Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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Inventaire



SignetTestament
d'Honoré d'Urfé

Nous aurions voulu retrouver le testament de cet homme
que nous avons beaucoup aimé, et dans le commerce
duquel nous vivons depuis vingt ans, mais nos
recherches ont été jusqu'à cette heure inutiles.

O.-C. Reure,
La Vie et l'œuvre d'Honoré d'Urfé
, p. 351.

1 SignetGeorges Doublet a trouvé une copie du testament d'Honoré d'Urfé aux Archives départementales des Alpes Maritimes, C 1424, fol. 79 (registre de l'insinuation de Villefranche-sur-Mer). En 1922, il publie ce testament composé en italien avec une introduction et une traduction : « Le Testament d'Honoré d'Urfé (1625, 30 mai. Villefranche-sur-Mer) ». Le Chanoine Reure η (1848-1923) a vu ce texte (Doublet, p. 196, note 3), il n'a malheureusement pas eu le temps de le commenter par écrit.

Je reproduis ici la traduction de G. Doublet avec les numéros de pages entre crochets et en caractères gras. Quelques remarques suivent ce texte fort étrange.

Georges Doublet explique que le titre d'excellentissime est supérieur au titre d'illustrissime, et que Jacques et Honoré d'Urfé l'ont acquis en 1624 seulement (p. 199). G. Doublet note également que d'Urfé « n'use pas envers [Diane] de l'une des épithètes que la plupart des testateurs de ce temps ne manquent pas d'employer à l'égard de leurs femmes : carissima, dilettisisima » (p. 204).

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2 Signet[209] Testament de l'Illustrissime et excellentissime seigneur Honoré d'Urfé.

Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, ainsi soit-il, l'an de Sa Nativité 1625, indiction η 8, le 30 mai. En vertu du présent acte que chacun comprenne bien que la vie et la mort sont entre les mains de Dieu. Ce que considérant, l'illme et excellme  seigneur Honoré d'Urfé, marquis de Valromey, baron de Châteaumorand, chevalier de l'ordre sacré de l'Annonciade η, fils de feu l'illme  et excellme  seigneur Jacques, marquis d'Urfé, lequel (sic) sain de l'esprit, de la vue et de l'ouïe, possédant toute sa mémoire, bien qu'un peu malade de son corps, alité, ne voulant pas mourir intestat, a pour cela fait son dernier testament nuncupatif η non olographe η, de la manière suivante :

