Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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Présentation des textes



SignetL'Édition de Vaganay

Vaganay, l'homme et l'œuvre

(1870 - 1936)

Vaganay
Tombeau de Hugues Vaganay, humaniste lyonnois, 1937.

J'aurais aimé rencontrer Hugues Vaganay.

1 SignetC'est un homme de la Renaissance, parce que le XVIe siècle semble l'avoir fasciné et parce qu'il a voulu le ressusciter en consacrant des années de sa vie à des rééditions. C'est un « Renaissance man », dans le sens américain de l'expression, parce qu'il s'est intéressé à des sujets divers, ouvrant à ses lecteurs des horizons variés. Une biographie succinte d'Hugues Vaganay accompagne son « Tombeau », car, comme ses amis, les écrivains du XVIe siècle, il a eu droit après sa mort à ce type de panégyrique. C'est un texte anonyme, peut-être dû à son fils aîné. Le Tombeau de Hugues Vaganay, humaniste lyonnois, recueilli de plusieurs excellens personnages. Ensemble une élégie pour le tombeau de Pierre de Ronsard, prince des poètes françois parut à Lyon en 1937 sans nom d'éditeur. L'élégie est signée Hugues Vaganay Junior. Vaganay a eu aussi droit à une longue notice nécrologique dans la revue Humanisme et Renaissance : le texte de Jacques Lavaud est riche en informations sur ce « savant éditeur, épistolier charmant et correspondant exquis » (p. 426).

Né à Saint-Étienne le 17 avril 1870, Hugues Vaganay fait ses études à la Faculté catholique de Lyon et puis devient bibliothécaire des Facultés catholiques de Lyon (1893 - 1918). Il collabore ensuite avec Emmanuel Vitte, célèbre libraire, éditeur et imprimeur à Lyon. La Librairie Vitte, qui publie peu d'écrits littéraires, se spécialise dans les manuels scolaires catholiques depuis 1877. Elle souffre donc de la promulgation des lois sur la séparation de l'Église et de l'État en 1905. Emmanuel Vitte décède en 1928 (A. Darbour et al., pp. 213-226). Hugues Vaganay, malade, prend sa retraite en 1931. Sa vie n'était pas facile. En 1918, sa femme est morte lors d'une épidémie de grippe, lui laissant six enfants. Au lieu de se consacrer à la recherche, il a toujours donné la priorité à ses obligations familiales. Il meurt à Lyon le 2 octobre 1936 à soixante-six ans.

2 SignetLe Tombeau nous apprend que les premiers travaux η de Vaganay portent sur la littérature américaine. En 1892, il publie deux études sur la nouvelle et le roman aux États-Unis. L'année suivante, il se lance dans un répertoire de la poésie latine. Mais c'est en anglais, et avec humour, qu'il dédie cet ouvrage … aux vers :

« To bookworms these pages are respectfully dedicated by one of their professional foes ! »

Hugues Vaganay savait-il que les bookworms sont, au figuré, ces rats de bibliothèque dont les bibliothécaires quelquefois se méfient ?

Au début du XXe siècle, Vaganay consacre deux volumes au Vocabulaire français du XVIe siècle (Paris, [s.n.], 1904-1905). Il édite ensuite les œuvres de Jean-Baptiste Chassignet, de Gabrielle de Coignard et de Philippe Desportes. Il remonte même plus haut que le XVIe siècle, en publiant une traduction du XVe siècle de vingt fables d'Esope. Il fait ensuite paraître une réédition des Plus belles fleurs de la Légende dorée de Jacques de Voragine, car en 1476, la Légende dorée a été le premier livre français imprimé à Lyon.

Vaganay se penche aussi sur le roman. Il commence par Amadis en français. Essai de bibliographie (Firenze, L. S. Olschki, 1906) et par Perceforest (Mâcon, impr. de Protat frères, 1907). Il continue sur cette voie avec une réédition, en 1916, du premier livre des Amadis, traduit de l'espagnol par Herberay des Essarts en 1540 (Paris, Hachette, 1918). « La dureté des temps », explique Jacques Lavaud dans la notice nécrologique, arrête cette entreprise ambitieuse (p. 424). Vaganay, qui n'a décidément pas peur des œuvres volumineuses, s'attelle à une édition de Ronsard. À partir de 1910, il publie, en volumes indépendants, les Odes, les Amours et la Franciade. Il offre en 1923 sept tomes d'Œuvres complètes suivant l'édition originale de 1578 (Paris, Garnier). Son travail rivalise alors avec celui de Paul Laumonier (Paris, A. Lemerre, 1914-1919, 8 vol.). Selon l'auteur du Tombeau, il y a eu, « d'une part, Paul Laumonier qui a fourni aux spécialistes une édition critique, d'autre part Hugues Vaganay qui a donné à tous les honnêtes gens une édition lisible et bon marché » (p. 26). Jacques Lavaud estime que Vaganay n'a pas eu tort de choisir un texte qui n'a pas été « gâté par des corrections souvent fâcheuses et qui se ressentaient de la vieillesse de » Ronsard (p. 425). Aujourd'hui encore, le Ronsard de Vaganay a ses partisans.

Vaganay n'abandonne pas l'anglais. Dans Lodge and Desportes (Mâcon, Protat Frères, 1922), il publie face à face les Premières Odes de Desportes et Glaucus and Silla de Lodge. Ses dernières recherches correspondent à un nouveau centre d'intérêt. Elles portent sur la poésie populaire française. En 1935, paraissent Les Recueils de noëls imprimés à Lyon au XVIe siècle. Essai de bibliographie suivi de quelques textes (Autun, Presses de MM. Taverne et Chandioux). L'Académie française a reconnu les mérites d'Hugues Vaganay, éditeur de poètes : il a reçu deux fois le prix Saintour η pour ses écrits sur la langue du XVIe siècle.

Jacques Lavaud, dans sa notice, rend hommage au savant éditeur en soulignant des qualités humaines et une science qui ne se cantonnait pas dans les questions linguistiques :

Nul n'oubliera cette inlassable obligeance, cette complaisance à renseigner, ni surtout cette rare générosité avec laquelle l'aimable érudit savait ouvrir au chercheur les richesses de sa bilbiothèque et les trésors de ses notes (p. 426).

Dans cette notice, malheureusement, l'œuvre maîtresse de Vaganay est réduite à la portion congrue. J. Lavaud écrit :

N'oublions pas de rappeler aussi qu'il consacra une partie de son activité à l'œuvre de son compatriote Honoré d'Urfé [et qu'il a produit] une magnifique édition en six [sic] volumes [de L'Astrée] (p. 426).

Vaganay a dédié vingt ans de sa vie au cinq volumes de ce roman d'amour du tout début du XVIIe siècle, qui a assuré la célébrité du Forez. Aucune autre de ses éditions n'a nécessité autant de tenacité.

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3 SignetStéphanois de naissance et Lyonnais d'adoption, Hugues Vaganay s'est toujours considéré comme Forézien. Il a étudié avec le chanoine Reure η, ce qui a dû lui donner très tôt le goût de L'Astrée. En 1910, Vaganay dit son admiration pour l'ouvrage du chanoine Reure qui vient de paraître, La Vie et les œuvres d'Honoré d'Urfé. Lui-même publie alors à Mâcon, chez Protat frères, 250 exemplaires numérotés d'un mince volume de 120 pages (et deux feuillets non numérotés). Le Tombeau décrit « une réimpression à bon marché de la Première Partie » sur papier rose (p. 28). L'exemplaire que j'ai sous les yeux n'est pas sur papier rose et n'est pas numéroté non plus. Il renferme les trois premiers livres de la première partie.

