Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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Les Astrées posthumes



SignetChoix éditoriaux

Je ne sais s'il y a, dans notre histoire littéraire,
une question bibliographique plus complexe
que celle de L'Astrée.

O.-C. Reure,
Bibliothèque des écrivains foréziens, II, p. 466.

1 SignetRenate JÜrgensen a établi une impressionnante liste de toutes les éditions η anciennes et modernes de L'Astrée (pp. 385-507). Jean-Dominique Mellot a noté « qu'en une trentaine d'années (1607-1637), on compte au moins huit privilèges et une permission » pour « plus de 60 éditions en langue française des diverses parties de L'Astrée » (p. 219). Anne Sancier-Chateau a démontré de manière tout à fait persuasive que chacune des éditions du XVIIe siècle a ses caractéristiques, je dirais presque son idiosyncrasie. Jean-Marc Chatelain a souligné « l'obscurcissement de l'autorité du texte sous l'effet d'une multiplication des instances de responsabilité dans sa tradition » (p. 228). Le site de Delphine Denis, Le Règne d'Astrée (consulté le 30 septembre 2010) offre un tableau exhaustif des éditions, apportant ainsi un démenti au chanoine Reure qui déclarait au début du siècle dernier :

Il serait infiniment long et d'ailleurs impossible de donner la bibliographie complète de L'Astrée (Reure, p. 216, les italiques sont dans le texte).

2 SignetCette masse d'ouvrages fait problème. Comme il n'existe pas de manuscrits du roman, quel critère permet de décréter quelle édition de L'Astrée est la plus fidèle à Honoré d'Urfé ? La tradition universitaire veut qu'on privilégie la dernière édition revue par l'auteur. Est-ce le bon choix lorsqu'il s'agit d'un roman interrompu brusquement par le décès de son auteur ? Est-ce la solution la plus sage pour un roman complété par un secrétaire ?

La réponse doit venir tout autant des revers de l'histoire du temps que de la psychologie et des us et coutumes de l'édition à l'aube du XVIIe siècle. Il faut comprendre la biographie et la personnalité d'Honoré d'Urfé pour évaluer l'histoire tourmentée de son Astrée, elle-même liée aux mésaventures de toutes ses publications.

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SignetI. Historique

3 SignetInfortunes de l'auteur

Le destin a fait naître d'Urfé η sous le règne de Charles IX, lorsque débutent les guerres de religion, des guerres civiles auxquelles Honoré d'Urfé a participé et qui « firent pendant quarante ans du peuple le plus poli un peuple de barbares » (Voltaire, II, p. 90). En dépit d'une vie mouvementée de guerrier, d'Urfé, perfectionniste, a toujours travaillé longtemps et lentement sur ses textes. Il aime à se corriger. Il est encore au collège quand il publie lui-même La Triomphante entrée, le seul texte qu'il ne semble pas avoir remanié - chose tout à fait particulière. Il désire alors donner plus « claire evidence » à ce travail en partie collectif. Pendant quatre ans, il compose Le Sireine en multipliant les additions. Les Epistres morales restent sept ans sur sa table de travail. Quant à son chef-d'œuvre, L'Astrée, sa publication s'est échelonnée pendant les dix-sept dernières années de sa vie. Ses deux autres œuvres, La Sylvanire et La Savoisiade, n'ont pas paru de son vivant.

Doté d'une grande générosité, d'un admirable détachement ou d'une étrange indifférence, Honoré d'Urfé offrait ses manuscrits ou les laissait dérober. J'ai eu la chance d'étudier nombre de romanciers du premier XVIIe siècle ; aucun, jamais, n'a fait preuve d'autant de libéralité - voire de désinvolture. À ma connaissance, aucun n'a donné, comme Honoré d'Urfé, des procurations en blanc avec ses manuscrits (Koch, p. 387, note 13) !

4 SignetInfortunes des éditions

Posons quelques jalons indispensables pour saisir la complexité de l'histoire éditoriale de L'Astrée, les dates-clés des publications d'Honoré d'Urfé.

• En 1593, Jean Du Crozet dédie à celui qui n'est pas encore l'auteur de L'Astrée une pastorale qui renferme deux sonnets « dressez sur les Bergeries de Monsieur le Chevalier d'Urfé, qui luy avoit faict cest honneur de les luy communiquer » (Reure, p. 30). Céladon, Astrée, Lycidas, Aminthe et Galathée évoluent donc dans la Philocalie de Du Crozet. Ces Bergeries, elles, n'ont pas fait surface.

• En 1597, Honoré d'Urfé tombe gravement malade. Il lègue le manuscrit de la première partie de ses Epistres morales à Antoine Favre η, puis guérit. Antoine Favre η publie rapidement le texte de son ami « craignant que ses considérations ordinaires n'interrompissent [ce] desseing » (Reure, p. 76).

• En 1604, un médecin, Jean Aubery η, qui est le cousin et le protecteur de Jean de Lingendes η, un ami d'Honoré d'Urfé, séjourne à Châteaumorand η, dans le Bourbonnais (Saint-Martin-d'Estréaux, Loire). Il s'empare du manuscrit du Sireine et le publie η avec un privilège demandé au nom d'Honoré d'Urfé ! Il se reconnaît, au vu et au su de tous, « larron de bonne conscience » (Reure, p. 3). Dans l'édition de 1606 du Sireine, le Libraire confesse qu'il a d'abord fait paraître « une tres-mauvaise coppie » et que « ceste œuvre ainsi deschirée, et desbiffée η, faisoit mal au cœur à plusieurs qui l'avoient veuë en meilleur estat » ... C'est dire que Le Sireine a connu bien des avatars.

5 Signet• En 1607, paraissent successivement deux éditions de la première partie de L'Astrée avec un même privilège. Dans la préface, L'Autheur à la Bergere Astree, Honoré d'Urfé écrit que, s'il a autorisé la publication de ce texte, « ce n'est point par volonté, mais par souffrance ». On constate que le romancier a laissé tomber le titre initial et générique, Bergeries, qui correspond à une convention de la pastorale en vers ou en prose. La Bergerie de Rémy Belleau est de 1565, les Elegies, mascarades et Bergerie de Ronsard η aussi. Les Bergeries de Desportes datent de 1583, La Pastorelle de Loys Papon de 1587. D'Urfé désirait peut-être s'écarter aussi des Bergeries de Juliette de Nicolas de Montreux, qui commencent à paraître en 1585.

