerait mieux la mort que de vous déplaire ! Mais avant que de me faire ce commandement, permettez que j'aie tout le reste du jour pour me désaccoutumer de ces paroles qui vous sont tant ennuyeuses, et cependant ayez agréable cette couronne que j'ai gagnée par la faveur que vous m'avez faite, afin que je puisse marquer ce jour pour le plus heureux de tous ceux que j'ai passés jusques ici. La bergère qui aimait ce berger, et qui commençait de lui donner la place en son cœur qu'y soulait avoir Filandre, lui eût aisément accordé sa requête, mais craignant que cette bonne volonté ne fût reconnue de ceux qui les écoutaient, la refusa assez rudement, et en effet s'en fût allée sans Astrée et Alexis qui l'arrêtèrent, et lui dirent que la demande de Silvandre était si raisonnable, qu'elle l'offenserait η et sa naturelle courtoisie si elle la refusait. Et presque par

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force, pour le moins en apparence η, elles la lui firent accorder. - Je le veux bien, dit la Nymphe Léonide, pourvu que ce chapeau de fleurs que Diane a déjà sur sa tête soit donné à Paris, autrement il aurait trop d'occasion de se douloir de voir la Guirlande de Silvandre sur la tête de sa maîtresse. - Ce titre, dit Diane, ne m'est pas dû ; et toutefois, puisque cette belle Druide et cette discrète bergère me condamnent à ce que vous avez ouï, je consens à ce qu'une si grande Nymphe que Léonide m'a ordonné. Et à ce mot, s'ôtant le chapeau de fleurs qu'elle portait, elle reçut celui que Silvandre, un genou en terre lui présentait, et remit le sien sur la tête de Paris ; qui depuis ne fut pas cause d'une petite dispute η entre Paris et le berger, pour savoir qui avait été le plus favorisé, mais pour lors il n'en fut pas dit davantage, parce qu'avant que toutes ces choses fussent achevées, le Soleil avait presque fini son cours, et s'en allait cacher le jour dans la mer η, cela fut cause qu'ils se mirent en chemin pour se retirer dans leurs hameaux.
  Astrée et Alexis marchaient ensemble, Adamas, Alcidon et Daphnide se tenaient compagnie, Phillis était auprès de Lycidas, Paris entretenait Léonide pour se résoudre sur les discours qu'ils avaient déjà commencés η en la maison d'Adamas, de sorte que Silvandre, s'approchant de Diane avec une grande révérence : - Ma belle Maîtresse, lui dit-il, me permettrez-vous de vous aider à marcher jusques en votre logis ? - Je reçois, lui répondit-elle, cette courtoisie, mais je voudrais bien que vous prissiez de

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bonne heure la coutume de me nommer par mon nom. - Croyez, lui répondit-il, belle bergère, que vous n'en avez point qui soit plus véritablement votre nom que celui que je vous donne de ma maîtresse : car je vous supplie de croire que c'est une chose si vraie que je suis votre serviteur, que toutes les choses plus certaines ne le sont point davantage. Diane qui ne désirait pas d'éloigner Silvandre, et qui toutefois ne voyait point de raison de l'aimer, étant inconnu et un pauvre étranger, demeurait bien empêchée de ce qu'elle avait à faire ; et jugeant que pour lors elle ne pouvait promptement prendre un meilleur conseil que feindre de croire que c'était pour continuer le reste du jour, de la même façon qu'il l'en avait suppliée, elle lui répondit : - Je trouve bon, Silvandre, que vous acheviez le reste du jour comme vous l'avez commencé, puisqu'Alexis et Astrée l'ont ainsi voulu. - Si je croyais, reprit-il incontinent, que ce jour étant fini il me fallût cesser de vous aimer, je jure le ciel qui me donne la vie que j'aimerais mieux cesser de vivre ! - Vous dis-je pas, répliqua Diane, qu'il vous est permis de continuer de cette sorte tant que le jour durera ? Mais prenez garde que le soleil se va coucher, et que le jour finit quand il se retire. - Le jour, répondit Silvandre, dure tant que la clarté demeure ! - Je le vous avoue, dit Diane, et c'est pourquoi une heure au plus après que le Soleil sera couché, il n'y aura plus de clarté, ni par conséquent de jour pour continuer la feinte que votre gageure η vous a permise. - Quand il vous plaira, ma

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belle maîtresse, dit Silvandre, ce différend sera jugé par ceux qui m'ont ordonné tout ce jour, mais cependant je ne laisserai de vous dire qu'il n'y a point de temps qui puisse limiter le service que je vous dois, ni défense qui ait la force de me divertir de la véritable affection que je vous ai vouée. Et afin que vous sortiez d'erreur, permettez-moi, belle bergère, que je vous dise avec les paroles de la même vérité que cette gageure η a été au commencement sans autre dessein que de vaincre Phillis et donner du passe-temps à celles qui en avaient été cause, mais depuis les perfections que j'ai rencontrées en vous m'ont bien fait paraître qu'il ne se faut jamais jouer avec l'Amour, et qu'il est impossible de demeurer longtemps auprès d'un
grand feu sans s'y brûler. Diane l'ayant laissé  "
quelque temps sans lui répondre, enfin η  "
lui parla froidement de cette sorte, et sans tourner seulement la tête de son côté : - Silvandre, si vous voulez que je croie ce que vous me dites ainsi que sonnent vos paroles, je vous répondrai que je suis tellement désobligée de vous que je ne sais si jamais j'oublierai cet outrage, que si, en effet (et comme je crois que c'est votre intention), ce n'est que pour clore cette journée en passant votre temps comme elle a été commencée suivant votre gageure η, je recevrai tout ce que vous me venez de dire comme j'ai fait jusques ici depuis le commencement de votre différend avec Phillis. Voyez donc ce que vous avez à me répondre afin que je sache ce que j'ai à faire, mais je vous prie, berger, pensez-y bien. Silvandre qui connut que Diane parlait

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avec plus de résolution qu'il n'eût pensé, et connaissant que s'il passait plus outre elle lui ferait quelque réponse qui l'éloignerait à jamais d'elle, se résolut de ne rien rompre et de gagner seulement le temps, jusques à ce que ses η longs services et les assurées connaissances qu'il espérait de lui donner de son affection eussent pu faire quelque coup en son âme, jugeant que peut-être elle-même serait bien aise d'avoir la même occasion de recevoir ses services et les assurances de ses affections, avec la même couverture que jusques à ce coup elle les avait reçues ; c'est pourquoi tournant les yeux sur son beau visage : - Ma belle maîtresse, dit-il, le jour que vous m'avez accordé n'est pas encore achevé, et lorsqu'il le sera, je verrai ce que j'aurai à vous répondre. Cependant, vous me permettrez d'user du privilège que vous m'avez donné. - De cette sorte, répondit la bergère, je reçois vos discours de bon cœur, mais si me semble-t-il que vous devriez commencer à parler comme vous souliez faire, puisque voilà le Soleil qui ne peut tarder de se cacher. - Nous sommes bien loin de compte vous et moi, répondit le berger, puisque le jour que vous m'avez accordé doit durer aussi longtemps que ma vie. - Que votre vie ? reprit incontinent Diane, je serais marrie qu'elle fût si courte, et je vous ai trop d'obligation pour ne souhaiter une plus longue durée à vos jours ! - Vous plaît-il, ma belle maîtresse, dit-il, que nous ayons quelqu'un qui nous règle en ceci ? - Et qui voudriez-vous choisir ? répondit Diane. - Qui vous voudrez, répliqua Silvandre,

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pourvu qu'il aime, ou que seulement il ait quelquefois aimé. - Voulez-vous, dit Diane, que nous nous en remettions à Astrée et à Phillis ? - Je le veux bien, répondit Silvandre, encore que Phillis me soit grandement ennemie. - Vous vous trompez, répondit Diane en souriant, croyez qu'en effet vous n'avez pas une bergère qui tienne mieux votre parti, quelque mine qu'elle fasse au contraire, mais je ne veux pas que notre dispute soit en public, comme a été celle de vous et de Phillis, pour des considérations que vous pouvez bien penser ; il faut que ce soit quand chacun se retirera, car nous allons souper en la maison d'Astrée, où Phocion traite Adamas, et Daphnide, et nous toutes ; nous leur en parlerons en particulier. Ô η que ces paroles donnèrent une grande consolation à Silvandre, lui semblant que, puisque Diane avait le soin de cacher cette recherche, ses affaires n'étaient pas en mauvais termes. Et il était très certain η que cette bergère s'était peu à peu engagée de bonne volonté envers Silvandre, de telle sorte que, depuis, quoi qu'elle sût faire, il lui fut impossible de s'en dépêtrer jamais.
  Cependant Astrée et Alexis s'allaient entretenant, et comme l'on passe d'un discours en un autre, ils η vinrent enfin sur le jugement de Diane. Et Alexis, continuant leur propos : - Belle bergère, lui dit-elle, vous puis-je parler librement ? - Comme à vous-même, répondit Astrée. - Que pensez-vous, dit Alexis, de l'Amour de Silvandre ? - Je crois, ajouta la bergère, que véritablement ce berger est grandement amoureux,

Signet [ 418 verso sic 422 verso ] 1619 1621

et que, si Diane ne se conduit avec une très grande prudence, j'ai peur qu'elle n'en ressente enfin du déplaisir. - Et moi, reprit la Druide, j'ai opinion, si je ne me trompe fort, que Diane ne veut point de mal à Silvandre, je ne voudrais pas offenser votre compagne par le jugement que j'en fais, car outre que j'aime et honore tout ce que vous aimez, encore a-t-elle tant de vertus et de mérites qu'elle contraint chacun d'avoir de la passion pour elle. - Vous n'avez point, Madame, dit Astrée, conçu seule cette opinion, car j'avoue avoir pris garde à de grandes apparences que la recherche du berger ne lui était point désagréable ; et pour dire la vérité, Silvandre est un berger qui n'est pas à mépriser, et ne crois point en avoir jamais vu ayant plus de mérite qu'un autre η ... À ce mot, elle se tut, presque comme si elle eût attendu que la Druide lui demandât le nom de cet autre berger. Au contraire, Alexis, ayant ouvert la bouche pour le lui demander, s'en retint, craignant qu'elle ne lui dît quelqu'un qui lui donnât occasion de combler d'amertume les doux η contentements qu'elle recevait auprès d'elle. Et après avoir demeuré et l'un η et l'autre quelque temps sans parler, enfin Astrée reprenant la parole, dit avec un grand soupir : - Il est certain que Diane aime ce berger, et je puis dire que Phillis et moi en sommes la cause, car nous la contraignîmes presque par force de souffrir la recherche de Silvandre, et quoique le commencement ne fût que jeu je vois bien qu'elle et lui ont passé plus avant, et que la recherche que le berger fait est à bon escient, et qu'elle le

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croit bien ainsi ; et je prévois que si elle ne s'y prend garde, elle ne s'en défera pas si aisément qu'elle pense, et je vous dirai ce que je crois qu'il en adviendra. Il faut que vous sachiez, Madame, que Silvandre est un berger inconnu et qui n'est guère obligé à la fortune puisqu'elle lui a caché et le lieu de sa patrie et lui a ôté la connaissance et de son père et de sa mère ; de sorte que Diane, qui est glorieuse autant que η bergère de tous ces hameaux, ne se donnera jamais la permission, quelques mérites qui soient en Silvandre, de se laisser servir ouvertement par lui ; ni même ses parents, qui sont des principaux de toutes les rives du malheureux η Lignon, ne souffriront η jamais que cela soit. Et toutefois, je vois Silvandre si pris des beautés et des perfections de Diane que je ferais gageure n'y avoir rien au monde, ni rigueur de la bergère, ni défense des parents, ni incommodité quelconque qui l'en puisse divertir. Si bien que, lorsque Diane lui commandera de ne plus parler à elle de la sorte qu'il a fait durant la gageure η, il se contiendra un peu, mais il sera du tout impossible qu'après il ne donne de si grandes connaissances de son affection que plus on la voudra cacher, plus elle se fera voir à travers les contraintes et les difficultés ! Et je ne vous dis rien, Madame, que je n'aie déjà prédit à Diane, car l'aimant comme je fais, je serais marrie de lui voir du déplaisir ; et toutefois je le prévois presque inévitable, par le chemin qu'elle veut prendre. - Et qu'est-ce, reprit Alexis, qu'elle se résout de faire ? - Je vois bien, répondit Astrée, qu'elle est bien empêchée,

