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Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
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Épîtres d'Honoré d'Urfé




Signet
Poèmes
d'Honoré d'Urfé

Si la poésie n'avoit point changé elle seroit peut-être la seule
de toutes les choses humaines qui auroit eu ce privilege.

Honoré d'Urfé, La Sylvanire, Au Lecteur, p. 10. 

1 Signet1592. A mon frere de La Chaze-Dieu, sur son Dialogue de l'Honneur.

Ce sonnet est le premier des trois textes encomiastiques qui précèdent L'Honneur, dialogue philosophique d'Antoine d'UrfÉ (1571 - 1594). L'auteur est un abbé fier d'annoncer à vingt et un an (La Vaillance, Au Lecteur, n. p.) la future édition de ses « epistres philosophiques » (L'Honneur, p. 32). Il explique dans la préface de L'Honneur que son but est de traiter « des plus hauts poincts de Philosophie en nostre langue vulgaire » ; le lecteur qui ne s'y intéresse pas devrait abandonner ce texte et « le changer avec des Amadis η, ou autres livres de semblable estoffe, desquels je n'envie ny l'honneur à leurs autheurs, ny le goust à toy » (L'Honneur, n. p.).
Honoré d'Urfé avait-il dejà commencé à cette époque Les Bergeries que Du Crozet va décrire en 1593 (Voir Philocalie) ? Probablement, puisque le poème se trouve dans un ouvrage publié en 1592. Même si Antoine a peu d'estime pour les amateurs de romans (lecteurs des Amadis), Honoré d'Urfé éprouve admiration et affection pour son jeune frère. Les deux hommes sont destinés au célibat et « Uranophile[s] », amis d'Uranus, le dieu du Ciel.
On rencontre dans ce texte d'Honoré d'Urfé certains traits de L'Astrée, comme le goût du mythologisme ingénieux et le plaisir de la répétition, une figure d'insistance (traductio) qui renforce le sens et produit une allitération facile. Notons aussi l'habile métaphore qui va de « voguer » à « nef », du premier au dernier vers, et soulignons que la mention de mythes en nombres pairs met en valeur la signification particulière de Pollux η séparé ici de Castor.

Qui desire voguer dans le goulfe d'Honneur,
(Où d'esperer bonace, est esperance vaine)
S'il veut asseurément encrer dessus l'areine
Du port tant souhaitté, qu'il t'aye à conducteur.

Car entre ces escueils, et ces lieux pleins de peur
De Scylle η, et de Carybde η, où son onde incertaine
Montre toutes les morts dont sa poictrine est pleine,
Par ton timon tu sçais eviter sa fureur.

Et puis ayant conduit dans le port qu'il desire
Entre tant de dangers sans danger sa navire,
Que non seul tu luy sois Palinure η, ou Typhis η :

Mais un Pollux η, auquel il eleve un trophee
Sur le bord de la mer des vœux deus et promis,
Comme à un nume Sainct, dont sa nef est guidée.

Le Chevalier d'Urfé.

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2 Signet1605. Au Berger Philène.

Ces vers d'Honoré d'Urfé se trouvent au début des Changemens de la bergère Iris de Jean de Lingendes (éd. de 1623, pp. 4-5), long poème dédié à la princesse de Conti paru en 1605 avec un frontispice de Léonard Gaultier. Lingendes η a composé en 1599 des vers pour Le Sireine. Honoré d'Urfé rend la politesse à son ami. Dans les Changemens, le poème de d'Urfé précède ceux de Berthelot, de Corlieu, de P. de Nancel et de Davity.

AU BERGER
PHILENE.
STANCES.

Amant qui d'une Iris regrettes l'inconstance,
Et qui de son erreur vas les autres blasmant,
Ayes ou plus de cœur, ou moins de sentiment,
Te servant du despit, ou de la patience.

Oublie ton Amour, ou souffre son outrage,
L'un est de vray Amant, l'autre de genereux,
Si tu n'es courageux, sois au moins amoureus,
Et si n'es Amant, sois homme de couraage.

Profonde dans ton cœur ne fut onc ta blessure,
Car dés lors que d'Iris tu sentis le desdain,
Si vray'ment tu l'aimois devois tu pas soudain
Ou guarir de despit, ou mourir de l'injure ?

Cet insensible Amour t'a rendu plus coupable
En Amour, que n'est pas l'inconstance d'Iris,
N'est-tu point, ô Amant, encor' assez apris
Le change estre accident du sexe inseparable ?