[210] Et d'abord le dit illme et excellme seigneur Honoré, testateur, a recommandé son âme au Dieu Tout-Puissant et à la glorieuse Vierge Marie, sa mère, à saint François et à saint Honoré, à toute la Cour céleste, voulant que ses obsèques et funérailles lui soient faites selon la volonté de l'illme  et excellme  dame Diane η, sa femme, et que son cadavre, embaumé et placé dans un cercueil, soit porté à Turin, dans l'église Saint-Thomas η, et ensuite enseveli au lieu que choisiront la d. dame, sa femme, et l'illme  et excellme  seigneur Jacques η, marquis d'Urfé, son frère ; à laquelle église il a légué et lègue 100 doubles η d'Italie, payables un an après sa mort par le seigneur ci-dessous désigné, son héritier, une fois pour toutes.
De plus, led. seigneur testateur a légué au monastère de Sainte-Claire de Montbrison η pour rebâtir la maison qui a dernièrement brûlé dans ce couvent, 400 écus d'or η de France payables un an après sa mort par led. seigneur, son héritier, une fois pour toutes.
De plus, il a déclaré et déclare avoir auprès de lui 50 écus η d'un homme dont il ne se rappelle point qui il est ; et, s'il se présente avec de suffisantes preuves à l'appui, il veut qu'ils lui soient aussitôt payés ; et, s'il ne se présente personne, qu'on les emploie à des œuvres pieuses là où le voudra led. seigneur, son héritier.
De plus, il a laissé 100 écus η pour marier de pauvres filles que désignera led seigneur, son héritier.
De plus. led. seigneur Honoré, testateur, quoique l'illme dame Emmanuelle η d'Urfé se trouvât créancière dud. seigneur marquis Jacques d'Urfé η, son oncle, pour la moitié lui revenant de la légitime η due à feu l'illme  seigneur Christophe η d'Urfé, son père, d'une somme d'argent dans le contrat du mariage entre elle, dame Emmanuelle η et l'illme  seigneur marquis de San Damiano η, que lui, le seigneur marquis Jacques d'Urfé η, eût assigné une somme d'argent sur le compte à lui dû par Son Altesse η Sérénissime pour le contrat η intervenu entre le Sérénissime Emmanuel-Philibert η de glorieuse mémoire et feu l'illme  et excellme  Renée de Savoie η, marquise d'Urfé, respectivement mère et aïeule du seigneur marquis Jacques η et de dame Emmanuelle η, et afin que plus aisément s'effectuât led. mariage, led. seigneur testateur s'est obligé en propre envers led. seigneur marquis de San Damiano η et la dame Emmanuelle η, mariés, à lui payer 20 000 ducatons η, desquels il a dit avoir déjà payé η 1 500 aud. seigneur marquis et par les mains de M. Solier, marchand de Lyon, 1200 avec l'intention de les recouvrer conformément aud. contrat et à la cession η à lui faite par led. Seigneur marquis Jacques d'Urfé η et à l'espérance, à lui donnée plusieurs fois par lad. Altesse η Sérénissime, qu'il serait payé, espérance qui a été également donnée par le Sérénissime prince Victor-Amédée η, qu'il supplie humblement, ainsi que lad. Altesse η Sérénissime, de le faire.
De plus, led. seigneur Honoré, testateur, a dit qu'il y a eu entre lui et la dame Diane η, sa femme, donation η réciproque de leurs biens ; après laquelle lad. dame Diane η a plusieurs fois verbalement promis que si [211] le seigneur testateur prédécédait, elle laisserait les terres de Valromey, Virieu η, Châteauneuf et le marquisat de Beaugé η à l'héritier que lui, le seigneur testateur, instituerait et qu'elle se réserverait seulement durant sa vie les fruits et usufruits dud. marquisat de Beaugé η. Aussi le seigneur testateur prie humblement lad. dame Diane η, sa femme, de se souvenir d'une telle promesse et, pour l'amour qu'il lui a porté et lui porte, de l'exécuter, comme il ne doute pas qu'elle ne l'exécute, ne l'ayant pour cela jamais requise de la mettre par écrit.
De plus, led. seigneur testateur a requis et prié l'illme et excellme dame Marie η, femme dud. seigneur marquis Jacques d'Urfé η, d'envoyer, aussitôt après la mort de lui, led. seigneur testateur, à lad. dame Diane η, sa femme, une bague d'or avec un diamant et une autre avec une émeraude, qu'il a, le seigneur testateur, aux doigts, et une petite croix d'or avec le portrait de lad. dame Diane η, qu'il a au cou, priant lad. dame, sa femme, de les recevoir par amour pour lui.
De plus, led. seigneur testateur, nonobstant que les 20 000 ducatons η qu'il reste, comme il a été indiqué, obligé de payer aud. seigneur marquis de San Damiano η et à la dame Emmanuelle η, mariés, montent à plus de la légitime η due aud. feu seigneur Christophe d'Urfé η, son frère, néanmoins veut, ordonne et commande qu'à l'illme dame Marie, autre fille dud. feu seigneur Christophe d'Urfé η, sur les biens de lui, le seigneur testateur, il soit payé tout ce qui peut lui revenir pour lad. légitime η, ne voulant pas que pour celle-ci elle importune en quoi que ce soit led. seigneur marquis Jacques d'Urfé η, son frère, sur ses biens, en ayant été, de lad. légitime η lui, le seigneur testateur, comme tuteur desd. dames Emmanuelle η et Marie η par led. seigneur marquis Jacques η payé par la cession η, comme il a été dit ci-dessus, à lui faite en lad. Altesse η.
De plus, ledit seigneur testateur a déclaré et déclare avoir sur ladite Altesse η une créance de 8 000 écus η pour ses appointements et argent dépensé à son service. C'est pourquoi il supplie humblement ladite Altesse η de se faire un devoir de les faire payer audit seigneur, son héritier nommé ci-dessous, suppliant aussi ledit Sérénissime prince [Victor-Amédée η] de se souvenir de l'espérance à lui donnée de faire exécuter cela.
De plus, il a déclaré et déclare devoir à un certain La Rose de Paris 300 écus η pour lesquels il lui en a fait un reçu.