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car elle n'a pas faute de jugement pour connaître qu'en lui disant toutes ces choses, je lui représentais bien la vérité. Mais cette bonne opinion, que ses propres mérites lui ont fait justement concevoir d'elle-même, l'empêche de consentir à la recherche de Silvandre, et la fait résoudre de recourre aux extrémités des sévères défenses que nous avons accoutumé de faire quand une recherche nous déplaît. - Je ne serais pas de cette opinion η, dit froidement Alexis, et si elle le fait, elle s'en repentira. Car Silvandre l'aimant ne s'en divertira pas pour cela, et il en adviendra ce que vous avez dit, qui les rendra la fable de toute la contrée. Mais il vaudrait bien mieux qu'elle se résolût à une de ces deux choses : ou à lui laisser continuer sa recherche sous le voile de la feinte, et de cela on en trouvera assez d'excuses, ou bien à la lui permettre secrètement, ainsi que la prudence et du berger et de la bergère saura bien sagement dissimuler. Car je vous avoue, belle bergère, que les vertus de Diane et les mérites de Silvandre me font désirer qu'ils puissent vivre contents, encore que tout ceci soit au désavantage de Paris, mon frère, que je sais bien qu'il l'aime η. Mais il vaut beaucoup mieux qu'un seul n'obtienne pas ce qu'il désire que si, en l'obtenant, il en rendait deux de tant de mérites misérables le reste de leurs jours ; outre que Diane n'aimant mon frère que par raison d'état, c'est sans doute que le regret d'avoir perdu une personne qu'elle a si chère que Silvandre la rendrait si triste et si changée que je ne sais si mon frère en pourrait recevoir beaucoup de plaisir. Et encore

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que cela déplaise au commencement à Paris, il s'y résoudra plus aisément que Silvandre, n'ayant pas tant d'affection pour Diane que ce berger, et de plus, nous le divertirons aisément de cette humeur en lui proposant quelque mariage qui sera plus convenable à sa condition.
  Ils arrivèrent avec semblables discours au hameau de Phocion, où il les reçut avec un si bon visage, et les traita au souper si bien qu'Alcidon et Daphnide avouèrent ce service faire honte à celui des grandes villes. Il est vrai qu'Astrée n'en eut pas tout le contentement qu'elle eût bien désiré, parce que Phocion avait retenu le jeune Calidon et l'avait mis à la table vis-à-vis d'elle, et ce jeune berger n'ôta jamais les yeux de dessus son visage, tant il était passionné. Ce qui troubla fort Astrée, qui ne pouvait faire la moindre action, ni tourner la vue qu'elle ne rencontrât toujours, ou allant ou revenant, les yeux de Calidon qui l'attendaient au passage. Alexis, qui de son côté n'avait rien de plus doux que la vue de ce beau visage de laquelle η elle avait été si longuement privée, en faisait presque autant que le berger, mais avec plus de satisfaction d'Astrée, qui aussi ne se pouvait saouler de voir Céladon sous le nom d'une fille. Mais la Druide eut bien plus davantage que Calidon parce qu'ayant à son côté Astrée, elles pouvaient parler ensemble sans être ouïes, ce qu'elles firent presque tout le repas ; et parce qu'Alexis se prit garde des yeux de Calidon, elle dit à la bergère : - N'est-il pas vrai, belle Astrée, que le lieu où vous êtes vous donne de la peine ? - Je n'avouerai

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jamais répondit-elle, que d'être auprès de vous, qui est le plus grand contentement que je puisse recevoir, me soit de la peine, mais si ferai bien que je voudrais que ces yeux importuns qui sont continuellement sur moi se détournassent ailleurs, ou que tout le corps entier s'en allât si loin que je n'en eusse point d'incommodité ! - La peine que vous souffrez, dit Alexis, est l'un des tributs de votre beauté, et ne trouvez étrange si les bergers vous aiment, puisque moi qui suis fille η, et qui ne vous ai vue que depuis deux ou trois jours, en suis demeurée tellement prise que je pense que c'est Amour. Et en disant ces paroles, Alexis changea de visage, fût pour l'affection η de laquelle elle parlait, fût pour la crainte d'avoir parlé trop clairement. Astrée lui répondit avec un œil riant : - Plût à Dieu, Madame, que cette beauté que vous dites en moi, et que je ne veux pas refuser puisqu'elle vous est agréable, fût telle qu'elle pût aussi bien acquérir l'honneur de vos bonnes grâces que la vôtre m'a rendue tellement à vous que la seule mort me peut ravir ce bonheur ! Je vivrais la plus contente fille qui ait jamais été bergère, et ne changerais pas mon contentement à tous les Empires ni à toutes les Monarchies de la terre ! Alexis qui eut crainte que la continuation de ce propos ne fît prendre garde à ceux qui les regardaient qu'elles parlaient avec trop d'affection pour des filles, lui prenant la main la lui serra un peu, et lui dit : - Je refuserai plutôt la vie que l'assurance que vous me donnez, mais pour quelque raison que je ne vous puis dire ici, coupons là ce discours,

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et ce soir vous ressouvenez que nous le pourrons continuer quand nous serons plus seules, ou demain en nous promenant parmi ces bois.
  Cependant le repas étant fini et les tables étant levées, la plupart des jeunes bergers et belles bergères des coteaux voisins vinrent danser et chanter en ce hameau pour rendre plus d'honneur au grand Druide, et donner plus de signe de la réjouissance qu'ils faisaient pour le bonheur du Gui de l'An neuf, c'est ainsi qu'ils le nommaient. Et parce que Daphnide et Alcidon étaient grandement désireux de remarquer la douceur de la vie de ces bergers de Forez, ils prièrent Adamas de trouver bon qu'ils sortissent hors du logis pour voir danser et ouïr chanter ces belles bergères. Adamas, qui ne voulait que leur donner toute sorte de contentement, prenant Daphnide par la main, sortit incontinent dehors, laissant Léonide pour conduire Alcidon et tout le reste de la troupe, qui les suivant vint en une grande place, qui semblait n'être faite que pour semblables réjouissances, où ils trouvèrent grande quantité de bergères et de bergers qui les attendaient dansant cependant aux chansons entre eux.
  Le Soleil s'était caché il y avait longtemps, et le jour ne paraissait plus, mais la Lune éclairait de sorte qu'il semblait qu'à dessein elle eût emprunté plus de feux pour cette nuit qu'elle n'avait pas accoutumé, si bien que sa clarté η et sa fraîcheur rendaient ce lieu si agréable que Daphnide ne le pouvait assez louer. S'étant enfin tous assis et arrangés qui d'un côté, qui d'autre,

Signet[ 421 verso sic 425 verso ] 1619 1621

ils recommencèrent leurs danses, les bergères chantant et dansant d'une si bonne grâce que Daphnide et Alcidon avouèrent n'avoir rien vu de plus gentil que ces bergers et bergères de Lignon. Leur danse n'avait pas duré une demi-heure lorsqu'il arriva des hameaux voisins, et même de la petite rivière d'Or, une troupe de bergers η déguisés en Égyptiennes, qui vinrent danser à la façon de ces peuples η, et comme autrefois ils en avaient été instruits par Alcippe, père de Céladon, au retour de ses lointains voyages. Elles dansaient aux chansons, et les paroles en étaient telles :


SignetLes Égyptiennes.

Stance. I.

S'En trouvera-t-il point quelqu'une
Parmi vous qui veuille savoir
Quelle doit être sa fortune ?
Nous la lui ferons bientôt voir ;
Mais nous voudrions avec vous
La pouvoir rencontrer pour nous.

II.
Venez vers nous, ô curieuses,
Puisque le futur nous savons,
Pour apprendre à vous rendre heureuses,
Et vous verrez que nous pouvons
Aussi bien votre heur deviner

Signet[ 422 recto sic 426 recto ] 1619 1621

Que vous le nôtre nous donner.

III.
Nous ne sommes pas infidèles,
Quoique d'Égypte nous soyons.
Nous adorons toutes les belles,
Et les adorant nous croyons
Que le comble de notre bien
En elles nous trouverions bien.

IV.
Fugitives de notre patrie,
Attendant un heureux retour,
Le larcin est notre industrie.
Mais qui ne sait que de l'Amour,
Puisqu'ainsi veulent les destins,
Les dons ne sont que des larcins ?

  Après que ces Égyptiennes eurent fini leur bal, elles se mirent parmi la troupe donnant la bonne fortune à ceux qui leur présentaient les mains. Et cependant il y en avait toujours quelqu'une qui allait dérobant ceux qui demeuraient trop attentifs aux discours de leurs compagnes. Et ce passe-temps ayant duré fort longtemps, Adamas fut d'opinion que chacun se retirât, voyant même que la minuit η s'approchait, et de cette sorte chacun se sépara et s'en alla en son hameau, Phocion emmena chez lui Adamas, Paris, Alexis, et Léonide, bien marri de ne pouvoir aussi loger Daphnide, et Alcidon, et leur compagnie. Mais Adamas, ayant déjà bien jugé qu'il ne le pouvait faire sans se beaucoup incommoder,

Signet[ 422 verso sic 426 verso ] 1619 1621

avait ordonné que Lycidas les logerait dans la maison η de Céladon, où Diamis son oncle η les attendait, et qui pour son vieil âge n'était voulu venir veiller ce soir, s'assurant bien que Lycidas ne manquerait pas de satisfaire en sa place ; ce que le berger fit η fort à propos, quoiqu'il lui fâchât grandement de n'accompagner sa chère Phillis en sa cabane. Mais elle, qui le jugea bien, lui dit qu'il fît seulement ce qu'il devait envers ces étrangers, et qu'elle s'en allait avec Astrée, où elle la verrait coucher, et que cependant il la pourrait venir conduire comme il désirait.
  Cette séparation étant donc faite de cette sorte, après s'être donné le bonsoir, chacun se retira en son logis, et Astrée, Diane, et Phillis, assistées de Silvandre, ramenèrent Adamas en la maison d'Astrée, où Phocion était demeuré pour l'accommoder au mieux qu'il pouvait. Les chambres furent disposées de cette sorte : Adamas, et Paris couchèrent dans une qui était celle où soulait loger Phocion, et laquelle il avait quittée au grand Druide, parce que c'était la plus commode, et Alexis et Léonide furent mises dans celle d'Astrée même, et Astrée en avait pris une autre, parce que celle-ci était la plus belle et la mieux accommodée. Quand Adamas sut que le département des chambres avait été fait ainsi,
" il ne trouva pas bon que Alexis et Léonide demeurassent
" seuls dans cette chambre, craignant que cette
" fille Druide par quelque miracle d'Amour ne
" redevînt berger, et que Léonide qu'il
" * savait bien ne point haïr
" Céladon, ne fît tant de caresses à Alexis, qu'il ne lui η
" fît faire avec les

