Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
doigt_dDictionnaire de l'Astrée


SignetJean de Lingendes η

Œuvres poétiques
SignetP. 178
POUR LE BALET DES AMOUREUX
VESTUS DE VENTS

AUX DAMES
He ! pourquoy, nous voyant paroistre,
Feindrez-vous de ne pas connoistre
Ces Amants revestus de vents ?
Belles causes de nostre flame,
Nous sommes les portraits vivants
De l'inconstance de vostre ame.

Si pour avoir tousjours porté
Dans le cœur la fidélité,
Nous sommes un peu dissemblables
Maintenant que nous la quittons,
Nous sommes donc mesconnoissables
Parce que nous vous imitons.

Car le seul désir de vous plaire
Contre nostre humeur ordinaire
Cause en nous un tel changement,
Sachans que sans la Sympatie
De l'aymée avec son amant,
L'amour est bien-tost amortie.

P. 179

Toutesfois si ne pouvons-nous
Nous transformer si bien en vous
Que nostre art se change en nature.
Et quoy qu'en fin nous ayons fait
Nous ne pouvons qu'estre en peinture
Ce que vous estes en effait.

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SignetPp. 196-197.

Chanson

Si c'est un crime que l'aymer
   L'on n'en doit justement blasmer
   Que les beautés qui sont en elle,
   La faute en est aux dieux
   Qui la firent si belle :
   Mais non pas à mes yeux.

Car elle rend par sa beauté
Les regards, & la liberté
Incomparables devant elle.
La faute en est aux dieux
Qui la firent si belle :
Mais non pas à mes yeux.

Je suis coupable seulement
D'avoir beaucoup de Jugement
Ayant beaucoup d'amour pour elle.
La faute en est aux dieux
Qui la firent si belle :

Mais non pas à mes yeux.
Qu'on accuse donc leur pouvoir,
Je ne puis vivre sans la voir,
Ni la voir sans mourir pour elle.
La faute en est aux dieux
Qui la firent si belle :
Mais non pas à mes yeux.


Ce poème a eu au moins deux interprètes mémorables, Antoine Boesset (1587 - 1643) au XVIIe siècle et Serge Gainsbourg (1928 - 1991) au XXe.
Tallemant des Réaux nomme Boesset (I, p. 129) sans souligner ses nombreux succès. L'éditeur des Œuvres poétiques de Lingendes, E.-T. Griffiths, signale que « Si c'est un crime de l'aimer » a été accusé d'impiété. Ménage l'a défendu en rappelant que « le vieux Boisset [sic] fit sur ces paroles un air merveilleux » que le cardinal de Retz lui fit répéter plusieurs fois (p. XXXXIX).

Jacques Hotteterre le romain interprète à la flûte l'air composé par Boesset (YouTube, 10 septembre 2018). Interprétation de The Attaignant Consort (YouTube, 10 septembre 2018).

Serge Gainsbourg, peut-être inspiré par Jane Birkin, spécialiste de poésie baroque, a cité les vers de Lingendes dans les années 60. La lettre où il en parle se trouve dans ce site (17 décembre 2018) :

Ma chère amie,

Voici quelques chansons qui ne sont qu'un peu de moi-même, aussi vous prierai-je de les écouter bien. Telle sera aujourd'hui à votre convenance, telle autre demain peut-être ; après-demain, je vous permettrai de danser dessus. Vous reconnaitrez, je l'espère, que je suis un peu moins cruel dans mes propos que je ne l'étais hier et s'il me reste encore un peu d'amertume je citerai pour m'excuser ce madrigal [sic] de Jean de Lingendes :

La faute en est aux dieux
Qui la firent si belle
Et non pas à mes yeux.

Trop affectueusement vôtre,

Serge Gainsbourg

P.S. N'oubliez pas de transmettre mon amitié et ma gratitude à Alain Goraguer. Je sais comme vous tout ce que je dois à son talent.

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SignetPp. 201-203. 

Vers destinés à l'édition de 1604 du Sireine.

LE BERGER PHILENE

A MONSEIGNEVR D'URFÉ

STANCES

Soucy du Ciel, cœur généreux,
Qui dans ces beaux vers amoureux
Fais plaindre le Berger Sireine,
Ces vers rendent son mal si doux
Qu'un chacun peut estre jaloux
De n'avoir enduré sa peine.

Pour m'esjouyr en mon tourment,
Je vay quelquesfois présumant
Qu'en ces vers tu m'as voulu peindre.
Et m'estime bien fortuné
Du mal que l'Amour m'a donné
Puis que par eux je puis m'en plaindre.

Je me pense heureux aujourd'huy
De ce qu'il m'a tant faict d'ennuy
Pour une infidèle que j'aime.
Et parmy mes malheurs divers
J'aime tant ma peine en ces vers
Que pour eux je l'aime en moy-mesme.

Aussi dans ce triste discours
Il m'y semble voir mes amours
En l'oubly de ma belle ingratte,
Ce m'est trop de presumption,
Mais las ! en telle affliction
Permets moy qu'ainsi je me flatte.

J'y voy Sireine plein de foy,
Non pas plus fidèle que moy,
J'y voy son cœur remply de flamme,
Le mien est autant enflammé,
Je l'y vois encor bien aimé,
Je le fus autant de ma Dame.

Tout d'un coup il est affligé,
Je fus tout de mesme outragé,
Oublié de celle qu'il aime.
Pareil subiect de mes ennuis.
Et bref ce Sireine je suis
Autant que Sireine luy mesme.

Je me mire en luy cependant
Que je vay le jour attendant,
Car pour accuser la meurtrière
Qui fut aveugle à mes amours,
Et mit en ténèbres mes iours,
Je verray bien tost la lumière.

Lors ceux qui verront mes tourmens
Nous jugeront égaux Amans
En subject, ainsi qu'en martyre,
Et que l'esgalant en malheur,
Vray compagnon de sa douleur,
Je ne luy cède qu'en bien dire.

En ce poinct il fait mieux que moy.
Mais ce bien-dire vient de toy,
De toy l'Apollon de nostre aage :
Que Sireine est heureux Amant,
Puis qu'Apollon plaint son tourment
Quand le traict de l'Amour l'outrage.