Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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Jugemant sur l'Amedeide




SignetLettres
d'Honoré d'Urfé

1 Signet1590

Auguste Bernard réunit des « Lettres écrites du temps de la Ligue par les d'Urfé » (pp. 368-419). À côté des nombreuses missives adressées aux consuls et échevins η de Lyon et signées par Anne d'Urfé se trouve cette lettre signée par Honoré d'Urfé.


HONORÉ D'URFÉ. AUX MÊMES.

Messieurs les eschevins η et consuls de la ville de Lyon, je vous supplie de laisser sortir de vostre ville quatre pacquets d'estoffes au sieur Mathieu Falgard, marchand de nostre ville, ayant charge de monsieur Jehan Hure, armurier, affin qu'il ayt moyen de promptement parachever les cuirasses et plastrons que je luy ay commandé, tant pour moy que pour armer ma compagnie, qui est acheminée pour le secours de la ville du Bourg-Argental, et pour me servir en toutes autres occasions qui se presentera pour la tuition et conservation de ceste province de Forez, pour l'obeissance de monsieur le marquis d'Urfé, mon frere, et en l'obeissance de la saincte union, et m'asseurant que me l'accorderez, pour la grande necessité où nous en sommes, je vous baise les mains, en mesme vollonté que je vous suis Vostre bien humble et très-affectionné à jamais,

Le cher d'Urfé.

De Saint-Estienne, le 2 may 1590. (Bernard, p. 384).

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2 SignetAlbert Callet, en 1901, a étudié « Le séjour d'Honoré d'Urfé à Virieu » dans les Annales de la société d'Émulation de l'Ain. Il a publié plusieurs lettres d'Honoré d'Urfé adressées à des Savoyards. Celles qui sont certainement du romancier sont classées ici par ordre de date.


1596 ? Cette lettre est probablement adressée à Hugues Fabri η, notaire à Virieu η et ami d'Honoré d'Urfé.

Monsieur,

Je vous suy grandement redevable pour l'aymable accueil, les contantements et les bons offices qu'en mon délaissement et ma mâle fortune j'ay reçues de vous en mon arrivée en ce pays.

Votre lettre est venue me prendre en ma maison de Senoye où je prends retraitte et repos, et courre quand le veut ma défaillante santé dans les rochers et bois où je me plays en mes douleurs.

J'ai bien eu de la joie de la lignée que Dieu vous a donnée, faites entier estât de moy, je ferai tout ce qui vous [sic] sera possible pour vous faire service.

H. d'Urfé (Callet, p. 53.)


1596

Dans cette deuxième lettre adressée à Hugues Fabri η, parenthèses et points de suspension sont dans le texte (p. 52).

Senoyl, ce 20 septembre 1596.

Monsieur,

(...) J'emploie ce temps tantôt au promenoir dans les forêts et les vallons, sur la pente des coteaux, dans les pampres des vignes déjà mures, tantost en bateau sur le Rhosne torrentueux qui coule entre de vieux logis, délassant en ces fatigues les tourments d'un cœur attristé, d'une passion qui n'est point ignorée, mais qui est sans espoir.

H. d'Urfé. (Callet, p. 52)


1596 ?

Monsieur,

Je vous suy grandement redevable pour l'aymable accueil, les contantements et les bons offices qu'en mon délaissement et ma mâle fortune j'ay reçues de vous en mon arrivée en ce pays.

Votre lettre est venue me prendre en ma maison de Senoye où je prends retraitte et repos, et courre quand le veut ma défaillante santé dans les rochers et bois où je me plays en mes douleurs.

J'ai bien eu de la joie de la lignée que Dieu vous a donnée, faites entier estât de moy, je ferai tout ce qui vous [sic] sera possible pour vous faire service.

H. d'Urfé. (Callet, p. 53)


3 Signet1607

Albert Callet publie cette troisième lettre à Hugues Fabri η ; il ajoute que le romancier logeait alors chez sa nièce, Gabrielle d'Urfé η, la fille de Jacques η d'Urfé, près de la Porte Saint-Michel. Une fois de plus, il n'indique pas ses sources.

Paris, 22 d'octobre 1607.

(...) J'ay été reçu en grande courtoisie par la Cour et la Ville et j'habite en la tranquille maison du bon Amyot à quelques pas de cette superbe promenade qui avoisine le Palais de la Reyne (le Luxembourg). J'ay réglé les affaires de mon livre et bientôt reviendrai dans le calme et le repos auprès de vous et des vôtres.