La premiÈre édition du roman, sans nom d'auteur, s'intitule Les Douze livres d'Astrée, elle est éditée dans ce site. La seconde version, celle qui est signée et qui est reprise dans les éditions ultérieures, introduit un titre bref : « L'Astree [...] Premiere partie ». La première formule, « Les Douze livres d'Astree », donne l'impression que l'œuvre est terminée. La seconde au contraire promet une suite. En soulignant le nombre de livres, d'Urfé peut imiter Montemayor dont il connaît fort bien La Diane (voir Parallèles). Il peut aussi rapprocher son roman de l'épopée, comme le suggère le modèle homérique qu'il se reconnaît dans la préface de cette première partie justement (voir Pleins feux). Les décisions éditoriales du romancier sont souvent ambiguës. Quoi qu'il en soit, soulignons que d'Urfé ne juge pas utile de modifier sa préface : elle figure dans l'édition signée qu'il offre à Étienne Pasquier η (voir Lettres) ; elle survit dans les éditions qui se succèdent sans variantes notables. En 1619 pourtant, certaines informations qu'elle rapporte sont contredites de manière flagrante par une nouvelle préface η ! Le romancier ne veut pas cacher l'évolution de son roman.

• En 1609, des poèmes qui devaient appartenir à la deuxième partie de L'Astrée paraissent dans le Nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps que publie Toussaint Du Bray avec un privilège de 1608. Dans ce même recueil se trouve un fragment de La Savoisiade η, l'épopée que d'Urfé ne terminera pas.

• En 1610, la deuxième partie de L'Astrée voit le jour accompagnée d'une épître dédicatoire adressée à Henri IV. Quelques mois après, une deuxième édition introduit des changements.

SignetL'histoire de la troisième partie commence en 1614 à en croire Balthazar Dessay ou d'Essay η. Elle comporte des transactions dont Roméo Arbour lui-même, pourtant spécialiste de l'édition, ne parvient pas à saisir le motif (p. 49).

• Dès 1616, des libraires provinciaux se permettent de publier à leur tour la première partie de L'Astrée ; l'auteur l'avait concédée à Toussaint Du Bray en 1607. Un arrêt du 5 mai 1617 confirme les droits des adversaires de Toussaint : la première partie tombe dans le domaine public. À cause du roman d'Honoré d'Urfé sans doute, « tout particulièrement durant la décade 1610-1620, les procès se multipli[ent] » entre libraires, relève H.-J. Martin (I, p. 449). Le monde de la librairie est amateur de chicanes, comme le montre encore l'histoire de Charroselles qui se plaint d'être « tombé dans la disgrace des libraires », dans Le Roman bourgeois de FuretiÈre en 1666 (p. 1084).

• En 1617, trois livres (longs chapitres) de la troisième partie de L'Astrée paraissent à Arras « échappé[s] du cabinet de [leur] autheur », dit-on dans l'avis « Aux Liseurs » (Arbour, p. 50).

SignetEn 1619, Du Bray et Varennes publient les douze livres de la troisième partie en même temps que la première et la deuxième partie embellies de gravures et dotées d'une seconde épître dédicatoire. C'est la toute première édition complète de L'Astrée. Un serviteur d'Honoré d'Urfé, Balthazar Dessay η, a donné le manuscrit de la troisième partie à l'éditeur, en affirmant que le romancier lui avait offert ce texte. Du Bray lui accorde mille livres (Arbour, p. 49). Cette somme est considérable, car, selon le chanoine Reure, en 1612, le revenu annuel de tout le marquisat de Valromey η était de 2 500 livres tout au plus (p. 175). Est-ce que d'Urfé remettrait à Dessay η des arriérés de salaire aussi importants ?

• En 1620 paraît une nouvelle édition de la troisième partie. Des changements importants la distinguent de l'édition de 1619, comme l'annonce la page de titre.

• En 1621, Du Bray et Varennes publient de nouveau les trois premières parties de L'Astrée. Ces volumes se trouvent réunis à la Bibliothèque de l'Arsenal. J'y reviendrai plus loin, parce qu'il s'agit de l'édition de référence de cette édition critique.

6 SignetDates-clés.

SignetEn 1623 ou à une date antérieure, Gabrielle η d'Urfé, fille de Jacques II d'Urfé η et nièce d'Honoré d'Urfé, entre en possession d'une quatrième partie volumineuse mais inachevée. Avec sa mère, Marie de Neufville η, Gabrielle η s'entend avec le libraire, François Pomeray, le 3 ou le 6 novembre 1623. Elle obtient un privilège en son propre nom le 20 et le transmet au libraire le 22 novembre. Elle reçoit 365 des 700 livres qu'il lui doit (Koch, p. 393, note 48). Gabrielle η promet des « lettres d'adveu » de son oncle. Pomeray à son tour s'associe avec Toussaint Du Bray, la veuve Olivier de Varennes, et Jacques de Sanlecque, parent de Du Bray. L'ouvrage de 900 pages reçoit un achevé d'imprimer le 2 janvier 1624, trois mois à peine après l'obtention du privilège.
Une note imprimée in fine rappelle incongrûment que Toussaint a un accord avec l'auteur daté du 18 août 1607. Cette note se trouve aussi après le privilège de la première partie en 1607 : l'entente du romancier avec Toussaint n'était valide que pendant dix ans. Pourquoi ne pas rappeler plutôt l'accord plus récent, celui de 1619, celui qui confirmait que l'auteur faisait confiance à Toussaint ? Probablement parce que Toussaint tentait de ménager son entente avec le romancier en attendant que Gabrielle η obtienne la permission de son oncle.

