Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
Astrée moderne, Troisième partie.
basée sur L'Astrée de 1621
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Troisième partie

Livre 11


3-11-1
L'Astrée III, 11. Édition Vaganay**, 1925
Au fond, Madonthe s'éloigne avec Tersandre et Silvandre
Au premier plan, Laonice ment à Diane en présence de Phillis
Les personnages anonymes sont Astrée et Hylas (III, 11, 477 verso)



3-11-2
L'Astrée III, 11. Édition Vaganay**, 1925
Gravure signée Guélard
À Montverdun, Cléontine est à la porte du temple (III, 11, 457 verso)


Éd. de 1619, 439 verso.
Éd. Vaganay, III, p. 575.

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1621_l_445LÉRINDAS, pour ne laisser longuement en attente la Nymphe Galathée, se hâta le plus qu'il lui fût possible de retourner à Montverdun. Et parce qu'il marchait fort bien, et qu'il était infiniment désireux de complaire à sa maîtresse, il se diligenta de sorte que, quand il arriva, elle ne faisait que de se mettre à table. - Madame, lui dit-il, Adamas n'a pu retarder le sacrifice, d'autant que tout le peuple était déjà assemblé. Mais parce que je lui ai dit que vous seriez bien aise de voir ces belles bergères de Lignon, il vous mande qu'il les vous amènera toutes ici, si toutefois vous y demeurez quelque temps. - Je suis bien marrie, dit Galathée se tournant vers la sage Cléontine, que je n'aie pu faire voir ce sacrifice au gentil Damon, afin que, par même moyen, il pût avoir la vue de ces belles bergères. Mais si Adamas

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nous tient parole, nous les lui ferons voir avec plus de commodité ; et η si ce moyen nous défaut, je suis d'opinion que nous allions exprès en leurs hameaux, et que nous employions une journée en une si gracieuse occupation. - Madame, répondit Cléontine, puisqu'Adamas le vous a mandé, vous le devez tenir pour très assuré ! Il viendra sans doute avant que de s'en retourner en sa maison, et il sera bien aise que toutes ces belles filles accompagnent η Alexis lorsqu'il la vous présentera. - Mais à propos d'Alexis, reprit Galathée, dis-nous, Lérindas, est-elle avec autant de beauté que l'on nous a dit, car je sais que tu es personne de jugement, et que tu n'as pas failli de la bien considérer. - Madame, répondit-il, elle est véritablement belle, mais à mon gré il y en a trois qui me plaisent bien davantage, et puisque vous me le demandez, j'aime mieux le vous dire que si Léonide avait cet avantage. Je suis d'avis, Madame, que vous les changiez aux Nymphes que vous avez, si pour le moins vous voulez avoir les plus belles filles qui soient au monde. - Et comment répondit Galathée, tu les trouves plus belles que mes Nymphes ? - Plus belles, Madame, répondit-il, que vos Nymphes ! Mais dites, je vous supplie, plus belles que toutes les Nymphes qui sont au monde. - Et quoi, Lérindas, plus belles encore que je ne suis ? dit Galathée en souriant. - Ô Madame, répliqua-t-il un peu surpris, ne parlons point de vous, vous êtes la Dame et la maîtresse des Nymphes ! Mais je dis bien que toutes les autres leur doivent céder autant en beauté que je suis moins beau que la

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plus belle de vos Nymphes. - Vous verrez, dit Silvie, que Lérindas est devenu amoureux. - Je ne le serais pas devenu, répondit-il avec un visage méprisant, si elles étaient aussi dédaigneuses que vous. Galathée alors, faisant un éclat de rire : - Pour certain, dit-elle, Silvie a raison infailliblement : Lérindas est amoureux de ces bergères, mais laquelle te semble la plus agréable des trois ? - Attendez, Madame, répondit-il, je n'ai pas peu d'affaire η à discerner ce que vous me demandez ! L'une a plus d'attraits, l'autre plus de modestie, et l'autre plus de beauté. La première s'appelle Daphnide, l'autre Diane, et la troisième Astrée. - Je m'assure, reprit Galathée, que c'est cette Astrée qui est la plus belle, n'est-il pas vrai ? - Il est certain, dit-il, et Diane est la plus modeste, et Daphnide la plus attirante. Et pour dire la vérité, les attraits me plaisent fort, la modestie m'est bien agréable, mais en effet, j'aime mieux la beauté ! Et par ainsi je conclus que si je suis devenu amoureux, il faut par nécessité que ce soit d'Astrée. Mais, Madame, croyez que quand vous les η verrez, vous me tiendrez pour personne de jugement, et que Silvie, quelque dédain qui soit en elle, ne les méprisera pas tant qu'elle ne veuille bien cette beauté que je dis être en elles. Galathée se tournant alors vers Cléontine : - Qu'est-ce, ma mère, lui dit-elle, que Célidée juge de ces bergères ? - Madame, dit Cléontine, quand elle se met à les louer, elle ne peut cesser, et semble qu'elle soit encore plus amoureuse d'elles η que n'est pas Lérindas ! Il est vrai que je ne lui ai point encore ouï parler

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de cette bergère qu'il nomme Daphnide, et s'il vous plaît que je la fasse appeler, vous orrez de quelle sorte elle en parle. Et parce que Galathée était bien aise de savoir des particularités de ces belles filles, et qu'elle fit signe qu'on la fît venir. - Il est bien malaisé, dit Lérindas en souriant, que vous parliez à elle qu'il ne soit bien tard, car je l'ai laissée près du Temple de la Déesse Astrée, où se doit faire le sacrifice, et Thamire auprès d'elle. Mais, Madame, continua-t-il, elle ne vous en saurait dire guère davantage que moi, soit pour leur beauté, soit pour toute autre chose qu'il vous plaira d'en apprendre. Que si ce n'est que pour savoir qui est Daphnide, c'est une belle étrangère qui est arrivée depuis peu, conduite par un nommé Alcidon, car encore que je n'y aie pas longtemps demeuré, je n'ai laissé de m'enquérir, la voyant si belle, qui elle était. - Madame, dit alors Cléontine, vous aurez bientôt Célidée et Thamire ici, qui vous en diront tout ce qui s'en peut savoir.
  Ainsi Galathée apprenait des nouvelles de ces belles bergères, et plus elle s'en enquérait, et plus elle trouvait que Céladon avait raison d'aimer Astrée, puisque chacun lui donnait tant davantage sur toutes les autres. Et le dîner étant fini, la Nymphe s'en alla voir Damon qui ne sortait point encore de la chambre, parce que la blessure l'avait rendu si faible pour la perte du sang et pour le travail qu'il avait fait d'aller si longtemps à pied avec ses armes qu'il fut contraint de ne point se mettre à l'air, que la force ne lui fût un peu revenue, de peur de quelque inconvénient.

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Cependant Halladin l'était venu retrouver, et ne bougeait des pieds de son lit, le servant avec tant de soin et de vigilance que Galathée même l'en estimait infiniment. C'était le troisième jour η qu'il avait été blessé, et la Nymphe qui pensait être obligée à la valeur de ce Chevalier pour avoir été blessé en défendant la querelle des Dames, et de plus lui étant proche, et l'outrage lui ayant été fait en ses États et en sa présence, elle résolut de ne l'abandonner qu'il n'eût reçu sa santé entièrement. Et parce que, pour le désennuyer, elle lui faisait savoir tout ce qu'elle apprenait de nouveau, elle voulut que Lérindas redît en sa présence ce qu'il lui avait rapporté de son voyage. Le jour se passa de cette sorte, et cependant étant déjà bien tard, Célidée et Thamire revinrent, lesquels Galathée voulut voir incontinent, tant parce qu'elle estimait grandement la vue de cette bergère que pour le désir de savoir encore de plus particulières nouvelles des bergères qu'elle venait de visiter. Étant donc en sa présence où Thamire l'accompagna, - Et bien, sage bergère, lui dit-elle, qu'est-ce que vous nous apportez de nouveau de votre voyage ? - Madame, répondit Célidée, nous y avons satisfait et aux hommes et à Dieu, car nous avons rendu un devoir au sage Adamas, que nous lui devions, en visitant Alexis sa fille, et un sacrifice au grand Tautatès qui lui était dû, pour le remerciement du Gui de l'an-neuf. Et je vous puis assurer que nous sommes demeurés tous infiniment satisfaits. Car, Madame, il faut que vous sachiez qu'Alexis est la plus belle,

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la plus aimable, et la plus courtoise fille qu'on puisse voir, et qu'elle a donné tant de contentement à toutes ces bergères qui la sont allées voir qu'il n'y a pas une de nous qui ne l'adore η ; et puis Adamas s'est efforcé de nous y recevoir avec une si bonne chère et avec tant de caresses qu'il faut avouer n'y avoir rien qui l'égale. Quant au sacrifice η, le grand Tautatès l'a reçu de si bon cœur que toutes les hosties se sont trouvées si entières que nous ne saurions les désirer plus parfaites. Le Gui que nous avons vu si beau et si gros que vous diriez que c'est un autre arbre qui a été attaché à ce chêne, tant il y est venu en grande abondance, de sorte que cette année nos Druides n'auront pas occasion de l'épargner en nos sacrifices, ni à nous, ni à notre bétail. Mais outre cela, nous avons eu le plaisir des Amours de Hylas, qui est de la plus gracieuse humeur qui fût jamais, le jugement de Diane sur la recherche de Silvandre et de Phillis, et la rencontre de Daphnide et d'Alcidon, qui n'a point été un petit entretien pour toute l'assemblée η ! - Et qui est cet Hylas duquel vous parlez ? dit Galathée. - C'est, répondit la bergère, un jeune homme qui aime toutes les bergères qu'il rencontre, et soutient que ce n'est point inconstance, mais avec des raisons si gracieuses qu'il est impossible de s'ennuyer quand il parle. Et jugez, Madame, puisqu'il ne peut pas avoir plus de vingt ou vingt et un an, et il nous raconta plus de vingt filles desquelles il a déjà été amoureux, et la plupart toutes présentes, et la dernière qu'il a quitté ç'a été la belle et sage Alexis,

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et Dieu sait pour qui ! Je vous assure bien, Madame, que ce n'est pas pour prendre une plus belle, car il a choisi Stelle qui a déjà assez d'âge, et qui n'approche en rien à la beauté de cette belle Druide. - Et quoi, dit Galathée, la fille d'Adamas se laisse servir, et devant les yeux de chacun ? - Madame, répondit Célidée, je vous assure que personne ne s'en peut scandaliser, et qu'il n'y a fille Vestale qui le peut refuser ; et si vous l'aviez vu, vous en diriez autant. Et je m'assure que s'il a l'honneur de nous voir, que vous, Madame, ou quelqu'une de ces belles Nymphes, n'échapperez pas sans être servies de lui, et qu'il ne demeurera pas davantage de le dire que de le penser ! - Mais, reprit Galathée, et qu'est-ce que ce jugement de Diane ? - Madame, répondit la bergère, il advint il y a quelque temps que Phillis et Silvandre entrèrent en dispute, seulement pour plaisir, se reprochant l'un à l'autre qu'ils n'avaient pas assez de mérite pour se faire aimer, car Silvandre, encore qu'il soit tenu pour l'un des plus accomplis bergers de toute la contrée, si est-ce que l'on ne le voyait point aimer ni être aimé particulièrement. Et parce que Phillis lui reprochait que c'était par faute de courage et de mérites, et que Silvandre en disait de même d'elle, ils furent tous deux condamnés à rechercher Diane, et que, trois lunes écoulées, elle jugerait lequel des deux aurait gagné. - Sans doute, dit Damon, Diane aura jugé à l'avantage de la fille. - Son jugement, répondit Célidée, a été assez douteux : Elle a dit que Phillis était plus aimable

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que Silvandre, et que Silvandre se savait mieux faire aimer que Phillis. - Vraiment, reprit Damon, Diane doit être discrète et sage bergère, car elle les a voulu contenter tous deux, et elle l'a fait avec beaucoup de discrétion ! Mais, Madame, continua-t-il se tournant vers Galathée, vous ne lui demandez point qui est cette Daphnide ? j'ai ouï que Lérindas l'a aussi nommée pour l'une des plus belles de toutes ces bergères, et je voudrais bien savoir qui elle est, et cet Alcidon aussi, et après je vous en dirai la raison. Thamire alors prenant la parole : - Seigneur η, lui dit-il, Lérindas a raison de la dire belle, car véritablement elle l'est, mais non pas de la nommer bergère, puisqu'elle ne l'est pas, encore que pour se déguiser elle porte l'habit de bergère. Nous avons appris par Hylas que Daphnide est une des principales Dames de la province des Romains, et que Alcidon est un Chevalier des plus aimés du roi Euric, et qui sont venus en cette contrée pour la curiosité qu'ils ont de voir la fontaine η de la Vérité d'amour. - C'est assez, dit Damon. Et lors se tournant vers Galathée, Madame, lui dit-il, vous devez voir en toute façon ces deux personnes, et en faire cas, car Daphnide est l'une des plus belles de toutes les Gallo-Ligures, et qui a été tellement aimée du Roi Euric qu'il s'en est fort peu manqué qu'il ne l'ait faite Reine des Wisigoths, et quoique cela soit arrivé cependant que j'étais en Afrique et que j'essayais de me divertir par des longs et pénibles voyages, si est-ce que, par les nouvelles qui en venaient au Roi Genséric,

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j'ai su tout ce qui s'y est passé. Et Alcidon, je le vous donne, Madame, pour le plus accompli Chevalier qui ait jamais été dans la Cour de Torrismond, car c'est là où je l'ai vu, tant aimé et chéri de ce Roi qu'il ne pouvait assez lui faire de démonstrations de sa bonne volonté. Je pourrais bien vous en raconter beaucoup de choses qui méritent d'être sues, mais il vaut mieux que vous les appreniez de sa bouche que de la mienne, puisqu'il est si près de vous. Et parce que Thamire et Célidée s'étaient éloignés voyant que Damon continuait de parler un peu bas à la Nymphe, - Mais, Madame, lui dit le Chevalier, que veut dire que cette jeune bergère a le visage si gâté de coups, il semble qu'elle soit si sage et discrète, comment est-ce que ce malheur lui est arrivé ? - Ces blessures, répondit alors Galathée, sont les plus glorieuses marques que fille porta jamais ! Et là-dessus lui raconta brièvement pourquoi elle s'était traitée de cette sorte, et combien heureusement son dessein lui était réussi, puisque la folle affection de Calidon s'était éteinte, et la parfaite amour de Thamire s'était de telle sorte augmentée qu'il ne l'avait jamais tant aimée belle, qu'il l'aimait maintenant avec cette difformité. Damon admira cette résolution en cette jeune fille, et plus encore en une bergère, puisque ces générosités ne se rencontrent guère souvent que parmi les courages plus relevés. - Ne vous arrêtez pas à cela, reprit la Nymphe, les bergers de cette contrée ne sont pas bergers par nécessité et pour être contraints de garder leurs troupeaux, mais

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pour avoir choisi cette sorte de vie, afin de vivre avec plus de repos η et de tranquillité, et d'effet, ils sont parents et alliés à la plus grande part des Chevaliers et des Druides de nos États. - Je vous assure, Madame, répondit Damon, qu'encore que les coups η que cette fille s'est donnés soient avec la pointe d'un diamant, je sais une personne qui la guérirait, pourvu qu'elle eût le courage de faire ce qui serait nécessaire. - Pour le courage, répondit Galathée, vous en devez moins être en doute que de sa volonté. - Comment, reprit-il tout étonné, elle n'aura pas la volonté de redevenir belle ? Je crois qu'elle serait la seule fille qui fût au monde de cette opinion. - Appelons-la, dit Galathée, et vous verrez ce qu'elle vous en dira. Et lors relevant la voix, et nommant Célidée, elle vint savoir ce qu'elle lui voulait commander. - Célidée, lui dit la Nymphe, voici un Chevalier qui, ayant pitié de votre visage et s'étant enquis de ce qui vous est arrivé, s'assure de vous en faire guérir et vous rendre aussi belle que vous avez jamais été, si vous le voulez. - Ma fille, continua Damon, c'est sans doute que vous en guérirez. Car me trouvant en Afrique, il advint qu'une des filles d'Eudoxe fût blessée d'un diamant au visage, et de telle sorte que l'os presque de la joue paraissait ; il y eut toutefois un savant Mire qui, mouillant un petit bâton de son sang, le pansa avec un remède qu'il nommait l'onguent de la Sympathie η, et avec lequel il la guérit contre l'opinion de tout le monde. Et parce que je trouvais cette cure fort rare, je fus curieux de lui en demander la recette, mais il