En quatrième de couverture, Vaganay promet que « l'impression commencera dès que 150 exemplaires auront été souscrits ». La courte postface annonce que la future édition complète de L'Astrée se rapprochera de l'édition lyonnaise de 1635. Pourquoi ? parce que l'édition de 1635 se trouve être l'édition la plus économique ; elle comporte un millier de pages de moins que l'édition de 1647 !

Le nouvel éditeur a collationné cette édition de 1635, fort bonne dans sa ponctuation, avec celle de 1621, meilleure quelquefois dans le texte [...] et aussi avec celle de 1647 qui n'a guère en sa faveur que la grosseur des caractères employés
(Vaganay, n. p.).

Analyser les leçons adoptées « eût été pédant », déclare-t-il. Il se contente donc de lister 47 variantes.

4 SignetNon seulement cette Astrée n'a pas obtenu les cent cinquante souscriptions espérées, mais encore la seule et unique réaction que j'aie pu retrouver est une sorte de publicité qui figure dans la Bibliothèque des écrivains foréziens. En 1912, le Chanoine Reure annonce que ce spécimen de L'Astrée de 1910 est toujours vendu en souscription à trois francs : « Et se donne chez Hugues Vaganay, 3, rue Auguste Comte, Lyon, S. d., In-8°, 120 pp. » (II, p. 468).

Sans se décourager, Vaganay tente de rameuter éditeurs et lecteurs en composant en 1913 une anthologie à la mode du XVIe siècle, qui paraît avec une préface de Louis Mercier η. Les Très veritables Maximes de messire Honoré d'Urfé, nouvellement tirez de L'Astrée, dédiées « Au dous païs de Forests », viennent des cinq parties de L'Astrée, mais sans aucune indication de source. Vaganay confie ces quelque soixante pages à un éditeur lyonnais, H. Lardanchet. La préface de Louis Mercier η est un éloge chaleureux du roman. Ces extraits « en ont-ils gardé la saveur, et, peut-être, assez de charme pour conquérir à l'œuvre tout entière quelques lecteurs d'élite » ? demande l'auteur (p. XIII). La « Chronique » de Paul Bonnefon dans la Revue d'Histoire littéraire de la France, salue ce « recueil agréable et édifiant » qui montre d'Urfé η sous « un jour négligé » jusqu'ici (1913, p. 242).

5 SignetEn 1920, Vaganay revient à la charge. Il tente encore une fois de publier son Astrée. Les éditeurs restent récalcitrants. Selon Jacques Lavaud (p. 425), à cette époque, Vaganay essuie un refus de la Société des Textes Français Modernes pour une édition des poèmes de Desportes (Lavaud sera l'éditeur préféré). La Société a-t-elle rejeté aussi cette Astrée dont Vaganay a distribué un spécimen dix ans plus tôt ? C'est à Strasbourg, grâce à la Bibliotheca Romanica, que deux éditions établies par Vaganay voient enfin le jour : les vers de Desportes et les premiers livres du roman d'Honoré d'Urfé.

Cette nouvelle mouture de L'Astrée compte 234 pages, et comprend la lettre des Princes allemands qui ont formé en 1624 une Académie des Parfaits Amants. L'histoire des héros (le livre 4) s'ajoute aux trois premiers livres parus précédemment. La préface de Vaganay, une notice de trois pages, présente les décisions d'un éditeur toujours trop modeste. Vaganay écrit qu'il offre « un texte lisible » (souligné dans le texte), « sans prétendre à donner une édition critique » (p. 12). Il explique qu'il a choisi son édition de base en procédant par élimination : il a écarté d'emblée les éditions posthumes de 1633 et de 1647. Il déplore ensuite que « l'on ne rencontre guère les cinq volumes en éditions de la même date » (p. 11). Ce guère est aussi fâcheux qu'ambigu. Vaganay ignorait-il que les éditions des trois premières parties, parues en 1621 chez Toussaint Du Bray et Olivier de Varennes, étaient encore disponibles, et qu'elles étaient réunies à la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris ? Il a pourtant noté les qualités de l'édition de 1621 dans le Specimen qu'il a publié (Vaganay, n. p.). Quoi qu'il en soit, l'éditeur décide de privilégier des éditions séparées, mais du moins « parues du vivant même de l'auteur » (p. 12).

Éditions de base retenues par Vaganay en 1920

• Pour la première partie, celle qui l'intéresse le plus, Vaganay choisit l'édition de 1616. Malheureusement, l'exemplaire qui était à sa disposition n'avait pas de page de titre : « C'est une édition vraiment économique, à la typographie hérissée d'abréviations que l'on pourrait croire inconnues du XVIIe siècle » (p. 12).
• Pour la deuxième partie, il retiendra l'édition de 1618.
• Pour la troisième, il comptera sur deux éditions sans titre ni date.
• Pour la quatrième et la cinquième partie, il choisira l'édition de 1627.
« Le texte est vraiment celui d'Urfé », conclut-il, mais la graphie est vraisemblablement celle de ses imprimeurs : « nous ne nous sommes pas cru le droit de l'unifier d'après d'arbitraires règles » (Vaganay, p. 13).

Comme aucune édition « ne donne, prise isolément, un texte satisfaisant », Vaganay - au lieu de comparer ces textes dissemblables - juxtapose des leçons tirées de diverses éditions. Il indique en notes quelques variantes. Il reste, avoue-t-il, des phrases obscures. « Peut-être l'étaient-elles déjà dans les éditions de 1607, 1610 ou 1619 » (p. 13), éditions premières et primordiales (Voir Choix éditoriaux). Pourquoi n'a-t-il pas consulté ces éditions ? Il ne nous le dit pas.

On reconnaîtra sans peine que les choix éditoriaux de Vaganay reposent sur des critères flous et fluctuants. Ils semblent dépendre essentiellement d'impératifs économiques, ou du hasard qui a juxtaposé tel et tel volume sur une étagère de bibliothèque. Comment expliquer autrement la sélection aberrante d'exemplaires sans date ou sans page de titre ? L'éditeur lui-même aperçoit sans aucun doute certaines des faiblesses de son travail. En 1925, pour la première partie, sans donner l'ombre d'une explication, il remplacera l'édition de 1635 retenue en 1910, et l'édition de 1616 retenue en 1920 par une édition de 1612 (Astrée, éd. Vaganay, V, p. 552) !

6 SignetComme Vaganay a eu du mal à trouver un éditeur, son Astrée a eu du mal à trouver des lecteurs. L'accueil fut loin d'être encourageant. Peu de recensions saluent ce travail de pionnier. Dans le premier numéro de 1920, La Revue d'Histoire Littéraire de la France consacre quelques lignes de la « Chronique » à cette « importante publication » (Bonnefon, p. 480) - sans la moindre analyse. Dans la Revue critique d'histoire et de littérature, en 1921, une quinzaine de lignes suffisent à un certain L. R. pour signaler que Vaganay a « adopté parfois les leçons d'autres textes », c'est-à-dire des éditions de 1612, de 1621, de 1635 et de 1647. Il conclut sobrement que « les curieux de notre vieille littérature remercieront » Vaganay (pp. 329-339). En 1923, ce même critique annonce la parution des livres suivants de la première partie (Revue critique d'histoire et de littérature, p. 180). Dans le Mercure de France de 1921, Émile Magne se montre plus précis et plus loquace. Péremptoire, le critique déclare alors : « Honoré d'Urfé arrêta pour longtemps l'élan de notre littérature vers la vérité et la vie » (p. 189). L'Astrée, reconnaît-il à contrecœur, malgré sa « quasi-inanité », légua un « urféen canevas » aux « romanistes » (p. 189) - pour le meilleur et pour le pire.