Les aventures et avatars de cette malheureuse quatrième partie ont fait couler beaucoup d'encre (Koch en 1972, Yon en 1977, Henein en 1990, Arbour en 1992, Plazenet en 2003, etc.). J'y reviendrai dans quelque temps quand j'éditerai ce volume, parce que je crois que la critique interne apportera des réponses infiniment plus satisfaisantes que la critique externe.

7 Signet1624. Année troublante s'il en est ! Les événements qui se déroulent à partir de cette date sont particulièrement difficiles à croire quand on les rapproche les uns des autres. « Honoré d'Urfé a vécu ordinairement à Virieu η ou à Turin pendant les six dernières années de sa vie » (Reure, p. 332). Il fait des séjours en Forez où il s'occupe activement du mariage d'une de ses nièces, Charlotte-Emmanuelle, fille de son frère décédé, Christophe η. Les mandataires qui représentent Honoré d'Urfé à Paris prennent nombre d'initiatives.

• Le 24 mai 1624, ils intentent un procès à la propre nièce d'Honoré d'Urfé. Faut-il imputer cette réaction si violente au romancier lui-même ? Le chanoine Reure considère que l'audace de Gabrielle η d'Urfé soutenue par des éditeurs

cachait une spéculation qu'Urfé estima frauduleuse, puisque, par une permission du 24 mai 1624, il fit saisir les exemplaires chez les libraires, saisie qui fut du reste déclarée abusive, injurieuse et nulle (Reure, p. 210). 

Étrange ! Le tribunal donne tort à l'auteur ? Comme rien ne prouve que le romancier était effectivement à Paris, je pense que ses mandataires sont probablement intervenus une fois de plus.

D'Urfé n'avait jamais réagi aussi violemment devant une indélicatesse. Antoine Favre η (avec Les Epistres morales) et Jean Aubery η (avec Le Sireine) ont fait la même chose que Mademoiselle d'Urfé en publiant un manuscrit sans le consentement de son auteur. Ils n'ont pas encouru de reproches publics. Plus encore, les éditeurs d'Arras qui ont présenté des livres de la troisième partie n'ont pas été traînés en justice par l'auteur lui-même mais par les éditeurs parisiens spoliés. Aucune de ces éditions subreptices n'a empêché Honoré d'Urfé de donner des prolongements à ses œuvres. 

Le romancier aurait-il, pour la toute première fois, cherché à protéger ses droits d'auteur en s'en prenant à sa nièce ? Le traitement ignominieux de Gabrielle η d'Urfé par les soi-disant représentants de l'auteur insulte le nom de toute la famille. C'est le père de cette nièce, Jacques II η d'Urfé, qui se bat comme Honoré d'Urfé pour le duc de Savoie η, et qui, en mai 1625, héberge le romancier mourant à Villefranche, et c'est lui qui est nommé héritier universel (Voir Testament).
Si Honoré d'Urfé était vraiment intervenu personnellement dans cette affaire, est-ce que les plaignants auraient été déboutés comme il l'ont été ? La quatrième partie de 1624 survit, protégée par son privilège (Koch, p. 390).

8 Signet• Le 3 février 1625, toujours au nom du romancier, les mandataires obtiennent un privilège pour

Les Tristes Amours de Floridon berger & de la belle Astree Naïade, par Messire Honoré d'Urfé, Ensemble les Fortunées amours de Poliastre et Doriane (Paris, N. Rousset, 1628).

Le fait que le privilège soit destiné à une œuvre intitulée « Le Berger désolé η » n'a arrêté aucun des critiques qui attribuent ces deux histoires sentimentales à Honoré d'Urfé ! Tous les bergers se valent ? Le fait que le dédicataire, un certain Monsieur de Chambrey « capitaine enseigne de trois cens hommes de pied » soit un inconnu ne les a pas étonnés. Le fait que l'illustre bergère Astrée devienne naïade ne les a pas choqués. Rien ne leur a mis la puce à l'oreille. La seule information que retiennent ceux qui se penchent sur ces nouvelles, c'est la date du privilège qu'elles portent ! « On pourrait douter que ce petit opuscule du berger désolé fût d'Honoré, si le privilège n'était daté du 3 février 1625, c'est-à-dire deux mois avant sa mort » (Bernard, p. 177). Le chanoine Reure adopte le même argument : Puisque le privilège est antérieur à son décès, d'Urfé « a probablement préparé lui-même la publication des Tristes amours » (p. 329, note 1). « Personne n'aurait osé, de son vivant, se faire donner un privilège sous son nom », ajoute Reure (p. 334), oubliant ainsi les premières éditions du Sireine et des Epistres ! L'ouvrage intitulé Les Tristes Amours, publié sous le nom d'Honoré d'Urfé, n'est certainement η pas de lui : ni la dédicace, ni la bergère naïade de la première nouvelle, ni l'exil au pays des Topinambours de la deuxième nouvelle n'appartiennent à l'auteur de L'Astrée.

• Le 10 mars 1625, le romancier date de Châteaumorand la lettre qu'il adresse aux Princes allemands. Il écrit alors :

La suitte que vous me demandez va veoir le jour sous vostre protection, et ce seroit sous vos noms si j'en avois la cognoissance, Quand le bruit des canons cessera, et que la douceur de la paix nous ostera l'espee de la main, j'y remettray la plume, pour donner le repos aux desirs de mes Bergers, et peut-estre à la curiosité que cet ouvrage aura fait naistre en vous (Voir Réponse).

Si le romancier compte « y remettr[e] la plume », c'est d'abord que cette quatrième partie commencée n'est pas terminée, c'est ensuite que l'auteur a l'intention de « donner le repos » aux personnages et aux lecteurs.

SignetLe 11 mars 1625, le lendemain donc, à Virieu-le-Grand η, devant le notaire Bal, Honoré d'Urfé aurait remis à Balthazar Dessay η une procuration et deux manuscrits, celui de La Sylvanire, une pastorale dramatique dédiée à Marie de Médicis η, et celui d'une quatrième partie de L'Astrée (Koch, p. 390). Ce Balthazar Dessay η que nous avons rencontré plus haut, est un « serviteur » qu'Honoré d'Urfé estime puisqu'il lui lègue 300 écus d'or (Voir Testament). C'est lui qui sera chargé par Jacques II η d'Urfé de dresser l'Inventaire après décès du château de Virieu η (Reure, p. 354).

