Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
Astrée moderne, Troisième partie.
basée sur L'Astrée de 1621
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SignetL'Astrée d'Honoré d'Urfé
Troisième partie

Livre 3


3-3-1
L'Astrée III, 3. Édition Vaganay**, 1925
Gravure signée Rabel
La vision d'Alcidon : à côté la rivière de Sorgues,
on voit les Naïades et le Démon de Sorgues (III, 3, 101 recto)



3-3-2
L'Astrée III, 3. Édition Vaganay**, 1925
Gravure signée par Gravelot et Guélard
Daphnide au lit reçoit Alcidon introduit par Délie vêtue en nymphe (III, 3, 82 recto)


Éd. de 1619, 55 verso.
Éd. Vaganay, III, p. 81.

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*LA galerie η où le sage Adamas conduisit Daphnide et Alcidon était plus considérable pour les curiosités qui s'y trouvaient que pour la magnificence de sa structure, parce qu'encore que les marbres des portes et des fenêtres rendissent son bâtiment fort beau et fort riche, et que les justes distances des jours, la réglée proportion de la hauteur et de la largeur y fussent exactement observées selon la longueur qu'elle avait, et que les lambris et les dorures n'y fussent

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point épargnées, si est-ce que le soin que le sage Druide avait eu de l'enrichir de toutes les choses plus rares que produit η non seulement l'Europe, mais et l'Asie et l'Afrique, et non seulement de son temps, mais de tous les siècles passés, et desquelles η la mémoire n'était point entièrement perdue, surpassait de telle sorte la richesse du bâtiment que si le premier attirait les yeux par sa beauté, l'autre retenait les esprits en admiration de tant de raretés qui surpassaient même la pensée.
  La voûte, qui semblait être soutenue sur une grande frise, était toute peinte des plus anciennes Histoires des Gaulois, depuis le Grand Dis Samothes, jusques à ce Francus, qui pour être absent et empêché à d'autres conquêtes, laissa l'administration des États aux Druides et aux Chevaliers Gaulois. Là n'était oublié le Grand Druys, qui par l'institution des Druides avait laissé la religion et les lois de ses pères à ses futurs neveux ; ni aussi le portrait du Grand Hercule Gaulois quand il épousa la Princesse Galathée, et qu'avec son éloquence η et ses armes il attira les Gaulois à la civilité et à la générosité par son exemple. Là se voyait η Sigovèse et Belovèse, dont l'un passant les Alpes vainquit et nomma la Gaule Cisalpine, et l'autre passant la forêt Hircinie, fonda le Royaume des Boïens. Bref, on voyait les Gaulois sous Brennus triompher dans Rome de ces grands Citoyens η, et pesant l'or de leur rançon ajouter encore sur le poids l'épée victorieuse de leur vainqueur. Et de là passant en la Grèce fonder les Galathes, et, se

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moquant des vaines superstitions de ces Idolâtres, ravir l'or et les trésors du Temple d'Apollon, et s'en revenir victorieux en leur patrie.
  * Au-dessous des frises dorées, et chargées de ce que les pays étrangers ont de plus rare, se voyait une seconde frise qui, avec diverses sortes de festons, rapportait un très grand ornement à cet édifice : dans l'entre-deux comme dans des niches étaient placées les statues η des Empereurs Romains, le Grand César jusques au troisième Valentinien. Mais l'une des plus curieuses choses de ce beau lieu était l'entre-deux des fenêtres remplis des cartes de toutes les Provinces particulières de la Gaule, si fidèlement et si justement rapportées que l'on pouvait en se promenant apprendre non seulement les distances des lieux, mais les situations des villes, les climats des Provinces, les cours des fleuves, les passages des rivières, et la propriété de chaque endroit de ce petit monde. Et pour faire remarquer encore plus la curiosité du Druide, on η n'avait point oublié dans ces cartes ni bataille remarquable, ni siège d'importance qui n'eût été mis en l'endroit même où il avait été fait ; de sorte que l'épouvantable siège d'Alexia et toutes les signalées expéditions de César se voyaient dans les mêmes lieux où elles avaient été faites.
  * À l'entour de ces cartes, on voyait les portraits au naturel η des Princes qui avaient dominé ces Provinces de temps en temps : de sorte que, du côté de la seconde Belgique, l'on voyait Pharamond, Clodion et Mérovée, et auprès de

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lui, mais sans couronne, Childéric, son fils, parce qu'il n'était pas encore Roi des Francs, son père étant encore en vie η. En la carte des Séquanois et Éduois, l'on voyait Athanaric et sa femme Blisinde, qui, encore qu'il n'eût jamais passé le Rhin, ne laissait d'y être mis comme père du vaillant Gaudisèle, premier Roi des Bourguignons qui vînt sur les rives de l'Arar et du Rhône. Auprès de ce Roi était sa femme la sage et pieuse Theudelinde. Après eux leur fils Gondioc, qui le premier assura véritablement sa Couronne dans les Gaules. Et enfin Gondebaud avec ses trois frères, Chilpéric, Godomar et Godegisele. Bref le Druide avait été si curieux qu'il était malaisé d'y désirer quelque chose qui n'y fût pas. De sorte que Daphnide, Alcidon et leur compagnie allaient admirant toutes ces raretés comme les plus curieusement recherchées qu'ils eussent jamais vues. Et de fortune jetant les yeux sur la carte d'Aquitaine, la belle Daphnide y vit de suite ces vaillants Wisigoths qui y avaient régné. Depuis qu'elle les eut aperçus, il lui fut impossible d'en retirer la vue, parce qu'elle reconnut et le nom et le visage de plusieurs, et entre autres de Torrismond, de Thierry son frère, et du vaillant Euric, près duquel elle se vit peinte, telle qu'elle était en l'âge de dix-huit ou vingt ans. Elle tint longuement les yeux dessus et après, les détournant sur le portrait d'Euric, elle ne se put empêcher de soupirer et de dire : - Ô grand Euric, que la journée fut malheureuse, qui te ravit à ton sceptre et aux tiens, et que j'ai

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bien occasion de te regretter, puisqu'il ne m'a été permis de te suivre ! - Madame, reprit Alcidon, il faut avouer que la perte du grand Euric a été générale, mais elle eût été encore plus grande si la vôtre y eût été ajoutée ! Et pensez-vous que les Dieux, en votre conservation, n'aient pas eu soin de moi ? Vous vous trompez, Madame, car leur bonté est telle, qu'ils ne
rejettent jamais les justes supplications qui leur  "
sont faites. - C'est de quoi je me suis étonnée, dit  "
Daphnide, puisqu'ils ne les rejettent point,  "
pourquoi la mienne n'a pas été exaucée, qui a été faite avec tant de justice et de raison : car y a-t-il rien de plus juste ou de plus raisonnable,
que d'accompagner en la mort celui qu'on a  "
tant aimé en la vie ? Adamas, qui prenait garde "
que ce discours ne pouvait qu'être fort ennuyeux  "
à cette belle Dame, l'interrompit en la conviant de s'asseoir, et la suppliant de vouloir conformer sa volonté à celle du grand Tautatès, et de croire que toutes les choses étaient si sagement  "
disposées par lui, que la prudence humaine  "
était contrainte d'avouer qu'elle était  "
aveugle au prix de la sienne. Lors Daphnide,  "
s'asseyant auprès d'Adamas, et le reste de la compagnie,  "
elle prit la parole de cette sorte :

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SignetHISTOIRE
D'Euric, Daphnide et Alcidon η.

" JE sais bien, mon Père, que le
" grand Tautatès fait toutes
" choses pour notre mieux : car
" nous aimant comme l'œuvre
" de ses mains, il n'y a pas apparence
" qu'il défaille d'amitié envers
" nous. Mais si me permettrez-vous de dire
" que tout ainsi que les médecines que l'on fait
" prendre au malade pour sa santé ne laissent d'être
" amères et difficiles à avaler, de même
" ces coups que nous recevons de la main du grand
" Dieu, encore qu'ils soient pour notre bien, ne
laissent d'être bien pesants à qui les reçoit ;
" et que celui qui se plaint de ce que Dieu ordonne
" manque véritablement à ce qu'il doit, mais que
" celui qui gémit et se deult de l'aigreur des
" coups ne fait que payer les tributs de sa faiblesse
" et de son humanité. J'avoue que les biens que j'ai reçus de sa main sont sans nombre, et que les faveurs surpassent de beaucoup les adversités
" que j'ai eues. Mais d'autant que nous sommes
" plus sensibles au mal qu'au bien, je suis
contrainte de dire que les déplaisirs que j'ai reçus m'ont presque effacé la mémoire de mes bonheurs. Et que, pour ce sujet, étant résolue de me retirer des orages du monde, il n'y a rien

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eu qui m'en ait empêchée η que la poursuite que ce Chevalier m'a faite, que je nomme importunité quand je parle à lui, mais qu'à vous je puis avec plus de vérité appeler du nom d'opiniâtreté. Et parce que c'est l'occasion qui nous conduit en cette contrée, je vous supplie, mon père, de me permettre de vous raconter ce qui s'est passé entre nous, afin que la fontaine η de la Vérité d'amour nous étant interdite, nous puissions par votre bon conseil et avis, sortir de la peine où nous sommes tous deux.
 Sachez donc que Thierry, ce grand Roi des Wisigoths, étant si honorablement mort en la bataille donnée aux Champs Catalauniques contre Attila, il laissa plusieurs enfants après lui, non seulement successeurs à sa Couronne, mais à son courage et à sa valeur. Celui qui recueillit sa succession le premier, fut Torrismond, son fils aîné : celui-ci étant reçu et couronné dans Toulouse, fit dessein de mettre son principal étude non seulement à étendre les limites de son Royaume, mais aussi à le rendre plein de Chevaliers et de Dames les plus accomplis qu'il lui serait possible. Et il sembla que le Ciel en même temps se plût d'aider et favoriser cette volonté, car jamais Ataulphe, ni Walia, ses prédécesseurs, ni même le grand Thierry, son père, n'avait eu tant d'accomplis Chevaliers, ni tant de belles et sages Dames η que ce grand et généreux Roi. Ma fortune voulut qu'en ce temps-là je fus menée à la Cour par ma mère qui y était retenue par les charges que mon père y avait. Je ne pouvais avoir alors que quinze ou

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seize ans, mais j'avouerai bien que je ne cédais à autre de mon âge en la bonne opinion de moi-même, fût pour l'assurance de ma beauté (que la flatterie des hommes qui m'approchaient m'avait donnée), fût pour l'amour que chacun porte à soi-même (qui me faisait juger toutes choses plus parfaites en moi qu'aux autres), tant y a qu'il me semblait que j'attirais les cœurs aussi bien que les yeux de tous ceux qui étaient en la Cour. Le Roi même, qui était l'un des plus accomplis Princes qui eût jamais été entre les Wisigoths, n'avait point désagréable η de me voir et de me caresser. Mais d'autant qu'il n'y avait point de conformité en nos âges, il se retira de moi considérant bien que cette amour était plus propre et convenable à un plus jeune qu'il n'était pas.
  En ce même temps Alcidon était auprès de lui, et je puis dire sans le flatter encore qu'il soit ici que c'était le Soleil de la Cour, et que la beauté de son visage, la parfaite proportion de sa taille, son adresse, sa bienséance en toutes choses, sa douce humeur, sa courtoisie, sa valeur, la vivacité et gentillesse de son esprit, sa générosité, et bref tant d'autres perfections qui le rendaient recommandable lui acquéraient, au jugement de tous, l'avantage en toutes choses sur tous les plus relevés et estimés de son temps. Aussi le Roi qui était infiniment désireux que sa Cour éclairât par toute l'Europe, et que les grands et vertueux desseins de ses Chevaliers la rendissent plus recommandable aux autres nations, voyant le mérite d'Alcidon en cette tendre

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jeunesse, en voulut bien prendre un soin particulier, s'assurant bien que si cette plante était soigneusement cultivée, il en naîtrait des fruits si doux et si estimables qu'il en recevrait du contentement, et sa Cour de la gloire.
  Ne rougissez point, Alcidon, de m'ouïr parler de vous si avantageusement en votre présence. Je veux, dit-elle, se tournant vers lui, que vous sachiez que la haine que justement je vous porte ne m'empêche pas de voir ni de dire la vérité. Et parce qu'elle s'arrêta, comme si elle eût voulu qu'il répondît : - C'est, dit-il, ce qui m'étonne, que vous voyiez en moi des choses si cachées que peut-être tout autre qui me connaîtra bien vous contredira, et que vous ne vouliez voir ni croire mon extrême affection, et même étant telle qu'autre que vous, qui me connaisse, ne la peut ignorer. Et quand j'ai longuement débattu cela en mon âme, enfin je n'en puis trouver autre raison sinon que peut-être vous êtes de l'humeur de ceux qui louent toujours  "
ce qui est à eux, et lorsqu'ils s'en veulent défaire, c'est lorsqu'ils  "
font paraître de l'estimer davantage η. - Nous viderons, dit-elle, ce  
différend une autre fois, et reprenant le fil de son discours elle continua de cette sorte :
  Torrismond ayant fait dessein de rendre Alcidon le plus accompli qu'il η lui serait possible, et sachant bien que les plus belles actions et les plus généreux desseins prenaient naissance de l'Amour, afin de lui en mettre les semences en l'âme, il lui commanda de m'aimer et de me servir. Alcidon qui n'était pas si jeune (encore

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qu'il n'eût à peine atteint la dix-et-huitième année de son âge) qu'il ne jugeât bien quelle faveur le Roi lui faisait, et que tout son avancement dépendait de lui obéir, se résolut de ne manquer aucunement à cette ordonnance, qui eut tant de force sur son âme que, comme si c'eût été un arrêt prononcé η même par le destin, il se donna à moi autant qu'en cet âge il le pouvait être. Et parce que, pour nourrir la jeunesse en tous les honnêtes exercices qu'il se pouvait, le Roi faisait tenir le bal fort souvent, avec des courses de bagues, des joutes et des tournois, il advint que bientôt après qu'Alcidon eut reçu ce commandement, le bal se tint en la présence de Torrismond et de la Reine. On avait de coutume de se parer quand le bal se tenait. De fortune ce jour-là, comme si c'eût été à dessein, et lui et moi nous trouvâmes vêtus de blanc η. Et parce qu'il désirait faire connaître au Roi combien il voulait obéir à ses commandements, lorsque le grand bal η commença, il me vint prendre. De quoi le Roi s'aperçut, et remarquant que la jeunesse de l'un et de l'autre ne nous permettait pas la hardiesse d'oser parler l'un à l'autre, il s'en prit à rire, et dit à ceux qui étaient autour de lui : - Je ne sais qui a assemblé ce couple, mais si c'est la Fortune, elle montre en cela qu'elle n'est pas tant aveugle qu'on la dit, car je ne crois pas qu'il s'en puisse faire un plus à propos. Ils sont aussi innocents que leurs habits le montrent, et je m'assure qu'ils n'ont pas eu encore seulement la hardiesse de se dire un mot. Et il advint comme

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le Roi le disait : car le jeune Alcidon, soit par honte, ou que quelque étincelle d'amour qui commençait de s'épandre en son âme le retint en ce respect, laissa passer tout le soir sans parler à moi, qui de mon côté, étant encore sans dessein, ne l'y conviais point, mettant tout mon étude à étaler aux yeux de chacun les beautés que plusieurs en me flattant me disaient être en moi.
  Depuis ce jour, cette affection s'alla bien augmentant, et avec tant de force que si Amour pour moi lui liait le cœur, en échange il lui déliait bien la langue pour raconter et alléger son mal, Et j'avoue que ses mérites et ses services donnèrent tant d'éloquence à ses paroles que je fus enfin persuadée qu'il m'aimait, et peu après qu'il méritait d'être aimé. Durant ce temps, il s'avança de sorte aux bonnes grâces de son maître qu'il n'y avait charge auprès de lui pour grande qu'elle fût à laquelle il ne dût raisonnablement aspirer. Et d'effet, après lui avoir donné un si libre accès auprès de sa personne qu'il n'y avait lieu si retiré qui lui fût interdit, il lui en donna une des η plus belles de sa Couronne, encore que peut-être son bas âge en eût éloigné quelqu'autre. * Il est vrai que tant d'aimables perfections rendaient sa jeunesse si recommandable que l'envie même de la Cour ne blâma point l'élection que le Roi en avait fait. Mais, ô sage Adamas, dans le comble de ces prospérités, Torrismond connut bien peu η
après, qu'il n'y a rien au monde de durable, et que  "
la Fortune, qu'avec raison on peut peindre à  "

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" deux visages afin d'entremêler les maux
" aux biens, ne veut pas que les humains aient toujours
" la vue de l'un seulement, qu'au contraire
" elle leur montre tantôt l'un et tantôt l'autre,
" selon qu'il lui plaît de se tourner. Car ce grand Roi,
au milieu de son Royaume et de toutes ses forces, fut malheureusement tué par un Mire que les Romains nomment Cirurgien. Ce méchant parricide * étant appelé pour tirer du sang au Roi, au lieu de le saigner comme on a accoutumé, lui coupa de sorte la veine qu'il ne put jamais étancher le sang, fût qu'il le fit par mégarde ou par méchanceté. Tant y a que le Roi, voyant ce malheureux accident, de colère prit un couteau de la main gauche, et en tua le Mire. Mais cela ne lui servit de rien, car il le suivit incontinent, et mourut bientôt après au grand déplaisir de tous ses sujets.
  Jugez, mon père, si cette mort inopinée ne fut pas bien effroyable aux plus assurés, et à plus forte raison à ma mère et à moi ! Elle fut cause qu'aussitôt que nous pûmes nous nous retirâmes en la Province des Romains où était notre bien et nos maisons, craignant quelque tumulte dans ce Royaume privé d'un si grand Roi. Quant à Alcidon, son déplaisir fut tel que l'on croyait qu'il ne vivrait pas, et sans que je le redise à cette heure, il sait bien que je ressentis ses ennuis et regrettai sa perte comme notre amitié η me le commandait, encore qu'il eût de telle sorte oublié et moi, et les promesses d'amitié qu'il m'avait faites, que je n'eus jamais de ses nouvelles durant tout ce temps. À Torrismond

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succéda son frère Thierry, qui en même temps prit la Couronne des Wisigoths et le désir de l'augmenter ; et pour en trouver sujet, ayant su que le Roi des Suèves voulait étendre ses limites dans l'Espagne (quoiqu'il eût épousé η sa sœur) il lui manda que s'il ne se désistait de cette entreprise, il s'y opposerait. De quoi Richard ne faisant compte (c'est ainsi que s'appelait le roi des Suèves), Thierry passa les Pyrénées, le combattit, et le surmonta. Thierry étant mort fort tôt après, Euric son frère lui succéda, qui par sa valeur se soumit η presque tous ses peuples révoltés. Et après, voyant que les Romains qui nous appelaient leurs anciens amis et confédérés, nous voulaient soumettre comme le reste des Gaules, il tourna ses armes vers nous, je veux dire en la Province des Romains.
  Je ne m'arrêterai point à vous déduire par le menu ses victoires puisque cela sert fort peu à notre discours. Je me contenterai de vous dire qu'après avoir pris la ville des Massiliens, il vint assiéger celle d'Arles, parce que jusques en ce temps-là je n'avais point eu de nouvelles d'Alcidon, et il n'avait non plus eu de mémoire de moi que s'il ne m'eût jamais vue. Mais alors, comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil, il se ressouvint de m'écrire. Vous pouvez juger, mon père, si un jeune courage comme le mien, je veux dire glorieux à outrance pour la bonne opinion que j'avais de moi-même, avait ressenti ce long silence que je ne saurais de quel nom appeler, ne me pouvant figurer que ce pût être mépris, me semblant que je valais

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trop pour être méprisée, Tant y a que pensant plus souvent en lui qu'il n'avait pas fait en moi, j'avais cent et cent autres fois juré de ne me soucier plus de lui, et que quand il reviendrait à moi avec toutes les soumissions qui peuvent être imaginées, je ne le regarderais jamais autrement que d'un œil indifférent. Et je ne nierai pas toutefois que cette perte ne me touchât l'âme de quelque déplaisir, lors principalement que nos enfances η me revenaient en la mémoire, et que je tournais les yeux sur le souvenir qui m'était resté de ses mérites et de ses perfections ; de sorte que quand je reçus ses lettres, je demeurai irrésolue si je devais les lire ou les renvoyer cachetées. Enfin, il le faut confesser, l'amour surmonta le dépit : car je l'avoue, je l'avais aimé, et ne m'étais pu encore si bien retirer de cette affection que je n'y fusse assez engagée pour me convier à savoir de ses nouvelles et quel état je pouvais faire de lui. Je rompis donc le cachet, et lus telles paroles :


SignetLETTRE
D'Alcidon à Daphnide.

JE ne sais, Madame, si vous ne reconnaîtrez plus cette écriture, ou si vous aurez encore mémoire du nom d'Alcidon tant mes

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malheurs m'ont longuement éloigné de vous, et empêché de vous en rafraîchir la mémoire par quelque bon service. Si vous vous en souvenez encore, et si la perte de deux maîtres tant aimés et les lointains voyages où les armes m'ont employé continuellement me peuvent servir d'excuse envers vous, je vous supplie, Madame, et par la mémoire du Grand Torrismond, et par la donation qu'il vous fit de moi, vouloir pardonner à mon silence et au long temps que je n'ai eu l'honneur de vous voir, attendant que je puisse, par votre permission, vous faire savoir de bouche les occasions qui m'ont privé de ce bien. Et si vous voulez surpasser entièrement mes espérances par vos faveurs, ordonnez-moi en quel lieu il vous plaît que je reçoive ce contentement, et vous verrez qu'Alcidon ne fut jamais plus à vous qu'il l'est encore, et que les fruits verts qu'il vous dédia vous ont été fidèlement conservés jusques en cette

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saison que vous le trouverez moins incapable de vous faire service qu'en ce temps que vous lui fîtes l'honneur de le recevoir pour votre serviteur très humble.

  Que c'est, sage Adamas, que des flatteries dont Amour abuse la jeunesse ! Je ne lus pas si tôt cette lettre qu'encore que je susse bien le contraire de ce qu'il m'écrivait, toutefois je ne consentisse incontinent à me laisser voir à lui. Il est vrai que, craignant la légèreté des hommes, et même des jeunes hommes, et particulièrement celle d'Alcidon de laquelle les témoignages étaient encore assez vifs en ma mémoire, je fis dessein au commencement de ne me montrer point si volontaire à sa première supplication, mais de le laisser un peu en cette incertitude afin de lui
" en donner plus de désir, sachant assez que l'amour η
" aspire toujours à ce qu'il croit lui être le
" plus défendu. Et en cette délibération, je mis la main à la plume pour lui faire une dédaigneuse réponse, et telle que son silence de deux ans pouvait mériter. Mais quelque démon, je ne sais si je le dois dire bon ou mauvais, m'en empêcha, me représentant le mérite d'Alcidon, sa jeunesse qui était excusable, les divers accidents qui étaient survenus durant ce temps-là, et bref les dépits η qu'une affection méprisée fait concevoir en un jeune courage. De sorte que changeant mon premier dessein, je me résolus de le voir en intention de lui faire après payer chèrement

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sa faute, si de fortune je le voyais bien embarqué à m'aimer. En cette résolution je lui écrivis telles paroles :


SignetRÉPONSE
De Daphnide à Alcidon.

CE n'est pas l'amour mais la curiosité qui me conseille de vous permettre de me voir ; ne prenez donc point le congé que je vous en donne à votre avantage ! Mais soyez meilleur ménager de la faveur que vous recevez d'elle que vous n'avez été de celles que votre enfance vous a fait avoir de moi. Et Adieu.

  L'armée pour lors était autour d'Arles, et le grand Euric ayant pris la ville des Massiliens faisait dessein de forcer celle-ci, et de se rendre maître de toute la Province des Romains, et de ruiner et ravager tous ceux qui ne voudraient se soumettre à lui. En cette résolution, il renforce son armée, et fait le dégât partout où il n'a pas espérance que ses armes puissent atteindre.