 Émile Magne décrit ainsi l'ouvrage qu'il recense :

Devenue [sic], depuis le XVIIe siècle, rarissime, ce roman n'avait pas trouvé jusqu'à l'heure, en France, un éditeur assez intelligent pour le réimprimer [...] Nous approuvons vivement M. J. [sic] Vaganay de nous donner une réimpression de cette œuvre célèbre. Il la publie dans la Bibliotheca romanica et nous n'en possédons encore que les livres I à IV. Nous pouvons d'ores et déjà fournir le témoignage que cette édition nouvelle est bâtie avec un grand souci d'exactitude (p. 190).

Magne est-il vraiment en mesure d'évaluer cette « exactitude » ? Il semble n'avoir lu que L'Astrée de l'Abbé de Choisy (p. 190). Dans le numéro suivant du Mercure, Émile Magne inclut un « Memento » où il annonce, entre autres nouveautés, le second volume de cette « heureuse et soigneuse publication » (p. 710).

En 1921, quand Gustave Lanson publie son Manuel bibliographique de la littérature française, il remercie Hugues Vaganay dans sa préface (p. XII), mais il ne mentionne pas les éditions de L'Astrée (p. 218). Edouard Droz, la même année, ne cite que L'Astrée de 1647 dans les articles sur « Corneille et L'Astrée » qu'il donne à la Revue d'Histoire Littéraire (p. 166, note 1). L'année suivante encore, en 1922, Georges Doublet ne nomme pas Vaganay quand il publie le testament d'Honoré d'Urfé.

7 SignetLes choses vont-elles changer au moment des célébrations du tricentenaire de la mort d'Honoré d'Urfé ? Oui, grâce à une association forézienne. De 1925 à 1927, sous les auspices de « La Diana, Société Historique et Archéologique du Forez », paraissent enfin à Lyon, chez Pierre Masson, les cinq volumes que nous connaissons, avec une préface substantielle de Louis Mercier η, avec des pages aérées, avec un bandeau qui se répète à la tête de tous les livres, avec des terminaisons en cul de lampe droit, avec une élégante juxtaposition de gravures de 1647 et de 1733 (reprise des images de 1633), avec divers frontispices, avec des portraits d'Honoré d'Urfé empruntés à différentes éditions du XVIIe siècle (éd. Vaganay, V, p. 551-561), et avec un portrait équestre (et incongru) d'Henri IV.

Textes retenus par Vaganay pour l'édition de 1925

• Première partie, Toussaint Du Bray, 1612 (V, p. 552).
• Deuxième partie, Toussaint Du Bray ou Jean Micard, 1610 (V, p. 553).
• Troisième partie, Nicolas et Jean de la Coste, 1631 (exemplaire identique sans titre, V, p. 555).
• Quatrième partie, 1627 (?) (V, p. 559).
• Cinquième partie, François Pommeray, 1628 (V, p. 560).

8 SignetEncore une fois, les comptes rendus sont rarissimes. La Revue d'Histoire Littéraire se contente d'un entrefilet pour marquer le tricentenaire de la mort d'Honoré d'Urfé en renvoyant à des articles parus dans le Supplément littéraire du Figaro (Bonnefon, pp. 485 et 626). Dans ce Supplément daté du 30 mai 1925, à la une, le portrait du romancier et le frontispice du roman (sans indication de source) décorent la page. La biographie de l'auteur et le résumé de l'intrigue principale prennent tout le reste de l'espace disponible. Nul n'évoque Vaganay dans ce numéro prétendu spécial. Le roman lui-même d'ailleurs a mauvaise presse ! Dans un article fort intéressant sur le collège où Honoré d'Urfé a étudié, on lit cette confession : « J'avoue que j'ai toujours reculé devant les cinq mille et quelques pages de l'Astrée » (Faure, « Honoré d'Urfé à Tournon ») !

Maurice Magendie (1884 - 1944) illustre le déplorable aveuglement des critiques à cette époque. Alors qu'il publie ses travaux fondateurs sur le roman du XVIIe siècle, alors qu'il a le premier découvert l'intérêt de l'édition de 1607 de la première partie de L'Astrée, Magendie, « agrégé de l'Université, docteur és lettres », s'intéresse peu à l'œuvre de son aîné, bibliothécaire de province. Il ne mentionne l'édition de Vaganay ni en 1928, dans les extraits qu'il publie chez Perrin, ni en 1932, dans le Roman français au XVIIe siècle, ni en 1935, dans les extraits repris dans les Classiques Larousse.

En 1927, dans Du Nouveau sur l'Astrée, Magendie accorde à Vaganay une note longue mais insuffisante (p. 29, note 1). Il relève avec raison que les variantes signalées par Vaganay dans ses éditions précédentes sont rares et insignifiantes. En revanche, il se trompe lourdement en voyant dans la version de 1920 faite à Strasbourg « une réimpression complète de la 1re partie en trois volumes ». Magendie consacre dix pages à ce qui sépare la première partie de 1607 de la première partie de 1612 retenue par Vaganay en 1925 (pp. 29-39). Cependant, il n'examine pas attentivement la réédition de Vagnay qui aura une si longue survie. Magendie ne s'étonne pas par exemple que le nom d'Ergaste soit remplacé par celui de Bellinde à la fin du livre 10 (I, 10, 350 recto ; éd. Vaganay, I, p. 420), ou que l'adjectif malheureuse prenne la place de son contraire (I, 7, 207 verso ; éd. Vaganay, I, p. 254). Curieusement, Magendie ne souligne pas les variantes les plus significatives : par exemple, après l'édition anonyme de 1607, Céladon n'est plus le fils de Pan, et quelques données chiffrées changent.

Magendie se préoccupe peu des éditions retenues par Vaganay pour les autres parties du roman (pp. 42, 44, 49). Il ne remarque pas les mauvaises lectures de son compétiteur : les Sesnes de la deuxième partie sont devenus « seigneurs » (Vaganay, II, p. 483) ou les Ambactes de la troisième partie sont devenus des « ambassades » (Ibid., III, p. 682) par exemple. Lui-même d'ailleurs ne fait pas des choix tout à fait cohérents (p. 23, note 1). Il a tiré les extraits qu'il publie de l'édition de 1647 parce qu'il l'avait sous la main (Magendie, p. 7). Dans la conclusion de Du Nouveau sur L'Astrée, lorsqu'il souhaite que de nouveaux lecteurs se penchent sur ce roman, Magendie mentionne les extraits qu'il a rassemblés (p. 463) sans daigner signaler l'existence de l'édition intégrale de son rival. Vaganay, lui, a eu l'élégance de regretter de n'avoir pas pu bénéficier à temps du livre de Magendie, qui a paru alors que son Astrée était déjà sous-presse (éd. Vaganay, V, p. 562).