Cependant, cette procuration du 11 mars 1625 pose problème et ne résiste pas à l'examen. Trois questions se posent :

• Si, le 11 mars 1625, une quatrième partie de L'Astrée était prête, son auteur n'aurait-il pas annoncé sa prochaine publication dans la lettre écrite la veille à ses admirateurs ?

• Le romancier qui était à Châteaumorand (Saint-Martin-d'Estréaux) le 10 pouvait-il se trouver le 11 à Virieu-le-Grand η (Voir Cartothèque) ? A-t-il parcouru les quelque 200 kilomètres qui séparent Châteaumorand de Virieu en vingt-quatre heures (Consulter ce site, 2 mai 2014) ? À l'époque, la vitesse moyenne d'un chevalier était de 40 à 50 kilomètres par jour (Carmona, p. 45). La Cour avait besoin d'« une grosse journée » pour parcourir les 60 kilomètres qui séparent Paris de Fontainebleau (Zerner, p. 67). On salue l'exploit et l'organisation du duc de Savoie η qui réussit à aller de Turin à Chambéry (200 kilomètres) en onze heures (Nicolas, p. 9). Et que dire lorsqu'il s'agit d'emprunter des chemins de montagne tellement ardus que, selon la légende, Hercule le premier réussit à franchir les Alpes (Tite Live, V, ch. XXXIV, 6-7) !

• La procuration du 11 mars 1625 est signée devant un certain Jean Bal. Qui est exactement ce notaire ? Un Jean Bal est appelé « greffier » dans l'Inventaire de Virieu η (Reure, p. 354). Le notaire attitré d'Honoré d'Urfé a toujours été Hugues Fabri η (Reure, pp. 57, 116, 176, 180). Le romancier lui écrit plusieurs lettres et le traite en ami (Voir Lettres). En 1625, le juge et le bailli qui assistent à l'Inventaire sont des Fabri, probablement les fils d'Hugues (Reure, p. 354). En 1625 aussi, Jacques II η d'Urfé écrit à Balthazar Dessay η que « M. Fabri » pourra s'occuper de la maison de Virieu η (Reure, p. 353). C'est à la veuve de Fabri, Philiberte de Lucinge, que Diane de Châteaumorand confie ses affaires à Virieu η (Reure, p. 355). Pourquoi donc les Fabri ne s'occupent-ils pas de cette étrange procuration du 11 mars 1625 ?

La procuration que détient SignetBalthazar Dessay η,
et qui a une importance cruciale,
est sujette à caution

• à cause de sa date,

• à cause de l'identité du notaire,

• et à cause de la mention d'une quatrième partie dite complète.

9 Signet• La Quatrième partie et La Sylvanire, les deux manuscrits que possède Balthazar Dessay η, ont un destin étrange que Mme Koch décrit minutieusement. 

Le 7 avril 1625, Dessay η confie ces deux documents à l'épouse et procuratrice de Robert Foüet, non à l'éditeur de L'Astrée, Toussaint Du Bray, ou à son associé, Pomeray. Dessay η doit recevoir 3 600 livres (Arbour, p. 54). Le 29 avril, il accorde un délai à l'éditeur et à son épouse, Gilberte Chaudière (Koch, p. 391). Pourquoi ?

• La pastorale dramatique suit un parcours lent mais sans surprises : La Sylvanire reçoit un privilège le 12 avril. Elle ne paraît pourtant que deux ans après, en 1627, avec une dédicace à Marie de Médicis η et une savante préface. Le tout est bien d'Honoré d'Urfé η, mais, curieusement, Foüet ne s'est pas empressé de publier ce qui pouvait passer pour la dernière œuvre de l'auteur mort en juin 1625.

• Il n'en va pas de même pour la quatrième partie de L'Astrée.
Rappelons les termes mêmes des documents que cite Paule Koch :
Le 7 avril 1625, Dessay η « prom[et] de livrer aux époux Foüet les 'quatre partyes de l'Astree pour estre imprime in follio corrigee de la main dud. seigneur d'Urfé' » (Koch, p. 391).
Mme Koch ne s'arrête pas au verbe promettre et se montre catégorique : « Les manuscrits de la quatrième partie du roman contenaient douze livres ainsi que deux lettres », celle des princes allemands et la réponse d'Honoré d'Urfé (Koch, p. 390). « Toute difficulté éditoriale est levée », affirme même Laurence Plazenet (p. 60). Et cependant, Foüet ne demande de privilège ni pour le manuscrit de la quatrième partie que Dessay η lui aurait remis, ni pour l'ensemble des quatre parties de L'Astrée que Dessay η lui aurait promis. Pourquoi ?

Foüet ne peut ni demander ni recevoir un privilège pour « la quatrième partie », ni publier les 900 pages qui ont déjà paru sous ce titre ; tout cela appartient à l'éditeur de la quatrième partie de 1624, Pomeray. En bonne logique, Foüet aurait dû quand même exploiter le précieux manuscrit en publiant aussi rapidement que possible les livres qui ne figurent pas dans la quatrième partie de 1624 et en les intitulant cinquième partie. Il n'en fait rien ... Mais ceci est une autre histoire que j'étudie dans l'histoire des Astrées posthumes.

En somme, au moins cinq manuscrits d'Honoré d'Urfé (Les Epistres, Le Sireine, la 1e, la 3e et la 4e partie de L'Astrée), du vivant de leur auteur, connaissent des aventures mémorables. Si l'on se rappelle que vingt-six libraires et imprimeurs au moins se sont occupés de L'Astrée (Mellot, p. 219), on comprend que les éditions des diverses parties du roman soulèvent des problèmes qui ne vont probablement pas cesser de diviser les critiques. Quoi qu'il en soit, à partir de 1624, le nom d'Honoré d'Urfé est compromis.