Signet[ 423 recto sic 427 recto ] 1619 1621

habits de Druide, le personnage du berger qu'elle aimait. Cela fut cause que, tirant à part Léonide, il lui dit qu'il voulait que, quand les bergères seraient retirées, Alexis vînt coucher en sa chambre secrètement, et qu'encore qu'il n'y eût que deux lits il n'importait point, parce qu'il ferait coucher Paris avec lui, et laisserait l'autre pour Alexis. - J'y avais déjà bien pensé, répondit la Nymphe, mais il me semblerait bien meilleur de faire autrement, parce que peut-être quelqu'un de la maison pourrait apercevoir Alexis le matin ou le soir, et ce serait un scandale qui ne serait pas petit, outre que peut-être Paris s'en pourrait prendre garde. - Et que voudriez-vous donc faire ? reprit Adamas, car je ne puis penser que nous y puissions maintenant η trouver un meilleur remède ! - Vous me pardonnerez, mon père, répliqua-t-elle, il me semble qu'il vaut beaucoup mieux faire en sorte qu'Astrée et moi couchions ensemble dans l'un des lits, et Alexis dans l'autre. - Mais, dit Adamas, Astrée qui aime plus Alexis que vous voudra plutôt coucher avec elle. - Si elle le veut, répondit la Nymphe, nous lui laisserons faire, et moi je prendrai l'autre lit, et vous pouvez faire ce que je dis fort aisément, et sans que personne s'en doute, parce que, venant voir ce que nous faisons, vous pouvez dire que vous ne voulez η pas, puisque la chambre que l'on nous donne est celle d'Astrée, qu'elle couche ailleurs, et que c'est assez que l'on incommode Phocion de la sienne ; et ainsi vous ordonnerez qu'elle et moi couchions ensemble, feignant que les filles Druides ne couchent jamais

Signet[ 423 verso sic 427 verso ] 1619 1621

en compagnie. Adamas trouva bonne cette invention ; et Phocion s'étant retiré, il commanda à Paris de se coucher, et lui ne manqua pas de venir visiter Alexis et Léonide, mais il trouva la chambre beaucoup plus pleine qu'il ne pensait, y ayant avec elles Astrée, Diane, Phillis et Silvandre, qui voulait commencer de mettre en avant son différend avec Diane, lorsque le Druide y entra. - Je viens voir, dit-il, mes filles, comme vous êtes logées, mais à ce que je vois, vous incommodez grandement cette belle bergère, dit-il, montrant Astrée, car j'ai su que c'était ici sa chambre. - Il est vrai, répondit Astrée, mais je n'y reçus jamais un plus grand contentement que d'en sortir, pour la laisser à des personnes que j'honore avec tant d'affection. - Ma fille, reprit Adamas, je ne veux pas que vous alliez ailleurs, je suis d'avis que Léonide et vous couchiez ensemble, et si ce n'était que les Statuts des filles Druides sont de ne coucher jamais en compagnie, je supplierais cette belle Diane de prendre la moitié du lit d'Alexis. - Mon père, répondit Léonide, et qui était bien aise d'ôter au Druide toute sorte de soupçon qu'elle eût encore quelque prétention en Céladon, ce lit est si grand que nous pouvons bien nous mettre toutes trois dedans sans incommodité. Et parce qu'Astrée en faisait quelque difficulté pour le respect qu'elle voulait rendre à la Nymphe, - Non, non, reprit Adamas, résolvez-vous-y, ou bien je retirerai et Léonide et ma fille dans ma chambre, où nous nous logerons le mieux que nous pourrons, car en toute sorte, je ne veux point que vous ayez autre chambre

Signet[ 424 recto sic 428 recto ] 1619 1621

que celle-ci. Diane alors, voyant que c'était la volonté d'Adamas, se tournant vers Astrée : - Que voulez-vous, ma sœur, lui dit-elle, encore que nous ne méritions pas cet honneur, si vaut-il mieux obéir en l'acceptant que de faillir en l'obéissance que nous lui devons. Astrée qui vit que Diane y consentait, eut opinion qu'elle ne pouvait faire faute puisque le η Druide le commandait ainsi, et que c'était en la compagnie de Diane. Durant tous ces discours, Alexis demeurait sans parler, si étonnée de se voir dans la maison d'Astrée, et de devoir coucher non pas dans le même lit, mais dans la même chambre η avec elle, qu'elle ne savait ni que faire, ni que dire, lui semblant que cette faute lui serait irrémissible si elle était reconnue. Et Adamas s'en prenant garde, lorsqu'il donna le bonsoir à toutes les autres, s'approcha d'elle, et la prenant par la main, lui dit : - Je pense, ma fille, que le travail du chemin vous a un peu étonnée, je suis d'avis que vous reposiez, et que vous demeuriez davantage dans le lit que de coutume, aussi bien Phocion m'a prié de retenir ici deux ou trois jours Daphnide et Alcidon, de sorte que, pourvu que vous soyez levée quand les autres voudront dîner, c'est assez. Et puis abaissant la voix : - Que veut dire, Alexis, continua-t-il, cette tristesse ? Prenez garde que vous ne ruiniez de cette sorte ce que nous avons si bien commencé, et de quoi vous devez attendre tant de contentement. Et pour ne lui donner le moyen de répondre de peur qu'il η ne dît quelque chose qui le découvrît, il se retira en sa chambre, laissant Alexis si étonnée

Signet[ 424 verso sic 428 verso ] 1619 1621

qu'Astrée s'en prit garde. Et craignant que véritablement le chemin ne lui eût fait mal, elle se montrait toute en peine de la voir en cet état. Mais Léonide qui savait bien d'où ce mal procédait, prenant la parole pour elle : - Non, bergère, dit-elle, ne vous en mettez point en peine, ce mal passera bientôt, je l'ai vue bien souvent ainsi abattue, et un moment après il n'y paraissait plus. Mais il me semble, dit-elle, se tournant vers Silvandre, qu'il serait presque temps que ce berger nous fît place, car je pense que le jour ne tardera pas à paraître. - Madame, répondit Silvandre, je suis tout prêt à m'en aller, pourvu qu'il me soit permis d'emmener ce que j'ai conduit céans. Diane sachant bien qu'il parlait d'elle : - Berger, répondit-elle, quant à moi, je ne bougerai d'aujourd'hui d'ici ; mais en ma place je vous donnerai cette bergère, dit-elle, lui remettant Phillis entre les mains, laquelle vous conduirez comme si c'était moi-même, et m'en rendrez compte demain la ramenant ici, où je vous promets que nous vous attendrons jusques à dix ou onze heures du matin. - Et quelle puissance, répondit Silvandre, avez-vous de me la donner ? - Celle-là même, répliqua-t-elle qu'elle a de me donner aussi à quelqu'autre quand elle voudra ! - J'aimerais donc mieux, reprit alors Silvandre en souriant, éprouver sa libéralité que la vôtre. - Ce vous doit être assez pour cette fois, dit Léonide, que Diane, pour montrer l'entière victoire que vous avez obtenue aujourd'hui, outre les marques que vous en avez, vous remette η enfin comme pour prisonnière cette

Signet[ 425 recto sic 429 recto ] 1619 1621

Phillis, votre ennemie. - Voyez, Madame, lui répondit Silvandre, comme les bergers de Lignon sont faits, je m'estime de ce nombre, j'aimerais mieux être prisonnier de celle qui me donne cette victoire, à la charge de ne bouger jamais d'auprès d'elle, que d'être vainqueur de cette ennemie que l'on me remet entre les mains. Phillis voulait répondre lorsque Lycidas η survint pour la conduire ainsi qu'il lui avait promis. Et elle alors se démêlant des mains de Silvandre : - Or voyez, méconnaissant berger, lui dit-elle, comme le Ciel vous punit. Je n'ai plus affaire de vous, et pour avoir la victoire que vous vouliez changer à une autre, souvenez-vous qu'il vous faut bien avoir de meilleures armes. Et à ce mot, donnant le bonsoir à Alexis et à Léonide, elle alla baiser Astrée et Diane, bien marrie, à ce qu'elle disait η, de les laisser, mais contrainte à faute de place. Et se retirant en sa cabane, elle y fut conduite de Lycidas et de Silvandre, qui ne cessèrent tout long du chemin de se faire la guerre η comme de coutume.
  Cependant, Astrée était si empêchée autour de sa chère Alexis qu'elle ne lui pouvait laisser ôter une épingle sans y porter soigneusement la main, et la Druide tant qu'il lui fut possible, lui laissa faire cet amoureux office. Mais quand il fallut ôter sa robe, craignant qu'elle ne reconnût le défaut de ses tétins, elle fit signe à Léonide, qui sachant bien ce qu'elle voulait dire, et s'approchant d'elle : - Belle bergère, lui dit-elle, commençons de nous déshabiller, car je vois bien que vous vous amusez après ma sœur, et elle

Signet[ 425 verso sic 429 verso ] 1619 1621

a une coutume qu'aussitôt qu'elle est au lit elle s'endort, que si nous n'y sommes aussi tôt qu'elle, et que nous fassions du bruit elle s'éveille fort aisément, et puis ne se rendort plus de toute la nuit ; c'est pourquoi dépêchons de nous mettre au lit, afin que nous ne l'incommodions point. Cela fut cause qu'Astrée se retira, et donna la commodité à la Druide de se déshabiller dans la ruelle du lit, et se jeter dedans sans être vue. Les cheveux qu'elle avait laissés croître demeurant en sa petite caverne, et qui, depuis qu'elle portait le nom d'Alexis, étaient devenus fort longs, la faisaient coiffer fort aisément, et encore qu'on la vît en cheveux, l'on n'y pouvait prendre garde, tant elle avait eu de soin à les tresser et agencer ; mais pour le sein il était impossible d'y remédier, aussi n'y avait-il rien qu'elle craignît que ce seul défaut qu'elle cachait avec tant de peine qu'il était bien malaisé qu'on s'en pût prendre garde. Ayant donc bien rejoint sa chemise sur son estomac, et les manches de la chemise, de peur qu'on ne s'aperçût de ce qu'elle portait au bras η, elle ouvrit les rideaux du côté où se déshabillait Astrée, et appelant Léonide : - Ma sœur, lui dit-elle, vous m'obligeriez beaucoup si vous veniez vous déshabiller ici pour m'empêcher de m'endormir que vous ne soyez toutes au lit. Léonide qui connut bien pourquoi elle le disait : - Je le veux, dit-elle, mais il faut donc que ces belles filles me tiennent compagnie. Et lors toutes trois s'approchèrent de son lit ; Léonide s'assit en un siège au chevet, et Astrée sur le lit, cependant que Diane allait portant sur la table

Signet[ 426 recto sic 430 recto ] 1619 1621

ce que Léonide posait. Quant à Alexis, s'étant un peu relevée sur le lit, elle aidait à Astrée, lui ôtant tantôt un nœud, et tantôt une épingle, et si quelquefois sa main passait près de la bouche d'Astrée, elle la lui baisait ; et Alexis feignant de ne vouloir qu'elle lui fît cette faveur, rebaisait incontinent le lieu où sa bouche avait touché, si ravie de contentement que Léonide prenait un plaisir extrême de la voir en cet excès de bonheur. Une grande partie du reste de la nuit se passa de cette sorte, et n'eût été qu'elles ouïrent les oiseaux qui commençaient de se réjouir à la venue du nouveau jour, malaisément se fussent-elles séparées, encore fût-ce avec une grande peine que Léonide fit résoudre Alexis de laisser aller Astrée, qui étant presque toute déshabillée sur le pied de son lit, laissait quelquefois nonchalamment tomber sa chemise jusques sous le coude quand elle relevait le bras pour se décoiffer, et lors, elle laissait voir un bras blanc et poli comme de l'albâtre, sur lequel cette belle Druide portait si curieusement les yeux qu'il semblait qu'il y avait bien quelque chose qui lui appartînt η ! Mais lorsque se décrochant elle ouvrait son sein, et que son collet, à moitié glissé d'un côté, laissait en partie à nu sa gorge, ô belle Druide η, que Léonide vous eût bien fait un grand tort si elle vous eût empêché de la contempler ! Jamais la neige η n'égala la blancheur du tétin, jamais pomme η ne se vit plus belle dans les vergers η d'Amour, et jamais Amour ne fit de si profondes blessures dans le cœur de Céladon qu'à cette fois dans celui d'Alexis ! Combien de fois

