Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1621, Deuxième partie.
Bibliothèque municipale de Versailles, Rés. Lebaudy in-12° 416
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LE
CINQUIESME
LIVRE DE LA
SECONDE PARTIE
D'ASTREE.

Édition de 1610, p. 271.
Édition de Vaganay, p. 173.

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a_270ASTREE Ξeust bien pris plaisir au discours η de Hylas, si c'eust esté en une autre saison : mais le desir extréme qu'elle avoit d'estre au lieu où Silvandre avoit trouvé la lettre η de Celadon luy faisoit Ξsouffrir avec impatience tout ce qui l'en destournoit. Cela fut cause qu'à la premiere occasion qui se presenta, elle fit signe à Philis qu'il estoit temps de s'en aller, et que le sejour luy estoit ennuyeux, et voyant que sa compagne ne l'entendoit pas, lors qu'elle vit que Hylas s'arrestoit pour songer un peu à ce qu'il avoit à dire de Criseide, et Ξmonstroit d'en vouloir continuer le discours, elle le prevint, avec telles Ξparoles : - Je n'eusse jamais pensé que la beauté de Philis Ξeust eu tant de puissance sur le plus libre

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esprit qui fut jamais, que de le retenir en un discours plus d'une heure. Et puis que la rigueur de cette Bergere n'a point de consideration de la contrainte en quoy elle le retient, faisons-nous paroistre plus discrettes, et leur rompant compagnie, donnons-luy occasion de cesser. Aussi bien la grande chaleur qui nous a retenuës en ce lieu est desja abatuë, et le promenoir d'or en là sera plus agreable que le discours : Et à ce mot elle se leva, et le reste de la compagnie la suivit, et mesme Hylas prenant Philis sous les bras : - Je suis bien aise, dit-il, ma Maistresse, que les plus insensibles ressentent une partie de la peine que vous me donnez, et Ξrecognoissent l'amour que je vous porte. Il disoit ces Ξparoles pour Astrée qu'il tenoit pour personne qui n'eust jamais rien aymé. Et voila comme nostre η jugement est deceu bien souvent par l'apparence ! Et Philis le voulant laisser en cette opinion : - Ceux qui ayment bien, dit-elle, n'essayent pas de rendre preuve de leur affection par le Ξrapport des personnes qui ne sçavent pas aymer, mais par leurs propres services. Et quant à la patience que vous avez euë de parler si longuement, n'en estes-vous pas surpayé par celle que j'ay euë de vous escouter ? - C'est, dict Hylas, une chose insupportable que l'arrogance et l'ingratitude des Bergeres de cette contrée ! Et par ce que Philis voulut suivre ses compagnes, il la prit sous les bras, et continuant, - Afin de ne m'estre point obligée : Vous ne voulez pas seulement nier ma patience, mais voulez encores que je vous sois redevable de ce que vous m'avez

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escouté. Quelle Loy est celle-là ? - C'est celle que le seigneur, dit-elle, impose à son esclave. - Mais plustost, dit-il, le Ξtiran à son peuple. - Et comment, repliqua Philis, me tenez vous pour un tyran ? Il y a pour le moins Ξcette difference, que je n'use point de force ny de violence sur vous. - Pouvez-vous, respondit Hylas, dire ces paroles sans rougir ? Et pouvez-vous penser que, si ce n'estoit par force, Hylas demeurast si long-temps en vostre puissance ? - Et où sont mes liens, dit-elle, où sont mes fers et mes prisons ? - Ah ! ignorante ou trop dissimulée Bergere, vos chaisnes sont tellement indissolubles, que moy qui suis, s'il faut le dire ainsi, la mesme franchise et liberté n'ay pas seulement le vouloir de m'en delivrer. Or jugez si vos nœuds estreignent bien fort, puis que Hylas en est si fort attaché : Hylas, dis-je, que cent beautez et unies et separées, n'ont jamais peu arrester. Cependant Paris ayant repris Diane sous les bras, Silvandre pour sa discretion demeura sans party quelque temps : car il voulut bien forcer son affection, et ceder sa place à Paris, pour rendre ce devoir à sa Bergere, qui le remarquant luy en sceut gré, Ξdautant que toutes ces honnestes Bergeres estoient bien Ξaises de rendre toute sorte de devoir au gentil Paris, qui à leur consideration quittoit la grandeur où sa condition l'avoit eslevé. Et de fortune Madonte estant seule, parce que Thersandre s'estoit amusé avec Laonice, Silvandre la prit sous les bras, et s'advançant devant la trouppe, resolut de continuer le voyage avec elle. Et quoy que ce Berger s'y η

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Ξfust au commencement addressé pour ne sçavoir où trouver mieux, si est-ce qu'apres il en fut fort Ξsatisfaict : car Ξcette Bergere estoit belle et Ξdiscrete, et avoit des Ξtraits de visage, et des façons qui ressembloient fort à celles de Diane, non pas qu'elle Ξfust si belle, Ξny qu'estant ensemble cette conformité se Ξpeust bien remarquer, mais estant separées, elles avoient quelque chose l'une de l'autre.
  Or Silvandre marchoit de Ξcette sorte, et ne pouvant estre aupres de Diane, estoit bien aise de voir en Madonte quelque chose qui en eust des marques, mais plus encores, lors qu'entrant en discours, il remarqua quelques accents et quelques responces qui la luy representoient encor plus vivement. Cela fut cause que depuis ce jour il se η pleut davantage en sa compagnie, mais il paya η peu de temps apres bien cherement ce plaisir. Tircis entretenoit Astree : Paris, Diane : Hylas, Philis : de sorte que Thersandre fut Ξcontraint η,voyant sa place prise par Silvandre, de s'arrester avec Laonice. Elle qui avoit tousjours l'œil sur Philis et sur Silvandre, remarqua assez aisément que le Berger ne se desplaisoit point avec Madonte : et afin d'en sçavoir Ξdavantage, elle pria Thersandre de s'approcher d'eux, ce que la jalousie qu'il en concevoit desja luy fit faire Ξaisément, mais ils ne peurent ouyr que des propos assez communs.
  Ils ne marcherent pas un demy quart d'heure le long de quelques prez, que Silvandre leur monstra du doigt le bois où il les vouloit conduire, et peu apres ayant passé quelques hayes,

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ils entrerent dans un taillis espais : et par ce que le sentier estoit fort Ξestroict, ils furent contraints de se mettre à la file, et continuerent de Ξcette sorte plus d'un Ξtraict d'arc. En fin Silvandre, qui comme conducteur marchoit le premier, fut tout estonné qu'il rencontra des arbres pliez les uns sur les autres en façon de tonne, qui luy Ξcouppoient le chemin. Toute la trouppe passant à travers les petits arbres, s'approcha pour sçavoir ce qui l'arrestoit, et voyant qu'il n'y avoit plus de chemin : - Et quoy, Silvandre (dit Philis) est-ce ainsi que vous conduisez celles qui vous prennent pour guide ? - J'Ξadvoüe,dit le Berger, que j'ay laissé le chemin par où j'ay passé ce matin, mais c'est qu'il m'a semblé que cestuy-cy estoit le plus court et le plus beau. - Il n'est point mauvais, adjousta Hylas, si vous nous voulez conduire à la chasse : car je croy bien que voicy le plus fort du bois. Silvandre qui estoit fasché d'avoir perdu le chemin, Ξfit tout le tour de Ξceste tonne avec quelque peu de difficulté : et estant parvenu à l'autre costé, il fut plus estonné qu'auparavant, parce que ces arbres qui estoient ainsi pliez les uns sur les autres, faisoient une forme ronde qui sembloit un Temple, et qui toutesfois n'estoit que l'entrée d'un autre plus spacieux, dans lequel on entroit par celuy-cy. A l'entrée η il y avoit quelques vers que Silvandre s'amusa à lire, dont toute la trouppe qui l'attendoit, se sentant ennuyée, l'appella plusieurs fois. Luy tout estonné, apres leur avoir respondu, s'en retourna vers eux, sans entrer dans le temple, afin de les y conduire, et tendant la