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Ce fut lors que le Venaissin, les Reyois η, les Tricasses, Arause, Albe des Helvins, Valence et plusieurs autres sentirent la fureur de ses armes, cependant qu'il s'opiniâtrait au siège de cette forte ville qui, comme chef de cette Province, résistait plus que tout le reste tant pour sa force naturelle que pour le grand nombre de gens de guerre qui s'était jeté dedans.
  Quant à mon père, lorsque nous sortîmes ma mère et moi de la Cour après la mort de Torrismond, il s'était retiré dans une place forte qu'il avait dans l'Aquitaine. La charge qu'il en avait et son âge le lui commandant ainsi, car il avait plus de deux siècles. Ma mère, qui avait redouté la guerre, pensant la fuir s'en était venue dans cette Province des Romains, et ce fut là où depuis elle fut la plus forte. Il est vrai que quand elle y vit venir l'armée du Grand Euric, elle se retira dans les extrémités du Venaissin, le long de la rivière de Sorgues, où elle avait une maison assez bonne, et une de ses sœurs mariée à quatre ou cinq lieues de là avec un Chevalier des principaux de la contrée.
  Lorsque je reçus les nouvelles d'Alcidon, l'indisposition de ma mère me donna commodité de pouvoir disposer plus librement de moi-même, car son mal procédant de son long âge et non point d'autre maladie violente à laquelle les remèdes pussent apporter guérison, elle était bien aise que je me divertisse et passasse mon temps, tantôt à me promener le long de la rivière, et tantôt à visiter mes voisines dont la plupart étaient de mes parentes ou alliées.

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Je mandai donc de bouche à Alcidon par celui qui m'apporta sa lettre que s'il se trouvait à Lers, qui est un château situé sur le Rhône, le quatrième de la Lune suivante, je le verrais, et que je choisissais ce lieu-là parce que je savais bien que le maître du logis était de ses amis et serviteur du Roi Euric. Mais qu'il y vînt le plus secrètement qu'il pourrait, parce que si on savait qu'il y fût, outre la fortune qu'il courrait pour être dans le pays de ses plus grands ennemis, encore ne me serait-il pas possible d'y aller pour ne donner sujet aux envieux de médire.
  À ce mot, la belle Daphnide se tut pour quelque temps. Et comme si elle eût pensé à ce qu'elle avait encore à dire, elle passa la main deux ou trois fois sur son front. Enfin, relevant le visage, et se tournant vers Alcidon : - Je voulais continuer, lui dit-elle : mais il est plus à propos, que tout ainsi que j'ai dit ce qui me touche, vous racontiez aussi ce que vous avez fait, afin que le sage Adamas oyant par nos bouches mêmes ce qui est arrivé à chacun de nous, il puisse être mieux assuré de la vérité. Alcidon alors répondit, - Vous me commanderez tout ce qu'il vous plaira, Madame, et moi j'obéirai toujours à ce que vous m'ordonnerez plus promptement et plus librement qu'il ne vous plaira pas de me le faire savoir ! Mais il me semble que vous blessez beaucoup la prud'homie de ce grand Druide quand vous dites qu'il aura plus de créance à mes paroles, quand je parlerai de ce qui me touche, qu'aux vôtres. Étant très certain que vous savez mieux ce que je fais et que je pense

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que moi-même, puisque je ne fais ni ne pense rien que par vous. Et cela est si vrai que si vous aviez dit que ma vie fut une mort, je ne vivrais pas un moment, tant tout ce qui est de moi est soumis à tout ce qu'il vous plaît d'ordonner. Adamas alors prenant la parole : - Seigneur Chevalier, dit-il, si j'étais autant amoureux de cette belle Dame que vous l'êtes, cette créance pourrait bien avoir quelque lieu. Mais cela n'étant pas, il est certain que ce que vous me direz de vous-même me donnera plus d'assurance de la vérité. Et puisque sa η discrétion vous en donne l'autorité, vous ne devez point en faire de difficulté. - Comment, interrompit Daphnide, que je lui en donne l'autorité ? Non seulement cela, mais de plus je le lui ordonne, afin que, suivant ce qu'il dit, il ne puisse me désobéir sans encourir le blâme d'une personne qui aime plus en parole η qu'en effet. Alcidon alors faisant une grande révérence : - Ce témoignage, dit-il, est bien faible pour égaler le désir que j'ai de vous obéir. Toutefois, il n'y aura jamais rien qui me fasse contrevenir à vos commandements. Et lors il prit la parole de cette sorte :
  - Je ne redirai point ici ce que cette belle Dame a dit, ni moins veux-je entreprendre de m'excuser de ce qu'elle me blâme. Car je m'assure qu'il se trouvera quelque lieu plus commode, avant que ce discours finisse, auquel je pourrai lui remontrer mes raisons, et lui faire connaître la sincérité de mon affection, ou bien qu'elle me permettra, quand j'aurai fini

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de raconter ce qu'elle m'ordonne, de me pouvoir défendre, non pas contre elle, mais seulement contre les mauvaises impressions qu'elle peut avoir reçues de la calomnie dont je vois que mon innocence est accusée. Et par ainsi, reprenant le discours où elle l'a laissé, je dirai seulement que quand sa réponse me fut donnée, et que de bouche je sus par celui que je lui avais envoyé, ce qu'elle me mandait, et qu'il ne tiendrait qu'à moi que je n'eusse le bonheur de la voir, jamais homme ne se crut plus heureux, ni ne fut plus content, ni plus satisfait de sa fortune que moi. Cent fois je relus et rebaisai la lettre qu'elle m'écrivait, et cent fois je me fis redire ce qu'elle me mandait, et à chaque fois j'embrassais ce fortuné messager : Et parce que c'était un homme en qui je me fiais grandement, et qui plusieurs fois m'avait rendu preuve de sa fidélité, aussi s'il n'eût été tel, je ne l'eusse pas employé à une affaire qui me touchait si vivement, je lui faisais cent et cent demandes d'enfant, ne me pouvant saouler de lui faire dire si elle était aussi belle que je l'avais vue, si elle montrait de m'aimer, et surtout s'il n'avait point reconnu qu'elle aimât quelque autre chose. Et quand il me répondait selon mon désir, je l'embrassais η avec un si grand transport qu'il jurait ne m'en vouloir plus rien dire, puisqu'en lui faisant ces caresses il craignait que je ne l'étouffasse entre mes bras.
  Lorsque Thierry mourut, il laissa sa Couronne, comme cette belle Dame vous a déjà dit, à

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son frère Euric, Prince, qui pour ses grandes et vertueuses actions, acquit par le consentement de chacun, le titre et le surnom de Grand, et qui semblait avoir été conservé par le Génie de la Gaule parmi tant de dangers, comme le seul des hommes capables de lui rendre et sa splendeur et son repos. Or ce Prince ne succéda pas seulement à la Couronne de ses frères, mais aussi à leurs desseins et volontés. De sorte qu'il me prit en la même affection que Torrismond
" m'avait fait paraître, événement qui est assez
" rare aux changements des Princes, de qui les
" successeurs peu souvent affectionnent ceux que
" leurs devanciers ont aimés. Toutefois, plus pour mon bonheur que pour mon mérite, j'eus cette fortune que comme j'avais été élevé par Torrismond et maintenu par Thierry, je fus chéri et favorisé du grand Euric, non plus comme enfant, mais comme homme en âge de lui pouvoir rendre le service auquel ses prédécesseurs m'avaient obligé. Et la bonne volonté de ce grand Roi m'avait tellement rendu familier auprès de sa personne qu'il y avait fort peu de choses que je lui pusse celer, et moins ce qui était de l'Amour que toute autre ; parce que ce Prince, encore qu'il fût grand en tout, surpassait toutefois tous ceux de son âge en courtoisie et en Amour. Cette fois, ne pouvant ni ne devant éloigner son armée sans son congé, je pris le temps qu'il était seul en son cabinet, où après un petit souris : - Seigneur, lui dis-je, trouverez-vous bon que je propose une entreprise que j'ai extrêmement à cœur, et qu'ensemble

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je vous supplie de me permettre de l'exécuter ? - Alcidon, me répondit-il, votre courage vous porte toujours à ce qui est le plus dangereux ; et je voudrais bien que vous fussiez meilleur ménager de vous-même que vous
ne l'avez pas été jusques ici ! Car encore que la fortune  " 
se fasse paraître amie en quelques occasions,  " 
si est-ce qu'une personne prudente ne " 
doit pas la tenter si souvent qu'il l'ennuie, ou " 
lui donne sujet de lui montrer l'inconstance  "
de son humeur. Toutefois, dites-moi quelle est  "
cette entreprise ; et d'autant que j'ai plus d'expérience que vous, s'il y a apparence qu'elle se puisse faire, je le vous dirai, ou bien je vous enseignerai comme elle devra être disposée. - Seigneur, lui répliquai-je en souriant, si c'était de Mars que cette entreprise dépendît, je croirais bien recevoir de vous, en la vous proposant l'instruction qu'il vous plaît me promettre ; mais ne voulant en ce dessein qu'Amour pour guide, Amour dis-je, qui est aveugle et enfant, il n'y a pas apparence d'y demander l'aide de votre prudence ni expérience. Le Roi alors en m'embrassant : - Ni même en cela, dit-il, Alcidon, mes avis ne vous seront point inutiles, car, comme vous savez, je ne suis pas moins soldat d'Amour que de Mars. Et sur ce propos, me prenant par la main, il ne me laissa en repos qu'il n'eût appris de moi le nom de Daphnide et le lieu où je devais aller. Il l'avait souvent ouï nommer, mais il ne l'avait jamais vue, et savait fort bien par le rapport qu'on lui en avait fait que c'était une très belle Dame : cela

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fut cause qu'au lieu de me distraire de mon dessein, il m'offrit non seulement de m'y faire assister mais de m'y accompagner lui-même. Et lorsqu'il vit que je n'y voulais point consentir, il m'ordonna d'y aller avec peu de personnes, mais sur de bons chevaux et avec des gens qui n'eussent point de peur du péril, parce que d'y aller fort accompagné, c'était donner trop de connaissance à l'ennemi de mon passage. Que sur tout je ne séjournasse dans aucune ville ni bourg, mais que je me résolusse de marcher d'une traite. ou bien de repaître dans quelque bois en cas de nécessité. - Mais, me dit-il, souvenez-vous, si cette belle vous fait paraître de la bonne volonté, de ne perdre point l'occasion. Car outre que l'incommodité de la guerre vous empêchera de la voir fort souvent, et ainsi vous
" ne pourrez recouvrer les occasions perdues,
" encore faut-il que vous sachiez qu'il y a une certaine
" heure η en la volonté des femmes, que si
" on la rencontre on obtient tout ce qu'on leur
" peut demander, et au contraire si on la perd sans
" s'en servir, jamais plus, ou pour le moins fort rarement,
" se peut-elle recouvrer. Après ces conseils d'Amour et plusieurs autres qu'il serait trop long à raconter, il me donna congé de partir.
  Le Château de Lers, où Daphnide avait choisi le lieu de notre entrevue, était situé sur le bord de ce grand fleuve du Rhône, dans le Venaissin. Et à la vérité ç'avait été avec beaucoup de jugement que cette belle Dame avait fait cette élection, parce que le Seigneur de ce lieu-là

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était serviteur et officier du Roi Euric, et le servait en son armée en ce qui concernait les Machines de guerre, ayant commandement sur les Catapultes, Béliers et Janclides, et autres tels instruments, et de plus, était mon ami fort particulier. La femme de ce Chevalier était en quelque sorte parente de Daphnide, si bien qu'il était presque impossible de choisir un lieu plus commode, n'y ayant qu'un seul mal, que pour y aller de notre armée, il fallait faire dix ou douze grandes lieues, et toujours dans le pays de l'ennemi. Et quoique le péril fût grand, si est-ce qu'Amour qui me commandait ce voyage me fit clore les yeux à tous les dangers que je pourrais courre pour lui obéir.
  Je prends donc avec moi celui qui m'avait apporté la réponse de cette belle Dame, tant pour l'assurance que j'avais en lui que pour me servir de guide, parce qu'il savait fort bien tous les chemins de cette contrée, y ayant été élevé et nourri. Et afin d'obéir à ce que le Roi m'avait commandé, je ne pris avec lui que deux autres Chevaliers ; et ainsi tous quatre bien montés, nous nous mettons en chemin une heure après dîner et sans être reconnus de personne, car nous avions pris d'autres habits. Nous commençons notre voyage sous la faveur d'Amour, qui fut bien telle qu'après avoir marché le reste du jour et toute la nuit suivante, sur le lever du Soleil, nous arrivâmes à Lers, où la maîtresse du logis me reçut avec tant de courtoisie que je crus au commencement qu'elle fût avertie du dessein qui me conduisait.

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Mais peu après je reconnus qu'elle n'en savait rien et que toute la bonne chère qu'elle me faisait ne procédait que de l'amitié qu'elle savait que son mari me portait, car elle montra une trop grande curiosité de découvrir le sujet de mon voyage. Cela fut cause que pour le cacher mieux, je lui fis entendre que je marchais pour une affaire de très grande importance au service du Roi, et que, n'osant aller de jour de peur d'être reconnu, je la suppliais de ne vouloir point dire mon nom, et de commander que la porte du η château se tînt toujours bien fermée, et que, la nuit étant venue je partirais le plus secrètement qu'il me serait possible. Elle, comme très avisée et très désireuse que le Roi avec lequel son mari était fût bien servi, y donna tel ordre que fort peu de personnes savaient dans sa maison même que je fusse Alcidon, et d'autant plus que j'avais changé de nom en entrant.
  Déjà la moitié du jour était passée sans que j'ouïsse aucune nouvelle de cette belle Dame, ou pour le moins, si le jour n'était point tant avancé, il me semblait bien, tant je trouvais l'attente longue, qu'il fût encore plus tard, et j'en avais une telle impatience qu'il était bien mal aisé qu'elle ne fût reconnue pour peu que l'on eût eu de connaissance de mon dessein. Après avoir quelque temps supporté cette peine, le désir que j'avais de devancer par la vue le bonheur que j'espérais recevoir ce jour-là me fit monter au plus haut d'une tour, feignant de vouloir découvrir le pays. Il n'y eut petit hameau

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autour de nous, bois, ni colline, de qui je ne demandasse le nom, ni île dans le Rhône, ni rocher de qui je ne m'enquisse, me semblant de mieux couvrir mon inquiétude. Mais rien ne me pouvait contenter, quoique cette vertueuse Dame fît véritablement tout ce qui lui était possible pour me rendre ce séjour moins ennuyeux.
  Enfin, après une longue, et très longue η attente, et lorsque je commençais de désespérer de mon bien, je vis venir un chariot du côté par où je savais qu'elle devait arriver, et le montrant à cette honnête Dame, elle demeura quelque temps à le considérer. Enfin s'étant un peu approché, elle se tourna vers moi : - Si je ne me trompe, me dit-elle, ce chariot vient ici, et si c'est celui que je juge, vous y verrez l'une des plus belles filles de cette contrée ! - Et qui est-elle ? lui répondis-je assez froidement. - Je ne sais, me dit-elle, si vous ne l'avez jamais vue avec sa mère en la Cour du Roi Torrismond. Mais si cela est, je m'assure que vous vous souviendrez bien de son nom, car encore qu'elle soit ma parente, je ne laisserai de dire avec vérité qu'il n'y avait rien de plus beau qu'elle, encore qu'elle ne fût en ce temps-là qu'un enfant. C'est, continua-t-elle, la jeune Daphnide. À ce mot, je fis semblant de ne m'en souvenir que fort peu, et puis tout à coup : - Si fais, si fais, lui dis-je, je m'en souviens, elle avait son père et sa mère, avec laquelle elle demeurait, car elle n'était pas des filles de la Reine. - Elle n'en était pas, dit-elle, pour un sujet que peut-être vous n'aurez

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pas su car vous étiez trop jeune, Mais en effet, c'était une pure jalousie de la Reine, qui avait opinion que Torrismond la vit de trop bon œil, et toutefois je vous assure qu'en ce temps-là ce n'était qu'un enfant, comme vous jugerez bien lorsque vous la verrez, car il n'y a rien de si jeune qu'elle est encore. - Comment, lui dis-je, Madame, je vous supplie que je ne la voie point, de peur que je ne sois découvert et que mon entreprise ne soit rompue ! Car si cela arrivait, outre la fortune que je courrais, encore ferais-je un fort mauvais service au Roi mon maître, qui prétend faire un grand effet sur ses ennemis par ce moyen η. Elle répondit alors que je n'eusse point de crainte de cela, tant parce que Daphnide à sa prière le tiendrait secret que parce que son père, comme je savais, était si affectionné serviteur du Roi qu'elle n'avait garde d'y faillir. Moi qui mourais d'envie de la voir, je feignais toutefois de me laisser emporter à cette persuasion, et enfin je lui dis : - Je suis tant serviteur de toutes les Dames que je ne me puis imaginer qu'il y en ait une seule qui me veuille faire mal ! Et puis étant si belle que vous me dites, je ne croirai jamais qu'il m'en puisse advenir un plus grand que de ne la voir point. À ce mot, on vit que le chariot prenait le chemin de la porte, qui nous assura que c'était elle. Et la maîtresse du logis toute réjouie de si belles hôtesses, me prenant par la main, me dit : - Ne vous plaît-il pas que nous l'allions recevoir ? - Allons, lui dis-je en souriant, allons nous remettre entre ses mains, peut-

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être que cette soumission nous garantira
mieux que la résistance, puisque c'est ainsi que  "
les âmes généreuses sont surmontées plus aisément.  "
  Avec semblables discours, nous donnâmes presque le loisir à ces belles Dames d'entrer dans la basse cour du Château, où la maîtresse du logis les alla recevoir, et leur disait à l'oreille l'hôte qu'elle avait chez elle, et qu'elles savaient y être aussi bien qu'elle-même, je dis elles parce qu'avec la belle Daphnide il y avait deux de ses sœurs fort belles, mais non toutefois approchantes à la beauté de cette belle Dame. Quant à moi, j'étais retiré dans une salle basse, d'où je faisais semblant de n'oser sortir pour n'être aperçu, mais il fut très à propos pour ne découvrir ma passion que je fusse seul à leur arrivée, parce que j'étais de sorte transporté qu'il eût été bien malaisé qu'on ne s'en fût aperçu pour peu qu'on eût voulu remarquer mes actions ; et même quand elles commencèrent de sortir du chariot, car la première qui mit pied à terre me sembla si belle, et il y avait si longtemps que je n'avais vu Daphnide, que j'avoue que je disais en moi-même, C'est celle-ci. Puis voyant la seconde plus blanche encore et plus belle, je me reprenais, et me semblait que c'était celle-là. Mais je ne demeurai pas longtemps en cette erreur, car incontinent après cette belle Dame se fit voir, qui me ravit de telle sorte que je ne sais ce que j'eusse fait si j'eusse été en lieu où il m'eût fallu contraindre. Mais les cérémonies qu'elles firent ensemble

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à leur rencontre, et les baisers qu'elles se donnèrent furent cause que j'eus le loisir de me remettre un peu. Si bien que quand elles entrèrent dans le logis, je m'étais tellement rassuré qu'après les avoir saluées, je pus dissimuler mon émotion. Et lors m'adressant à celle qui d'abord avait repris sur mon âme toute l'autorité qu'elle y soulait avoir, et plus grande encore, je lui dis : - Madame, puisque la Fortune l'a voulu ainsi, j'avoue que je suis votre prisonnier. - Seigneur Chevalier, me répondit-elle fort haut, nous ne refusons point cet avantage sur vous. Mais nous aimerions mieux que notre mérite nous l'eût acquis que notre fortune. - Votre mérite, répliquai-je, vous en peut donner de beaucoup plus grands, et la fortune vous donne celui-ci comme étant trop peu de chose pour votre mérite. - Si ai-je cru autrefois le contraire, dit-elle d'une voix plus basse, lorsque vous me faisiez ces mêmes assurances, mais avec des paroles qui montraient plus de sincérité que celles dont vous usez maintenant. - En ce temps-là, répondis-je, la présomption de la jeunesse me persuadait ce que je vous disais, mais maintenant que j'ai plus de connaissance de ce que je vaux, j'en parle aussi avec plus de vérité. Que si toutefois vous voulez qu'il soit ainsi, il faut dire que justement la fortune vous redonne ce qui était déjà à vous. - Cela, ajouta-elle en souriant, n'est pas sans difficulté, cependant pensez de quelle sorte vous payerez votre rançon pour sortir de nos mains, car il ne faut point que vous espériez d'avoir liberté par

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autre moyen. - Le prix de ma rançon, répliquai-je, pour excessif qu'il soit, ne me saurait être si difficile à trouver qu'à faire prêter consentement à mon cœur de vouloir sortir de vos mains ! - Et quoi, dit-elle en souriant, vous vous souvenez encore de l'école du roi Torrismond, et des propos dont vous souliez entretenir les Dames en ce temps-là ? - Aussi, lui dis-je, le dois-je faire avec vous, puisque vous aussi vous usez des mêmes yeux et des mêmes beautés dont vous souliez vaincre tous ceux qui vous osaient regarder. - Je pensais, répondit-elle, que des personnes toutes de fer et de sang, comme sont ceux qui suivent le Roi Euric ne parlassent que de meurtre et de carnage. Mais, à ce que je vois, partout où est Alcidon, il est toujours Alcidon : c'est-à-dire, la même courtoisie et la même civilité. Et à ce mot, elle entra dans la salle avec toute la compagnie.
  Les premières cérémonies étant passées, notre courtoise hôtesse nous faisant apporter des sièges, je crois que par civilité et non pour autre dessein, elle m'en fit donner un auprès de Daphnide, un peu reculé du reste de la compagnie ; de sorte que me voyant en lieu où je pouvais parler plus librement, et l'affection et mon devoir me convièrent d'entrer sur les remerciements pour la faveur que je recevais d'elle en cette entrevue. Mais lorsque je voulus ouvrir la bouche, elle m'interrompit avec un visage sévère, et me mettant la main sur les miennes, elle me dit : - Vous ne devez pas croire Alcidon, que vous me soyez obligé de cette visite, car je ne la

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vous ai accordée que pour vous punir, sachant bien que pour peu que vous m'ayez aimée en mon enfance, vous mourrez maintenant d'amour me voyant telle que je suis. C'est véritablement le sujet qui m'a fait prendre la peine de venir ici, je veux dire pour vous châtier et non pas pour vous gratifier. Car puisque vous vous êtes rendu tant indigne des faveurs que vous avez reçues de moi, j'ai voulu éprouver si les châtiments vous feraient mieux reconnaître et ce que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même. Vous semble-t-il, oublieux que vous êtes, que cette beauté que vous voyez devant vous mérite, ayant été aimée par vous, et même ayant eu tant de témoignages de sa bonne volonté, vous semble-t-il, dis-je, qu'elle mérite d'être mise en oubli, et que deux ans se soient écoulés sans que vous en ayez eu mémoire ? Pensez-vous, infidèle, qu'un silence si long puisse être excusé par les incommodités et les misères du temps ? et qu'il y ait ni rigueur, ni cruauté de guerre qui me puisse persuader que ce ne soit un défaut d'affection, et non pas d'occasion ? Je sais bien que si je le vous permets vous ne manquerez pas d'excuse, et qu'il ne tiendra qu'à moi que je ne croie que ce silence est un témoignage de votre affection,
" parce que je sais bien que c'est l'ordinaire de
" ceux qui aiment fort peu de dire beaucoup, mais je vous défends de parler, non pas que je craigne que vous me persuadiez ce que vous dites η, je suis assez résolue à ne vous croire point. Mais parce que je ne veux pas même que vous ayez