Signet[ 426 verso sic 430 verso ] 1619 1621

faillit-elle, cette feinte Druide, de laisser le personnage de fille pour reprendre celui de berger, et combien de fois se reprit-elle de cette outrecuidance ? Enfin Léonide, qui se prenait garde de ses transports, et qui en son cœur avouait qu'encore avait-elle trop de puissance sur elle-même ayant devant les yeux des objets si puissants pour la faire fléchir, pensa qu'il les fallait séparer. Et ainsi pour la dernière fois donnant le bonsoir à sa sœur, s'alla coucher avec Astrée et Diane, laissant la pauvre Alexis seule en apparence, mais en effet de telle sorte accompagnée qu'il lui fut impossible de pouvoir clore l'œil, si bien que le jour parut fort grand avant que le sommeil en osât approcher. Et lorsqu'il y avait quelque apparence qu'elle s'endormirait, elle jeta de fortune les yeux sur le lit où était Astrée, et parce qu'il faisait chaud comme étant au commencement de Juillet η, ces belles filles avaient laissé leurs rideaux ouverts, et le soleil donnant dans les fenêtres η, dont les vitres étaient seulement fermées, rendait une si grande clarté par toute la chambre que l'œil curieux de cette feinte Druide put aisément voir Astrée, qui par hasard était couchée au devant du lit. Léonide s'étant mise au milieu des deux, pour se pouvoir vanter, disait-elle, d'avoir couché au milieu des deux plus belles filles de l'univers. Et la vérité était telle η que jamais deux différentes beautés ne furent plus parfaites que celles de ces deux bergères, auxquelles il était impossible de trouver avantage, ni pour l'une, ni pour l'autre, que celui-là seulement que l'œil préoccupé

Signet[ 427 recto sic 431 recto ] 1619 1621

d'Amour y pouvait mettre. Jugez η donc quelle vue fut celle qu'Alexis eut alors d'Astrée ! Elle avait un bras, paresseusement étendu hors du lit, duquel la chemise retroussée débattait la blancheur contre le linge même sur lequel il était. L'autre était relevé sur la tête, qui à moitié penchée le long du chevet, laissait à nu le côté droit de son sein, sur lequel quelques rayons du soleil semblaient comme Amoureux se jouer en le baisant. Ô Amour, que tu te plais η quelquefois à tourmenter ceux qui te suivent de différente façon ! Comment as-tu traité ce berger dans la caverne solitaire où tu le renfermas, lorsque, privé de la vue de sa bergère, tu lui faisais sans cesse regretter η la présence de cette belle ! Et maintenant qu'est-ce que tu ne lui fais pas souffrir, l'éblouissant, pour ainsi dire, de trop de clarté, et le faisant soupirer pour voir trop ce qu'autrefois il regrettait de voir trop peu ! Cette considération arracha du profond du cœur à cette feinte Druide ces vers :


SignetSONNET,
Qu'absent et présent, il est tourmenté.

MOurir absent de cette belle,
Et remourir étant auprès,
Que faut-il espérer après
Une fortune si cruelle ?

Signet[ 427 verso sic 431 verso ] 1619 1621

Ma voix d'une plainte éternelle,
Loin d'elle était toute en regrets,
Et semble que je sois exprès
Près d'elle pour me plaindre d'elle.

Puisqu'également le malheur,
Dans le bien et dans la douleur,
Emporte sur nous la victoire,


Mon cœur, que sera-ce de nous,
Et qui désormais pourra croire,
Que nous puissions souffrir ces coups ?

  Cette pensée occupa de sorte Alexis que, sans y prendre garde, le soleil était déjà fort haut, et n'eût été que la bergère Astrée se tourna sans y penser d'un autre côté, et par ce moyen lui ôta cette agréable vue, elle y eût bien été retenue encore plus longtemps. Mais privée de la clarté de ce beau soleil, elle demeura comme l'œil dans les ténèbres, lui semblant que l'obscurité était partout puisque l'on lui avait caché ce que seulement elle jugeait digne d'employer et de retenir sa vue. Enfin, ne pouvant plus demeurer dans ces impatiences, elle sort doucement hors du lit * s'habille sans faire bruit, et s'approchant du lit d'Astrée elle la vit tournée du côté de Léonide, ayant le bras droit étendu sur elle, et la joue appuyée sur son épaule. Quelle jalousie η,

Signet[ 428 recto sic 432 recto ] 1619 1621

ou plutôt quelle envie ne conçut-elle point contre la Nymphe ? - Ô Dieux, disait-elle en soi-même, trop heureuse Léonide, comment peux-tu dormir, ayant auprès de toi tant d'occasion de veiller ! Peux-tu clore les yeux et les employer à autre chose qu'à regarder les beautés que chacun doit adorer, et peux-tu prendre le temps, étant couchée auprès d'Astrée, à quelque autre occupation η qu'à la contempler et à l'admirer ? Et puis demeurant quelque temps muette : - Voilà, reprit-elle incontinent après, l'extrême injustice de ceux qui η conduisent et disposent les choses d'ici-bas. Pourquoi faut-il que cette Nymphe insensible ait ce bonheur duquel elle ne sait jouir, et moi qui en meurs de désir, j'en sois injustement privé ? Et lors pliant les bras l'un dans l'autre sur son estomac, elle se recula un pas ou deux sans ôter les yeux de dessus cet agréable objet, et après l'avoir quelque temps considéré : - Sera-t-il vrai, Astrée, dit-elle un peu plus haut, que jamais vous ne me rappellerez auprès de vous ? Et que sans savoir l'occasion de mon bannissement, il faille qu'éternellement étant devant vos yeux, j'y vive comme en étant très éloignée ? Mais de qui faut-il que je me plaigne, puisque la fortune m'a plus rapprochée η de mon bonheur que le misérable état où j'étais ne m'avait jamais permis de le pouvoir espérer ! Et pourquoi n'ai-je le courage de tenter encore la bonne volonté de cette fortune, peut-être qu'elle me veut rendre au plus haut sommet du contentement comme elle avait pris plaisir de m'ensevelir dans le plus profond centre de l'ennui et de la tristesse ! Or sus, berger, que ne prends-tu

Signet[ 428 verso sic 432 verso ] 1619 1621

ce cœur qui n'eut pas crainte de hausser ses désirs en lieu si plein de mérites, et avec lui que ne t'approches-tu de cette belle, et ne lui demandes-tu pardon en lui rendant ce Céladon qui est à elle, et que les habits d'une Alexis lui ont dérobé ! Voici, lui diras-tu ce berger qui vous a tant aimée, voici ce Céladon qui, encore enfant, vous a donné son cœur ; tenez-le, il le vous rapporte maintenant pour ne rien retenir qui ne soit à lui ! Vous l'avez autrefois tant aimé, si Céladon a fait quelque chose qui vous ait offensée, il ne veut pas pour la faute de ce berger être privé du bien d'être auprès de vous. Il le veut laisser ce malheureux et infortuné Céladon ! Mais pour lui donner le moyen de sortir du lieu où il est enfermé, ouvrez η cet estomac qu'il vous présente, et avec la même main, prenez-y ce qui est à vous, et qui pour certain n'a point consenti à aucune offense que vous puissiez avoir reçue ! Et en lui disant ces mots nous nous jetterons à genoux devant elle, et lui présenterons l'estomac nu, afin que, s'il lui plaît, elle en retire le cœur qui l'aime et qui l'adore, et qui ne peut avoir repos sinon entre ses belles mains. À ce mot, cette Druide toute transportée s'avança comme voulant effectuer cette pensée ; et peut-être à ce coup elle se fût découverte, n'eût été que se reprenant elle-même, elle se dit tout à coup : - Ah ! Céladon, veux-tu donc sur la fin de ta vie désobéir au commandement que cette bergère t'a fait ? Veux-tu que l'on te puisse reprocher que quelquefois tu aies manqué aux lois d'une parfaite Amour ? Tant d'années que

Signet[ 429 recto sic 433 recto ] 1619 1621

tu as vu écouler en servant cette belle auront-elles porté témoignage de ton affection sans reproche, pour maintenant les dédire par une action imprudente et précipitée, et qui ne te peut assurer que d'un trop tard repentir ? Tu auras donc bien le courage, ô Céladon, de te souvenir de ces paroles η « Va t'en déloyal, et garde-toi bien de te faire jamais voir à moi que je ne te le commande ». T'en pourras-tu, dis-je, souvenir, et ensemble avoir si peu d'affection que d'y oser désobéir ? Non, non, disait-il alors, mourons, mourons plutôt, et portons avec nous dans le tombeau notre amour innocente, pure et sans reproche.
  À ce mot, les larmes aux yeux, elle sortit de la chambre pour aller revoir les lieux où autrefois elle avait été si contente, et leur demander compte des soupirs et des désirs que si souvent elle leur avait donnés en garde. D'abord elle entra dans ce grand jardin, duquel un petit bras de la rivière de Lignon va baignant les quatre côtés, et ayant jeté les yeux sur la fontaine qui paraît dans le milieu, et considérant la Déesse Cérès qui s'élève sur le haut de la voûte soutenue sur de grandes colonnes, qui les unes rondes et les autres carrées, font comme une couronne à l'entour du bassin qui reçoit cette belle source, elle ne put s'empêcher de soupirer tels vers :

Signet[ 429 verso sic 433 verso ] 1619 1621


SignetSONNET.
Son η cœur a plus d'ennuis
que les champs de moissons.

DÉESSE η dont la main de son volant armée,
Coupe de nos moissons les épis entassés,
Et puis en gerbe d'or en ton poing ramassés,
Fais voir ce qui te rend des mortels estimée.

Déesse dont la main est tant accoutumée
Aux moissons dont nos champs richement tapissés

Semblent du faix très grand être presque oppressés,
Peine du Laboureur toutefois bien-aimée.

Déesse par pitié tourne sur moi les yeux η,
Et dis-moi si jamais tu vis en quelques lieux
De nos jeunes guérets les campagnes plus pleines,

Que mon cœur de tourments en l'état où je suis,
Et puis raconte à tous qu'une moisson d'ennuis
Se trouve dans mon cœur aussi bien qu'en nos plaines.

  Avec tels mots s'approchant de cette fontaine après s'en être lavé et les mains et le visage ainsi qu'autrefois elle avait accoutumé, et tournant les yeux tout à l'entour : - C'est bien, disait-elle, ici le lieu où si souvent Astrée m'a juré que son amitié serait éternelle. C'est bien cette fontaine où me prenant les mains elle me jurait, par l'Amour qui nous liait d'affection et par

Signet[ 430 recto sic 434 recto ] 1619 1621

la source sainte η de cette eau, vouloir plutôt cesser de vivre que cesser d'aimer son Céladon. Et s'avançant d'un pas tremblant vers le bassin qui recevait la fontaine : - Et ne voilà pas encore disait-il, les chiffres bienheureux de nos noms qu'elle-même y a gravés ! Et alors les baisant, - Ô témoins de mon extrême affection, et maintenant les justes accusateurs de l'infidélité de la plus belle bergère du monde, comment ne vous êtes-vous effacés de ce marbre aussi bien que vous l'êtes de son cœur ? N'est-ce point pour rendre preuve que, comme vous avez eu votre commencement de la plus parfaite amour que la beauté ait jamais fait naître, vous demeurez ici pour lui reprocher que jamais changement ne fut fait avec moins de raison, ni avec plus d'injustice ? Et lors sortant de cette fontaine, elle entra dans un petit bois η de coudres, où les divers détours des chemins entrelacés faisaient fourvoyer l'œil aussi bien que les pas de ceux qui s'y allaient promener. Ce lieu fut bien celui qui lui remit en la mémoire les plus doux ressouvenirs de son bonheur passé, et qui toutefois ne les lui pouvait représenter qu'avec tant d'amertume pour être le temps si changé qu'à tous coups les larmes rendaient témoignage de son déplaisir, parce que ç'avait été en ce petit bois où le plus souvent elle avait eu la commodité d'entretenir sa belle bergère, lorsque leurs parents η, à moitié lassés des peines et des contrariétés qu'ils leur avaient faites, leur permettaient un peu plus de liberté de se voir et de s'entretenir que de coutume. Se ressouvenant donc de tant de passions

Signet[ 430 verso sic 434 verso ] 1619 1621

qu'elle avait ressenties en ce lieu, et qu'elle avait remis dans le sein de sa bergère, avec tant de serments reçus de sa fidélité, elle ne put s'empêcher de soupirer ces vers :


SignetSONNET.
Elle demande si sa maîtresse ne η s'est point
souvenue des serments faits
en ce lieu.