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main à Diane : - Ma Maistresse, luy dit-il, ne plaignez point la peine que vous avez prise de venir jusques icy ; car encor que vous vous soyez un peu destournée, toutesfois vous verrez une merveille de ces bois : Et lors la prenant d'une main, et de l'autre pliant les branches des arbres le plus qu'il pouvoit pour luy faire passage, il la conduisit au devant de l'entrée. Les autres Bergers et Bergeres suivirent à la file, desireux de voir cette rareté dont Silvandre avoit parlé.
  Au devant de l'entree, il y avoit un petit pré de la largeur de trente pastrente pas ou environ, qui estoit tout environné de bois de trois costez, de sorte qu'il ne pouvoit estre apperceu que l'on n'y Ξfust. Une belle fontaine qui prenoit sa source tout contre la porte du Temple ou plustost cabinet, serpentoit par l'un des costez, et l'abbreuvoit si bien, que l'herbe fraische, et espaisse, rendoit ce lieu tres-agreable. De tout temps ce boccage avoit esté sacré au grand Hesus, Teutates et Taramis. Aussi n'y avoit-il Berger qui eust la hardiesse de conduire son trouppeau, ny dans le boccage, ny dans le preau : et cela estoit cause que personne n'y frequentoit Ξgueres, de peur d'interrompre la solitude et le sacré silence des Nymphes η, Pans et Egipans : l'herbe qui n'estoit point foulée, le bois qui n'avoit jamais senty le fer, et qui n'estoit froissé ny rompu par nulle sorte de bestail, et la fontaine que le pied ny la langue alterée de nul troupeau n'Ξeut osé toucher, et ce petit taillis agencé en façon de tonne, ou plustost de temple, faisoient bien paroistre

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que ce lieu estoit dedié à quelque Divinité. Cela fut cause que tous ces Bergers s'Ξapprochant avec respect de l'entrée, avant que de passer outre y leurent des vers, qui escris sur une petite table de bois estoient attachez au milieu d'un feston, qui faisoit le tour de la voute de la porte. Les vers estoient tels.

Loin η, bien loin, profanes esprits :
Qui n'est d'un sainct Amour espris,
En ce lieu sainct ne fasse entrée :
Voicy le bois où chasque jour,
Un cœur qui ne vit que d'Amour,
Adore la Deesse Astree.

  Ces Bergers et Bergeres demeurerent estonnez de voir Ξcette inscription, et se regardoient les uns les autres, comme se voulant demander si quelqu'un de la trouppe ne sçavoit point ce que c'estoit, et s'il n'avoit point veu cecy autrefois. Diane en fin s'Ξaddressant à Silvandre : - Est-ce icy Berger, luy dit-elle, où vous nous voulez conduire ? - Nullement, respondit le Berger, et je ne vis de ma vie ce que je vois.
   η- Il est Ξaisé à cognoistre, adjousta Paris, que ces arbres ont esté pliez comme nous Ξle voyons depuis peu de temps : car les Ξlévres en sont encor toutes Ξfraisches. Si faut-il que nous sçachions ce que c'est : mais de peur d'Ξoffenser la Deité à qui ce boccage est consacré, n'y entrons point qu'avec respect, et apres nous estre rendus plus nets que nous ne sommes pas.

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  Chacun η s'y accorda, sinon Hylas, qui respondit que quant à luy il n'y avoit que faire, et encor qu'il pensast de bien aymer, que toutesfois Silvandre luy avoit tant dit le contraire, qu'il ne sçavoit qu'en croire : - Et puis, disoit-il, qu'il est deffendu d'y entrer à ceux qui ne sont point espris d'un sainct Amour, je sçay bien que je suis espris d'Amour, mais qu'il soit sainct ou non, certes je n'en sçay rien. - Comment, dit Philis en sousriant, faute d'amour, ô mon serviteur, fera-t'il que vous nous faussiez compagnie ? - Quant à moy, respondit-il, j'en ay bien tres-grande quantité à ma façon, mais que sçay-je si elle est comme l'entend celuy qui a escrit ces vers ? J'ay tousjours ouy dire qu'il ne se faut point joüer avec les Dieux. - Or regarde Hylas, Ξadjousta Silvandre, quelle honte tu reçois de ton imparfaite amitié en ceste bonne compagnie. - Vrayement, respondit Hylas, tu as raison, tant s'en faut, si tu prenois mon action, comme elle doit estre prise, tu m'en loüerois. Car ne voulant point contrevenir au commandement de la divinité qui s'adore η en ce boccage, je fais paroistre que je luy porte un grand respect, et que je la revere comme je dois, au lieu que toy mesprisant son ordonnance, t'en vas plein d'outrecuidance profaner ce sainct lieu, sçachant bien en ton ame, quoy que tu vueilles feindre, que tu n'as pas ce sainct Amour qui est requis. Silvandre alors le laissant : - Je te respondray, luy dit-il, bien tost : Et lors avec toute la Ξtrouppe, apres avoir puisé de l'eau en sa main, et s'estre lavé, ils laissent tous leurs souliers, et les pieds nuds η,

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entrent sous la tonne : Et lors Silvandre se tournant vers Hylas : - Escoute Hylas, luy dit-il, escoute mes paroles, et en sois tesmoin : Et puis relisant les vers qui estoient à l'entree, il dit ayant les yeux contre le Ciel, et les genoux en terre : - O grande Deité η ! qui es adorée en ce lieu, voicy j'entre en ton sainct Boccage, tres-asseuré que je ne contreviens point à ta volonté, sçachant que mon Amour est si sainct et si pur que tu auras agreable de recevoir les vœux, et supplications d'une ame qui ayme si bien que la mienne. Et si la protestation que je fais n'est veritable, punis, ô grande Deité η ! mon parjure, et mon outrecuidance.
  A η ce mot les mains Ξjoinctes et la teste nuë, il entra dans la tonne, et tous les autres apres, horsmis Hylas. Le lieu estoit spatieux, de quinze ou seize pas en rond, et au milieu y avoit un grand chesne, sur lequel s'appuyoit la voute que faisoient les petits arbres, et Ξmesme ses branches tirées contre bas en couvroient une partie. Au pied de Ξcet arbre estoient Ξrelevés quelques gazons en forme d'autel sur lequel y avoit un tableau où deux amours estoient peints, qui essayoient de s'oster l'un à l'autre une branche de Mirte et une de Palme, entortillées ensemble. Soudain que Ξcette devote trouppe fut entree, chacun se jetta à genoux : et apres avoir adoré en particulier la Deité η de ce lieu, Paris s'Ξapprochant de l'autel, et faisant l'office de Druide, ayant cueilly quelques fueilles de chesne : - Reçoy, dit-il, ô grande Deité η, qui que tu sois adorée en ce lieu, l'humble recognoissance de Ξcette

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devote Ξtrouppe, avec une aussi bonne volonté, qu'avec humilité et devotion je t'offre, au nom de tous, ces fueilles de l'arbre le plus aymé du Ciel, et sous le tronc duquel il te plaist que l'on Ξt'honore. Il dit, et offrant ces fueilles, les mit avec un genoüil en terre sur l'autel. Alors Ξchacun se releva, et s'approchant de ces gazons pour voir le tableau qui estoit dessus, ils Ξ apperceurent deux Amours, comme η j'ay dit, qui tenant à deux mains les branches de Palme et de ΞMyrte entortillées, s'efforçoient de se les oster l'un à l'autre.
  La η peinture estoit fort bien Ξfaicte : car encor que ces Ξpetits enfans fussent gras et potelez, si ne laissoit-on de voir les muscles et les nerfs, qui à cause de l'effort paroissoient eslevez : non toutesfois en sorte que l'on ne Ξrecogneut bien que l'Ξembon-point empeschoit qu'ils ne Ξparussent davantage. Ils avoient tous deux la jambe Ξdroicte advancée, et les pieds qui se touchoient presque l'un l'autre. Les bras estoient fort en avant, et au contraire les corps en arriere, comme s'ils avoient appris que plus un poids est esloigné, et plus il a de pesanteur, car chacun d'eux pour donner plus de peine à son compagnon se tient de cette sorte, afin que le poids mesme de leurs Ξpetits corps, Ξfavorisast d'autant la force de Ξleurs bras. Ils avoient les visages beaux, mais presque comme Ξbouffis, à cause du sang qui leur montoit au front pour l'effort qu'ils faisoient, ce que les veines grossies aupres des temples, et au milieu du front tesmoignoient assez : Et le peintre avoit esté si soigneux, et y avoit travaillé