De plus, ledit seigneur testateur veut et commande que l'assignation η faite au chanoine de l'église de Montbrison en Forez pour le legs à lui fait par l'illme seigneur Anne d'Urfé η, son frère, lui soit payée annuellement conformément au contrat intervenu entre eux.
De plus, il veut qu'à ses serviteurs il soit payé leurs gages d'une année, même s'ils ne sont pas en service.
De plus, il a légué à Lafont, son agent η, 1 000 florins η de Piémont, et ce outre ce dont il reste créancier par suite du dernier compte en règlement intervenu entre ledit Lafont et Balthazar η, serviteur [212] dudit seigneur testateur ; auquel Balthazar il veut et commande qu'il soit payé tout ce que le testateur lui a promis dans le contrat du mariage entre lui et sa femme.
De plus il lui a légué 300 écus η d'or payables par ledit seigneur, son héritier, ci-dessous nommé, une fois pour toutes, cinq ans après sa mort.
De plus, il a légué au sieur François-Balthazar de Maglians η le cheval qu'il avait coutume, lui le testateur, de monter, à lui expédier aussitôt après sa mort.
De plus, il a légué au sieur Antoine de Maglians η la haquenée alezane, à lui expédier comme ci-dessus.
De plus, il a légué au sieur [prénom en blanc] Cropier 50 ducatons η, payables un an après sa mort une fois pour toutes.
De plus, il a légué au sergent η Avella, son chirurgien η, 50 ducatons η payables comme ci-dessus.
De plus, ledit seigneur testateur a prié ledit seigneur marquis d'Urfé η, son frère, de restituer à ladite Altesse η le grand collier η de l'ordre de l'Annonciade η dont Son Altesse a daigné l'honorer, et c'est avec le petit collier η qu'il veut être enterré.
De plus, il a légué au sieur della Roa, enseigne η de la compagnie colonelle de lui, le seigneur testateur, son cheval appelé Le Singe avec un vêtement et [finiolo ?] de couleur beige, que lui, le seigneur testateur, avait l'habitude de porter quasi ordinairement, à lui expédier aussitôt après sa mort.
De plus, il a légué audit enseigne η 100 ducatons η payables 3 années après sa mort par sondit héritier, ci-dessous nommé, une fois pour toutes.
De plus, il a légué à La Rosière η, son secrétaire η, un vêtement d'écarlate qui est dans un des coffres de lui, le seigneur testateur, et 100 ducatons η payables quatre années après sa mort, une fois pour toutes, par sondit héritier ci-dessous nommé.
De plus, il a légué à Jean Desse η son cheval blanc et 100 ducatons η payables six ans après sa mort, par ledit seigneur son héritier, une fois pour toutes.
De plus, il a ordonné et ordonne qu'à Marin, son laquais η, il soit payé 20 écus η de France pour lui faire apprendre un métier.
De plus, à Louis-Valérien, autre laquais η, il a légué 10 ducatons η payables un an après sa mort par son dit héritier une fois pour toutes.
De plus, ledit seigneur testateur a légué à l'illme seigneur Emmanuel d'Urfé η, son neveu, fils dudit seigneur marquis Jacques d'Urfé η, son cheval appelé La Pucelle, le priant de le recevoir et d'en user par amour pour lui.
De plus, il a légué à l'illme dame Gabrielle d'Urfé, sa nièce, fille dudit seigneur marquis Jacques η, 2 000 écus η d'or de France payables, lorsqu'elle se mariera, par son dit héritier ci-dessous nommé, une fois pour toutes, la priant de s'en contenter, vu les grandes charges qu'il laisse audit seigneur, son héritier.
[213] En tous ses autres biens, droits, actions et pouvoirs présents et futurs, en quelque lieu qu'ils soient et quelle que soit la personne auprès de qui ils existent, ledit illme et excellme  seigneur Honoré d'Urfé, testateur, a institué et de sa propre bouche nommé, à titre de son héritier universel, ledit illme  et excellme  seigneur Jacques η, marquis d'Urfé, son frère. Et, si celui-ci meurt, il lui a substitué et lui substitue ledit seigneur Emmanuel η, son neveu, fils dudit seigneur marquis Jacques η, ne voulant pas que soit exécutrice testamentaire ladite dame Diane η, sa femme, la priant et la suppliant de se gouverner selon les avis et conseils dudit seigneur marquis Jacques η, déclarant avoir prés de lui 172 crosassi, 41 crosoni [les guillemts sont dans le texte], 74 doubles η, tant d'Espagne que d'Italie.
Et cela, ledit seigneur testateur a dit que c'est et qu'il veut que ce soit son dernier testament nuncupatif η, non olographe η, sa dernière et finale disposition de tous ses biens et héritage, dont il veut qu'elle vaille par voie de vrai testament susdit, et, s'il ne pouvait valoir par telle voie, il veut qu'il vaille par voie de codicille η, donation pour cause de mort ou toute autre qui pourra valoir en droit, cassant et annulant tout autre acte des susnommés que par le passé il aurait fait, voulant que le présent seulement ait effet, requérant les témoins désignés ci-dessous de vouloir être témoins de son présent testament et moi, notaire, de le mettre par écrit en forme probante, non sans en faire à mon héritier un instrument ou plusieurs d'une même teneur et substance ainsi qu'aux légataires les cédules η opportunes.
Fait et publié à Villefranche-sur-Mer η et dans la maison où habite ledit seigneur marquis Jacques d'Urfé η, en présence du sieur François Gioli, de Turin, du sieur Jean Botti, docteur en lois, d'Ivrée, du capitaine Charles Laugiero et du sieur Alexandre Moretta, dudit Villefranche-sur-Mer η, du sieur Charles Valperga, du sieur Claude Tafino, de Savigléano, et de César Onesto, de Vintimille, témoins requis et, pour la plupart, connus dudit seigneur testateur, lesquels ont avec ledit seigneur testateur signé, à l'exception de Valperga qui ne sait pas écrire. L'acte ci-dessus, bien qu'écrit d'une autre main, moi, requis, Jean-Antoine Auda, notaire ducal de Villefranche-sur-Mer η près Nice, je l'ai reçu et publié pour qu'il fasse foi, avec mes nom et seing habituel écrit ci-dessous ; et j'ai perçu pour l'insinuation η 6 florins η.