N'Est-ce pas en votre présence,
Arbres feuillus et bois heureux,
Où tant de serments amoureux
Ont pris autrefois leur naissance ?

Dites-moi si pendant l'absence
L'on s'est jamais souvenu d'eux,
Ou si les serments de tous deux
Ne sont plus en sa souvenance ?

Mais qu'est-ce que je veux savoir,
Puis-je bien me tant décevoir,
Que d'estimer que la pensée

Qu'elle en peut avoir eue ici,
Ne l'ait pas autant oppressée,
Qu'elle m'a laissé de souci ?

Signet[ 431 recto sic 435 recto ] 1619 1621

  Cette pensée l'entretint longuement, mais non pas sans l'accompagner de soupirs et de larmes, et n'eût été qu'enfin elle se conduisit sans y penser sur le bord de l'un des bras de Lignon qui environne ce jardin, elle n'en fût pas si tôt sortie, mais la vue de cette rivière qui avait été presque présente à tous ses bonheurs passés, et qui aussi avait vu naître le commencement de son extrême malheur, lui toucha l'âme si vivement que, donnant cesse à son promenoir, elle fut contrainte de s'asseoir sur le bord du ruisseau ; et après s'étendant toute de son long, et s'appuyant du coude contre terre, se mit la joue dans la main, demeurant si ravie et tellement hors d'elle-même qu'il s'écoula un long espace de temps avant qu'elle pût s'en prendre garde. Et lorsqu'elle revint de cette pensée, ce fut par le chant d'un berger qui chantait assez près de là sur sa cornemuse. Et parce qu'elle s'éveilla avec un grand soupir, s'étonnant elle-même de pouvoir vivre avec tant de passion, elle soupira assez bas tels vers :


SignetSONNET,
Doutes d'Amour.

Peut-on mourir pour trop aimer ?
Si l'on mourait, je serais morte,

Car jamais une Amour si forte
N'a pu dans un cœur s'allumer.

Signet[ 431 verso sic 435 verso ] 1619 1621

Dans son feu peut-on s'enflammer ?
Si l'on brûlait en quelque sorte,
Je crois que le feu que je porte
M'aurait déjà fait consommer.

Mais si l'on ne meurt point d'Amour,
Qui me donne cent fois le jour
Tant et tant de morts que j'endure ?

Et si son feu n'a point d'ardeur,
D'où vient que j'en ai la brûlure
Si cuisante dedans le cœur ?

  Ainsi s'entretenait cette belle et feinte Druide, et cette pensée la possédait tellement toute qu'elle ne se souvenait plus que peut-être Astrée serait éveillée, et qu'elle et Léonide, ne la trouvant point dans la chambre, seraient en peine de son éloignement. Et il advint toutefois qu'étant déjà assez tard, Astrée s'éveilla, et parce qu'elle était couchée au devant du lit et que la chambre était si pleine de clarté, elle porta incontinent curieusement les yeux du côté où elle pensait que la belle Alexis reposât encore. Mais voyant le lit tout ouvert et qu'il n'y avait personne dedans, elle se leva un peu pour mieux savoir si elle ne serait point sur l'autre côté du lit ; mais voyant qu'elle n'y était point, elle ne se put empêcher de soupirer si

Signet[ 432 recto sic 436 recto ] 1619 1621

haut que Léonide, que le sommeil commençait peu à peu de laisser η l'entre-ouït, et étendant ses bras sur elle lui demanda si elle se trouvait mal. - Nullement, dit la bergère, mais j'étais en peine de ne voir plus Alexis dans ce lit où hier elle se coucha ! - Comment, répondit incontinent la Nymphe, elle n'y est plus ? Et lors se relevant un peu, et voyant qu'il était vrai, et même que la porte était ouverte : - Et qu'est-ce, continua-t-elle, qu'elle peut être devenue ? - Il faut, leur dit Diane, qu'elle se soit voulu promener avant que la grande chaleur vînt. Léonide eut peur que la mélancolie ordinaire de Céladon n'eût fait faire à Alexis quelque nouvelle résolution η, et toutefois pour n'en donner connaissance à ces bergères, elle dit : - Je vous supplie, belles bergères, de me laisser habiller le plus vitement que je pourrai, afin que je l'aille trouver, car si Adamas savait que je l'eusse laissée seule, il s'en fâcherait contre moi. Les bergères incontinent, se jetant toutes deux hors du lit, furent si diligentes à prendre leurs habits qu'elles purent encore aider à la Nymphe à prendre sa robe et à s'accommoder, quoiqu'elle le fît avec la plus grande hâte qu'il lui fût possible. Et de fortune sortant par la même porte qui descendait dans le jardin, elles allèrent voir la fontaine de Cérès, que Léonide trouva très belle et très artificieusement faite, et de là entrèrent dans le petit bois de coudriers. Et comme si elles eussent été conduites dans ce Labyrinthe par le filet d'Ariane, elles vinrent jusques sur le même lieu près du petit ruisseau, où Alexis s'était étendu η sur l'herbe. Et de fortune ce

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fut au même temps qu'elle s'était levée pour aller visiter le reste de ces agréables lieux où elle avait laissé tant de marques et de ses contentements passés et de ses extrêmes affections. Astrée l'aperçut la première, et la montra à la Nymphe, en lui disant : - Il me semble, Madame, que Diane a deviné, car voilà la belle Druide qui toute seule se promène dans cette grande allée que ce petit bras de Lignon le malheureux va accompagnant jusques dans la grande rivière. Léonide alors, voyant qu'Alexis n'avait point eu d'intention de faire ce qu'elle craignait, en reçut un grand contentement. Mais voulant avancer le pas pour l'atteindre, elle s'ouït appeler, et, tournant la tête, elle reconnut que c'était Paris qui encore assez éloigné montrait de vouloir parler à elle. Et parce qu'elle se doutait bien quelle en était la cause, et qu'il n'était pas à propos que Diane ouït leur discours : - Mes belles filles, leur dit-elle, voudriez-vous prendre la peine d'aller vers Alexis, et de demeurer auprès d'elle cependant que je saurai de Paris ce qu'il me veut ? Ces bergères de très bon cœur prirent cette commission, parce qu'Astrée n'avait point un plus grand contentement que de voir le visage de Céladon et de parler à cette Druide, de qui la voix, les paroles et les actions étaient si ressemblantes à ce berger qui lui avait été si agréable. Et Diane était bien aise de n'être point auprès de Paris, tant parce qu'elle ne voulait, ni ne pouvait l'aimer qu'en la façon qu'elle eût aimé un frère η, que d'autant qu'Amour commençait de lui rendre Silvandre fort

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aimable, et qu'elle ne pouvait souffrir que ses oreilles ouïssent des paroles d'affection d'une autre bouche que de celle de ce gentil berger.
  Léonide s'arrêta donc pour attendre Paris, et les deux bergères continuèrent leur chemin, et hâtèrent de sorte leurs pas qu'elles atteignirent la feinte Druide regardant un vieux saule η qui, mi-mangé de l'injure du temps, ne retenait plus qu'une vide et creuse écorce le long de ce petit bras de Lignon. - Ô saule η, disait-elle en soi-même, que sont devenues les lettres que j'ai confiées si souvent sous ta foi, et pourquoi ne me rends-tu pas les mêmes bons offices que tu faisais en ce temps-là, en me donnant tous les jours une nouvelle assurance de la bonne volonté de ma bergère, puisque tu ne me revois pas avec moins d'Amour, ni moins d'affection ? Ô Dieux, je t'entends bien ! Ô saule η bien-aimé ! tu veux dire que si le cœur de cette belle bergère eût été aussi arrêté par les services que je lui ai rendus que tu l'es par tes racines, tu me présenterais ce matin, aussi bien que tu faisais en ce temps-là tous les jours, une de ses lettres, ou plutôt les chers témoignages de sa bonne volonté ; mais que, comme du temps que j'étais si heureux tu ne m'as jamais voulu tromper, de même ne le feras tu point à cette heure que le malheur m'accompagne avec tant d'opiniâtreté.
  Pour peu qu'elle eût proféré ces paroles plus haut η, ces belles bergères les eussent ouïes, mais de bonne fortune, elle n'ouvrait point la bouche, et c'était sa seule pensée qui les allait

Signet[ 433 verso sic 437 verso ] 1619 1621

redisant. Et parce qu'elles ne voulurent interrompre les douces imaginations qu'elles pensaient qui fussent avec elle, elles s'arrêtèrent ; et lorsque la Druide marchait elles en faisaient de même, non pas pour découvrir ce qu'elle avait en l'âme, mais seulement pour ne la point divertir par leur présence d'un entretien qu'elles jugeaient lui être si agréable. Alexis donc, pensant être seule, continuait ses pensées et ses pas le long de ce petit ruisseau, ce qu'elle ne fit pas longtemps sans rencontrer l'Arbre à main droite, où deux jours avant η son malheureux accident elle avait gravé les vers qui témoignaient avec combien de contrainte il feignait de vouloir du bien à la bergère Aminthe. Et soudain y jetant les yeux dessus, ô combien cette vue lui donna de mortels ressouvenirs ! Peut-être η que la lecture de ces paroles lui eussent fait dire quelque chose assez haut pour être ouïe de ces bergères qui la suivaient si, de fortune, en même temps, Silvandre, qui n'était pas loin de là, ne se fut mis à chanter. Et parce que la voix venait du côté où ces bergères η étaient, Alexis tournant la tête de son côté les aperçut non point trop éloignées. Elle fut marrie de les voir si près d'elle sans s'en être aperçue, craignant que sa passion ne lui eût fait dire quelque parole, ou fait faire quelque action qui pût leur découvrir ce qu'elle voulait tenir caché. Mais ce qui la mettait en peine était de se sentir les yeux pleins de larmes, et lesquelles elle ne pouvait cacher pour être trop surprise ; toutefois, feignant promptement de se moucher, elle se tourna de l'autre côté et

Signet[ 434 recto sic 438 recto ] 1619 1621

s'essuya les yeux le mieux qu'elle put, et reprenant son bon visage s'en vint leur donner le bonjour, les appelant paresseuses, et feignant qu'il lui avait été impossible de dormir depuis que les oiseaux avaient commencé de chanter à la fenêtre de la chambre. - Cela, Madame, dit Astrée, vous aura peut-être apporté de l'incommodité ! - Tant s'en faut, répondit Alexis, j'y ai pris tant de plaisir que, pour mieux jouir d'une si agréable musique, je me suis levée et me suis venue entretenir le long de ce petit ruisseau, à ouïr leurs divers ramages, mais avec tant de plaisir que le temps s'est écoulé si vite qu'il ne me semble pas qu'il y ait un quart d'heure que j'y suis. - Si est-ce, Madame, répondit Diane, qu'ayant dormi si peu, il est impossible que vous ne vous en ressentiez. - Il est vrai, dit Alexis, et ne le voyez-vous pas bien à mes yeux comme ils en font la pénitence ? Mais je reçois un si grand contentement à ouïr ces petits oiseaux et à prendre le frais du matin qu'il m'est impossible, quand je suis en lieu de le pouvoir faire, de demeurer au lit η aussitôt qu'il est jour. - Il faut, reprit Astrée, pour remédier à cet inconvénient, ce soir, que vous vous couchiez de bonne heure, afin que vous ayez fait un bon sommeil avant que le jour paraisse, et nous viendrons vous tenir compagnie, et vous conduirons par les lieux plus peuplés de ces petits chanteurs η, afin que sans incommodité vous en puissiez avoir le plaisir. Alexis voulait répondre lorsque Silvandre recommença de chanter. Et parce qu'elles virent de loin venir vers elles η la bergère Phillis,

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elles l'attendirent, et cependant se turent pour ouïr ce que le berger chantait, qui, après avoir jeté un grand soupir chanta de cette sorte :


SignetSONNET.
Si son mal finira point avant sa mort.