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ce contentement de dire devant moi quelque chose qui vous soit si agréable que vous seraient les excuses dont vous useriez en cette occasion,
et par là vous connaîtrez que cette vue, de  "
laquelle vous pensez m'être obligé, ressemble au "
sucre empoisonné qui avec sa douceur ne laisse de donner la mort. Je voulus répondre ; mais je n'ouvris pas si tôt la bouche qu'en m'interrompant elle me dit : - Et quoi Alcidon, vous vous souciez aussi peu de me désobliger en ma présence que vous avez fait en mon absence ! Ce n'est pas le moyen de vaincre Daphnide. - Que vous plaît-il donc, lui dis-je, que je fasse ? - Souffrez, dit-elle, et taisez-vous. C'est ainsi que par le silence se doit expier le péché de votre silence. À ce mot, je me tus pour lui obéir, montrant toutefois par mon visage combien je souffrais de peine de ne pouvoir parler en ma défense. Elle au contraire, montrant un œil plus favorable, après s'être tue quelque temps, reprit ainsi la parole :
  - Cette Daphnide que vous voyez devant vous, oublieux Alcidon, c'est celle-là même à qui vous fîtes les premiers serments de fidélité, et qui la première aussi vous donna la foi que vous lui demandâtes, de vous aimer autant qu'elle vivrait, c'est celle-là de qui vous avez si souvent mouillé la main de vos larmes encore innocentes, lorsqu'elle faisait semblant de ne vous croire pas, ou qu'elle était un peu lente à vous répondre avec d'aussi grandes assurances de bonne volonté que celles que vos paroles lui donnaient. Mais elle se peut bien dire aussi, à

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votre confusion, qu'elle est la seule qui a su conserver sans tache la foi qu'elle vous avait donnée, puisqu'encore qu'elle ait eu tant d'occasion de vous laisser, que dis-je laisser ? mais de vous haïr, elle a toutefois toujours continué de vous aimer, et de chérir en son âme les agréables assurances que vous lui aviez données. Et quoi qu'elle ait eu tant de sujet de se désabuser, jamais son cœur n'y a pu consentir, ayant résolu de plutôt quitter la vie que les gages si chers que vous lui aviez donnés de votre amitié. Ces yeux qui ont été si souvent idolâtrés par le jeune Alcidon sont témoins qu'encore qu'ils en aient été privés si longuement n'ont jamais vu tarir la source de leurs larmes, quand je me suis si souvent ressouvenue de notre enfance et de vos jeunes promesses que je voyais si trompeuses lorsqu'en tant d'années, ou plutôt de siècles, vous n'avez pas eu mémoire d'une personne à qui vous aviez promis un éternel souvenir. Oyez, Alcidon, oyez, quelle a été ma vie depuis la mort de ce grand Roi à qui vous et moi avions tant d'obligation, et vous jugerez que vous êtes le plus injuste de tous ceux qui vivent, et que votre silence vous aurait rendu indigne de l'amitié de toute sorte de personne, si mon affection n'était encore plus grande que votre offense.
  Alors elle commença de prendre depuis le commencement de notre séparation jusques à cette entrevue, ne laissant en arrière une seule occasion où elle avait pu savoir de mes nouvelles, pour me reprocher l'oubli dont elle

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m'accusait. Et au contraire pour me témoigner la mémoire qu'elle avait eue de moi, elle me raconta presque tout ce qui m'était arrivé de plus remarquable, et lorsqu'elle eut longuement continué, et que véritablement je demeurais étonné qu'elle en sût tant de particularités : - Vous êtes ébahi, me dit-elle, que je vous raconte de cette sorte votre vie ! Mais si vous eussiez été tel que vous deviez être, c'eût été par vous que je l'eusse apprise, non pas par quelque autre, et par ainsi ce qui est maintenant témoignage du défaut de votre amitié l'eût été de la durée de votre affection, parce que le soin que vous eussiez fait paraître de savoir de mes nouvelles et de me donner des vôtres eût été un aussi glorieux témoin de votre amour que votre silence a été un signe honteux de votre oubli.
  Elle continua de cette sorte en ses reproches, et à me raconter et sa vie et la mienne, plus d'une heure durant, sans que jamais elle me permît d'ouvrir la bouche pour ma défense, ni pour lui répondre. Enfin cette orgueilleuse beauté pensant avoir tiré assez de preuve de la puissance qu'elle avait sur moi, changeant tout à coup et de visage et de parole : - Maintenant, me dit-elle, Alcidon, je vous permets de parler, me contentant de vous avoir ôté la parole deux heures durant en me voyant, en échange des deux ans que volontairement vous avez été muet pour moi en mon absence. - C'est bien, lui dis-je en souriant, user d'une grande bonté que de changer les années en des heures. - Je l'avoue,

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me répliqua-elle, mais c'est d'autant que la faute que vous avez commise est telle qu'aussi bien ne saurait-elle être égalée par quelque grandeur de supplice que l'on vous pût donner, et qu'aussi bien je me veux montrer autant pitoyable envers vous que vous me reconnaissez maintenant puissante à vous punir si je le voulais. - Madame, lui dis-je alors, que je baise vos belles mains pour remerciement de tant de faveurs et de grâces que vous me faites ! Si je n'avais peur qu'on ne s'en aperçût, je me jetterais à vos pieds pour vous témoigner combien je reçois de bon cœur l'honneur que vous me faites. Mais ne l'osant pas, vous recevrez la volonté que j'en ai au lieu de cette soumission, et pour ne point contredire le jugement que vous en avez fait, j'avoue, ma belle Dame, la faute dont vous m'accusez. Mais si vous me permettiez de vous dire, non pas pour ma défense mais pour la vérité seulement, l'occasion qui m'a rendu muet, peut-être jugeriez-vous que je serais aussitôt digne de louange que de blâme. - Maintenant, dit-elle, que je vous ai pardonné, et donné permission de parler, vous pourrez dire tout ce qu'il vous plaira, * et Dieu veuille que vous ayez de si bonnes raisons que je puisse être persuadée que vous m'ayez toujours aimée, comme vous m'aviez promis. - Je dirai donc, continuai-je, qu'ayant reçu l'extrême déplaisir que vous pouvez bien penser que je ressentis par la mort de ce maître qui m'avait tant aimé, et relevé par ses faveurs presque par-dessus l'envie de ceux de mon âge,

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je jugeai que j'offenserais grandement sa mémoire, et que cette offense serait avec raison estimée ingratitude, si je souffrais que quelque petite espèce de contentement s'approchât seulement de mon âme, tant s'en fallait que je dusse ni rechercher, ni recevoir les grands plaisirs ou les grandes joies. Si vous avez cru quelquefois que le jeune Alcidon ait aimé passionnément la belle Daphnide, vous me ferez bien l'honneur, Madame, de croire aussi que le contentement de savoir de ses nouvelles devait être l'un des plus grands qu'il pût recevoir en ce temps-là ! Mais puisqu'en ce temps de deuil nous ne permettons pas même à notre corps de s'habiller autrement que de noir, pour ne mettre rien autour de nous qui ne témoigne et ne nous représente notre tristesse, à plus forte raison ce triste et désolé Alcidon devait-il pas, pour éloigner toute réjouissance de son âme, se priver de ce contentement, et de tout celui qui lui pouvait venir de vous, qui êtes tout son bien et toute sa félicité ? J'élus donc, pour satisfaire à mon devoir et à mon affliction, de m'interdire l'honneur de vos nouvelles, afin de ne voir ni n'ouïr rien qui me pût divertir de ma tristesse. Mais Amour sait, et ce misérable cœur aussi qui vous aime ou plutôt qui vous adore, si de tous mes plus cuisants ennuis, il y en a eu un seul qui lui ait été plus sensible que celui de se voir éloigné et de votre présence et de votre mémoire. Et deux choses principalement vous le doivent témoigner. La première, que si ce n'était la passion que j'ai pour

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vous, l'âge où je suis ne me permettrait pas de vivre comme j'ai fait solitaire et sans amour, parmi un si grand nombre de belles Dames. Et l'autre, qu'aussitôt que le temps, par ses diverses révolutions, a guéri en quelque sorte l'extrême regret que la perte que j'avais faite m'avait donné, la continuelle pensée que j'avais de vous ne m'a jamais laissé en repos que je n'aie eu l'honneur de vous voir, sans que le danger des chemins, et sans que l'éloignement du Grand Euric, qui ne cède point envers moi à la bonne volonté que Torrismond m'a fait paraître, m'en ait pu empêcher. Me voici donc, Madame, à vos pieds, pour vous résigner toutes mes affections et toutes mes pensées, et pour vous supplier de les recevoir, non pas comme un présent nouveau ou une nouvelle acquisition, mais comme une chose qui est vôtre dès qu'encore enfant, mon destin, mon maître, et mon cœur me donnèrent à vous : - Je reçois, me dit-elle avec
" un visage assez riant, je reçois votre excuse,
" comme on fait d'un mauvais payeur, le payement
" d'un dette, quoique la monnaie η soit un peu légère ! Et je veux croire ce que vous me dites à condition que jamais à l'avenir vos actions ne me donneront sujet d'en douter.
  Lorsque je voulus lui répondre, je fus interrompu par la maîtresse du logis, qui nous vint avertir qu'il était heure de souper. Nous remîmes donc le reste de notre discours après le repas, qui ne fut pas si tôt fini que feignant par civilité de vouloir entretenir l'une de ses sœurs, elle s'approcha de nous, et m'ayant un peu séparé

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des autres, nous reprîmes les mêmes devis que nous avions laissés, mais avec tant de contentement pour moi que j'avoue n'en avoir jamais eu auparavant un plus grand. Une partie du soir se passa de cette sorte. Enfin l'heure du repos nous contraignant de nous séparer, nous avisâmes qu'il n'y avait pas grande apparence, pour une entrevue si courte, d'avoir fait un si dangereux voyage, outre que nous prévoyions bien qu'il serait malaisé de nous revoir de longtemps. Et toutefois étant contraints η de partir le lendemain pour ne donner soupçon à notre hôtesse, nous fûmes longuement en peine de choisir quelque lieu qui fût commode. Enfin elle me dit, mais avec une parole assez douteuse : - Je ne voudrais pas, Alcidon, vous mettre en danger, mais, puisque vous m'en pressez si fort, je vous dirai bien que j'ai une sœur mariée à cinq ou six lieues d'ici, où notre entrevue se pourrait bien faire, si ce n'était que mon beau-frère est fort ennemi du Roi Euric. Et toutefois s'il n'y avait encore que cette difficulté nous y pourrions remédier, mais vous diriez que c'est par malheur qu'il s'y fait une grande assemblée pour le mariage d'une de ses sœurs, et voyez comme toutes choses nous sont contraires : Je ne pense pas qu'en toute cette Province il y ait un seul Chevalier qui ne soit ennemi du Roi votre maître. J'avoue, mon père, que je trouvai ce dessein un peu dangereux. Mais quand je me représentais qu'il n'y avait que ce moyen d'être auprès de cette belle Dame, je ne trouvais point de péril qui ne

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fût moindre que celui de son éloignement. Cela fut cause que je lui répondis : Que jamais le danger ne serait ce qui me ferait perdre une heure de sa vue, pourvu qu'elle me le commandât, que seulement je la suppliais de me faire guider, et de donner ordre que, quand je serais dans le logis, je ne fusse vu de personne ; car je m'assurais que sous son favorable commandement, il n'y aurait rien qui me pût nuire.
  Avec cette résolution, nous nous séparâmes, et le matin, m'ayant laissé un des siens qui lui était très fidèle, elle partit sans que j'eusse l'honneur de la voir, exprès pour ôter tout soupçon à notre hôtesse et pour avoir plus de loisir à pourvoir à ma sûreté. Quant à moi, je partis sur les trois heures du soir avec ma guide, après avoir fait les remerciements à mon hôtesse, auxquels sa courtoisie m'avait obligé. Je ne raconterai point ici la fortune que je courus par les diverses rencontres que nous fîmes, parce
" qu'Amour me garantit de tout mal, montrant
" assez par là qu'il commande aussi bien au Dieu Mars qu'à tous les autres. Le lieu où je fus conduit était bien l'un des plus solitaires de toute cette contrée, et tel qu'il fallait véritablement pour cacher les entreprises d'un Amant. Le long de ce grand fleuve du Rhône, on trouve un grand nombre de belles villes qui semblent prendre plaisir de se mirer dans ses ondes, et de contraindre en plusieurs endroits la furie de sa course. Mais l'une des plus belles et des mieux peuplées, c'est Avignon, à cinq ou six lieues de

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laquelle, du côté d'Orient, s'étend une vallée η qui, pour être close de trois côtés par des hautes collines et de grands rochers, fut au commencement appelée Val-Close, et enfin par "
corruption du langage, duquel le vulgaire ignorant, "
est toujours le maître, elle fut nommée Vaucluse. Du bout de cette vallée, et sous les pieds de certains grands et épouvantables rochers, sourd η une fontaine merveilleuse, qui donne commencement à la rivière de Sorgues, qui, fort peu loin de là, se séparant en deux bras, fait comme une petite île, où est située la maison où je devais aller, et qui, pour être assise entre ces deux ruisseaux et environnée de leurs claires ondes, a pris le nom de l'Île. Le lieu d'où cette fontaine sort est à la vérité, pour sa solitude, en quelque sorte vénérable, mais un peu horrible pour les rochers qui y sont tout à l'entour, et pource fort peu fréquentée des personnes. Et ce fut là où ma guide me fit mettre pied à terre, et laisser tous ceux qui étaient venus avec moi, qui le firent avec un grand regret, et par mon commandement. De cette source jusques à l'Île il y a un peu plus d'un quart de lieue, traite que je fis avec d'autant plus d'incommodité que je marchais à pied et de nuit, et avec des
doutes et des incertitudes si grandes,  "
qu'Amour faisait bien paraître en moi, que non  "
seulement il est aveugle, mais qu'encore il ôte  "
la vue à tous ceux qui sont à lui. Enfin nous  "
parvînmes sur les huit ou neuf heures du soir à l'entrée du jardin de cette maison, où, quoiqu'on m'eût promis que je trouverais la porte

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ouverte, elle était toutefois fermée, et encore demeura longtemps à s'ouvrir depuis que nous eûmes fait le signal. Jugez, sage Adamas, quelles pensées en ce temps-là me pouvaient passer par l'esprit, et si quelque temps après que j'ouïs mettre la clef dans la serrure, je n'avais point d'occasion de douter que Mars ne se présentât
" à cette porte au lieu de Vénus ! Toutefois,
" amour plus fort encore que toute autre passion me faisait résoudre à tous les pires événements qui me pouvaient menacer. Enfin, étant en cette peine, la porte s'ouvre, et d'abord se présente à mes yeux une belle Dame vêtue η comme on a accoutumé de peindre la Déesse Diane, les cheveux épars, le sein et les épaules découvertes, la manche retroussée par-dessus le coude, les brodequins dorés en la jambe, le carquois sous l'aisselle, et l'arc d'ivoire en la main gauche. Je fus ravi la voyant si belle, et étonné la trouvant en cet habit. Mais je sus depuis qu'elle s'était ainsi déguisée en Diane à cause de la conformité de son nom, parce qu'elle se nommait Délie, qui est l'un des noms de Diane, et pour danser ce soir avec ses sœurs et d'autres jeunes Dames qui étaient venues pour honorer cette grande assemblée. D'abord qu'elle me vit, - Entrez, me dit-elle, me prenant par la main, entrez, Chevalier, et venez éprouver cette périlleuse aventure sous la conduite de Diane. Je lui répondis : - Sous la faveur d'une telle Déesse, il n'y a rien
" que je n'entreprenne. - Les entreprises quelquefois,
" dit-elle, semblent fort aisées au commencement,
" qui après se trouvent bien difficile. Et

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prenez garde que celle où vous vous mettez ne soit de cette qualité. - Si celle-ci n'était grande, répliquai-je, je ne fusse pas venu de si loin pour m'y éprouver. - Je suis bien aise, me dit-elle, de vous voir avec cette résolution, et sachez qu'Amour  "
et la Fortune aident à η une âme courageuse !  "
Et pour vous montrer combien je désire de vous voir venir à bout de ce que vous entreprenez, je vous donne sauf-conduit pour tout ce qui est en cette maison enchantée, sinon pour les yeux de votre maîtresse et de cette Diane qui parle à vous. - J'accepte, lui dis-je, cette assurance. Et en disant ce mot je mis le pied sur le seuil de la porte, et lui baisant la main : - J'accepte, lui dis-je, encore un coup cette assurance limitée, car de penser qu'il y en ait quelqu'une qui me puisse défendre ou des yeux de ma maîtresse ou des vôtres, ce serait être trop ignorant de leur pouvoir ; ce ne serait pas un moindre défaut de courage d'en demander η pour ne mourir en voyant tant de beautés, puisqu'il n'y a point de mort plus glorieuse, ni point de trépas plus désirable. - Or bien, dit-elle, avant que vous sortiez de cette aventure, nous verrons quelle sera votre fortune, et quel η votre courage ! Cependant ne laissez d'entrer céans, ô vaillant Chevalier, mais aux conditions de ceux qui ont accoutumé d'y entrer. - Et quelles sont-elles ? lui dis-je, - Vous les saurez, me répondit-elle, quand vous y serez. - Et quoi, lui dis-je, faites-vous difficulté de les déclarer de peur de m'étonner ? Vous vous trompez, belle Diane, car je la veux éprouver à quelque condition que ce puisse être,

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pourvu qu'il n'y en ait point qui contrarie à l'affection que j'ai vouée à ma Maîtresse ! À ce mot, j'entrai dedans tout seul, et elle referma la porte, et celui qui m'avait conduit retourna dans les rochers de Vaucluse. Me voilà donc tout seul avec Délie dans ce jardin. Et faut que j'avoue qu'elle s'était tellement avantagée par ce bizarre habit qu'elle se pouvait dire fort belle, et qu'un cœur qui n'eût point été préoccupé eût trouvé assez de sujet en elle pour bien aimer. Et parce qu'elle vit que je demeurais muet à la considérer, pensant que ce fût d'impatience de n'aller point assez promptement vers la belle Daphnide, elle me dit en souriant : Et quoi, Dam η Chevalier, avez-vous eu tant de hardiesse à l'entrée de ce lieu pour montrer si peu de courage maintenant à parachever cette aventure ? - Et quel défaut, belle Diane, lui dis-je, remarquez-vous en mon courage pour me le reprocher ? Que faut-il que je fasse, et contre qui me faut-il éprouver pour montrer ma valeur ? - Comment, répondit-elle, en mettant une main sur le côté, n'avez-vous point devant vous un assez fier et courageux ennemi pour vous faire mettre la main aux armes ? - J'avoue, lui dis-je, belle Déesse, que vous êtes un fier et très dangereux ennemi pour une personne qui aurait un cœur ; mais certes contre moi vos armes seront bien vaines, qui m'en η suis privé pour le donner à cette Daphnide qui le possède il y a si longtemps ! De sorte que s'il ne me revient autre profit de ma perte, j'aurai pour le moins celui-ci, qu'elle me garantira de l'outrage

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qu'à ce coup je pourrais recevoir de vos yeux. - Et quoi, me dit-elle, je n'ai donc point d'espérance de pouvoir gagner quelque chose en vous ? - Vous pouvez, lui répondis-je, espérer de gagner en moi tout ce qui est à moi. - Vous voulez dire, reprit-elle, toute autre chose, sinon votre cœur. Et bien bien, Alcidon, vous n'êtes pas encore réduit à la bonne foi η, mais avant que vous échappiez de mes mains, je vous ferai parler d'un autre langage. J'en ai bien vu d'autres, qui au commencement disaient comme vous, et qui toutefois avant que le combat fût achevé trouvaient bien un cœur pour payer leur rançon, se donnant volontairement pour vaincus ! - Ceux-là, répondis-je, ou ne l'avaient que prêté, ou s'ils l'avaient donné, le dérobaient pour le vous redonner. Mais cela ne peut advenir en moi, qui ne l'ai pas seulement donné, mais la volonté, l'âme et la vie aussi. Et si vous aviez du courage, vous qui me reprochez d'en avoir si peu, vous ne voudriez pas éprouver votre valeur ni votre force contre une personne sans défense, comme je suis, ou bien si en toute façon vous désirez d'essayer la force de mes armes, vous me devriez conduire où est mon cœur, afin qu'alors, sans supercherie, vous fissiez sur moi la preuve de ce que vous valez. Mais certes, maintenant, quel honneur sera le vôtre de vaincre une personne déjà vaincue ? Il sera, ô belle Diane, tout tel que si vous donniez des coups de lance à celui qui serait déjà mort, qui est proprement blesser d'autres blessures. - Je vous

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entends bien, me dit-elle, vous voudriez que je vous menasse promptement vers Daphnide. Mais ne croyez point, Alcidon, que notre inimitié soit si cruelle que je ne l'eusse déjà fait s'il eût été temps ! Voyez-vous, me dit-elle alors, cette fenêtre où il y a des balustres qui se jettent un peu en dehors, c'est celle-là de la chambre de Daphnide. Quand il sera temps que vous y alliez, on y mettra un flambeau pour nous en avertir. Mais assurez-vous que si vous avez de la peine ici, votre maîtresse n'en a pas moins où elle est, à se démêler de tant d'importuns qui comme de fâcheuses mouches lui sont continuellement à l'entour, et même de son beau-frère qui, pensant lui faire plaisir, ne bouge d'auprès d'elle ! Mais pour peu que soyez honnête homme, vous ne vous ennuierez point en ma compagnie, car il y en a plusieurs qui m'ont assurée que quand je voulais, elle n'était point trop désagréable. Et je suis en humeur de traiter avec vous de telle sorte que ce que vous ne voudrez pas faire de bonne volonté, je le vous ferai faire par force, je veux dire qu'en dépit que vous en ayez je vous veux empêcher de vous ennuyer. - Il faut confesser encore un coup, lui dis-je, qu'il est impossible d'avoir un cœur, et ne vous point aimer ! Car, belle Délie, il y a en vous tant de perfections que de quelque côté qu'on vous regarde on y rencontre de très grands sujets d'Amour. - Vous pensez toujours, me dit-elle, échapper de mes mains avec cette excuse, mais avant que nous nous séparions, je vous en ferai bien trouver

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un, et si cela advient, que direz-vous, Alcidon ? - Je dirai, répliquai-je, que vous faites des miracles, ce qui ne doit point être trouvé étrange, puisque votre beauté égalant la puissance des plus grands Dieux, il vous doit être aussi bien permis d'en faire qu'à eux ! Mais me permettez-vous de parler librement ? - Je vous en supplie, me dit-elle, car vous voyez bien comme je fais. - Je dirai donc, continuai-je η, belle Diane, qu'il est vrai que la Lune est le plus beau flambeau qui reluise maintenant au Ciel (et de fortune, alors la Lune éclairait), et s'il n'y avait point de Soleil, ne faudrait-il pas dire que ce serait le plus bel Astre de tous ? - Je l'avoue, répondit Délie, mais que voulez-vous entendre par là ? - Je veux dire, repris-je, que de même la belle Diane à qui je parle serait la plus belle du monde, si elle n'avait point de sœur, et qu'il n'y a que cela qui l'empêche d'emporter ce titre par-dessus toutes les plus belles Dames. - Si j'avais, dit-elle, une créance aussi facile à vous ajouter foi que j'ai d'ambition d'être cette belle de qui vous parlez, je vous promets, dit-elle, Chevalier, par cet arc et par ces flèches, que si je ne pouvais la tuer de ma main, pour le moins je l'empoisonnerais, cette sœur qui m'empêche ce prix de beauté ! Mais j'ai grand peur que si je m'en étais privée, il ne m'advint puis après comme à la Lune η quand elle ne peut plus voir son frère, qui devient et obscure et laide, Je veux dire qu'aussi ma sœur n'étant plus auprès de moi, je perdrais toute la beauté que j'ai pour vos yeux, qui, à ce que je vois, ne me trouvent belle que

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d'autant que je suis accompagnée de cette sœur.
 Je voulais lui répondre, mais le flambeau tant désiré parut enfin à la fenêtre, et mon affection qui m'y faisait ordinairement tenir les yeux ne me permit pas de perdre le temps à lui répondre, pour ne m'éloigner davantage le contentement d'être auprès de ma belle Maîtresse. Montrant donc le signal à Délie, je la suppliais de parachever le bien qu'elle avait commencé de me faire : - Je le veux, me dit-elle en me prenant par la main, aussi savez-vous bien que c'est l'ordinaire de la Lune de qui je porte le nom d'éclairer la nuit et servir de guide à ceux qui sont égarés. - Quoi qui m'en puisse avenir, lui dis-je, je vous suis obligé de la vie, encore que je craigne fort que cette obligation ne me soit bien cher vendue, puisque vous m'allez remettre entre les mains de celle de qui la beauté fait mourir η tous ceux qui la voient ; outre qu'étant si accoutumée de voir languir et mourir, il y a grande apparence qu'elle n'aura pas beaucoup de compassion de ma peine. - Ceux, dit-elle, que je prends en ma protection, ne sont jamais si mal traités, et soyez certain que si cela eût dû être, ce n'eût pas été moi qui vous eût ouvert la porte, car je ne conduirai jamais personne au supplice. Et quant à ce que vous dites de sa beauté qui fait mourir η ceux qui la voient, n'ayez peur, Chevalier, de cette * fortune, vos armes sont bonnes et bien éprouvées, car ceux qui doivent perdre la vie pour voir quelque chose de beau meurent tous quand