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me répondit que c'était chose qu'il ne pouvait donner à personne pour s'en être obligé par serment, mais que toutes les fois que j'en aurais affaire η, il ne fallait que lui envoyer un petit bois ensanglanté de la blessure, et qu'incontinent il en ferait la cure, parce que le remède était aussi bon de loin comme de près, et qu'il ne fallait que tenir la plaie bien nette. De sorte que, ma fille, si vous voulez guérir, il ne faut seulement qu'égratigner un peu ces blessures en sorte que nous en ayons du sang, et vous verrez que vous reprendrez votre première beauté.
  - Seigneur η, répondit alors Célidée, votre courtoisie m'oblige η trop au soin qu'il vous plaît avoir de ce visage qui ne le vaut pas. Mais je vous dirai bien que cette beauté de laquelle vous me parlez, s'il y en a eu quelquefois en moi, m'est à cette heure de telle sorte indifférente que si je pouvais la retrouver pour aller d'ici en mon logis, je pense que je ne m'y en retournerais que le plus tard qu'il me serait possible. Quand je me souviens qu'elle n'a jamais été en mon visage que pour me donner de la peine, que pour m'accabler d'importunités, et que pour me tenir en des continuelles inquiétudes, je vous assure, Seigneur η, que si je pensais la rencontrer par cette porte, je passerais plutôt par la fenêtre que d'avoir plus d'intelligence et d'amitié avec elle ! - Toutefois, ajouta Damon, il me semble que toutes les filles ont un désir particulier d'être belles, ou pour le moins de ne faire point de peur. - Celles qui recherchent cette beauté, répliqua-t-elle, en ont peut-être affaire pour être

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aimées de ceux desquels elles désirent l'amitié η. Mais moi, Seigneur η, je vous proteste que non seulement je ne veux paraître belle qu'aux yeux de Thamire, mais que je voudrais même me pouvoir rendre invisible pour n'être jamais vue que de lui. - Encore, reprit Damon, devez-vous désirer que Thamire même vous trouve belle. - Il est vrai, dit-elle, mais je crois que ces blessures qu'il me voit au visage lui doivent sembler plus belles que la beauté du teint, ni la proportion et délicatesse des traits qui soulaient y être, lorsqu'il se ressouvient, en les voyant, que c'est pour être toute à lui, et pour dire ainsi, le prix que j'ai voulu payer pour me racheter de la servitude d'autrui, et me donner entièrement à lui. - Cette mémoire, reprit la Nymphe, ne laisserait pas de lui demeurer de votre amitié et de votre vertu, et de plus, il vous posséderait belle aussi bien que vertueuse. - Quant à moi, Madame, dit la bergère, je suis si contente η et si satisfaite de vivre en l'état où je suis que je penserais offenser le Grand Tautatès d'en désirer ou d'en rechercher un meilleur. Toutefois, si Thamire le veut, je suis prête de faire tout ce qu'il m'ordonnera. Le berger alors prenant la parole : - Ma fille, dit-il, il est certain que je ne vous ai jamais tant aimée belle que je fais en l'état où vous êtes, ayant connu que votre amitié η envers moi est si grande qu'elle vous a fait donner pour vous acheter toute à Thamire le prix le plus cher que les filles puissent avoir, qui est cette beauté que vous méprisez si fort. Mais j'avouerai bien que si je pensais la vous pouvoir rendre,

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il n'y aurait ni peine ni travail que je n'employasse de fort bon cœur, me semblant d'y être obligé pour n'être ingrat ou méconnaissant envers vous. Et pource, Seigneur η, dit-il se tournant vers Damon, je vous supplie, si vous pensez qu'il y ait quelque bon remède, de me faire cette grâce de me le vouloir dire, afin que je vous aie cette éternelle obligation, et que vous puissiez vous vanter que vous avez été cause de rendre contente η une si parfaite amitié η que la nôtre. Damon alors : - C'est chose très assurée, dit-il, qu'elle guérira et sans point de peine, car j'en ai vu l'expérience. Il faut mouiller de petits bâtons du η sang des blessures, que vous porterez en diligence où je vous dirai, et où vous ne demeurerez que * douze ou quinze jours à aller, et vous adresserez à ce Mire auquel j'écrirai. N'entrez point en doute qu'elle ne guérisse incontinent. Ce fut bien alors que Célidée commença à dépiter contre cette beauté, puisqu'elle la devait priver un si long temps de son tant aimé Thamire ! - Ô Dieux ! dit-elle les larmes aux yeux, fallait-il que je me ravisse cette pernicieuse beauté avec tant de peine pour la racheter maintenant si chèrement ? Est-il possible qu'un bien si méprisé de moi veuille revenir deux fois en ma puissance ? Eh Thamire ! contente-toi de ta Célidée telle qu'elle est, sans te vouloir mettre au hasard de la perdre pour jamais. Car peut-être, t'éloignant d'elle pour aller quérir en pays étrange cette beauté, la η trouveras-tu, quand tu seras de retour, que l'ennui de ton éloignement te l'aura ravie pour la mettre dans un tombeau. Tu m'as dit si souvent

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que tu vivais le plus heureux berger du monde, et qu'est-ce que tu veux avoir davantage ? Veux-tu plus d'heur que d'être heureux ! Jouis, berger, de ce contentement η que le Ciel t'a donné sans en rechercher davantage qu'il ne t'en a pas voulu octroyer, et te contente de ce que les Dieux ont jugé que tu devais être content. Si c'est pour moi, Thamire, que tu désires cette beauté, sors de cette erreur, et crois, ami, que ton éloignement m'est si ennuyeux que si je pouvais perdre la vie sans perdre ta vue η ou sans être privée de toi, je la donnerais librement pour ne t'éloigner jamais. Le voyage que l'on te propose est long, il est plein de périls, tu vas parmi des barbares, peut-être celui que tu vas chercher est mort. Et qui sait si cette recette pourra servir à mon visage, encore qu'elle ait été bonne pour un autre ? Je m'assure que le diamant, dont celle que ce Chevalier raconte a été blessée, n'était qu'un verre η ou quelque pierre falsifiée η, et non pas un vrai diamant, et par ainsi, il n'y avait pas mis le venin qui est en mes blessures ; et puis sa plaie fut pansée aussitôt qu'elle fut faite, mais les miennes sont vieilles, et par conséquent hors de toute espérance d'être guéries. Mais soit ainsi, ô Thamire, que je puisse la ravoir, cette beauté méprisée, par la peine que tu y mettras, encore que la chose soit bien douteuse ; mais dis-moi, puisque je ne me soucie point et que ce n'est que pour ta considération que tu le fais, et pour avoir peut-être un peu plus de contentement auprès de moi ! Est-il possible que tu veuilles acheter ton

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plaisir à mes dépens, et encore avec de si chers dépens que ceux que tu peux bien prévoir ? En premier lieu, il faut que tu emportes de mon sang, mais ce sang n'est rien, je le donnerais bien tout pour te retenir auprès de moi ! Mais que de larmes, penses-tu, que mes yeux te donneront en ton éloignement ! Que d'ennuis et que de mortelles peines ressentirai-je en cette séparation ! et quelle rendras-tu ma vie tant que je ne te verrai point ! Ô Dieux ! Thamire, si tu savais en quel état tu mettras ta Célidée, je ne puis penser que tu la voulusses délaisser pour si peu de chose que cette passagère beauté que tu lui veux aller chercher si loin. Et bien, Thamire, tu la lui apporteras cette beauté après un long exil, un pénible voyage, et un chemin plein de périls. Et que sera-ce, berger, si, incontinent après, une fièvre η de peu de jours, un ennui de quelques heures, ou le bonheur d'un enfant la renverra encore plus loin que tu ne la seras allé quérir ? Mais quand cela ne serait point, le temps qui roule incessamment, et l'âge qui vole avec cent
" ailes, ne raviront-ils pas cette fleur de mon visage
" aussitôt presque que tu seras revenu ? Et
" cependant tu auras perdu inutilement et ce temps et cet âge que le Ciel nous permet de pouvoir employer ensemble.
  Les pleurs de Célidée accompagnaient de sorte ses paroles que Damon en fut touché de compassion, et lorsqu'il vit que pour prendre η son mouchoir elle donnait quelque cesse à ses plaintes : - Sage et discrète bergère, lui dit-il, votre vertu se rend admirable à tous ceux qui en ont

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la connaissance, et oblige chacun à vous servir, non seulement en cette occasion, mais en toutes celles qui se présenteront ! Je confesse que vous avez raison de ne vouloir point que Thamire vous éloigne, mais non pas qu'il ne procure de vous remettre en l'état où vous souliez être. Car outre que son contentement y est joint, encore a-t-il un autre désir de vous rendre ce que librement vous avez donné pour vous rendre toute sienne. Et afin de satisfaire à l'un et à l'autre, je vous promets de faire venir ici le Mire dans peu de temps, qui fera lui-même la cure de votre visage, sans que vous perdiez de vue votre cher et tant aimé berger. - Ô Seigneur η ! s'écria alors Célidée, si vous faites cette grâce à cette pauvre bergère, le grand Tautatès sera celui qui vous en rendra le loyer, car il n'y a rien qui dépende de moi qui puisse y satisfaire, et toute ma vie, j'emploierai mes plus ardentes supplications afin qu'il vous rende aussi heureux et content, que le bien que vous me faites surpasse tous ceux que je puis recevoir de tout autre que d'un seul Thamire. Et à ce mot, se jetant à genoux : - Par le nom, dit-elle, que vous portez de Chevalier, et par celle que vous aimez le plus ou par celle que vous aimerez, je vous conjure, Seigneur η, de vouloir me continuer cette grâce, et divertir Thamire de ce périlleux voyage !
  Le Chevalier admirant et la vertu et l'affection de cette bergère, la releva, et l'assura que, de son avis, Thamire ne l'abandonnerait jamais. Et l'heure de dormir étant venue, la Nymphe se

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retira avec résolution de faire le lendemain son sacrifice, et puis le jour d'après voir ces bergères, ayant opinion que Damon serait en état de sortir du logis ; et par même moyen elle essayerait de ramener avec elle à son retour Daphnide et Alcidon, afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritaient ; et l'ayant fait savoir à Damon, il * s'y prépara avec un désir extrême de savoir quelle serait sa fortune. Et parce qu'il avait été averti que l'Oracle répondait η à ceux qui avec dévotion en suppliaient le Dieu, il pensait y avoir été conduit presque miraculeusement et sans y penser, et d'autant plus que tous deux voulaient consulter l'Oracle de Bélénus. Le matin donc étant venu, et trouvant toutes choses prêtes pour le sacrifice, Cléontine met sur sa tête un chapeau de fleurs, se ceint de verveine, prend un rameau de Gui en la main, fait allumer le feu, et, après que les taureaux η blancs eurent été sacrifiés, elle en jeta du sang dessus, et puis sur la Nymphe et sur Damon ; puis mâchant du laurier, et jetant de la Sabine, du Gui et de la verveine dans le feu, elle courut à l'ouverture de Bélénus, où touchant la serrure avec la branche du Gui, les portes s'ouvrirent faisant un grand éclat ; et elle se penchant dans la caverne le plus qu'elle put, tenant toutefois les pieds dehors, elle reçut longuement à bouche ouverte le vent, qui, avec certain murmure comme de voix mal articulée, venait du profond de l'antre ; et puis ne le pouvant plus supporter, et comme enceinte presque de ce grand enthousiasme, s'en revint courant au lieu du sacrifice

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qui était dans un petit bocage à l'entrée du temple, tenant encore en cela de leur ancienne coutume, de ne point sacrifier que sous le Ciel η même, où elle trouva encore la Nymphe et le Chevalier, qui, à genoux, attendaient la réponse de Bélénus. Et lors, prenant l'un des coins η de l'autel d'une main, et de l'autre tenant toujours le rameau du Gui, les cheveux mal en ordre et comme hérissés, et les yeux égarés remuant incessamment dans la tête, et le visage de cent couleurs, elle se leva sur le haut des pieds, paraissant beaucoup plus grande qu'elle ne soulait être, et toute tremblante, et l'estomac pantelant, elle proféra d'une voix toute autre qu'elle ne soulait avoir, telles paroles :


Signetoracle.

VA, Nymphe, et rends tes vœux, mais retiens ce présage :
Bientôt, n'en doute point, tu sortiras d'erreur η,
Mais garde que l'Amour se changeant en fureur
Beaucoup plus ne t'outrage.
Et toi, parfait amant,
Lorsque tu parviendras où parle un diamant η,
Tu seras rappelé de la mort à la vie
Par celui des humains η
À qui plus tu voudrais l'avoir déjà ravie.
Laisse donc contre lui désormais tes dédains.

  La Nymphe et le Chevalier ayant reçu cet Oracle demeurèrent quelque temps à le

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considérer, mais leur étant impossible de l'entendre entièrement, l'un des plus anciens Vacies qui s'y trouva présent, et qui avait accoutumé de donner l'éclaircissement de semblables réponses, s'approchant de la Nymphe, lui tint un tel langage :
"  - Les oracles η, qui sont la parole du grand Dieu,
" sont rendus ordinairement fort obscurs par lui
" tant pour retenir la curiosité des hommes, que
" d'autant que les choses futures doivent être
" cachées aux humains, pour les exempter de l'appréhension
" qui est quelquefois une des plus grandes
" parties du mal, puisque, si nous savions
" l'heure de notre mort, nous ne goûterions plus
" les douceurs de la vie, mais ne vivrions déjà
" plus que comme étant à la porte du tombeau. Notre grand Tautatès qui nous aime comme ses enfants, et qui veut avoir occasion de nous faire toujours plus de grâces, nous avertit des choses futures, mais obscurément, et ne nous en laissant entendre qu'autant qu'il faut que nous en sachions pour observer les choses qui le peuvent convier à nous faire du bien. Et pour vous montrer que je dis vrai, vous voyez, grande Nymphe η, qu'il vous avertit de rendre les vœux que vous avez faits, parce
" qu'il n'y a rien qui tienne
" plus la main η de Tautatès de faire
" de nouvelles gratifications à ceux
" qui l'en prient que de faire des vœux légèrement,
" et les oublier nonchalamment. Après, il vous prédit que vous sortirez bientôt de l'erreur où η vous êtes, et cela avec des paroles si claires qu'il ne les faut point éclaircir davantage. Et pour

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montrer que véritablement il vous aime, de peur que vous ne soyez surprise du mal η qu'il prévoit vous devoir arriver : il vous en avertit de bonne heure, afin que, soit par la vertu de la force, soit par celle de la prudence, vous vous prépariez à le η recevoir ou à y remédier. Sur quoi je suis contraint de vous dire que par la chute η des animaux sacrifiés, par la couleur et quantité de leur sang, et par les entrailles que depuis une demie lune nous avons visitées, nous jugeons que quelque étrange accident est prêt de tomber sur nos têtes ; car les victimes tombent ordinairement à gauche ; étant tombées, se débattent merveilleusement ; et se débattant, jettent des hurlements effroyables en mourant, leur sang quelquefois ne veut pas sortir, et s'il sort, il pèche, et en qualité et en quantité, car la couleur en est toute brûlée ; et il en sort si peu qu'il ne semble pas que ce soient des taureaux, mais des bien jeunes agneaux, que ceux que nous immolons. Quant aux entrailles, qu'est-ce, Madame, que je vous en puis dire, sinon que nous les trouvons si défaillantes, que, quelquefois nous pensons de rêver, y manquant quelquefois le cœur tout entier, et d'autres fois le foie ! Bref, nous avons tant de signes du Ciel, que ce n'est pas sans raison si Tautatès vous avertit de rendre vos vœux, puisque
souvent par des humbles et ardentes prières,  "
on peut divertir ou adoucir pour le moins les châtiments  "
qui sont prêts de tomber sur nous.
  Quant à l'Oracle qui vous a été rendu, ô vaillant Chevalier, vous vous en devez contenter,

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puisqu'il semble être fort favorable, soit que d'être rappelé de la mort à la vie s'entende de quelque grand péril où vous tomberez et duquel vous serez retiré, ou que cette mort signifie quelque déplaisir que vous avez, et duquel vous serez déchargé bientôt ; tant y a que vous en sortirez par l'assistance de celui que vous haïssez le plus. Voyez comme Bélénus, qui est Dieu-homme, c'est-à-dire le Dieu qui aime les hommes, et par conséquent la paix et la concorde parmi eux, veut qu'ainsi qu'il nous pardonne quand nous l'offensons, nous remettions aussi les outrages à ceux qui nous font injure. Il vous commande, ce débonnaire Dieu, de laisser la mauvaise volonté que vous avez contre un homme. Et avant que de η vous en faire le commandement, il vous propose et promet le secours qu'il vous donnera, comme vous y voulant obliger par les devoirs de la courtoisie. Et pource, Madame, et vous, généreux Chevalier, remerciez Bélénus de la faveur qu'il vous fait à tous deux, afin que cette reconnaissance l'oblige à vous continuer ses grâces pour toujours.
  Le Vacie parla de cette sorte, et la Nymphe et le Chevalier, s'étant remis à genoux, firent les actions de grâces qu'ils devaient, et après se retirèrent au logis, en intention d'aller le lendemain au temple de la Bonne Déesse avant que faire autre chose, et puis à leur retour voir ces bergères de Lignon, et ensemble Daphnide et Alcidon, encore que Damon eût intention de se laisser connaître le moins qu'il pourrait à eux, faisant dessein de demeurer encore entre eux

