Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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L'Édition de Vaganay




SignetLes Astrées posthumes

À peine Honoré était-il dans la tombe
que les spéculateurs se hâtèrent
d'abuser de son nom.

Auguste Bernard,
Les D'Urfé, p. 170.

1 SignetHonoré d'Urfé meurt le 1er juin 1625.

Dans son Testament, le romancier ne dit rien de ses livres et de ses manuscrits. En 1597 pourtant, quand il se croyait à l'article de la mort, il a songé au manuscrit de ses Epistres morales ; il a demandé qu'on le remette à Antoine Favre η. Ce n'est pas du tout ce qui se passe en 1625.

En expliquant mes Choix éditoriaux, je souligne les désordres des publications du vivant d'Honoré d'Urfé ; la situation empire après sa mort. Les éditions de L'Astrée font les choux gras des libraires-éditeurs et des tabellions au XVIIe siècle ; l'histoire et la localisation de ces éditions, depuis près de cinquante ans, embarrassent chartistes et bibliographes.

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Parce que je pense aux étudiants qui désirent comprendre le destin des Astrées - j'ai enseigné pendant quarante ans -, je donne à l'histoire des éditions posthumes la forme d'un spectacle en cinq actes qui ne respecte ni l'unité de lieu, ni l'unité de temps. Les didascalies sont en italiques. Le nombre de personnages fluctue. Si le déroulement des événements semble difficile à croire, c'est parce qu'il l'est !

Les « Violateurs d'un sepulchre innocent »
(Gournay, II, p. 1864).

Spectacle en cinq actes

Deux camps s'affrontent après le décès d'Honoré d'Urfé, celui de son héritier et celui de sa veuve. Ils sont secondés par des libraires et des mandataires.

Personnages

  CAMP DE L'HÉRITIER CAMP DE LA VEUVE
Familles Jacques II d'Urfé et cie Diane de Châteaumorand
Libraires Toussaint et cie Foüet
Mandataires Dessay ? Dessay

2 SignetIntroduction.

Les familles qui s'opposent se détestent de longue date. La veuve d'Honoré d'Urfé, Diane de Châteaumorand, a l'énorme handicap d'être seule, et surtout, bien sûr, de mourir en mars 1626. Son neveu et héritier ne s'intéressera pas à L'Astrée, semble-t-il. Le frère et héritier du romancier, Jacques d'Urfé η, a l'avantage du nombre : son épouse et sa fille interviennent auprès des éditeurs de L'Astrée. Jacques d'Urfé η est un homme dangereux, à la conscience élastique, qui est souvent criblé de dettes. Marie de Neufville η est sa digne épouse. Elle est prête à se tourner contre Jacques d'Urfé η en révélant ses malversations (Héritages). Des documents d'archives relatent les différends des deux familles (Héritages), Jacques et son épouse sont des escrocs. « Ils font de pierres pain », dirait Cotgrave (Article Faire), ils tournent tout à leur avantage, et particulièrement L'Astrée.

Les libraires-éditeurs s'opposent les uns aux autres évidemment. Leur rivalité est prévisible, voire légitime. Toussaint Du Bray représente la vieille garde liée à L'Astrée depuis 1607. Il s'associe avec Micard, avec Varennes, avec Sanlecque, avec Pomeray, mais il peine à s'entendre avec Robert Foüet et son épouse. Comme l'a relevé Roméo Arbour, dès 1625, la bataille autour des traductions de L'Arcadie de Sidney est un jalon dans les querelles de Du Bray et Foüet (p. 99). « Le combat se livre avec acharnement », note un spécialiste de Sidney, qui ajoute que la bataille a failli « se convertir en débat public » (Osborn, p. 87). Les deux éditeurs se disputent tant et si bien qu'on pourrait même se demander si la publication en 1627 du Berger Extravagant de Sorel, cette parodie de L'Astrée, ne serait pas « comme une attaque de Du Bray contre Urfé et contre Fouet ? », propose O. Roy (pp. 19-20).

Les mandataires jouent le rôle le plus troublant, celui du traître potentiel. Leur champ d'action est curieusement vaste. D'un côté se tient Balthazar Dessay η, homme de confiance d'Honoré d'Urfé au moins depuis 1614. Il brandit une procuration problématique et il disparaît après avoir établi l'Inventaire du château de Virieu η. De l'autre côté, un autre Balthazar, Balthazar Baro, poète et surtout avocat, originaire de Valence, surgit brusquement en 1620 aux côtés du romancier dans les pages liminaires de la troisième partie de L'Astrée et dans un recueil de poèmes (Second livre des DÉlices de la poesie franÇoise). C'est après le décès d'Honoré d'Urfé que Balthazar Baro se dira secrétaire du romancier. Il devra à L'Astrée son titre d'Académicien, comme le note Pellisson dans son Histoire de l'Académie : « Son principal ouvrage est la Conclusion d'Astrée, où il semble avoir esté inspiré par le génie de son maître » (I, p. 238).

