Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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Choix éditoriaux



À la mémoire d'Hugues Vaganay,
le pionnier.

À Fékri Henein,
l'architecte.

SignetPréface

Celui qui est fidele ne le peut estre un peu
qu'il ne le soit à l'extreme.
Honoré d'Urfé,
LES Epistres morales, II, 4, p. 231 η.
Celuy qui n'est qu'un peu fidele
ne l'est point du tout.
Honoré d'Urfé,
L'AstrÉe, I, 8, f° 238 recto
(Déclaration de Silvandre)

C'est à un désir de fidélité que ce site doit sa conception.

Parce que mes explications tiennent de la confidence et des mémoires, c'est à la première personne que je présente cette édition critique.

1 SignetLes Premiers pas

J'ai lu L'Astrée pour la première fois en mars 1968. J'ai commencé le roman à la Bibliothèque Nationale - du temps où on n'avait pas besoin de préciser « Site Richelieu », du temps où on faisait la queue à partir de 9h30. Il m'est arrivé, je le confesse, de travailler sur des exemplaires qui se trouvaient à la Réserve, tout simplement parce qu'il n'y avait plus de place dans la Salle de Lecture. Il m'est arrivé aussi de travailler sur les éditions de l'Arsenal parce que les magasiniers étaient en grève à la BN. Mai 68 est venu bouleverser, entre autres choses, les lieux de travail. J'ai passé des vacances à Montréal, où j'ai consulté d'autres éditions encore. C'était le temps de l'innocence !

Éblouie par le livre de Jacques Ehrmann, Un Paradis désespéré : l'amour et l'illusion dans L'Astrée (P.U.F., 1962), j'aimais L'Astrée sans me poser de questions sur l'authenticité du texte. Je savais seulement que l'édition de l'Abbé de Choisy - en 10 volumes pourtant - abrégeait le roman. Grâce aux travaux de Paule Koch, grâce à Maurice Lever qui préparait sa Bibliographie de la Fiction narrative, dans le cadre des séminaires de Raymond Picard, j'ai appris l'histoire mouvementée de L'Astrée.

En 1972, après avoir réussi à mettre de côté l'équivalent de deux mois de bourse, j'ai acheté le roman, c'est-à-dire la réimpression de l'édition que Hugues Vaganay avait faite en 1925 (Genève, Slatkine Reprints, 1966). Cette publication des cinq volumes de L'Astrée, la première depuis 1647, avait marqué le troisième centenaire de la mort d'Honoré d'Urfé. En 1974, je suis partie travailler aux États-Unis. J'ai retrouvé les belles éditions du XVIIe siècle dans les bibliothèques universitaires, mais, par commodité, je relisais et annotais les volumes que je possédais.

J'ai décidé de consacrer ma thèse de doctorat d'État à L'Astrée, sous la direction de Jean Mesnard. Au fil des relectures, en comparant les notes que j'avais prises à la BN, à l'Arsenal, au Canada ou aux États-Unis, avec le texte des Reprints que j'avais sous les yeux, j'ai été abasourdie par le nombre et l'importance des différences entre les diverses leçons. À l'époque, seul Maurice Magendie avait tenu compte des variantes dans son analyse du roman en 1927. Nous attendions tous avec impatience l'édition promise par Claude Longeon et son équipe à l'Université de Saint-Étienne (Yon, p. 24). La mort prématurée des responsables a malheureusement anéanti les espoirs.

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2 SignetLes Leçons de l'expérience

C'est aux États-Unis que je poursuivais mes recherches. C'est aussi aux États-Unis, en enseignant à Yale University puis à Tufts University, que j'ai constaté pour la première fois que des jeunes gens étaient capables d'aimer L'Astrée, et même d'y trouver des échos d'une country music d'un autre âge. J'ai vu des Graduate Students (doctorants) dévorer l'édition de Gérard Genette. L'Astrée plaît encore et toujours. L'élégance et l'éloquence, l'originalité et la générosité de l'époque baroque ne sont pas lettres mortes.