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3 SignetRemarques

Rien sur L'Astrée ! Rien sur les manuscrits, rien sur les livres qu'il a écrits, rien sur sa bibliothèque ! Ces omissions sont courantes dans les testaments d'écrivains de l'époque. Desportes par exemple, en 1606, ne parle dans son testament ni de son œuvre, ni des poèmes encore inédits, ni de sa bibliothèque pourtant célèbre pour sa richesse (Lavaud, pp. 527-529).

Le testament d'Honoré d'Urfé apporte néanmoins deux informations que tout lecteur du roman appréciera. Le 6e des 26 « De plus » stipule :

De plus, led. seigneur testateur a requis et prié l'illme et excellme dame Marie, femme dud. seigneur marquis Jacques d'Urfé, d'envoyer, aussitôt après la mort de lui, led. seigneur testateur, à lad. dame Diane, sa femme, [...] une petite croix d'or avec le portrait de lad. dame Diane, qu'il a au cou, priant lad. dame, sa femme, de les recevoir par amour pour lui (Doublet, p. 211).

Comme Céladon donc, le romancier arbore le portrait de sa bien-aimée, même s'il ne l'appelle pas carrissima ou dilettissima. « "C'est la confirmation de ma thèse !" s'écria le chanoine Reure, à qui un ami avait porté le texte du testament ». Celui « qui devait mourir peu après (le 2 avril 1923) connut là l'une des grandes joies de sa vie », écrit Louis Mercier η dans la préface de L'Astrée de Vaganay (p. XVI). Honoré d'Urfé a certainement aimé Diane. Il n'est plus permis de penser avec Auguste Bernard que le romancier se maria « par intérêt », « pour ne pas laisser sortir de sa maison les grands biens qu'elle y avait apportés » (pp. 148-149).

Le Testament introduit un autre personnage associé à L'Astrée. Dans la douzième clause se trouve un homme deux fois lié à l'histoire éditoriale du roman, Balthazar Dessay η (Doublet, p. 211). En 1619, Dessay a reçu mille livres de Toussaint Du Bray pour la troisième partie de L'Astrée (Arbour, p. 49). En avril 1625, il avait en sa possession le manuscrit de La Sylvanire et celui de la quatrième partie du roman (Koch, p. 390). Le chanoine Reure le considère comme « un agent à [la] dévotion » de Jacques d'Urfé η (p. 352).