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avec tant d'industrie, qu'encores qu'il les Ξrepresentast en une action qui faisoit paroistre que chacun vouloit vaincre, si est-ce qu'à leur visage on Ξcognoissoit bien qu'il n'y avoit point d'inimitié entre eux, ayant meslé parmy leur combat je ne η sçay quoy de doux et de riant aux yeux, et en la bouche de tous les deux. Leurs flambeaux estoient un peu à costé, où ils les avoient laissé choir : et de fortune estant Ξtombez l'un pres de l'autre, les endroits qui estoient allumez, s'estoient rencontrez ensemble ; de sorte qu'encores que le reste des flambeaux Ξfust separé, les Ξflammes toutesfois des deux s'unissant ensemble n'en faisoient qu'une, et par ce moyen ils esclairoient ensemble, et avec d'autant plus d'ardeur et de clarté que l'une adjoustoit à l'autre tout ce qu'elle en avoit, avec ce mot, NOS VOLONTEZ DE MESME NE SONT QU'UNE. Leurs arcs estoient je ne η sçay comment si bien Ξentrelacez l'un dans l'autre, qu'ils ne pouvoient tirer que tous deux ensemble, et les carquois qu'ils avoient sur Ξleurs espaules, estoient bien Ξpleins de flesches, mais à la couleur des plumes on Ξcognoissoit bien que celles qui estoient en l'un appartenoient à l'autre, par ce que dans le carquois doré, les Ξflesches estoient à plumes argentées, et dans l'argenté les dorées.
  Cette trouppe eust demeuré long-temps sans entendre cette peinture, si le Berger Silvandre par la priere de Paris ne la leur Ξeust declarée. - Ces deux amours, dit-il, gentile Ξtrouppe,

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signifient l'Amant et l'Aymé. ΞCeste palme et ce mirte entortillez, signifient la victoire d'amour, d'autant que la palme est la marque de la victoire, et le Ξmirte de l'Amour. ΞDoncques l'Amant et l'Aymé s'efforcent à qui sera victorieux, c'est à dire à qui sera plus Amant. Ces flambeaux dont lesΞflammes sont assemblees et qui pour ce Ξsujet sont plus grandes, montrent que l'amour reciproque augmente l'affection. Ces arcs entre-lassez et liez de sorte ensemble, que l'on ne peut tirer l'un sans l'autre, nous enseignent que toutes choses sont tellement communes entre les amis, que la puissance de l'un est celle de l'autre, voire que l'un ne peut rien faire sans que son compagnon y contribuë autant du sien : ce que le changement des fleches nous apprend Ξencor mieux. On peut Ξencores cognoistre, par cét assemblee d'arcs et de flammes, et par cét eschange de fleches l'union Ξdes deux volontez en une, et comme disent les plus sçavants η, que l'Amant et l'Aymé ne sont qu'un. De sorte qu'à ce que je puis voir, ce tableau ne vous veut representer que les efforts de deux Amants pour emporter la victoire l'un sur l'autre, non pas d'estre le mieux aymé, mais le plus remply d'Amour, nous faisant entendre que la perfection de l'Amour n'est pas d'estre Ξaymé, mais d'estre Amant.
  Que si cela est ma belle Maistresse, dit-il, se tournant vers Diane, voyez combien vous m'en devez de reste. - J'advouë librement, dit-elle, que de Ξceste sorte j'ayme mieux estre en vos dettes que si vous estiez aux miennes. Hylas estoit à l'entree, et n'osoit passer outre, quoy qu'il en

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Ξeust beaucoup d'envie, et plus encore lors que panchant dedans la moitié du corps, il vid l'autel de gazons et le tableau qui estoit dessus : Et parce qu'il ne le pouvoit bien voir, il prestoit l'Ξoreille fort attentive aux discours de Silvandre, et en mesme temps il ouyt que le Berger respondit à Diane : - Je voy bien, ma belle Maistresse, que vous ny moy ne sommes point representez en ce tableau, puis qu'ils sont chacun amant et aymé, et que vous estes bien aymee, mais non pas Amante, et moy Amant, et non pas aymé, et cela plus par mal-heur que par raison.
   η- Il Ξny a, dit Diane, difference entre nous que des Ξparoles : car j'appelle raison ce que vous venez de nommer mal-heur : et toutesfois c'est la mesme chose. - Si toute la difference, dit-il, estoit au mot, je ne m'en soucierois Ξgueres, mais le mal est qu'en effect ce que vous Ξappellez raison, et moy mal-heur me remplit de toute sorte de desplaisirs, et que son contraire me rendroit le plus heureux Berger de l'Univers. A ce mot il se tourna vers le tableau, et parce que Diane vouloit respondre : - Je vous supplie, dit-il, ma belle Maistresse, de ne me donner davantage de Ξcognoissance de vostre peu de bonne volonté, et me permettre de voir ce qui est encor de rare en ce tableau. Et lors le prenant en la main il leut ces Ξparoles qui estoient escrites au bas.

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ΞVOICY LES DOUZE

tables η des loix d'Amour, que sur peine
d'encourir sa disgrace, il commande
à tout Amant
d'observer
.

Premiere Table.

q_283QUi veut estre Ξparfaict Amant,
Il faut qu'il ayme infiniment :
L'extreme Amour seule en est digne,
Aussi la mediocrité,
De trahison est plustost signe,
Que non pas de fidelité.

Deuxiesme Table.

Qu'il n'ayme jamais qu'en un lieu,
Et que cest Amour soit un Dieu,
Qu'il adore pour toute chose η :
Et n'ayant jamais qu'un Ξobject,

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Tous les bon-heurs qu'il se propose
Soient pour Ξcest unique Ξsubject.

Troisiesme Table.

Bornant en luy tous ses plaisirs,
Qu'il arreste tous ses desirs,
Au service de Ξceste belle :
Voire qu'il cesse de s'aymer,
Sinon que d'autant qu'aymé d'elle,
Il se doit pour elle estimer.

Quatriesme Table.

Que s'il a le soin d'estre mieux,
Ce ne soit que pour les beaux yeux,
Dont son Amour a pris naissance :
S'il souhaitte plus de bon-heur,
Ce ne soit que pour l'esperance,
Qu'elle en recevra plus d'honneur.

Cinquiesme Table.

Telle soit son affection,
Que mesme la possession,

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De ce qu'il desire en son ame,
S'il doit l'Ξacheter au mespris
De son honneur ou de sa Dame,
Luy soit moins chere que ce pris.

Sixiesme Table.

Pour η Ξsuject qui se vienne offrir,
Qu'il ne puisse jamais souffrir,
La honte de la chose aimee :
Et si devant luy par desdain,
D'un mesdisant elle est blasmee :
Qu'il meure ou la venge soudain.

Septiesme Table.

Que son Amour fasse en effect,
Qu'il juge en elle tout Ξparfaict,
Et quoy que sans doute il l'estime :
Au prix de ce qu'il aymera,
Qu'il condamne comme d'un crime,
Celuy qui moins l'estimera.

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Huictiesme Table.

Qu'espris d'un Amour violant,
Il aille sans cesse Ξbruslant,
Et qu'il languisse, et qu'il souspire,
Entre la vie et le trespas,
Sans toutesfois qu'il puisse dire,
Ce qu'il veut, ou qu'il ne veut pas.

Neufiesme Table.

Mesprisant son propre sejour,
Son ame aille vivre d'Amour
Au sein de Ξcelle qu'il adore,
Et qu'en elle Ξainsy transformé,
Tout ce qu'elle Ξayme et qu'elle honore,
Soit aussi de luy bien aymé.

Dixiesme Table.

Qu'il tienne les jours pour perdus
Qui loing d'elle sont despendus,
Toute peine soit embrassee,
Pour estre en ce lieu desiré,

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Et qu'il y soit de la pensee,
Si le corps en est separé.

Unziesme Table.

Que la perte de la raison,
Que les liens et la prison,
Pour elle en son ame il cherisse ;
Et se plaise à s'y renfermer,
Sans attendre de son service,
Que le seul honneur de l'Ξaymer.