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ils me voient, si bien que vous, n'étant point mort lorsque vous m'avez vue, ne craignez plus de le faire pour quelque autre beauté que ce soit.
  Nous allions parlant de cette sorte, et d'une voix assez basse, lorsque nous arrivâmes au corps de logis où était la bienheureuse demeure de ma maîtresse, et trouvant une petite porte ouverte, nous montâmes par un escalier fort étroit jusques à la porte de la chambre, avec le moindre bruit qu'il nous fût possible, et lors Délie me faisant arrêter, entra seule dedans pour voir qui y était, mais elle trouva qu'il n'y avait que la belle Daphnide qui feignant d'avoir mal à la tête s'était mise sur un lit pour se démêler de tant de gens, et pour mieux feindre, n'avait rien laissé d'allumé dans la chambre qu'une petite bougie, faisant semblant de ne pouvoir souffrir la clarté. Elle retourne incontinent me quérir, et me prenant par la main me mène dans la ruelle du lit de sa sœur, en lui disant : - Voyez Daphnide, ce que Diane a pris en sa dernière chasse ! - J'avoue, dis-je, en souriant, que je serais vôtre, si un cœur pouvait être à deux : mais étant déjà à ma belle maîtresse, c'est à elle à qui je me viens rendre, avec protestation de ne vouloir jamais sortir d'une si belle prison. - C'est en quoi, dit Délie, vous montrez avoir peu de jugement, aimant mieux vous rendre à une Nymphe, comme est cette Daphné η qu'à une Déesse telle que je suis, et même à une Diane, qui est la maîtresse de toutes les Nymphes η. - Jupiter, Apollon et presque

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tous les autres Dieux, lui dis-je, ont ordinairement méprisé l'amour des Déesses pour suivre celle des Nymphes, et si jamais il n'y en eut une si belle que celle-ci, entre les mains de laquelle je remets et ma vie et mon âme ! Et à ce mot me jetant à genoux, je lui pris la main que je baisais plusieurs fois sans qu'elle fît semblant de me répondre tant elle était hors de soi. De quoi s'apercevant Délie : - Est-ce à bon escient, dit-elle, ma sœur, que vous voulez être adorée de ce Chevalier, le laissant ainsi à genoux devant vous sans lui rien dire ? Elle alors comme revenant d'un profond sommeil, me relevant me salua, et puis répondit à sa sœur : - Il faut, Délie, que ce Chevalier me pardonne cette faute, et qu'il ne la prenne pas comme procédant d'incivilité mais de la crainte dont je suis saisie pour le danger où je le vois à mon occasion. - Je m'étonne, dit Délie, de vous voir si poltronne, étant ma sœur ! moi, dis-je, qui suis si hardie que d'aller prendre le plus vaillant Chevalier de l'armée du grand Euric : mais quand cela ne serait pas, comment pouvez-vous avoir faute de courage, ayant le cœur du vaillant Alcidon, ainsi qu'il dit ? - Ah ! généreuse Délie, lui répondis-je en soupirant, c'est véritablement un mauvais signe pour moi de voir ma maîtresse si peureuse, car cela montre qu'elle n'a pas reçu ce cœur dont vous parlez, autrement elle aurait plus de pitié du mal qu'elle me fait, que de crainte du péril où je suis. - Si je pouvais, Alcidon, répondit ma belle Maîtresse, remédier quand je voudrais aussi bien à l'un comme

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à l'autre, vous auriez quelque raison de faire ce jugement, mais souvenez-vous que si je n'aimais point ce Chevalier qui se plaint de moi, ni je ne serais maintenant en la crainte où je me trouve, ni lui au péril où je le vois. Je lui répondis : - Si ces paroles sont véritables, garantissez-moi, Madame, du mal qui me peut venir de vous, et ne doutez point que quand tous les hommes ensemble me voudraient faire mal, j'en pusse recevoir η étant favorisé de l'honneur de vos bonnes grâces. Délie alors en souriant : - Je vois bien, dit-elle, que pour peu que vous demeuriez ensemble la peine de l'un se changera en contentement, et la crainte de l'autre en assurance. Et toutefois pour empêcher que la fortune ne vous interrompe vos desseins, parlez le plus bas que vous pourrez, et je vais m'asseoir sur ce coffre, auprès de la bougie, faisant semblant de lire, pour l'éteindre si quelqu'un vient, ou pour l'entretenir, et lui dire de vos nouvelles sans qu'il vous en vienne demander. Mais, Chevalier, dit-elle s'adressant à moi, souvenez-vous que quand je vous ai ouvert la porte et que je vous ai permis de vous essayer en cette aventure, ç'a été avec promesse que vous m'avez faite d'observer les conditions qui vous seraient proposées quand vous seriez entré. Si vous êtes comme je vous tiens, digne du nom de Chevalier errant η, il faut que vous mainteniez votre parole ! - Vous m'avez, lui dis-je, si bien tenu ce que vous m'avez promis que je serais bien lâche et recru Chevalier si je n'en faisais de même. - Vous êtes donc obligé, me

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dit-elle, suivant les conditions qui sont établies en ce lieu, de n'entreprendre, pour occasion que ce soit, ni pour quelque commodité qui se présente ou qui vous soit donnée, chose quelconque contre l'honneur des Dames qui sont ici ; au contraire vous devez être content des faveurs qu'elles voudront vous faire, sans que vous en puissiez rechercher ni demander de plus grandes. - Plutôt, lui répondis η-je, mon épée me soit mise dans le cœur que je reçoive jamais une pensée contraire à cette ordonnance. Tout Chevalier d'honneur y est obligé par le nom seulement qu'il porte, et je connais bien maintenant que c'est ici
" l'aventure de la parfaite Amour η, puisque ce respect est l'une des
" principales ordonnances d'Amour : - J'ai bien toujours pensé, répondit Délie, que vous ne contreviendrez à cette coutume, connaissant assez la discrétion et l'honnêteté d'Alcidon, mais je me réjouis grandement que vous l'approuviez, comme vous faites paraître, puisqu'elle n'est établie que pour vous. - Comment, dis-je, cette coutume n'est établie que pour moi, et faut-il en faire η pour retenir ma seule indiscrétion ? A-t-on eu opinion que je sois plus outrecuidé que tous les autres Chevaliers errants η ? - Ce n'est pas cela, me dit-elle, mais n'est-il pas raisonnable que cette contrainte soit établie pour vous seul en cette aventure η que vous nommez de la parfaite Amour, puisqu'il n'est permis qu'à vous seul de l'éprouver. Mais d'autant que, pour en venir à bout, vous devez avoir à faire avec un plus rude champion que je ne

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suis pas, afin que vous ne puissiez vous plaindre de supercherie, je vous laisse seul aux mains avec cet ennemi qui est auprès de vous.
 À ce mot, sans attendre ma réponse, elle se recula, et s'alla asseoir avec un livre η en la main, comme elle nous avait dit, nous laissant seuls ma belle maîtresse et moi ; de quoi me sentant transporté de contentement, après m'être assis sur le lit auprès d'elle, je lui pris la main et la baisant plusieurs fois, je lui dis : - Est-il bien possible, Madame, que quelquefois et mon sang et ma vie me puissent acquitter envers vous de cette extrême obligation ? - Ne pensez pas, me dit-elle, qu'elle soit petite, et si vous saviez toutes les peines que j'ai eues pour vous rendre ce témoignage de ma bonne volonté, vous l'estimeriez sans doute plus que vous ne faites. Car encore que ma sœur se montre maintenant si hardie, croyez-moi, Alcidon, qu'elle n'a pas toujours été ainsi, et qu'il n'a pas fallu de faibles persuasions pour l'y faire consentir. Et puis quel artifice a-t-il fallu pour tromper non seulement mon beau-frère, mais tous ses parents et ses amis, ou pour mieux dire toute une Province entière, puisque le malheur a voulu que cette assemblée se soit ainsi rencontrée pour nous incommoder ! Mais tout cela encore est fort peu au prix de ce que je vous vais dire. Considérez Alcidon, quelle résolution a été la mienne de mettre mon honneur et votre vie en un si grand hasard : car vous permettre de me venir trouver en ce lieu et à ces heures n'est-ce pas mettre et l'un et l'autre en compromis ? - Madame, lui dis-je

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en lui rebaisant la main, pour répondre en quelque sorte à l'extrême affection que j'ai pour vous, Amour et vous seriez bien injustes si vous ne me donniez que des preuves ordinaires de votre bonne volonté. J'avoue bien que celle-ci est par-dessus mon mérite, mais confessez aussi qu'encore n'égale-t-elle point mon affection, puisque ce n'est seulement que se fier entre les mains de la Fortune. Et mon affection est telle que la mort, même toute assurée, ne me saurait divertir de votre service. - Alcidon, me répondit-elle, Dieu veuille que si la bonne volonté que vous avez pour moi est telle que vous dites, elle puisse continuer autant que ma vie ! Mais je crains fort que ce ne soit l'amour d'un jeune cœur, ou pour mieux dire, que ce ne soit ou la sœur ou le frère de celle que j'ai déjà vue en
" vous. - Madame, lui dis-je, les doutes entrent
" ordinairement dans les âmes de ceux qui
" ne sont pas bien affermis en la créance qu'ils
" ont, et ceux que je vois maintenant en vous, me témoignent ce que je crains le plus, qui est une
" faible amitié de votre côté, car l'un des premiers
" effets d'une vraie amour, c'est d'ôter à
" l'Amant toute sorte de méfiance η de la personne
" aimée, aussi est-il impossible de pouvoir *
" aimer celui duquel on se défie. - C'est en quoi, me répliqua-t-elle, vous devez connaître la grandeur de mon amitié, puisqu'ayant tant de justes occasions de douter de vous, toutefois elle est encore plus forte que tous ces empêchements, et me contraint de vous rendre de tels témoignages de ma bonne volonté. - S'il vous plaît, lui dis-je,

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Madame, que je le prenne de ce biais, j'avoue que ce sera à mon avantage. Et toutefois ne pouvant laisser la perfection de l'amour qui est en moi sans défense, permettez-moi de vous dire qu'à tort vous m'accusez de jeunesse,
puisque j'ai déjà deux fois η dix ans. - Ah ! me dit-elle,  "
Alcidon, avant qu'il y ait tant soit peu d'assurance,  "
il en faut avoir deux fois douze ! Je me mis  "
à rire, et lui répondis : - Cela, Madame, est bon pour ceux qui n'aiment que des beautés ordinaires, mais, pour moi et pour vous, le temps n'y sert de rien, parce que vos liens et vos nœuds sont trop forts, et trop serrés pour pouvoir se défaire en quatre ans. - Et quoi donc, me dit-elle, après quatre ans vous pensez-vous en pouvoir défaire ? - Pardonnez-moi, Madame, lui répondis-je en souriant, mais je veux dire que ces quatre ans étant passés, j'aurai les deux fois douze ans, âge où vous dites, qu'il se faut assurer, et perdre toute méfiance.
  Elle me voulait répondre, lorsque Délie se mit à tousser pour nous avertir qu'elle oyait venir quelqu'un, et incontinent après son beau-frère entra, auquel faisant signe du doigt, elle le fît arrêter à la porte, où elle l'alla trouver au petit pas, et feignant de ne vouloir point éveiller sa sœur, elle marchait comme si elle eût mis les pieds nus sur des épines. Son beau-frère lui demanda des nouvelles de Daphnide, et comme elle se portait. - Elle a plaint, lui dit-elle, longuement, et elle ne fait que de s'endormir. - Et quoi ? lui répondit-il, ne viendrez-vous point danser, et les habits que vous avez

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mis seront-ils inutiles ? - Je ne sais, mon frère, lui dit-elle, peut-être que la grande douleur de ma sœur passera, si elle peut un peu dormir. Si cela est, j'irai finir notre dessein avec les autres, mais si son mal continue, il faudra que nous remettions la partie à une autre fois, et si vous venez d'ici à une demi-heure, nous en serons assurés.
  Son beau-frère s'en retourna avec cette résolution, et elle s'en vint nous redire tous leurs discours. Et lorsque je lui dis qu'elle le devait
" remettre au lendemain, elle me répondit : - Je
" vois bien, Alcidon, que vous avez pris par la fréquentation
" le naturel des Princes η qui ne pensent jamais
" qu'à ce qui les touche, et n'ont point de souci des intérêts d'autrui ; vous ne vous souciez guère de ce qui nous peut advenir η lorsque vous n'y serez plus, pourvu que tant que vous y demeurerez, vous y soyez sans incommodité. - Vous avez tort, lui dit la belle Daphnide, d'expliquer si mal ce que ce Chevalier a dit, car je m'assure qu'il a plus de soin de nous, que vous ne dites ! Mais s'il nous aime, comme je le crois, il ne faut pas trouver étrange qu'il se plaise de demeurer auprès de nous sans compagnie le plus longtemps qu'il pourra, et toutefois il me semble fort à propos, quand notre beau-frère reviendra, que vous lui disiez que je me porte mieux et que, s'ils veulent venir danser céans, j'en serai bien aise, pourvu qu'il y ait le moins de gens qu'il se pourra et le moins d'instruments, et qu'après avoir dansé le bal que vous et vos compagnes avez appris, on s'en

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aille en quelqu'autre lieu, car nous ferons mettre Alcidon dans ce petit cabinet qui est dans cette ruelle, et moi je ne tiendrai que les rideaux de devant ouverts, et demeurerai sur le lit, afin de leur montrer qu'il n'y a personne céans.
  Ce conseil fut trouvé bon, et, pour me montrer le lieu, elle prit une petite clef, et sans se bouger de dessus le lit, elle ouvrit la porte, et, faisant apporter la chandelle, me montra le petit cabinet où il n'y avait place que pour deux petites chaires et une table : le lieu était tout lambrissé et doré, et si proprement accommodé qu'il montrait bien que c'était la petite retraite où la maîtresse du logis venait seule entretenir ses pensées, et qui en avait remis la clef à Daphnide pour s'y retirer quand elle se fâchait d'être parmi tant de personnes. - En ce lieu donc, me dit-elle, vous pourrez demeurer en assurance, et même si vous laissez la porte un peu entrouverte, vous pourrez voir quand ma sœur et ses compagnes danseront, et encore que vous soyez accoutumé à voir la somptuosité et les magnificences de ce grand Euric, si est-ce que je m'assure que ce bal ne vous sera point désagréable, pour la diversité des habits et pour la nouveauté des inventions η. Je lui répondis que toutes choses me seraient toujours très agréables pourvu qu'elles lui plussent et que je demeurasse auprès d'elle.
   Cependant que nous parlions ainsi, le beau-frère revint, et si doucement de peur qu'il avait de réveiller Daphnide qu'il ne s'en fallut guère

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qu'il ne nous surprit. Délie donc qui l'entre-ouït la première nous faisant signe s'y en alla, et emporta la bougie expressément pour empêcher que je ne fusse vu. Et d'abord, relevant un peu la voix : -  Vous avais-je pas bien dit, mon frère, lui dit-elle, que si nous avions un peu de patience, ma sœur nous verrait danser, la voilà qui est éveillée, et avec un si bon courage qu'elle nous veut voir. N'est-il pas vrai, ma sœur, continua-t-elle, adressant sa parole à ma belle maîtresse ? - Il est vrai, ma sœur, répondit-elle, mais mon frère, je vous supplie qu'il y ait le moins de gens qu'il se pourra, et le moins d'instruments, car j'ai peur que le bruit ne fasse renouveler mon mal de tête. Le frère, infiniment aise de ses nouvelles, retourna incontinent pour les dire à cette bonne compagnie, et pour donner ordre à tout ce qui était nécessaire. Cependant j'eus loisir de me mettre dans le petit cabinet, et elle d'accommoder de sorte et les rideaux de son lit et la tapisserie qu'il était impossible de me voir encore que la porte fût assez entrouverte pour me laisser voir presque tout ce qui se ferait dans la chambre.
  À peine avions-nous bien accommodé toutes choses quand une grande partie des Chevaliers assemblés vint dans la chambre, avec un grand nombre de belles Dames, et entre autres Stilliane et Carlis qui ont accompagné ici ma belle maîtresse. Après quelques paroles de civilité, (car il faut avouer que les Chevaliers de la Province des Romains et du Venaissin sont des plus courtois de toute la Gaule), chacun se mit à discourir

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de ce que bon lui semblait. Mais enfin tous leurs discours vinrent à parler du Roi Euric et de la guerre qu'il faisait, de laquelle ressentant tous grandement l'incommodité, il n'y en avait un seul qui ne s'en plaignît, et qui, porté de passion, ne médît η de ce grand Roi : le moindre mal qu'ils en disaient c'était de l'appeler barbare et cruel, la ruine des Gaules et de toute l'Europe, et après, ils entraient sur les souhaits. L'un le désirait être son prisonnier, l'autre de le voir mort, l'autre d'avoir rompu toute son armée, et les plus avantageux souhaits pour lui étaient qu'il n'eût jamais été. J'écoutais tous ces discours, et jugez quel traitement j'en devais espérer si j'eusse été trouvé. Je crois qu'ils n'eussent pas de longtemps cessé de parler de ce grand Roi selon leur passion, n'eût été qu'on ouït quelque instrument qui fit connaître que Délie et ses compagnes étaient prêtes à danser. Chacun se mit en la place plus commode pour bien voir, et peu après ces belles Dames entrèrent, mais si bien vêtues, et d'une cadence si nouvelle, et le tout avec une si gentille invention η qu'il faut avouer qu'il n'y avait rien de plus beau. Je ne saurais redire maintenant ce que c'était, aussi ne sert-il de rien pour ce qui nous touche ; seulement je dirai qu'entre les autres représentations, il y avait des filles vêtues les unes en Déesses et les autres en Nymphes, qui représentaient toutes les choses qui se forment en l'air. Je me ressouviens des vers de celle qui représentait le foudre ; ils étaient tels :

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SignetSTANCES.

I.
MOrtels, je ne suis pas ce foudre épouvantable
Dont s'arme Jupiter, et se rend redoutable,
Lorsque tout en colère il tonne dans les Cieux,
Mais ce foudre d'Amour, plein d'éclairs et de flammes,
Qui ne suis élancé que par le clin η des yeux,
Dont Amour va brûlant les généreuses âmes.

II.
Je ne fais mes efforts sur un rocher sauvage,
Ni dessus un écueil, l'horreur de quelque plage,
Ni sur un corps humain, acte plein de rigueur.
La butte de mes coups n'est chose si petite ;
Sans point toucher le corps, je sais blesser le cœur,
Et parmi tous les cœurs, celui qui le mérite.

III.
Et voyez, ô Mortels ! de combien je devance η
Du foudre accoutumé l'ordinaire puissance :
Il ne s'ose approcher des superbes Lauriers.
Et moi, tout au rebours, je ne frappe personne
Qui n'ait dessus le front par ses effets guerriers,
Des Lauriers mérité η la superbe couronne.

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  Mais, ô sage Adamas ! ce que je vous raconte est hors de propos, et suffit seulement que je vous dise qu'encore que ce qui était représenté fût véritablement très beau et très bien dansé, toutefois le temps me durait fort qu'il ne fût fini, parce qu'il me semblait que c'était autant me dérober du temps que je pouvais bien mieux employer. Quand il plut à Dieu ce bal s'acheva, et quand il plut au Dieu du sommeil η, il commanda à toute l'assemblée de se retirer. Délie demeura seule dans la chambre avec sa sœur, et lors le prisonnier η d'Amour sortit de sa prison, et non point sans dire des injures à Délie de ce que leur représentation avait été si longue. - Voyez, dit-elle, comme vous êtes de mauvaise compagnie η ; de tant de Chevaliers qu'il y avait ici, je m'assure que vous étiez le seul qui s'y fâchât ! Mais, ma sœur, puisque il est si difficile, je vous conseille de le chasser de céans, car comment pouvez-vous espérer de le contenter vous seule, puisque toutes ensemble nous ne l'avons pu faire ? - Ma sœur, dit Daphnide froidement, toutes les choses qui sont au monde ne  "
nous sauraient contenter, si ce contentement  "
ne vient de nous-mêmes, comme toutes  "
les drogues de tous les Mires de l'Univers  "
ne sauraient guérir un corps, si le corps par  " 
sa propre vertu n'en retire sa guérison η, c'est"
pourquoi il faut qu'Alcidon, s'il veut être content, se veuille contenter soi-même, et non pas espérer que le grand nombre de personnes le puisse faire. - Madame, lui répondis-je, si j'avais en ma puissance la volonté comme les autres

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hommes, je pourrais vouloir ce que vous dites. Mais puis que je l'ai remise entre vos mains, c'est de vous de qui mon contentement dépend, et selon ce que vous dites, pour faire que je sois content il faut que vous vouliez que je le sois. - Ma sœur, dit Délie en souriant, ne plaignez plus le temps que vous avez tenu ce Chevalier en cage au chevet de votre lit, car il me semble qu'il a fort bien appris à parler η. - Délie, * répliqua Daphnide, en se mettant une main sur le visage pour cacher sa rougeur, vous êtes si peu sage que je ne sais, si vous continuez, quelle vous deviendrez.
   Après quelques autres discours, elles furent d'avis de me mettre dans le petit cabinet jusques à ce qu'elles fussent déshabillées et que leurs filles de chambre s'en fussent allées. Mais quand elles m'ouvrirent la porte, je trouvai que Délie s'était mise au lit avec sa sœur ; et parce qu'elle prit bien garde que je n'en étais pas trop satisfait : - Et quoi, Chevalier, me dit-elle, il semble que vous me fassiez la mine, pourquoi me regardez-vous de si mauvais œil puisque c'est vous qui êtes cause que je suis ici ? - Je vois bien, lui répondis-je, que j'en suis cause, aussi n'en puis-je être marri puisque ma belle Maîtresse le veut ainsi ! Il est vrai que j'eusse été bien aise de pouvoir parler à elle sans témoin. - Vous n'avez donc pas envie, me dit-elle, de tenir ce que vous lui direz ! Car ne savez-vous pas que pour faire un bon contrat, il y faut toujours des témoins ? - Amour, lui répliquai-je, nous servirait de témoin. - Amour, dit-elle, ne peut

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pas être témoin, car il faut qu'il soit Juge,  
et peut-être encore ne pourra-t-il pas être juge,  "
car il est dangereux qu'il ne soit lui-même complice η  " 
de votre tromperie. - Si Amour ne peut pas  "
être témoin, repris-je lors, en ce qui est de l'amour,  "
encore moins Diane, qui s'en est toujours  "
déclarée ennemie. - Si je n'en puis être témoin,  "
dit-elle, j'en serai le dénonciateur pour en faire la punition. - Jugez, répondis-je, si vous êtes en ce dessein, si je n'ai pas occasion de vous désirer hors de là ! Daphnide, qui n'avait point encore parlé, nous interrompant, et s'adressant à moi : - C'est moi, dit-elle, Alcidon, qui lui ai ordonné de se mettre où elle est, et le dessein qui me l'a fait faire est tant à votre avantage que quand vous le saurez, vous en serez peut-être glorieux. Car ce n'est pas pour témoigner contre vous ni pour vous accuser, comme elle dit. Je suis trop assurée de la discrétion d'Alcidon et de la puissance qu'il m'a donnée sur lui. Mais ayant plus de doute de moi que de vous, j'ai voulu qu'elle fût ici pour m'empêcher par sa présence de faire plus que je n'ai résolu si, de fortune, la bonne volonté que je vous porte me voulait faire outrepasser ce que je dois, contre le dessein que j'en ai fait. - J'avoue, Madame, lui dis-je froidement, que cette crainte que vous avez, est bien glorieuse η pour moi, mais le remède que vous y apportez est bien cruel et importun. - Il faut, me répondit-elle, Alcidon, que vous m'aimiez comme je vous aime, et que, comme je fais gloire d'aimer un Chevalier sans reproche η, de même vous pensiez que celle qui

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mérite d'être aimée de vous doive être, non seulement sans blâme, mais sans le soupçon même du blâme η.
  Nos discours furent longs sur ce sujet, et si agréables que je ne me donnais garde que le jour parut à travers des vitres et des vantaux. Nous commençâmes alors à consulter si je devais partir ou demeurer. La belle Daphnide qui était toujours en peine de me voir en ce danger, au commencement était d'opinion avec Délie que je m'en allasse avant qu'il fût plus grand jour. Mais quand je l'eus un peu rassurée, et que je lui eus remontré que de longtemps peut-être ne pourrais-je pas retrouver la commodité de la revoir, elle consentit à mon séjour, quoique Délie y contrariât. Mais enfin l'Amour l'emporta par-dessus ses raisons, et fut résolu que je demeurerais encore tout ce jour en ce lieu bienheureux, et que, la nuit étant venue, je pourrais partir avec plus de sûreté. Et afin que je ne demeurasse point tout seul en ma petite prison, la belle Daphnide résolut de tenir le lit tout le jour, feignant de se ressentir du mal du jour passé, car le cabinet était si près du chevet de son lit que nous pouvions parler ensemble sans être ouïs du reste de la chambre. Cette résolution étant prise, Délie se chargea d'avertir de notre dessein celui qui m'avait conduit afin qu'il donnât ordre à tout ce qui était nécessaire, tant pour empêcher que ces Chevaliers qui étaient venus avec moi ne fussent aperçus que pour les faire trouver au lieu et à l'heure que nous avions prise.