H. d'Urfé. (Callet, p. 59).

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4 SignetÉchanges

d'Honoré d'Urfé et d'Étienne Pasquier

SignetÉtienne Pasquier η (1529 - 1615) a laissé vingt-deux volumes de lettres dont la moitié ont été publiées de son vivant, en 1586. Ses échanges avec Honoré d'Urfé se réduisent à deux lettres et quelques vers, mais Pasquier a conservé les missives du romancier.
Honoré d'Urfé a offert à Pasquier la première partie signée de L'Astrée probablement après le 18 août 1607, date du privilège. Il s'est adressé de nouveau à Pasquier en décembre 1609 avec une requête au sujet de la deuxième partie. Il lui a aussi proposé d'habiles palindromes (voir Poèmes).

Auparavant, Anne d'Urfé η, le frère aîné d'Honoré, a envoyé à Pasquier un sonnet, par l'entremise du sieur de La Croix, le père de Flory Du Vent alors secrétaire de la famille d'Urfé (Lettres familiÈres, XVIII, 6, pp. 273-274 et XVIII, 8, p. 279). Anne donne l'anagramme de son propre nom (NE D'UN PHARE) et son secrétaire propose PEINE ACQUIERT SENS en tant qu'anagramme d'Étienne Pasquier (Longeon, p. 195). Anne « d'Urfé estant à la chasse avoit honoré Pasquier » d'un sonnet (FeugÈre, p. 95, note 1). Il y fait l'éloge des Recherches, pense Mme Thickett, l'éditirice de Pasquier (p. 275) :

     « En ce livre, Pasquier (Pasquier dont les escrits
     Sont partout honorez entre les beaux esprits)
     Par mille beaux discours se rend inimitable »
     Lettres familiÈres, XVIII, 6, p. 275).

Anne espérait sans doute que son éloge serait publié en guise de pièce liminaire. Pasquier n'a pas retenu ces vers, mais il a répondu en remerciant profusément :

« Vos carmes m'ont esté un charme [...]
Ayant vostre noble nom d'Urfé quelque symbolization
et rencontre avec celuy d'Orfé »
(ID., XVIII, 7, p. 276).

Peu après, dans une lettre non datée, en parlant d'Anne au secrétaire des d'Urfé, Pasquier admire surtout le fait que ce gentilhomme « ait depuis voüé le reste de ses ans au service de Dieu son grand Maistre, et espousé une vie Ecclésiastique » (ID., XVIII, 8, p. 278). Pas un mot sur l'annulation du mariage d'Anne avec Diane de Châteaumorand !
Pour essayer de comprendre les relations en dents de scie de Pasquier avec les frères d'Urfé, il faut se rappeler que les guerres de religion ont vu ces hommes dans des camps opposés : les d'Urfé étaient Ligueurs η et Pasquier Politique.

Après 1610, il n'est plus question de L'Astrée et de son auteur dans les lettres de Pasquier. Nous ne saurons jamais si l'auteur des Recherches a apprécié la présentation romanesque de l'histoire de la Gaule. Mort en 1615, Pasquier n'a pas lu l'histoire d'Euric η, critique voilée d'Henri IV, ce roi qu'il admirait. « Dans un HENRY DE BOURBON, écrivit-il, Dieu voulut que ce bel Anagramme fust enclos ; DE BON ROY, BON HEUR » (Lettres, II, p. 289).


Les textes reproduits ici viennent du deuxième volume de l'édition de 1723 des Œuvres d'Estienne Pasquier (in-folio).

Lettres de 1607, pp. 531-534. Lettre et vers de 1610, pp. 925-926.

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1607 La première partie de L'Astrée

5 SignetLettre de Messire Honoré d'Urfé, Comte de Chasteauneuf, à Pasquier

JE vous eusse moy-mesme porté ce Livre, qu'avez desiré de moy, si je n'eusse eu peur de rougir en le vous donnant. Que si me demandez, d'où procede ceste honte, je vous diray que c'est de vous & de moy ; ceste Bergere que je vous envoye n'est veritablement que l'histoire de ma jeunesse, sous la personne de qui j'ay representé les diverses passions, ou plustost folies η, qui m'ont tourmenté l'espace de cinq ou six ans. Et quoyque ces furieuses tempestes soient cessées, & que, Dieu mercy, je jouïsse à ceste heure d'autant de calme, qu'autrefois j'ay esté incapable d'en avoir, si ne laisse-je d'apprehender qu'un si juste estimateur η de toutes choses, comme est ce grand Pasquier, voyant le commencement de mon aage si agité de troubles & orages (pour ne dire un esprit plein de folie en sa jeunesse) ne fasse un sinistre jugement de moy, & de ce que je puis estre devenu. Car si le Printemps donne cognoissance de l'arriere-saison, quel jugement sçauroit-on faire par ce premier aage, qui ne soit desavantageux pour celuy ou je suis ? Que si l'amitié