J'ai eu la chance d'aborder le roman d'Honoré d'Urfé en classe avec mes étudiants. J'ai travaillé en particulier l'Histoire de Damon et de Fortune, six tableaux commentés qui renferment relativement peu de noms propres. J'ai beaucoup appris en relisant L'Astrée avec des yeux d'étudiant et des visées de professeur. Les écueils qu'on rencontre dans cette œuvre sont de tout ordre parce que son auteur a beaucoup lu. Les sept cent soixante pages que Maxime Gaume consacre aux « Inspirations et [aux] sources de l'œuvre d'Honoré d'Urfé » le démontrent. On connaît l'importance de la bibliothèque de Claude d'Urfé, grand-père du romancier (Gaume, pp. 657-669 et Longeon, pp. 143-147), de la bibliothèque d'Antoine d'Urfé, son jeune frère (Reure, p. 8), et des ses propres acquisitions (DucimetiÈre, p. 773). Les livres nourrissent les écrits d'Honoré d'Urfé. Les étudiants sont-ils en mesure d'apprécier cette vaste érudition ? Comment vont-ils affronter les Cimbres, les Caturiges, Caorly, Caius Marius, le Condron ou le corsaire qui a abandonné une reine ? Les mythes que le romancier évoque, le cadre géographique qu'il dessine, l'histoire de la France et de l'Europe qu'il raconte, tout cela exige des explications.

Jusqu'à la parution de mon édition critique et électronique de la première partie du roman en 2007, toutes les Astrées disponibles étaient problématiques, insuffisantes et décevantes. Aujourd'hui encore, les éditions du XVIIe siècle s'abritent dans les bibliothèques hautement spécialisées. Celles qu'on prétend complètes déforment l'œuvre originale d'Honoré d'Urfé. L'édition standard du roman, celle que nous lisons depuis 1925 et que nous devons à Hugues Vaganay, repose sur des choix contestables. Les extraits qu'on en a tirés ajoutent des notes, mais sans jamais questionner la validité du texte. Toutes ces Astrées restent en-deçà des exigences des chercheurs et des besoins des étudiants.

Comment se fait-il qu'un texte qui marque les débuts du roman français moderne n'ait pas attiré des éditeurs plus ambitieux ? Antoine Adam, mon tout premier directeur de thèse, éditeur de Malherbe et de Tallemant des Réaux, m'a expliqué que l'œuvre d'Honoré d'Urfé ne figurait pas dans son recueil de Romans du XVIIe siècle (Gallimard, N.R.F., Bibliothèque de la Pléiade, 1962), parce que les éditeurs la jugeaient trop longue. Cet argument ne s'est appliqué ni à l'œuvre de Proust en 1954 et en 1987, ni aux mille six cent soixante-quatre pages de l'œuvre d'Agrippa d'Aubigné en 1969. Aujourd'hui, au problème incontournable de la longueur du texte s'est ajoutée la question de plus en plus épineuse de la constitution du corpus. « L'Astrée épouvante le lecteur et le chercheur », affirme Giovanni Dotoli, un éditeur qui s'y connaît puisqu'il travaille lui-même sur ce roman (p. 48).

Il n'en reste pas moins que L'Astrée a besoin d'une édition critique, non seulement à cause de son volume et de sa complexité, mais encore à cause des accidents de sa publication et des négligences de son auteur. Je donnerai ici un seul exemple d'erreur néfaste ; plusieurs autres cas se trouvent dans les analyses des variantes des trois parties (Voir Évolution).

SignetSi le romancier avait revu les épreuves de sa troisième partie, il aurait noté un bourdon particulièrement malencontreux. Dans toutes les éditions que j'ai consultées (1619, 1620, 1621), la médaille de Childéric fait problème. Elle survient au cœur d'un épisode gravé dans la mémoire des écoliers qui apprennent l'histoire de France. Le roi banni partage une pièce d'or avec un ami fidèle. Il pourra ainsi reconnaître celui qui viendra un jour lui annoncer qu'il peut regagner son trône. Cette médaille η emblématique combine image et message. D'un côté, on voit une tour η et un dauphin η, de l'autre une devise. La sentence n'a aucun sens et ne convient pas aux dessins qui décorent l'avers :

« RIEN les destins contrairesη »
(III, 12, 548 recto,
les majuscules sont dans le texte).