Appelé « Balthazar Dese » (Doublet, p. 211), cet homme n'est ni le « secrétaire », ni le « laquais », ni l'« agent » du romancier, mais son « serviteur », c'est-à-dire un homme à tout faire, un homme de confiance. Un serviteur privilégié d'après le testament : Honoré d'Urfé lui a promis une somme indéterminée dans son contrat de mariage, et il lui laisse 300 écus η d'or (900 livres environ). Legs important si l'on note que le secrétaire, lui, hérite de 100 ducatons η (75 livres environ) et d'un « vêtement d'écarlate » (Doublet, p. 212), et que le couvent de Montbrison reçoit 400 écus η d'or (Doublet, p. 210). Les dons plus considérables sont réservés aux membres de la famille d'Urfé.

Le testament nous apprend qu'Honoré d'Urfé était le tuteur des deux filles de son frère, Christophe η, décédé en 1597 (Doublet, p. 211).

Un chirurgien a droit à un legs (Doublet, p. 212), mais aucun médecin n'est mentionné dans le testament. Par conséquent, il n'est pas impossible, comme le suggère G. Doublet (p. 203), qu'Honoré d'Urfé soit mort des suites d'une chute de cheval (Bernard, p. 168), non d'une pneumonie (Huet, p. 856).

Honoré d'Urfé laisse des dettes η. Sa principale créancière est sa nièce et pupille, Emmanuelle η d'Urfé. Il a marié la jeune fille au fils d'un homme qu'il connaissait bien, un membre de l'Académie Florimontane. Le testataire mentionne un créancier dont il a oublié le nom (Doublet, p. 210). Nulle part il ne dit devoir de l'argent à Marie de Neufville η, l'épouse de Jacques II d'Urfé η. Cette femme pourtant, en 1627, se prétendra la créancière de son beau-frère (Koch, p. 393).

Jacques II d'Urfé η est nommé quatorze fois dans ce testament écrit dans sa maison et probablement en sa présence. Deux de ses enfants, Charles-Emmanuel et Gabrielle, reçoivent des legs (Doublet, p. 212). Jacques II est désigné comme héritier universel parce qu'il est l'unique survivant mâle des cinq fils de Jacques Ier d'Urfé, et parce qu'il a lui-même un fils. Le testament lui accorde également quatre prérogatives dont la deuxième et la troisième constituent des donations indirectes : le testataire privilégie son frère au détriment de ses nièces.

  1. Jacques choisira le lieu où Honoré sera enseveli en consultation avec Diane (Doublet, p. 210) ;
  2. Jacques sera dégagé de ses obligations envers les deux filles de Christophe η qui attendent l'héritage de leur père (depuis vingt-huit ans !). Emmanuelle doit se suffire des dispositions financières prises par Honoré d'Urfé au moment de son mariage. Sa sœur et elle ne peuvent donc plus « importun[er] en quoi que ce soit led. seigneur marquis Jacques d'Urfé » (Doublet, p. 210) ;
  3. Jacques ne constituera pas de dot pour Gabrielle, sa fille. Elle doit se « contente[r] » des 2 000 écus η d'or légués par Honoré, « vu les grandes charges qu'il laisse audit seigneur, son héritier » (Doublet, p. 212) ;
  4. Jacques sera l'exécuteur testamentaire ; Diane doit accepter ses décisions (Doublet, p. 213).

Honoré d'Urfé fait cinq donations charitables tout au début de son testament, mais ne demande pas aux bénéficiaires de prier pour le repos de son âme. Trois legs pieux sont prévisibles. L'église où se dérouleront ses funérailles aura 100 doubles η (Doublet, p. 210). C'est exactement le montant qu'un autre chevalier de l'Annonciade lègue la même année à cette même église (Doublet, p. 205, note 2). Le couvent de Sainte-Claire à Montbrison, qui a tant de liens avec la famille d'Urfé, reçoit aussi un présent généreux (Doublet, p. 210), comme je l'ai souligné plus haut. Le chanoine de l'église de Montbrison continuera à percevoir la rente annuelle promise par Anne d'Urfé (Doublet, p. 211).