Signet[ 456 recto sic 460 recto ] 1619 1621

quelques jours, et puis, s'il ne trouvait point de remède à ses déplaisirs, de s'en aller si loin que jamais il n'ouït parler ni de l'Aquitaine, ni de personne qu'il y eût connue. S'étant donc mis à table avec cette résolution, et le dîner étant presque fini, la Nymphe vit entrer dans la salle un Chevalier d'Amasis, et auquel elle savait qu'elle avait une grande créance. Ce Chevalier, après lui avoir rendu l'honneur qu'il lui devait, s'approcha d'elle, et lui dit à l'oreille qu'il avait de grandes choses à lui dire de la part d'Amasis, mais que le discours étant un peu long, et nécessaire d'être tenu secret, il ne pouvait le lui dire qu'en particulier, en ayant même commandement. La Nymphe qui lui vit le visage tout changé, oyant ces paroles, alla soudain penser à ce que le Vacie lui avait dit du défaut des victimes, et ne pouvant s'imaginer un plus grand mal que la perte de sa mère, elle lui demanda tout haut, comme se portait Amasis. - Madame, répondit-il, elle est en fort bonne santé, Dieu merci, et désire passionnément de vous voir, lui semblant qu'il y a un siècle que vous êtes éloignée d'elle. - Nous la η verrons bientôt, répondit Galathée, puisque Damon est en état de monter à cheval, n'ayant pas été raisonnable de le laisser au lit puisqu'il avait reçu ces blessures en nous défendant contre l'injurieux Argantée. Et à ce mot, faisant signe qu'on desservît, elle se retira incontinent après dans la chambre où elle fit appeler le Chevalier pour entendre ce qu'il avait à lui dire, et parce qu'elle était en impatience de savoir

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ce que se pouvait être : - Ma mère, dit la Nymphe, a-t-elle eu quelque nouvelle de l'armée des Francs, et comment se porte Clidaman ? - Madame, répondit le Chevalier, elle en a véritablement reçu ce matin, qui ne doivent pas être trop bonnes. Mais elle désire de les vous communiquer elle-même, et vous prie de la venir incontinent trouver. Elle m'a dit que je vous fisse entendre que les Francs ont fait un grand tumulte contre le Roi Childéric, qui a été contraint de se retirer en Thuringe vers le Roi Basin η ; je crains grandement que cela n'aie pas été fait sans beaucoup de sang répandu, et vous savez que Clidaman, Lindamor et Guyemant, étaient ordinairement auprès de lui, Dieu veuille qu'il ne leur soit point arrivé quelque malheur. D'une chose, Madame, vous puis-je bien assurer, qu'elle η est fort triste, et fort en peine et troublée, et qu'elle désire grandement de parler à vous. - Mon grand ami, lui dit Galathée, votre discours me met bien en peine, et je voudrais ou n'en savoir pas tant, ou en apprendre promptement le reste ! Il faut, avant que je vous renvoie, que je parle un peu à la sage Cléontine qui m'a rendu l'Oracle ce matin, et à Damon, qui est une telle personne, qui η nous peut beaucoup servir aux accidents qui nous peuvent arriver. Et les faisant appeler tous deux, elle leur fit entendre ce qu'Amasis lui avait mandé ; et parce qu'elle ne savait si elle devait incontinent s'en retourner, ou bien aller rendre son vœu à Bonlieu, ainsi que l'Oracle η lui avait dit, elle demanda à la vieille Cléontine ce qui lui en semblait. Elle lui répondit : - Il me

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semble, Madame, qu'en toutes nos affaires nous devons toujours recourre à Tautatès, et vous, d'autant plus que vous y êtes obligée par le vœu que vous en avez fait et par le commandement que l'Oracle η vient de vous en faire. Les rapports des Vacies nous ont, il y a quelque temps, rapporté que les sacrifices nous menaçaient de quelque grand malheur. Il me semble que pour le divertir, le meilleur remède c'est de recourre à celui qui nous donne ces présages, qui est le Grand Tautatès, et le supplier de vouloir en changer les châtiments. C'est pourquoi je conclus que vous devez aller vers la Bonne Déesse faire votre sacrifice, et le jour même vous pourrez être à Marcilly. Damon fut de ce même avis, puisqu'il n'y avait qu'un demi jour de plus, lequel il serait fort à propos d'employer à rendre à Tautatès ce qu'elle avait voué. - Vous avez entendu, dit Galathée à celui qu'Amasis lui avait envoyé, l'opinion de Cléontine et de Damon. Assurez Amasis que je serai demain à bonne heure auprès d'elle, la suppliant cependant de trouver bon qu'ayant fait plus de la moitié du chemin, je ne m'en retourne point sans m'acquitter des vœux qu'elle sait bien que nous avons faits, * et que je vais rendre en partie pour elle.
  Ainsi s'en alla ce chevalier, laissant Galathée en telle peine qu'elle ne se souvint point de la volonté qu'elle avait de voir ces belles bergères, ni Daphnide et Alcidon, ne faisant tout le jour que parler à Damon, et chercher avec lui quel pouvait être le sujet pour lequel Amasis la pressait si fort de s'en retourner. Et quoiqu'ils

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en parlassent longuement et curieusement, si est-ce qu'ils ne le purent jamais deviner, se résolvant enfin de partir le lendemain de grand matin pour être tant plus tôt auprès d'Amasis ; et dès le soir ayant commandé que tout fût prêt, Damon s'arma comme de coutume, ayant mis Galathée et ses Nymphes dans leurs chariots, il monta sur un cheval que la Nymphe lui avait donné, qui était de ceux de Clidaman, son frère η. Ce Chevalier parut si beau aux yeux de Galathée qu'il lui fit ressouvenir du gentil Lindamor, et coulant d'une pensée en l'autre, elle s'alla imaginer que peut-être la nouvelle qu'Amasis lui voulait dire était la mort de ce Chevalier ; et dès lors elle fit dessein que Polémas irait en sa place, tant pour l'éloigner d'auprès d'elle et s'exempter ainsi de cette importunité que pour avoir quelque volonté de jeter les yeux sur Damon, en cas que Lindamor ne fût plus. Et toutefois, se ressouvenant de tant de services qu'il lui avait rendus, de l'affection qu'elle avait reconnue en toutes ses actions, de la gloire qu'il s'était acquise en ce voyage parmi tant de nations belliqueuses, et puis sa beauté et sa bienséance en tout ce qu'il faisait, lui revenant devant les yeux, elle ne se pouvait empêcher de regretter sa perte, et de faire quelque dessein à son avantage, en cas qu'il ne fût pas mort, et qu'elle pût sortir de la tromperie ηClimanthe l'avait mise. Cette pensée l'entretint jusques auprès de Bonlieu. Mais de fortune passant la rivière de Lignon, elle se ressouvint de Daphnide, d'Alcidon, et des bergères qu'elle

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avait eu volonté de voir, et se voyant si pressée de partir, et ne voulant toutefois que cette Dame étrangère s'en allât sans qu'elle eût le bien de la voir, elle manda au sage Adamas qu'elle le priait de la venir incontinent trouver à Bonlieu, et en cas qu'elle en fût déjà partie, qu'il la suivît jusques à Marcilly, estimant nécessaire qu'il y vînt pour les nouvelles qu'Amasis avait reçues, et lui fit dire par Lérindas en secret, qu'il l'obligerait infiniment de conduire avec lui Daphnide et Alcidon. Et après, hâtant ses chevaux, elle arriva au temple de la Bonne Déesse, où la vénérable Chrisante la reçut avec toute sorte d'honneur et de civilité. Et parce que la Nymphe lui fit entendre la hâte qu'elle avait de s'en retourner à Marcilly, elle commanda qu'incontinent l'on mît la main au sacrifice afin de ne perdre point de temps, et que le dîner fût prêt pour ne la point faire attendre η quand elle aurait satisfait à son vœu, lui reconfirmant que les sacrifices des particuliers étaient trouvés bons et entiers, mais que les victimes qui étaient immolées pour le public et pour l'heureux voyage de Clidaman se trouvaient de telle sorte défaillantes qu'elle η n'en pouvait prévoir que quelque grand désastre η.
  Mais cependant Silvandre, qui avait obtenu la permission qu'il désirait, s'était tellement occupé en cela qu'il avait oublié η de dire à Madonthe et à Tersandre qu'il y avait un Chevalier qui le cherchait avec beaucoup de menaces de l'outrager, et n'eût été que par fortune, le

Signet[ 458 verso sic 462 verso ] 1619 1621

matin il les rencontra qui s'allaient promenant pour prendre de l'air, à cause que Madonthe s'était trouvée mal deux ou trois jours durant, il est certain qu'il eût encore longtemps demeuré sans les en avertir, étant de telle sorte tout employé en cette ardente passion qu'il n'y avait point de place en son âme pour quelque autre pensée. Mais les trouvant si à propos, il leur fit entendre bien au long tout ce qu'il en avait appris de Paris, et le danger pour eux de rencontrer cet homme barbare, et qui les cherchait avec tant de désir de vengeance. Madonthe le remercia de cet avis, et ayant longuement débattu entre eux qui ce pouvait être, ils ne purent jamais imaginer que ce fût Damon, parce qu'il était mort selon leur créance, mais plutôt que ce seraient des parents de Madonthe, qui, ne pouvant supporter sa fuite avec Tersandre, cherchaient d'en faire la vengeance. Silvandre qui avait toujours porté quelque sorte de bonne volonté à Madonthe, tant pour quelque ressemblance qu'elle avait à Diane que parce qu'elle était véritablement très vertueuse et modeste, la voyant pleurer, en eut une très grande compassion, et lui demandant la cause de ses larmes. - N'ai-je pas bien raison, berger, lui dit-elle, de pleurer la misérable fortune qui me poursuit avec tant de cruauté ? Puisque ne m'ayant voulu laisser en repos au milieu de mes parents et de ma patrie, elle me vient encore tourmenter en ce lieu où je pensais pouvoir jouir du repos η que cette contrée donne à tous ceux qui veulent y habiter, et toutefois je ne puis éviter sa haine, ni me cacher

Signet[ 459 recto sic 463 recto ] 1619 1621

à ses η coups ! Dieu ! que faut-il que je fasse désormais, puisqu'ayant abandonné ma patrie, mon bien et toutes mes connaissances, cette cruelle ne m'a pas voulu laisser, mais me poursuit si cruellement, et me talonne η de si près que je n'ai plus d'autre asile que le tombeau ! Et à ce mot, les larmes sortant en plus grande abondance la contraignirent de se taire pour recourre au mouchoir. Silvandre, qui avait déjà été touché des premiers pleurs de Madonthe, fut encore plus ému la voyant continuer, et ne le pouvant supporter qu'avec peine, s'offrit de la garder et défendre avec quantité de ses amis, l'assurant des outrages de cet étranger si elle voulait demeurer en cette contrée. En ce même temps, Laonice par malheur se rencontrant en ce même lieu, d'autant qu'elle était fort familière avec Madonthe, la conseilla de se retirer en sa patrie où elle vivrait avec plus de repos et de tranquillité, et ne point refuser l'assistance de Silvandre pour l'accompagner, pour le moins tant que le pays de Forez durerait, et qu'il ne serait que fort bon qu'il fût encore assisté de quelques bergers de ses amis, afin qu'ils pussent la défendre contre ces étrangers. Madonthe, qui craignait les outrages et les violences dont elle était menacée, ayant résolu de s'en aller, accepta volontiers la compagnie de Silvandre et de ceux qu'il voudrait mener avec lui. Mais Tersandre y contraria, de sorte qu'enfin elle le remercia de sa bonne volonté, et, à l'extrême importunité du berger, lui permit d'aller seulement avec elle jusques par-delà le lieu où ces étrangers avaient

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été vus. Et à l'heure même, après avoir pris congé de quelques bergers qu'elle rencontra et prié Laonice de faire ses excuses aux autres, elle se mit en chemin avec résolution qu'aussitôt qu'elle serait arrivée en Aquitaine, elle se mettrait ou parmi η les Vestales, ou parmi les filles Druides, ayant tant de mauvaise satisfaction de sa fortune qu'elle voulait entièrement sortir de ses mains.
  Cependant Alexis, qui vivait auprès de la belle Astrée et qui usait des privilèges que la fille d'Adamas pouvait avoir parmi ces bergers, avait déjà passé deux jours η dans son hameau sans que le grand Druide fît semblant de s'en vouloir aller, et sans qu'elle perdît un moment hors de la présence de sa bergère, si ce n'était lorsqu'elle était au lit ; car tant que le jour durait, elles discouraient ensemble, et la nuit survenant, elles se retiraient dans une même chambre où les lits seulement les séparaient. Mais d'autant que l'impatiente amour d'Alexis ne lui permettait pas de reposer, ni de demeurer au lit si longuement qu'à la belle Astrée, cette seconde fois η, elle ouvrit les yeux longtemps avant que le jour parût. Et soudain qu'elle aperçut un peu la clarté, elle sortit du lit pour pouvoir de plus près contempler sa belle bergère endormie. Mais il faisait encore si obscur que, s'étant jeté une robe sur les épaules de peur d'être nue, elle se prit garde que sans y penser elle y avait mis celle d'Astrée. Amour, qui fait trouver des contentements extrêmes à ceux qui le suivent en des choses que d'autres mépriseraient,

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représenta à cette feinte Alexis un si grand plaisir d'être dans la robe qui soulait toucher le corps de sa belle bergère que ne pouvant la dépouiller si tôt, elle commença à la baiser et à la presser chèrement contre son estomac. Et regardent sur la table, elle vit sa coiffure, et le reste de son habit ; transportée alors d'affection, elle les prend et les baise, se les met dessus, et peu à peu s'en accommode de sorte qu'il n'y eût eu personne qui ne l'eût prise pour une bergère. Et encore que la robe d'Astrée lui fût trop étroite, si est-ce que se laçant un peu plus lâche que ne soulait faire la bergère, il y eût eu peu de personnes qui s'en fussent pris garde, même que sa beauté et sa blancheur ne dédisant point l'habit qu'elle prenait étaient de grandes trompeuses pour la faire croire telle. Étant vêtue de cette sorte, elle s'approche du lit où Astrée reposait, et se mettant à genoux devant elle, commença de l'idolâtrer, et, ravie en cette contemplation, après y avoir pensé quelque temps, elle proféra assez haut ces vers :


SignetSONNET,
Il contemple sa bergère endormie η.

AIinsi dans le giron de Psyché dormirait,
Ou dedans les vergers d'Amathonte et d'Éryx
Le petit Cupidon, lorsqu'un long exercice,
Aux pavots η du sommeil ses beaux yeux forcerait.

Signet[ 460 verso sic 464 verso ] 1619 1621

Ainsi trop curieuse elle l'admirerait,
L'Amoureuse Psyché, ce Dieu plein de délice ;
Mais quoiqu'il fût armé d'attraits et d'artifice,

Moins beau que cette belle, elle le jugerait.

Jamais, dans la beauté, tant de beauté n'eut place,
Ni les Grâces jamais n'ont fait voir tant de grâce
Qu'Amour dedans ce lit en présente à mes yeux.

Pour voir la Déité, tu mourus bien, Sémélé,
Pourquoi ne meurs-je aussi regardant cette belle,
Si sa divinité surpasse tous les Dieux ?

  Encore qu'Alexis eût proféré ces paroles assez haut, si est-ce que pas une des trois qui étaient dans le lit ne s'éveilla, tant l'aurore, par sa venue les avait appesanties d'un doux sommeil η ! Et parce qu'il semblait que le jour croissant peu à peu découvrait toujours de nouvelles beautés en sa maîtresse, elle se leva, et, prenant un siège, s'assit vis-à-vis d'elle afin de la pouvoir contempler sans empêchement. Et lors jetant les yeux sur ce visage bien-aimé, il n'y avait rien qu'elle n'admirât et qui ne fût un nouveau feu ajouté à sa flamme. Quelquefois transportée de trop d'affection, elle s'approchait pour en dérober un amoureux baiser, mais soudain le respect l'en retirait. Et en ce combat, après avoir longuement demeuré interdite, elle dit tels vers d'une voix assez basse :

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SignetSONNET.
Sa Maîtresse dort, et il ne l'ose baiser.

ILS étaient pris d'un sommeil otieux
Ces deux Soleils, et clos sous la paupière.
Mais leurs rayons avaient trop de lumière
Pour ne ravir et n'éblouir mes yeux.