Le rideau se lève. On voit sur la scène des manuscrits éparpillés.

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3 SignetPrologue

Voir Choix éditoriaux.

2 janvier 1624 : Une quatriÈme partie authentique est publiée en moins de deux mois, puisque Gabrielle d'Urfé η a remis le manuscrit aux associés de Toussaint Du Bray en novembre 1623. En mai 1624, les tribunaux confirment la légitimité de cette publication (Reure, p. 210).

7 avril 1625 : Balthazar Dessay η « remet [à Robert Foüet] devant notaire le manuscrit contenant les douze livres de cette [autre quatrième] partie, moyennant la somme de 3 600 livres » (Arbour p. 54).

4 SignetPremier acte

La scène se passe au début de juillet 1625.

« Chacun deplore la perte du plus digne favory des Muses,
et du plus grand des guerriers que veid jamais le Soleil ».

Ainsi s'exprime Robert Foüet quand il s'adresse à Diane de Châteaumorand pour lui dédier une partie du roman de Sidney, L'Arcadie de la comtesse de Pembroke. Il ne mentionne ni le manuscrit ni l'édition de L'Astrée. La traduction anonyme de L'Arcadie, décorée d'illustrations de Crispin de Passe, porte un privilège du 1er décembre 1624 et un achevé d'imprimer du 7 juillet 1625. Dans son épître, Foüet se moque des « braillemens que celuy qui se qualifie premier Traducteur de ce Livre fait contre ceux qu'il nomme Plagiaires », c'est-à-dire qu'il dédaigne les plaintes de Jean Baudoin. Qui a publié la traduction de Baudoin ? nul autre que Toussaint Du Bray (privilège du 4 mars 1623, frontispice de Gaultier).

Nous voici tombés de Charybde en Scylla !

Les disputes qui entourent la traduction française des trois parties de L'Arcadie de Sidney sont tout aussi complexes que celles qui entachent les Astrées posthumes η. C'est depuis 1623 seulement que Jean Baudoin est en affaire avec Toussaint (Arbour, p. 98). Jean Baudoin (1584 - 1650), prolifique traducteur du latin, de l'espagnol, de l'italien, et, dans une moindre mesure, de l'anglais, est le fameux Anthoine de Bandolle, l'auteur de ces ParallÈles de CÉsar et de Henry IIII, qui insultaient la Ligue η et les Ligueurs. Voilà peut-être pourquoi Foüet espérait mettre les rivaux de Baudoin sous l'égide de la famille d'Honoré d'Urfé.

5 SignetDeuxième acte

La scène se passe le 10 juillet 1625.

Foüet reçoit enfin un privilège pour le manuscrit de L'Astrée que Dessay lui aurait remis le 7 avril. Honoré d'Urfé est mort depuis plus d'un mois. Curieusement, Foüet annonce non seulement une cinquiÈme partie, mais encore une sixiÈme partie. Certes, le titre « Quatrième partie » ne lui appartient pas, mais pourquoi demande-t-il un privilège pour deux parties supplémentaires ? A-t-il l'intention d'étaler le précieux manuscrit de la quatrième partie ? Il publie rapidement ces deux parties volumineuses en 1625 (1 125 p.) et 1626 (1 292 p.) sans parvenir à un dénouement.

Au début de la Cinquiesme partie, en guise de dédicace, Foüet offre la Lettre des Parfaits amants et la Réponse du romancier. L'éditeur ne remarque pas alors que le romancier déclare dans sa lettre aux Parfaits amants qu'il n'a pas encore terminé son Astrée ! « Tout lui est bon pour gonfler hâtivement son livre », comme le reconnaît Maurice Magendie (p. 401).

Les volumes de Foüet prouvent trois points :
    Premièrement, que le pseudo-manuscrit de la quatrième partie ne renfermait pas de dédicace en bonne et due forme, car d'Urfé avait adressé les volumes précédents à Henri IV et à Louis XIII.
    Deuxièmement, que ce manuscrit ne renfermait pas non plus une préface destinée à un personnage du roman, comme les trois premières parties de L'Astrée. Foüet introduit en revanche une lettre à « mes gentilles et discrettes Bergeres de Lignon » qui donne des informations erronées sur la biographie d'Honoré d'Urfé. Le romancier prétend avoir vécu oisif pendant les « six ou sept dernieres années » ; il prétend avoir été banni « rigoureusement du lieu de [s]a naissance » ; il prétend aussi renvoyer ses héros en Forez et s'engager à les suivre ; il prétend même reprendre « la houlette pour, avec eux, mener paistre les brebis innocentes ».
   Troisièmement, Foüet reconnaît dans cette préface que l'édition de 1624 appartient bien à d'Urfé. Cependant, à cause de sa « naissance trop hastee », selon lui, elle fait partie de la catégorie des « enfans avortez ».