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  Plusieurs fois, oyant discourir nos Druides de l'état et de la vie du grand Tautatès et des âmes immortelles η des hommes, qui après cette vie, pour récompense de leurs vertus, s'en vont dans le Ciel auprès de lui, où elles doivent demeurer à jamais, je me suis grandement étonné, et presque ne pouvais comprendre que ce ne fût une vie bien désagréable et ennuyeuse que la leur, puis, à ce qu'ils disent, qu'ils n'y boivent, ni mangent, ni dorment, ni font autre chose que perpétuellement penser et contempler, me semblant que le temps leur devait être bien long, le passant tout en imaginations. Mais j'avoue que depuis ce temps j'ai reconnu le contraire, lorsque je considérais combien promptement et agréablement pour moi se passaient les heures près de cette belle, car je ne fus de ma vie plus étonné que quand je vis éclairer le jour, ne me semblant pas que la nuit eût duré une heure, tant elle avait passé, ou plutôt s'en était envolée promptement.
  Chacun étant déjà levé dans le logis, Délie fut contrainte d'en faire de même, et il fallut que je me renfermasse dans ma prison, car elle ne voulut jamais permettre que je la visse habiller, parce qu'il fallait qu'elle fût servie de ses filles. Je lui offris bien, et l'en suppliai, de me permettre que je fisse ce matin l'office de ses Damoiselles, mais ce fut en vain, quoi que sa sœur en souriant lui dit que j'étais si accoutumé de donner η la chemise au grand Euric qu'il ne fallait point douter que je ne la susse bien donner à elle aussi. - Vous savez bien, lui répondit-elle,

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que la chemise des femmes est cousue jusques en bas, ce que ne sont pas celles des hommes, et je craindrais qu'en me la mettant il ne la décousît ou la déchirât, et par ainsi il vaut mieux que ce soient mes filles ! - Criez, dit
Daphnide, s'il vous fait mal η. - Il n'est plus temps, 
" répondit Délie, de crier quand le mal est fait, il faut que ce soit
" auparavant, afin qu'il ne se fasse ! Et pour conclusion, dit-elle en souriant, encore que cet oiseau η soit bien privé, si faut-il qu'il demeure en cage. - Vous voyez, Alcidon, dit Daphnide, comme mes persuasions ont peu de force. - Madame, lui répondis-je, je ne parle point pour ma liberté, puisque je vois que vos paroles sont inutiles, mais je prie Amour que quelquefois il me venge d'elle. - Amour, dit-elle, n'a rien à faire avec Diane. - Et toutefois, lui dis-je, pour baiser un Endymion, cette Diane quitta bien le Ciel. Et peut-être encore ne fut-elle pas si dédaigneuse, que pour une toison η ne favorisa le Dieu Pan, encore qu'il eût les pieds de bouc et des cornes en la tête. - La Diane, dit-elle, dont vous parlez, répondra quand elle voudra à cette calomnie ! Mais je vous dirai bien que si je ne change fort d'humeur, je ne voudrais jamais que celui que je baiserai s'endorme, et quant aux cornes η de Pan, il est certain que s'il advient que j'aime quelqu'un, j'aimerai toujours mieux qu'il les porte que moi. - Et toutefois, lui dis-je, la Lune, de qui vous avez le nom les porte bien ! - C'est parce, me répondit-elle, qu'elle n'est
" point mariée, et ce qu'elle en fait, ce n'est que pour
avertir les Amants auxquels elle éclaire la

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nuit en leurs larcins que les cornes qu'ils vont  "
faire à autrui leur seront quelquefois rendues  "
par d'autres : Mais, continua-t-elle, tous ces discours  "
sont bons, vous avez beau prolonger, si faut-il entrer en ce cabinet ! Et à ce mot passant le bras par-dessus sa sœur, elle me poussa dedans et ferma la porte sur moi, et puis appelant ses filles qui étaient en une garde-robe voisine, elle s'habilla sans faire bruit, feignant que Daphnide se trouvait mal, et puis laissant les fenêtres fermées, s'en alla donner ordre à ce que nous avions résolu. Cependant, encore qu'il y eût quelques personnes dans la chambre, nous ne laissâmes de parler ensemble sans toutefois ouvrir la porte ; et quoique ce fût d'une parole assez basse, si est-ce qu'une fille passant assez près du lit entre-ouït, non pas les paroles, mais oui bien le sifflement qu'en parlant bas on fait pour prononcer quelques lettres, et de fortune cela fut en même temps que Délie, soigneuse de nous, s'en revint en la chambre, qui fut cause que cette fille s'adressant à elle lui dit qu'elle pensait que sa sœur fût plus malade qu'elle ne disait. - Et pourquoi ? dit Délie. - Parce, répondit la fille, qu'elle rêve, car je l'ai ouïe parler toute seule : - Et qu'a-t-elle dit ? répliqua Délie. - Je n'ai pas ouï, ajouta la fille, les paroles bien distinctes, mais assurez-vous qu'elle parle. - Vous êtes bien plaisante, reprit Délie, ne savez-vous pas que c'est sa coutume, aussitôt le matin qu'elle est éveillée, de faire ses prières et recommandations aux Dieux, taisez-vous, et n'en parlez point. Cette fille crut Délie, qui peu après s'approcha

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de nous, et nous fit ce conte, nous avertissant de parler un peu plus bas. - Je le ferai, lui répondis-je, mais, belle Délie, ne vaudrait-il pas mieux faire sortir chacun dehors afin que cette porte me pût être ouverte ? - Ah ! Ah ! dit-elle, en se moquant de moi, je suis à cette heure belle Délie, et tantôt j'étais une Diane cornue, et qui aimais Pan le vilain pour une toison ! Je vois bien que vous avez une âme douce η, et qui reçoit fort bien les enseignements qu'on lui donne. Il faut que vous demeuriez encore où vous êtes jusques à ce que vous ayez bien appris à parler de Diane, car autrement elle serait en colère, et pourrait vous châtier, et nous aussi. À ce mot, elle s'en alla faire sortir toutes ses filles, et commanda à l'une de faire apporter quelque consommé pour donner à sa sœur ; mais parce qu'elle n'avait guère soupé, qu'elle en apportât plus que de coutume. La fille revint incontinent avec ce qu'elle lui avait commandé, et elle, refermant la porte et entrouvrant un peu une fenêtre, s'en vint l'apporter à sa sœur. Et se jouant comme de coutume : - Je veux, dit-elle, que ce Chevalier sorte pour connaître de quelle façon je me sais venger des injures qu'il m'a faites. Et lors ouvrant la porte : - Venez, Dam Chevalier, continua-t-elle, et voyez, de peur que j'ai η que vous ne mouriez avant que j'aie eu le loisir de vous faire souffrir les supplices auxquels je vous ai destiné, je vous apporte ici de quoi vous nourrir un peu, car je serais trop marrie que votre trépas devançât mon entière vengeance. Elle proférait ces paroles

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avec tant de grâce, qu'il était impossible de s'empêcher d'en rire. Et après que sa sœur eut un peu repris d'haleine : - Mais, dit-elle, Délie, comment avez-vous eu ce que vous lui apportez, et ne s'en sera-t-on point aperçu ? - Oui, répondit-elle, si je n'avais pas plus d'invention que vous ! Contentez-vous qu'un de ces η jours je vous veux vendre, et que ce sera vous-même qui en ferez le marché sans que vous en sachiez rien. Et pour ne laisser refroidir ce que je vous apporte, prenez-en un peu, aussi bien ai-je dit que c'était pour vous, et le reste sera pour ce Chevalier à qui je veux tant de mal. - Il vaut mieux, dit-elle, le lui laisser du tout, car je m'assure qu'il en a plus de besoin que moi pour la longue traite qu'il a faite sans manger. - Voire, dit Délie, pourvu qu'il ne meure pas, encore n'est-il que trop heureux. Et à ce mot, elle contraignit sa sœur d'en prendre un peu, et puis voulut que j'en fisse de même ; et parce que je m'en excusais. - Non, non, dit-elle, recevez-le, car je ne sais si d'aujourd'hui vous mangerez autre chose que des confitures qui sont dans ce petit cabinet, de peur d'être découvert par tant de gens qui sont céans. Et prenez le cas que ce que vous faites tous deux, ce soit boire en nom de mariage η.
  Avec semblables discours, nous passâmes tout le matin, et l'heure du dîner étant venue, il me fallut renfermer, afin de n'être vu par ceux qui lui apportaient la viande. Et le malheur voulut qu'elle n'avait pas presque fini le repas que toute la chambre fut pleine de ces Chevaliers,

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dont peut-être y en avait-il plusieurs qui en étaient η frappés d'Amour ! Et de fortune, le beau-frère s'asseyant sur le pied du lit, en fit mettre des principaux dans des sièges en la ruelle, et si près de moi que je ne pouvais presque souffler sans être ouï. Considérez, sage Adamas, en quel état j'eusse été s'il me fût venu volonté de tousser ou d'éternuer.
  La plupart de leurs discours étaient de la guerre du Roi Euric, et des préparatifs qui se faisaient en divers lieux pour lui résister, de quoi je fus bien aise d'être averti pour en donner avis au Roi η, qui depuis ne lui fut pas inutile, mais le plus fâcheux fut qu'ils demeurèrent à l'entretenir jusques au soir. Je vous laisse à penser leur peu de discrétion, puisque, la voyant malade, ils ne laissèrent de demeurer presque tout le jour autour de son lit. Enfin se voulant aller promener, ils la laissèrent toute seule, et lors les portes étant fermées, je sortis du cabinet, que Délie me vint ouvrir. - Et bien, me dit-elle en l'ouvrant, que vous semble de cette aventure, et comment la nommerez-vous, sera-ce du nom de parfaite Amour ou d'extrême patience ? - Ce sera, lui dis-je, de celui de la plus agréable que j'eus jamais. - Et toutefois, ajouta Daphnide, que direz-vous du long temps que vous avez été dans cette caverne η ? - Je dirai, lui répondis-je, Madame, que cela ne doit pas être trouvé étrange, puisque l'on dit bien qu'en un certain temps, lorsque l'Ours η voit éclairer le Soleil, il se renferme dans sa caverne pour quarante jours. Et pourquoi n'ai-je dû η

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me renfermer dans la mienne pour quelques heures, puisque j'ai vu ce matin vos beaux yeux qui sont mes Soleils éclairer avec tant de clarté que jamais je ne les vis si beaux ? - Vous en direz, reprit Délie, tant de miracles que vous voudrez, mais si ne saurais-je croire que la liberté ailleurs ne vous fût bien aussi agréable que cette prison, et même avec une si grande contrainte. - Si Diane, lui répondis-je, savait η que c'est que d'aimer, et quel contentement on reçoit d'être auprès de la personne aimée, elle ne serait pas tant incrédule qu'elle est, et au contraire elle croirait qu'à ce coup, puisqu'elle nomme le lieu où j'ai été une prison, j'ai trouvé le proverbe
faux, qui dit Nulle belle prison.  "
Car je n'ai jamais été dans le Palais du grand Euric avec plus de plaisir ni de contentement.
  Nous continuâmes quelque temps ce discours avec tant de félicité pour moi que les heures ne me semblaient que des moments. Et celle du souper étant venue, il me fallut encore renfermer, mais ce fut pour peu de temps, car Daphnide ayant, comme je crois, pitié de me laisser seul si longuement se hâta de sorte que sa sœur se plaignait qu'elle n'avait pas eu le loisir de manger, toutefois elle eut mémoire de moi, et je ne sais comment, ni avec quelle excuse, elle me fit garder quelque chose, quoique véritablement ce fût sans que j'en eusse affaire. Seulement je suppliai la belle Daphnide, puisqu'il fallait que je partisse si tôt, de vouloir pour le moins s'exempter ce soir de la visite, pour ne dire importunité, de tous ces Chevaliers, afin

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que le temps qui me restait pût être employé auprès d'elle, ce qu'elle pourrait faire en feignant de se trouver mal, et que la longue demeure qu'ils avaient faite auprès de son lit en était cause. Elle y consentit avec quelque peine, et soudain Délie leur alla donner à tous le bonsoir de sa part, et faire ses excuses de ce qu'elle se retirait de si bonne heure.
  Me voilà cependant seul auprès de ma belle maîtresse, car Délie, de peur que personne ne m'y surprît, nous avait enfermés dedans, et avait emporté la clef. L'amour alors et la commodité me donnèrent un grand assaut, car aimant passionnément cette belle Dame et me voyant seul auprès d'elle, c'était assez pour me convier à la rechercher de quelque chose de plus ; mais il y avait encore deux autres très grandes considérations. L'une, les assurances qu'elle me donnait de sa bienveillance, qui ne me devait pas rendre peu hardi ; et l'autre, les préceptes que j'avais du Grand Euric de ne point perdre l'occasion. Et toutefois jugez, Madame, de quelle qualité est l'affection que j'ai pour vous : vous savez bien que je ne vous en fis point d'autre semblant, sinon que me mettant à genoux au chevet de votre lit et vous prenant une main, je la vous baisais avec un grand soupir, tant le respect qui accompagne toujours une grande amour eut alors de pouvoir sur moi. 
" Il est vrai, sage Adamas, que,
" ayant demeuré de cette sorte quelque temps,
" je lui dis, presque comme hors de moi : - Et bien, Madame, comment ordonnez-vous que je vive ?

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- Je ne veux pas, me dit-elle, que ce soit comme vous avez fait par le passé, car maintenant que vous avez cette preuve de ma bonne volonté, je ne le vous pardonnerais jamais. - Voilà, lui répondis-je, Madame, une dure ordonnance, et a laquelle je proteste de désobéir. - Comment, Alcidon, dit-elle, se levant sur le lit tout en sursaut ! Comment ! Vous protestez de me désobéir, pensez-vous bien à ce que vous dites ? Et de fortune en même temps, Délie mit la clef dans la serrure, et nous ouïmes qu'elle ouvrait la porte. Cela fut cause que craignant que quelqu'un ne fût avec elle, je me retirai dans le cabinet sans lui point faire de réponse. Mais quand elle eut refermé la porte, et que je la revis seule, je revins en ma place, et voulus reprendre la main de ma belle Maîtresse, mais elle toute en colère la retira, en me disant si haut que Délie l'entendit : - Vous me ferez plaisir, Alcidon, puisque vous êtes en cette volonté, de ne m'importuner pas davantage. Délie oyant ces paroles eut opinion que j'eusse recherché sa sœur de quelque chose qui lui fût désagréable, et cette opinion lui fit dire en souriant : - Voici une grande colère, et je vois bien que les bons ouvriers en peu d'heure font beaucoup de choses puisque je les vois si changées depuis que je m'en suis allée. Je gage, continua-t-elle, Chevalier, que vous avez contrevenu aux coutumes η que je vous ai dites de cette aventure ! - Ah non ! répondit sa sœur, mais peut-être a-t-il bien fait pis, car s'il eût fait ce que vous dites, il n'eût été que parjure

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Amant, au lieu qu'en ce qu'il a fait, il se déclare perfide et traître. - Voilà, lui dis-je, sage Délie, deux grandes injures, et toutefois je les endure patiemment jusques à ce que, nous ayant ouï tous deux, vous jugiez et ordonniez quelle réparation elle me doit faire, car je vous veux bien pour mon Juge. - Vraiment, dit Daphnide, voilà le Chevalier le plus outrecuidé qui fût jamais, il ose bien demander réparation en ce qu'il ne doit attendre que punition ! Mais, Délie, puisqu'il vous veut bien pour son Juge, je vous veux bien aussi pour le mien, oyez ce qu'il a dit, et le condamnez au supplice qu'il mérite, si toutefois il s'en peut trouver un qui puisse égaler son offense. Et afin qu'il ne dise pas que je le rapporte trop aigrement, je veux bien que vous l'oyez de sa bouche même. Alors je répondis froidement : - Voyez, mon Juge, combien mon affection surmonte la rigueur de Madame, elle requiert que vous me punissiez cruellement. Et moi, si j'ai failli, je vous fais pour son contentement la même requête ; mais si c'est elle qui a fait, non pas une faute η (je ne croirai jamais qu'elle en puisse faire) mais quelque injure à mon amour, je ne requiers pas qu'elle soit punie : car si je lui voyais du mal, je mourrais de peine, mais qu'il lui soit ordonné de ne plus offenser ni d'effet ni de pensée l'affection que je lui porte. - Je veux bien, répondit Délie, être votre Juge à ces conditions. Faites-moi donc entendre votre différend. - Apprenez-le, je vous supplie, lui dis-je, de sa propre bouche ; car outre que je sais qu'elle ne peut dire que la vérité, encore est-il raisonnable

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que vous sachiez par elle, puisqu'elle m'accuse, quelle η est la faute dont elle demande que je sois puni. - Il est vrai, dit Délie, c'est à vous à parler la première. - Je vous l'aurai bientôt fait entendre, reprit-elle, car nous n'avons pas eu long discours. Il m'a dit ces mêmes mots : Comment, Madame, ordonnez-vous que je vive ? Je lui ai répondu : - Je ne veux pas que ce soit comme vous avez fait par le passé, car à cette heure que vous avez quelque preuve de ma bonne volonté, je ne le vous pardonnerais jamais. Il m'a répondu : - C'est une trop dure ordonnance, et à laquelle je proteste de désobéir. Et lorsque je lui reprochais cette désobéissance, vous êtes entrée et m'avez empêchée de savoir ce qu'il voulait répondre. Voilà tout ce que nous avons dit. Lors Délie se tournant vers moi : - Daphnide a-t-elle dit la vérité ? - Oui, mon Juge, lui répondis-je, et c'est de quoi je vous demande justice ; car des injures de perfidie et de traître, je n'en dis rien, parce que vous les avez ouïes, et outre cela, ce n'est qu'une suite de la première offense. - Mais, dit Délie, comment entendez-vous qu'elle vous ait offensé, puisque, selon ce que vous avouez, c'est vous qui avez fait la première faute ? Car, Chevalier, répondez-moi, ne vous dites-vous pas Amant de cette belle Dame ? - Oui, lui répondis-je, et avec tant de vérité que quand je cesserai de l'aimer, je cesserai de vivre. - Or, reprit Délie
ne savez-vous pas qu'une des principales lois d'Amour,  " 
c'est que l'Amant obéisse aux commandements  "
de la personne aimée ? - Oui, lui répondis-je,"

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" pourvu que ces commandements ne
" soient point contraires à son affection, comme si elle commandait de n'être point aimée, elle ne devrait pas être obéie. - Vous avez raison,
" reprit Délie : car toute chose naturellement fuit
"
ce qui la détruit. Mais comment pouvez-vous vous excuser de n'avoir failli à ce précepte d'Amour en cette occasion où vous avez non seulement trouvé dure l'ordonnance qu'elle vous faisait de l'aimer, mais de plus, avez protesté de lui désobéir ? - Mon Juge, lui répondis-je, je ne l'ai pas seulement protesté, mais je le proteste encore, et avec une telle résolution que si j'avais à mourir et à remourir autant de fois que j'ai vécu de jours depuis l'heure de ma naissance, je l'élirais plutôt que de faire autrement. - Voyez, dit alors Daphnide, toute en colère, oyez comme il parle, et le punissez, s'il se peut, comme il mérite. - Mon Juge, interrompis-je alors en souriant : Que ma belle maîtresse me commande d'entrer pour son service dans des bataillons armés, qu'elle m'ordonne de me jeter dans un feu ; voire, s'il lui plaît tout à cette heure, que je me mette ce poignard dans l'estomac, je le ferai devant ses yeux pour lui obéir et pour lui rendre témoignage du pouvoir qu'elle a sur moi, et si elle ne croit mes paroles, qu'elle en tire telle preuve qu'elle voudra, car je suis très assuré qu'elle ne me commandera jamais rien de si hasardeux que mon amour ne me donne assez de force et de courage pour l'exécuter incontinent. Mais ne vous souvenez-vous point que, quand sous l'habit et sous la faveur

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de Diane vous me reçûtes à la preuve de cette aventure, je vous promis d'en observer les coutumes, pourvu qu'elles ne m'ordonnassent rien qui fût contraire à mon Amour ? - Je m'en souviens, répondit Délie. - Vous ne devez donc point, repris-je, ô mon Juge ! trouver mauvais que j'aie fait cette même protestation à ma maîtresse, puisque, si j'eusse fait autrement, j'eusse été traître et perfide envers elle et envers Amour. Je lui demande comment il lui plaît que je vive. Je ne veux pas, me dit-elle, que ce soit comme vous avez fait par le passé. Mais si par le passé je l'ai aimée autant qu'un cœur peut aimer, en m'ordonnant que je ne fasse pas comme j'ai fait, n'est-ce pas me commander que je ne l'aime plus ? Et ne serais-je pas déloyal et perfide si j'obéissais à une telle ordonnance ? Non, non, Madame, continuai-je m'adressant à Daphnide, si vous ne savez point quels sont vos yeux sous prétexte que vous ne les voyez que dans un miroir η, ne pensez pas que nous qui les voyons en eux-mêmes n'en ressentions les blessures jusques en l'âme, et ne reconnaissions que véritablement ceux qui en η ont été blessés n'en peuvent jamais guérir. Je vous ai aimée enfant, j'ai continué homme, et je vous aimerai dans le cercueil en dépit de la froideur de la mort, rien ne m'éloignera jamais de cette résolution, et cette pensée sera toujours dans mon cœur tant que je vivrai, et parmi mes cendres après mon trépas. Délie alors en souriant : - Je vois bien,
dit-elle qu'Amour est un enfant, et que peu de chose le fait  "

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pleurer. J'ordonne pour accorder votre différend qu'Alcidon, pour châtiment de la faute qu'il a faite d'oser répondre à Daphnide si absolument qu'il lui désobéirait encore qu'il en η eût raison, sans délai baisera la main de sa maîtresse, et que Daphnide, pour la punir de ce qu'elle lui avait commandé une chose qu'elle n'eût pas voulu avoir effet si elle l'eût bien entendue, baisera Alcidon pour témoignage de son repentir. Ce jugement fut de mon côté exécuté avec beaucoup de contentement, et tout le reste du soir nous nous entretînmes de si agréables discours que quand j'oyais un horloge η qui était sur la table, il me semblait qu'il sonnait les quarts d'heure, et non pas les heures entières.
  Je n'aurais jamais fait si je voulais raconter tous les discours qui furent entre nous. Et de peur d'être trop long, je dirai seulement qu'enfin étant pressé de partir, après avoir reculé mon départ tant qu'il m'était possible, je repris la main de ma belle Maîtresse, et mettant un genou sur un carreau, je lui dis : - Enfin, Madame, me voici à la fin de mon bonheur, Délie et le temps me pressant de partir ! Je vois bien que l'un ni l'autre ne ressent point ma passion, mais vous qui en êtes la cause, serez-vous aussi insensible comme eux ? - Alcidon, me répondit-elle, ne vous plaignez point de moi, et vous souvenez que si je ne vous aimais, je n'eusse pas eu la résolution de vous voir ici, puisque, s'il n'y allait que de ma vie ce serait peu de chose, mais y mettant la vôtre aussi, et mon honneur, vous