prend sa principale, & plus seure origine de la bonne opinion, n'est-ce pas une grande imprudence à moy, de vous mettre devant les yeux le tesmoignage du peu que je vaux ? Et quoyque je sçache que les loix de la preud'hommie obligent tout homme de bien de monstrer à celuy qu'il veut avoir pour amy, non seulement le visage, mais le cœur, & toutes ses intentions à nud & sans retenir un seul reply en son Ame ; si est-ce que je n'ignore pas que chacun est obligé de cacher ses propres imperfections. Mais comment ne rougirois-je point, voyant ces escrits foibles & mal polis de ma premiere jeunesse estre prests de recevoir la Censure de celuy qui est redouté par les plus doctes de nostre aage, & de qui les Recherches η sont si exactes, qu'il n'y a que luy seul qui puisse soustenir ses propres coups ? Ce sont doncques ces considerations qui m'ont empesché d'estre porteur de ce Livre. Car encores que la pensée fasse presque en moy le mesme effet que feroient les yeux, si ay-je esleu de rougir plustost tout seul, qu'en si bonne compagnie. A Dieu.

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6 SignetResponce de Pasquier au Seigneur Comte de Chasteau-neuf

Quoy ? Vous n'avez doncques pas voulu par vos mains me faire part de vostre beau Livre d'Astrée, craignant que je ne vous visse rougir pour estre l'image de vos jeunes Amours, que vous appellez Folies η ? Prenez garde, je vous supplie, que poussé d'un sage instinct ne l'ayez fait afin de ne me voir rougir le recevant. Car je vous puis dire, comme chose trés-vraye, qu'à la premiere ouverture du Livre, lisant une infinité de beaux & riches traits sur la description de vostre païs de Forest, j'ay esté surpris d'une telle honte, qu'aussi-tost je me suis condamné de me blotir dedans les Forests, & mes livres de mener vie solitaire, comme Hermites, pour n'estre veus. Mes Enfans (leur ay-je dit) il est meshuy η temps que sonnions la retraite, nous sommes d'un autre monde : ce je ne sçay quoy qui donne la vie aux livres, est terny dedans ma vieillesse : & à peu dire, le temps qui court, maintenant est revestu de tout autre pareure que le nostre. Et me faisant de cette façon mon procés & à mes livres, voicy le jugement que j'ay fait du vostre. Prermierement je trouve l'Economie generale d'une merveilleuse bienseance : car vous estant proposé de celebrer sous noms couverts plusieurs Seigneurs, Dames, & anciennes familles de vostre païs de Forest, avez sur la rencontre de ce nom, fait entrer en jeu sur l'eschaffaut, Nymphes, Bergers, & Bergeres, subject convenable aux bois & Forests. Et au regard du particulier, qui concerne vos Amours, en avez dextrement estalé l'histoire, que je veux allegoriser η. Vous me direz paraventure, qu'en cecy il y aura du vieillard en moy. Si je le fais, c'est une leçon que j'ay apprise de sainct Paul, quand il nous enseigne que l'histoire d'Ismaël η né d'Abraham, & de sa chambriere, representoit le vieil Testament, & celle d'Isaac, enfant legitime, le nouveau. En l'histoire de vos Amours, je vois un Celadon (qui estes vous-mesme) démesurément esperdu en l'amour de la belle Astrée, se laisser emporter à la mercy de vostre fleuve Lignon, où après avoir beu beaucoup d'eaux, enfin par les ondes jetté