Mais d'amour offencé ne cercher la vengeance,
C'est estre par ses Loix complice du forfait,
Et qui s'estonnera si cet Amour t'a fait
Partager à la peine aussi bien qu'à l'offence.

Cesse donc, ô Berger, cesse donc de te plaindre
Soit pour jamais ton feu dans le despit estaint
Si tu plains toutesfois, plains-toy de t'estre plaint,
Et d'allumer ton feu quand tu le dois estaindre.

HONORÉ DURFÉ.          

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3 SignetAvant 1611. Palindromes.

Étienne Pasquier η rapporte que d'Urfé lui a proposé des « vers retournés ».
FuretiÈre les définit ainsi : « Les vers reciproques sont des vers qui se retournent, et où on trouve les mêmes mots, en les lisant à rebours. Sidonius Apollinaris les appelle recurrents ; d'autres, vers retrogrades » (Article Vers). Le nom moderne de palindrome (ex. : Roma - amour) date du XVIIIe siècle selon le Grand Robert.

Et neantmoins ne pensez pas que la langue Latine ne soit capable de recevoir sens en telle maniere de vers : ainsi le verrez vous par cestuy, dont Messire Honoré d'Urfé Comte de Chasteau-neuf m'a fait part, Seigneur qui par un noble entrelas sçait mesler les bonnes lettres avec les armes η.
Robor ave tenet, & te tenet Eva rubor.
Qui est à dire que Eva avoit esté la premiere honte de nostre malheur, et Ave la premiere force de nostre restablissment. (Recherches, VII, p. 663).

Le Comte de Chasteau-neuf m'a envoyé ces deux autres.
Elle difama ma fidelle.
C'est une Damoiselle aimee, qui s'estant confiee de ses amours à une autre, avoit esté par elle malheureusement diffamée, dont son serviteur se plaint.
A reveler mon nom, mon nom relevera.
Voulant dire que revelant et mettant son nom en lumiere, il le relevera de l'oubly envers une posterité.
(Id., VII, pp. 668-669).

Ces « grotesques » (Id., VII, p. 670) suggèrent que les vers inharmonieux échangés par les deux écrivains à cette époque avaient sans doute pour cadre des jeux de grands rhétoriqueurs : des érudits s'amusent. L'un de leurs contemporains offre au Roi en 1614 des « Vers divers sur le Ballet des dix Verds » (Johnson, p. 119), ballet mis en musique par le célèbre Boësset (Voir ce site et Google Books, 17 avril 2014) !

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4 Signet1620. Délices.

Le Second livre des DÉlices de la poesie franÇoise (pp. 9-63) renferme quarante-six poèmes d'Honoré d'Urfé (Lallemand, p. 297).
Ils sont précédés par quatre textes en vers (non paginés) du cardinal Du Perron. Ils sont suivis par des poèmes de Bertaud (sic), de Malherbe (pp. 193 sic 163-187), de Des Yveteaux, de Racan, de M. de Monfuron, du Sieur de Revol, du Sieur Le Roy, du Sieur Théophile, du Sieur de Touvant, du Sieur Baro (pp. 361-376), du Sieur Motin, du Sieur Hodey, du Sieur de Molieres, du Sieur de Meziriac, du Sieur Regnier, du Sieur D. du Monstier, du Sieur de la Selve, du Sieur de Beau-clere, du Sieur de Bays, du Sieur de La Picardiere Forget, du Sieur de Molinier, du Sieur de Beaumont Harlay, de Jean Baudoin.
On trouve aussi un curieux poème anonyme « À la Mémoire de la Paulette », sujet débattu en 1614 aux États généraux (pp. 613-616). À la fin du Recueil, l'éditeur, Jean Baudoin, commence une nouvelle pagination pour ajouter ses propres poèmes. On note surtout un texte en vers où il imagine que l'Imprimerie s'adresse au Roi pour le remercier (pp. 61-63).
Baudoin explique dans une préface non paginée qu'il a placé les poètes « selon que leurs Vers [lui] sont tombez entre les mains ». La Table des matières liste les incipit, non les auteurs.

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Les cinq poèmes qui suivent peuvent intéresser les lecteurs de L'Astrée.

5 SignetPp. 1-2. La Trinité η.

Vers
de MESSIRE
HONORÉ D'URFÉ

MARQUIS DE VEROME,

Comte de Chasteau-neuf, Baron
de Chasteau-Morand, Chevalier
de l'Ordre de Savoye

Sonnet.

Du Mistere de la tres-Saincte Trinité.