Signet[ 97 recto ] 1619 1621

devez croire que la passion qui m'a bouché les yeux à toutes ces * considérations doit être très grande. - Madame, lui dis-je, c'est ce qui me fait étonner, qu'ayant déjà fait tant pour moi, vous fassiez à cette heure si peu ! Alors sa sœur s'était un peu éloignée, et faisait quelque chose par la chambre, Daphnide me répondit : - Souvenez-vous, Chevalier, que cette aventure de laquelle Délie vous a donné l'entrée ne se doit point achever par importunité de demandes, mais par persévérance et longueur de temps η. À ce mot, elle me serra la main que je lui baisais, avec un grand soupir : - Tout ce que je puis faire donc, c'est, lui dis-je, de supplier le grand Saturne qui conduit les heures, le temps, et les saisons, de les faire passer si vite que le point de mon bonheur puisse arriver avant mon trépas, si pour le moins il doit advenir quelque fois ; autrement qu'il fasse si tôt passer celui de ma vie, que l'ennui et la peine n'aient pas le loisir de me donner la mort. - Vivez content, me dit-elle, Chevalier, et souvenez-vous η que je vous aime. Ce furent les dernières paroles qu'elle me dit pour lors, parce que, par malheur, l'Horloge η sonna minuit, qui était l'heure que je devais partir. Et Délie, de peur que celui qui m'attendait à la porte du jardin ne fût aperçu, ne voulut me permettre de demeurer un moment davantage, outre que j'étais si affligé de m'en aller que presque je ne sus lui dire Adieu ! Pour le moins je n'ai point de mémoire de ce que je lui dis. Je partis donc de cette sorte si confus que j'étais au milieu du jardin avant que je disse ni répondisse

Signet[ 97 verso ] 1619 1621

un mot à Délie, de quoi se mettant à moitié en colère : - Et quoi, Chevalier, me dit-elle, me tirant par le bras, avez-vous laissé la langue avec le cœur au lieu d'où vous venez ? - Je ne sais, lui dis-je, belle Délie, ce que j'y ai laissé, ni ce que j'en ai rapporté, mais bien que cette aventure où je me suis éprouvé donne les plus grandes espérances et les moindres effets qu'on puisse imaginer. - Et quoi, me dit Délie, ingrat Chevalier que vous êtes, vous étiez-vous imaginé de devoir obtenir davantage de ma sœur ? - Beaucoup moins, lui dis-je, quand je regardais mon mérite, mais beaucoup plus aussi quand je considérais mon affection. - Si vous aviez, répondit-elle, un jugement bien sain, vous eussiez fait peut-être une proposition en vous-même toute contraire, car votre mérite devait obtenir beaucoup, étant Alcidon tant estimé de tous ceux qui le connaissent qu'il n'y a rien à quoi son mérite ne le puisse justement faire atteindre. Mais votre amour ne devait prétendre à chose quelconque pour encore, étant si jeune que je ne sais comment on lui puisse si tôt donner le nom seulement d'Amour. Pour le moins on ne le devrait pas faire, s'il est vrai qu'on ne donne point le nom d'homme à un enfant qui est encore au berceau. - Comment, répondis-je, belle sœur de ma Maîtresse, vous estimez mon amour jeune, qui est né en moi presque aussitôt que la connaissance du bien et du mal, et vous le croyez petit, encore qu'il surpasse en grandeur les plus grands Géants η qui furent jamais enfantés de la terre ? - Je l'estime

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jeune, me dit-elle froidement, parce qu'il n'est né que depuis le jour avant η que vous ayez commencé d'entrer en cette aventure ! Et je l'estime petit au prix de ce qu'il sera et que raisonnablement il doit être. Mais, me dit-elle en me serrant la main, laissons ce discours, et dites-moi quand avez-vous opinion de nous revoir, et quelle résolution en avez-vous prise avec ma sœur ? - Vous avez ouï, lui répondis-je, tous nos discours, et je suis tant outré de déplaisir de me séparer d'elle que je n'ai plus de mémoire de chose quelconque. - Puisque cela est, dit-elle en souriant, votre maîtresse a bien fait de ne vous point favoriser davantage, car aussi bien ce déplaisir que vous dites vous l'eût fait oublier ! - Ne croyez pas cela, répliquai-je soudain, car tout ainsi que je n'ai pas oublié que je n'ai point reçu les contentements espérés, de même jamais je n'eusse perdu le souvenir des faveurs tant désirées. - Ne vous figurez point ce que vous dites, répondit-elle, car la mémoire que vous avez de ce que l'on a fait pour vous, c'est
parce qu'on se souvient toujours beaucoup  "
mieux du mal que du bien reçu, et que  "
l'amertume demeure plus longtemps en la bouche "
que la douceur. Mais puisque vous n'avez "
point résolu autre chose avec ma sœur, je vous conseille de vous résoudre en vous-même de la revoir le plus tôt et le plus souvent que
vous pourrez : car souvenez-vous qu'il n'y a rien que  "
les yeux η qui fassent naître l'amour, ni rien "
qui le fasse croître davantage que de s'entrevoir  "
souvent. Voyez-vous, Alcidon, je vous veux  "

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témoigner que je vous aime, et puisque vous avez entrepris cette aventure η, et que ç'a été moi qui vous en ai ouvert la porte, je vous donnerai des avis tels, que si vous les suivez, sans doute vous en viendrez η à bout. J'ai un peu plus d'âge que ma sœur, cela est cause que j'ai un peu plus d'expérience qu'elle, et peut-être que vous aussi, mais n'abusez pas des enseignements η que je vous donnerai si vous ne voulez vous en repentir. Ma sœur vous aime, elle me l'a dit, et véritablement je le crois, et vous le pouvez bien juger par le hasard où elle s'est mise pour vous voir, mais elle est fort jeune, et par ainsi naturellement sujette aux
" imperfections de la jeunesse. La jeunesse est prompte à
" recevoir toutes sortes d'impressions, mais aussi
" prompte à les perdre, et cela d'autant que
" l'humidité η de leur mémoire est comme de la cire
" bien molle, où l'on imprime aisément tout ce
" qu'on veut, mais qui encore plus aisément perd
" ces figures imprimées, et même pour peu qu'on
" y en présente de nouvelles. Il faut donc pour éviter ce danger, et si vous voulez toujours être aimé, et bien aimé, que par votre présence, vous renouveliez souvent ces premières images, et ne le pouvant par la présence autant qu'il serait nécessaire, vous le fassiez par
" lettres et messages, car lorsque ces entrevues
" inespérées adviennent, ou ces messages non attendus,
" ils font un beaucoup plus grand effet,
" parce qu'en Amour, les biens et les contentements
" espérés semblent être dus, et que ce soit
" une injure s'ils sont ou retardés ou refusés, au

Signet[ 99 recto ] 1619 1621

lieu que les autres qui viennent avant l'espérance,  "
font en l'âme de qui les reçoit comme les  "
coups qui n'ont point été prévus, c'est-à-dire  "
des effets beaucoup plus grands. - Si je pouvais,  "
lui dis-je, belle Délie, me désobliger, au péril de ma vie, des faveurs que je reçois de vous, je m'estimerais infiniment redevable à la fortune ! Mais n'osant espérer tant de bonheur, je vous supplierai seulement de croire que pour témoignage de l'estime que je fais de votre jugement et de vos bons avis, je les observerai religieusement, et conserverai la mémoire des obligations que je vous ai jusques à la fin de ma vie. Et pour me dégager en quelque sorte de ce que je vous dois, n'ayant point de cœur pour le pouvoir faire dignement, je m'oblige à vous en remettre un entre les mains que vous estimerez beaucoup plus que celui qui soulait être à moi et qui est maintenant à Daphnide. - Alcidon, me dit-elle, en souriant, je vois bien par vos discours qu'il est vrai que toute chose retourne η à son commencement, puisque, quand vous entrâtes en ce jardin, vous me tîntes les mêmes propos η de la perte de votre cœur que vous faites maintenant que vous en sortez. Je prie Dieu que celle qui l'a le possède longtemps, et cependant je verrai quels seront les effets de vos promesses, tant en l'observation de mes avis qu'en la remise de ce cœur que vous me promettez.
  À ce mot, étant arrivés à la porte du jardin, je pris congé d'elle, et ayant trouvé celui qui m'attendait pour me guider, nous nous mîmes au

Signet[ 99 verso ] 1619 1621

petit pas pour retrouver nos rochers. Mais comme si le Ciel eût voulu plaindre notre séparation, tout à coup il se troubla, et couvrit de tant de nues que non seulement nous perdîmes la clarté de la Lune, mais fûmes de sorte mouillés de la pluie que nous fûmes contraints de nous retirer sous un arbre, attendant que cette grande furie fût passée. Celui qui me conduisait perdit de sorte la connaissance du chemin que, quand nous voulûmes aller où étaient ceux qui m'attendaient, il s'égara et me mena jusques à la source de la fontaine qui donne et le nom et le commencement à la rivière de Sorgues. Cette fontaine est toute entourée de si grands rochers à l'extrémité de cette vallée qu'elle semble être enclose par eux, comme si c'étaient de hautes murailles, sinon du côté d'où nous venions. Quand cette source est en son repos, elle semble un grand puits qui laisse écouler ses eaux pour être trop rempli. - Mais, me disait celui qui me servait de guide, quelquefois cette fontaine est la plus épouvantable qu'il se puisse dire : car, voyez-vous la hauteur de ce rocher qui est à main gauche, je vous assure que bien souvent elle fait sauter ses eaux jusques là, et que ses bouillons s'élèvent avec une telle furie et avec un si grand bruit qu'il n'y a tempête de mer qui l'égale ! - Et n'en sait-on point la cause, lui dis-je ? - Non, me répondit-il, car quelquefois elle entre en cette furie lorsque le temps est le plus beau, et d'effet vous voyez qu'à cette heure qu'il pleut, elle est aussi calme que les autres sources. - Il faut, répliquai-je,

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que cela vienne de quelques vents enfermés qui font cet effort pour sortir.
  Cependant que nous parlions ainsi, la pluie se renforça ; et parce que je rencontrai la concavité d'un rocher sous lequel on pouvait être à couvert, je lui dis que j'étais d'avis qu'il allât chercher ceux qui m'attendaient, car je ne pouvais plus aller à pied, et que, cependant que je me reposerais, la pluie peut-être passerait, et qu'après, la Lune venant à éclairer, elle nous aiderait à trouver le chemin.
  Or, mon père, je vous raconte ceci non pas pour servir à notre discours, mais seulement pour vous dire η une aventure étrange, et que peut-être jugerez-vous telle quand vous l'aurez ouïe. Lorsque celui qui me guidait fut parti pour faire ce que je lui avais commandé, et que je me vis seul sous ce rocher sauvage, Amour, qui eut pitié de moi, ne voulut pas que longuement je fusse sans lui, aussi n'y avait-il pas apparence que depuis si peu de temps j'eusse quitté le lieu η où il était en sa gloire, et que je n'en η eusse point de souvenir. Je fus donc incontinent accompagné des douces pensées de Daphnide, et après les avoir quelque temps entretenues, enfin je me mis à chanter tels vers, considérant combien l'absence η était ennemie de l'Amour.

Signet[ 100 verso ] 1619 1621


SignetSonnet.

Les Contentements d'Amour
peu assurés.

QUand on y songe bien, que l'Amour est pénible,
Que d'une grande peine on tire peu de fruit,
Et qu'aux effets d'Amour, celui n'est guère instruit
Qui pense qu'un bonheur y puisse être paisible.

Dès le commencement, un désir invincible
Ne nous laisse en repos ni le jour ni la nuit !
Incontinent l'espoir η qui pas à pas le suit
Après un vain travail se trouve être impossible.

Toutefois cet espoir, pour un plus grand tourment,
N'abandonne jamais, ni n'éloigne l'Amant
Qui s'aide à se tromper, et qui s'y fortifie.

Que si par un hasard ce bien nous atteignons,
Par une absence, hélas ! soudain nous l'éloignons.
Or aime, pauvre Amant, et sur l'Amour te fie.

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  À peine avais-je fini ces dernières paroles qu'il me sembla que le temps s'était éclairci, et que la Lune, ayant percé les nuages plus épais, éclairât plus belle que je ne l'avais jamais vue. Cela me fit sortir de dessous cette concavité du rocher où je m'étais mis pour éviter la pluie, et cependant que je regardais du côté d'où je pensais que ceux qui m'accompagnaient dussent venir, j'ouïs la source de la fontaine qui me semblait de bouillonner. Je m'encourus incontinent sur le bord pensant qu'elle s'élèverait ainsi que j'avais ouï dire et voulant voir cette merveille, je me tins quelque temps un peu reculé du bord. * Je vis, chose à la vérité étrange à ouïr et difficile à croire, je vis, dis-je, l'eau s'élever par-dessus ses bords comme si ce n'eût été qu'un seul bouillon, et étant venue à la hauteur de trois ou quatre pieds, elle se creva tout à coup, et à même temps s'apparut un vieillard η de la ceinture en haut, * avec la barbe jusques à l'estomac, et les cheveux longs, flottant sur ses épaules et le long de son visage, qui tous mouillés semblaient autant de sources, qui toutes s'assemblaient avec celle qui sortait d'une grande urne qu'il tenait sous le bras gauche. Ce vieillard η était couronné d'Algue et de joncs, et pour sceptre tenait en la main droite un grand roseau. Cependant que je demeurais étonné de cette vue, je vis que tout à l'entour de lui, l'onde commençait de se soulever en divers bouillons, et qu'étant presque à sa même hauteur, soudain qu'il les eut touchés, ils se crevèrent comme avait fait le premier, et en même

Signet[ 101 verso ] 1619 1621

temps se virent autant de Naïades η autour de lui qu'il y avait eu de bouillons en la fontaine. Toutes, comme lui portant honneur, s'inclinèrent devant lui, et, sans que je les pusse entendre, devisèrent ensemble quelque temps. Et puis s'étant relevé par-dessus elles, comme en un trône que l'eau même lui faisait, elles vinrent comme pour hommage lui baiser * la main et lui faire un présent. L'une lui présentait un siège couvert de mousse et de limon, l'autre une guirlande de joncs et de roseaux, une autre, une ceinture d'Algue, une autre, un panier de châtaignes cornues ; l'une lui offrait un bouquet de fleurs de joncs, l'autre un filet plein de divers poissons ; bref, il n'y eut une seule qui pour lui donner quelque preuve de sa bonne volonté ne lui présentât ce qu'elle avait pu recouvrer le long de ces bords. Après qu'il eut reçu tous ces présents, et que pour témoigner combien il les avait agréables il les eut remerciées par divers signes, j'ouïs que d'une voix haute et un peu aigre, il dit :
  - Divines Naïades à qui les destinées ont ordonné de vivre dans mes eaux, et qui vous plaignez d'être confinées dans ma petite source au lieu que vous voyez vos sœurs nager à bras étendus dans le large sein du Rhône et de la Durance, cessez vos plaintes, et avec moi vous réjouissez de l'avantageuse élection qu'elles ont faite η pour nous : puisqu'encore que l'étendue de notre domination ne soit pas égale en grandeur aux autres, elle les surpasse aussi en tant d'autres privilèges que nous n'avons point

Signet[ 102 recto ] 1619 1621

d'occasion d'envier aucun de nos voisins. Car notre vie est douce et reposée, nul ne vient interrompre notre sommeil, ni nos agréables passe-temps, nos rives ne sont jamais ensanglantées d'homicides, jamais nos eaux ne sont troublées par les chutes ni précipices des sales η torrents, et jamais nous ne les voyons empunaisies par la puante poix η dont reluisent les vaisseaux. Mais ce qui nous doit le plus contenter, voire ce qui nous doit rendre glorieux par-dessus tous les plus grands fleuves de l'Europe, c'est, ô mes divines sœurs, l'infaillible promesse que nous avons du Destin, et que depuis peu encore il m'a reconfirmée avec ces paroles : - Heureux Démon de Sorgues, écoute, me dit il, ce que je te promets : vingt et neuf η siècles Gaulois ne seront point plutôt écoulés que sur tes rives viendra le Cygne Florentin η, qui, sous l'ombre d'un laurier chantera si doucement que, ravissant les hommes et les Dieux, il rendra à jamais ton nom célèbre par tout le monde, et te fera surpasser en honneur tous les fleuves qui comme toi se dégorgent dans la Mer.
  Il voulait continuer, lorsqu'oyant quelque bruit et, comme je crois, apercevant venir ceux qui me cherchaient, je fus tout étonné que lui et toute la troupe frappant des mains tout à coup dans l'eau, ils la firent rejaillir si haut que je les perdis de vue, et je demeurai comme endormi, ainsi que me dirent ceux qui me trouvèrent, non pas si près de la fontaine que je pensais être, mais au même lieu où m'avait laissé celui qui les était allé quérir.

Signet[ 102 verso ] 1619 1621

  - Voilà, dit Adamas, véritablement une merveilleuse vision, que je penserais quant à moi être un songe η, mais non pas de ceux qui viennent ordinairement, car celui-ci sans doute signifie que quelque grand et remarquable personnage habitera ces solitaires rochers, et rendra ces rives glorieuses par la grande renommée qu'il acquerra, qui se doit juger devoir être très grande puisque les promesses en sont faites par les destinées avec des paroles si avantageuses. - Je ne sais, répondit Alcidon, si ce fut songe, mais il est bien certain qu'il me semblait de veiller. Et puis il continua de cette sorte :
  - Je montai à cheval, et pour abréger, je ne m'arrêterai point à vous déduire les particularités de mon retour, tant y a qu'après plusieurs et divers * périls, j'arrivai où j'avais laissé le Roi Euric, qui me reçut avec beaucoup de caresses. Et parce qu'outre l'honneur qu'il me faisait de m'aimer, encore se plaisait-il infiniment de savoir les bonnes ou mauvaises fortunes qu'on avait en Amour, me prenant par la main, il me conduisit dans une chambre retirée, où ne pouvant être ouï de personne : - Et bien, me dit-il, soldat d'Amour, votre entreprise a-t-elle été heureuse ou malheureuse ? - Seigneur, lui dis-je, quand il vous plaira que je vous en fasse le récit, vous en pourrez mieux juger que moi. - Je veux, me dit-il, que ce soit à cette heure même, car je meurs d'envie de savoir si vous êtes aussi heureux en Amour que je l'ai été en guerre. Alors pour lui obéir je lui racontai tout ce que je viens de vous dire, mais je me repentis bien depuis

Signet[ 103 recto ] 1619 1621

de lui avoir parlé si avantageusement et de la beauté et de l'esprit de Daphnide, car je m'aperçus qu'il eut un grand contentement de savoir que je n'avais eu que des paroles et des baisers, et lorsque je voulus remédier a la faute que j'avais faite, il ne fut plus temps. Toutefois pour lui donner le change, je me mis à parler tant à l'avantage de Délie que je crus au commencement de l'y pouvoir embarquer. Et le Roi, qui était trop fin pour ne s'en apercevoir pas, afin de ne me mettre en soupçon, en fit si bien le semblant que peut-être tout autre y
eût été trompé aussi bien que moi. Ô que c'est une  "
grande imprudence à un Amant de donner connaissance  "
de son affection à son maître ! car il  "
éveille en lui quelquefois des pensées qu'il  "
n'eût jamais eues, et qui enfin, par l'espérance,  "
le rendent sinon possesseur de son bien, pour le  "
moins prétendant η et recherchant une même  "
chose. Et Dieu sait quelle est la force de l'ambition η  "
sur l'esprit des femmes, et même des femmes  "
qui ont une âme généreuse. Cependant que  "
nous parlions de cette affaire, on vint avertir le Roi que ceux de la ville d'Arles avaient résolu de se remettre en ses mains, aux conditions qu'il leur avait fait proposer : à savoir de la conservation de leurs franchises et privilèges, sans laquelle ils n'eussent jamais consenti à le reconnaître, tant les peuples et habitants de cette ville sont courageux et hardis. - C'est, me dit alors le Roi me tirant un peu à part, pourquoi je vous ai demandé si vous aviez été aussi heureux en amour que moi en guerre : car cette

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ville est le chef de cette Province, et, se donnant à moi comme elle fait, il faut croire que toutes les autres en feront bientôt de même à son exemple. - Seigneur, lui répondis-je, c'est un fort bon présage pour moi, et si je viens à bout de mon dessein, je ne voudrais pas avoir changé ma prise à la vôtre. Le Roi m'embrassa en souriant, et puis me dit tout haut : - Nous saurons une autre fois le reste de vos nouvelles, cependant je vais mettre ordre à contenter ceux de cette ville, pour convier les autres à faire comme elle. - C'est, lui dis-je, Seigneur, le meilleur conseil
" que vous puissiez suivre : car un grand Roi,
" comme vous êtes doit s'efforcer de se soumettre
" les peuples plus par la douceur que par la force.
  Cependant que le Roi travaillait de son côté, j'en faisais de même du mien ; car en même temps je dépêchai Alizan, qui était le nom de celui que Daphnide m'avait donné pour me guider, et parce qu'elle se fiait grandement en lui, et que déjà sa fidélité et son affection m'étaient connues, je le priai de faire en sorte que je pusse par sa prudence revoir encore cette belle Dame, que je n'oublierais jamais l'obligation que je lui avais, de laquelle je m'acquitterais en toutes les sortes qu'il voudrait. Il part avec un mot de lettre, et me promit de veiller à mon contentement, et qu'il ne laisserait perdre une seule occasion sans m'en donner avis, et sans me témoigner le désir qu'il avait de me faire service.
   Il me laisse de cette sorte, mais avec tant d'amour,

Signet[ 104 recto ] 1619 1621

que je n'avais autre pensée que celle de
Daphnide. J'éprouvai bien alors que les Amants  "
ne mesurent pas le temps comme les autres  "
hommes, selon le cours des moments et des  "
heures, mais selon l'impatience de la passion  "
qui les possède : car les jours me semblaient des  "
Lunes tant je les trouvais longs, n'ayant point de nouvelle de cette belle Dame. Alors mon plus doux entretien, quand je me pouvais distraire des hommes, c'était ma pensée qui continuellement me représentait tout ce qui s'était passé en ce voyage. Mais parce que c'était d'autant plus augmenter mes désirs, je me souviens qu'un jour je soupirais tels vers sur ce sujet :


SignetSTANCES,
Sur une absence.

I.
HÉ pourquoi, ma Mémoire,
Maintenant de ma gloire
Te veux-tu souvenir,
Puisque par cette absence
J'ai perdu l'espérance
D'y pouvoir revenir ?

Signet[ 104 verso ] 1619 1621

II.
Dis-tu pas que Madame
Conserve dans son âme
L'espoir de mon retour,
Et qu'il faut que de même
J'espère, si je l'aime,
De la revoir un jour ?

III.
Que comme la pensée
D'une peine passée
Plaît η quand elle revient,
Une gloire obtenue
De même continue,
Quand on s'en ressouvient.


IV.
Tais-toi, tais-toi, flatteuse.
En ma fortune heureuse,
Autrefois je me plus.
Mais ores l'ayant eue,
Le souvenir me tue
Du bien que je n'ai plus.

V.
Et que l'espoir encore
De voir ce que j'adore

Signet[ 105 recto ] 1619 1621

M'apporte guérison,
C'est une flatterie
Pleine de tromperie,
Mais vide de raison.

VI.
Hélas ! que l'espérance η
Sert de peu d'allégeance
Contre le mal présent,
* Et que le mal excède
De beaucoup le remède
Qu'elle va produisant.

VII.
Cesse donc, ô Mémoire,
De rappeler la gloire
Que je regrette ici,
Tu reblesses mes plaies,
Alors que tu t'essaies
De les guérir ainsi.