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10 SignetII. L'Édition de référence

[Il faut] se remettre de tout à ce tres-certain
bransle du temps, qui ne laisse rien de caché,
tournant toutes choses de tous costez.

Honoré d'Urfé,
LES Epistres morales, I, 7, p. 59.

Pour rester aussi fidèle que possible à Honoré d'Urfé, quelle édition de base doit adopter la première édition critique de L'Astrée ? La réponse est claire parce que, si la question est bien posée, le choix est limité. Il faut d'abord se demander s'il est possible de favoriser une édition posthume ? Ensuite il faut établir des critères précis pour distinguer et classer les éditions parues du vivant du romancier.

11 SignetLes Astrées posthumes les plus connues sont tentantes parce qu'elles offrent un dénouement - ce qui satisfait notre curiosité. Les deux éditions anciennes de L'Astrée qu'on appelle « complètes » sont en fait des éditions « complétées » puisqu'elles incluent des textes publiés par Balthazar Baro en 1627 et 1628 (Voir Astrées posthumes). Elles ont paru en 1632-1633 et de nouveau en 1647, mais elles n'ont pas séduit les critiques les plus sérieux (Bernard, p. 173 ; Magendie, p. 62). Hugues Vaganay même n'en a pas du tout tenu compte quand il a publié son édition en 1925. Pour mener les personnages à bon terme, il a juxtaposé des éditions originales dépareillées des suites donnés par Baro (Voir L'Édition de Vaganay).

Le roman est certainement inachevé à la mort de son auteur, en 1625, la réponse aux « Parfaits amants » le prouve. Par conséquent, toutes les éditions qui offrent une clôture narrative sont, d'emblée, suspectes. Aucune ne mérite d'être appelée « la Vraye Astrée », comme le prétend Balthazar Baro, inventeur de ce titre frauduleux. Songeons aux manigances qui ont eu lieu en 1624 et en 1625 ! Peut-on espérer que ces éditions complétées reproduisent fidèlement au moins les trois premières parties du roman ? Ce n'est pas impossible, mais il est indispensable de comparer les éditions posthumes avec celles qui ne le sont pas. Alors pourquoi ne pas travailler directement sur ces éditions qui ont paru du vivant du romancier ?

Les éditions prétendues « complètes », malgré leurs nombreuses illustrations, bien qu'elles soient aisément accessibles, « belles infidèles » à leur manière, ne sont pas fiables.

sotheby
Superbes exemplaires d'une Astrée complétée appartenant aux ducs de Luynes
mis en vente par Sotheby's le 31 avril 2013.
Merci à Bruno Marty.

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SignetParmi les multiples éditions, rééditions, réimpressions et tirages de chacune des trois premières parties de L'Astrée, l'édition du libraire Martin Hénault, en 1624, se distingue nettement. C'est la plus agréable à lire de toutes les éditions parues avant la mort d'Honoré d'Urfé. Fabriquée par des imprimeurs consciencieux, elle réunit les trois parties sous un format uniforme et harmonieux. Malheureusement, elle ne porte pas de privilège.

12 SignetIl existe une édition des Astrées pour laquelle l'auteur lui-même a obtenu un privilège en 1619. C'est celle à laquelle deux portraits ont été ajoutés (Voir Illustrations). La fortune, hélas, joue des tours au romancier et à ses lecteurs : « Les deux premiers tomes de 1619 sont inconnus », Maurice Lever le signale dans sa Bibliographie (p. 79). Cette édition de 1619 a été publiée de nouveau en 1621 par Toussaint Du Bray et Olivier de Varennes. Elle est parvenue jusqu'à nous. Les trois parties de 1621 constituent un ensemble exceptionnel qui a vécu sous le boisseau dans des catalogues restés manuscrits jusqu'à la fin du XXe siècle, ceux de la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris.

Dans Deux visages de L'Astrée, je choisis de ressusciter cette édition de 1621 - on trouve des exemplaires dotés des même dates dans diverses bibliothèques.


Cette édition a trois caractéristiques qui la rendent précieuse :

comme le même éditeur réunit la première partie avec la deuxième et la troisième, elle est cohérente η  ;

comme elle bénéficie d'un privilège donné au romancier lui-même, à une date où il se trouvait à Paris, elle est juridiquement fondée ;

comme elle est la dernière édition licite et légitime qu'Honoré d'Urfé a pu voir, elle mérite une diffusion à grande échelle.

À mon avis, la reproduction d'une Astrée fabriquée après la mort du romancier par des éditeurs dont les intentions et ambitions mercantiles sont avérées dénoterait une dangereuse absence de perspective. Par ailleurs, reproduire des éditions disparates de L'Astrée réduirait considérablement la validité de l'étude de l'évolution du texte.

J'offre une édition critique au texte de 1621, parce que mon but, je le répète et je le répéterai, est de rendre accessible une Astrée fiable et annotée. Je reste fidèle à Honoré d'Urfé en composant un instrument de travail efficace grâce à la présentation électronique (Voir Présentation des textes).

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13 SignetIII. L'Édition préliminaire

Pour étudier l'évolution du roman, une fois désignée l'édition de référence, je suis partie en quête des premières éditions connues, les éditions préliminaires. Pour le moment, j'édite la première partie anonyme de 1607, la deuxième partie de 1610 et la troisième partie de 1619. Je les compare avec le point d'arrivée, l'édition la plus digne de confiance, l'édition de 1621. Lorsque, comme l'a annoncé en 2007 Georges Molinié, partenaire de l'équipe de Delphine Denis, des éditions antérieures seront retrouvées, elles enrichiront notre connaissance du roman et de sa longue et tortueuse histoire.

En examinant chaque partie de l'œuvre à sa date de parution originale puis en 1621, on assiste au changement de la langue et de la pensée d'Honoré d'Urfé : L'Astrée introduit une nouvelle éthique en 1610 et une nouvelle esthétique en 1619. Respecter l'ordre chronologique des premières éditions de L'Astrée, mettre en valeur les virages, c'est suivre Honoré d'Urfé à la trace et donc découvrir dans son œuvre une progression fascinante (Voir Évolution).