La plupart des hommes de lettres η qui recensent les travaux de Maurice Magendie sur d'Urfé ignorent Vaganay. Ainsi, dans la Revue d'Histoire Littéraire (adresses vérifiées le 28 octobre 2014), Albert Cahen (1928, pp. 263-264) et René Bray (1932, pp. 122-123) ne daignent même pas nommer L'Astrée de Vaganay. Il faut attendre un article de Henry Grubbs sur « La Genèse des Maximes de La Rochefoucauld » pour rencontrer enfin dans la prestigieuse Revue une première mention de L'Astrée de Vaganay (p. 489, note 1). Nous sommes alors en 1932. Cependant, en 1936 encore, Antoine Adam étudie le roman en se basant sur une Astrée dépareillée dans la Revue d'Histoire de la Philosophie (p. 194, note 3).

La Revue des deux mondes se montre plus favorable à Vaganay. Elle publie une recension qui est incontestablment le plus étoffé des articles consacrés à son œuvre. L'auteur, Louis Mercier, dans le numéro du 15 janvier 1926, intitule son étude « Le Tricentenaire de l'Astrée » (Revue des deux mondes, pp. 419-439). C'est le texte qui sert de préface à l'édition finale du roman (éd. Vaganay, I, pp. I-XVIII). Louis Mercier η sait choisir les compliments pour décrire l'œuvre monumentale de son compatriote :

Due à la collaboration d'un lettré érudit, qui a fait ses preuves, et d'un éditeur qui continue les hautes traditions de la librairie lyonnaise, cette édition a de quoi plaire aux bibliophiles comme aux « honnêtes gens ». Établie selon les textes les plus anciens, c'est-à-dire sur les trois livres publiés du vivant de l'auteur et les deux livres publiés peu après sa mort, par son secrétaire η Baro, elle se recommande par son homogénéité
(éd. Vaganay, I, p. VII).

Bien que cette homogénéité soit pour le moins discutable, Mercier η trouve des formules frappantes pour faire l'éloge du roman : L'Astrée, c'est un « songe d'une nuit d'été qui n'en finit plus » (éd. Vaganay, I, p. XXV), ses personnages « n'ont besoin que d'un peu de sympathie pour revivre » (éd. Vaganay, I, p. XXVI).

Les réactions qui viennent des États-Unis sont plus pondérées. En 1928, les Modern Language Notes de la John Hopkins University (Baltimore, Maryland, U.S.A.) confient à Henry Carrington Lancaster l'examen des trois premiers volumes de L'Astrée de Vaganay ainsi que la recension du livre de Magendie, Du Nouveau sur l'Astrée. Lancaster, qui connaît admirablement la littérature de l'époque baroque et qui l'apprécie, reproche à Magendie d'ignorer presque tous les travaux publiés sur L'Astrée - qui démentent le titre donné à son livre (p. 135). Lancaster est tout aussi lucide lorsqu'il analyse les volumes de Vaganay. Non seulement il regrette le fait que ce ne soit pas une édition variorum, mais encore il s'étonne du choix des éditions de base. Lancaster souligne que le texte que Vaganay a donné en 1920 (Bibliotheca romanica) et le texte qu'il offre en 1925 ne sont pas identiques, et que cette bizarrerie n'est pas expliquée (p. 134).

9 SignetEn fait, il est encore extrêmement difficile de saisir la pensée de Vaganay, la raison d'être de ces choix éditoriaux si contestables. En guise de postface, l'éditeur ajoute une vingtaine de pages à la fin du cinquième volume de L'Astrée. Il laisse le lecteur sur sa faim. Dans cet « Essai de bibliographie sur les éditions » du roman (V, pp. 551-561), Vaganay enferme quelques-unes des réflexions de Patru sur la « clé de L'Astrée » (V, p. 545-550) et quelques lignes sur les œuvres critiques (V, p. 561). Ces remarques reléguées dans un « Appendice » illustrent malheureusement l'échelle des valeurs et les méthodes de travail de l'éditeur. Érudit, curieux, modeste, bibliographe, bibliophile, Vaganay écume patiemment la bibliothèque - et l'on sait que celle de Lyon est fort riche -, il choisit pour nous sans vraiment se justifier.

Et pourtant Hugues Vaganay a quelquefois jugé utile de défendre ses décisions d'éditeur. Dans le cas des Œuvres complètes de Ronsard, il a dit pourquoi il a préféré l'édition de 1578 à celle de 1584 (privilégiée par Laumonier) dans La Défense et illustration du texte de 1578 ; pour le quatrième centenaire de Ronsard (Lyon, [s.n.], 1924). Dans le cas des Amadis, il a comparé les éditions de 1540 et de 1548, et il a promis dans son « Avertissement » une analyse plus complète (éd. Y. Giraud, I, p. IV). Il a publié en 1928, dans la Revue hispanique, cinquante pages consacrées aux « Traductions françaises de la douzième partie de l'Amadis espagnol ». Dans le cas de l'AstrÉe, Hugues Vaganay a multiplié les voiles.

Vaganay savait, et il le dit lui-même, que bien des libraires du XVIe et du XVIIe siècle « dépasse[nt] la mesure permise en fautes grossières » (« Avertissement » des Amadis, éd. Y. Giraud, I, p. V). Il n'ignorait pas que les éditions dites « complètes » de L'Astrée sont toutes posthumes (éd. Vaganay, V, p. 551) et donc sujettes à caution. Il ne s'est pas penché sur les problèmes posés par les éditions apocryphes de la quatrième et de la cinquième partie (Voir Astrées posthumes). Et pourtant, dès le XVIIe siècle, on mettait en doute leur authenticité (Henein, p. 885 et Henein, p. 20).

Les temps changent, et nos exigences aussi. Si « l'honnête homme » qui se contenterait d'avoir entre les mains « une édition lisible et bon marché » de L'Astrée existe encore, les éditeurs l'ignorent : la version de Gérard Genette n'est plus disponible, et l'édition scolaire de Maurice Magendie a disparu depuis belle lurette. Tout au long du XXe siècle, on publie et republie des extraits qui privilégient les épisodes non pastoraux du roman et qui donnent peu de variantes. Le texte établi par Hugues Vaganay survit donc comme une référence nécessaire et obligatoire.

C'est certainement grâce à Hugues Vaganay, grâce à son dévouement, à son acharnement, que nous lisons aujourd'hui le roman d'Honoré d'Urfé. C'est son AstrÉe qui ressuscite à Genève en 1966 (Slatkine Reprints) après un nombre inconnu de réimpressions. C'est son AstrÉe qui se retrouve dans ARTFLη (Frantext). C'est encore cette Astrée que l'Université de Stuttgart, sous la direction de M. le Professeur Reinhard Krüger, offre dans ce site depuis le 22 juin 2006 (2 septembre 2014). C'est probablement encore cette Astrée que Wikisource propose dans ce site (15 décembre 2012) - sans indiquer l'origine du texte.

Puisqu'elle ne respecte pas les règles modernes de l'édition critique, L'Astrée de Vaganay induit en erreur. Honoré d'Urfé pourrait blâmer son éditeur comme il a blâmé son continuateur : « Mon nom recevra tous les reproches qui devroient tomber sur le vôtre » (GuÉret, p. 115) ... Peu de chercheurs ont relevé les faiblesses de ces volumes qui ont connu tant d'avatars. On doit déplorer que Maxime Gaume, en 1977, ne s'aperçoive pas des fautes les plus flagrantes que renferme cette édition. On ne peut que regretter que Madame Sancier, en 1995, se contente de nommer Vaganay dans sa bibliographie (p. 416). À ma connaissance, Madame M. Y. Jehenson a été la première à donner un exemple trop rarement suivi : en 1981, dans The Golden World of the Pastoral, elle a souligné que les pronoms personnels sont quelquefois erronés dans l'édition de Vaganay, et qu'il fallait se reporter aux éditions ancienes (p. 143).