Deux donations sont plus curieuses parce qu'elles mettent de l'argent comptant directement entre les mains de Jacques η : D'Urfé laisse 100 écus η « pour marier de pauvres filles que désignera led. seigneur, son héritier » (Doublet, p. 210). On se rappelle qu'un fils illégitime est né à Jacques II η en 1588 à Virieu η (Callet, p. 134). Le marquis d'Urfé aurait-il continué à déshonorer des jeunes femmes ? Par ailleurs, D'Urfé demande aussi que 50 écus η dûs « à un homme dont il ne se rappelle point qui il est », s'ils ne sont pas réclamés, soient versés « à des œuvres pieuses là où le voudra led. seigneur, son héritier » (Doublet, p. 210) ... encore Jacques η !

Je trouve surprenant qu'Honoré d'Urfé n'ait pas songé à la fondation qu'il a lui même établie en 1619 pour la chapelle de Villaret η (Reure, p. 197). Je m'étonne qu'il n'ait pas demandé à être enseveli à Bonlieu, dans l'église où les d'Urfé « ont leur sepulture generalle » (Anne d'UrfÉ, p. 31). Et que dire du traitement de Diane de Châteaumorand ? Le testataire nomme sept fois son épouse. Si elle doit accepter les bijoux qu'il lui lègue « par amour pour lui » (Doublet, p. 211), elle doit aussi renoncer à ses droits sur le Bâgé η « pour l'amour qu'il lui a porté et lui porte » (Doublet, p. 211) ! En conclusion, Diane est appelée à « se gouverner selon les avis et conseils dudit seigneur marquis Jacques η » (Doublet, p. 213). Il n'est pas étonnant de voir la marquise de Châteaumorand opposer « la pure vérité » à certains articles du testament de son époux (Voir Testament de Diane). En 1650, Guichenon écrit que Valromey sera vendu aux enchères à la demande « du sieur Zamet η creancier d'Honoré d'Urfé, et achepté par Jean-Claude de Lévis Marquis de Chasteaumorand » (p. 47), l'héritier de Diane. Les procès vont durer près d'un siècle entre les parents de Diane et ceux d'Honoré.

Ce que je trouve de plus déconcertant, c'est que le testament d'Honoré d'Urfé tel que publié par G. Doublet infirme deux assertions du Chanoine Reure. Ce savant critique a eu la chance de consulter les archives de Châteaumorand. Il a trouvé des « renseignements épars dans diverses pièces [de ces archives], et dans une pièce des archives de Léran » (Reure, p. 351, note 3). Il les résume ainsi :

Honoré d'Urfé [...] spécifiait certaines sommes d'argent dont il faisait dépositaire provisoire son secrétaire Abraham Roux, dit La Rozière ; il désignait pour exécuteur testamentaire Claude Roy, lieutenant général en la sénéchaussée du Bourbonnais, le même, cela est bien à remarquer, que Diane de Châteaumorand, exactement cinq mois après, nomma aussi son exécuteur testamentaire. Le testament, revêtu de la légalition [sic] de l'évêque de Nice et de son sceau, fut présenté au baillage du Forez et enregistré le 10 décembre suivant (Reure, p. 351).

D'après le testament, le secrétaire d'Honoré d'Urfé est bien La Rosière (Doublet, p. 212), mais il n'est pas chargé de distribuer les legs. De plus, le seul exécuteur nommé est encore et toujours Jacques II η d'Urfé. L'exécuteur que choisit Diane est le lieutenant général de Moulins (Voir Héritages).

Le Chanoine Reure - qui ne le tient pas en grande estime - ajoute que Jacques η, « sous prétexte de pourvoir aux frais des funérailles, [...] s'est emparé de l'équipage du défunt, de ses belles armes et de sa vaisselle d'argent » (Reure, p. 353). Honoré d'Urfé a légué deux habits η, deux chevaux η nommés le Singe et la Pucelle, et deux chevaux anonymes. Il n'a rien dit du reste de sa garde-robe, de ses armes, ou des biens meubles de sa demeure à Virieu η. L'héritier universel, dans ces conditions, est le maître légitime de tout ce que laisse Honoré d'Urfé, et qui n'est pas attribué à quelqu'un d'autre dans le Testament. La bibliothèque en particulier est restée entre les mains de Jacques η d'Urfé qui a pu l'emporter en Forez (DucimetiÈre, p. 772), et qui a pu aussi tenter de vendre ce qui lui semblait précieux.