Que le Verbe Eternel soit engendré du Pere,
Et que le Sainct Esprit des deux soit procedé,
Que tous deux ne soient qu'un, que nul n'ait precedé,
Si tu peux, ô raison, apprends-moy ce mystere.

Tout ce qu'à la Bonté de propre l'on refere,
Dieu la Bonté du Bon, l'a tousjours possedé,
Si le Bon est fecond, Dieu n'a-t-il concedé
A soy-mesme le bien qu'aux autres il confere.

Si Fecond il engendre, et d'autant que l'Amour
Naist du Bien recogneu se voyant tour à tour,
Le Pere ayme le Fils, et le Fils le Pere ayme.

Dieu n'est Dieu si tousjours il n'a pas esté tel,
Eternel donc le Fils, leur Amour Eternel,
Et par l'Amour unis ne faisans qu'un Dieu mesme.

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6 Signetp. 9. Antoine Favre.

A Monsieur Anthoine
Favre η, premier President de Savoye, sur
ses centuries du S. Sacrement.

SONNET

Favre qui souspirant ta devote plainte,
Tant de zelles bruslants de la saincte Cité,
Monstres ramply d'amour d'avoir desja gousté
Des douceurs de là haut la douceur la plus sainte.

Quelle essence plus pure, et quelle idée emprainte
Par le meme regard de la divinité,
Avec une voix d'homme eust mieux que toy chanté
Ce miracle d'Amour dont ton ame est enceinte.

Si l'Ange est plus parfaict qui plus ayme son Dieu,
Qui chante mieux de luy, qui tient le plus haut lieu,
Quel es-tu bel Esprit, qui seulement ne l'aymes.

Mais qui voudrois que tous l'aymassent comme toy,
Qui ne chantes de Dieu, mais Dieu mesmes en soy,
Et qui n'es prés de Dieu, mais qui vis en Dieu mesmes
.

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7 Signetp. 10-12. Mélandre.

L'histoire de Mélandre est dans la première partie de L'Astrée, mais ce poème n'est pas inclus dans le roman. Mme Lallemand signale que ces vers figurent dans un manuscrit autographe (Ms fr 12486) avec un titre différent, « Sur la Deffance que Gradasilee fit de Lysard » (p. 299, note 17). Voir (MÉlanges, f° 58 verso sq.). Les vers portent de nombreuses corrections.

STANSES.

DU COMBAT DE
MELANDRE CONTRE LIPANDAS,
POUR LA DEFFENCE
DE LYDIAS.

Donc aujourd'huy mourra pauvre amante affligée,
Celuy dont les beautez sont cause que tu vis,
S'íl advient, c'est qu'Amour te veut rendre vangée
Aux despens du cruel qui fuit quand tu le suis.

Ah ! qu'il n'advienne pas, Amour je te conjure,
Car tu me punirois au lieu de me vanger,
J'ayme bien mieux qu'il vive, et que ma peine dure,
Que s'il devoit mourir pour ne plus m'outrager,

Et vous que j'apperçois, ô mes armes guerrieres,
Celuy qui tant de fois vous couvrit de laurier,
Mourra donc à ce coup, sans que par mes prieres
Vous n'animiez encor quelque brave guerreir ?

Elle disoit ainsi considerant ses armes,
Et du ressouvenir qu'elle en eust tout soudain,
Ses yeux furent d'amour plus remplis que de larmes,
Encor que deux ruisseaux luy noyassent le sein.

Amour qui se mocquoit de cest ame enflamée
L'arma de ce harnois, et pour la consoler,
Va, dit-il, au combat, et si tu t'és armée,
Hercule des-armant, je l'appris à filer.

Ainsi sans s'estonner ceste guerriere Amante
Se presente au combat pour sauver son amant,
Et disoit en son cœur, au moins je me contente
Si je meurs, qu'il sçaura que je meurs en l'aimant.

Quand les coups les plus grands luy faussoient ses armeurse,
Elle disoit, enfin vous resterez vaincus,
Quand Amour vainquit j'eus bien d'autres blesseures,
Que foibles sont ces coups au pris de ceux que j'eus !

Mars qui la regaroit émeu de la memoire
Que cét Amour en luy renouvelloit du sien,
Va, dit-il, je le veux, tienne soit la victoire,
Si je pouvois encor ton Amant seroit tien.

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8 SignetPp. 14-16. Christophe d'Urfé.