Il n'a pas encore été possible de faire ce type d'analyse fouillée, parce que, tout au long du XXe siècle, l'édition hybride d'Hugues Vaganay a servi de canon grâce à la vaste diffusion des Slatkine Reprints. Cependant, Vaganay lui-même, en 1920, en publiant le premier spécimen de son édition, reconnaissait que « les éditions de 1607, 1610 ou 1619 » renfermaient des leçons plus fiables (Vaganay, p. 13) que les éditions qu'il avait lui-même retenues, fortuitement semble-t-il (Voir Vaganay).

Il est grand temps que le roman retrouve ses traits authentiques. Il est grand temps que tout lecteur puisse se rendre compte du travail prodigieux accompli par Honoré d'Urfé. Il est grand temps qu'une édition scientifique élucide ses secrets. Il est grand temps que les nouvelles techniques entrent au service de cette œuvre énorme, complexe, compliquée et essentielle. Il est grand temps que ce texte se mette à la portée de tous les budgets et de tous les curieux. Pour atteindre ce but, Deux visages de L'Astrée présente donc une édition critique des deux états les plus dignes de confiance de la première, de la deuxième et de la troisième partie du roman (la quatrième partie suivra).

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14 SignetIV. Description des éditions retenues

15 SignetPREMIÈRE PARTIE

• La première édition connue, extrêmement rare, a paru sans nom d'auteur mais avec un privilège daté de 1607 :

Les Douze livres d'Astree, où, par plusieurs histoires et sous personnes de bergers et d'autres, sont deduits les divers effets de l'honneste amitié. A Paris, chez T. Du Bray, M.DC.VII.
In-8°, pièces liminaires et 508 ff. [sic 408].
Privilège du 18 août 1607. Donné à « l'Autheur du present livre » qui le cède à Toussaint Du Bray. Imprimerie de Charles Chappellain.
Dernière page : A Paris de l'Imprimerie de Charles Chappellain, ruë des Amandiers, à l'Image nostre Dame.
Ms. Rothschild-V, 2, 18 (1527)
BNF, Site Richelieu (Manuscrits occidentaux).

• La dernière édition portant un privilège, datée de 1621, et donc parue du vivant d'Honoré d'Urfé :

L'Astree de Messire Honore d'Urfe, Marquis de Verromé, Comte de Chasteau‑neuf, Baron de Chasteau‑Morand, Chevalier de l'Ordre de Savoye, &c. Où Par Plusieurs Histoires et sous personnes de Bergers & d'autres sont deduits les divers effects de l'honneste Amitié. Premiere partie. Reveue, & corrigee, par l'Autheur en cette derniere Edition. Dedié au Roy. À Paris, chez T. Du Bray, M.DC.XXI.
In-8°, pièces liminaires et 406 ff.
Privilège du 7 mai 1619, donné au « Sieur d'Urfé, marquis de Verromé, Chevalier de l'Ordre de Savoye », qui peut faire imprimer les trois parties de son roman par Olivier de Varennes et Toussaint Du Bray.
8°BL - 20631 (1)
Arsenal-magasin.
Anne Sancier-ChAteau pense que cette édition reproduit le texte de 1616 (p. 30). Cette édition de 1616, écrit-elle, donne « un nouvel état du texte » (p. 23). Elle est reprise dans les éditions générales parues du vivant d'Honoré d'Urfé. Jean-Marc Chatelain préfère considérer l'édition de 1612 comme « le dernier état textuel » de la première partie de L'Astrée (p. 233). C'est l'édition retenue par Hugues Vaganay en 1925, et par l'équipe de Delphine Denis en 2011.

16 SignetDEUXIÈME PARTIE

Première édition :

L'ASTREE DE MESSIRE Honoré D'urfé.
Seconde partie, 1610.

A PARIS, Chez Toussainct Du Bray, Rue St Jacques Aux Espics Meurs et en
Sa Bouticque au Palais en la Gallerie des Prissonniers.
Avec Privilege du Roy.
In-8°, pièces liminaires et 904 p., tables.
Privilège du 15 février 1610, donné à Jean Micard et Toussaint Du Bray.
Rés. Lebaudy in-12° 410
Bibliothèque municipale de Versailles.
Anne Sancier-ChAteau explique que la deuxième partie de L'Astrée a eu la même année deux éditions avec des changements de faible importance (pp. 27-28). Un vers η a été ajouté entre la première et la seconde publication (p. 409). L'édition que je retiens reproduit le second état du texte.

La dernière édition portant un privilège, datée de 1621, et donc parue du vivant d'Honoré d'Urfé :

L'ASTREE DE MESSIRE HONORE D'URFE, MARQUIS DE VERROME, Comte de Chasteau-neuf, Baron de Chasteau-morand, Chevalier de l'Ordre de Savoye, etc. OU PAR PLUSIEURS HISTOIRES ET sous personnes de Bergers et d'autres sont deduits les divers effects de l'honneste Amitié.
SECONDE PARTIE. Reveuë, et corrigee par l'Autheur en cette derniere edition. Dedié au ROY.
A PARIS, Chez Olivier de Varennes, ruë S. Jacques à la Victoire. M. DC. XXI. AVEC PRIVILEGE DU ROY.
Frontispice de 1622.
In-8°, pièces liminaires et 890 sic 892 p.
Privilège du 7 mai 1619, donné au « Sieur d'Urfé, marquis de Verromé, Chevalier de l'Ordre de Savoye », qui peut faire imprimer les trois parties de son roman par Olivier de Varennes et Toussaint Du Bray.
Rés. Lebaudy in-12° 416
Bibliothèque municipale de Versailles.

17 SignetTROISIÈME PARTIE

Première édition :

L'ASTREE DE MESSIRE HONORE D'URFE.
Troisiesme partie.
Paris, Olivier de Varennes, 1619.
Avec privilège du Roy.
Ces informations viennent du frontispice, car la page de titre manque.
In-8°, pièces liminaires et 548 ff. sic 522. Tables.
Privilège du 7 mai 1619, donné au « Sieur d'Urfé, marquis de Verromé, Chevalier de l'Ordre de Savoye », qui peut faire imprimer les trois parties de son roman par Olivier de Varennes et Toussaint Du Bray.
Achevé d'imprimer le 3 Juin 1619.
Bibliothèque Mazarine 8° 63931-3.