Bernard Yon explique en détail les initiatives de Foüet dans son édition de la Sixième partie (pp. 8-19). Il conclut :

Foüet enlève donc du manuscrit qu'Honoré d'Urfé lui a confié tout ce qui était déjà dans la quatrième partie de 1624 et fait paraître le reste dans deux volumes (Yon, p. 401).

Traduisons en clair :
Foüet reçoit des documents et sacrifie le texte authentique de 1624.
En fait, pour remplir ses deux volumes, l'éditeur publie certaines pages que l'on retrouvera dans l'édition que donnera Baro en 1627 (Sancier, p. 389 sq.). Mais aussi il s'entend avec Gomberville (1600 - 1674) qui est alors un jeune romancier de talent et qui signe certaines histoires intercalées. Le lecteur rencontre donc une « Histoire de Parisatis et de Zénobias » qui n'a rien d'astréen. « Fouet mutila l'œuvre qui lui avait été confiée », déclare Mme Koch (p. 392).

Pourquoi ? Où est donc le manuscrit prétendu complet de Balthazar Dessay η ?

6 SignetTroisième acte

La scène se passe le 22 juillet 1627.

Les intérêts des d'Urfé étaient compromis (Koch, p. 393). Pomeray n'a pas payé à Gabrielle d'Urfé η ce qu'il lui devait, mais il n'a pas reçu non plus l'autorisation de l'auteur qu'elle avait promise. En 1627, surviennent à Paris l'épouse η de Jacques II η d'Urfé et sa fille, Gabrielle probablement. Elles sont munies d'un nouveau manuscrit de la quatrième partie qui aurait appartenu au duc de Savoie η. À cette époque, à la suite d'une querelle autour de Sommerive, Jacques II η d'Urfé a quitté son poste d'amiral pour rentrer à la Bastie d'Urfé. Mme d'Urfé η s'adjoint les services de Balthazar Baro, un autre « domestique » d'Honoré d'Urfé. Il n'est plus question de Balthazar Dessay η, peut-être partisan de Foüet, peut-être décédé. Mme d'Urfé η cède le nouveau manuscrit à Baro en échange de 50 pistoles η d'Espagne (500 livres environ). Elle prétend que son beau-frère lui devait cette somme. Le Testament d'Honoré d'Urfé n'en dit rien pourtant.

Trois documents, conservés aux Archives nationales, prouvent qu'il s'agissait bien d'un manuscrit autographe d'Honoré d'Urfé (Koch, p. 393).

Notons qu'il ne s'agit pas du manuscrit du duc de Savoie η mais de documents qui le décrivent. Qui a vu ce fameux manuscrit ?

Tandis que Foüet et Pomeray se battent devant les tribunaux, l'habile Baro s'entend à l'amiable avec Pomeray. Sa quatrième partie remplacera celle de Gabrielle d'Urfé η. C'est lui qui recevra les 365 livres que le libraire devait encore à la jeune fille. La famille de Jacques II η d'Urfé est-elle flouée ? Il n'en reste pas moins qu'elle n'a pas réussi à convaincre les juges.

Où est donc le manuscrit prétendu complet du duc de Savoie η ?

7 SignetQuatrième acte

La scène se passe le 5 novembre 1627.

La Vraye Astrée de Messire Honoré d'Urfé paraît chez François Pomeray avec un achevé d'imprimer du 5 novembre. Elle renferme le frontispice et les portraits de la troisième partie, ainsi que deux textes signés par Baro, une dédicace à Marie de Médicis η et un « Advertissement au lecteur ». Ses 1 343 pages comprennent la quasi-intégralité du texte authentique publié en 1624. Quelques déplacements au début et à la fin sont là pour abuser les acheteurs pressés. Plusieurs omissions frappent ; un grand nombre d'additions choquent. Je l'ai montré en étudiant « Les Vicissitudes de la quatrième partie de L'Astrée » en 1990.

Cette quatrième partie n'est pas plus satisfaisante que celle de Robert Foüet (Henein, pp. 891-896). On y trouve par exemple au livre 10 une « Histoire de Rosanire, Celiodante et Rosileon » qui ne peut pas appartenir à Honoré d'Urfé : une reine adultère et superstitieuse, un fou d'amour qui est un fou d'amour-propre ... tout cela est étranger à L'Astrée. Qui plus est, Baro a eu l'étrange idée d'introduire dans son Astrée une version en prose de La Sylvanire, pastorale dramatique publiée par Foüet. Elle est (mal) déguisée en histoire intercalée. Coup fourré que Baro lance à Foüet, pense Bernard Yon (pp. 415-416).