sur le bord, est accueilly par la Nymphe Galatée, qui donne ordre de le faire porter en sa cabane η, où elle devient amoureuse de luy. Quant à mon sens allegoric, je veux croire, & le croyant je ne seray desavoüé, que cette belle Astrée dont estiez enamouré η, sont les belles Conceptions par vous empruntées des Astres, pour lesquelles representer, avez beu des eaux non de vostre Lignon, ains du Parnasse transformé en Lignon : qui a esté cause, que non pas une Galatée, ains la France, anciennement appellée Gaule, & les habitants, tanstost Gaulois, tanstost Galates, vous cherit, embrasse, & honore uniquement, & d'une mesme devotion vous baignerez dedans la fontaine des Muses η. Quel sera le succés de vos amours envers Astrée, & de Galatée envers vous, je ne l'ay encores leu : mais pour le regard de mon sens allegoric, je m'asseure que tant & si longuement que vivrez, vous serez amoureux de vos belles Conceptions, & la France amoureuse de vous. Conclusion, je trouve tout ce que j'ay leu de vostre Livre, richement beau, & vos Lettres de pareille estoffe ; fors η en quatre mots : quand par une surabondance d'amitié, vous m'appellez, Le grand Pasquier ; & vos jeunes amours, Folie. Rayez-les, je vous prie, de vostre memoire. Car pour le regard de Pasquier, s'il y a quelque grandeur en luy, c'est que bon juge de soy, & balançant ses actions à leur vray poids, il recognoist, sans se flatter, la petitesse de son esprit. Et quant à vos jeunes Folies, si j'en suis creu, c'est une grande sagesse au jeune homme d'estre amoureux, moyennant que ce soit en un lieu honneste. Celuy qui dedans son printemps η, pour penser estre plus sage que son aage, s'en veut exempter, trouve dedans son Esté, un Hyver. Au contraire, tous bons esprits doivent, des fleurs de leur jeunesse allambiquer η un amour, qui se tourne avec le temps en une noble ambition, dont ils recueillent divers fruits, qui plus, qui moins. A Dieu.

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1610 La deuxième partie de L'Astrée

7 SignetÀ Messire Honoré d'Urfé, Comte de Chasteauneuf

Voyez si vostre influence a quelque commandement sur la mienne, tout ainsi que vostre Astre, ou pour mieux dire, vostre Astrée sur vous. Le dernier jour de l'an passé, vous me priastes de vous donner quelques vers pour mettre sur le frontispice η de la continuation de l'Astrée. Œuvre qui n'en a de besoin, pour trop se recommander de soy-mesme, sans aucun bouchon η. A quoy je vous respondy que mal-aisément le ferois-je, tant pour estre ce mestier aucunement disconvenable à mon aage, comme aussi que lors que faisois profession de l'estat d'Advocat, ma plume obéïssoit à ceux qui la mettoient en œuvre η, mais non en qualité de Poëte. D'autant qu'en ce subject je n'obéïssois qu'à moy-mesme. Excuse que pristes en payement, sur laquelle je pris congé de vous, et de l'année tout ensemble : toutefois la nuit suivante, ceste nouvelle semonce me servit d'un resveil-matin, et vous dressay six vers, que je vous envoyay à mon lever pour vos estreines, dont vous m'avez voulu payer, mais avecque une trop grande et excessive usure : la presente est pour vous en remercier, mais sous ceste condition, s'il vous plaist, que ne mettrez sur vostre Astrée, ny mon Sixain, ny autres vers de qui que soit. Cest usage estoit incogneu à l'ancienneté η. Adieu. Ce troisiesme Janvier, 1610.

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8 SignetA MESSIRE HONORÉ D'URFÉ, COMTE
de Chasteauneuf, sur les discours de son
Astrée.

Soit que dedans l'Honneur, Vertu preigne η sa vie,
Ou bien que la Vertu soit de l'Honneur suivie,
Le Ciel qui d'Honoré donna η ce beau nom,
Voulut qu'un Honoré fust honoré d'Astrée,
Et que d'un Honoré elle fust honorée,
Honorant ta Vertu, de l'Honneur parangon.

9 SignetResponce à M. Pasquier.

Grand & docte Pasquier, des Muses le bon-heur,
Soit ou η que la Vertu nous produise l'Honneur,
Ou que l'Honneur par tout la suive comme sienne,
Tu seras à jamais de chacun honoré,
Doncques c'est toy qu'il faut que l'on nomme Honoré,
Et pour estre honoré, que Pasquier je devienne.

Honoré d'Urfé, Comte de
Chasteauneuf, et Baron de
Chasteaumorant.

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10 SignetÉchanges avec

« l'Académie des Parfaits Amants »

La lettre η envoyée par l'Académie des Parfaits Amants et la réponse d'Honoré d'Urfé proviennent d'un exemplaire de L'Astrée conservé à la Herzog August Bibliothek Wolfenbüttel. Je remercie Sabine Cheramy qui m'a donné la copie de ces lettres.

L'Astrée de Messire Honoré D'Urfé,
Cinquiesme Partie,
dediee par l'Autheur à quelques-uns des Princes de l'Empire,
A Paris, Chez Robert Foüet, M. DC. XXV.


11 SignetLETTRE
DE MONSIEUR
DE BORSTEL,
Gentil-homme ordinaire
de la Chambre du
Roy, Conseiller & Agent
prés sa Majesté, pour quelques-uns
des Princes de l'Empire

A L'AUTHEUR.