La dernière édition portant un privilège, datée de 1621, et donc parue du vivant d'Honoré d'Urfé :

L'ASTREE DE MESSIRE HONORE D'URFE, MARQUIS DE VERROME, Comte de Chasteau-neuf, Baron de Chasteau-morand, Chevalier de l'Ordre de Savoye, etc. OU PAR PLUSIEURS HISTOIRES ET SOUS personnes de Bergers et d'autres sont deduits les divers effects de l'honneste Amitié. TROISIESME PARTIE. Reveuë, corrigee, et augmentee de beaucoup en cette derniere Edition. Dedié au ROY.
A PARIS, Chez TOUSSAINCT DU BRAY, ruë S. Jacques aux Espics-meurs : Et en sa boutique au Palais en la galerie des Prisonniers.
1621. AVEC PRIVILEGE DU ROY.
In-8°, pièces liminaires, dont l'« Ode à la Riviere de Lignon par le Sr de Baro ». 548 ff. sic 552. Tables.
Privilège du 7 mai 1619, donné au « Sieur d'Urfé, marquis de Verromé, Chevalier de l'Ordre de Savoye », qui peut faire imprimer les trois parties de son roman par Olivier de Varennes et Toussaint Du Bray.
Achevé d'imprimer le 3 Juin 1619.
Watkinson Library, Trinity College (Hartford, CT, USA), PQ 1707.U7.

Ce volume porte un frontispice d'une édition postérieure, ce qui est le cas de plusieurs exemplaires de la troisième partie (Sancier, p. 34). Un seul des trois exemplaires de l'Arsenal - cote 8°BL - 20632 (3) - jouit d'un frontispice identique à celui de la troisième partie de 1619. Hugues Vaganay a raison : « Une singulière malchance semble avoir poursuivi ce troisième volume » (V, p. 559). Cette « malchance » prend la forme de reliures inadéquates.

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18 V. Compléments d'information

Or va, mon fils : mais sage ne t'adresse
Qu'entre les mains de mes plus chers amis.

Honoré d'Urfé,
Epistres morales, « À mon livre ».

Chaque volume de L'Astrée a son histoire, parfois mouvementée, parfois romanesque ...

19 Signet PREMIÈRE PARTIE

L'édition anonyme de 1607 a un passé curieux.

• Grâce à l'obligeance de Catherine Faivre d'Arcier, Conservateur au département des Manuscrits (Bibliothèque nationale de France), j'ai appris que « l'ouvrage a été acquis le 5 octobre 1869 par James de Rothschild η [...] auprès du libraire Tross η, pour 300 francs. La reliure a coûté 100 francs ; elle a été payée le 22 avril 1871 à Trautz-Bauzonnet, qui l'a réalisée en maroquin bleu, avec des filets, des compartiments et des tranches dorées ».

• Le prix de l'ouvrage me semblait relativement modeste pour une édition rarissime, et pour un roman faisant partie du patrimoine français. En 1864, à Londres, Edwin Tross η a vendu pour 15 000 francs une Bible de Gutenberg en deux volumes, reliée en maroquin marron, à laquelle manquaient quatre feuillets (Voir ce site, 30 septembre 2010). Les 300 francs de L'Astrée de 1607 - reliée en parchemin et sans gravure - représentent une somme importante η, peut-être même un « prix exorbitant η ».

Le Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le Baron James de Rothschild d'Émile Picot (Paris, Damascène Morgand, 1887, tome II, Belles-Lettres, 1527), renvoie à un article de A. Benoist dans la Revue Forézienne (III, 1869, pp. 269-271), « L'édition originale de L'Astrée est retrouvée ». M. Benoist a vu l'annonce de vente en septembre. James de Rothschild η, « avocat à la cour impériale », lui a communiqué l'ouvrage alors relié en parchemin. La suite de l'article, une description détaillée du livre, n'apporte pas plus d'informations.

Le Catalogue Picot signale aussi que cet exemplaire de L'Astrée de 1607 « a été découvert par M. Edwin Tross η, à Augsbourg, en 1869 », nouveau lien inattendu entre Honoré d'Urfé et l'Allemagne η !

Cette précieuse édition anonyme de 1607 qui a tant voyagé est d'un grand intérêt. Je suis heureuse et fière de lui rendre les honneurs et la place qu'elle mérite.

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20 SignetDEUXIÈME PARTIE

Les éditions de 1610 et de 1621 que j'ai retenues se trouvent à la Bibliothèque municipale de Versailles. Je voudrais ici remercier de nouveau les bibliothécaires remarquables que j'ai eu la chance de rencontrer.

Les deux ouvrages appartiennent au fonds Lebaudy. Le Dictionnaire de Biographie française nous apprend que la famille Lebaudy est originaire de Tinchebray, dans l'Orne. Jean Lebaudy (1775 - 1847) s'installe à Paris et fonde une fabrique de raffinerie de sucre. La famille s'enrichit tellement qu'un petit-fils de ce Jean Lebaudy laissera une fortune de plus de cinquante millions en 1889. Un autre petit-fils, Jacques, est un personnage haut en couleur qui a fait la joie des caricaturistes. Il meurt en 1919 assassiné par son épouse. La famille a inspiré au moins trois romans, La Vie secrète de Madame Jules Baudley (Marcel Barrière, 1948), Les "Affaires" au 19e siècle, Max, le "petit Sucrier" (Gérard Delaisement, 1995), Les Turbulences d'une grande famille (Henri Troyat, 1998).