Christophe η d'Urfé est mort autour de 1597 au service du duc de Savoie.
Le manuscrit de ce poème porte un grand nombre de corrections (MÉlanges, f° 56 recto) mais aucune indication de date. Ces vers sont les premiers présentés sous le titre de Melanges. Ils précèdent quatre poèmes (« Sur une Dame en Devotion », « Sur la Deffance », « De Ripaille ») dont un seul porte une date (« Estreines », « faites a millan au commancemant de l'an 1599 »).
Après le titre, « Stances », on lit « Plainte sur La mort de Mon frere De Bussi au nom de sa femme ».

Stances.

Sur la Mort de
Christophle d'Urfé,
Seigneur de Bussy, Frère
de l'Autheur, sous le nom
de sa femme.

Que te sert-il, Amour, de réveiller mon ame ?
Ne croy point que mon cœur puisse estre réchauffé,
Le feu de ses desirs fut alors estouffé,
Quand la Mort insensible en esteignit la flame.

Insensible fut elle aux excez de ma plainte,
Trop insensible helas ! aux traicts de la pitié,
Puis que pour ne ravir à mon cœur sa moitié,
Elle ne peut jamais de mes pleurs estre attainte.

Elle voulut montrer contre Amour sa puissance,
Luy ravissant d'un coup ce qu'il eut de meilleur,
Amour comme un Enfant pleura bien mon mal-heur,
Mais que petite, helas ! me fut ceste allegeance.

Je vis clorre ses yeux, mais je vis à mesme heure
Clorre de mon bon-heur le desir, et l'espoir,
Que puis-je desirer ne le pouvant plus voir ?
Et quoy plus esperer si ce n'est que je meure ?

Ma lévre rassembloit les reliques aymées,
O cruel souvenir ! de l'esprit ondoyant,
Quand la Mort les ravit, de vaincre ne croyant,
Si ses mains de deux morts ne restoient diffamées.

Sa perte de la mienne à l'instant fut suivie,
La Mort qui le frappa m'atteignit jusqu'au cœur,
Ceste cruelle ainsi d'un coup plein de rigueur
Ravit la vie à deux, car il estoit ma vie.

Aussi puis que mon cœur a reçeu tel outrage,
Que le myrthes d'amour sont changez en cypres,
En cendres ses ardeurs, ses plaisirs en regrets,
Qui le peut convier à vivre d'avantage ?

Toute flamme soit donc à jamais estouffée,
Et tous les fers rompus desquels Amour se sert,
Et dessus ce tombeau soit à jamais offert
Mon cœur privé d'amour en signe de trophée.

Amy de qui la Mort a peu seule en ton ame
Estaindre le flambeau qui pour moy t'enflama,
Ce fut de ton amour que le mien s'alluma,
J'enferme aussi mes feux où s'enferme ta flame.

Comme la terre estraint le feu de là Chimere,
Le mien s'est estouffé des cendres d'un cercueil,
Et le Phenix, et moy, ne bruslons qu'au Soleil,
Mon Soleil n'estant plus, rien ne le peut plus faire.

Donc je t'appands, ô Mort, ce cœur que tu despoüilles
De l'object qu'en vivant il a jugé si beau,
Je ne veux plus aymer que ce fatal tombeau,
Ny desirer que luy riche de mes despoüilles.

9 Signetp. 13. Henri IV.

Henri IV est mort en 1610. Ces vers sur son décès η paraissent dans ce Recueil de Jean Baudoin dix ans après, en 1620. Avec des modifications - que je mets en caractères gras - ils figurent dans la troisième partie de L'Astrée en 1619 : Daphnide regrette la mort d'Euric, et le complaisant Alcidon répète les vers qu'elle a composés (III, 4, 156 verso et 157 recto) η.

SONNET

SUR LA MORT DE HENRY,
le Grand, sous le nom de la Reyne
Marie, Mere du Roy.

QUand enfin des François, celuy qui tout dispose,
Voulut qu'en son Midy se couchast le Soleil,
Et que jamais depuis l'on n'en vid le reveil,
Ainsi disoit η MARIE au cercueil qu'elle arrose.

Puis qu'icy mon Soleil, ta lumiere est enclose,
Puis que c'est pour tousjours qu'on te cache à mon œil,
Reçoy ces tristes vœux, que tesmoings de mon deüil
Je ne rompray jamais qu'en toy je ne repose.

Les pleurs qui de mes yeux voileront le flambeau,
Les plaisirs que j'enterre en ton mesme tombeau,
Les desirs estouffez dont fut mon ame attainte ;

L'Amour qu'en un regret je change pour tousjours,
Tesmoigneront en moy de nos pures amours,
L'ardeur vive à jamais, estant la flame esteinte
.