MONSIEUR,

Voicy une lettre qui vous est escritte d'Allemagne, par des personnes qui vous


sont incognuës, aussi bien que la main de celuy qui vous l'envoye. J'espere neantmois, si elle ne vous est agreable à cause de son style, qui sent merveilleusement la rudesse de son terrouër, ny de son subjet, (attendu que vous n'avez pas besoin de tirer de si loin vos louanges,) que vous en ferez quelque estat, pour la qualité et le merite de ceux qui en sont les Autheurs : Ce sont la pluspart, Princes et Princesses des plus illustres maisons de la Germanie, au nombre de vingt-neuf, et le reste, Dames et Seigneurs qualifiez η, qui ne sont pas si Amoureux les uns des autres, comme de l'elegance de vos rares η escrits, dont la lecture leur a donné matiere pour l'establissement de leur Academie, et le particulier plaisir qu'ils y prennent, occasion de vous en demander instammant la suitte. Et m'ayans choisy


pour vous addresser cette depesche, vous croyans en France où je fais mon ordinaire sejour : je m'acquitte de ce devoir, vous suppliant, Monsieur, de les vouloir favoriser d'un mot de responce, afin que je leur puisse tesmoigner le soin que j'ay de satisfaire à leurs commandements. Vous en sçaurez avec le temps tous les noms : Et pour moy qu'ils ont voulu honnorer de celuy d'Alcidon, je ne pretends point de qualité plus advantageuse.

MONSIEUR, que celle de

Vostre tres-humble et
tres-obeïssant serviteur,

DE BORSTEL

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12 SignetLETTRE ESCRITTE

à l'Autheur.

MONSIEUR,

  Ces lignes que vous jugerez aisément n'estre point escrites, ny encores moins conceuës par ceux de vostre nation, vous temoigneront d'abbord, le desir & la curiosité de quelques Estrangers, desquels la premiere ambition est de vous cognoistre aussi bien de veuë, qu'ils vous cognoissent desja, par ce rare & divin esprit, qui esclatte en chasque feuille, voire mesme en chasque ligne de vos inimitables œuvres. La seconde de pouvoir faire autant paroistre un jour, les plaisantes rivieres & contrees de leur pays, sous vos Auspices, que la riviere du doux-coulant Lignon & la Province de Forest se

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sont relevees depuis vos beaux escrits ; ausquels seuls l'une & l'autre doivent advoüer qu'elles sont obligees de leur gloire, & de leur vie, de mesme que nous tous, de nos premiers & meilleurs contements, puisque nous ne croyons point que nous en puissions recevoir, qu'entant que ces magnifiques theatres de beauté, & de chasteté, (c'est à dire vos livres d'Astree) nous en donnent. Aussi a-ce esté à cette seule consideration que nous avons depuis peu changé nos vrais noms, apres en avoir autant fait de nos habits, en ceux de vos ouvrages que nous avons jugé les plus propres & les plus conformes aux humeurs, actions, histoire, ressemblance presupposee, parentage d'un chacun & chacune d'entre nous, pour pouvoir cy-apres tant plus doucement, & avec cette mesme liberté, que nous voyons comme au vieux siecle d'or, reluir en la vie, & aux actions de vos gentils Bergers & gratieuses Bergeres, nous entretenir seuls en nos pensers, absents les uns des autres, & nous resjouïr

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nous trouvans par fois ensemble aux festins, & aux assemblees que les fureurs de nos guerres, helas, par trop inciviles, nous ont encores jusques icy par la grace du Tout-puissant permises. Vous pouvez penser, Monsieur, que cela ne se fait jamais que nous n'honorions quant & quant η vostre memoire & vos merites, & que nous n'advoüions estre infiniement obligez de nous avoir fourny une si digne matiere d'honneste resjouïssance, mesme parmy tant de troubles & tant d'allarmes, dont patrie, s'en va estre quasi de tous costez accablee. C'est là, où l'un admire le beau style, l'autre les subtiles inventions, & un autre la singuliere methode dont vous surpassez tous ceux qui se sont meslez d'escrire en semblable subjet devant vous. Il ne se peut dire de quel excés de joye nous avons esté ravis, lors que nous avons veu, & eu entre nos mains la troisiesme partie de vostre Astree, vous estes l'unique qui en peut comprendre l'infinité, & faire conjecture de l'impatience avec laquelle