Tel fut jadis le somme gracieux
De ton berger η, vagabonde η courrière,
Lorsqu'oubliant ta peine journalière,
Tu l'endormis afin d'en jouir mieux.

Pourquoi le Ciel ne permet η-il encore,
Qu'ainsi que toi, de celle que j'adore
En ce sommeil je dérobe un baiser ?

J'entends, Amour, ce que tu me veux dire :
Pour être heureux, un Amant doit oser η.
Elle l'osa, mais moi je m'en retire.

Cette considération eût peut-être donné plus de courage à notre feinte Druide, si de fortune Léonide ne se fût éveillée, et peut-être au bruit des paroles, encore qu'assez basses, qu'Alexis avait proférées. D'abord qu'elle ouvrit les yeux,

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elle pensa de voir Phillis au lieu de la Druide, et lui donnant le bonjour, lui demanda que voulait dire qu'elle était si matineuse. Alexis sourit, et sans lui répondre mit une main sur le visage afin de la tenir plus longtemps en la tromperie où elle était. Et parce qu'à même temps, Astrée et Diane s'éveillèrent et se trompèrent aussi bien que Léonide, toutes deux la saluèrent, et lui firent la même demande que la Nymphe lui avait faite. Alexis alors, prenant plus de hardiesse, les voyant ainsi déçues, qu'elle n'avait pas fait lorsqu'elles dormaient, s'approchant d'Astrée, lui baisa un œil et en même temps lui donna η le bonjour. La bergère oyant une parole bien dissemblable à celle de Phillis, retirant la tête à côté, et la η considérant mieux, la reconnut, mais avec un grand étonnement. - Me trompé-je, dit-elle, ou bien est-il vrai que je vois sous d'autres habits la belle Alexis ? À ces mots, Léonide et Diane la regardant de près, elles reconnurent que véritablement c'était la Druide. Et Astrée alors, lui tendant les bras avec toute sorte de respect η et se relevant un peu sur le lit, l'embrassa et la η baisa, pleine de contentement de la voir dans ses propres habits. - Permettez-moi, nouvelle bergère, que je vous baise, dit-elle, et que je vous assure que jamais le Forez ne vit une bergère plus belle que Lignon verra aujourd'hui sur ses bords ! Et lors la regardant avec toute sorte d'admiration, elles étaient toutes trois ravies de la voir si belle en cet habit inaccoutumé, qui toutefois lui était η si bien que Léonide * même ne savait qu'en dire. Alexis n'avait

Signet[ 462 recto sic 466 recto ] 1619 1621

encore rien dit, mais quand elle vit qu'elle était reconnue : - Que vous en semble, ma sœur, dit-elle à la Nymphe, ces habits n'auront-ils η pas bien occasion de se plaindre de ce changement trop désavantageux ? - Il me semble, répondit la Nymphe, que vous êtes plus belle en bergère qu'en Druide, et que, si Hylas vous avait vue, il ferait incontinent un nouvel amas d'Amour pour le η dépendre en votre service. - Et moi, ajouta Astrée, je crois que ces habits dont vous parlez sont bienheureux de n'avoir point de connaissance du bien qu'ils possèdent, étant autour du corps de la plus belle et de la plus aimable fille qui fût jamais, car s'ils en avaient quelque ressentiment, lorsqu'ils en seraient privés, ils n'auraient jamais qu'un éternel regret η de leur perte. - Mais, interrompit Diane, si j'y vois bien, ces habits sont ceux d'Astrée, et me semble que ce serait une grande peine pour cette belle Druide de se déshabiller pour prendre ses propres habits. Ne serait-il point bien à propos qu'Astrée prît ceux de Druide, et qu'aujourd'hui elles se laissassent voir ainsi déguisées pour faire passer le temps au sage Adamas, qui sans doute les méconnaîtra * ou prendra l'une pour l'autre. - Quant à moi, répondit Léonide, je fais bien gageure que la plus grande partie de ceux qui les verront ne les reconnaîtront pas, pour le moins si l'habit de ma sœur est aussi bien fait pour Astrée que celui de la bergère l'est pour Alexis. Alexis mourait d'envie de posséder tout le jour cet habit, lui semblant que le bonheur de toucher cette robe, qui soulait être sur le corps de sa belle maîtresse, ne se pouvait

Signet[ 462 verso sic 466 verso ] 1619 1621

égaler. Astrée, qui aimait passionnément cette feinte Druide et qui désirait de laisser tout à fait l'habit de bergère pour prendre celui de Druide afin de pouvoir demeurer le reste de sa vie auprès d'elle, avait un désir extrême de porter les habits d'Alexis. Et toutefois, ni l'une ni l'autre n'osait en faire semblant pour ne donner quelque connaissance de ce qu'elles voulaient cacher. Et parce que Diane les en pressait, - Mais, ma sœur, répondit Alexis parlant à Léonide, que dira mon père s'il me voit vêtue de cette sorte ? - Et que dira-t-il, dit Léonide, sinon qu'il rira et sera bien aise de vous voir passer le temps à quelque chose ? il sait bien qu'il n'y a rien qui vous ait tant fait de mal que la tristesse, et que, pour vous rendre et conserver la santé, il n'y a rien de plus nécessaire que de vous plaire et de vous réjouir. - Si je le croyais, reprit-elle, je serais bien aise de tromper aujourd'hui les yeux de ceux qui nous verront, aussi bien que je me suis méprise η en m'habillant, car encore qu'il y ait bien de la différence de nos robes, si est-ce que n'étant pas encore bien jour, je me suis jeté celle d'Astrée sur les épaules pensant que ce fût la mienne ; et lorsque le jour a été grand et que je l'ai reconnue, j'ai voulu essayer si vous me méconnaîtriez, et ne fus de ma vie si empêchée que de me savoir approprier de cet habit inaccoutumé. - Je vous assure, dit Astrée, qu'on ne jugerait pas que ce fût la première fois que vous vous en fussiez habillée, ne se pouvant rien voir de mieux soit pour la tête, soit pour le collet ; et sans mentir, si personne

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ne le dit, l'on demeurera longtemps à vous reconnaître ! Et quant à moi je prendrai un autre de mes habits, afin de faire mieux croire que vous soyez une nouvelle bergère. - Non, non, Astrée, il faut, répondit Diane, que vous preniez les habits de Druide, autrement, que dirait-on qu'elle fût devenue ? - Nous dirons, répondit Léonide, que ma sœur se trouve un peu mal, à condition toutefois qu'Astrée promette d'en prendre demain les habits, afin que nous voyions si elle sera aussi belle Druide que ma sœur est belle bergère. - Je ferai, dit Astrée, tout ce que vous m'ordonnez, mais il me semble que sa robe me sera trop grande ! - Nous y ferons, dit Alexis, le rebours de ce qu'il faudra que je fasse à la vôtre, si je la dois porter aujourd'hui ! Car, dit-elle se levant, vous voyez bien qu'elle m'est trop courte, mais je détrousserai ces bouillons et ces plis, et elle sera à ma mesure, aussi il faudra faire un troussis à la mienne, et la mettre à votre hauteur. - Or, dit Astrée, puis, Madame, qu'il le vous plaît ainsi, je serai demain Druide, mais à condition que personne n'en dise rien. Et je m'assure que si aujourd'hui Hylas voit cette nouvelle bergère, il commencera de mettre en œuvre les conditions η qu'il a faites avec Stelle, et qu'il ajoutera cette belle étrangère au grand nombre qu'il en a déjà aimé. - Si cela est, reprit Alexis, demain, quand vous aurez mes habits, il usera du même privilège, car je m'assure qu'il ne vous verra point η sans vous aimer.
  Et parce qu'il commençait de se faire tard et que ces belles filles se voulurent lever, Astrée, qui était contrainte d'aller prendre un autre habit

Signet[ 463 verso sic 467 verso ] 1619 1621

dans un coffre η qui était au bout de la chambre : - Mais, mon Dieu, que direz-vous de moi, Madame, dit-elle, qui suis contrainte de me lever en chemise devant vous pour aller prendre un autre habit ! Alexis lui dit : - Il n'y a de l'incommodité que pour vous, et si vous voulez, je le vous irai bien choisir. Astrée, qui eut opinion que ce serait une grande incivilité de lui donner cette peine, et que couchant dans une même chambre et dans un même lit avec Léonide, il n'y aurait pas grand mal de se montrer à elle en chemise, sans attendre, ni répondre autre chose, se jeta hors du lit, mais si belle, que la feinte Druide en demeura ravie.
   η La première chose qu'elle en vit η, ce fut le pied et la jambe, et jusques à la moitié de la cuisse, et puis le sein presque tout à nu, la blancheur et la délicatesse du pied, la juste proportion de la jambe, la rondeur et l'embonpoint de la cuisse, et la beauté de la gorge ne se pouvaient comparer qu'à eux-mêmes. Et Alexis, presque hors d'elle la voyant en cet état, en fut si surprise qu'elle demeurait immobile à la considérer, lorsque la bergère, lui donnant le bonjour, la convia de la recevoir en ses bras pour la baiser, et se la pressant contre le sein, et la sentant presque toute nue, ce fut bien alors que pour le peu η de soupçon que la bergère eût eu d'elle, elle se fût pris garde que ces caresses étaient un peu plus serrées que celles que les filles ont accoutumé de se faire ! Mais elle qui n'y pensait en façon

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quelconque, lui rendait ses baisers tout ainsi qu'elle les recevait, non pas peut-être η comme à une Alexis, mais comme au portrait vivant de Céladon.
   η Léonide, qui considérait ces caresses et ces baisers, ne pouvant bien éteindre ses premières flammes, se sentit un peu touchée de jalousie, et feignant que ce fût pour empêcher que Diane ne s'en prît garde, elle dit à la Druide : - Vous ne prenez pas garde, nouvelle bergère, que, tenant Astrée entre vos bras, elle se pourrait bien morfondre. - Je ne saurais avoir mal, dit la bergère, étant auprès d'Alexis. - Je serais bien marrie, ma belle fille, dit la Druide, d'être cause de votre mal, mais je vois bien que ma sœur n'en parle que par envie. - Voire, dit Léonide, comme si je n'avais pas l'une des plus belles bergères auprès de moi ! Et lors, se tournant vers Diane et la prenant entre ses bras, se mit à la baiser et à la caresser, afin qu'elle ne prît garde aux actions d'Alexis, qui cependant, prenant Astrée, l'emporta sans qu'elle mît les pieds en terre jusques vers le coffre η où elle voulait aller, et là, s'asseyant, et la tenant au-devant d'elle embrassée : - Il est certain, lui dit-elle, que vous êtes la plus belle fille qui fût jamais, et que les beautés cachées qui sont en vous surpassent de tant toutes celles que l'on pourrait imaginer que la pensée n'y saurait atteindre ! Et en disant ces paroles, elle lui baisait tantôt les yeux, tantôt la bouche, et quelquefois le sein, sans que la bergère en fît point de difficulté, la croyant être fille ; au contraire, elle était si contente de se voir caressée

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d'un visage si ressemblant à celui de Céladon, qu'elle ne demeurait jamais endettée des baisers qu'Alexis lui donnait, parce qu'elle les lui rendait incontinent, et avec double usure η. Qui η pourrait se représenter le contentement de cette feinte Druide, ni son extrême transport ! Il faudrait quelquefois s'être trouvé en un semblable accident ! Mais on le peut juger en partie en ce qu'il s'en fallut fort peu qu'elle ne donnât connaissance de ce qu'elle était, encore qu'elle sût bien qu'à l'heure même qu'elle serait reconnue, tout son bonheur lui serait ravi. Et n'eût été que sur le point de ses plus grandes caresses, Phillis vint heurter à la porte, je ne sais η à quoi ce transport l'eût pu porter. Mais Astrée, craignant que ce fût quelqu'autre, s'enfuit promptement se rejeter dans le lit, et se cachant presque toute sous η la Nymphe, regardait par-dessous les linceux qui entrerait. Alexis, au η désespoir d'avoir été interrompue, s'en alla vers la porte en maudissant l'importun qui en avait été cause. Et demandant qui c'était, elle ouvrit à la bergère Phillis, mais tellement à contrecœur que de tout le jour elle ne lui put η faire bon visage. Quand Astrée sut que c'était sa compagne, elle se remit un peu plus hors du lit pour lui rendre le bonjour que la bergère leur donna à toutes. Et parce qu'elle allait cherchant des yeux Alexis et qu'elle ne la vit point dans la chambre, elle eut opinion qu'elle se fût allé promener comme elle avait déjà fait ; et toutefois leur en demandant des nouvelles, et voyant qu'elles

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riaient sans lui rien répondre, elle tourna chercher par la chambre plus curieusement. Et cependant, Alexis, sortant dehors sans se faire connaître à elle et sans parler à personne, s'en alla entretenir ses pensées le long de la grande Allée, attendant qu'elles fussent habillées. Et parce que Léonide et Diane s'en aperçurent, elles dirent à l'oreille à Astrée qu'il ne fallait lui η en rien dire pour voir si elle la reconnaîtrait. Et ainsi toutes trois l'assurèrent qu'elle se trouvait un peu mal, et qu'elle était entrée dans une autre chambre d'où elle reviendrait bientôt. Phillis les crut aisément, même voyant ses habits encore sur la table. Et parce que Léonide et Diane étaient déjà hors du lit, Astrée pria sa compagne de lui donner ses habits qui étaient dans ce coffre η auprès de la fenêtre. Elle sans y penser en rien les alla quérir, et lui aidant à s'habiller, elle fut aussitôt prête à sortir que les autres. Et lorsqu'elles s'en voulurent aller : - Mais, dit-elle η, ne verrons-nous point Alexis ? - Il ne faut pas, dit Léonide. Quand elle est malade, elle se plaît d'être seule, et je m'assure qu'elle ne s'est point voulu remettre au lit cependant que nous sommes ici, parce qu'elle est presque nue. Nous reviendrons d'ici à quelque temps pour savoir ce qu'elle fait. Et à ce mot, la prenant par la main, elle la conduisit dehors.
  Mais cependant, la nouvelle bergère étant sortie, s'en allait à grands pas au petit bois de Coudres où elle pensait être retirée, et pouvoir mieux jouir de ses pensées pour se représenter les

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beautés qu'elle venait de voir, et les contentements reçus par les faveurs que l'on lui avait données, ou plutôt, que sous un nom emprunté elle avait dérobées. Mais d'autant qu'il était déjà tard, et que la plus grande partie des bergers avaient déjà ramené leur troupeau à l'ombre, elle en rencontra plusieurs qui chantaient, et qui, couchés sous des arbres feuillus attendaient au frais la venue de leurs bergères, et entre autres Calidon, qui, ce matin, s'étant levé de bonne heure, avait passé la rivière de Lignon pour essayer de voir Astrée, et de tenter encore quelle serait sa fortune avant que d'en faire parler davantage à Phocion. Et parce qu'il avait rencontré Hylas en chemin, ils vinrent de compagnie en ce lieu, où tous deux ensemble s'étaient mis à chanter. Enfin Calidon tout seul après avoir joué quelque temps sur sa cornemuse, dit ces vers, se souvenant de la cruelle réponse d'Astrée :


SignetSONNET,
Il se plaint de sa cruauté.

L'Arrogante qu'elle est, elle sait que je l'aime,
Que pour elle je meurs, plein d'amour et de foi,
Qu'elle ne peut vouloir plus qu'elle peut sur moi,
Et que je l'aime mieux qu'elle n'aime soi-même.

Elle reconnaît bien que mon amour extrême
Ne saurait s'augmenter tant elle est grande en soi,

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Que de tous les devoirs je méprise la loi η,
Et que de le nier ce serait un blasphème.

Elle le voit, l'ingrate, et ne me rend, ô Dieux !
Pour tant d'affection, qu'un mépris odieux,
Comme si mon Amour sa haine faisait naître.

Oublions-la, mon cœur, et tous nos feux passés,
Quand nous n'aimerons plus, elle aimera peut-être.
Mais qui pourrait haïr ce que nul n'aime assez ?