Douziesme Table.

Qu'il ne puisse jamais penser,
Que son Amour doive passer :
Qui d'autre sorte le conseille,
Soit pour ennemy reputé,
Car c'est de η luy prester l'Ξoreille,
Crime de leze Majesté.

Hylas qui escoutoit ce que Silvandre lisoit : - Je ne Ξcrois point, dit-il, Silvandre, qu'une seule des paroles que tu as proferees, soit escritte au tableau que tu tiens : mais les ayant composees il y a long temps selon ton

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humeur Ξmelancolique, tu fains à Ξceste heure de les lire pour leur donner plus d'authorité, et tromper plus aysément toute Ξceste trouppe. - Cela seroit peut estre faisable, respondit Silvandre, s'il n'y avoit icy que moy qui sçeust lire, et si ces loix estoient contraires à la raison, ou aux anciens Ξstatus d'Amour. - Si ce que je te reproche n'estoit veritable, adjousta Hylas, tu m'apporterois icy ce que tu tiens en la main pour me le faire voir. - Si tu juges repliqua Silvandre, que ce Ξsainct lieu seroit profané par ton corps : à plus forte raison dois-je penser que ces saintes loix le seroient beaucoup plus, si par la lecture que tu en ferois, ton ame en avoit communication. Car ce n'est que pour l'imperfection qui est en elle, que tu Ξadvoüois que ton corps est profane, et indigne d'entrer icy. Toute la trouppe se mist à rire, et quoy que l'inconstant voulust repliquer, si ne fut il point escouté, parce que Silvandre ayant remis le tableau sur les gazons, et baisé les deux coings de Ξcest autel rustique chacun suivit Paris, qui trouvant une porte faite d'ozier, passa de ce lieu en un autre cabinet beaucoup plus ample. Il y avoit au dessus de la voute de la porte un feston où pendoit un tableau. dans lequel ces vers estoient escrits.

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MADRIGAL.

Le temple d'amitié η
Ouvre sans plus l'entree,
Du sainct Temple d'Astree :
Où l'Amour qui m'ordonne,
De la servir tousjours :
Comme jadis je luy donnay mes jours,
Veut qu'ores je luy donne,
Les Ξtriste nuicts
De mes ennuis.

  Astree fut celle qui s'y arresta le plus : fut qu'à cause de son nom, il luy Ξsemblast qu'elle y eust le plus d'interest, ou qu'oyant parler de la vie, et des ennuis elle pensast que cela se deust entendre de la fortune du pauvre et infortuné Celadon. Tant y a qu'elle considera longuement ceste escriture, et cependant le reste de la trouppe estant passé plus outre, et trouvant une Ξvoutte faitte comme la premiere, mais beaucoup plus ample, d'abord tous se jetterent à genoüil, et ayant avec silence adoré la Deité à qui ce lieu estoit consacré, Paris, comme il avoit desja Ξfaict, offrit pour toute la trouppe un rameau

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de chesne sur l'Autel. Il estoit de Gazons comme l'autre, sinon qu'il estoit fait en triangle, et du milieu sortoit un gros chesne, qui se poussant un pied par dessus les Gazons avec un tronc seulement, se separoit en trois branches d'une esgale grosseur : et se haussant de ceste sorte plus de quatre pieds : ces branches venoient d'elles-mesmes à se remettre ensemble, et n'en faisoient plus qu'une qui s'eslevoit plus haut qu'aucun arbre de tout ce Boccage sacré. Il sembloit que la nature eust pris plaisir de se joüer en cét arbre ayant d'un tyge tiré ces trois branches, et puis si bien reünies (sans ayde de l'artifice) qu'une mesme escorce les lioit, et les tenoit ensemble. En la branche qui estoit à costé droit on voyoit dans l'escorce, HESUS : et en celle qui estoit à Ξcosté gauche, BELENUS, et en celle du milieu, THARAMIS, au tyge d'où ces trois branches sortoient, il y avoit TAUTATES, et en haut où elles se reünissoient, il y avoit de mesme, TAUTATES.
  Ces choses qui estoient selon la coustume de leur religion (car ils adoroient Dieu sous les tyges des chesnes) ne les estonnerent point, mais si fit bien ce qu'ils apperceurent à main gauche. C'estoit un autre autel qui estoit aussi de Gazons, avec deux grands vazes de terre dans lesquels estoient deux tyges de Ξmyrte. Au milieu l'on voyoit un tableau, par dessus lequel les deux ΞMyrtes pliant les branches, sembloient luy faire une couronne et cela estoit bien recogneu pour n'estre pas

Signet[ 291 ] 1610 moderne

naturel : mais entortillé de ceste sorte par artifice. Le tableau representoit une Bergere de sa hauteur et au plus haut du tableau il y avoit, C'est la Deesse Astree, et au bas on voyoit ce vers.

Plus digne de nos vœux que nos vœux ne sont d'elle.

  Si tost que Diane jetta les yeux dessus, elle se tourna vers Philis : - N'avez-vous jamais veu (luy dit-elle) mon serviteur, personne à qui ce Ξpourtraict ressemble ? Philis le considerant Ξdavantage : - Voila, luy respondit-elle, le Ξpourtraict d'Astree, Je n'en vis jamais un mieux fait, ny qui luy ressemblast Ξdavantage : mais, continua-t'elle, vous sembloit-il qu'on ne η l'ait pas voulu rendre recognoissable ? n'a-t'elle pas en la main la mesme houlette qu'elle porte : Et lors prenant celle qu'Astree tenoit : - Voyez ma Maistresse, ces doubles C. et ces doubles A. entrelassez de mesme sorte tout à l'entour, et comme l'endroit où elle la prend quand elle la porte est garny de mesme façon, et les fers d'en bas de cuivre, avec les mesmes chiffres : Et le sifflet η qui est en haut, representant la moitié d'un serpent, comme il se tourne de Ξmesme. - Vous avez raison, dit Diane, mesme que je Ξvoy icy Melampe couché à ses pieds. Il est bien recognoissable aux marques qu'il porte. Voyez la moitié de la teste comme il l'a blanche, et l'autre noire, et sur l'aureille noire la marque blanche. Si l'autre aureille

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n'estoit cachee, il y a apparence que nous y verrions la marque noire : car le peu qui s'en voit au haut de Ξta η teste, et au dessus paroist estre blanc. Voyez aussi Ξceste marque blanche au tour du col en façon de colier, et l'eschancrure du poil noir qui se tournant en demy lune dessus les espaules, finit de mesme sur la crouppe où le blanc recommence. On n'y a pas mesme oublié ceste bande noire et blanche tout le long des jambes. Silvandre s'approchant d'elle : - Et moy, dit-il, j'y recognois entre η ce Ξtrouppeau la brebis qu'Astree ayme le plus. La Ξvoila toute blanche sinon les Ξoreilles qu'elle Ξà noires, le nez, le tour des yeux, le bout de la queuë, et l'extremité des quatre jambes : et afin qu'elle ne Ξfust pas Ξmescogneuë, regardez les nœuds que je luy ay veu porter plusieurs fois à l'entour des cornes en façon de Guirlande. Astree oyant tous ces discours, demeuroit estonnee et muette, sans faire autre chose que regarder avec admiration ce qu'elle voyoit. Toutesfois s'avançant près de l'Autel, et voyant plusieurs petits roulleaux de papiers espars dessus, elle en prit un, et le desliant toute tremblante, y trouva ces vers.

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Privé de mon vray bien, ce bien faux me soulage,

PAssant si tu t'enquiers qui dedans ce Boccage,
M'a donné ce Ξ
pourtrait,
Sçache qu'Amour l'a fait,
Qui privé du vray bien, d'un bien faux me soulage.

Pressé de la douleur je luy tiens ce langage,
Banny de la moitié η,
Permettez par pitié,
Que privé du vray bien ce bien faux me soulage,

Confiné dans ce lieu que pour vous rendre hommage,
Je vous ay consacré
Aayez au moins à gré,
Que privé du vray bien ce bien faux me soulage.

S'il ne m'est pas permis de voir vostre visage :
Ces beaux traits pour le moins.
Serviront de tesmoing,
Que privé du vray bien ce bien faux me soulage.