  Le grand Euric n'ayant plus rien à faire autour de cette ville, qui après un si long siège s'était rendue à lui, voulut pour quelques jours laisser rafraîchir son armée qui avait été grandement travaillée en cette occasion, et, la séparant en divers lieux, ne retint près de sa personne que ce qui était nécessaire pour sa sûreté. Et parce

Signet[ 105 verso ] 1619 1621

que c'était sa coutume que quand il faisait trêve avec Mars, il recommençait la guerre avec l'Amour et avec la chasse, il s'adonna à tous les deux incontinent qu'il en eut le loisir, n'y ayant rien que son courage généreux hait davantage
" que l'oisiveté, aussi soulait-il dire, que de vivre
" sans rien faire, c'était s'enterrer avant que d'être mort. La charge que j'avais m'appelait ordinairement auprès de sa personne, mais l'affection que je lui portais m'y retenait encore davantage, c'est pourquoi j'étais toujours à ses côtés. Il est vrai que cette nouvelle amour, ou plutôt ce renouvellement de mon ancienne affection envers Daphnide, me rendait tellement pensif qu'à peine pouvais-je parler à personne. De quoi le Roi s'apercevant un jour qu'il était à la chasse, fût qu'il voulut se moquer de ma passion, ou que déjà il se plut d'ouïr parler de celle qui me liait et la langue et le cœur, il m'appela, et en souriant me dit : - C'est trop mépriser les personnes présentes pour les absentes, que de demeurer continuellement sans parler pour ne point interrompre vos
" pensées. - Seigneur, lui dis-je, la nécessité doit
" servir d'excuse à qui lui obéit : - À ce que je vois,
" Alcidon, répliqua-t-il, il n'y a que moi qui aie perdu en cette aventure. - Et comment cela, Seigneur ? lui dis-je. - Parce, continua-t-il, que Daphnide, d'un demi serviteur qu'elle avait en vous, c'est ainsi qu'on pouvait parler de votre affection envers elle, elle en a gagné un tout entier ; et vous, au lieu que vous n'aviez qu'un maître, vous avez à cette heure et un

Signet[ 106 recto ] 1619 1621

maître et une maîtresse. Mais moi j'y ai perdu, car au lieu que tout seul je vous possédais, maintenant j'ai un compagnon qui y a part, et Dieu veuille encore que ce ne soit la plus grande ! - Si je pensais, repris-je incontinent, que cette affection me pût divertir en quelque sorte du service que je vous dois, c'est sans doute, Seigneur, qu'au lieu de l'amour, j'élirais plutôt la mort, me jugeant trop indigne de vivre, si jusques à mon dernier soupir je ne continuais en ce dessein ! Mais si, sans manquer à votre service, je puis parvenir au bonheur qu'Amour me promet et que mon cœur avec tant de passion souhaite, je ne pense pas qu'il y ait de la perte
pour vous, puisqu'un bon maître, * tel que vous êtes,  "
désire toujours de voir que ceux qui sont  "
à lui aient du contentement. - J'avoue, me dit-il  "
en riant, que cette affection, pourvu qu'elle ne  "
vous fasse point plus de mal, ne m'en fait point aussi ;
mais je crains fort que comme une maladie  "
ne peut pas demeurer longuement sans augmenter "
ou diminuer, si la vôtre ne diminue  "
bientôt, elle ne s'augmente de sorte que nous vous perdions. Et pource, il faudrait, ou vous en divertir, ou y mettre quelque remède. - Seigneur, lui dis-je, le soin qu'il vous plaît avoir de moi me garantit de toute sorte de péril. Mais de guérir ou diminuer mon affection, c'est entreprendre une chose impossible, et à laquelle je ne consentirai jamais. - Voilà, me dit le Roi, une forte et grande passion. - Seigneur, répondis-je, si vous en voyiez le sujet, je m'assure que vous diriez qu'elle est encore trop petite pour

Signet[ 106 verso ] 1619 1621

l'égaler. - Mais, ajouta-t-il, est-il croyable qu'elle soit aussi belle que vous la dites ? - Seigneur, lui répondis-je, si je ne craignais d'être moi-même la cause de ma ruine, je vous en dirais, et avec vérité, encore davantage ! Mais j'ai grande peur que je n'aiguise par ce moyen le fer qui m'ôtera la vie. - Et comment l'entendez-vous ? me dit-il. Et parce que je ne répondais point : - Parlez, Alcidon, continua-t-il, dites-moi librement quelle est votre crainte. Et me l'étant fait commander deux ou trois fois, enfin je continuai : - J'ai peur, et non point, Seigneur, sans raison, que Daphnide étant si belle ne gagne autant sur votre âme que sur la mienne ! Que si ce malheur m'arrivait, il est bien certain que la mort serait mon recours, mais une mort si désespérée que mes plus grands ennemis en auraient pitié. - J'ai connu, me dit-il alors, il y a quelques jours, par les propos que vous m'avez tenus, que vous étiez en cette doute, et j'ai voulu parler à vous expressément pour vous en ôter. Je ne voudrais pas faire ce tort à qui que ce fût des miens, sachant assez combien l'on peut ressentir une telle injure, à plus forte raison, à vous à qui j'ai donné assez de témoignage d'une particulière bienveillance. Vivez content et assuré de ce côté-là : car je vous jure par la couronne η que je porte qu'il n'y a beauté humaine qui me puisse porter à une telle faute. - Seigneur, lui dis-je, si je pouvais, je me jetterais à vos genoux pour vous remercier de cette grâce que je n'estime pas moins qu'une nouvelle vie, vous pouvant jurer avec vérité que la peine

Signet[ 107 recto ] 1619 1621

où j'en étais m'eût mis dans le cercueil, si elle eût continué.
  Nos discours n'eussent pas si tôt cessé, si la chasse venant vers nous ne nous y eût contraints. Quant à moi, je demeurai le plus content homme du monde, m'assurant en la parole qu'il m'avait donnée, et cela fut cause que depuis, toutes les fois qu'il m'en parlait, je lui en disais franchement tout ce que ma passion m'en faisait juger. Quelques jours s'écoulèrent de cette sorte sans que j'eusse nouvelle d'Alizan, qui ne m'était pas une petite peine. Mais en même temps les affaires du Roi le convièrent (pour recevoir quelque place qui se voulait mettre en ses mains) de s'acheminer avec partie de son armée du côté où Daphnide demeurait. Ayant su cette résolution par le Roi, je lui dis, transporté de joie : - À ce coup, Seigneur, je recevrai la faveur que vous me voulûtes faire quand j'allais voir ma maîtresse, car vous passerez à la porte de sa maison. - Je m'en réjouis, me répondit-il, car nous verrons si elle est si belle que vous la figurez, et, si je parle à elle, je reconnaîtrai bientôt si vous en devez espérer quelque chose.
  Voilà donc le Roi en chemin, et pour ne particulariser ce qui ne touche point au discours que j'ai à vous faire, je laisserai, sage Adamas, à ceux qui écriront ses faits, ample sujet des plus belles histoires, de raconter les exploits de guerre qu'il fit en ce voyage, et dirai seulement qu'étant à une lieue de la maison de Daphnide, le Roi me dit qu'il voulait la voir, et

Signet[ 107 verso ] 1619 1621

que, par honneur η, il n'oserait passer si près d'elle et de sa mère sans cette démonstration de bienveillance envers le père qui l'avait servi et le servait encore si dignement. Je lui répondis : - J'ai grande peur, Seigneur, qu'à cette fois l'Amour ne se mêle avec l'honneur. - Vous voici, me dit-il, en souriant, en votre première folie. Ne croyez-vous pas ce que je vous ai juré, avant vous l'avoir promis ? Si je l'eusse fait, ç'eût été tromperie, mais à cette heure ce serait perfidie η. Perdez cette opinion si vous ne me voulez offenser, et au contraire soyez certain que je vous y rendrai tous les bons offices que vous pouvez attendre du meilleur de vos amis.
  Je dépêchai incontinent vers Daphnide pour l'avertir de la venue du Roi, et quand nous fûmes à la vue de la maison, je me voulus mettre devant, mais il me commanda de demeurer près de lui : - Parce, me dit-il à l'oreille en souriant, que je sais bien que ma vue sera plus agréable si je vous y mène que si j'y allais tout seul ! - J'estime, lui dis-je, que cette Dame a trop de jugement pour ne reconnaître comme elle doit l'honneur que vous lui faites. Mais prenez garde, Seigneur, que vous n'alliez en lieu où vous ne perdiez le nom d'invincible que vous vous êtes acquis jusques ici, car je vous assure que ce lieu se peut appeler la maison des Grâces : Daphnide étant accompagnée de deux sœurs qui ne cèdent point à autre qu'à elle, et si je n'eusse été déjà engagé, il y en a une qui s'appelle Délie qui sans doute m'eût acquis entièrement. - N'est-ce pas, me répondit le

Signet[ 108 recto ] 1619 1621

Roi, celle de qui vous m'avez parlé ? - C'est, lui dis-je, Seigneur, celle-là même, qui est bien la plus accomplie Dame que je vis jamais, si, comme je lui ai dit, elle n'avait point de sœur ! - C'est à elle, répliqua le Roi, en souriant, à qui il faut que je m'adresse. Et à ce mot, nous arrivâmes si près du Château que les Dames étant sur le pont η, le Roi mit pied à terre pour les saluer, et puis prenant la bonne mère par la main entra dans la salle, où il l'entretint quelque temps, lui demandant des nouvelles de sa santé et de celle de son mari, et si elle n'avait point de peur de la guerre. Cependant je parlais à la belle Daphnide qui, encore que toujours très belle, ce jour-là toutefois il se peut dire qu'elle se surpassait soi-même, ayant ajouté à sa beauté naturelle tant de grâce par l'agencement de son habit et de sa coiffure que je ne vis jamais rien qui méritât tant d'être aimé. Délie était auprès d'elle, et parce que, ravi en la contemplation de ce que mes yeux regardaient je demeurai quelque temps avant que de parler, - Vous vous en allâtes, me dit-elle assez bas, sans cœur, et, à ce que je vois, vous revenez sans langue ; si vous en perdez autant à chaque voyage, pour peu que vous en fassiez, celle à qui vous êtes ne sera guère bien servie η de vous. - Vous pensez vous moquer, lui dis-je, belle Délie, mais il est bien certain que si celle qui vous empêche d'être la plus belle du monde continue, je ne sais ce que je deviendrai. - Et de qui parlez-vous ? dit Daphnide. - De vous, Madame, lui répondis-je, qui vous plaisez à faire mourir tout le monde d'Amour,

Signet[ 108 verso ] 1619 1621

ajoutant tant de beauté à celle que la nature vous a donnée qu'il ne faut point que personne espère de vous voir sans donner sa liberté pour rançon. - Je veux croire, répondit-elle, pour favoriser Alcidon, que cela serait, si chacun me voyait avec les yeux d'Alcidon. Mais laissons ce discours, et nous dites quel est votre chemin. - Je sais bien, lui dis-je, que celui qui m'a conduit ici est celui de ma félicité, et que quand je partirai, ce sera celui de mon enfer. - Vous êtes gracieux, répondit Daphnide en souriant, je vous demande où va le Roi et où s'adresse votre armée ? Je voulais lui répondre, mais le Roi qui m'appela me contraignit de m'en aller vers lui. - Alcidon, me dit-il, venez moi servir de témoin ! N'est-il pas vrai que la forte et puissante ville d'Arles s'est remise en nos mains ? - Il est certain, Seigneur, lui répondis-je, et que bientôt, si vous voulez continuer d'exercer vos armes, il faudra chercher d'autres Royaumes et enfin d'autres mondes η, tant elles sont heureuses à vaincre et surmonter ! - On ne me veut pas croire, reprit le Roi, c'est pourquoi je vous prie de raconter à cette Dame incrédule de quelle sorte non seulement Arles mais presque toute cette Province qui se disait des Romains est maintenant à nous. - Ce n'est pas, Seigneur, répondit la bonne vieille, que je ne croie tout ce que vous me dites, mais c'est que véritablement nous avons jusques ici tenu cette ville imprenable. - Non, non, répliqua le Roi, je veux qu'il le vous fasse entendre par le menu, afin qu'une autre fois vous ne doutiez

Signet[ 109 recto ] 1619 1621

point de ce que je vous dirai. Et à ce mot, me donnant le change, il me mit en sa place et prit la mienne. Je le reconnus bien, mais parce qu'il avait accoutumé de faire ainsi bien souvent, je ne m'en étonnai point, ni pour lors je n'entrai point en soupçon. Au contraire, je fus bien aise de le voir près de Daphnide ; parce que Délie s'était voulu reculer, il la retint, et parla quelque temps à toutes deux. Il me fut impossible d'en ouïr les discours, tant parce qu'il était un peu éloigné que d'autant que je parlais continuellement à cette bonne vieille. Mais il faut avouer que quand peu après je vis que le Roi prenait Daphnide par la main, et la retirait seule vers une fenêtre, je commençai d'entrer en doute, et la parole me mourait bien souvent dans la bouche, ou si je parlais c'était comme une personne qui rêve. Je ne pouvais de là où j'étais sinon remarquer leurs visages et leurs actions, et tout ce que j'en voyais me faisait soupçonner ce que je redoutais le plus, de sorte que j'eusse bien voulu qu'il fût venu quelque forte alarme pour faire partir le Roi d'où il était. Je ne sais s'il y demeura longtemps, car il me dura si fort que j'eusse juré le jour être deux fois passé si je n'eusse bien vu que la nuit n'était point encore venue. Enfin le Roi prit congé, et remontant à cheval continua son voyage. Daphnide, me voyant partir et le suivre, me fit signe qu'elle voulait parler à moi, qui fut cause que je commandai à l'un des miens qu'il fît cacher mon cheval, afin que j'eusse sujet de demeurer un peu après la troupe. Et il le

Signet[ 109 verso ] 1619 1621

fit si à propos que, quand j'eus mis le Roi à cheval, le mien ne se trouva point, de sorte qu'encore qu'il m'appelât deux ou trois fois, si fallut-il que je demeurasse, feignant toutefois de me courroucer à ceux qui étaient à moi du peu de soin qu'ils avaient. Le Roi et presque toute la troupe partit, et faisant semblant de rentrer dans le logis, seulement pour ne laisser ces belles Dames au Soleil, je tirai à part Daphnide : - Et bien, Madame, lui dis-je, que vous semble du grand Euric ? - Mais vous, me dit-elle, que pensez-vous des discours qu'il m'a tenus ? - Je sais, lui répondis-je, qu'il n'y a rien de plus accompli que ce grand Roi. - Or, me répliqua-t-elle, je vous veux dire de mot à mot les propos que nous avons eus, et par là vous jugerez qui des deux vous aime le mieux : Lorsqu'il m'a retiré vers la fenêtre comme vous avez vu, afin que Délie ne le pût ouïr, quoique par civilité il l'eût arrêtée avec moi, au commencement, il m'a dit : - Je ne m'étonne plus si Alcidon s'est mis au hasard où il a été pour vous voir, car il est certain qu'il n'y a rien au monde de si beau que vous êtes belle, et que tout ce que j'ai vu jusques ici ne peut-être estimé tel quand on vous a vue. Il m'a fait un peu rougir en me tenant d'abord ces discours, et même lui oyant parler de vous et de chose que je ne pensais pas qu'il sût. Toutefois faisant semblant de ne savoir ce qu'il voulait dire, je lui ai répondu : - Je ne sais, Seigneur, à quel propos vous me parlez d'Alcidon, ni quel est le hasard qu'il a couru, mais si fais bien qu'il n'y a rien en moi

Signet[ 110 recto ] 1619 1621

qui mérite, ni d'y arrêter vos yeux, ni d'employer les belles paroles d'un si grand Roi. - Et quoi, m'a-t-il dit, belle Dame, pensez-vous que Alcidon soit parti de mon armée sans mon congé, et sans me dire où il allait ? Les ordonnances de la guerre sont trop rigoureuses contre ceux qui font autrement, et de plus assurez-vous qu'il est trop jeune pour avoir une si bonne fortune et la pouvoir taire. - Je suis si peu guerrière, lui ai-je répondu, et l'âge d'Alcidon m'importe si peu que je ne me suis jamais enquise jusques ici, ni quelles sont les ordonnances de la guerre, ni le silence de celui de qui vous parlez ! - Et quoi ? m'a-t-il répliqué, vous pensez donc que je ne sache pas qu'il vous a vue par deux fois : au commencement chez un Chevalier qui a charge des machines η de guerre en mon armée, et puis chez votre sœur, où vous l'avez tenu dans un cabinet autant qu'il y a voulu demeurer ? Non, non, ma belle Dame, il n'y a rien qu'il ne m'ait raconté, et si particulièrement que vous ne m'en sauriez rien dire davantage. - Il faut, lui ai-je répondu, qu'Alcidon se fie beaucoup en vous, car je ne crois pas, Seigneur, que cela soit des ordonnances de la guerre. Et en disant ces paroles, j'ai été contrainte de me mettre la main sur le front, feignant de me frotter les sourcils de honte que j'avais de penser que le Roi sût toutes ces particularités. Mais lui en souriant : - Ce ne sont pas, m'a-t-il dit, des ordonnances de la guerre, mais oui bien de celles
de la vanité des jeunes personnes qui ne peuvent  "
rien taire que ce qu'ils ne savent pas, afin  "

Signet[ 110 verso ] 1619 1621

" que si ce sont des affaires d'État, on pense qu'ils
" y soient des plus avancés, et si ce sont de celles
" de l'Amour, on les croie plus aimables, en ce disant
" plus aimés qu'ils ne sont. Et lors me retirant la main du visage : - Mais, a-t-il continué, ne soyez point fâchée que je le sache, puisque, vous aimant et honorant comme je fais, je n'ai garde d'en faire jamais semblant, et seulement, si vous m'en croyez, et si vous voulez ne vous point ruiner de réputation, retirez-vous de cette jeunesse, et rompez toutes recherches. Car soyez certaine que tout ainsi qu'il m'en a parlé à cette fois, il en fera de même, si l'humeur lui en vient, à quelque autre qui ne sera pas si discret que je suis. Et toutefois vous ne lui en devez pas savoir mauvais gré, car encore a-t-il été fort retenu, et plus que son âge ne le permet, de n'en parler qu'à moi seul. - Jugez, me dit-elle, Alcidon, en quel état vous m'avez mise, de lui déclarer ces choses, que sur tout vous deviez taire ! Je ne sais comme je n'en suis beaucoup plus en colère contre vous, quand je considère le tort que vous m'avez fait. - Madame, lui dis-je, j'avoue que j'ai fait une très grande faute, mais je m'assure que vous l'excuserez, s'il vous plaît de vous souvenir de quelle sorte nous avons vécu durant la vie de son prédécesseur, je veux dire le Roi Torrismond, car celui-là η ayant été par son commandement la cause de notre première amour, j'ai pensé que celui-ci ne me faisant pas paraître moins de bonne volonté, en favoriserait l'accomplissement. Mais à ce que je vois, leurs desseins en ce qui me touche sont

Signet[ 111 recto ] 1619 1621

bien différents, puisque celui-là n'avait autre volonté que de me rendre bienheureux me donnant ce qu'il eût bien voulu pour lui-même, et celui-ci au contraire de me rendre le plus malheureux homme qui vive, me ravissant ce qu'il pense être à moi, et sans quoi il sait bien que je ne veux pas même la vie. Car je prévois, par la connaissance que j'ai de son humeur, qu'il vous veut aimer, et que la façon dont il vous a parlé de moi n'a pas été pour haine qu'il me porte, ni pour le croire comme il le dit, mais seulement qu'ayant dessein d'acquérir vos bonnes grâces, et croyant que vous me faites l'honneur de m'aimer, il me veut mettre mal avec vous, afin que votre esprit n'étant point engagé ailleurs, il puisse plus aisément vous gagner et venir à bout de ses desseins. Mais, Madame, si vous pensez qu'il puisse parvenir à ce qu'il désire, et qu'un jour j'aie à voir ce changement en vous, je vous adjure par la mémoire du grand Torrismond qui nous a tant aimés de ne souffrir point que je vive, mais de me le dire de bonne heure, afin que par ma mort je prévienne un si malheureux accident. Daphnide alors en souriant : - Je suis bien aise, me répondit-elle, de vous voir en la peine où vous êtes, tant pour vous empêcher une autre fois de retomber en la même faute que vous avez faite, de parler si librement de ce que vous devez taire, que pour reconnaître, par la crainte que vous avez du Roi et de sa bonne volonté envers moi, que véritablement vous m'aimez. Mais, Alcidon, je vous aime trop aussi pour vous y

Signet[ 111 verso ] 1619 1621

laisser plus longuement : vivez donc en assurance de ce côté-là, et soyez certain que tant qu'Alcidon m'aimera, jamais autre ne sera aimé de Daphnide, et qu'il n'y a ni grandeur, ni autorité du Roi qui me fasse jamais changer cette résolution.
  Nous eussions bien discouru plus longuement, n'eût été que le Roi qui m'avait envoyé quérir par deux fois, y renvoya pour la troisième, en peine comme je crois de ce que j'étais près de Daphnide, sachant bien qu'elle me dirait, si elle avait le loisir, quelque chose de ce qui me touchait. Je partis donc après avoir baisé la main à ma belle Maîtresse, et avoir pris assurance d'elle que si le Roi continuait elle ne laisserait rien passer sans me le dire. Et je m'en vins au galop après le Roi, que je trouvais assez près de là, qui s'était arrêté à faire voler exprès, comme je pouvais juger, pour avoir excuse de m'attendre, afin que si je ne fusse pas si tôt venu, il eût pu me renvoyer quérir. Quand je fus auprès de lui, - Je vous ai envoyé quérir, me dit-il, parce qu'il est fort dangereux de venir
" après une armée avec peu de gens, d'autant que
" si l'ennemi a envie de faire quelque effet, c'est
" toujours en semblable occasion, et même que j'ai eu avis par mes épies que l'ennemi n'est pas loin. Je le remerciai du soin qu'il avait eu de moi, et quoique je n'en fisse pas semblant, si connus-je bien que quand il disait que l'ennemi n'était pas loin, il ne mentait pas, * puisqu'il était si près de moi, et je n'en avais point pour lors un plus dangereux, ni un plus cruel

Signet[ 112 recto ] 1619 1621

que lui. Et voyez, sage Adamas, quelle est la folie d'Amour ? Je me ressentais de sorte de l'offense qu'il me faisait que si ce n'eût été de peur d'encourir le blâme de Chevalier peu fidèle, je ne sais ce que je n'eusse point fait contre lui. Et toutefois, encore que par plusieurs fois j'eusse résolu de me plaindre, au moins à lui, du tort qu'il m'avait fait, si est-ce qu'ayant un peu considéré ce qui en pouvait advenir, je fis dessein de dissimuler et faire semblant de n'en savoir rien, sachant bien
qu'en toutes personnes les désirs qui "
sont contrariés se rendent plus  "
violents, et, qu'en ceux qui ont la puissance, "
il n'y a rien qui ait plus de pouvoir de les retenir ou  "
empêcher d'user de violence que quand ils "
pensent que leur dessein n'est pas entièrement  "
reconnu. Mais la grande contrainte en laquelle je vivais me travailla de sorte que je tombai malade η. Et voyez, mon père, quelle était mon affection, puisqu'elle eut le pouvoir de me réduire en l'état où je fus depuis. Le Roi ne pensait pas au commencement que mon mal fût si grand que je le ressentais ; mais augmentant de jour à autre, et ses affaires le contraignant de ne se guère arrêter en un lieu, il fut enfin contraint de me laisser dans la ville d'Avignon, au rapport de ses Médecins qui lui dirent la grandeur de mon mal.
  Je demeurai donc en cette ville si mal que, sans le contentement que je recevais des lettres de Daphnide par le moyen d'Alizan, je ne sais ce que je fusse devenu, tant pour la tristesse qui m'avait saisi que pour le déplaisir de ne suivre

Signet[ 112 verso ] 1619 1621

le Roi en ses conquêtes, ne pouvant assez dire combien je regrettais la perte de ces belles occasions. Et toutefois au commencement je demeurai plus de huit jours dans le lit avant que j'eusse des nouvelles de Daphnide, parce qu'elle n'étant point avertie de mon mal, et me croyant à l'armée, elle y avait envoyé Alizan. Cependant, moi qui pensais qu'elle sût ma maladie, je me consommais d'ennui et de déplaisir, ayant opinion que son silence procédait de faute de bonne volonté, et lors je blâmais et l'inconstance et l'ambition des femmes, pensant que l'affection que le Roi avait fait paraître en fut assurément la cause. Enfin ma patience ne pouvant plus souffrir que je vécusse en cette incertitude, je lui envoyai celui des miens qui la première fois lui avait porté de mes lettres, et en l'extrémité de mon mal, je lui écrivis ce peu de mots :


SignetLETTRE
D'Alcidon à Daphnide.