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10 SignetEn présentant en 2007 la toute première édition critique du roman d'Honoré d'Urfé, j'ai voulu rendre accessible une Astrée fiable et annotée. J'ai considéré qu'il était indispensable de jauger équitablement le texte de Vaganay, ce texte maintenant mis à la portée de tous. J'ai donc comparé les éditions anciennes que j'ai retenues avec cette édition moderne bientôt centenaire. Dans Deux visages de L'Astrée, au début de chaque livre que j'édite se trouve le numéro de la page correspondante dans l'édition de Vaganay (voir par exemple, I, 4, 77 recto). Les tables des livres, des histoires, des lettres et des poèmes renvoient aussi à cette édition. Un tableau de Concordances peut aider les lecteurs. Pourquoi ? parce que nous sommes nombreux à avoir accumulé des fiches et pris des notes basées sur ces cinq volumes !

En préparant ma propre édition de L'Astrée, j'ai constaté, non sans stupeur, que des non-sens qui m'avaient étonnée figuraient uniquement dans le texte de Vaganay. Qu'on attribue ces erreurs aux éditions disaprates utilisées par Vaganay, à Vaganay lui-même et à ses imprimeurs, ou encore aux responsables des Slatkine Reprints, il est nécessaire de les signaler pour mettre en garde les lecteurs.

11 SignetVoici quelques-unes des occurrences qui doivent inciter le lecteur de
LA PREMIÈRE PARTIE à s'interroger sur le texte supposé conforme à l'édition de 1612 (éd. Vaganay, V, p. 552) :

Livre
Astrée de Vaganay Édition de 1621

Sonnet d'Hylas

1

p. 31
« Nous le vaincrons ainsi, cest Amour indompté,
Et ferons sagement de nostre volonté
Ce que le temps en fin nous forceroit de faire ».

I, 1, 18 verso
« Nous le vaincrons ainsi, cest Amour indompté,
Et ferons changement de nostre volonté,
Ce que le temps en fin nous forceroit de faire ».

Discours de Daphnis sur l'art d'inspirer l'amour

6

p. 218
« Je veuz dire qu'elle … brusle en effet sans y penser ».

I, 6, 177 recto
« Je veux dire qu'elle … ayme en effet sans y penser ».

Filandre travesti demande à Diane

6

p. 220
« qu'elle me promettra que jamais autre que moy la serve en ceste qualité ».

I, 6, 178 verso
« qu'elle ne permettra que jamais autre que moy la serve en ceste qualité ».

Laonice parle de Cléon ; elle l'envie parce que Tircis l'aime

7

p. 254
« ceste malheureuse Cleon ne laissa d'estre atteinte du mal de sa mere ».

I, 7, 207 verso
« ceste heureuse Cleon ne laissa d'estre atteinte du mal de sa mere ».

D'ailleurs, quelques pages plus loin l'adjectif revient …

p. 257
« En fin ceste heureuse bergere estant morte … »

I, 7, 210 recto
« En fin ceste heureuse Bergere estant morte … »

Description de Lycidas

7

p. 268
« Il advint cependant, que Lycidas, […] aperceut Silvandre ».

I, 7, 219 verso
« Il advint cependant que ces choses luy passoient par le souvenir, Lycidas, […] aperceut Silvandre ». 

Poème de Silvandre. Écho parle :

8

p. 272
« Si de luy je ne suis l'aimée,
Nul autre ne l'aime que moy ».

I, 8, 223 recto
« Si de luy je ne suis aymée,
Nul autre ne l'est plus que moy ».

Hylas va essayer de séduire Aimée

8

p. 306
« ayant à tromper la belle-mere, et à vaincre la belle-fille […] elle m'empeschoit de m'approcher de mon amie  ».

I, 8, 252 recto
« ayant à tromper la belle-mere, et à vaincre la belle-fille [...] elle m'empeschoit de m'approcher de mon ennemie ».

Hylas dit que dans le temple, la nuit, les femmes ont l'air belles :

8

p. 315
« Je ne sçay si ce fut ceste clarté blafarde (car quelquefois elle aide fort à couvrir l'imperfection du tout) ».

I, 8, 260 recto
« Je ne sçay si ce fut ceste clarté blafarde (car quelquefois elle ayde fort à couvrir l'imperfection du teint) ».

Lindamor écrit à Galathée :

9

p. 344
« Je pars le plus desesperé, qui jamais ait eu quelque sujet de desesperer ».

I, 9, 284 verso
« Je pars le plus desesperé, qui jamais ait eu quelque sujet d'esperer ».

Galathée croit Lindamor mort

9

p. 360
« Les menaces de Lindamor luy estoient toute nuict autour ».

I, 9, 298 verso
« Les Manes de Lindamor luy estoient toute nuit autour ».

Céladon raconte :

10

p. 420
« Mais Celion ny Bellinde n'eurent pas longuement le plaisir de cet enfant, parce qu'ils moururent incontinent apres et tous deux en mesme jour ».

I, 10, 350 recto
« Mais Celion ny Ergaste n'eurent pas longuement le plaisir de cet enfant, parce qu'ils moururent incontinent apres et tous deux en mesme jour ».

Amerine demande Lydias aux juges :

11

p. 432
« Toutesfois puis que Dieu me l'a conservé si heureusement, vous ne devez me le refuser justement ».

I, 11, 360 verso
« Toutefois puis que Dieu me la conservé si heureusement, vous ne devez me le refuser injustement ».

Les tableaux de Mandrague

11

p. 441
« Pour raconter à jamais à ceux qui viendront icy les infortunes et infidelles amours de Damon, d'elle et de la bergere Fortune ».

I, 11, 368 verso
« Pour raconter à jamais à ceux qui viendront icy les infortunées et fidelles amours de Damon, d'elle et de la bergere Fortune ».

Après avoir entendu l'histoire de Damon, Céladon

11

p. 452
« bien souvent se repentoit de son peu de courage de n'avoir sceu retrouver un semblable remede à celuy de Damon ».

I, 11, 378 verso
« bien souvent se reprenoit de son peu de courage de n'avoir sceu retrouver un semblable remede à celuy de Damon ».


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12 Signet LA DEUXIÈME PARTIE d'Hugues Vaganay s'ouvre sur un frontispice qui est celui de l'édition de Jean Micard, en 1610, et elle renferme la copie d'un privilège daté du 15 février 1610 attribué à Jean Micard et Toussaint Du Bray (éd. Vaganay, II, p. 570). Vaganay précise : « Nous en donnons le frontispice et reproduisons le texte, copié sur l'exemplaire de Wolfenbütel et revu sur celui de M. l'abbé Chagny » (V, p. 553). Non sans raison, Madame Koch doute du bien-fondé de cette information (p. 386).

Le texte de Vaganay réserve des surprises qu'on le compare avec l'édition de 1610 ou avec celle de 1621.

Livre
Astrée de Vaganay Édition de 1621

Omission : discours de Palémon

9

II, p. 370
« et le ressentiment pouvoit-il estre accompagné de plus de discretion que de n'en parler à personne ? ».
[1610 ne donne pas cette phrase incompréhensible]

II, 9, 582
« et le ressentiment pouvoit-il estre moindre que de me retirer, ou pour le moins pouvoit-il estre accompagné de plus de discretion que de n'en parler à personne ? ».