  Alexis, comme celle qui n'était guère accoutumée à la voix de Calidon, encore qu'elle eût ouï chanter et entendu ces paroles, toutefois elle ne le reconnut point qu'elle ne l'eût outrepassé. Mais voyant Hylas, elle ouït qu'il lui disait, - Est-il possible, ô Calidon ! qu'Astrée vous traite de la sorte que vous dites ? - Il n'est que trop vrai, répondit-il, et je voudrais bien, Hylas, me pouvoir servir de la recette dont vous usez si heureusement en semblables accidents que celui qui me travaille. La Druide n'ouït pas davantage de leurs discours, parce que, ne désirant pas d'être reconnue, elle passa outre, mais Hylas ne laissa de continuer : - Je vous assure, Calidon, que de tout le mal qui advient aux bergers de cette contrée pour semblable sujet, un seul berger en doit être blâmé, car Silvandre, qui est celui duquel je parle, avec ses fausses raisons, parce qu'il a l'esprit subtil, et qui se sait insinuer en la bonne opinion
des bergers, leur persuade qu'un Amant est perdu  "
d'honneur, lorsqu'étant mal traité, il change "
d'affection, comme si un homme était un rocher, "

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exposé à l'outrage des flots et des orages, sans
" pouvoir changer de place pour se mettre à couvert
" de telles injures. Et les bergères qui pensent
" retenir nos esprits, comme des esclaves η, dans
" des liens honteux et des chaînes qui ne se peuvent
" détacher, ne se soucient de nous donner
" occasion, ni par faveur ni par aucune reconnaissance
" de bonne volonté, de continuer le service
" que nous leur rendons, étant très assurées
" que nous sommes blâmés de cette sottise
" d'inconstance, si pour quoi que ce soit
" nous nous retirons de leur tyrannie. Au lieu que si ces
" maximes étaient changées, et qu'elles crussent que
" c'est une chose honorable de chercher son mieux et de
" fuir ces tyrannies, elles ne se plairaient pas
" à nous voir languir en les servant, mais nous donneraient
" tous les jours de nouvelles faveurs afin de nous ôter
" non seulement la volonté de chercher une meilleure
" fortune, mais l'espérance η même de pouvoir mieux rencontrer. Calidon répondit froidement : - Vous vous trompez grandement, Hylas, quand vous pensez que Silvandre soit Auteur de ces opinions que vous blâmez. Il y a de longs siècles que les bergers de cette contrée ont toujours observé cette loi, et quand la coutume ne nous y obligerait point, la beauté de nos bergères nous y contraindrait, car peut-on les avoir aimées, et perdre une fois cette volonté, si ce n'est que la mort le fasse faire, ou la laideur de leur visage, qui advient ou par le temps, ou par quelque autre accident η. - Je vois bien, reprit Hylas, que vous aimez Astrée, et que maintenant je n'aurai pas raison

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avec vous ! Mais j'espère de vous voir aussi affranchi de cette affection que vous l'êtes maintenant de celle de Célidée. - Plusieurs raisons, répondit le berger, m'ont diverti de la bergère que vous nommez, et beaucoup plus encore m'obligent à ne cesser jamais d'aimer celle-ci, sinon en cessant de vivre. Car outre l'accident η qui a ôté la beauté à Célidée, qui était la première cause de mon affection, encore le devoir m'obligeait à rendre ce témoignage à Thamire, du respect et de l'honneur auquel je lui suis tenu. Mais outre toutes ces considérations, m'étant soumis au jugement de celle qui m'a condamné, si je n'eusse obéi ainsi que mes serments m'obligeaient, j'eusse sans doute attiré la vengeance divine sur ma tête et la haine des hommes sur moi. Au contraire, en ce qui se présente d'Astrée, toutes choses me convient à ne changer jamais cette affection. Premièrement sa beauté est telle qu'il n'y a rien qui l'égale. - Elle en sera tant plus glorieuse, dit Hylas. - Il n'importe, répondit le berger, une fille un peu glorieuse est plus aimable. - Oui, répliqua Hylas, pourvu
que ce soit envers les autres, mais non pas envers nous !  "
Et puis cette beauté n'est-elle pas sujette  "
à l'injure des années ? - Ô Hylas, dit Calidon, quand  "
la vieillesse ôtera la beauté à Astrée, l'âge qu'aura Calidon ne lui permettra guère de se soucier de la beauté ! De plus, les parents qui la gouvernent et ceux qui ont puissance sur moi approuvent notre affection.
- Le contentement des parents, reprit Hylas,  "
le plus souvent est cause que les filles  "
s'opiniâtrent à n'aimer point les personnes,  "

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" qui autrement leur seraient très agréables, tant
" parce qu'elles pensent qu'on les veuille gagner
" en recherchant leurs parents et non point elles,
" que d'autant que toute contrainte est odieuse,
" et plus celle qui se trouve en la volonté que toutes
" les autres ; et telle est l'amour qui jamais
" ne viendra par les contraintes, ni par l'opinion d'autrui,
" mais par la seule volonté de celui qui doit aimer. - Mais,
" répliqua Calidon, Astrée est si sage, et si soigneuse de se conserver en cette réputation parmi toutes ses compagnes ! - Ce sont bien toujours de semblables esprits, dit Hylas,
" qui font les résolutions les plus entières. - Je pourrais
" bien penser, ajouta Calidon, que ce que vous me dites pourrait arriver, si je ne voyais que cette bergère n'est point préoccupée, et qu'elle n'aime personne. - Il est vrai, mon ami, répondit Hylas en riant, elle n'aime personne, ni vous aussi η. - Je ne lui ai pas encore rendu assez de service, reprit le berger. Et si elle se gagnait si aisément, elle n'en serait pas tant estimable. - Ô Calidon ! s'écria Hylas, et vous aussi vous êtes de cette opinion qu'il faut un long service pour se faire aimer ! Eh ! pauvre berger, que je vous plains, puisque vous en êtes réduit à ce point. Vous pouvez de bonne heure faire provision de lunettes pour voir sa beauté en ce temps-là, car je ne pense pas que l'âge que vous aurez alors vous permette de la voir sans quelque aide ! N'avez-vous pas ouï dire que Céladon l'a aimée ? - Je l'ai ouï dire sans doute, répliqua Calidon, mais n'étant plus au monde, cela ne fait rien contre moi. - Rien contre vous ? dit Hylas. Peut-être si fait

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plus que vous ne pensez ! Car si elle suit l'opinion η de Silvandre, pourquoi n'en aimera-t-elle la mémoire aussi bien que Tircis celle de sa Cléon morte ? Mais ce n'est pas ce que je voulais dire : N'avez-vous jamais su combien de temps ce Céladon l'a recherchée ? - Quatre ou cinq ans, répondit Calidon. - Et bien, mon ami, continua Hylas, que vous en semble ? S'il faut que vous la serviez autant de temps pour en être aimé, ne sera-t-il pas temps que vous preniez les lunettes si vous la voulez bien voir ? - Je ne pense pas, dit le berger, qu'il y faille tant de temps à la gagner. Mais quand cela serait, encore ne serais-je pas réduit à ce que vous dites. - Berger, Berger, reprit Hylas, flattez-vous tant que vous voudrez ! Mais souvenez-vous qu'il n'y a rien de plus assuré que l'expérience, et ce que vous avez vu arriver une fois, croyez, si vous êtes sage,
qu'elle peut bien être encore une autre ! Vous dites  "
qu'elle n'est point préoccupée, c'est ce qui me fait juger plus  "
mal de vos affaires ; car les filles que nous savons qui aiment  "
peuvent être gagnées et attirées à nous aimer, mais ces  "
insensibles ne sont pas seulement capables de savoir ce qui doit  "
être aimé. Calidon, importuné des difficultés qu'Hylas lui rapportait, et lui semblant que ses raisons étaient assez fortes : - Je vous assure, dit-il, Hylas, que j'avais bien faute des consolations que vous me donnez, et que ç'a bien été ma bonne fortune qui m'a fait vous rencontrer, pour soulager mon déplaisir ! - Si vous voulez, dit-il, que je vous flatte, je parlerai bien d'autre sorte. Mais quand vous aurez le jugement

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sain, vous reconnaîtrez que je vous parle en ami : que si vous désirez trouver quelque allègement, prenez les remèdes desquels j'ai toujours usé contre semblable maladie, et si vous le voulez faire, je m'oblige à vous garantir de tout le mal que vous en recevrez pour ce sujet. - Comment, dit le berger, de quitter Astrée, ou d'en aimer quelque autre ? J'aimerais mieux avoir perdu les yeux que si je les employais jamais à regarder avec Amour une autre beauté que la sienne, et avoir perdu le cœur qui me donne la vie, que si je m'en servais jamais à aimer autre bergère qu'Astrée ! Et à ce mot, ne pouvant plus avoir de patience auprès d'Hylas, il se leva pour s'en aller à demi mal satisfait de lui, mais Hylas le retint, et lui dit en souriant : - Si vous voulez voir Astrée, entrez dans ce bois de Coudres, je l'ai vue il y a quelque temps qu'elle y allait toute seule, mais je ne vous en ai rien voulu dire, parce que je crains fort que vous n'y perdiez votre peine. Toutefois
la femme η est fort ressemblante quelque fois à la mort,  "
qui se donne à nous lorsque nous y pensons le moins !  "
- Vous n'êtes pas bon ami, lui répondit Calidon, de m'avoir éloigné le contentement d'être auprès d'elle. - Prenez garde, répliqua-t-il, que vous n'y soyez encore assez tôt pour recevoir un mauvais visage ! Le berger, sans s'amuser à lui répondre, s'en alla le plus vite qu'il pût vers le lieu que Hylas lui avait montré, lui semblant qu'il ne saurait η trouver une meilleure occasion que de la rencontrer seule en un lieu où personne ne pourrait interrompre leurs discours.

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  Et il est certain η que Hylas pensait lui avoir dit la vérité, parce que, n'ayant vu Alexis que par derrière, l'habit d'Astrée qu'elle portait l'avait déçu. Mais cependant la Druide désireuse d'entretenir les douces pensées qui occupaient son imagination, et dont la vue lui avait été si agréable, s'en alla au grand pas dans ce petit bois où elle ne mit plutôt le pied que la solitude du lieu et la fraîche mémoire des faveurs qu'elle y avait reçues, lui remirent si vivement devant les yeux les beautés et les doux baisers d'Astrée que, pliant les bras l'un dessus l'autre, et levant le regard contre le Ciel : - Ô Dieu, dit-elle, qu'Alexis serait heureuse sans Céladon, et que Céladon serait heureux sans Alexis ! Que si j'étais véritablement Alexis et non pas Céladon, que je serais heureuse de recevoir ces faveurs d'Astrée ! Mais combien le serais-je encore plus si étant Céladon, elles ne m'étaient pas faites comme étant Alexis ! Fut-il jamais Amant plus heureux et plus malheureux que moi ? Heureux pour être chéri et caressé de la plus belle et de la plus aimée bergère du monde, et malheureux pour savoir assurément que ces faveurs qui me sont faites seraient changées en châtiments et en supplices, si je n'étais couvert du personnage d'Alexis. Et là s'arrêtant un peu, - Mais, reprenait-il peu après, et à quoi, Céladon, penses-tu que cette feinte se termine ? Quelle fin proposes-tu à ton dessein ? As-tu opinion que tu puisses décevoir toujours et tous les yeux de ceux qui te verront ? Pourquoi ne te résous-tu à te déclarer ? Quoi qu'elle ne te l'aie dit, si est-ce que le commencement de l'amitié

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qu'elle porte à Alexis ne procède que de la ressemblance qu'elle a avec Céladon. Cela te montre qu'elle ne hait point ce berger, puisque la ressemblance lui en est si agréable. Que si elle en chérit la mémoire le croyant mort, n'en aura-t-elle pas beaucoup plus chère la présence, quand elle le verra à genoux devant elle, vivant et l'adorant ? Belle bergère, lui dirons-nous, voilà ce Céladon qui mourut quand vous lui voulûtes mal, et qui revit maintenant que vous en aimez le visage en celui d'Alexis ! S'il a failli en quelque chose, il en a bien fait la pénitence, mais si encore vous ne la jugez pas telle que sa faute, ordonnez-lui de souffrir et d'endurer tous les supplices qu'il vous plaira, vous trouverez toujours en lui plus de volonté d'obéir à ce que vous ordonnerez que vous n'en aurez de lui commander. Et à ce mot, demeurant quelque temps sans parler, il considérait s'il y avait apparence qu'il dût prendre cette résolution, mais se reprenant bientôt après, - Tais-toi, tais-toi, Céladon, disait-il, contente-toi d'être mort une fois, sans vouloir par ta présomption remourir encore avant que d'avoir revécu ! N'envie point le bonheur d'Alexis, et puisque tu n'en peux jouir, ne sois point marri qu'elle le possède, car si tu dois espérer quelque meilleure fortune que celle que tu as, c'est sans plus par l'entremise de cette Druide, à la conduite de laquelle tu la η dois entièrement remettre. Et ne te flatte qu'Astrée aime ta ressemblance en elle, car il peut bien être que ton visage lui soit agréable, et que la faute que tu as commise la convie à te haïr ; et puis s'il y

Signet[ 470 recto sic 474 recto ] 1619 1621

a quelque chose en toi qui te puisse contenter, n'est-ce pas pour savoir en ton âme que jamais tu n'as manqué aux lois d'une parfaite affection ? Et voudrais-tu maintenant noircir la blancheur de ton amour par une si grande désobéissance ? Je t'ordonne η, nous a-t-elle dit, de ne te faire jamais voir à moi que je ne te le commande ! Aime donc ô Céladon ! et obéis, et te tais, si tu veux vivre et aimer sans reproche.
  Ainsi la Druide pensant venir en ce lieu pour avoir quelque contentement de ses pensées, Amour, qui peut-être était jaloux des faveurs que la fortune lui avait * faites, les lui envenime par ces mortelles imaginations, de sorte que, ses yeux regorgeants de larmes, elle fut contrainte de prendre son mouchoir pour les essuyer. Et parce qu'en même temps Calidon entra dans le bois lorsqu'elle était au bout d'une allée, ainsi qu'elle tourna pour revenir sur ses mêmes pas afin de continuer ses pensées avec son promenoir, de fortune elle jeta l'œil sur Calidon qu'elle n'eut plutôt reconnu, que, comme la bergère qui sans y penser met le pied sur un serpent η s'en détourne et s'enfuit ailleurs, toute pâle et tremblante, de même Alexis changea et tourna ses pas promptement pour entrer dans une autre allée, et de celle-là en une autre ; et alla de cette sorte fuyant le berger qu'elle pensait être toujours à ses talons, déçu par les habits qu'elle portait de la belle Astrée. Et elle mit bien tant de peine à s'échapper de ses yeux, qu'il la perdit parmi ces divers détours, ne pouvant les démêler si promptement qu'elle les lui allait

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embrouillant. Et fuyant de cette sorte elle passa dans la grande allée, et pour n'être vue de lui se rejeta incontinent après dans le grand bois de haute futaie qui la touche. Mais de fortune, Hylas, qui pour donner toute commodité à Calidon, s'était venu promener en ce lieu, l'ayant aperçue, et se doutant à peu près de l'occasion de sa fuite, car il la vit passer presque en courant, il remarqua l'endroit où elle entrait, et attendit quelque temps pour l'enseigner à Calidon, qu'il croyait n'être pas fort loin. Et toutefois il se déçut, parce que ce berger, ne pensant pas qu'elle fût sortie du bois, n'en laissa endroit qu'il ne visitât curieusement, et connaissant enfin que c'était vainement, il crut bien que c'était à dessein qu'elle se cachait à lui. Et lui semblant que cette indignité était trop grande pour la souffrir, il prit un si grand déplaisir de se voir ainsi méprisé, que premièrement en colère, et puis désespéré, il se résolut cent fois de n'aimer jamais plus Astrée. Mais aussitôt que cette résolution était faite, se souvenant de sa beauté et de ses perfections, il changeait de pensée et se trouvait encore plus embrouillé en cette affection, tant il est difficile que le désir de la beauté se puisse arracher du cœur, qui une fois en a été touché vivement.
  Cependant Hylas attendait qu'il vînt η pour lui montrer par où Astrée avait passé, et il commençait de s'ennuyer η en ce lieu lorsqu'il vit venir du côté de la maison Léonide, Diane, Phillis, et parmi elles, il lui sembla de voir Astrée. Au commencement il eut juré le contraire, car il

Signet[ 471 recto sic 475 recto ] 1619 1621

pensait bien de η l'avoir vue aller d'un autre côté. Et toutefois, s'approchant d'elle au petit pas, il ne pouvait plus démentir ses yeux qui l'assuraient qu'Astrée était dans cette troupe, lorsqu'il se sentit prendre par derrière par quelqu'un qui, lui mettant les mains sur les yeux, lui voulait faire deviner qui c'était. Hylas, sans se remuer lui laissa faire quelque temps, et enfin lui touchant les mains, et reconnaissant que c'étaient des mains de femme : - Je sais bien, lui dit-il, qui vous êtes, et que vous soyez ici, ce n'est pas ce qui me met en doute, mais comment vous y pouvez être ! Cependant qu'il parlait ainsi, toute la troupe arriva, de sorte que ces belles filles purent ouïr que Hylas en continuant son discours : - Je sais bien, disait-il, que vous êtes Astrée. Et lui ôtant les mains de dessus les yeux, il vit qu'il se trompait, et que c'était Laonice. - Et quoi, Hylas, lui dit-elle, vous méconnaissez de cette sorte vos amies ? - Ne vous en étonnez point, dit-il, bergère, car c'était avec beaucoup de raison que je pensais que ce fût Astrée, puisque l'ayant vue tout à cette heure entrer dans ce bois, disait-il en montrant l'endroit où Alexis avait passé, lorsque vous m'avez bouché les yeux, je la voyais, tout étonné η, parmi cette troupe qui venait d'un côté tout au contraire ! Et que pouvais-je penser, la voyant ainsi en divers lieux, sinon qu'aujourd'hui ce fût le jour qu'elle devait être partout ! - Comment, Hylas, dit Astrée, vous m'avez vue entrer dans ce bois ? - Je vous ai vue, dit-il, et je ne suis pas seul, car je m'assure que Calidon est encore parmi ces Coudres