Le Jean Lebaudy qui nous intéresse est mort en 1970. C'est un bibliophile émérite, membre de la prestigieuse « Société des Bibliophiles françois ». Avec son épouse, Henriette, en 1962, il a offert ses collections de livres, de manuscrits et de recueils d'eaux-fortes à la bibliothèque de Versailles. Le catalogue est en sept gros volumes. À la page 5, M. Lebaudy écrit : Ces documents représentent « plus de 45 ans d'efforts de toutes sortes. Il ne faut jamais oublier que je n'ai pas hérité un seul volume de ma famille ». Il ne donne malheureusement pas plus de renseignements sur ses acquisitions. Les éditions originales de L'Astrée sont donc entrées à Versailles en 1962. (Voir un article de 1972 de Pierre Breillat dans ce site, 27 juin 2014).

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21 SignetTroisiÈme partie

L'édition de 1619 de la Mazarine est un don fait par Madeleine Berthault (1881 - 1906). Le catalogue de la bibliothèque donnait quelques informations (27 septembre 2010) complétées et corrigées aujourd'hui (Voir ce site, 28 octobre 2014). Issue d'une famille d'armateurs protestants, Anne Madeleine Berthault perd son père à 13 ans. Elle perd aussi son correspondant fidèle, Marcel de Porto-Riche, en 1905. Quelques mois après, elle meurt à 25 ans d'une crise d'appendicite. Elle laisse un journal qui s'arrête au milieu d'une phrase. Sa mère s'entend avec le père de Marcel de Porto-Riche, directeur de la Mazarine, pour que la bibliothèque réunisse les livres d'Anne Madeleine et ceux de Marcel. Ces dons sont faits en 1907. La bibliothèque d'Anne Madeleine Berthault inclut plus de 500 titres, des œuvres qui vont de 1534 à 1906 et qui traitent de littérature, d'histoire et de religion. On y trouve une Astrée mixte : Astrée I, 1616, Astrée II, 1614, Astrée III, 1619 (2 exemplaires), La Vraye Astrée, 1627, Conclusion, 1628.

L'édition de 1621 que j'ai choisie a une histoire touchante, mais moins romanesque. Merci encore à Sally Dickinson, Special Collections Librarian (Watkinson Library, Trinity College, Hartford). Sans son aide et sa générosité, je n'aurais pas pu travailler dans des conditions aussi favorables, et je n'aurais pas su l'histoire de cet exemplaire de L'Astrée.

Un Francophile, originaire de Hartford (Ct.), George Ferdinand Bacon (1815 - 1891), en 1876, a offert à la Watkinson Library la troisième partie de L'Astrée de 1621 divisée en deux volumes dotés d'une reliure ancienne. George F. Bacon, fils d'un marchand de pianos, a fait des études de théologie. Il a choisi de ne pas prêcher à cause de ses « more mature views », écrit prudemment D. Clarke (p. 43), auteur de l'histoire de la Watkinson Library. George F. Bacon a vécu à Paris de 1865 à 1875. Il est mort de la grippe à 76 ans, aux États-Unis. Sa nécrologie a paru dans le NY Times du 30 juin 1891 (consulté le 28 avril 2014). Parce qu'il était l'ami de J. Hammond Trumbull, le tout premier bibliothécaire de la Watkinson, avec une générosité typiquement américaine, chaque année, George F. Bacon a offert une centaine de livres achetés à Paris.

Ce n'est pas tout !

Au dos de la page de titre de la troisième partie de L'Astrée on trouve cette inscription:

titre

« Cet ouvrage est le 218e de Jean-François Dupuis ». Merci à Bruno Marty, Chargé de mission au Centre de Conservation du Livre, qui a réussi à déchiffrer la marque que je trouvais cabalistique. M. Marty a eu l'amabilité de me communiquer cette explication :

(Date) composée des raccourcis phonétiques et graphiques habituels : le m (bien acrobatique), le V de 5 sous sa forme commune de b minuscule, suivi de ii, et relié à Liij par une boucle artistiquement liée à la haste du L, signifiant cent ; on a donc : mille/ sept/ cent /cinquante/ trois.

Jean-François Dupuis était probablement un collectionneur peu regardant et un grand amateur du roman d'Honoré d'Urfé. Pour plus d'informations, voir « Défauts de fabrication » dans Présentation des textes.

Le premier volume de cette Astrée jouit d'une page de titre impeccable (« Paris, Toussainct Du Bray, 1621 »), alors que le frontispice vient d'une édition due à « La Société des Imprimeurs η », et donc postérieure à 1630. « III Partie » est écrit à la main dans le médaillon supérieur. Le deuxième volume commence au début du livre 7. Il jouit d'une page de titre indépendante et « fausse » dans la mesure où elle ne correspond pas au texte qui la suit. La page de titre donne : « Paris, Philippes Gaultier η, 1630 ». Le frontispice qui suit est identique à celui de la première partie de 1621. Le texte du roman enfin est bien celui qui se trouve dans toutes les éditions de 1621 de la troisième partie - mises à part les habituelles fluctuations typographiques.

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22 Signet Qui construirait sur des sables mouvants, au-dessus de marais, à partir de ruines branlantes ? Les projets, peut-être légitimes, de Balthazar Dessay η et de Robert Foüet du vivant du romancier, les méfaits, sans doute légaux, de Balthazar Baro et de la famille d'Urfé, après sa mort, et encore, tout près de nous, les imprécisions d'Hugues Vaganay, tout cela rend indispensable l'exposé scrupuleux des Choix éditoriaux quand il s'agit de L'Astrée. De solides prolégomènes sont nécessaires pour fonder la validité d'une édition critique de ce roman. Le XVIIe siècle et le XXe siècle ont laissé un étrange fouillis ! Il faut chercher dans les décombres un texte présentant toutes les garanties de l'authenticité pour espérer bâtir une édition critique fiable, accessible et annotée.

Deux visages de L'Astrée pose ses assises en trois étapes : cet examen des Choix éditoriaux précède l'histoire des Astrées posthumes ; l'analyse de l'Édition d'Hugues Vaganay le complète. C'est ainsi que s'érige l'hommage respectueux rendu à une œuvre qui doit impérativement sortir de ses cendres parce qu'elle est, comme l'écrit Henri Coulet, « la première œuvre où un romancier ait entrepris de saisir la totalité du réel et y ait réussi » (p. 138).