Cette absurde maxime s'est imposée pendant des siècles ! Elle a ensuite inspiré un non-sens à Hugues Vaganay, qui essayait de corriger la coquille :

« Rends les destins contraires »
(III, p. 702).

Savant et optimiste annonciateur d'un futur connu, Honoré d'Urfé voulait offrir à ce Childéric qu'il avait accablé une devise tirée de Virgile afin de suggérer la rédemption d'un second Énée :

« Aux destins contraires j'opposais des destins meilleurs »
(L'Énéide, p. 10).

Cette noble devise devait s'abréger dans L'Astrée :

« Romps les destins contraires »
(III, 12, 548 recto).

Copistes, ouvriers, correcteurs, secrétaires, éditeurs et autres en ont décidé autrement, comme je l'explique en note η ! La sentence prestigieuse s'est métamorphosée à cause d'une erreur. La médaille était pourtant destinée à être rompue. D'Urfé jouait sur le mot gravé et sur l'objet emblématique. La médaille annonçait un voyage sans accident grâce à un dauphin η et à une tour η ; elle devait permettre le retour du futur père de Clovis dans sa patrie ; elle prédisait la pérennité de la race des premiers rois de France, les Mérovingiens.

Ce passage maltraité méritait beaucoup d'égards. La devise est « le dernier effort de l’Esprit, et la plus ingenieuse des peintures sçavantes » (p. 21), explique le Père Menestrier dans L'Art des emblèmes ; elle ne doit pas requérir « une Sibille » (Id. p. 22). Le romancier ou ses représentants auraient donc dû surveiller de près cette sentence pour qu'elle soit à la fois mystérieuse et compréhensible. Plus encore, ce passage où iconographie et littérature s'imbriquent apparaît en 1619, c'est-à-dire au moment où, pour la première fois, L'Astrée se dote de portraits emblématiques entourés de devises (Voir Illustrations). Honoré d'Urfé et ses auxiliaires avaient toutes les raisons de lire et de relire la dernière aventure de Childéric. Ils ne l'ont pas fait.

Il était grand temps qu'une édition critique rende à L'Astrée son visage authentique !

Mes expériences d'enseignante se sont ajoutées à mes souvenirs de « thésarde » pour m'engager à éditer L'Astrée. En l'an 2000, à l'approche du quatrième centenaire du roman, j'ai décidé de réaliser ce rêve que je caressais depuis longtemps : offrir au roman d'Honoré d'Urfé une édition amplement commentée qui resterait abordable - financièrement et autrement. J'ai profité d'un congé sabbatique puis de la retraite pour consacrer de plus en plus de temps à cette entreprise.

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3 SignetPourquoi L'Astrée ?

Pourquoi tenir si résolument à une œuvre dotée d'une réputation si peu engageante ? Parce que L'Astrée est extraordinaire.

Plus on examine ce roman et plus on y découvre des aspects insolites. Le banal et le commun se transforment sous la plume d'un auteur qui s'ingénie à surprendre tout en faisant semblant de se conformer aux usages littéraires. L'Astrée sort des sentiers battus par ce qui l'inspire et par ce qu'elle raconte. Ce roman se distingue aussi par sa curieuse évolution et par ses illustrations codées.

Pour raviver l'attention des liseurs de romans blasés, j'ai prêté un titre imagé à mon étude du roman, Pleins feux sur L'Astrée. Je suis partie des modèles que d'Urfé η s'est donnés dans sa première préface pour projeter un éclairage nouveau (peut-être novateur) sur l'ensemble de l'œuvre. La subjectivité du roman régional, les imbroglios du roman historique, les conventions du roman pastoral, les subtilités des débats sur l'amour, les connotations des multiples maximes, les dédales des références aux mythes, et les voiles des récits à clés sont le fruit d'un dessein qui a mûri au fil des années et qui devait aboutir à un dénouement aussi heureux que vertueux. L'Astrée illustre la même leçon que les Epistres morales : le bien suprême est dans la vertu. Certains jugements intempestifs sur des bergers ou des chevaliers bourgeois ou robins, sur un « roman sans Dieu » empêtré dans un « fatras mythologique », d'une composition « très gauche » qui enfermerait les héros dans un « foyer d'illusions » et les femmes dans une « prison symbolique », qui ferait de l'espérance une folie, du désespoir un impératif, ou de l'androgyne η un symbole du refoulement ne sont plus de mise.