Signet[ 471 verso sic 475 verso ] 1619 1621

qui vous y cherche. Astrée et les autres de sa troupe savaient bien ce qu'il voulait dire, mais feignant le contraire : - Pour certain, lui dit Diane, j'ai opinion que ce matin vous n'avez pas pris vos bons yeux, puisque cette Nymphe et nous toutes rendrons bon témoignage que voici Astrée, et qu'elle n'a été aujourd'hui qu'avec nous. - Je vois bien, dit Hylas, que voilà Astrée, et je sais bien qu'il est impossible que celle que j'ai vue ait pu être si tôt avec vous, ayant pris un chemin tout différent. Mais si sais-je bien aussi que je l'ai vue, cette Astrée que je dis, et que mes yeux ne me trompent pas. Léonide riait et toutes ces bergères de le voir en cette peine. Et parce qu'Astrée désirait de trouver cette Astrée de laquelle il parlait : - Or, Hylas, nous penserons, lui dit-elle, que vous soyez hors de vous-même si vous ne nous la faites voir cette autre Astrée, et pource, montrez-nous où elle est allée. - Je vous permets, dit Hylas, de penser de moi tout ce que vous voudrez en cela, car je vous assure que vous n'en sauriez dire tant que je n'en pense moi-même encore davantage, me voyant en cette rêverie ! Et afin que je m'en éclaircisse, allons je vous supplie la chercher. À ce mot, se mettant le premier, il entra dans le bois de haute futaie, et ayant quelque temps tourné d'un côté et d'autre inutilement, lorsque chacun s'ennuyait de cette quête, hormis la vraie Astrée, il jeta η de fortune les yeux si avant à travers les épaisseurs des arbres qu'il lui sembla de voir cette bergère assise sur la rive d'un des bras de Lignon, et appuyée

Signet[ 472 recto sic 476 recto ] 1619 1621

contre un gros arbre. Hylas alors s'y en allant au grand pas, quand il fut si près qu'il la put reconnaître, il fit signe à toute la troupe de s'approcher, et prenant Astrée par une main, et montrant Alexis de l'autre : - Regardez, lui dit-il, bergère, si vous n'êtes pas au pied de cet arbre ? Phillis répondit : - Je vous assure, mon feu serviteur, que vous devez tenir du naturel des lions η, car j'ai ouï dire qu'ils connaissent mieux les habits que le visage de ceux qui les gouvernent ! - Et pourquoi dites-vous cela ? répondit Hylas. - Parce, répliqua-t-elle, que ces habits que vous voyez pour être ressemblants à ceux qu'Astrée soulait porter, vous vous persuadez que c'est elle. Ils parlaient si haut, et Hylas faisait tant de bruit qu'Alexis, tournant le visage, aperçut toute cette troupe qui s'en venait vers elle, ce qui fut cause que s'essuyant un peu les yeux, et reprenant une plus joyeuse mine pour ne donner connaissance des tristes pensées qui l'accompagnaient, elle se leva et s'en vint droit vers elles. Et parce qu'Astrée et Diane lui firent signe de feindre η d'être étrangère pour voir si Hylas et Laonice la reconnaîtraient, car elles avaient dit à Phillis le change qu'elle avait fait de ses habits, elle contrefit de sorte son personnage que Hylas la méconnut, et Laonice aussi. Hylas s'approchant d'elle : - Je vous assure, belle bergère, lui dit-il, que vous avez failli à me faire tourner l'esprit lorsque je ne vous ai qu'entrevue, et maintenant que je vous vois mieux, j'ai peur que vous ne fassiez détourner mon affection ! Alexis feignant de ne le connaître point, et de ne savoir ce qu'il

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disait : - Pardonnez-moi, berger, lui dit-elle, si je ne vous réponds, car je n'entends pas ce que vous dites. - Je veux dire, reprit Hylas, que vous ayant pris pour Astrée, et puis voyant incontinent Astrée en un autre lieu, j'ai failli de devenir fol, mais qu'à cette heure que je vous vois bien, je crains que vous ne me dérobiez le cœur que j'ai donné à une η autre. - Vous m'avez grandement obligée, répondit Alexis, de me prendre pour une si belle bergère que celle que vous nommez, et laquelle j'ai désiré il y a longtemps d'avoir le bonheur de connaître, mais vous ne me désobligez pas peu quand vous me soupçonnez d'être larronnesse, et même de ce qui est à autrui, car je n'ai point accoutumé de n'en prendre qui ne soit tout à moi ; et je ne fais jamais mes prises en cachette, ainsi que ceux qui dérobent font, mais tout ouvertement et devant les yeux de chacun. Que si vous voulez réparer l'injure que vous m'avez faite en cela, montrez-moi qui est Astrée de toutes ces bergères, et je vous remets l'offense reçue. - Je pense, dit Hylas, que si vous me connaissiez vous ne jugeriez pas que, vous laissant prendre mon cœur encore qu'il soit à une autre, je vous fasse quelque offense, car Hylas n'en a jamais donné davantage à personne ! Et toutefois, puisqu'il m'est si aisé d'effacer cette injure que vous prétendez avoir reçue de moi, je n'en veux point disputer à condition que, quand j'aurai satisfait à votre curiosité en vous montrant Astrée, vous ne dédaignerez de le recevoir en don ce cœur que je vous présente, si vous ne le voulez point en larcin. - Montrez-

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moi, dit la nouvelle bergère, quelle de toutes ces belles est Astrée, car, considérant leurs beautés, je m'assure qu'elle en est l'une ; et après nous parlerons à loisir du cœur d'Hylas, puisque vous vous nommez ainsi. - Il est vrai, dit Hylas, qu'elle y est, et parce que je crains que, comme vous avez deviné qu'elle était ici, de même vous ne la reconnaissiez sans moi afin que vous ne η m'en ayez l'obligation. La voilà ! dit-il, montrant Astrée, qui à peine se pouvait garder de rire, non plus que le reste de la troupe, voyant Hylas si aveuglé qu'il ne reconnaissait point Alexis pour être un peu déguisée par cet habit. Elle alors, s'approchant d'Astrée, la salua, et lui tint quelque discours de civilité afin de tromper tant mieux Hylas qui trouvait cette étrangère de si bonne grâce qu'il ne pouvait presque lui donner le loisir de dire les premières paroles sans l'interrompre, la pressant de satisfaire aussi bien à ce qu'il lui avait requis, qu'il avait fait à ce qu'elle avait désiré savoir de lui. - Et comment ? mon feu serviteur, dit Phillis, que pensez-vous que dira Stelle, si elle sait que vous aimez cette belle étrangère ? - Et que peut-elle dire, répondit-il, sinon que j'observe nos conditions η, par lesquelles il m'est permis d'en pouvoir aimer une ou plusieurs autres aussi bien qu'elle sans qu'elle s'en puisse offenser ? - Et comment, berger, dit la nouvelle bergère, vous pensez donc m'aimer en compagnie d'une autre η ? - Et que vous importe cela, répondit Hylas, si je ne laisse pas de vous aimer autant que vous voudrez ? - Mais, ajouta-t-elle, vous en aimerez une

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autre avec moi ? - Et si, après dîner, dit Hylas, il y a de la viande de reste, voulez-vous que nous la jetions au chien η ? Et de même, si, après vous avoir aimée autant que vous le voulez être, j'ai encore de l'amitié de reste, pourquoi ne voulez-vous pas que je l'emploie à aimer celles qui en ont besoin ? - Ha ! berger, dit l'étrangère, je ne veux avoir rien à partir avec une autre. Je désire que celui qui m'aimera n'aime que moi seule, et par ainsi vous êtes en danger de n'avoir point de maîtresse faite comme moi. - Ni vous, dit Hylas, point de serviteur fait comme moi ! Et puisque vous êtes de cette humeur, je vous conseille de chercher Silvandre, car il est tel qu'il le vous faut. - À propos, dit Phillis, de Silvandre, nous ne le voyons point, qu'est-ce qu'il est devenu ce matin ? C'est bien votre fortune, Hylas qu'il ne se soit point rencontré ici, car il vous empêcherait bien de parler d'abord d'amour à cette belle étrangère. Hylas voulait répondre, mais Laonice prenant la parole : - Non, non, Hylas, ne laissez pas, dit-elle, de parler et de dire tout ce que vous voudrez, je m'assure que d'aujourd'hui vous ne le verrez. Et quand il serait ici, je vous promets qu'il n'aurait pas le mot à dire, lui étant arrivé le plus grand malheur qu'il pût avoir, et que lui-même s'est procuré sans y penser. - Et qu'est-ce ? dit incontinent Diane. - Il faut que vous sachiez η, répondit la malicieuse Laonice en souriant, que Paris, il y a quelque temps, rencontra un Chevalier étranger qui menaçait grandement Tersandre, et parce que Silvandre se chargea d'en avertir Madonthe, ce matin, il n'y a pas manqué, et elle, craignant

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que quelqu'un de ses parents ne la soit venue chercher (car elle est de l'une des meilleures maisons d'Aquitaine), elle a eu peur d'être rencontrée, et que Tersandre, étant reconnu, ne reçût quelque déplaisir en sa compagnie, de sorte qu'elle s'est résolue de partir à l'heure même, et s'en retourner en Aquitaine, et m'a donné charge de vous venir faire à toutes ses excuses de ce qu'elle n'a pu prendre congé de vous avant que de partir, vous suppliant de l'aimer, et de croire que jamais elle n'oubliera les faveurs et les amitiés qu'elle a reçues le long de Lignon. Mais le pauvre Silvandre, voyant qu'elle s'en allait, il n'a pu cacher l'affection secrète qu'il lui portait, et premièrement il a fait tout ce qu'il lui a été possible pour lui persuader qu'elle devait demeurer, et puis, connaissant que tout son bien-dire était inutile, il lui a offert de l'accompagner, mais elle, ne voulant à ce que je crois donner jalousie à son Tersandre, l'a refusé plus de cent fois. Enfin ne pouvant obtenir cette grâce d'elle, il s'est mis à genoux, lui a embrassé les jambes avec des conjurations les plus extraordinaires que j'aie jamais ouï faire, et desquelles Madonthe ne se pouvant entièrement ni honnêtement défaire, elle lui a permis presque par force de l'accompagner une partie du jour. - Vous pouvez bien, lui disait-il, me permettre ce peu de temps d'être auprès de vous, pour l'éternel déplaisir η que votre éloignement me laissera. - Je pense, dit Astrée, que vous vous moquez de dire que Silvandre aime quelque chose, lui qui ne regarda jamais bergère que pour la fuir ! - Pour la fuir, dit Hylas, et qu'appelez η-

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vous ce qu'il fait quand il est auprès de Diane ? - Ô ! répondit Phillis, ce n'est que par feinte. - Non, Hylas, reprit Laonice, Phillis a raison, ce n'est que par feinte ce qu'il fait envers cette bergère, car lui-même l'a juré plus de cent fois ce matin, lorsque Madonthe sur ce propos lui a dit : - Et bien bien, Silvandre, si mon absence vous donne de la peine, la présence de Diane vous consolera. - Diane, a t-il répondu, mérite mieux que mon service, aussi ne lui en ai-je jamais rendu que pour ne manquer à la gageure η de Phillis. Et plût à Dieu qu'elle fût en votre place, et vous en la sienne, vous verriez si je dis vrai ou non ! Phillis qui reconnut bien que ce discours déplaisait grandement à sa compagne, lui répondit : - Je ne croirai jamais que Silvandre aime Madonthe, car il n'en a jamais fait semblant ! - Vous vous trompez, interrompit Diane, j'en ai vu des signes qui sont assez certains. Et pourquoi ne voulez-vous qu'un jeune berger qui a de l'esprit et du courage aime une fille tant aimable que Madonthe ? Et puis Laonice en parle comme savante, l'ayant vu partir avec elle après l'en avoir requis avec tant d'instance. - Et en effet, dit Astrée, est-il bien vrai, Laonice, que Silvandre a suivi Madonthe ? - S'il est vrai, répondit la fine bergère, croiriez-vous que je le voulusse dire si je ne l'avais vu partir ? Et à quoi me servirait-il de dire une chose que vous pouvez si aisément vérifier, puisque, si elle n'était pas vraie, ce serait me faire reconnaître pour menteuse à trop bon marché ? - Dieu le conduise, répondit Diane, et le reconduise quand il lui plaira ! Et à ce mot, faisant

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semblant de ne s'en point soucier, tourna les pas d'un autre côté, où Phillis, sans montrer de le faire à dessein, la suivit quelque temps après, mais non pas si tôt toutefois que Diane n'eût commencé de se reprocher en elle-même l'inconstance de Silvandre. - Et quoi, berger, disait-elle, sont-ce là des effets de l'Amour que tu me faisais paraître ? Sont-ce les éternités de tes affections η ? Et te devais-tu tant donner de peine, et à moi aussi, pour avoir la permission de me rechercher sous la couverture d'une feinte, pour incontinent me quitter pour Madonthe ? Tu as trop souvent et trop longtemps blâmé l'inconstance de Hylas pour en prendre si tôt le personnage. Et parce qu'elle vit venir Phillis, elle l'attendit, et d'abord qu'elle fut arrivée : - Et bien, ma sœur, lui dit-elle, ne vous semble-t-il point que je sois meilleure maîtresse que vous ne m'estimiez, quand vous me menaciez des importunités de Silvandre ? N'est-il pas vrai que j'ai bien trouvé le moyen de le divertir, et de lui faire prendre un autre dessein ? - J'avoue, répondit Phillis, que si Laonice dit vrai, je ne fus jamais mieux trompée que je l'ai été en ce berger, lui ayant vu faire des démonstrations d'une si grande passion que j'eusse cru être impossible qu'elle se pût jamais effacer ! mais croyez-vous que Laonice soit véritable ? - Je n'en doute aucunement, répondit Astrée, car outre ce qu'elle en a dit, j'ai remarqué que toujours il a grandement affectionné Madonthe ; et lorsque Paris était en peine de lui faire savoir la rencontre qu'il avait faite de cet étranger qui les menaçait, Silvandre en prit la

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charge, mais savez-vous avec quelle promptitude il s'y offrit ? - Croyez η, ma sœur, qu'il fit bien paraître la peur qu'il avait que quelque autre se chargeât de lui rendre ce bon office. Et Dieu sait, il n'y avait personne en toute la troupe qui eût cette ambition ! Et il faut avouer qu'encore que cette fille soit belle et bien discrète, toutefois, à mes yeux, elle n'a rien de trop aimable, et, si j'étais homme, je servirais beaucoup plutôt plusieurs autres qui ne sont pas en effet si belles. Aussi n'avons nous vu personne qui l'ait aimée en tant de temps qu'elle est demeurée parmi nous, que Hylas et Silvandre. Mais Hylas, parce qu'il n'y a rien qui ne lui soit bon, et Silvandre, pour me désabuser et vous aussi de l'opinion que nous avions qu'il eût quelque bonne volonté pour moi. - Quant à moi, dit Phillis, je suis bien de la même opinion que vous êtes pour Madonthe, mais je ne saurais croire que Silvandre l'aime. Et pour ce que vous en avez remarqué, cela n'est qu'un effet de courtoisie envers cette étrangère. - Et cette si ardente supplication de l'accompagner, répliqua Diane, que direz-vous que c'est ? - Je dirai, répondit Phillis, que c'est aussi par courtoisie. - La courtoisie eût été bonne de faire l'office que Laonice nous est venu rendre de sa part, ou quelque chose semblable, mais se jeter à genoux, pleurer à pleins yeux, et pour dire ainsi, jeter des seaux η de larmes, s'en aller presque par force avec elle, et nous laisser sans nous en rien dire, si vous appelez cela courtoisie, je ne sais ce que vous nommerez Amour. Mais, dit-elle, un peu après, je confesse qu'en cette action