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nous en attendons la suitte. Nous ne nous croyons pas moins curieux que ceux de vostre nation ; & nous ne voudrions point aussi estre estimez moins libres, mesmes envers ceux desquels la courtoisie cognuë, ne nous peut faire craindre aucun refus. C'est donc, Monsieur, en cette asseurance, que nous vous supplions bien fort, & vous conjurons par la grandeur des merites de cette Astree, que vous nous avez si bien sceu depeindre, & quasi enflammez d'aimer & suivre les vertus, & dont la gloire vous survivra à vostre souhait, aussi bien qu'au nostre, autant de siecles, que le subjet qui l'a fait naistre, vous survivra en vous accompagnant jusques au cercueil, qu'il vous plaise nous faire veoir le plustost qu'il vous sera possible, la suitte de cette belle Histoire, & ce tant plus que nous avons desja tant de fois, & avec tant d'appetit, leu & releu les premiers Tomes, que nous les sçavons quasi tous par cœur, du moins nous nous faisons forts (s'ils estoient par mal-heur perdus au monde) de les

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pouvoir rassembler η & mettre parmy nous par le moyen de nos memoires occupees à ce seul subjet, & qui jamais n'en sont lassees n'y rassassiees. Nous ressemblons en cela à l'Erisicthon η d'Ovide, qui tant plus il mangeoit & tant plus se trouvoit affamé. C'est (pour vous dire ce qui en est,) une faim sans cesse, & une soif qui ne se pourra jamais estancher, laquelle nous travaillant sans relasche, nous fera vous importuner tant que vous vivrez au monde & nous aussi, à ce que ne cessiez jamais de continuer vos nompareilles inventions, & agreables discours, tant nous en sommes esgalement amoureux & insatiables. Nous sommes grandement hazardez en ce que sans vous avoir jamais en rien obligé, voire sans vous cognoistre, ou estre cognus de vous, nous nous sommes tant emancipez, que de vous rechercher de cette continuation, & de nous promettre desja, d'obtenir de vous toutes nos pretentions. Neantmoins la cognoissance que nous avons de vostre courtoisie nous donne

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suject de passer encore plus outre, & de vous prier (puisque parmy tous ceux de nostre qualité & cognoissance, nous ne croyons point trouver un Celadon tel que celuy que vous nous representez dans vos livres,) que vous daigniez nous faire la faveur de prendre ce nom, & de permettre que d'ores-en-avant, nous honorions un Urfé comme Celadon parmy nous, & un Celadon qui jamais ne fut veu, comme un Urfé present. Nous nous sommes tousjours imaginez jusques icy que vostre humeur & vos actions approchoient de si prés celles de Celadon que si ce n'estoient elles-mesmes (ce que nous n'oserions soustenir puisque l'instruction que vous donnez à la Bergere Astree au frontispice η de vostre premiere partie s'y oppose manifestement,) nous les deussions pour le moins croire semblables. Cela estant nous n'aurons pas besoin d'user de grandes persuasions pour vous faire accepter le nom d'une personne dont vostre vie ne represente pas moins l'idee qu'on la peut lire en vos escrits. Si pourtant nous nous sommes

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abusez en cette creance, & que nous n'ayons deu approfondir ce que vous avez si dextrement sceu desguiser, considrerez à quelle extremité nous portera le desplaisir que nous aurons de n'avoir pû trouver dans tout le monde le vray Celadon que nous avons tant cherché. Obligez-nous donc Monsieur, d'ajouster aux contentements infinis, que vous premieres parties, nous ont desja donnez, celuy que nous attendons de leur continuation, & de l'acceptation que vous ferez du nom de Celadon. C'est la faveur qu'esperent de vous ceux, & celles-là, qui en la seule consideration de vos œuvres & de vos merites, se font comme vos gentils Bergers, braves Cavaliers, excellentes Nymphes & gratieuses Bergeres, despouïllés de leurs serenissimes, tres illustres & tres-nobles tiltres & qualitez, pour prendre les noms & par fois les habits qu'ils ont jusques à cette heure trouvez dans vos livres inimitables : & qui en cette attente, & pendant qu'ils tascheront d'estendre plus loin vos loüanges (s'il reste quelque lieu qui n'en soit desja remply) se publieront pardessus

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tous autres de quelque nation qu'ils soient.

Vos plus affectionnez, amis & amies,

Hasemide, Theudelinde, Galathee, Ingiande (Ingrande ?), Clidamant, Parthenope, Alaric, Adamas, Blisinde, Amidor, Diane, Hylas, Celidée, Merove, Mechine (Methine ?), Rithymer, Sylvie, Aristander (Aristandre ?), Phillis, Placidie, Daphnide, Madonthe, Laonice, Renaut, Circene, Clarine, Aimée, Astrée, Dorinde.