Remarque de Silvandre

9

II, p. 382
« y en a fort peu qui ne jugent leur courage plus beau et plus parfait que celuy de tout autre ».
[1610 donne bien courage]

II, 9, 602
« y en a fort peu qui ne jugent leur ouvrage plus beau et plus parfait que celuy de tout autre ».

Omission : rencontre de Léonide et Silvie

10

II, p. 414
« qu'elles ne s'estoient jamais veües si belles ».
[1610 n'abrège pas ainsi le texte]

II, 10, 649-650
« qu'elles ne s'estoient jamais veües de plus d'un an : et apres ces premiers accueils, et que pour se gratifier l'une l'autre, elles se furent asseurees qu'elles ne s'estoient jamais veuës si belles ».

Monologue de Thamire

11

II, p. 442-443
« tes peines et tes remonstrances ».
[1610 donne prieres]

II, 11, 696
« tes prieres et tes remonstrances ».

La jalousie de Lycidas

11

II, p. 455
« Mais ce ne fut pas de celles qui n'ont que le nom de mal, et en retiennent fort peu des mauvaises qualitez ».
[1610 donne du mal, mais des mauvaises]

II, 11, 717
« Mais ce ne fut pas de celles qui n'ont que le nom du mal, et en retiennent fort peu de mauvaises qualitez ».

Noms de tribus

11

II, p. 452
« contraincts d'appeller à leurs secours les seigneurs Anglois ».
[1610 donne Sesnes]

II, 11, 762
« contraints d'appeller à leur secours les Sesnes Anglois ».

Omission : discours d'Ursace

11

II, p. 475
« Si vous y vivez sans reputation, et que vos effets ne respondent incontinent à l'opinion que l'on a conue de vous, vous estes soupçonné de n'y pas marcher rondement ». [1610 ne supprime pas et si vous ...]

II, 11, 749
« Si vous y vivez sans reputation, vous estes mesprisé, et si vous avez ceste reputation, et que vos effets ne respondent incontinent à l'opinion que l'on a conceuë de vous, vous estes soupçonné de n'y pas marcher rondement ».

Conseil du Chirurgien

12

II, p. 552
« afin que si le desastre vous poursuit justement, vous puissiez injustement sortir de sa Tyrannie ».
[1610 n'intervertit pas ainsi les adverbes]

II, 12, 871
« afin que si le desastre vous poursuit injustement, vous puissiez justement sortir de sa Tyrannie ».

Omission : actions de l'Astrologue

12

II, p. 557
« tant y a qu'ayant long temps consideré le visage et les mains ».
[1610 ne supprime pas ayant sceu ...]

II, 12, 880 et 881
« tant y a qu'ayant sceu le point de leur nativité, leur ayant long temps consideré le visage et les mains ».

Hylas décrit Alexis

12

II, p. 562
« la plus belle et la plus raisonnable que je vis jamais ».
[1610 donne aimable]

II, 12, 888
« la plus belle et la plus aimable que je vis jamais ».


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13 SignetHugues Vaganay accorde à la troisiÈme partie de L'Astrée un traitement tout à fait particulier, qui n'est malheureusement pas fructueux. Après avoir signalé l'existence d'une édition partielle et provinciale, l'éditeur reproduit un privilège daté du 25 mai 1616 (éd. Vaganay, III, p. 712), mais il s'appuie en réalité sur l'édition qu'ont donnée Nicolas et Jean de la Coste en 1631, après le décès d'Honoré d'Urfé donc. L'éditeur compare deux impressions de 1631 qu'il a eues sous les yeux (éd. Vaganay, V, pp. 555-556).

Le choix de l'édition de 1631 est regrettable. La graphie semble nettement plus archaïque que dans les éditions qui l'ont précédée. Dans plusieurs cas, j'ai comparé la leçon que donne Vaganay non seulement avec les éditions de 1619 et de 1621, mais encore avec les éditions de 1620, de 1624 et de 1632 : le texte de 1631 retenu par Vaganay s'avère le plus désuet. La forme veoir par exemple revient 63 fois chez Vaganay, alors qu'on ne la rencontre que 12 fois en 1619 et 6 fois en 1621. Le vocabulaire est aussi plus obsolète : departement (éd. Vaganay, III, 3, p. 128) remplace le depart qu'on lit en 1619 et 1621 (III, 3, 96 verso). Quand fascheux à contenter (éd. Vaganay, III, 2, p. 64) remplace difficile à contenter (III, 2, 44 verso), le sens même de la phrase est modifié.

En revanche, il arrive que l'éditeur (Vaganay ou les frères de la Coste) corrige ou modernise discrètement :
eprandre (III, 2, 30 recto) devenant prendre (éd. Vaganay, III, 2, p. 47), mettre horreur (III, 4, 156 recto) devenant faire horreur (éd. Vaganay, III, 4, p. 201), mesuser (III, 7, 327 verso) devenant abuser (éd. Vaganay, III, 7, p. 420), les Ides de Julius (III, 8, 353 recto) devenant les Ides de juillet (éd. Vaganay, III, 8, p. 452), l'habit qui luy estoit si bien (III, 11, 465 verso) devenant l'habit qui luy alloit si bien (éd. Vaganay, III, 11, p. 595).

En bonne justice, je reconnais qu'il arrive même quelquefois que la leçon de Vaganay rende le texte plus compréhensible. Deux fois cette leçon de 1631 est celle que l'on rencontre également dans l'édition de 1624, qui est une bonne édition malheureusement dénuée de privilège. Voici les corrections les plus heureuses de Vaganay :

Livre
1621
Au Roi
III, p. 4
HENRY LE GRAND, par qui la France chancelante avoit esté relevée et r'afermie, ou pour mieux dire, parce qu'estant perduë elle avoit este reconquise
III, Au Roy
HENRY LE GRAND, par qui la France chancelante avoit esté relevee et r'afermie, ou pour mieux dire, par qui estant perduë elle avoit este reconquise
7
III, 7, p. 372
Aux lieux plus solitaires
Avant que de mourir je diray mes douleurs,
Et suppliray ces lieux d'estre les secretaires
De mes secrets malheurs.
III, 7, 288 verso
Aux Dieux plus solitaires
Avant que de mourir je diray mes douleurs,
Et suppliray ces lieux d'estre les secretaires
De mes secrets malheurs.
10
III, 10, p. 539
doux contentemens
[1624 donne le même texte]
III, 10, 422 verso
deux contentements
10
III, 10, p. 564
Il creut avoir de l'obligation à cette belle Druyde, qu'en son ame il aymoit.
[Comme il s'agit de Silvandre, les pronoms devraient être au féminin].
III, 10, 442 verso
Elle creut avoir de l'obligation à cette belle Druyde, qu'en son ame elle aymoit
12
III, 12, p. 687
toute l'impudence que l'on sçauroit imaginer
III, 12, 536 recto
toute l'imprudence que l'on sçauroit imaginer
12
III, 12, p. 693
puisse appendre au Temple (les cheveux sacrifiés)
[1624 donne le même texte]
III, 12, 541 recto
puisse apprendre au Temple (les cheveux sacrifiés)

Néanmoins, la troisième partie de Vaganay est trompeuse parce qu'elle renferme encore plus d'erreurs que la première et la deuxième partie : des vers sont modifiés (livres 1, 2, 9, 10, 11, 12) et des noms propres changés (livres 2, 7, 8, 11 et 12). Un substantif masculin (bergers) remplacé par son féminin signifie que le travestissement ludique du livre 10 est totalement escamoté. Un bourdon rend une phrase incompréhensible :

Vaganay, III, 10, p. 558 :
parce qu'elles ne voulurent interrompre les douces imaginations qu'elles pensoient qui fussent avec, elles s'arresterent.
- Éd. de 1621, III, 10, 437 verso :
parce qu'elles ne voulurent interrompre les douces imaginations qu'elles pensoient qui fussent avec elle, elles s'arresterent.