J'ai bien à ce coup occasion de me plaindre de ma fortune, me voyant délaissé en même temps de mon maître et de ma maîtresse (je ne sais, Madame,

Signet[ 113 recto ] 1619 1621

s'il m'est encore permis de vous nommer ainsi). Mais aussi me dois-je bien louer d'elle, qui jugeant que c'est à tort que l'un et l'autre me traite η de cette sorte, ne me veut laisser plus longtemps en vie pour ne me faire souffrir cet injuste supplice plus longuement.

  Or voyez, sage Adamas, comme Amour se plaît  "
quelquefois de blesser et de guérir ceux  "
qui sont à lui presque en même temps. Alizan  "
ayant été envoyé en l'armée pour savoir de mes nouvelles, et ayant appris que j'étais demeuré malade en Avignon, retourna en diligence vers sa maîtresse, qui me le dépêcha tout aussitôt, et de fortune le même jour que je lui avais écrit, de sorte qu'à la même heure presque que celui que je lui envoyais arriva vers elle, Alizan me vint trouver qui m'apporta les siennes ; elles étaient telles :


SignetLETTRE
De Daphnide à Alcidon.

CE porteur qui vous est allé chercher bien loin vous trouvera plus près, à mon grand regret. Que je sache l'état de votre santé, si la mienne vous est chère.

Signet[ 113 verso ] 1619 1621

  Quand je reçus ce message, et qu'après je sus de bouche que le sujet pourquoi elle ne m'écrivait que si peu de mots n'était seulement que pour la créance qu'elle avait qu'étant si malade comme on lui avait dit, je n'en pusse pas lire davantage, vous saurais-je représenter, sage Adamas, quel fut mon contentement ? J'étais à la vérité fort mal, les Médecins η qui ne savent que les remèdes du corps avaient travaillé en vain pour ma guérison, puisqu'elle ne dépendait que de l'âme. Il est vrai que dès l'heure que le fidèle Alizan fut arrivé, je repris un peu de force, et pour ne manquer au commandement que je recevais de Daphnide, je le renvoyai le lendemain au matin, avec une telle réponse :


SignetRÉPONSE
D'Alcidon à Daphnide.

C'EST à vous, Madame, à qui il faut demander des nouvelles de la santé d'Alcidon, puisqu'elle sera toujours toute telle qu'il vous plaira : si vous lui continuez l'honneur de vos bonnes grâces, il se porte bien ; autrement il n'est pas seulement

Signet[ 114 recto ] 1619 1621

mort, mais il ne veut pas même avoir vécu.

  D'autre côté, Daphnide voyant l'opinion ou plutôt la jalousie où j'étais, fut bien aise qu'Alizan m'en put ôter, parce qu'elle savait fort bien que j'avais une grande créance en lui, et pour faire encore plus paraître sa bonne volonté, elle me renvoya celui qui l'était allé trouver de ma part avec tant de bonnes paroles, et tant d'assurance de ne point changer de volonté que je fus contraint de la croire ; sa réponse fut telle :


SignetRÉPONSE
De Daphnide à Alcidon.

S'IL est vrai qu'on juge autrui par soi-même, j'ai grande occasion de douter de la foi que vous m'avez promise, puisque vous faites un si mauvais jugement de la mienne. N'est-ce point que si vous étiez en ma place, l'ambition l'emporterait par-dessus l'Amour ? Ah ! non, je ne veux point même avoir

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cette opinion de vous, car j'avoue, Alcidon, que si je l'avais, je ne vous aimerais point tant que je fais. Ne me faites non plus ce tort, si vous ne voulez que je croie que, de votre côté, vous commencez de diminuer l'affection que vous m'avez jurée.

  Nous continuâmes plusieurs jours à nous écrire de cette sorte, avec tant de contentement de mon côté que le mal fut contraint de me quitter, et lorsque je commençais de reprendre mes forces, et que j'espérais de jour en jour de pouvoir monter à cheval, Alizan me vint trouver pour m'apporter deux lettres que le Roi lui avait écrites de l'armée. Et pour me rendre plus de témoignage de la franchise dont elle y usait, elles étaient encore cachetées, et accompagnées de ce mot de lettre :


SignetLETTRE
De Daphnide à Alcidon.

NOUS commençons de faire la guerre, j'envoie deux coureurs η en vos prisons,

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personne n'a encore parlé à eux, ils sont prisonniers à discrétion, traitez-les comme il vous plaira, je les vous donne, comme je ferai tous les autres qui me tomberont entre les mains.

  Je reçus en même temps un grand plaisir et un grand déplaisir. Je ne saurais représenter combien j'eus de contentement de voir que Daphnide me tint si bien ce qu'elle m'avait promis ; mais je reçus un coup bien cuisant, quand je vis que le Roi l'entreprenait contre ce qu'il m'avait juré η. Car de me retirer de Daphnide, je le jugeais impossible, et je savais fort bien, que si l'esprit de cette belle Dame se trouvait assez fort pour lui résister, Euric, transporté de passion, s'en prendrait à moi, et m'éloignerait de sa Cour. Que si aussi elle fléchissait et qu'elle se laissa vaincre, il n'y avait point d'espérance de salut pour moi. En cette doute je demeurai longuement incertain. Enfin l'Amour étant toujours en mon cœur le plus fort, je me résolus de lui conseiller de ne plus recevoir, s'il lui était possible, de semblables messages. Et toutefois la curiosité me fit désirer de voir ce que le Roi lui écrivait, ayant opinion que si je faisais autrement, aussi ne laisserait-elle pas de les lire, sans que je le susse ; ayant donc dès longtemps appris
que c'est prudemment fait de donner ce "
qu'on ne peut vendre, je lui fis une telle réponse :  "

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SignetRÉPONSE
D'Alcidon à Daphnide.

CEs deux prisonniers ne sont pas de qualité de demeurer longuement en mes prisons, je les vous renvoie tous deux. * Mais η prenez garde que si vous en écoutez
" d'autres, on ne dise que forteresse
" qui parlemente η se veut rendre.

  Je serais trop ennuyeux à vous raconter toutes les lettres qu'en ce temps-là nous nous écrivîmes. Car n'étant qu'à six ou sept lieues l'un de l'autre, nous avions presque tous les jours de nos nouvelles. Tant y a que le Roi, ayant résolu de vaincre aussi bien en Amour qu'en guerre, s'opiniâtra de sorte en la recherche de cette belle Dame que quelque excuse qu'elle puisse trouver, il faut qu'elle avoue que si ce ne fut Amour, ce fut pour le moins l'ambition qui la convia de l'écouter, et de recevoir cette recherche.
" Ô Dieux ! quelle est la folie de celui qui
" pense y avoir quelque chose de certain dessous
" la Lune η, je veux dire qui ne soit sujette au
" changement. Cependant que nous continuons de

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nous écrire, le Roi continue de son côté son entreprise, et moi qui croyais avoir occasion de me rire de lui, je me trouvai enfin être non pas le moqueur, mais le moqué. Pardon, ma belle maîtresse, si cette vérité vous offense. Elle me contraint de sorte que je ne puis lui nier les paroles que vous oyez. - Et bien bien, Alcidon, interrompit Daphnide, ce n'est pas ici le lieu où je vous veux répondre, continuez votre discours comme il vous plaira. Alors Alcidon reprit ainsi la parole :
  Le Roi ayant achevé ce qu'il avait entrepris contre ses ennemis s'en revint par le même chemin qu'il avait fait en allant, exprès pour voir sa nouvelle maîtresse. Et toutefois afin que je n'en susse rien, il passa le soir avant η son armée, étant presque seul, et logea dans sa maison. Il avait tellement choisi ceux desquels il s'était fait accompagner que je n'en sus rien de longtemps après, et encore par une rencontre telle que je dirai bientôt. Cependant le Roi vint en Avignon, où il me fit l'honneur de s'enquérir de moi, et parce que je recevais un extrême déplaisir de la poursuite que je voyais qu'il faisait de cette belle Dame, je ne me pouvais remettre de la maladie que j'avais eue ; mais ni bien malade, ni bien guéri, j'allais traînant ma vie avec tant de mélancolie que je n'étais pas connaissable. Le Roi qui en fut averti m'envoya visiter plusieurs fois et lui-même prit la peine de me voir, et toutefois sans jamais me parler de Daphnide, ni me faire semblant de l'avoir vue, ou d'en avoir mémoire. Je

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n'avais garde de mon côté de lui en ouvrir η la bouche. Mais je dirai bien que j'avais un si grand regret de me voir si mal traité de ce maître à qui j'avais fait tant de service, et même contre sa parole η, que sa vue rengregeait de sorte mon déplaisir que jamais il ne sortait de ma chambre que mon mal ne s'augmentât.
  Depuis cette dernière fois que le Roi fut chez Daphnide, elle ne m'écrivit plus que par acquit, et seulement pour m'ôter la connaissance
" de ce qu'il fallait enfin que je susse : car les amours
" des grands Princes ne peuvent guère demeurer
" sans être découvertes. Quant aux lettres qu'elle recevait, elle ne m'en envoyait plus comme elle soulait, si ce n'était de celles où il n'y avait point d'apparence de grande intelligence entre eux, et encore fort rarement. J'allais ainsi vivotant avec tant de déplaisir que, quand je m'en ressouviens, je m'étonne comme cent fois il ne me mit dans le cercueil. Quelquefois sur le soir, quand le temps était beau et que le Soleil avait perdu sa grande force, je m'allais promener sur les rives du Rhône, du côté de la maison de cette belle, et là, presque seul, j'allais entretenant mes pensées jusques à ce que le jour se cachait η sous la terre. Et lors revenant au logis, je continuais presque le reste de la nuit en ces mêmes imaginations. Combien de fois, tenant presque pour certaines les conjectures que j'avais de mon malheur, ai-je voulu sortir de cette vie qui ne me restait plus, à ce que je jugeais, que pour me donner du temps à ressentir mieux mes ennuis et ses trahisons ?

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Combien de fois avec dédain ai-je reconnu le tort que j'avais d'aimer une beauté si volage ? Et en même temps combien de fois ai-je fait résolution de rompre les perfides liens de mon servage ? Perfides les pouvais-je bien dire ! puisque ses serments et ses promesses, qui avec sa beauté m'attachaient à son service, avaient été si vains et si trompeurs ! Mais hélas ! combien de fois aussi ai-je reconnu que n'étant plus à moi-même, je ne pouvais rien faire ni résoudre que selon la volonté η de celle à qui j'étais ? Or jusques ici, sage Adamas, mon mal m'était encore incertain, et je pouvais dire que je le devançais par le soupçon, mais voici comme enfin la vérité me fut découverte.
 Je m'allais promenant, comme je vous ai dit, quelquefois sur les rives du Rhône, non pas pour me divertir mais pour mieux entretenir mes mortelles pensées. Un soir que j'étais prêt à m'en retourner à mon logis, (Ô Dieux ! pourquoi ne le fis-je un peu plus tôt, j'eusse pour le moins d'autant éloigné le cuisant déplaisir que je reçus alors, et qui faillit de me conduire au tombeau !) ne voilà pas un jeune Chevalier de la Cour, qui était fort de mes amis, le père duquel servait le Roi en la recherche qu'il faisait de cette belle Dame, qui passa tout contre moi à cheval sans me reconnaître, ne jugeant pas que celui qu'il voyait ainsi seul à ces heures pût être Alcidon, qu'il savait ne marcher jamais si peu accompagné. Mais passant un peu plus outre, et reconnaissant un jeune Écuyer

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qui me servait, il lui demanda ce qu'il faisait en ce lieu, et lui ayant répondu, qu'il attendait que je me retirasse, il me montra du doigt. Soudain ce Chevalier rebroussant chemin mit pied à terre, et m'ayant salué, me supplia de lui pardonner la faute qu'il avait faite de passer si près de moi sans me connaître. Après quelques propos communs que nous eûmes ensemble sur ce sujet, je lui demandai d'où il venait et où il allait. Lui qui était infiniment ignorant de l'amour que je portais à cette belle Dame, et qui n'avait connaissance que de celle du Roi par le moyen de son père, me répondit assez franchement : - Je viens d'un lieu où l'on a eu mémoire de vous, car je vous en apporte une lettre pour témoignage. Et lors mettant la main dans la poche, il la prit, mais ensemble une autre que je vis toute semblable à la mienne, n'y ayant qu'un chiffre sur le pli. Je reconnus incontinent l'écriture, et mon soupçon me persuada aisément que celle qui n'avait qu'un chiffre s'adressait au Roi, et toutefois pour en être plus assuré, voyant la franchise dont ce jeune Chevalier parlait à moi, en prenant celle qu'il me présentait, je lui demandai pour qui était l'autre. - Pour qui peut-elle être, me répondit-il, que pour le Roi ? Mon père, qui est tombé malade, me l'a donnée η pour la lui porter. Il m'en parlait de cette sorte croyant que je susse aussi bien cette nouvelle amour du Roi, que je n'avais pas ignoré presque toutes les autres qui avaient devancé celle-ci ; et voyant qu'il y allait si bonnement, quoique le coup

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me fît une profonde blessure, si ne laissai-je de sourire, non pas de ce qu'il disait mais de sa naïveté. Et en même temps, je lui dis : - Je crois, mon cher ami, que vous ni votre père n'êtes pas sans peine ! - Comment, Seigneur, me répondit-il, sans peine ? Je vous jure que jamais tous les voyages de guerre que le Roi nous a fait faire ne nous en ont tant donné que ce traître et maudit Amour, et même depuis que le Roi en s'en revenant alla voir cette belle Dame, et jugez-le par la maladie que mon père y a prise. - Mon cher
ami, répliquai-je, en l'embrassant, ceux desquels  "
les grands Princes se servent en semblables  "
occasions ne sont pas ceux qu'ils aiment le  "
moins. C'est pourquoi vous n'êtes pas peu obligé  "
à cette belle Dame qui sera cause, outre votre mérite, que le Roi vous chérira et aimera beaucoup plus que de coutume. - Seigneur, me dit-il, je ne sais ce qui en pourra arriver, mais j'ai grand-peur que cette Dame de qui vous parlez le possédera tellement tout qu'elle n'en fera point de part à personne. Le déplaisir que ces paroles me rapportèrent me contraignit de lui donner congé beaucoup plus tôt que je n'eusse pas fait, perdant et le courage et la curiosité d'en savoir davantage, et pour le faire en-aller, je lui dis que le Roi l'attendait avec impatience, et qu'il ne lui éloignât point davantage ce contentement.
  Je demeurai de cette sorte tout seul, sinon accompagné de tant de fâcheuses et mortelles pensées que plus d'une heure se passa avant que je me pusse résoudre à me laisser voir à personne.

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Enfin la nuit me contraignit de me retirer dans la ville, d'où je faisais dessein de partir le lendemain tout seul, et m'éloigner de sorte de tous les hommes qu'il n'y en eût plus qui me pussent tromper. Et pour commencer, j'entrai dans mon logis par un escalier dérobé, et n'ayant que cet Écuyer avec moi. Je me jetai dans le lit sans être vu de personne des miens, lui commandant de dire à tous ces Chevaliers qui m'attendaient que je m'étais trouvé mal, et que je leur donnais le bonsoir. De toute la nuit je ne pus clore l'œil, mais incessamment rêvassant, l'Aurore me trouva sans que la volonté seulement de dormir me fût venue. Et lorsque je me voulais préparer à la résolution que j'avais faite, la fièvre me reprit si violente que je fus contraint de la remettre η à une autre fois. Je n'avais point encore lu la lettre que Daphnide m'écrivait, n'ayant ni assez de courage pour la voir, ni assez de haine pour la jeter dans le feu ; mais ne sachant auquel des deux me résoudre, je la tenais entre les mains, et sans la lâcher pour quoi η qu'il me fallût faire, je la gardai deux jours de cette sorte sans bouger du lit. Enfin la colère me transportant, le soir que je me vis seul : - Il faut, dis-je en moi-même, il faut voir les trahisons de cette perfide, et puis l'arracher si bien de notre mémoire, qu'il n'y en demeure plus qu'un éternel mépris. À ce mot, me relevant sur le lit, je l'ouvris, et à l'aide d'une bougie qui était en la ruelle de mon lit, je lus ce qu'elle m'écrivait.
  Mais à quoi servirait-il, sage Adamas, de redire

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ici ses paroles qui n'avaient été écrites qu'en intention de m'abuser encore plus longuement ? Mais pourquoi aussi ne les redire pas, puisqu'il est nécessaire que le Médecin reconnaisse la plaie, s'il lui veut donner les remèdes nécessaires ? Je les dirai donc, non pas pour ma consolation, mais pour vous faire entendre comme je fus traité :


SignetLETTRE
De Daphnide à Alcidon.

N'Aurai-je jamais autre nouvelle sinon qu'Alcidon se porte mal ? Ne le reverrai-je jamais tel qu'il était quand il entra dans l'aventureη de la parfaite Amour ? Et mes vœux ne seront-ils jamais exaucés, ou si les Dieux veulent éternellement demeurer sourds aux supplications que je leur fais pour sa santé ? Ô Dieux ! s'il doit être ainsi, abrégez mes jours pour abréger ma peine, ou changez-moi le cœur, afin qu'il ne soit pas si sensible pour lui. Et vous, Alcidon, ou résolvez-

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vous à vous guérir, ou à me faire mourir de douleur.

  Voilà pas, ô mon père ! la plus cruelle lettre que je pusse recevoir, après avoir découvert la trahison dont elle usait envers moi. Tout transporté de colère, je lui fis cette réponse :


SignetRÉPONSE
D'Alcidon à Daphnide.

LA guérison d'Alcidon ne dépend plus que de la mort, aussi n'ayant trouvé fidélité ni en son maître, ni en sa maîtresse, à quoi voudrait-il vivre plus longuement parmi les perfidies ? Et ne vous plaignez plus que les Dieux soient sourds : Ils ont enfin exaucé vos supplications, puisque ne voulant redonner la santé à celui de qui la vie ne vous pouvait plus servir que de regret d'avoir manqué à tant de serments inutiles, ils vous ont changé le cœur comme vous désiriez,

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le rendant insensible pour moi, mais trop sensible pour un autre qui peut-être fera un jour la vengeance de tant de perfidies et de trahisons. Et tenez cet augure pour véritable, car les Dieux sont trop justes pour ne me venger et vous punir.

   Je donnai cette lettre à celui des miens qui lui avait porté la première que je lui avais écrite, et lui commandai de s'en revenir sans apporter aucune réponse. Ce déplaisir me fut si cuisant que mon mal s'augmenta beaucoup, de quoi le Grand Euric étant averti, et ne pouvant me savoir si malade sans me venir voir, encore qu'il eût un peu de honte de m'avoir enlevé cette belle Dame contre les promesses qu'il m'avait faites. Une après-dîner me fit l'honneur de me venir visiter. J'étais à la vérité fort malade, et toutefois ma plus grande douleur était le souvenir du larcin qui m'avait été fait, de sorte que quand on me dit que le Roi venait en à mon logis, je tressaillis comme si un nouvel accès me saisissait. Et quand je le vis, il ne me demeura point de sang au visage. Peut-être s'en fût-on pris garde, si ce n'eût été que le lieu où j'étais n'avait guère de clarté, et que la pâleur est un effet de la maladie. Il s'assit au chevet de mon lit, et après m'avoir demandé des nouvelles de mon mal, et que je lui eus répondu comme la civilité et l'honneur que je

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recevais me le commandaient, il approcha sa chaire, et tournant le dos à toute la troupe, commença de parler plus bas, Et voyant que je ne disais presque pas une parole, il pensa me réveiller en me parlant de Daphnide, n'étant encore averti que je susse ce qui se passait entre eux. Il me demanda donc comme se portait cette belle Dame, et s'il y avait longtemps que je n'avais eu de ses nouvelles. Je lui répondis froidement que je croyais qu'elle fût en bonne santé, que je n'avais point eu de ses nouvelles depuis le jour qu'elle lui avait écrit par un tel, et lors je lui dis le nom de celui qui m'avait donné cette dernière lettre. Le Roi rougit, et au commencement voulut nier d'en avoir reçu. Mais je lui dis qu'il me pardonnât, et qu'il s'en ressouvenait bien, parce qu'elle me le mandait ainsi : - Comment, me dit-il alors, elle le vous a donc mandé ? - Oui, lui répondis-je, Seigneur, et de plus le contentement et l'honneur qu'elle a reçu de vous voir à votre retour chez elle. Il demeura à ce mot un peu confus, voyant que je savais si bien ce qu'il pensait que j'ignorasse le plus, et après s'être tu quelque temps : - Il faut, Alcidon, me dit-il, que j'avoue la dette, encore qu'à ma confusion. Il est vrai que j'ai vu cette belle Dame dont vous parlez, et que j'en ai eu des lettres. Et de plus, que je l'aime * autant que ma vie. Je ne puis nier qu'en cette action je ne sois le plus mauvais maître et le moins fidèle ami qui se trouve, vous ayant traité de cette sorte, après vous avoir promis tant de fois le contraire ! Mais avouant que je vous ai fait cette

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trahison, que puis-je dire autre chose pour ma défense, sinon que je me suis trahi moi-même avant que vous trahir ? Je m'étais persuadé que comme il n'y a homme vivant qui jusques ici m'ait pu surmonter, de même, il n'y avait point d'apparence qu'une femme le pût faire, et en cette opinion je vous ai promis avec tant d'assurances et de serments ce que depuis je ne vous ai pu tenir. La connaissance que j'avais eue de ma force contre les hommes m'a poussé en cette erreur de mépriser celle des Dames. Et mon regret est d'autant plus grand que c'est η Alcidon qui en reçoit le mal, Alcidon que j'ai toujours tant aimé qu'il faut bien croire que, puisque j'ai fait contre lui cette perfidie, il m'a été impossible de faire autrement. Voilà, mon cher ami, la confession que librement je vous fais de l'outrage qu'en dépit de moi je vous ai faite, avec protestation que si je puis me démêler des liens dont je suis à cette heure si étroitement serré, je le ferai d'aussi bon cœur que je reçus jamais les plus grands contentements dont le Ciel m'ait jusques ici voulu favoriser. Le Roi me dit ces paroles assez mal arrangées, et avec un visage qui témoignait qu'elles partaient du cœur, et parce que je vis qu'il se taisait, je lui répondis : - Seigneur, tout ce qui est au monde y doit être pour servir à votre grandeur et à votre contentement ! À plus forte raison, Alcidon qui n'y demeure que pour vous faire service, et le Ciel qui l'a bien reconnu, prévoyant qu'il m'était impossible de vivre et d'être privé de Daphnide, afin de la vous donner plus absolument,

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me veut ôter la vie, de laquelle je ne verrai jamais si tôt la fin que je la désire, puisque mon désastre veut qu'elle soit si nécessaire à votre contentement.
  Je ne pus à ce mot retenir les larmes, et le Roi ému à ce que je crois de ma douleur, après avoir quelque temps demeuré sans parler, me dit : - Vous ne sauriez, Alcidon, me vouloir tant de mal que le tort que je vous fais le mérite. Je le reconnais, et voudrais avec mon sang y pouvoir remédier. Peut-être le ferai-je avec le temps, mais pour cette heure il n'y faut point penser, et toutefois pour votre satisfaction, je suis résolu à tout ce que vous voudrez. Guérissez-vous seulement, et croyez que je ne ferai η pour votre contentement que ce que je ne pourrai pas faire. Et à ces dernières paroles le Roi se retira en son logis, me laissant avec tant de déplaisirs qu'il n'est pas croyable qu'un autre que moi pût vivre avec tant de douleurs, d'ennuis et de désespoirs.

 

Fin du troisième livre.