Et vos plus humbles serviteurs et servantes,


Lisis, Cleontine, Alcippe, Palinice, Celion, Bellinde, Sylvandre, Sylere, Guyemant, Melide (Melinde ?), Meril, Cleon, Celidas, Carlis, Paris, Clarinthe, Amintor, Doris, Adraste.

Du Carrefour de Mercure, ce 1, du mois de Mars, 1624.

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13 SignetRESPONCE

de l'Autheur.

  Un an apres que vous m'avez eu fait l'honneur de m'escrire, vostre lettre m'est tombee entre les mains : pour me faire cognoistre, a ce que je crois, que le Ciel est tres juste de nous retarder les honneurs qui sont par-dessus nos merites. Ce que je dis seulement àfin que l'annee qui s'est escoulee d'un mois de Mars à l'autre, ne me soit pas imputee, à quelque manquement. Car je n'aurois pas demeuré si longuement à m'acquitter de mon devoir, & à tesmoigner le ressentiment que j'ay de l'honneur que vous m'avez fait, si plustost j'eusse receu ce gage de vostre bien-veillance, & de l'estime que vous daignez

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de faire de ce que j'escris. J'advouë que d'abord cette insesperee faveur m'a surpris, & comme nos yeux inacoutumez à une grande lumiere demeurent esblouïs, quand tout à coup ils sont atteints des plus clairs rayons du Soleil : de mesme je me suis de sorte trouvé confus d'une grace si grande, & si peu attenduë que j'ay eu peine à me persuader que ce ne fust un songe. Mais, & qui n'en eust fait de mesme en recevant une lettre envoyee par un si grand nombre de Princes, & de Princesses, de Seigneurs & de Dames, d'un pays tant eslogné de celuy de ma demeure, seulement pour me tesmoigner l'estime qu'ils font de moy, & pour me donner un lieu si honorable en la plus Auguste & celebre Academie de l'Univers ? Il est vray que lisant cette lettre, j'ai cent fois dementy mes yeux, & me suis autant de fois demandé si le mal η qui m'y est advenu depuis quelques mois ne me la faisoit point veoir autrement qu'elle estoit escritte, & non pas sans raison : car d'un costé je voyois cet innocent ouvrage de mes plus tendres annees

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qui se presentoit devant mes yeux, tout tremblant de crainte & de doute de soy-mesme : & de l'autre j'oyois le favorable jugement qu'en faisoient des personnes si relevees, d'une si eminente naissance pardessus le reste des hommes, & d'une nation encore, de qui la valeur & le courage ayant dés longtemps osté l'Empire aux Romains, dispute maintenant l'honneur des bonnes lettres avec tous les plus sçavants de la terre. De sorte qu'avec raison, j'en devois plustost craindre la censure qu'en attendre la loüange : Mais en cecy j'ay esprouvé que veritablement les princes sont en terre les images vivantes des Dieux ; des Dieux, dis-je, desquels la grace previent tousjours le merite, puisqu'il vous a pleu de devancer par les vostres, non seulement celuy de mes escrits, mais de toutes mes esperances. Et cette creance m'est demeuree encore plus entiere quand j'ay veu que pour vous rendre conformes à la façon de vivre de mes Bergers, vous avez voulu prendre leurs noms & leurs habits, puisqu'Apollon

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autresfois voulut bien garder les troupeaux d'Admete en cette qualité, & que presque tous les autres Dieux ont bien aussi quitté le Ciel pour vivre parmy nos Nymphes & nos Bergeres : & c'est bien veritablement à ce coup que je crois mon Astree estre parvenuë à sa perfection. Puis que tant de grands esprits voulans estre de sa bergerie η, il est impossible qu'ils ne l'eslevent au plus haut degré où elle puisse jamais monter. Si bien qu'au lieu que je soulois auparavant estre en doute des imperfections qui m'y estoient eschappees, maintenant asseuré de Bergers & de Bergeres de telle valeur, je ne puis plus douter qu'à jamais elle ne vive comme l'un des plus parfaits ouvrages des humains. Et en cette consideration je vois que la perfection de toute chose gist au retour qu'elle doit faire à son principe, puisque dés le commencment mes Bergers & mes Bergeres, ayans esté de grands Princes & de grandes Princesses, de tres-illustres, Seigneurs & Dames, maintenant vous leur redonnez