Le dessein du romancier est né d'un profond désir de rébellion qui s'exprime sous la forme de subversions presque systématiques. En passant en revue ce que j'appelle des Parallèles, je relève des rapprochements entre le roman et ses sources livresques. D'Urfé souligne des ressemblances tout en multipliant les différences. À mon tour, je souligne les déformations imposées aux modèles canoniques, qu'il s'agisse de textes de l'Antiquité, des Amadis ou de la Diane de Montemayor.

L'audace de l'auteur et l'originalité de sa conception du roman ne se limitent pas aux écrits ; elles transparaissent dans les gravures qu'il a vraisemblablement choisies lui-même. En analysant les Illustrations de la première édition qui regroupe les trois parties du roman, je décris le message des images, la signification de leur emplacement, de leurs sujets et de leurs thèmes.

Du vivant d'Honoré d'Urfé, L'Astrée est resté un texte en devenir. Je le souligne en analysant l'Évolution des trois parties que j'édite. Les variantes révèlent les mouvements de la pensée d'un homme dont la position sociale a changé du tout au tout entre la lointaine époque de la conception de son roman et sa mort prématurée. La langue du romancier évolue de concert avec ses opinions. Dans la première partie, le romancier surprend ; il flirte avec l'obscurité intentionnelle d'Héraclite. Dans la seconde, il enseigne ; il platonise et « druise » à satiété. Dans la troisième, plus détendu, nouveau Démocrite, il rit et fait rire ses personnages tout en indiquant d'un clin d'œil les rouages de la narration, car les digressions sont des trompe-l'œil. Partout et toujours, Honoré d'Urfé met son érudition prodigieuse au service de ses valeurs d'humaniste. Il pourrait s'approprier le discours qu'Hésiode prête aux Muses tout au début de sa Théogonie :

Nous faisons, s'il nous plaist, le faux acroire en guise
Du vray, puis nostre bouche aussi le vray deguise
(cité dans Conti, p. 644).

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4 SignetProlégomènes : Laquelle des Astrées ?

Pour décrire les étapes de la réflexion qui sous-tend mes décisions d'éditeur scientifique, préface et analyse du roman n'ont pas suffi. Les prolégomènes sont rapportés dans trois introductions distinctes, Choix éditoriaux, Astrées posthumes et examen de l'Édition de Vaganay. Je décris ensuite le Mode de présentation original que j'ai adopté pour mieux servir L'Astrée et ses lecteurs.

Ma première tâche a été de séparer le bon grain de l'ivraie, et de proposer une manière adéquate de déterminer la validité d'une édition ancienne de ce roman. Les agitations de la biographie du romancier ont affecté la thématique de ses écrits aussi bien que leur publication. Par ailleurs, à cause de son succès phénoménal, L'Astrée a joui de plusieurs éditions au XVIIe siècle. Elle a subi de considérables manipulations qui rendent l'analyse des variantes à la fois ardue et indispensable.

Je travaille uniquement sur des textes parus du vivant de leur auteur. Les pratiques des libraires du temps m'ont forcée à ne retenir que des éditions dotées d'un privilège en bonne et due forme (Voir Choix éditoriaux). Pour les trois premières parties, j'ai choisi la dernière édition complète η publiée avec le consentement de l'auteur, celle de 1621. J'aurais appelé cet ensemble « La Vraie Astrée » si cette formule n'avait pas été galvaudée au point de perdre toute signification.

À cause des mensonges de la famille du romancier, toujours à court d'argent, à cause des demi-vérités de l'ambitieux secrétaire de la onzième heure, Balthazar Baro, à cause des droits que s'arrogent des libraires peu scrupuleux, les éditions qui ont suivi le décès d'Honoré d'Urfé renferment des pièges multiples. Je décris leurs aventures sous forme de mini-drame dans Les Astrées posthumes.