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il m'a grandement obligée, parce qu'il est vrai, quelque mine que j'en fisse, que sa continuelle recherche, la discrétion avec laquelle il vivait auprès de moi, mais plus, la bonne opinion que j'avais conçue de lui, me portait η insensiblement à lui vouloir du bien. Et je suis si bête quand j'aime quelque chose, comme vous savez η en ce qui m'est arrivé de Filandre, qu'il m'est impossible d'aimer aimer peu, de sorte que j'étais pour η m'embarquer à bon escient en cette affection. Et Dieu sait en quel état il m'eût mise, pour peu qu'il eût attendu encore ! J'aimerais mieux, puisqu'il était de cette humeur, que lui et moi fussions morts que si j'eusse retardé davantage à reconnaître son dessein. Phillis qui voyait bien que Diane aimait ce berger, et qui prévoyait aussi qu'elle ne s'en séparerait jamais qu'avec de très mortels déplaisirs : - Ma sœur, lui dit-elle, ne croyons point si facilement le rapport de Laonice. Attendons, avant que d'en faire jugement, que Silvandre revienne ; je veux croire que vous connaîtrez quand vous l'orrez parler qu'il n'a point de tort. - Non, non, ma sœur, reprit incontinent Diane, ne parlons plus de cela, la pierre η en est jetée, il pourra dire et faire ce qu'il lui plaira, et je sais ce que j'en dois croire ! - Mais, ma sœur, répliqua Phillis, oyez-le avant que de le condamner ! - Et quoi, ma sœur, dit Diane, ne savez-vous point encore que jamais personne qui ait écouté Silvandre, ne lui donna le tort ? Non, ma sœur, si vous m'aimez, lorsque vous me verrez en cette volonté, je vous conjure de m'en divertir. Et parce que je me ressouviens qu'autrefois il a eu un bracelet η de

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cheveux de moi, qui est celui que je faisais pour vous, je vous supplie de le lui demander de ma part aussitôt que vous le verrez, je sais
" que ces bergers de l'humeur dont il est ont accoutumé
" de se prévaloir des avantages qu'ils peuvent par semblables
" finesses obtenir sur les bergères peu avisées ; si je puis je ne veux pas qu'il en fasse de même de moi. Phillis, qui connut bien que Diane était pressée du dépit et qu'il n'était pas temps de lui contrarier, se tut quelque temps après lui avoir dit qu'elle le ferait aussitôt qu'il serait revenu. Et alors qu'elles voulaient continuer leur discours, elles virent venir toute la troupe vers elles, mais de beaucoup augmentée, parce qu'Adamas, Daphnide, Alcidon, Paris, Hermante, Stilliane et Carlis y étaient, et de plus, Lérindas, le messager de Galathée, qui, ayant fait son message au grand Druide, ne s'en était pas voulu retourner sans voir Astrée et Diane, de la beauté desquelles il ne pouvait assez parler.
  Mais Adamas était demeuré avec une grande peine depuis qu'il avait su par Lérindas la volonté de Galathée, parce qu'il ne voulait point lui déplaire, et il voyait bien qu'il ne s'en pouvait aller vers elle sans emmener Léonide, et il craignait que celle qui avait vu η Céladon vêtu en Lucinde ne le reconnût déguisé en Alexis. Cela fut cause que ne sachant à qui en demander avis sinon à Léonide et à la feinte Druide, il proposa à la Nymphe la peine où il en était. Léonide, qui avait l'esprit fort bon, lui répondit incontinent : - Vous devez laisser ici Alexis

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et moi, car il est très assuré que Galathée la reconnaîtra si elle la voit, et ce serait une chose de trop grande importance pour la qualité que vous avez. Et il semble que Dieu vous montre que vous le devez faire ainsi, puisque ce matin, sans autre dessein que de passer son temps, vous voyez comme Alexis s'est vêtue en bergère, et cet habit l'a de sorte déguisée que peu de personnes l'ont reconnue. Même Hylas qui la voit tous les jours l'a méconnue, je m'assure que Daphnide et Alcidon en ont fait de même, et ce qui est de plus d'importance, Lérindas ! Si bien qu'il sera fort aisé à lui persuader, et à ces étrangers, que ce matin Alexis s'est trouvée η mal, et que, n'étant point sortie du lit, vous m'avez laissée auprès d'elle pour lui tenir compagnie. Aussi bien n'ai-je pas grande envie de voir la Nymphe tant qu'elle sera en l'humeur où je l'ai laissée η. Mais si vous vous résolvez à ce que je dis, qui est ce me semble le seul moyen que vous avez pour ne laisser voir Alexis, il faut faire deux choses : L'une que cette nouvelle bergère se perde finement parmi la troupe et s'en aille mettre en sa chambre, afin que Lérindas, ni Alcidon et sa suite ne la reconnaissent. Et l'autre, il faut que je fasse en sorte que ces bergères qui savent qu'elle s'est revêtue de cette façon vous supplient, mon père, de nous laisser ici pour quelque temps, puisqu'il semble qu'Alexis y reprend le bon visage que la maladie lui avait ôté ; autrement si nous n'usons de cet artifice, elles pourraient entrer en doute de quelque chose, et il n'est pas peut-être encore temps η que notre dessein se

Signet[ 477 verso sic 481 verso ] 1619 1621

découvre. Adamas, qui n'avait point pris garde au déguisement d'Alexis, s'étonna de l'avoir lui-même méconnue, et y ayant quelque temps pensé, trouva bonne cette opinion. Mais Alexis encore beaucoup meilleure lorsqu'elle en fut avertie, tant parce qu'elle jugeait bien que Galathée la η reconnaîtrait, et elle eût mieux aimé la mort que de retourner entre ses mains, que pour le déplaisir qu'elle aurait de perdre si tôt les extrêmes contentements qu'elle possédait auprès de sa bergère, de laquelle les baisers et les caresses ne pouvaient que lui être très agréables, encore qu'elle ne les reçût qu'au nom d'Alexis, se contentant en quelque sorte, puisque Céladon en était le porteur. Cela fut cause que, tous trois y consentant, la chose fut bien promptement résolue, et à même temps la nouvelle bergère, se mêlant parmi la troupe, quoique Hylas eût bien souvent les yeux sur elle, si se déroba-t-elle enfin et de lui et de tous les autres, et s'alla renfermer dans sa chambre, où se déshabillant, non pas sans baiser mille fois chaque pièce de l'habit qu'elle s'ôta de dessus, elle se mit dans le lit, après s'être accommodé la tête comme si elle eût été malade. - Ô bienheureux habit, lui disait-elle en le posant sur la table, n'avez-vous pas été bien offensé contre moi de vous avoir privé aujourd'hui du bonheur que vous avez accoutumé d'avoir, et n'avez-vous pas bien regretté le change que vous faisiez ? Je vous en demande pardon, ô trop heureux habit ! Et je m'assure que vous me l'accorderez, puisqu'il est impossible que vous ne sachiez aimer, ayant si longtemps embrassé ce beau corps,

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qui, pour un moment qu'il a été entre mes bras, m'a donné tant d'Amour que je ne sais comme je puis vivre parmi tant de feux et de flammes qui me brûlent. Et lors, considérant qu'il parlait à une chose insensible, et qui jouissait d'un bonheur qui lui était inutile pour ne le savoir pas reconnaître, il ne se peut empêcher de dire tels vers :


SignetMADRIGAL,
Il est jaloux de l'habit η de sa
maîtresse.

DE cet heureux habit, je dis η presque jaloux :
Rien jamais de parfait ne se voit entre nous.
Si comme vous j'avais entre mes bras ma belle,
Quel heur serait le mien !
Si vous mouriez d'Amour comme je meurs pour elle,
Quel serait votre bien !
Mais le Ciel, qui ne veut que quelque chose humaine
Soit parfaite en tout point,
Ce qui défaut en vous est en moi pour ma peine,
Et veut η qu'ayant mon bien vous n'en joussiez point.

  D'autre côté, Adamas ayant donné le bonjour à Diane et à Phillis : - Je suis bien marri, leur dit-il à toutes, qu'il faille que je vous quitte plus tôt que je n'avais résolu. Mais, belles bergères, Galathée me mande que je m'en aille incontinent la trouver, et voici Lérindas qui a juré de ne me point abandonner, que je ne sois auprès d'elle.

Signet[ 478 verso sic 482 verso ] 1619 1621

Astrée, qui ressentit le plus cette nouvelle : - Et faut-il, dit-elle, mon père, que vous partiez si promptement ? N'y a-t-il point de moyen de prolonger un peu votre retour ? Lérindas prenant la parole : - Il ne saurait, dit-il, s'en aller si tôt, ni être si promptement près de la Nymphe qu'elle le désire, et que le temps ne lui en semble long. - Ce n'est pas à vous Lérindas, répondit la bergère d'un visage un η
" peu fâché, à qui je parle, car je sais assez
" que les messagers ont toujours de la hâte.
" Adamas reconnaissant bien pourquoi elle le disait, lui répondit en souriant : - Je ne puis, ma belle fille, retarder mon retour, parce que la Nymphe me mande qu'elle a promptement affaire de moi. Et Lérindas m'a appris qu'il y a auprès d'elle un étranger duquel elle fait grand compte, peut-être est-ce chose qui lui importe grandement, et à laquelle le retardement pourrait nuire beaucoup. La bergère, en pliant les épaules, se retira toute triste vers Léonide, qui lui faisait signe du doigt. Et cependant, chacun reprit le chemin du logis, parce que le grand Druide, désirant de partir incontinent après le dîner, les pria tous de s'en vouloir venir, afin que Galathée n'eût pas occasion de l'appeler paresseux. De toute la troupe il n'y en eût point de si étonné que Hylas, parce que, voyant chacun prendre parti, il voulait se mettre avec la nouvelle bergère. Mais après l'avoir cherchée longuement en vain : - Belle Nymphe, dit-il, s'adressant à Léonide, je vous supplie, dites-moi si vous savez qu'est devenue la bergère, à laquelle Adamas et vous parliez presque à cette heure ? - Et à qui, répondit

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Léonide, l'avez-vous donnée en garde ? - À mes yeux, dit Hylas. - C'est donc à eux, dit-elle, à qui vous la devez demander, car nous, qui n'en avons guère affaire, n'y avons pas pris garde. - Je vous assure, répondit Hylas, que si elle ne revient plus, j'aurai fait inutilement l'amas d'amour qu'il me fallait employer pour l'aimer ! - Et quoi, reprit Léonide, êtes-vous si diligent à faire cette provision ? Je pensais que vous missiez plus de temps à prendre des résolutions de telle importance ! - Cela est bon pour Silvandre, dit Hylas en haussant et branlant la tête, qui, pour un besoin ferait assembler tous les Ordres η des Gaulois pour délibérer s'il doit aimer ! Quant à moi, je résoudrais plus de semblables affaires en un jour que lui en toute sa vie, car aussitôt qu'il voit une belle fille, il cherche en lui-même si elle a toutes les conditions qui lui sont nécessaires pour être aimable à son goût, il la trouvera peut-être trop grande, ou trop petite, trop blonde ou trop noire, trop blanche ou trop claire-brune, elle aura les sourcils trop blonds, ou les yeux non pas assez fendus, le nez trop long ou trop raccourci, la bouche trop ou trop peu renversée, le menton trop fendu, ou peut-être lui défaudra-t-il la fossette aux deux joues, tant il y regarde de près ! Et si quelqu'une de ces choses lui défaut, il ne l'aimera point, et en fera le dédaigneux ; mais moi, aussitôt qu'une fille se présente à mes yeux et qu'elle leur semble belle, sans m'arrêter à toutes ces petites particularités, ni à tant raffiner la beauté, soudain ma volonté consent à l'aimer, et je cours incontinent aux provisions et aux munitions

Signet[ 479 verso sic 483 verso ] 1619 1621

nécessaires pour attaquer cette forteresse, ou pour le moins à ce qu'il faut pour l'acheter. - Il me semble, Hylas, reprit Léonide, que c'est ainsi qu'il faut faire ; et puisque déjà vous vous êtes si bien pourvu pour cette étrangère, je suis d'avis, pour ne perdre pas la peine que vous y avez déjà prise, que vous l'alliez chercher, cependant que cette bergère et moi nous entretiendrons un petit d'une affaire que nous avons.
  À ce mot, se retournant toutes deux de l'autre côté, elles s'écartèrent un peu de la troupe, afin de n'être ouïes, et Léonide parla à la bergère de cette sorte : - Vous avez ouï, ma belle fille, ce qu'Adamas a dit qu'il était contraint de s'en aller, et il faut de nécessité qu'il le fasse, car autrement la Nymphe aurait occasion de s'en fâcher, mais il faut que je vous dise que je ne fus de ma vie en lieu d'où le départ me fût si ennuyeux, et non seulement à moi, mais à Alexis aussi, que je n'eusse jamais cru pouvoir s'arrêter en semblables lieux, si je ne l'eusse vu, car ayant été nourrie continuellement dans les grandes assemblées et dans la confusion des affaires du monde, malaisément pouvait-on s'imaginer qu'une vie solitaire et retirée comme celle-ci lui pût être agréable. Et toutefois, j'ai remarqué que depuis qu'elle est ici elle a repris un si bon visage qu'elle semble être toute une autre, et cela je crois qu'il procède de l'amitié qu'elle vous a prise, qui est bien si grande qu'hier elle me jurait d'appréhender infiniment votre séparation. - Madame, répondit la bergère, si ce bonheur nous est arrivé, que vous ayez eu agréable notre vie et

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nos passe-temps de village, je puis bien dire avec vérité que c'est le plus grand que nous puissions avoir jamais, puisqu'il n'y a une seule de nous qui ne se soit tellement rendue votre servante, et de la belle Alexis, qu'il n'y a rien que nous ne fissions pour nous continuer l'honneur de votre compagnie ! Et pour mon particulier, je puis dire que mon affection me donne de telle sorte à la belle Alexis que je vous proteste, Madame, et prends le Ciel pour témoin, et les déités qui vivent dans ces bocages, que je tiendrai à jamais le serment que j'en ai fait. Je vous proteste, dis-je, Madame, qu'il n'y a rien au monde qui me puisse séparer d'elle, pourvu qu'elle l'ait agréable. Et sur ce propos, je vous supplierai de m'y vouloir assister de votre faveur, et envers elle, et envers Adamas, car je suis résolue de la suivre à Dreux et vers les Carnutes lorsqu'elle s'en retournera. - Ce n'est pas là la plus grande difficulté, dit Léonide, car je vous donnerai un bon moyen pour y faire consentir et l'un et l'autre, la plus grande peine est à faire résoudre vos parents ! - Ô Madame ! s'écria la bergère, ne vous souciez point de cela, je sais bien ce que j'ai à faire η. Vous savez qu'il a plu à Dieu de me laisser sans père, mère, ni frère. Quant à mon oncle, Phocion, et de quoi se peut-il douloir de ma désobéissance, puisque je dirai que c'est pour me mettre parmi les filles Druides ; et puis-je être taxée de cette résolution ?  "
Nullement, Madame, n'y ayant rien de si juste que de  "
nous donner nous-mêmes à celui qui nous a donné tout  "
ce que nous avons ! Si c'était pour épouser quelque berger, on me pourrait taxer de

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trop d'amour, ou d'être volontaire ; mais pour me résigner en une si bonne compagnie entre les mains du grand Tautatès, je ne crains point d'en être blâmée, et seulement je vous supplie, grande Nymphe, me vouloir apprendre les moyens qu'il me faut tenir pour y faire consentir Adamas et la belle Alexis. - Je le vous dirai, répondit Léonide, et je le vous faciliterai tant qu'il me sera possible. Adamas aime extrêmement Alexis, et de telle sorte qu'il n'y a rien que cette fille ne puisse auprès de son père. Je vous conseille donc d'acquérir ses bonnes grâces, mais que dis-je acquérir, vous les avez déjà sans doute toutes acquises, il faut seulement que vous vous efforciez de lui rendre votre compagnie si agréable que la séparation lui en soit si fâcheuse qu'elle-même, comme elle commence déjà de faire, ressente la première le déplaisir de votre séparation. Il vous sera fort aisé, vous aimant déjà si fort que je ne sais si vous la surpassez ! Mais le meilleur moyen, c'est de vous tenir le plus près d'elle qu'il vous sera possible, et ne l'éloigner qu'à toute force. Que si c'est votre dessein, je suis d'avis, et je sais que vous lui ferez plaisir, que vous suppliiez Adamas de nous laisser ici, et elle et moi, encore pour quelques jours, ce que vous pouvez demander sous sa feinte maladie ; car voyant qu'elle n'avait pas envie de s'en aller si tôt de ce beau lieu, je lui ai donné conseil de se retirer et faire semblant d'être malade, pour avoir excuse de demeurer. Et vous voyez qu'il semble que la fortune vous y veuille favoriser, puisqu'Alexis s'étant ce matin vêtue de vos habits, sans autre

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dessein que de passer son temps, elle η a toutefois donné couverture à votre demande, parce qu'il y a peu de personnes qui l'aient reconnue pour Alexis, et la plus part croient qu'elle se trouve mal. Et quoiqu'Adamas sache bien que cela n'est pas, toutefois il sera bien aisé de faire semblant de le penser pour avoir excuse de ne la point emmener vers Galathée, car il y a longtemps qu'elle désire de la voir et la retirer auprès d'elle, mais Adamas ne le veut pas, ayant dessein qu'elle continue de vivre comme elle a commencé, puisque Tautatès montre de l'avoir si agréable par tous les sacrifices qu'il lui a faits pour ce sujet. Vous voyez, belle bergère, comme je vous parle ouvertement de toutes choses, je le fais parce que je vous estime tant que je voudrais vous voir entièrement contente, s'il m'était possible, mais je vous supplie de ne me déceler point, afin que je puisse continuer à vous donner les avis que je croirai pouvoir conserver ou accroître votre contentement. Il serait malaisé η de redire les remerciements que cette bergère rendit à Léonide, ni les assurances de service qu'elle lui fit, avec tant de serments de ne parler à personne de tout ce qu'elle lui dirait que si la Nymphe n'avait point encore reconnu l'affection que cette bergère portait à la Druide, il lui eût été impossible de n'en être très assurée. Et parce que, discourant de cette sorte, elles s'étaient égarées un peu du droit chemin, et que déjà la troupe s'était fort avancée, elles voulurent prendre un sentier qui leur pouvait faire gagner le devant, mais de fortune

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elles ouïrent une voix que la bergère Astrée reconnut incontinent, pour être celle de Calidon. Et parce qu'elle voulut se détourner pour ne le rencontrer, lui semblant que de l'écouter elle offenserait la mémoire de Céladon, Léonide s'en prit garde, et ayant su que c'était ce berger lequel Phocion lui voulait faire épouser : - Oyons, dit-elle, ce qu'il chante, car je m'assure que c'est pour vous ; et nous pourrons passer dans le bois sans être vues de lui lorsque nous voudrons. - Vous perdrez inutilement du temps, dit Astrée, car malaisément peut-il rien dire qui vaille sur un si mauvais sujet. Léonide ne lui répondit rien, parce qu'elle voulut écouter Calidon, qui en même temps commença de chanter ainsi :


SignetStances,
Qu'il ne veut plus aimer.