ESPOIRS η qui me trompez, et qui ne pouvez être,
Pensers qui tourmentez sans cesse mon repos,
Désirs qui me brûlez jusqu'au profond des os,
Travaux que sans pitié je vois toujours accroître,

Soupirs η, les Messagers du cœur qui vous fait naître,
Pleurs que déjà mon œil ne peut plus tenir clos,
Serments qui vous changez à tous coups sans propos,
Desseins dont un clin d'œil est bien souvent le maître,

Espoirs, pensers, désirs, travaux, soupirs, et pleurs,
Vous, serments, vous, desseins, enfants de mes douleurs,
Ne finirez-vous point quelquefois ma misère


Avant que du trépas je ressente l'effort ?
Ou s'il faut que pour vous je semble à la vipère η,
Qui donne vie à ceux qui lui donnent la mort ?

  - Que vous semble, Madame, dit Phillis en arrivant, et après avoir salué la Druide et ses compagnes, de la voix de ce berger ? - Qu'elle est très belle,

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lui répondit Alexis, et lui fort gentil berger, et non pas tant toutefois qu'il est parfaitement amoureux. - Madame, répondit Diane, rougissant et souriant un peu, vous pourriez peut-être bien vous tromper au jugement que vous en faites, car ces bergers de Lignon sous l'innocent habit η qu'ils portent, ne laissent pas de couvrir une âme assez feinte et déguisée. - Je pense bien, ajouta la Druide, que cela pourrait être en quelques-uns, mais je suis très assurée que je ne me trompe point en la créance que j'ai de celui-ci. - Laissez-lui dire, Madame, interrompit Phillis, qu'en son âme elle en croit autant que vous, et que, si les bergères de Lignon n'étaient pas plus dissimulées que ce berger, elle-même ne parlerait pas de la sorte qu'elle fait. - Vraiment, ma sœur, reprit Diane, vous êtes bien jolie de me traiter ainsi en la présence de cette belle Druide, et quelle opinion lui donnerez-vous de moi ? - N'ayez peur, dit Alexis en souriant, que ces paroles me puissent faire croire de vous chose qui vous soit désavantageuse : j'ai assez de connaissance  "
de la vertu et des mérites de Diane, outre que la dissimulation  "
est quelquefois si nécessaire à celles de notre sexe qu'elle  "
leur doit tenir η bien souvent lieu de vertu. Il est vrai que,  "
puisque nous en sommes venues si avant, permettrez-vous, ma belle fille, à mon amitié de vous dire ce que déjà η elle a présenté sur ce même discours à votre chère amie que voici ? - Madame, répondit Diane, ce me sera de l'honneur de savoir tout ce qu'il vous plaira me dire ; et tout le mal est que je ne vaux pas la peine que

Signet[ 435 verso sic 439 verso ] 1619 1621

vous en prenez. - Je ne doute point, sage bergère, dit la Druide, que vous n'ayez assez souvent considéré ce que je vous veux dire, mais d'autant que quelquefois en nos propres affaires nous
" sommes plus irrésolues que nous ne serions pas à
" donner conseil à quelque autre, et que l'opinion
" de nos amis nous fortifie grandement en celle
" que nous avions déjà conçue, et d'autres fois étant contraire nous en divertit pour notre bien, je ne laisserai de vous dire ce que dès hier je représentai à la belle Astrée ; et suis très aise que Phillis y soit afin de vous en dire son avis, puisque je sais fort bien l'entière confiance que vous avez en toutes deux. Et à ce mot, elle lui rapporta toutes les considérations qu'elles avaient eues sur l'Amour de Silvandre, et après avoir conclu que ce n'était point par feinte, ni par gageure η, mais à bon escient, et qu'il n'en fallait plus douter, elle continua : - Or, ma belle fille, c'est à vous à y penser, parce qu'encore que Silvandre ne demeure pas avec la moindre peine, toutefois, ne dépendant plus de lui de vous aimer ou de ne vous aimer pas, il ne lui reste plus rien à faire qu'à plaindre, ou à vivre content auprès de vous, et tout ainsi que vous l'ordonnerez η ; mais de vous dépend non seulement son bien et son mal, mais le vôtre aussi, d'autant que je veux bien croire que peut-être vous n'avez point de ressentiment de la peine qu'Amour lui donne, encore
" qu'il soit bien difficile de se voir aimée et
" servie discrètement par un si accompli berger
" sans avoir de la bonne volonté pour lui. Mais quoi
que s'en soit penseriez-vous vous exempter

Signet[ 436 recto sic 440 recto ] 1619 1621

de toute la peine, et ne rien contribuer à ses incommodités ? Vous vous trompez, sage bergère, si vous avez cette opinion, car si vous lui défendez de vous aimer, il n'en fera rien, et vous devez être très assurée qu'il vous désobéira ; et si par vos rigoureuses paroles vous lui commandez de vous éloigner, la violence de son affection en donnera tant de connaissance à toute la contrée qu'il n'y aura peut-être berger qui ne * l'aperçoive. Et voici le mal que je vois inévitable, si vous ne prenez quelque autre résolution : Tous ceux qui connaissent Silvandre le jugent berger si aimable qu'il n'y en a guère qui pensent que la bergère qu'il aimera, si elle a de l'esprit, le puisse dédaigner. Et quelle opinion pourra-t-on avoir de Diane, que chacun tient pour avoir tant d'esprit et de jugement, lorsqu'ils sauront que ce gentil berger l'aime, la sert et l'adore avec tant d'affection ? Vous la η pouvez juger aussi bien que moi, et vous résoudre à même temps de servir d'entretien η à toutes les assemblées qui se feront. J'avoue qu'il y a bien ici de la peine, et que le remède en sera bien difficile. Toutefois, vous êtes encore dans le temps d'y pouvoir trouver un milieu dans lequel vous pourrez vivre avec moins d'incommodité, et que peut-être l'occasion vous offrira quelque meilleur moyen pour en sortir entièrement. Je vous en proposerai deux, l'un desquels toutefois me semble le plus assuré : Puisque vous voyez qu'il est impossible de divertir ce berger de l'affection qu'il vous porte, permettez-lui de vous servir secrètement, et cette permission

Signet[ 436 verso sic 440 verso ] 1619 1621

sera cause qu'ajoutant votre prudence à la sienne vous pourrez cacher cette amitié η à ceux qui n'ont rien à faire qu'à considérer les actions d'autrui. Mais si vous n'aimez point ce berger, ce η conseil est mauvais, d'autant que par cette secrète intelligence vous vous obligerez à de certains soins et à des témoignages d'affection qui vous coûteraient trop cher. C'est pourquoi cet autre expédient me semble le meilleur : Permettez-lui qu'il continue la feinte de laquelle il s'est servi jusques ici. Cette permission lui donnant le moyen d'éventer η son feu, il jettera ses flammes de moindre violence, et si, de fortune, il se va de sorte augmentant que chacun s'en prenne garde, l'on ne le trouvera point étrange, parce que l'on y est déjà accoutumé ; et quelque recherche que sous ce prétexte il vous puisse faire, sachant que c'est par feinte, on ne pensera pas que vous l'aimiez, je veux dire pour le commun des bergers, ne voulant pas nier que les plus
" mal-pensants η n'y trouvent quelque sujet
" d'en dire leur avis. Mais qui peut éviter la piqûre η
" de telles langues ? Tant y a que la plus grande partie
" n'y pensera point ; et ce que je trouve de meilleur en ceci,
" c'est que vous ne vous obligerez point à lui, n'y ayant
" rien si dangereux pour une fille que de se commettre à
" la discrétion de celui qui l'aime, d'autant
" que la plupart des hommes étant naturellement
" volages η, lorsqu'ils changent d'affection, ils ne perdent
" pas pour cela la mémoire des choses qui s'y sont passées,
" au contraire, pensant se faire estimer davantage,
" racontent plus avantageusement toutes les apparences η

Signet[ 437 recto sic 441 recto ] 1619 1621

qu'ils ont reconnues d'être aimés qu'en effet  "
ils n'ont été. Et la mauvaise condition de  "
notre siècle étant telle que l'on croit plus aisément  "
le mal que le bien, incontinent une fille est tenue  "
pour avoir plus aimé qu'elle n'a été aimée. Or, ma belle fille, lui permettant de continuer cette feinte recherche, vous ne courez point de fortune en ceci, d'autant que vous ne serez point obligée de lui rendre aucune connaissance de bonne volonté. Au contraire, sans qu'il s'en puisse plaindre, vous pourrez toujours traiter avec lui, et recevoir ces véritables affections comme si c'était une feinte. Et voici encore un bien qui vous en viendra, je sais que Diane a un peu de vanité, et ce n'est pas sans raison, étant bergère si remplie de perfection et des principales de cette contrée. Au contraire, Silvandre étant inconnu et n'ayant des biens de la fortune que ceux que son industrie lui peut acquérir, je ne doute point qu'elle ne rougît, si l'on connaissait qu'elle approuvât une véritable recherche d'un berger qui lui est tant inférieur. Mais, belle bergère, par ce moyen, vous êtes exempte de ce mal, puisque lui permettant avec cette excuse de vous tenir des paroles d'Amour, on dira que vous le traitez η comme vous devez, prenant en jeu une recherche si peu convenable, et seulement pour exercer la beauté de son esprit, et l'aiguiser avec ses feintes conceptions d'Amour imaginée η.
  Ainsi finit Alexis, et lorsque Diane voulut répondre, Astrée prenant la parole l'interrompit : - Non, non, ma sœur ! dit-elle, il n'y a plus rien à

Signet[ 437 verso sic 441 verso ] 1619 1621

dire après cette belle Druide, il n'y a point de considération que vous puissiez faire qu'elle n'ait prévenue η, et à laquelle elle n'ait répondu. De sorte que je ne vous tiendrais point pour cette Diane tant avisée que je vous ai toujours reconnue, si vous ne preniez l'avis qu'elle vous donne, que je vous conseille, et que je m'assure que Phillis approuvera toujours pour très bon ! Mais une seule chose me met un peu en peine, et à laquelle il se pourra bien trouver quelque remède, si Diane permet cette feinte recherche à ce berger, et que cette permission ne soit donnée avec sujet, je crains que cet artifice ne soit découvert. Et vous savez, Madame, que si
" on reconnaît en quelqu'un de l'artifice, on explique
" après toutes ses actions tendre à ce qu'il 
" a voulu couvrir par cette ruse ! - Ne vous en mettez point en peine, répondit Phillis, Silvandre même nous donnera assez de sujet pour bien couvrir cette permission. Et il semble que véritablement le ciel approuve cette délibération, parce que hier sans dessein il fit naître la meilleure occasion que nous eussions pu inventer, car Diane me dit le soir, lorsqu'elle se voulait retirer, que Silvandre ayant obtenu, je crois par l'ordonnance η de la Nymphe Léonide ou d'Astrée, de pouvoir continuer tout le reste du jour la feinte recherche qu'il avait commencée, il prétendait que cette permission fût pour toujours, et qu'elle et lui étaient tombés d'accord de s'en remettre à ce qu'Astrée et moi en jugerions, ce qui devait être fait dès le soir même. Mais d'autant que Diane ne voulait pas que cette dispute

Signet[ 438 recto sic 442 recto ] 1619 1621

se fît devant tous, et que vous, Madame, et Léonide étiez dedans la chambre, le différend fut remis à une autre fois ; et Silvandre, en m'accompagnant en ma cabane, m'a raconté qu'il était bien aise que quelque chose en eût empêché Diane, parce qu'il voulait bien le prolonger tant qu'il lui serait possible, d'autant qu'il ne laissait pas cependant de jouir de son privilège. Il ne faut donc que reprendre ces mêmes erres, et au lieu que vous voulez, ma sœur, que cette action se fasse en particulier, je suis d'opinion qu'au contraire ce soit en lieu où tous le puissent savoir, afin que chacun voyant que Silvandre continue, chacun sache aussi que ce n'est qu'en continuation de la feinte commencée.
  Alexis et Astrée approuvèrent grandement ce que Phillis avait dit. Et Diane, qui peut-être η le trouvait aussi à propos que pas une d'elles, et qui jusques alors était demeurée sans parler, feignit de se laisser vaincre aux raisons d'Alexis, et au conseil de ses deux plus chères amies. Et ainsi il fut résolu que l'on ferait venir ce différend à propos, sans qu'il semblât que ce fût à dessein, lorsqu'Adamas, Alcidon et Daphnide y seraient, et que, le plus brièvement qu'il serait possible, Astrée et Phillis jugeraient à l'avantage de Silvandre.
  De fortune
, Silvandre, ayant ouï le murmure de la voix de ces belles bergères auprès de lui et tournant les yeux, les vit assises sur des ais qui étaient mises exprès de tant en tant entre les arbres, pour la commodité de ceux qui se promenaient,