Je leur dis, ô beaux traits que je retiens pour gage,
Que nul autre Amoureux
Ne fut onc plus heureux,
Privé de mon vray bien ce bien faux me soulage.

Je les adore donc, non pas comme une image,
Mais comme Dieux tres-grands.
Car par Ξeffect j'apprends,

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Que privé du vray bien ce bien faux me soulage.

  Astree estant retiree à part, lisoit et consideroit ces vers, et plus elle regardoit l'escriture, et plus il luy sembloit que c'estoit de celle de Celadon : de sorte qu'apres un long combat en elle-mesme il luy fut impossible de retenir les larmes ; et pour les cacher elle fut contrainte de tourner le visage vers l'autre autel. Mais Philis qui estoit aussi estonnee, qu'aucune de la compagnie ayant pris un autre de ces Ξrouleaux, l'alla trouver se doutant bien que ce qui faisoit separer Astree de ceste sorte, n'estoit que ces peintures, et ces escrits, qu'elle mesme recognoissoit fort bien pour estre de ceux de Celadon. Et parce que Diane s'en alloit aussi la trouver, Philis luy fit signe de ne le faire, de peur que Silvandre et Paris ne la suivissent, ce qu'aysement elle entendit : et pource s'en retournant vers l'Image d'Astree, elle ouvrit quelques Ξrouleaux de ceux qui estoient sur l'autel : le premier qui luy tomba entre les mains, fut celuy-cy.

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DIALOGUE.

SUR LES YEUX D'UN POURTRAIT.

STANCES.

s_livre6SOnt ce, Peintre sçavant, des ames, ou des Ξflammes,
Qui naissant de ces yeux leur volent à l'entour ?
Ce sont Ξflammes d'Amour qui consument les ames :
Ce sont ames plustost qui font vivre l'Amour.

ΞAh ! qui n'admirera ces Ξflammes nompareilles,
Si la vie et la mort procedent de Ξces yeux,
Les Ξeffects des grands Dieux sont-ce pas des merveilles,
Et ces Ξ*soleils aussi ne sont-ce pas des Dieux ?

Les Ξaymer comme humains c'est donc erreur extreme,
Puis qu'il faut des grands Dieux reverer le pouvoir ;
 Ne commandent-ils pas à ton cœur qu'il les ayme,
Ayant desja permis à tes yeux de les voir ?

Il est vray, mais mon cœur touché de reverence,
Doit de devotion non d'Amour s'allumer :
 Les Dieux ne veulent rien outre nostre puissance.
Espreuve, si tu peux, les voir sans les aymer.

  Cependant que Diane pour amuser toute la compagnie alloit lisant tout haut ces vers, et ceux-cy Ξestant finis en prenoit d'autres, dont l'autel estoit presque couvert. Philis s'Ξaddressant à la Bergere Astree : - Mon Dieu ma sœur, luy dit-elle, que je demeure estonnee des

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choses que je voy en ce lieu ! - Et moy, dit-elle, j'en suis tant hors de moy que je ne sçay si je dors ou si je veille : et voyez ceste lettre ; et puis me Ξditte je vous supplie, si vous n'en avez jamais veu de semblables. - C'est respondit Philis, de l'escriture de Celadon, ou je ne suis pas Philis. - Il n'y a point de doute, repliqua Astree, et Ξmesme je me ressouviens qu'il avoit escrit ce dernier vers.

Privé de mon vray bien, ce bien faux me soulage

autour d'un petit Ξpourtraict qu'il avoit de moy, et qu'il portoit au col dans une petite boite η de cuir parfumé. - Voyons, dit Philis, ce qu'il y a dans ce papier que je tiens en la main, et que j'ay pris au pied de vostre image.


SONNET.

q_37QUi ne l'admireroit ! Et qui n'Ξaimeroit mieux,
Errer en l'adorant plein d'Amour et de crainte :
Et rendre courroucez contre soy tous les Dieux,
Que n'idolatrer point une si belle Ξ
Sainte ?

Mais qu'est-ce que je dis ? en Ξeffect elle est peinte,
La belle que voicy, ce ne sont pas des yeux,
Comme nous les croyons, ce n'en est qu'une fainte,
Dont nous deçoit la main du peintre ingenieux.

Ce ne sont pas des yeux ? si ressens-je la playe,
Quoy que le trait soit Ξfeint, toutesfois estre vraye,
Fuyons donc puisqu'ainsi les coups nous en sentons.

Signet[ 297 ] 1610 moderne

Mais pourquoy Ξfuirons-nous ? la fuite en est bien vaine,
Si desja bien avant dans le cœur nous portons,
De ces yeux Ξ
vrais ou faux la blessure certaine.

  Ah ! ma sœur, dit alors Astrée, n'en doutons plus, c'est bien Celadon qui a escrit ces vers, c'est bien luy sans doute, car il y a plus de trois ans η qu'il les fit sur un pourtraict que mon pere avoit Ξfaict faire de moy : pour le donner à mon oncle Focion. A ce mot les larmes luy revindrent aux yeux, mais Philis qui craignoit que ces autres Bergers et Bergeres ne s'en Ξapperceussent : - Ma sœur, luy dit-elle, voicy un Ξsujet de Ξresjouïssance, et non pas de tristesse. Car si Celadon a escrit cecy, comme je le crois, il est certain qu'il n'est point mort, quand vous avez pensé qu'il se soit noyé. Que si cela est, quel plus grand subjet de joye pourrions-nous recevoir ? - Ah ! ma sœur, luy dit-elle, tournant la teste de l'autre costé, et la η poussant un peu de la main, ah ! ma sœur, je vous supplie ne me tenez point ce langage.
   η Celadon est veritablement mort par mon imprudence, et je suis trop mal-heureuse pour ne l'avoir pas perdu η. Et je voy bien maintenant que les Dieux ne sont pas encor Ξcontents des larmes que j'ay versées pour luy, puis qu'ils m'ont conduitte icy pour Ξm'en donner un nouveau subject. Mais puis qu'ils le veulent, je verseray tant de pleurs, que si je ne puis en laver entierement mon offence, je m'efforceray pour le moins de le faire, et ne cesseray que je ne Ξperde ou la vie, ou les yeux. - Je ne vous diray pas, repliqua

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Philis, que Celadon vive : mais si feray η bien que s'il a escrit ce que nous lisons, il faut que de necessité il ne soit pas mort. - Et quoy, dit-elle, ma sœur, n'avez-vous jamais ouy dire à nos Druides, que nous avons une ame qui ne meurt pas encor que nostre corps meure ? - Je l'ay bien ouy dire, respondit Philis ; - Et n'avez-vous pas bonne memoire de ce qu'ils nous ont si souvent enseigné, qu'il faut donner des sepultures η aux morts, voire Ξmesmes leur mettre quelque piece d'argent dans la bouche, Ξafin qu'ils puissent payer celuy qui les passe η dans le Royaume de Dis ? Qu'autrement ceux qui sont privez de sepulture demeurent cent ans errants le long des lieux où ils ont perdu leurs corps ? Et ne sçavez-vous pas que celuy de Celadon n'ayant peu estre trouvé, est demeuré sans ce dernier office de pitié ? Que si cela est, pourquoy seroit-il impossible qu'il Ξallast errant le long de ce malheureux rivage de Lignon, et que conservant l'amitié Ξqu'il m'a tousjours portée, il eust encore pour son intention les mesmes pensées qu'autrefois il a euës ? Ah ma sœur, ma sœur, Celadon est trop veritablement mort pour mon contentement, et ce que nous en voyons, n'est que le tesmoignage de son amitié, et de mon imprudence. - Ce que j'en dis, respondit Philis, n'est que pour l'apparence que j'y vois, et le desir que j'en ay pour vostre repos. - Je le cognois bien, repliqua Astrée, mais ma sœur, ressouvenez-vous que si j'avois creu que Celadon fust en vie, et qu'en fin je trouvasse qu'il Ξfust mort, il n'y auroit rien qui me Ξpeust conserver la vie : car ce