I.
ROmpons notre prison, délivrons-nous, mon cœur,
Du lien qui nous serre,
Et pour montrer qu'amour n'est plus notre vainqueur,
Foulons-le contre terre.

II.
Foulons-le sous les pieds, et fuyons désormais
La honte du servage,
Sans que cette beauté puisse espérer jamais
De changer mon courage.

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III.
Elle a vu mes deux yeux, pour pleurer mes malheurs,
Sembler à deux fontaines,
Et ma voix ne trouver passage entre mes pleurs,
Qu'à soupirer mes peines.

IV.
Elle a vu que chacun, considérant ma foi
Et son humeur cruelle,
Blâmait également l'excès d'Amour en moi,
Et le défaut en elle.


V.
Elle a vu que l'Amour m'a réduit à tel point
Que j'avais plus d'envie η
De mourir en l'aimant, qu'hélas je n'avais point
De conserver ma vie.

VI.
Mais que n'a-t-elle η vu, la cruelle qu'elle est,
De mon cruel martyre ?
Que n'en a-t-elle vu ? mais qu'en a-t-elle fait
Autre chose qu'en rire ?

VII.
Elle a ri sans pitié des maux que j'ai soufferts,
Et d'une humeur dépite :
- S'il s'en fâche, dit-elle, il peut rompre ses fers,
Quant η à moi, je l'en η quitte.

VIII.
Quelle force lui fais-je, et pourquoi sans raison
Dit-il que je l'outrage ?
Puisque quand il voudra j'ouvrirai sa prison
Qu'il sorte du servage η.

Signet[ 482 verso sic 486 verso ] 1619 1621

IX.
- Oui, cruelle beauté, ces fers dont je me plains,
Et qu'à tort on méprise,
Par un puissant dépit me sont tombés des mains,
Et je suis en franchise.

X.
Je pensais en l'aimant qu'un sujet tout divin
Eût fait naître ma flamme,
Mais son cruel mépris m'a fait connaître enfin
Que j'aimais une femme.


XI.
Femme, qu'on ne saurait qu'à soi-même égaler,
N'ayant point de seconde.
Femme, que sans outrage on peut bien appeler
La plus femme du monde.

XII.
Adieu donc pour jamais - trop insensible esprit,
Ma flamme est étouffée,
Victorieux j'appends à mon juste dépit
Ton Amour pour Trophée η.

  - Je savais bien, ajouta incontinent Astrée, que vous perdriez inutilement le temps à l'écouter. - Il me semble, dit la Nymphe, qu'il n'est pas peu en colère ! - Y puisse-t-il demeurer éternellement ! répondit la bergère. Et à ce mot, se tournant toutes deux un peu à main gauche, elles continuèrent leur chemin.
  Cependant, Paris ayant bonne mémoire du conseil que Léonide lui avait donné de demander à Diane la permission de parler à ses parents de la volonté qu'il avait de l'épouser, et sachant

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qu'Adamas s'en devait aller vers Galathée incontinent après dîner, il ne voulut perdre l'occasion qui se présentait, car de fortune Diane s'était trouvée toute seule en s'en retournant. Et encore que Paris la vît avec un visage assez triste, si est-ce qu'il ne fit difficulté de s'approcher d'elle, après toutefois avoir fait ses vœux à ce Tautatès Amour que Silvandre lui avait dit η, et au grand Bélénus, afin qu'ils lui fussent favorables en cette entreprise où il s'allait mettre, et qu'il croyait la plus périlleuse où il fût jamais. La prenant donc sous les bras, il lui dit : - Vous voyez, belle bergère, que mon père s'en va incontinent qu'il aura dîné, et que je suis contraint de l'accompagner. Quel contentement ordonnez-vous que j'emporte avec moi, afin qu'il vous puisse conserver en vie le plus fidèle serviteur que vous aurez jamais ? - Et quel le voudriez-vous, répondit la bergère, non pas en la qualité que vous dites, mais en celle de la personne que j'honore le plus ? - En la qualité que vous dites, répondit incontinent Paris, je n'en veux point que la mort ! Je veux dire que s'il ne vous plaît de me recevoir pour celui que je vous suis, je vous supplie de commander que je meure, car aussi bien n'aurai-je jamais que des peines et des tourments. Or voyez η à quoi le dépit peut porter le cœur d'une fille pour sage qu'elle soit ! Diane, comme si elle eût voulu se venger de Silvandre par son propre dommage : - Je vous estime tant, lui dit-elle, et j'ai votre vie si chère qu'il y a fort peu de choses que je ne fasse pour la vous conserver. Dites-moi en la qualité que vous

Signet[ 483 verso sic 487 verso ] 1619 1621

voulez quel est le contentement que vous désirez de moi ? - Que vous me permettiez, répliqua Paris en lui baisant la main, de vous demander à vos parents pour ma femme, comme celle que je veux aimer et honorer toute ma vie, et à qui vous voulez que je m'adresse. - Bellinde, répondit Diane, c'est ma mère, et c'est la seule qui peut disposer de moi, et je vous donne toute la permission que vous en désirez.
  Diane dit promptement et brièvement ce peu de mots, imitant en cela ceux qui prennent une médecine, qui se hâtent le plus qu'ils peuvent de l'avaler, car jamais elle ne dit parole plus à contrecœur, ni en laquelle elle se fit plus de force. Mais pour faire déplaisir à Silvandre, elle voulut bien se priver à jamais de toute sorte de contentement, tant η la passion occupe les forces de l'entendement et les empêche de discerner ce qui se doit faire, puisque si cette bergère eût bien pensé à ce qu'elle permettait, jamais elle n'y eût consenti. Car, si Silvandre ne l'aimait point, elle ne lui faisait point de déplaisir de se donner à un autre, et s'il l'aimait, pourquoi lui voulait-elle rendre ce déplaisir ? Car elle ne donnait cette permission à Paris que d'autant qu'elle se pensait venger de Silvandre, et voulait bien se rendre à jamais malheureuse pourvu qu'elle sût qu'il eût quelque regret de la voir posséder à un autre. Et en ceci Paris éprouva bien qu'il y a des heures η auxquelles les femmes ne peuvent guère refuser, et que celui se peut dire heureux qui les sait mieux choisir, ou qui, par prudence ou par fortune, les rencontre. Les remerciements qu'il fit à la bergère

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furent très grands, mais inutiles, d'autant qu'elle était tellement hors d'elle-même qu'elle n'en entendit pas une parole. Au contraire, aussitôt que l'on fut arrivé au logis, elle se déroba, et sans qu'on s'en aperçût, se retira en sa cabane toute seule, où, donnant la permission à ses yeux de pleurer, elle ne cessa de tout le reste du jour, apprenant bien à ses dépens que quelquefois nous η aimons plus que nous ne pensons pas, et que nous n'en prenons jamais mieux la connaissance que par quelque mépris imaginé de la personne aimée, ou quand quelque contrainte nous prive de sa vue et de sa présence η.
  Adamas cependant, ayant su par les chemins qu'Alexis se trouvait mal, afin de mieux déguiser son dessein, supplia Daphnide et Alcidon de lui permettre d'aller voir quel était son mal, feignant d'en être en grande peine pour la hâte qu'il avait de partir. Et parce que l'un et l'autre l'y voulut accompagner, soudain Astrée et Léonide s'avancèrent pour l'en avertir, et la trouvant au lit, fermèrent les fenêtres et rendirent de sorte la chambre obscure qu'il était impossible de remarquer son visage. Et elle, feignant d'avoir un grand mal de tête, lorsqu'Adamas lui dit qu'il était contraint de partir parce que Galathée le lui ordonnait ainsi, elle η feignit de se vouloir efforcer, et que son mal n'était pas si grand qu'elle ne le pût bien suivre. Mais Astrée alors s'avançant supplia Adamas de ne vouloir point permettre à sa fille de marcher au grand chaud ; qu'ayant cette migraine, le Soleil infailliblement la lui redoublerait,

Signet[ 484 verso sic 488 verso ] 1619 1621

et qu'au contraire un peu de repos lui redonnerait sa η première santé ; que tous ceux de leur hameau auraient un grand regret s'ils savaient qu'elle fut partie en cet état ; mais qu'elle particulièrement et Phocion penseraient avoir reçu un grand outrage, s'ils la voyaient sortir de leur maison avec du mal ; qu'à la vérité elle ne serait pas si bien que chez son père ; que, toutefois, l'on ne manquerait ni d'affection, ni de soin à la servir avec toutes sortes de remèdes ; et qu'afin qu'il y eût quelque témoin de ce qu'elle promettait, elle le suppliait de vouloir aussi laisser la Nymphe Léonide pour lui tenir compagnie. À cette supplication se joignirent aussi celles du vénérable Phocion, qui lui montra le danger qu'il y avait pour Alexis de se mettre aux champs avec cette douleur de tête, qu'il se sentirait grandement obligé de lui pouvoir rendre ce petit service, et bref y ajouta tant de considérations qu'Adamas fut aisément persuadé de leur laisser cette feinte Druide, montrant toutefois d'en avoir bien du regret, tant pour la doute de son mal que pour la crainte de leur donner de l'incommodité. Mais Phocion ayant répondu à toutes ces choses avec des paroles pleines de civilité et d'affection, Adamas lui dit qu'il la lui laissait, et Léonide aussi, afin qu'il en disposât à sa volonté, leur commandant à toutes deux de s'en venir aussitôt que la Druide serait guérie. Et puis s'approchant du lit, et prenant Léonide par la main, leur dit fort bas qu'aussitôt que Galathée serait passée, il les enverrait quérir par Paris, ou lui-même y viendrait. Et ayant su que la viande

Signet[ 485 recto sic 489 recto ] 1619 1621

était sur la table η, il laissa la feinte malade, et incontinent après le dîner, remerciant Phocion et Astrée, il s'en alla avec Daphnide, Alcidon, et le reste de leur troupe, non pas sans que Daphnide ne fît à son départ de grandes assurances de sa bonne volonté à toutes ces belles bergères, et Alcidon aussi, jurant n'avoir jamais tant envié les plus heureux qu'ils eussent vus auprès du grand Euric que ces bienheureux bergers et bergères du Lignon, et qu'ils s'en allaient pleins d'admiration des beautés et de la discrétion des bergères, et de la civilité et douce conversation des bergers.
  Mais Paris qui ne vit point Diane parmi la troupe en demanda des nouvelles à Phillis et à Astrée, qui lui répondirent qu'elle avait eu peut-être quelques affaires en sa maison ; ce qu'oyant Adamas et ces étrangers, ils prièrent ces belles filles de la vouloir assurer du regret qu'ils avaient de ne pouvoir prendre congé d'elle, et que s'ils pouvaient ils ne partiraient point de cette contrée sans avoir le bien de les revoir encore une fois.
  S'étant donc séparés de cette sorte, et ceux qui étaient venus accompagner le Druide s'en étant aussi retournés, Paris, qui ne voulait point de dilayement en l'affaire qu'il avait entreprise, s'approchant du sage Adamas, le supplia de trouver bon que par les chemins il pût communiquer une chose qui lui était advenue avec Diane. Adamas se doutant à peu près de ce que ce pouvait être, lui répondit qu'il l'aurait agréable. Mais Paris ayant eu ce congé ne savait pas où commencer, et demeurant

Signet[ 485 verso sic 489 verso ] 1619 1621

longtemps sans dire un mot, Adamas, qui connut bien que l'amour était cause de son silence : - Et bien, Paris, dit-il en souriant, n'avez-vous autre chose à me dire ? Paris alors, ouvrant deux ou trois fois la bouche, et rougissant et tremblant, ne savait ce qu'il avait à dire. - J'entends bien, lui dit Adamas pour le mettre hors de peine, que vous êtes amoureux de Diane ; mais aime-t-elle aussi Paris, ou n'est-ce point Silvandre qui tient la place que vous voudriez avoir ? Ces paroles lui donnèrent la hardiesse de répondre que véritablement il craignait d'avoir manqué envers le Druide, s'étant laissé aller à l'affection de cette bergère sans lui en avoir demandé congé, mais qu'au commencement η il ne pensait pas de s'affectionner de la sorte qu'il s'était trouvé pris, et que depuis, ayant vu qu'il η avait η agréable qu'il s'habillât en berger et qu'il vît ordinairement cette bergère, il avait cru que de même il approuverait cette affection, qui enfin était parvenue à une telle grandeur qu'il lui était impossible de vivre s'il n'en avait le contentement que désirent ceux qui aiment passionnément ; que cela avait été cause que, se souvenant que ces bergères et bergers étaient des plus anciennes et honorables maisons de la contrée, il avait eu opinion qu'il ne ferait point d'outrage à sa maison, quand il épouserait Diane, et qu'enfin l'Amour l'avait forcé de le lui dire. - Et que vous a-t-elle répondu ? dit incontinent Adamas. - Que Bellinde, dit-il, était sa mère, et que c'était la seule qui pouvait disposer d'elle. Alors le Druide lui dit : - Il y a longtemps que j'ai reconnu que vous aimiez cette bergère, et si j'en eusse désapprouvé l'alliance je vous eusse défendu

Signet[ 486 recto sic 490 recto ] 1619 1621

de la voir. Vous avez fort bien jugé que, vous en permettant la pratique, je voulais de même tout ce qui s'en pouvait ensuivre. Je loue ce mariage non seulement pour la qualité de Diane, car il faut que vous sachiez qu'elle et Astrée sont des meilleures et plus anciennes maisons non seulement de cette contrée mais de toutes les Gaules, et qu'Amasis même ne refuserait pas d'avouer de leur appartenir, quand elle serait informée η de la race dont elles viennent. Mais encore la vertu et la modestie de cette bergère est η telle que j'estimerai heureux qui l'épousera. Je ne parle pas de sa beauté, parce que c'est une moindre des conditions qu'il faille rechercher en une femme pour l'épouser, et toutefois quand elle s'y rencontre elle n'est pas à refuser, comme en celle-ci, qui se peut dire l'une des plus agréables bergères de Lignon, et quand je dis de Lignon, j'entends de toute l'Europe. C'est pourquoi non seulement je vous en donne tout le congé que vous sauriez désirer, mais je vous conseille de ne perdre une minute de temps η. Et parce que je vais passer à Bonlieu, où peut-être Galathée m'arrêtera tout le jour, je suis d'avis que, sans perdre temps, vous alliez chez moi donner ordre à votre voyage, et soudain que j'y arriverai j'écrirai un mot à Bellinde que vous porterez, afin qu'elle reconnaisse η qui vous êtes, et qu'elle vous traite comme je désire. À ce mot, Paris lui baisa la main pour remerciement de cette grâce, et prenant congé de lui, de Daphnide, d'Alcidon et du reste de la compagnie, il prit à main gauche le long des prés, et s'en alla chez Adamas plein de joie et de contentement η.

 

Fin du 11e livre.