Signet[ 438 verso sic 442 verso ] 1619 1621

parce que, durant leur discours, elles s'y étaient allées mettre, et voyant que par hasard elles avaient le dos tourné contre lui, suivant la curiosité qui * accompagne ordinairement ceux qui aiment, il s'approcha le plus près d'elles qu'il pût η sans être vu, et puis, se mettant en terre, se coula coude η sur coude, et hanche η sur hanche jusques sous un gros buisson qui n'était qu'à deux ou trois pas du lieu où elles étaient assises ; et écoutant attentivement, il ouït la plus grande partie des choses que ces belles filles avaient résolues, et qu'Alexis avait proposées. Et Dieu sait combien elle crut η avoir de l'obligation à cette belle Druide qu'en son âme elle aimait η, et louait le Ciel de l'avoir voulu faire revenir si à propos de Dreux pour son avantage, et pour donner un si bon conseil à Diane ! Et lorsqu'elles eurent pris la résolution qu'il désirait et qu'elles se levèrent pour s'en aller, il les accompagna de toute sorte d'heureux souhaits, ne pouvant assez remercier sa fortune de l'avoir fait trouver en ce lieu en une si bonne occasion. Lorsqu'il les vit si éloignées qu'elles ne pouvaient plus croire qu'il les eût écoutées, il se leva et les suivit au petit pas, et, pour leur donner sujet de l'attendre, il enfla sa cornemuse, et commença d'en jouer, afin de leur faire tourner la tête, et quand il pensa être assez près pour être ouï, il chanta tels vers :

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SignetSONNET.
Contraires effets d'Amour.

FAire vivre et mourir avec un même effort,
Embraser η tous les cœurs, et n'être que de glace,
S'armer en même temps de douceur et d'audace,
Et porter dans les yeux et l'Amour et la Mort,

Attirer tous les cœurs d'un extrême transport,
Et les désespérer d'obtenir quelque grâce,
Du bonheur au malheur ne mettre point d'espace,
Et joindre en un sujet ces contraires d'accord η,

Mais languir au rebours d'une amour trop extrême,
Brûler sans que ce feu s'allume qu'en soi-même,
Pour revivre en autrui vouloir mourir en soi,

Et pour gage donner et son cœur et son âme,
Que je puisse mourir, si ce n'est vous, Madame,
Et remourir encore, si c'est autre que moi.

  Alexis qui aimait ce berger comme celui que dès longtemps elle avait tenu pour l'un de ses meilleures amis : - Et bien, Silvandre, lui dit-elle, ne m'êtes-vous pas fort obligé de vous avoir amené ici cette belle Diane, puisque sans moi elle serait encore dans le logis, et vous seriez privé de sa vue ? - Madame, répondit le berger, vous ne sauriez me rendre tant de bons offices

Signet[ 439 verso sic 443 verso ] 1619 1621

que le visage que vous avez ne m'en promette encore davantage ! Alexis feignant de ne le point entendre : - Et pourquoi, dit-elle, mon visage vous fait-il tant de promesses ? - Parce, répliqua Silvandre, que vous me permettrez de dire que vous avez, Madame, le visage d'un berger qui n'eût pas mis seulement ses soins et sa peine pour moi, mais sa η vie aussi pour mon contentement. - Je suis bien aise, répondit Alexis, que la nature m'ait donné cette marque η d'une personne que vous aimez si fort, car je ne doute point, qu'encore que je ne le mérite, vous ne laisserez pas de m'aimer aussi pour l'amour de lui. - Mais, Madame, reprit Silvandre, ce serait lui maintenant, s'il vivait, qu'il faudrait que j'aimasse pour l'amour de vous, vos mérites étant tels, qu'il n'y a rien qui ne leur doive céder. Et pour vous faire voir combien j'estime véritable ce que je dis, je veux mettre ma vie entre vos mains, s'il vous plaît de prendre la peine de juger d'une chose qui m'est plus chère que la vie propre. - Berger, reprit incontinent Diane, pourquoi voulez-vous changer les Juges que nous avons déjà élevés ? Ce n'est pas que je refuse tout ce qu'il plaira à la belle Alexis d'ordonner de moi, mais il me semble que c'est signe de connaître sa cause fort mauvaise que de prévenir les Juges par des flatteries, et rejeter ceux qui sont déjà accordés. - Je n'eusse pas pensé, ma belle maîtresse, répondit Silvandre, que quelque louange que l'on pût donner à cette belle Dame fût estimée flatterie, puisque la flatterie se doit attribuer aux louanges qui sont par-dessus les mérites. Mais

Signet[ 440 recto sic 444 recto ] 1619 1621

s'en peut-il trouver d'assez grandes pour égaler ses perfections ? Et je ne voudrais non plus que vous eussiez opinion que je voulusse refuser les Juges que vous m'aurez une fois ordonnés η, protestant que la mort me sera toujours plus agréable que de manquer jamais à vos commandements ! Mais je propose seulement cette belle Druide, afin que, si de fortune les deux Juges que vous avez établis ne se pouvaient accorder, elle, comme étant par-dessus, en pût ordonner ainsi qu'elle trouverait être juste. - Jamais, répondit Diane, je ne vous dédirai des avantageuses paroles que vous pourrez dire pour cette belle Dame, que j'avoue mériter plus encore que les louanges ne peuvent lui donner. Et pour montrer que je dis vrai, je l'accepte librement pour notre dernier Juge.
  Silvandre voulait répliquer, lorsqu'ils virent venir Adamas, Daphnide et Alcidon avec toute la compagnie qui avait soupé le soir auparavant η chez le vieux Phocion, hormis Léonide et Paris qui s'étaient η séparés du reste de cette troupe, afin de finir le discours qu'ils avaient commencé η en la maison d'Adamas, d'autant que Paris, qui avait une extrême affection pour Diane, n'en ayant pas eu la réponse telle qu'il eût désiré, voulait prendre conseil avec Léonide de ce qu'il avait à faire ; et elle qui l'aimait comme elle devait ne le lui voulait pas donner à la volée, c'est pourquoi l'ayant remis déjà par deux fois, à ce coup, voyant que Paris ne lui laissait point de repos, elle se résolut de lui en dire tout ce qu'il lui en semblait, et par ainsi

Signet[ 440 verso sic 444 verso ] 1619 1621

après s'être retirés dans le petit bois de Coudriers qui touchait la grande allée : - Mon frère, lui dit-elle, j'ai différé de vous résoudre sur l'affaire dont vous m'avez déjà parlé par deux fois, parce que je voulais essayer si le temps ou quelqu'autre considération vous en pourrait distraire ; maintenant que je vois que rien ne peut divertir cette volonté, dites-moi, je vous supplie, quelle est votre intention. - Je voudrais, répondit incontinent Paris, obliger tellement Diane à m'aimer que je la pusse épouser ! - Et avez-vous opinion qu'Adamas le trouve bon ? dit Léonide. Car en cela il faut bien que vous y preniez garde. - Je ne lui en ai pas parlé ouvertement, dit Paris, mais il sait bien que je l'aime, et il ne le désapprouve point. - Cela, reprit Léonide, ne suffit η pas. Il faut le lui dire et savoir ce qu'il veut que vous en fassiez. En second lieu, et qui devait être le premier, avez-vous bien considéré si ce mariage η vous est propre ? Car l'Amour clôt η bien souvent les yeux, et telle est bien agréable pour maîtresse, qui est insupportable pour femme. Souvenez-vous que ces feux que l'Amour produit s'éteignent bientôt par l'abondance des faveurs η, et soudain après sont suivis de longues chaînes d'ennuis que le repentir traîne
" ordinairement après soi. Mon frère, mon ami,
" il y a grande différence de l'Amour au Mariage,
" parce que l'Amour ne dure qu'autant
" qu'il plaît, mais le Mariage se rend d'autant
" plus long qu'il est plus ennuyeux ! Le premier,
" c'est le symbole de la liberté, parce que l'Amour
" ne contraint personne que par la volonté,

Signet[ 441 recto sic 445 recto ] 1619 1621

au contraire le Mariage, c'est le symbole de la  "
servitude, parce qu'il n'y a que la mort qui  "
en puisse dénouer les liens. Il est vrai que  "
lorsqu'un Mariage est fait entre les personnes  "
telles qu'il doit être, il n'y a point, à ce que je crois,  "
de plus grand heur entre les mortels, d'autant que  "
tous les contentements que l'on reçoit sont doubles  "
et s'augmentent de la moitié, et tous les maux  "
diminuent à même proportion. Et puis, la misère  "
des vivants étant telle, qu'elle nous soumet  "
à cent et cent accidents de la fortune. La fidèle  "
compagnie que l'on trouve dans le Mariage aide  "
plus qu'on ne saurait dire, soit à les supporter,  "
soit à les éviter, ou à les surmonter.  "
Bref, il est certain qu'il est presque impossible  "
d'avoir un heur entier sans avoir un autre  "
soi-même à qui l'on le communique.  "
Mais, Paris, permettez-moi de vous dire qu'un  "
homme doit bien sacrifier η à la fortune  "
lorsqu'il se marie, afin qu'elle lui fasse  "
rencontrer son bonheur. Or, mon frère, il faut  "
donc que, sans prendre conseil de vos yeux ni  "
de vos désirs, vous consultiez votre raison et  "
votre jugement, et que vous voyiez si, outre  "
la beauté de Diane, elle n'a point quelque autre  "
chose qui la puisse rendre désirable, non seulement  "
pour maîtresse, mais pour femme aussi. Car la  "
beauté n'est ordinairement qu'une trompeuse,  "
et ne sert que de marque, comme à ces logis  "
qui ont de belles enseignes pendues au devant  "
de leur porte, et le plus souvent il n'y a rien dedans  "
qui vaille. La beauté ressemble à ces lunettes qui  "
rendent toutes choses beaucoup plus grandes  "
qu'elles ne sont, à qui les regarde par ce verre  "

Signet[ 441 verso sic 445 verso ] 1619 1621

" trompeur, car la moindre bonne action d'une
" belle personne, nous semble toute parfaite ;
" et lorsque cette beauté qui ne dure qu'autant
" qu'une belle fleur vient à se ternir, et que l'on
" reprend la vue avec la juste proportion de
" chaque chose, on reconnaît bien alors la vérité,
" mais il n'est plus temps, n'étant plus en notre
" puissance de nous en séparer. Voilà donc la première considération pour ce qui est de la beauté. Après, mon frère, prenez garde de ne rien faire en ceci de quoi vous puissiez avoir quelque reproche : Vous êtes fils du grand Druide, Diane est véritablement accompagnée de beaucoup de mérites, mais enfin c'est une bergère, et ne pensez-vous point que ceux qui vous appartiennent η ne trouvent étrange que vous preniez cette alliance ? Nous ne sommes pas nés pour nous seuls, il faut que bien souvent nous laissions
" notre propre contentement pour la satisfaction de ceux qui nous aiment
" et qui nous appartiennent, et je vous supplie de retenir ceci pour une
" chose très véritable. Souvenez-vous, mon frère, que le
" mariage fait ou défait une personne, afin que vous preniez
" garde à n'y rien faire à la volée ; mais quand toutes les autres
" considérations y seraient et que cette dernière y défaillirait,
" je penserais une personne plus misérable que ceux qui sont condamnés aux chaînes d'une chourme, ou à servir toute leur vie dans une Pile, je veux dire s'il épousait une personne qui ne l'aimât point, car de tous les tourments que les plus cruels tyrans ont pu inventer, il ne s'en saurait imaginer un plus grand que de la passer auprès d'une personne qui ne