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seroit le perdre une seconde fois ; et les Dieux et mon cœur sçavent combien la premiere Ξm'a conduitte pres du tombeau. - Encor vous doit-ce estre du contentement, respondit Philis, de cognoistre que la mort n'a peu effacer l'affection qu'il vous portoit. - C'est, dit-elle, pour sa gloire η, et pour ma punition. - Mais plustost, dit Philis, qu'estant mort il a veu clairement et sans nuage la pure et sincere amitié que vous luy portez, et que mesme cette jalousie qui estoit cause de vostre courroux, ne procedoit que d'une Amour tres-grande. Car j'ay ouy dire que comme nos yeux voyent nos corps, de mesmes nos ames separées se voyent et recognoissent. Astrée respondit : - Ce seroit bien la plus grande satisfaction que je Ξpeusse recevoir : car je ne doute nullement, qu'autant que mon imprudence luy a donné de Ξsubjet d'ennuy, autant la veuë qu'il auroit de ma bonne volonté luy donneroit du contentement. Car si je ne l'ay plus aymé que toutes les choses du monde, et si je ne continuë encores en Ξceste mesme affection, que jamais les Dieux ne m'ayment.
  Ces Bergeres parloient de Ξcette sorte, cependant que Diane entretenoit le reste de la trouppe, lisant Ξquelquesfois les petits rouleaux qu'elles trouvoient sur l'Autel, d'autresfois demandant à Paris, Tircis, et Silvandre ce qu'ils jugeoient de ces choses. - Il n'y a personne icy, dit Paris, qui ne cognoisse bien que ce Ξpourtraict a esté Ξfaict pour Astrée, et qui de mesme ne juge qu'il a esté mis en ce lieu par quelqu'un qui ne l'Ξayme pas seulement, mais qui l'adore. - Quant

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à moy, dit Silvandre, ces chiffres me feroient croire que ce seroit Celadon, si Celadon n'estoit point mort. - Comment, dit Tircis, Celadon, ce Berger qui se noya, il y a quatre η ou cinq lunes dans Lignon ? - Celuy-là mesme, respondit Silvandre. - Et servoit-il Astrée ? adjousta Tircis. Au contraire j'ay ouy dire qu'il y avoit tant d'inimitié entre leurs familles.
   η- La beauté de la Bergere fut plus grande que la haine, respondit Silvandre, et me semble que puis qu'il est mort, il n'y a point de danger de le dire. - Je croy, interrompit Diane, qu'aussi n'y en auroit-il pas encor qu'il vesquit, ayant esté si discret, et Astrée si sage, que cette affection ne sçauroit avoir Ξoffensé personne. Astrée qui s'estoit teuë quelque temps, oyant ce que les Bergers disoient d'elle, encore que ses yeux ne fussent pas encor bien remis, ne peut s'empescher de leur respondre : - Ces larmes que je ne puis cacher, Ξrendront tesmoignage que Celadon m'a aymée, puis que sa memoire me les arrache par force : mais ces escrits qui sont sur Ξces gazons, tesmoignent aussi qu'Astrée a plustost fait faute contre l'Amour que contre le devoir. Cela est cause que je ne fais point de difficulté de l'advoüer pour luy rendre au moins cette satisfaction apres sa mort, que mon honnesteté n'a jamais permis qu'il eust receuë durant sa vie. A ces Ξparoles toute la trouppe s'approcha d'elle, et Diane luy montrant les billets qu'elle avoit : - Est-ce Ξ de l'escriture de Celadon ? - C'en est sans doute, respondit Astrée. - C'est donc signe, Ξadjousta Diane, qu'il n'est pas mort. A quoy Philis

Signet[ 301 ] 1610 moderne

respondit : - C'est de quoy nous parlions à cette heure-mesme : mais elle dit que l'Ame de Celadon qui va errant le long du rivage de Lignon les a escrits. - Et quoy ? ΞadjoustaTircis, n'a-t'il point esté enterré ? - C'est la cause, dit Astree, qu'il va errant de cette sorte : car on ne luy a pas mesme faict un vain Tombeau. - C'est veritablement, Ξ* repliqua Paris η, trop de nonchalance, d'avoir laissé si longuement en peine pour un devoir de si peu de moment, une si belle ame que celle de ce gentil Berger. - Voila, dit Tircis, comme le soucy des morts touche le plus souvent fort peu ceux qui survivent : de sorte que j'estime ceux-là sages, qui durant leur vie y pourvoient. - Et sans mentir, Ξadjousta Diane, c'est chose estrange, que ce Berger tant aymé, non seulement de tous ses parens, mais de tout nostre hameau, n'ait receu ce pitoyable office que reçoivent les moins aymez. - C'est peut-estre, dit Thersandre, que les Dieux l'ont ordonné de cette sorte, afin qu'il n'abandonnast pas si tost ces lieux qu'il avoit tant aymez, et que recompensé de son affection, il Ξeust ce contentement η de demeurer quelque temps pres de celle qu'il ayme.
   ηΞToutesfois, dit Tircis, j'ay Ξappris que tout ainsi que nostre corps ne peut demeurer en l'air, en l'eau, ny dans le feu sans une continuelle peine, parce qu'estant pesant, il faut qu'incessamment il se travaille, tant qu'il est en ces elemens qui n'ont rien de si solide : de mesme l'ame despoüillée du corps n'estant point en son propre element tant qu'elle demeure entre nous, est en une continuelle peine, jusques à ce qu'elle soit

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entrée aux champs Elisiens, où elle trouve un autre air, une autre terre, une autre eau, et un autre feu, d'autant plus Ξparfaicts et convenables à sa nature, que ceux où nous sommes le sont Ξdavantage à nos corps lourds et grossiers. Ce que je sçay : parce que quand ma chere et tant aymée Cleon fut morte, je fus presque en resolution η de ne luy donner point de sepulture afin de retenir cette belle ame quelque temps Ξaupres de moy : mais nos Druides me sortirent de Ξceste erreur, me faisant entendre ce que je viens de vous dire. - Quant à moy, dit Silvandre, puis qu'à faute de sepulture on demeure quelque temps autour du lieu où l'on meurt, je veux prier tous mes amis, que si je meurs en cette contrée, ils ne m'enterrent point, afin que j'aye plus de loisir de voir ma belle Maistresse. Car il n'y a contentement des champs Elisiens qui vaille celuy-là, ny peine qu'une ame puisse souffrir pour n'estre en son element, qui ne soit beaucoup moindre que le bien de la voir.
   η- Cela seroit fort bon, respondit Tircis, si apres la mort vous despoüillant du corps vous ne laissiez point aussi tous ces amours : mais j'ay ouy dire à nos sages, que nos passions n'estoient que des tributs de l'humanité, et que les Dieux nous avoient naturellement donné cet instinct, afin que la race des hommes ne vint à deffaillir, mais qu'apres la mort, Ξdautant que les ames sont immortelles, et que rien d'immortel ne peut engendrer, cest Amour se perd η en elles, tout ainsi que la volonté de manger, de boire et de dormir. - Et toutesfois, dit Silvandre, si Celadon a

[ 303 ] 1610

escrit ce que nous lisons, il n'y a pas apparence qu'il ait perdu l'affection qu'il portoit à cette Bergere. - Et qui sçait, respondit Tircis, si les Dieux qui sont justes ne luy ont point voulu donner cette particuliere satisfaction pour recompense de la vertueuse et Ξsaincte amitié qu'il a portée à cette Bergere ? - Si cela est, repliqua Silvandre, pourquoy ne dois-je esperer η de trouver les Dieux aussi justes et favorables que luy, puis que mon amitié ne cede ny à la sienne, ny à nulle autre, soit en ardeur, soit en vertu ? - Mais, dit Astrée, si les Dieux luy ont Ξfaict cette grace que vous Ξdites, ne seroit-ce point impieté en luy rendant le devoir de la sepulture de le faire partir de cette contree, et luy ravir Ξce contentement ? - Nullement, respondit Tircis ; car la grace que les Dieux luy ont Ξfaicte en cela n'a esté que pour soulager la peine que continuellement il reçoit, estant contraint de demeurer sous un Ciel si contraire à son naturel.
  Ces Bergers discouroient de cette sorte, quand Philis considerant tout ce qui estoit en ce lieu, jetta sa veuë sur un Ξendroict où il y avoit apparence que quelqu'un se fust mis bien souvent à genoux : car la terre en avoit les marques bien imprimées. ΞEt parce que cela estoit vis à vis de l'Autel, et qu'elle y vit un rouleau de parchemin attaché à une hart ou tortis de saule, elle s'y en alla η pour voir ce que c'estoit, et le desployant trouva ces Ξparoles.