Le 2 juin 1625, de Villefranche-sur-mer, Jacques II η d'Urfé écrit à Balthazar Dessay : Je désire « que vous vous mettiez dans le chasteau de Virieu η, sans y recepvoir personne quelconque jusqu'à ma venue ou que vous ayés de mes nouvelles » (Reure, p. 353). Balthazar Dessay établit un inventaire du 16 au 19 juin 1625. Signent alors « Christophe Fabri η, juge du marquisat de Valromey, assisté d'Antoine Fabri η, bailli η, Léonard Cortois, procureur d'office, Louis Brillat, châtelain, et Jean Bal, remplissant l'emploi de greffier » (Reure, p. 354). Albert Callet (p. 159 sq.), qui a vu cet inventaire dans l'Ain, décrit surtout la maison de Virieu η (Voir Inventaire). Comme ce document se trouvait aussi dans les archives de Châteaumorand, écoutons encore le chanoine qui annonce en 1892 : « J'ai entre les mains l'inventaire de ses meubles, livres, manuscrits et papiers, fait au château de Virieu η quelques jours après sa mort » (Reure, p. 236). Malheureusement, il donne trop peu de détails :

Sur des tablettes sont rangés 1 465 volumes, « tant gros que petis », non compris « trois livres et thomes des œuvres de Monsieur le cardinal du Perron, couvers de bazane rouge avec les armes dudit seigneur », exemplaire de dédicace η sans aucun doute. Les manuscrits voisinent avec les livres imprimés : « Ont esté treuuvés quelques manuscriptz et fragmens des œuvres dudit seigneur, tant de la Savoysiade, Astrée, Epîtres morales et Escriptz de philosophie ... ; plus deux sacs de toille plains des fragmens des manuscriptz dudit seigneur, quatre livres escriptz à la main des Recherches de l'antiquicté d'Autun en quatre thomes, le premier livre de l'Astrée dudit seigneur, aussi manuscript, les diverses poésies, et un second thome in-folio des Antiquictés de la cité de Venise et autres villes d'Italie » (Reure, p. 183).

Même tronqué, l'inventaire reflète les valeurs d'Honoré d'Urfé bien mieux que ne le fait le Testament.

Que s'est-il passé exactement le 30 mai 1625 à Villefranche-sur-mer ? Quel rôle a joué Jacques II η d'Urfé, principal bénéficiaire ? Pourquoi Honoré d'Urfé a-t-il été transporté d'Oneglia à Villefranche ? Aujourd'hui, pour aller à pied d'une ville à l'autre, il faut parcourir 95 km (Voir ce site, 10 mai 2014). Certes, Jacques II η, amiral du duc de Savoie, résidait obligatoirement dans le seul port maritime de la Savoie. Mais Honoré d'Urfé, blessé ou malade, n'aurait-il pas pu être soigné à Menton, ville bien plus proche appartenant alors aux seigneurs de Monaco ? De quoi est mort le romancier « un peu malade de son corps » (Doublet, p. 209), « di suo corpo alquanto inferno » (Doublet, p. 206) ? A-t-il dicté un hymne à la Vierge « dans sa dernière maladie », comme le rapporte Jean-Baptiste de La Mure cité par Auguste Bernard (p. 169) ? Où a-t-on enterré Honoré d'Urfé ? Dans quelle mesure le Testament présente-t-il toutes ses dernières volontés ? Renferme-t-il uniquement ses dernières volontés ? Inclut-il les desiderata de Jacques II η ? Comment se fait-il que certaines clauses aient changé lorsque le document est parvenu six mois plus tard en Forez ? Pour les lecteurs de L'Astrée, la vie de l'auteur s'arrête, comme son roman, sur des points d'interrogation.

Diane de Châteaumorand écrit à son tour son testament en octobre 1625. Elle lègue ses biens à son neveu, Jean-Claude de Lévis. Elle conteste au moins une des clauses du testament de son époux. Elle meurt quelques mois après lui, en 1626. Tandis que les éditeurs parisiens se disputent les suites du roman (Voir Les Astrées posthumes), d'âpres procès opposent le neveu de Diane, Jean-Claude de Lévis, et le neveu d'Honoré d'Urfé, Charles-Emmanuel, le fils de Jacques η (Voir Héritages). Les d'Urfé, poussés par la convoitise et la cupidité, vont jusqu'à émettre des doutes sur la validité du mariage d'Honoré et de Diane (Archives de l'Ardèche, Manuscrit a2-61, voir Héritages).