L'unique édition moderne de L'Astrée, celle de Vaganay, est le fruit du labeur d'un bibliothécaire de Lyon, qui, pendant plus de vingt ans, s'est fait l'avocat d'une Astrée qu'il tenait à ressusciter. Je décris ses efforts admirables en présentant l'homme et l'œuvre. L'édition qu'il a réussi à publier contre vents et marées, comme on sait, n'est pas annotée ; elle est aussi peu fiable.

La Présentation des textes expose les solutions découvertes pour cette édition critique et électronique. J'affiche L'Astrée dans un format qui rappelle les courtes pages du XVIIe siècle, et qui respecte les exigences d'une édition critique savante. Un système de fenêtrage permet de voir les variantes sans perdre leur contexte. Le lecteur peut donc juger rapidement de leur intérêt et de leur complexité. Le recours aux ressources de l'électronique m'a permis de réunir une sorte d'encyclopédie astréenne. Les quelque trois mille pages (in-8°) du roman appellent une multitude de commentaires répartis entre des fichiers rattachés au texte par des hyperliens désignés par différentes couleurs.

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5 SignetPourquoi « Deux visages » ?

Parce que le roman n'a pas été composé d'un seul jet, parce que la langue et la pensée de l'auteur ont évolué avec le temps, j'ai jugé qu'il fallait nécessairement comparer l'édition retenue avec l'édition initiale. Cette édition critique s'intitule Deux visages de L'Astrée pour souligner la place cruciale des variantes.

Je juxtapose l'édition que j'appellerai de référence, celle de 1621, avec les éditions initiales.

• Pour la première partie, je compare l'édition de 1621 avec l'édition anonyme de 1607.

• Pour la deuxième partie, je compare l'édition de 1621 avec celle de 1610.

• Pour la troisième partie, je compare l'édition de 1621 avec celle de 1619.

À côté de ces six éditions originales, j'ai mis une édition « achronique » - que j'appelle maintenant « moderne » à la demande de lecteurs de ce site. Ce n'est pas une Astrée modernisée. C'est un texte qui adopte une graphie uniforme et familière pour faciliter les recherches, comme je l'explique dans la Présentation des textes. Sans l'« Astrée moderne », il serait impossible par exemple de relever automatiquement toutes les occurrences de « Forez », nom propre confondu - volontairement ou non - avec le nom commun, et orthographié Forests, Forets, Forestz ou Foretz.

La notion d'un visage double m'a semblé convenir particulièrement bien à l'œuvre d'un romancier que je considère comme un « ProtÉe » (p. 411), et qui se conduit souvent comme un Janus.

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6 SignetComment ? Une Mosaïque d'informations

« L'idée qu'un texte n'est pas une entité fermée,
séparée, est l'idée même de littérature.
En insistant sur les dépendances, connexions, renvois,
les informaticiens donnent facilement aux littéraires
l'impression de redécouvrir une évidence ».

Alain Giffard,
« Petites introductions à l'hypertexte », p. 10.

La lecture n'est plus nécessairement linéaire. Dans cette édition critique, le roman et ses commentaires communiquent entre eux sans se suivre comme dans une édition papier. L'apparat critique est réparti entre deux vastes domaines, l'exploration du roman et l'exploration de la vie du romancier.

L'étude du roman repose sur une annotation multiforme. À côté des Notes traditionnelles liées aux trois parties du roman se trouvent des Notes en images, ainsi que des Notes qui complètent les analyses. L'explication des noms propres de L'Astrée requiert bien plus que des notes. Par conséquent, les noms des personnages sont élucidés dans les Tableaux des Personnages. Le Répertoire expose les autres noms propres. C'est dans un copieux Glossaire que l'on trouvera les définitions des mots qui peuvent poser problème. Le Résumé des intrigues principales et la Chronologie historique rendent plus aisée la lecture du roman. Enfin, des Cartes, des Photos et une Galerie de portraits apportent un support visuel et musical.

Quatre analyses enrichissent cette édition. Pleins feux sur L'Astrée développe les caractéristiques et les ambiguïtés de l'œuvre. Trois aspects essentiels sont ensuite examinés : les Parallèles suggérés par d'Urfé lui-même entre son roman et ses sources, les Illustrations qui ornent les feuillets liminaires, et enfin l'Évolution indiquée par les variantes.