Signet[ 304 ] 1610


ORAISON

A LA DEESSE Astree.

g_304GRande et toute puissante Deesse, encore que vos perfections ne puissent estre esgalées, il ne faut que nos sacrifices ne pouvant estre tels que vous meritez, laissent de vous estre Ξagreables, puis que si les Dieux ne recevoient que ceux qui sont dignes d'eux, il faudroit qu'eux-mesmes Ξfussent la victime. Or ce que je viens offrir à vostre Deité, c'est un cœur et une volonté, qui n'ont jamais esté dediez qu'à vous seule. Si Ξcette offrande vous est agreable, tournez Ξles yeux pleins de pitié sur cette ame qui les a tousjours trouvez si pleins d'Amour, et par un acte digne de vous, sortez- η de la peine où elle demeure continuellement, et la mettez Ξen repos duquel son malheur, et non son demerite l'a jusques icy esloignée. Je vous requiers cette grace par le nom de Celadon, de qui la memoire vous doit plaire, si celle du plus fidelle et affectionné de vos serviteurs, peut jamais avoir obtenu de vostre Divinité cette glorieuse satisfaction.

Signet[ 305 ] 1610 moderne

  Philis faisant signe de la main, et appellant Astrée : - Venez lire, luy dit-elle, ma sœur ce que Celadon vous demande, et vous Ξcognoistrez que Tircis vous a Ξdit vray : Et lors s'estant tous approchez, elle releut tout haut cette Oraison, qui ne fut pas sans qu'Astrée accompagnast ses Ξparoles de larmes, encores qu'elle se Ξcontraignist le plus qu'il luy Ξfust possible : mais elle ne pouvoit ressentir ces desplaisirs avec une moindre demonstration. Et lors que Philis Ξeut parachevé, - Vrayement, Ξdit Astrée, je satisferay à sa juste demande : Et puis que ses Ξparens ne luy rendent pas le devoir, à quoy la proximité η les oblige, il recevra de moy celuy d'une bonne amie. A ce mot sortant de ce lieu, apres avoir honoré l'autel des Dieux, toute cette trouppe retourna vers Hylas, qui en les attendant n'avoit point esté oisif : car les voyant tous attentifs dans l'autre cabinet, il entra dans celuy où estoient les douze Tables des loix d'amour : Et quoy qu'il en redoutast l'entrée, si est-ce que mesprisant la force d'amour, luy semblant qu'il ne luy pouvoit faire pis, que luy faire perdre sa Maistresse, à quoy il sçavoit de tres-bons remedes, il entra à la desrobée dedans : et prenant le tableau qui estoit sur les gazons, voulut ressortir incontinent dehors, croyant que Ξs'il offençoit en y entrant, que moins il y demeureroit, moindre aussi seroit son Ξoffense. Et de fortune le prenant à la haste, et s'en retournant de mesme, il Ξheurta contre un des costez de l'entrée, de telle sorte que l'esbranlant, il fit Ξtomber à ses pieds une escritoire que celuy qui avoit Ξfaict cet ouvrage tenoit Ξ expressément

Signet[ 306 ] 1610 moderne

pour escrire Ξses conceptions, quand il y venoit faire ses prieres. Il le η ramasse comme envoyé de quelque Dieu, et se Ξresolut de corriger en ces loix, ce qu'il y trouveroit de contraire à son humeur. En Ξcette deliberation il les lit : et incontinent comme il avoit l'esprit prompt, les change de Ξcette sorte.


TABLES D'AMOUR

falsifiées par l'inconstant

Hylas.

Premiere Table.

q_37QUi veut estre Ξparfaict Amant,
Qu'il n'ayme point infiniment :
Telle amitié n'en est pas digne,
Puis qu'au rebours l'extremité
De l'imprudence est plustost signe,
Que non pas de fidelité.

Deuxiesme Table.

Qu'il ayme et serve en divers lieux,
Et qu'il tourne tousjours les yeux,

Signet[ 307 ] 1610 moderne

Dessus quelque nouvelle chose,
Aymant ainsi divers objets,
Que les bon-heurs qu'il se propose,
Soient aussi pour divers sujets.

Troisiesme Table.

Ne bornant jamais ses desirs,
Qu'il cherche par tout des plaisirs,
Faisant tousjours amour nouvelle,
Voire qu'il cesse de l'aymer
Sinon que d'autant qu'aymé d'elle,
Pour luy seul il doit l'estimer.

Quatriesme Table.

Que s'il a du soin d'estre mieux,
Ce soit pour plaire à tous les yeux,
Des belles de sa cognoissance :
S'il souhaitte quelque bon-heur,
Ce ne soit que pour l'esperance,
D'estre plus absolu Seigneur.

Signet[ 308 ] 1610 moderne

Cinquiesme Table.

Telle soit son affection,
Que mesme la possession,
De ce qu'il desire en son ame,
S'il doit l'Ξachepter au mespris
De son honneur ou de sa Dame,
Il la vueille bien à ce prix.

Sixiesme Table.

Pour Ξsujet qui se vienne offrir,
Qu'il ne puisse jamais souffrir,
Querelle pour la chose aymee.
Que si devant luy par desdain,
D'un mesdisant elle est blasmée,
Qu'il y consente tout soudain.

Septiesme Table.

Que l'Amour permette en Ξeffaict,
Que son jugement soit Ξparfaict,

Signet[ 309 ] 1610 moderne

Et que dans son ame il l'estime,
Toute telle qu'elle sera,
Condamnant comme d'un grand crime ;
Celuy qui plus l'estimera.

Huictiesme Table.

Qu'espris d'un Amour assez lent,
Il n'aille sans cesse bruslant,
Ny qu'il languisse ou qu'il souspire,
Entre la vie et le trespas :
Mais que tousjours il puisse dire,
Ce qu'il veut, ou qu'il ne veut pas.

Neufiesme Table.

Estimant son propre sejour,
Son ame en soy vive d'Amour,
Et non en celle qu'il adore,
Sans qu'en elle estant transformé,
Tout ce qu'elle ayme et qu'elle honore,
Soit aussi de luy bien aymé.

Signet[ 310 ] 1610 moderne

Dixiesme Table.

Qu'il ne tienne pas pour perdus,
Les jours loing d'elle despendus,
Si la peine n'est surpassée
Par le bien qu'il s'est figuré,
Mais se contente en sa pensée,
Si le corps en est separé.

Unziesme Table.

Qu'il se remette à la raison,
Que ses liens et sa prison,
Pour elle bien-tost il finisse :
Mesprisant de s'y renfermer,
S'il n'attend rien de son service,
Que le vain honneur de l'aymer.

Douziesme Table.

Qu'il ne puisse jamais penser,
Que telle amour n'ait à passer :

Signet[ 311 ] 1610 moderne

Qui d'autre sorte le conseille,
Soit pour ennemy reputé,
Car c'est de luy prester l'oreille,
Crime de leze Majesté.