Signet[ 442 recto sic 446 recto ] 1619 1621

vous aime point. Figurez-vous, mon frère, quel plaisir ce peut être de boire et manger, de coucher et dormir avec son ennemi ! Il faut donc que vous sachiez sa volonté, car si elle était distraite ailleurs, ou que, sans en aimer point d'autres, elle n'eût non plus d'Amour pour vous η, je vous conseillerais d'épouser plutôt le tombeau que Diane. Songez bien à toutes ces choses, et me dites ce qu'il vous en semble, et puis je vous dirai ce que je juge que vous deviez faire.
   Paris, oyant parler Léonide avec tant de considération, eut au commencement opinion qu'elle le voulût marier ailleurs, et qu'à cette occasion elle désirait le distraire de Diane ; mais enfin repassant ses raisons en soi-même, et voyant qu'elle n'avait rien dit qui ne fût vrai, il changea cette créance, et reconnut que c'était l'amitié qu'elle lui portait qui la faisait parler ainsi franchement, et pour répondre à tout ce qu'elle avait proposé, dit brièvement : Qu'à la vérité Adamas ne lui avait pas dit qu'il recherchât Diane, mais qu'il ne le lui avait pas défendu, sachant assurément qu'il l'aimait ; Que s'il l'eût désapprouvé, il le lui eût dit comme il avait toujours fait de toute autre chose ; Qu'il s'assurait donc qu'il l'avait agréable, et que quand il l'en η supplierait, il était certain qu'il le trouverait bon père comme il l'avait toujours ressenti ; Que, quand aux conditions de Diane, c'était une folie à lui de disputer d'une affaire dont la pierre η était jetée, et qu'il lui était plus aisé de vivre sans âme, que d'être heureux sans Diane, et qu'avec ce mot il répondait à toutes ses considérations ;

Signet[ 442 verso sic 446 verso ] 1619 1621

Et pour ce qui était de ses parents qui pourraient désapprouver ce mariage, il croyait n'avoir pas un parent qui l'aimât plus qu'il s'aimait lui-même, et que, par ainsi, il était plus obligé de se η satisfaire et contenter que tout le reste de ses parents et amis ; Que quant à ce qui était de la bonne volonté de Diane, - Et à la vérité, disait-il, c'est sur ce point, ma chère sœur, que je vous veux demander conseil, et que je vous supplie de me le donner, car, étant fille comme elle, vous savez mieux juger de ses intentions que moi, à qui la passion peut en cela troubler beaucoup le jugement.
  J'ai voulu tenter diverses fois de savoir sa volonté, et la dernière η a été au logis d'Adamas, lorsque nous nous promenâmes si longtemps ensemble : je me plaignis de voir tous mes services si mal reçus et presque inutiles, et montrai d'en avoir un très grand ressentiment ; elle me répondit avec toute sorte de courtoisie et de civilité, et parce que je répliquai que ce n'était ni civilité ni courtoisie, mais amour que je recherchais d'elle, après quelques autres discours, elle me répondit qu'elle m'honorait autant qu'homme du monde, et qu'elle m'aimait comme si j'étais son frère η, me faisant entendre que, comme fille, elle ne pouvait faire rien davantage. Mais lorsque je répliquai que mon dessein était de l'épouser et qu'en cela toute sorte d'affection lui était permise, elle me répondit : - J'ai des parents qui peuvent disposer de moi, et c'est à eux à qui je remets semblables résolutions. Jusques ici il n'y avait rien qui ne η me dût

Signet[ 443 recto sic 447 recto ] 1619 1621

contenter, mais, ma sœur, oyez ce qu'elle y ajouta : - Et si vous voulez savoir ce que j'en pense, sachez, Paris, que ni vous, ni personne ne m'en a donné, ni ne m'en donnera jamais la volonté ; je vous veux bien pour mon frère η, mais non pas pour mari.
  Or, ma sœur, nous fûmes interrompus là dessus, et depuis je ne lui ai point voulu parler avant que je susse votre avis, et comme je m'y dois conduire, et je vous en conjure par toute l'amitié que vous me portez, car de me penser distraire de cette affection, c'est une folie ; la mort seule le peut, encore ne sais-je si elle en aura bien la puissance. - Mon frère, dit Léonide en souriant, vous me demandez conseil d'une chose que vous avez résolue ! Mais je vois bien que vous voulez seulement que je vous dise comme vous devez vous conduire pour gagner cette bergère, laquelle, à ce que je vois, amour n'a encore guère offensée pour vous. Toutefois, puisque vous êtes réduit en l'état que vous dites, je suis d'opinion que vous obteniez d'elle la permission d'en parler à ses parents, parce qu'eux sans doute, aussitôt que vous leur ouvrirez le propos, voyant le grand avantage qu'il y a pour Diane, ne refuseront jamais de vous contenter ; et elle, qui est sage et qui a vécu avec tant de prudence et de vertu, n'osera refuser leur opinion de peur que l'on ne la puisse blâmer ou d'opiniâtreté, ou d'amour, ou de légèreté ; et ainsi, sans y penser, se laissera peut-être engager si avant que, quand elle s'en prendra garde, elle ne s'en pourra pas retirer.

Signet[ 443 verso sic 447 verso ] 1619 1621

Mais je suis d'opinion η que vous ne lui en parliez que le jour que nous partirons d'ici, afin que, si elle change d'avis, elle ne sache où vous trouver pour s'en dédire que pour le moins vous n'en ayez déjà fait l'ouverture à quelqu'un de ses parents.
  Telle fut l'opinion de Léonide, que Paris résolut de suivre entièrement, et cependant qu'ils discouraient ainsi, Adamas, avec toute la troupe, se joignit à celle d'Alexis et des bergères qui étaient avec elle. Et parce que Silvandre s'était rendu fort hardi pour les discours qu'il avait ouïs, aussitôt que les premières salutations furent faites, s'approchant de Diane : - Ma maîtresse, lui dit-il tout haut, je ne refuse point le jugement de celles que vous m'avez ordonnées, pourvu que vous en fassiez de même ! - Il ne faut point douter de moi, répondit Diane, puisque j'ai élu les Juges et que j'ai toute la raison de mon côté. - Ce différend, reprit Silvandre, n'a pas besoin de tant de paroles que celui qui a été entre Phillis et moi. C'est pourquoi je requiers que, sans aller plus loin, nous soyons jugés. - Je n'en fuirai jamais la conclusion, dit-elle, puisque je l'espère du tout à mon avantage. - Quant à moi, répliqua Silvandre, je prends tout mon droit de la permission que vous m'avez donnée, car il est certain qu'il n'y avait plus de raison pour moi qui me permît de continuer comme j'avais vécu avec vous depuis la gageure η de Phillis n'eût été que vous m'avez fait cette grâce de pouvoir le faire toujours. - Comment, reprit Diane, je le vous ai permis pour toujours ? Eh ! berger,

Signet[ 444 recto sic 448 recto ] 1619 1621

prenez-vous un jour pour tous les jours ? Encore ne vous ai-je accordé que le reste de ce jour qui est passé, et qui, étant fini, ne peut plus servir d'excuse à votre feinte ! - Je vous supplie, ma maîtresse, dit-il, vous peut-il bien souvenir que vous m'avez permis d'achever le jour qui me restait de la même façon que je l'avais commencé ! - Il est vrai, dit Diane, mais il est fini ce jour-là et j'en ai commencé un autre. - Vous avez raison, belle bergère, répondit-il de dire que vous en avez commencé un autre, parce que c'est le propre du Soleil de commencer et de limiter les jours, et vous êtes le Soleil de tous ces rivages ! Mais non pas quand vous dites que le jour que vous m'avez accordé est fini : Car, dites-moi, s'il vous plaît, ma belle maîtresse, tant que la clarté dure, n'est-il pas vrai que le jour n'est point fini ? - Je vous avoue, répondit Diane, ce que vous dites ; mais aussi accordez-moi que quand le Soleil ne se voit plus, c'est la nuit. - Je le confesse, reprit Silvandre, et par ainsi j'ai gagné ce que je demande ! Car mon âme ni mes yeux ne reconnaissant η point d'autre Soleil qui leur éclaire que votre beauté et vos perfections, il est certain que tant que je ne serai point privé de cette lumière et de ce Soleil, il n'y aura point de nuit pour moi. Et n'y en ayant point, n'ai-je pas raison de dire que le jour que je vous ai demandé n'est point fini, et qu'au contraire il durera autant que je vivrai, et cela d'autant que jamais vos beautés et vos mérites ne partiront de mon âme ? Diane, un peu surprise, ou pour le moins η feignant de l'être : - Je vous pourrai bien peut-être avouer, dit-elle, que le jour

Signet[ 444 verso sic 448 verso ] 1619 1621

que vous m'avez demandé fût tel que vous dites, mais je sais bien que celui que je vous ai accordé n'a été que tel que les jours naturels. - Ma belle maîtresse, dit Silvandre, l'on explique toujours les choses douteuses à l'avantage du pauvre et de celui qui mendie ! Et la libéralité, et la générosité sont des perfections si dignes d'une âme bien née que je m'assure, mes Juges, que quand il y aurait quelque doute du côté de Diane, jamais vous ne voudriez diminuer en cette belle âme des vertus qui lui sont si bien dues et si honorables. Alexis alors se mettant à rire : - Quant à moi, dit-elle, sans attendre ce qu'Astrée et Phillis en diront, je condamne Diane, et je donne toute la raison à Silvandre, parce que celui qui donne doit bien expliquer et restreindre sa donation s'il n'entend pas d'accorder tout ce que celui qui requiert lui demande, autrement il est à croire qu'il a eu la même intention que celui qui reçoit le bénéfice. - Ah ! s'écria la bergère, j'ai perdu ma cause ! Car je sais bien qu'Astrée accordera tout ce qu'Alexis trouvera bon, et que Phillis ne contredira jamais Astrée. - Et moi, dit Adamas, j'ordonne que si, en cette feinte η, Silvandre ressent à bon escient les forces d'une beauté, qu'il ne se plaigne point ni de Diane, ni de ses Juges, mais de lui seulement qui s'en sera procuré le mal, sans que la bergère soit obligée ni par ses η services, ni par la pitié de le plaindre.
  Ce qu'Adamas disait, c'était parce qu'ayant fait en soi-même dessein de donner Paris à cette bergère, et voyant bien que Silvandre ne lui était point trop désagréable η, il était marri de la

Signet[ 445 recto sic 449 recto ] 1619 1621

continuation de cette recherche, craignant que Diane ne s'y laissât embrouiller encore davantage. Mais Silvandre, qui ne fit pas semblant de le reconnaître, après avoir baisé la main à ses Juges, vint prendre celle de Diane, et un genou en terre : - Ma maîtresse, lui dit-il, si jamais quelqu'une de mes actions dément le vœu que je vous fais de mon fidèle et perpétuel service, dès à cette heure je me condamne aux plus cruels supplices qu'un mortel puisse souffrir. Diane lui répondit assez froidement : - Berger, ne vous tenez plus comme vous êtes, et vous souvenez que tout ce qui vous est permis n'est que de feindre, et que, comme vous n'en devez point faire davantage, aussi ne recevrai-je toutes vos actions que comme feintes et dissimulées.
  Silvandre eût répondu, n'eût été que Diane suivit le reste de la troupe, qui, attendant l'heure du dîner, entra dans le petit bois de Coudre pour prendre le frais que son ombrage rendait, et le petit ruisseau qui le baignait tout d'un côté. Et là ils rencontrèrent Léonide et Paris, qui en même temps s'acheminaient pour les aller trouver, et après s'être promenés quelque temps en ce lieu, et l'heure étant venue du repas, ils s'en allèrent tous ensemble en la maison, où ils trouvèrent les tables mises et chargées de viandes et de délicatesses qui ne se ressentaient point d'avoir été apprêtées au village.

 

Fin du dixième Livre