Où est donc le manuscrit prétendu complet du duc de Savoie η ?

8 SignetCinquième acte

La scène se passe le 19 avril 1628.

Foüet fait saisir les exemplaires de cette prétendue Vraye Astrée. Pomeray riposte en demandant la confiscation des Astrées de Foüet. Le 19 avril 1628, le procureur du roi tranche en faveur de Pomeray (Koch, p. 394). Les volumes publiés par Foüet sont remis à son rival. Baro gagne sur tous les plans.

Mme Koch ajoute, sans donner plus de détails, qu'un « certificat » délivré par Diane de Châteaumorand se trouve dans les pièces du procès (Koch, p. 394). Était-il en faveur de Foüet ou de Pomeray ? Comme Mme de Châteaumorand est décédée huit mois après avoir reçu la dédicace offerte par Foüet, il est probable qu'elle soutenait cet éditeur et non son compétiteur. Est-ce que cela signifie qu'elle cautionnait le manuscrit que Dessay η aurait remis à cet éditeur plutôt que le manuscrit publié par Gabrielle d'Urfé η chez Pomeray ? Il est tout à fait impossible de répondre à cette question.

Foüet se reconnaît battu. Le 10 décembre 1628, il signe un accord avec Pomeray, Du Bray et le fils de Varennes. Il doit leur payer 900 livres en argent et 450 livres en volumes. Il s'acquitte de sa dette le 14 mars 1629 (Arbour, p. 55).

Épilogue

Tandis que le rideau tombe, on entend une voix « off » :

Où sont donc passés les deux manuscrits prétendus complets, celui de Balthazar Dessay η et celui du duc de Savoie η ?

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9 SignetCes événements jettent le discrédit sur tous les soi-disant représentants d'Honoré d'Urfé. Comment les croire quand ils combinent les impostures et quand leurs procédures soulèvent tant de problèmes ? Tout au long du XVIIe siècle, jamais plus il ne sera question de manuscrits prétendus complets de L'Astrée. Jamais le fils de Jacques II η d'Urfé n'en parlera à Daniel Huet par exemple.

En revanche, trois écrivains du temps émettent des doutes sur la légitimité des suites (Henein, p. 885 et Henein, p. 20). FuretiÈre écrit dans son Dictionnaire : « La suite de L'Astrée par Baro » (Article Suite). Sorel, dès 1627, dans le Berger extravagant, refuse « ce qui est dans les livres que d'autres autheurs ont desja faits en suite, ou qu'ils pourront faire desormais » (I, p. 123). Sous la plume de Gabriel GuÉret, en 1671, Honoré d'Urfé se plaint de son continuateur : « Mon nom recevra tous les reproches qui devroient tomber sur le vôtre » (p. 115) ...

Il faut se défier de ceux qui, même après avoir pris connaissance de l'article de 1977 de Mme Koch, acceptent aveuglément L'Astrée posthume, celle que Vaganay a contribué à propager. Parmi les critiques qui se penchent sur la question épineuse de la légitimité des suites, Laurence Plazenet se distingue. En 2003, elle a fait une lumineuse synthèse des problèmes posés par les éditions posthumes de L'Astrée. Les opinions peuvent diverger, les faits restent incontournables.

En 1990, quand je terminais ma thèse de doctorat d'État sur L'Astrée, j'ai consacré un article à cette quatrième partie frauduleuse qui bloquait toutes mes hypothèses. Inspirée par des remarques de Mme Galli Pelligrini sur « L'Ordinateur dans les recherches linguistiques et littéraires », j'ai écrit :

Une étude comparée de la langue des diverses suites et de la langue de la troisième partie de l'Astrée permettra sans doute de déterminer avec précision ce qui, dans l'édition de 1627, appartient bien à Honoré d'Urfé. Deux œuvres de parues respectivement en 1624 et 1629, Cléosandre et Célinde, pourraient définir le style du secrétaire. Les ordinateurs devraient rendre possible ce travail de bénédictin
(Henein, p. 898).

Les années ont passé. Une telle étude n'est plus « un impossible rêve ». Les ordinateurs vont permettre une édition critique fiable, accessible et annotée de la quatrième partie. Elle distinguera ce qui vient d'Honoré d'Urfé de ce qui vient des nombreux vautours et autres « violateurs d'un sepulchre innocent » (Gournay, II, p. 1864) qui ont tiré profit de son Astrée. En attendant, tout reste conjecture dans les éditions posthumes.