De plus, la troisième partie de Vaganay n'a pas eu de chance ! Dans la version numérisée donnée par ARTFL (Frantext), un « sic » (éd. Vaganay, III, 12, p. 644) aussi incongru qu'exceptionnel a disparu. Par ailleurs, une ligne entière a sauté :

- Éd. Vaganay, III, 8, p. 435, « Et qu'est-ce qui t'a conduit icy, et qui t'y retient ? - Jusques à cette heure, dit-il, Madame, j'ay creu que ce qui m'avoit conduit ... »
ARTFL : « Et qu'est-ce qui t'a conduit icy, et qui t'y j'ay creu que ce qui m'avoit conduit ... ».

Voici les principales erreurs que j'ai relevées dans l'édition de Vaganay :

LIVRE

ASTRÉE DE VAGANAY
ÉDITION DE 1621
1 p. 22
Que vos ames sont vaines
III, 1, 9 verso
Que vos armes sont vaines 
2 p. 62
si personne luy aide
III, 2, 43 recto
si la fortune ne luy aide
2 p. 69
Qui cherche une autre advanture :/ Vivre comme si son mieux /Chacun ne devoit pas suivre
III, 2, 48 verso
Qui cherche une autre advanture :/ Voire comme si son mieux /Chacun ne devoit pas suivre
2 p. 71
l'ayant cessé tant de fois
III, 2, 50 verso
l'ayant essayé tant de fois
2 p. 72
ceste commodité se fust escoulée injustement
III, 2, 51 recto
cette commodité se fust escoulée inutilement
3 p. 90
les Rois, les Tricastins
III, 3, 66 verso
les Reyois, les Tricastius
3 p. 98
j'ay plus de cognoissance de ce que je vois 
III, 3, 72 recto
j'ay plus de cognoissance de ce que je vaus
3 p. 110
garantissez moy, Madame, du mal qui ne peut venir de vous
III, 3, 83 recto
garantissez moy, Madame, du mal qui me peut venir de vous
3 p. 121
vous avez une ame double, et qui reçoit fort bien les enseignemens qu'on luy donne
III, 3, 91 verso
vous avez une ame douce, et qui reçoit fort bien les enseignemens qu'on luy donne
3 p. 122
Venez donc, chevalier
III, 3, 91 verso
Venez Dam Chevalier
3 p. 137
les Amants ne mesurent pas le temps comme les autres  hommes, [manque] mais selon l'impatience de la passion
III, 3, 104 recto
les Amants ne mesurent pas le temps comme les autres  hommes, selon le cours des moments et des heures, mais selon l'impatience de la passion
3 p. 140
J'advoue, me dit-il, en riant, [manque] cette affection, pourveu qu'elle ne vous fasse point plus de mal qu'elle ne m'en faict [manque]
III, 3, 106 recto
J'avoüe, me dit-il en riant, que ceste affection, pourveu qu'elle ne vous fasse point plus de mal, ne m'en fait point aussi
4 p. 205
soit à la felicité des campagnes, soit à l'abondance des poissons
III, 4, 159 recto
soit à la fertilité des campagnes, soit à l'abondance des poissons
4 p. 205
je demeurois ravie et estonnée que toute l'Europe ne vinst habiter en Forests, ou que la Forests ne s'estendist par toute l'Europe
III, 4, 159 recto
je demeurois ravie et estonnee que toute l'Europe ne vint habiter en Forests, ou que le Forests ne s'estendist par toute l'Europe
5 p. 240
Astree souffrit de l'ouyr parler
III, 5, 184 verso
Astree sousrit de l'oüir parler
5 p. 246
y a t'il rien de si miserable qu'une fille sans ceste reputation ? Et y a-t'il condition au monde si miserable que celle de la personne qui l'a perdue ?
III, 5, 189 verso
y a t'il rien de si mesprisable qu'une fille sans ceste reputation ? Et y a-t'il condition au monde si miserable que celle de la personne qui l'a perduë ?
5 p. 249
chose si accoustumée à son humeur particuliere
III, 5, 191 verso
chose si inaccoustumee à son humeur particuliere
5 p. 254
Le sujet de vostre melancolie vient ou du mal present, ou du mal absent
III, 5, 196 recto
Le subject de vostre melancolie vient ou du mal present, ou du bien absent
5 p. 279
si vous avez cette opinion de luy
III, 5, 216 recto
si vous avez cette opinion de moy
5 p. 338
ce jeune Roy, [...] estoit devenu Amoureux de l'une de mes Nymphes, laquelle ne le voulant point espouser, je ne sçay ce qu'il n'eust fait pour la ravir par force
III, 6, 261 recto
ce jeune Roy, [...] estoit devenu Amoureux de l'une de mes Nymphes, laquelle ne voulant point espouser, je ne sçay ce qu'il n'eust fait pour la ravir par force
6 p. 340
quelque épine et quelque artifice qu'on y puisse mettre
III, 6, 262 verso
quelque peine et quelque artifice qu'on y puisse mettre
7 p. 366
les peuples se nomment Salastes
III, 7, 284 verso
les peuples se nomment Salasses
7 p. 368
citoyen de Rome, et puis practicien
III, 7, 285 recto
citoyen de Rome, et puis Patricien
7 p. 375-376
il sembloit qu'il n'attendist ce contentement de moy
III, 7, 291 recto
il sembloit qu'il attendist ce contentement de moy
7 p. 408
estoit encores au lict revenue de la foiblesse
III, 7, 318 recto
estoit encores au lict retenuë de la foiblesse
7 p. 422
quelque lieu de sympathie