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le lustre que je leur avois osté, moy en les faisant Bergers, & vous en les rendant de Bergers & Bergeres, grands Princes & grandes Princesses, comme ils souloient estre. Puis donc que cette perfection leur vient de vous, comme vostre ouvrage vous estes tous obligez de le maintenir en l'honneur ou vous l'avez mis, & d'en faire vostre fait propre contre ceux qui le voudront ravaler du suprême honneur où vous l'avez eslevé. Mais à tant de faveurs qu'il vous a pleu me faire, est-il possible, que la derniere & plus necessaire pour m'acquitter de mon devoir me soit maintenant desniee : Je sçay que les Dieux ne se veulent point laisser veoir aux yeux des mortels, & que l'imprudente Nymphe η qui en eut la curiosité fut punie par Jupiter selon son merite : & que c'est peut-estre la raison pour laquelle vous m'avez caché vos noms sous ceux de Bergers : mais je sçay bien aussi qu'Enee η obtint cette grace que sa mere luy osta la nuë des yeux qui l'empeschoit de veoir les Dieux parmy les

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ruines d'Ilion. Et pourquoy ne puis-je esperer que cette faveur de ceux qui m'en ont desja fait de si grandes, afin que je puisse dresser mes Autels, mes vœux, & mes sacrifices à ces Divinitez de la terre, qui sont mes Dieux Tutelaires ? J'espere cette grace de vous, & en l'attendant pour ne retarder point d'avantage la recognoissance de ce que je vous dois, j'imiteray ce grand Empereur de qui la pieté dressa l'Autel au Dieu Incognu η, & sur cet Autel je sacrifieray mon obeïssance, en recevant le nom de Celadon que vous me commandez de prendre, & en vous offrant non seulement cette partie d'Astree que vous me demandez, mais tous mes escrits & toutes mes pensees. Et je croy bien que ce n'a pas esté sans une bonne consideration, que vous m'avez reservé le nom de Celadon parmy vous, non pas que je le merite en la qualité que vous m'escrivez : mais parce que m'estant proposé, en la personne de ce Berger, de faire veoir la plus pure & la plus veritable affection qui fut jamais, il ne falloit pas aimer, honorer

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& reverer des personnes si remarquables & si pleines de merite que vous estes, avec une moins entiere ny moins parfaitte affection, que celle que ce nom emporte avec soy. Je reçoy donc grands Princes & Princesses, ce titltre honorable que vous me donnez, non seulement pour joüyr sous le personnage de ce Berger, des fruits qui naistront d'une conversation si douce & d'une Academie si celebre que la vostre : Mais avec protestation que les services de cét Amant, ne furent jamais plus devotieusement n'y plus fidelement rendus à sa Bergere, que vous en donneront à l'advenir ma fidelité & mon affection. Vous serez tous ensemble mon Astrée, & je trouveray asseurement dans vos perfections tant de suject d'Amour, d'honneur, & de respect ; que tout ce que Celadon endure dans mes livres, & en papier pour son Astrée, je le souffriray en effect par le desir qui ne mourra jamais en moy, de vous rendre à tous un tres-humble & perpetuel service :

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si bien que desormais je n'auray point d'entretien plus doux que la memoire de ce que je vous dois, & en cette pensee je ne demanderay plus à la Renommee la recompense de mes ouvrages, puis que vous m'asseurez qu'ils vous ont pleu, & cela sera cause que je m'efforceray de rendre telle la suitte de ces actions boccageres qu'elle ne dementira point son commencement : afin qu'elles ne diminuent rien du contenetement que vous en avez receu. La suitte que vous me demandez va veoir le jour sous vostre protection, & ce seroit sous vos noms si j'en avois la cognoissance, Quand le bruit des canons cessera, & que la douceur de la paix nous ostera l'espee de la main, j'y remettray la plume, pour donner le repos aux desirs de mes Bergers, & peut-estre à la curiosité que cet ouvrage aura fait naistre en vous. Et cependant si selon vos souhaits, mon cher Lignon, à l'imitation de ce fleuve amoureux d'Aretuse η, se peut trouver un passage par les entrailles de la terre

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pour s'aller rendre dans les lieux où se trouvent de si rares Bergers & Bergeres, je l'estimeray infiniement heureux de couler parmy des Provinces si fortunees que celles où de si grands Pasteurs commandent. Et ce sera bien alors, si j'ay jamais porté envie à quelque bon-heur que je seray envieux du sien, où pour le moins de n'estre point appellé, comme luy, auprés de vous, ausquels je jure par les serments qui me sont les plus saints & les plus inviolables, que si je suis jamais si heureux que de cognoistre les veritables noms de ceux à qui j'ay une obligation si estroitte, je n'espargneray ny mon sang, ny ma vie pour leur tesmoigner que je suis,

Souverains Princes & Princesses,
tres-Illustres Seigneurs & Dames.

Vostre tres-humble, & tres-affectionné serviteur.
Honoré Durfé

De Chasteau-morand ce 10 Mars, 1625.