L'étude du romancier inclut sa Biographie, sa Généalogie, ses Portraits, son Testament, la Fortune de son roman, l'Inventaire de sa dernière habitation, les démêlés de ses héritiers et des héritiers de son épouse, Diane de Châteaumorand, ainsi qu'un relevé des Événements qui ont marqué sa vie et celle de sa famille. À cause du recours à des documents d'archives peu exploités jusqu'ici, mon étude de la vie du romancier apporte un éclairage inédit. Je joins d'autres écrits de l'auteur, qui sont difficiles d'accès : Poèmes, Épîtres dédicatoires, Lettres et « Jugemant sur l'Amadéide ». On trouvera aussi les remarques d'Honoré d'Urfé sur Malherbe.

Les 718 noms propres de L'Astrée, réunis dans un Index, sont accompagnés des différentes graphies qu'ils connaissent.

L'internaute est un heureux lecteur qui peut circuler dans Deux visages de L'Astrée comme dans un jardin à la française, comme dans un jardin à l'anglaise, ou même comme dans un bois.

Le jardin à la française a des allées bien délimitées. L'internaute dispose de deux itinéraires soit pour explorer le roman et ses à-côtés, soit pour explorer la vie du romancier et tout ce qui le touche de près ou de loin. Il suivra un chemin balisé pour parvenir à ce qui l'intéresse en suivant ce panneau :

doigt_dVisite guidée :
Choix éditoriaux






Le jardin à l'anglaise permet à l'internaute de se promener à sa guise. Quel que soit le parcours, la rubrique « Voir aussi » suggère des détours.

L'internaute qui se promène dans un bois est celui qui lit le roman. Il cueille ce qui l'intéresse en cliquant sur n'importe quel mot doté d'une annotation. Il rencontre alors des explications, des discussions, des éléments biographiques, des références bibliographiques et même artistiques.

La Présentation des textes et le Guide développent le mode d'emploi que je viens de résumer.

L'internaute qui craint de se perdre dans l'abondance des informations peut toujours revenir à son point de départ grâce au menu principal de la barre verticale de gauche, ou grâce aux onglets au haut de la page.

Il repartira ensuite explorer les autres avenues disponibles. Pour encourager la navigation au long cours, un système de signet Signet permet de retrouver un point antérieur qu'on aura marqué.

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7 SignetC'est la très riche préface de La Sylvanire qui me dicte la conclusion de ma propre préface. Dans ce texte qui pourrait être le dernier que d'Urfé ait composé et destiné à la publication, l'auteur désire introduire une nouveauté, le vers non-rimé des Italiens, qui respecte « la vraye-semblance ».

Honoré d'Urfé explique que le discours adéquat ne multiplie pas les rimes exactes, il imite « la Nature » (p. 6). Appliquer ce principe, c'est aller contre les habitudes des Français en les mettant en présence de « viandes inaccoustumées » (p. 7) : « les nouveautez sont grandement subjettes d'estre desapprouvées » (p. 8). C'est un risque à prendre, car la fonction de l'écrivain est d'ouvrir de nouveaux chemins : tout change et tout doit changer (p. 10), affirme le père d'Hylas. Les vers rimés devaient jadis soulager la mémoire et instruire en servant de sentences. Ce n'est plus la fonction de la poésie. Honoré d'Urfé décrète : « Maintenant nostre Poësie a pour son but essentiel de plaire, et par accident de profiter » (p. 11). Si elle cherchait seulement à instruire, elle serait inutile, car les sermons seront toujours plus édifiants qu'elle. La Poésie doit séduire ; c'est alors seulement qu'elle pourra espérer éduquer.

Sans prétendre manier les métaphores aussi habilement qu'Honoré d'Urfé, je dirais seulement que cette édition critique marie l'ancien et le moderne. Elle emprunte des voies nouvelles pour rendre son visage naturel à un texte de l'époque baroque. L'Astrée plaît parce que son auteur multiplie surprises et double sens. Le recours à l'informatique m'a permis de proposer de nombreux commentaires pour guider le lecteur et lui permettre de profiter de tout ce que ce roman recèle.

Deux visages de L'Astrée, je l'espère,
rend accessible une Astrée fiable et annotée.