III, 7, 329 recto
quelque lien de sympathie

8 p. 432
elle esperoit de le recevoir le lendemain quand elle y retourneroit
III, 8, 336 recto
elle esperoit de le revoir le lendemain quand elle y retourneroit
8 p. 442
des batteaux, qui de temps en temps y estoient attachez
III, 8, 344 verso
des batteaux, qui de tant en tant y estoient attachez
8 p. 451
Vellaunodonnois
III, 8, 352 recto
1619 : Vellaunodois
1621 : Vellaunodonis
9 p. 499
parmy ces campagnes
III, 9, 391 recto
parmy ses compagnes
9 p. 515
O ignorance de la force de sa beauté !
III, 9, 403 verso
O ignorante de la force de sa beauté !
10 p. 527
Elle fait deux choses : l'une luy met la couronne sur la teste, et l'autre m'ordonne
III, 10, 413 recto
Elle fait deux choses : L'une elle me met la couronne sur la teste : et l'autre m'ordonne
10 p. 542
une troupe de bergeres déguisez en Egyptiennes (...) comme autrefois ils en avoient esté instruicts
III, 10, 425 verso
une trouppe de bergers déguisez en Egyptiennes, (...) comme autrefois ils en avoient esté instruicts
10 p. 553
Couppe de nos moissons les espics ramassez, / Et puis en gerbe d'or en ton poing entassez
III, 10, 433 verso
Couppe de nos moissons les espics entassez, / Et puis en gerbe d'or en ton poing ramassez
10 p. 558
feignant promptement de le toucher
III, 10, 437 verso
feignant promptement de se moucher
10 p. 571
Je n'en finiray jamais la conclusion
III, 10, 447 verso
Je n'en fuiray jamais la conclusion
11 p. 579
les Calloligures
III, 11, 452 recto
les Galloligures
11 p. 616
De cet heureux habit je suis presque jaloux ! /
Rien jamais de parfaict ne se void entre nous
III, 11, 482 recto
De cét heureux habit, je dis presque jaloux : /
Rien jamais de parfaict ne se void entre nous
12 p. 643
la conversation de Galathee
III, 12, 501 verso
la conservation de Galathee
12 p. 644
que je ne ne luy presse (sic !) une certaine affection
III, 12, 502 verso
que je ne luy prisse une certaine affection
12 p. 645
que les peines qu'il a prises [...] luy soient recogneues par la bonté de Bellenus au lieu où il s'en va avec cette reputation
III, 12, 503 recto
que les peines qu'il a prises [...] luy soient recogneues par la bonté de Bellenus au lieu où il est, car il s'en va avec cette reputation
12 p. 651
Il me seroit possible de vous pouvoir redire
III, 12, 507 verso
Il me seroit impossible de vous pouvoir redire
12 p. 653
Silvanire
III, 12, 508 recto
Silviane
12 p. 659
le plus heureux et constant Chevalier de ma race
III, 12, 514 recto
le plus heureux et contant Chevalier de ma race
12 p. 674
sous prétexte d'amitié et de consideration
III, 12, 526 recto
sous prétexte d'amitié et de confederation
12 p. 680
Ainsi ma fortune premiere /
Me seroit renduë entiere
III, 12, 531 recto
Ainsi ma forme premiere /
Me seroit renduë entiere
12 p. 682
ambassades
III, 12, 532 verso
Ambactes
12 p. 684
Chacun à son tour le receut
III, 12, 534 recto
Chacun à son retour le receut
12 p. 697
les fuyans de Childeric
III, 12, 543 verso
les suyvans de Childeric
12 p. 701
la fortune de cinq cens
III, 12, 547 recto
la force de cinq cens
12 p. 701
des exclamations si grandes
III, 12, 547 verso
des acclamations si grandes
12 p. 702
Rend les destins contraires
III, 12, 548 recto
Rien η les destins contraires

14 SignetL'Astrée a besoin d'un bain de Jouvence qui lui rendra ses traits authentiques en écartant les choix malencontreux de Vaganay. Nous n'appartenons plus à « l'ère du soupçon », mais à celle de la « post-déconstruction ». Les variantes de L'Astrée ont inspiré quelques excellentes études. En signalant des évolutions fascinantes et de curieux changements, ces travaux nous ont inculqué en même temps un devoir de méfiance. Hugues Vaganay n'a pu bénéficier d'aucune de ces œuvres (V, p. 562). Une seule des multiples éditions qu'il a établies a été mise à jour parce qu'elle a eu la chance de tomber entre les mains d'un érudit et d'un éditeur attentifs. Elle a servi de point de départ à un texte doté d'un apparat critique moderne. Yves Giraud a offert en 1986 la vingt-et-unième réédition des Amadis de Vaganay « avec introduction, glossaire et relevé de variantes ». Pendant quelques années, Yves Giraud lui-même a encore une fois revu les Amadis en remontant aux textes originaux avec une équipe dirigée par Michel Bideaux et soutenue par Champion Électronique (Collection Textes de la Renaissance).

Et L'Astrée n'aura pas cette fortune ?

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Une extrême prudence s'impose aux éditeurs d'un texte aussi complexe, un roman signalé dès 1593 (dans la Philocalie de Du Crozet) qui n'était pas encore terminé en 1625 à la mort de son auteur, un roman dont la première partie a été profondément remaniée, un roman dont l'esprit a changé en 1610, avec l'introduction d'une religion nouvelle, un roman où le ton s'est allégé en 1619, après la mort d'Henri IV, un roman dont la première, la troisième et la quatrième partie ont connu plusieurs versions, un roman dont la cinquième partie n'est pas d'Honoré d'Urfé, un roman dont les suites ont fait l'objet de procès au XVIIe siècle, un roman disponible sous plusieurs formes peu fiables …

Comme je l'explique dans mes Choix éditoriaux, j'ai décidé de mettre entre parenthèses L'Astrée de Vaganay. Je ne sais pas sur quels critères intellectuels se fondent les choix de l'éditeur. Pourquoi par exemple a-t-il retenu un texte de 1631 pour la troisième partie (éd. Vaganay, V, p. 555) ? Vaganay lui-même décrit des méthodes si peu orthodoxes qu'au lieu d'inspirer confiance elles engagent à la plus grande circonspection ceux qui marchent sur ses pas et tentent la même entreprise.

Mes choix éditoriaux obéissent à un seul rigoureux principe : Pour chacune des parties du roman, privilégier la première édition connue ainsi que la dernière édition parue du vivant d'Honoré d'Urfé et avec un privilège, c'est-à-dire celle que Toussaint Du Bray donne en 1621. Si je devais motiver ma décision encore une fois, je soulignerais que la tradition de l'édition critique veut depuis longtemps que l'on retienne la dernière édition parue du vivant de l'auteur. Je rappellerai aussi que Vaganay lui-même, en 1920, reconnaît la prééminence des premières éditions, celles de 1607, 1610 et 1619 (p. 13).

Pour la première partie, je présente donc l'édition anonyme de 1607 et l'édition de 1621, pour la deuxième partie, l'édition de 1610 et celle de 1621, pour la troisième, l'édition de 1619 et celle de 1621.

15 SignetPendant quatre siècles, des aventures éditoriales aussi nombreuses que variées ont donné à L'Astrée le halo des énigmes, le charme des mal-aimés et l'attrait des écueils. Envers et contre tout, cet immense roman survit : il « romp[t] les destins contraires » (III, 12, 548 recto), c'est-à-dire les méfaits d'éditeurs anciens et modernes. N'est-ce pas justement ce qui doit stimuler un lecteur curieux et de bonne foi ?

L'édition d'Hugues Vaganay est imparfaite et parfois troublante. Dans une œuvre aussi volumineuse, il n'est pas surprenant de relever des points faibles. « Il ne faut pas cracher η dans le puits où l'on a bu », dit un proverbe arabe. J'ai une très grande admiration pour cet homme qui a accompli un travail de titan sans ordinateur, probablement seul, en étant forcé de respecter une date butoir. En 1920 il trouve un éditeur pour la première partie, et en 1925 il réussit à offrir les cinq volumes de L'Astrée !

C'est grâce à Vaganay, ce Forézien zélé, dévoué et tenace, ce loup solitaire, que le roman d'Honoré d'Urfé a été étudié par de nombreux chercheurs. Le Trésor de la Langue Française a retenu l'édition de Vaganay, l'a numérisée et l'a citée soixante fois. Je ne doute pas un instant que si Hugues Vaganay, cet amateur de résurrections, revenait parmi nous, il souhaiterait entreprendre une révision de son texte avec les moyens dont dispose le XXIe siècle. C'est pour cela que je lui dédie ce site.