  Hylas se hasta le plus qu'il luy fut possible de changer de ceste sorte ces douze Tables : et afin que ses rayeures fussent moins Ξcogneuës, il Ξle η effaçoit avec la pointe d'un cousteau : et y ayant raclé un peu de son ongle les en couvroit, et puis le polissoit, fust avec l'ongle mesme, fust avec le dos du cousteau, et en fin escrivoit dessus ce qu'il y avoit changé : ce qu'il fit si Ξpromptement η qu'il estoit mal-aisé de le recognoistre, et incontinent r'entrant dans le cabinet, mit le tableau en sa place, et ressortit avec la mesme diligence, sans estre apperceu de personne : ce qu'il fit un peu auparavant qu'Astrée et le reste de la trouppe revint ; de sorte qu'il fut trouvé assis à l'entrée, feignant de s'y estre endormy. Et parce qu'Astrée qui sortoit la premiere toute triste, ne Ξprint pas garde à luy, il ne fit point aussi semblant de se lever : mais quand Philis qui venoit apres l'apperceut en ceste posture : - Et qu'est-ce ? luy dit-elle, Hylas que vous Ξfaictes icy, cependant que nous venons de voir les plus grandes merveilles qui soient en toute la rive de Lignon ? - J'ay une pensée (respondit Hylas se levant froidement, et se frottant les yeux) qui me tourmente plus que je ne me fusse jamais peu persuader. - Et qui est-elle ? (adjousta Philis) - Je la

Signet[ 312 ] 1610 moderne

vous diray, respondit l'inconstant, si vous me promettez de faire une chose dont je vous supplieray. - Je n'ay garde, Ξdict-elle, de m'obliger de parole sans sçavoir ce que vous voulez. - Vous le pouvez faire, dict Silvandre en sousriant, en y adjoustant les conditions, contre lesquelles il n'y a pas apparence qu'un si gentil et Ξparfaict Amant vous Ξvoulust requerir de quelque chose, à sçavoir qu'il ne vous demandera rien qui contrevienne à l'honneur d'une sage Bergere. - Je le veux bien, dit Philis, a ceste Ξoccasion η : - Et moy, respondit Hylas, je ne le veux qu'à cette condition. Sçachez donc, ma belle Maistresse, continua-t'il froidement, que je crois ce lieu estre à la verité un boccage sacré à quelque grande Divinité : car depuis que vous estes entrée dedans, et que Silvandre a leu les loix que j'ay ouyes, je me sens tellement touché d'une puissance interieure que je n'ay point de repos en moy-mesme, me semblant que jusques icy j'ay vescu en erreur, me conduisant contre les ordonnances que le Dieu qui est adoré en ce sainct lieu a Ξfaictes à ceux qui veulent aymer. De sorte que je suis tout prest d'abjurer mon erreur, et me remettre au sentier qu'il m'ordonnera : et n'y a rien eu qui m'ait empesché de le faire cependant que vous estiez dans ce boccage, qu'une chose que je vous declareray. Vous sçavez, ma belle Maistresse, que depuis l'heure que vous et mon cœur avez eu agreable que Hylas se dit vostre serviteur, je n'ay point trouvé en toute Ξcette contrée un plus contrariant esprit, ny une humeur plus ennemie de

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la mienne que Silvandre. Car il ne s'est jamais presenté occasion de prendre le party contraire au mien, que ce Berger ne l'ait fait, voire bien souvent il en a recherché les moyens avec artifice, comme en l'injuste sentence η qu'il donna contre Laonice, parce que j'avois parlé pour elle, y ayant peu d'apparence qu'une morte fust preferee à ceste belle et honneste η Bergere. De sorte que repassant ces choses en ma memoire, je suis entré en doute, que continuant ceste volonté de me contrarier, il ait Ξpeut estre leu les ordonnances de ce Dieu d'autre façon qu'elles ne sont pas escrites dans le tableau qu'il tenoit. C'est pourquoy je vous veux conjurer, non seulement par la promesse que vous venez de me faire, mais par l'honneur que vous devez, soit à l'amour, soit à la Deité qui est adoree en ce boccage, que vous preniez la peine d'y rentrer, et de m'Ξapporter le tableau où ces loix sont escrites, afin que les lisant moy-mesme, je puisse sortir du doute où je suis, et apres suivre les ordonnances que j'y trouveray tout le reste de ma vie. Ceste requeste, Silvandre, (continua-t'il s'addressant à luy) est elle incivile, et contre l'honnesteté d'une sage Bergere ? - Nullement, respondit Silvandre, mais je crains qu'elle soit plustost inutile. - Or sus, dit Hylas, faisons une autre promesse entre nous : promettez moy devant Ξceste trouppe, que tout le reste de vostre vie vous suivrez les commandemens que vous y trouverez escrits, et je vous feray un mesme serment. - Je ne feray, dit-il, jamais difficulté de vous promettre, ny à tout autre d'observer ce à quoy le devoir

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m'oblige, y ayant long temps que je l'ay promis aux Dieux. - Vous me le promettez donc, repliqua Hylas. - Je le vous promets, dit Silvandre, et sans vous obliger à nulle promesse reciproque, vous aymant trop pour vous vouloir rendre parjure. - Et moy, respondit Hylas, je le vous veux jurer, et aux Dieux mesmes de ces lieux, les appellant tous à tesmoins, afin qu'ils punissent celuy de nous deux qui y contreviendra. - Je vous asseure, respondit Philis, que pour voir un si grand changement en Hylas, je veux bien Ξ faire voir ces douze tables : Et lors Ξr'entrant dans le cabinet, apres avoir fait une profonde reverence, elle prit le tableau et l'apporta à l'inconstant, qui la teste nue, et mettant un genoüil en terre : - Je reçois, dit-il, ces sacrees ordonnances, comme venant d'un Dieu, et Ξapportees par ma Deesse, protestant de nouveau, et jurant aux grands Dieux devant ce boccage sacré, et prenant ceste trouppe pour Ξtesmoing, que toute ma vie je les observeray aussi religieusement que si Hesus, Tautates, Taramis Dieu η me les avoient donnees visiblement. Et lors se relevant, sans remettre son chapeau, il baisa le bas du tableau, et estant environné de toute la Ξtrouppe, il commença de les lire à haute voix. Mais quand Silvandre ouyt qu'il disoit qu'on ne devoit pas aymer infiniment. - Ah ! Berger, lisez bien, luy dit-il, vous Ξtrouverrez autre chose. - A la peine du livre η, dit froidement Hylas, et lors il Ξmonstra l'escriture à Philis, qui leut comme luy. - Cela ne peut estre, dit Silvandre, et lors s'approchant, il le voulut lire

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sans se fier à personne, et Hylas serrant le tableau contre son estomac : - C'est un grand cas, dit-il, que celuy qui a accoustumé de tromper, Ξà tousjours opinion qu'on l'abuse. Je me doutois bien que vous lisiez autrement qu'il n'Ξestois pas escrit, et si vous le voyez vous-mesme, l'advoüerez vous devant Ξceste troupe ? - J'advoüeray sans doute, dit Silvandre la verité, mais permettez que je la lise. - Il suffit, dit Hylas, ce me semble que Philis l'ait, veuë, et vous devez bien vous en fier à elle. - Je le ferois, respondit Silvandre, si elle vouloit dire la verité, mais c'est par jeu ce qu'elle dit. - Je vous jure dit Philis, qu'il a leu comme il est escrit, et non au contraire. - Je ne sçaurois, dit-il, le croire si je ne le vois. - Or si vous n'avez assez de le voir, dit Hylas, touchez-le, et lisez-le vous mesme, pourveu que ce soit fidellement. Et lors Silvandre recevant le tableau, et jurant qu'il liroit sans rien changer, il en recommença la lecture. Mais quand il y trouva ce que Hylas avoit dit, il ne sçavoit qu'en penser, et plus encores lors que continuant il trouva les couplets tous changez. - Et bien, dit Hylas, que vous en semble, ma Maistresse ? Avois-je raison de douter de la Ξpreud'homie de Silvandre, puis qu'il lisoit tout le contraire de ce qui estoit escrit ? - Que dites-vous à cela Berger ? disoit-il, s'Ξaddressant à Silvandre : serez-vous homme de Ξparole ? Ou si vous vous Ξdesdirez ? Le Berger ne respondoit mot, mais plus estonné de ceste Ξadvanture que de chose qui luy Ξfust jamais advenuë, il alloit considerant ce tableau, et lors Diane s'approchant de luy, et jettant la veuë dessus, demeura au commencement estonnee, et luy dit : - En

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bonne foy Silvandre, advoüez la verité, la premiere fois que vous nous avez leu ces vers, estoient-ils escrits comme ils sont ? - Ma belle Maistresse, dit-il, quand je les ay leus ils estoient autres qu'ils ne sont. Et ne puis penser s'il estoit autrement, pourquoy je ne les eusse pas aussi bien veus qu'Ξà cét heure. Alors Diane prenant le tableau en la main, regarda l'escriture de plus pres : ce que Hylas appercevant et craignant que sa finesse ne fust recogneuë : - Or sus Silvandre, dit-il, il ne faut pas tant de discours : me voicy prest à tenir parole, et vous, serez-vous parjure ? - Vous me prenez de bien court, dit Silvandre, je ne suis pas sans un grand soupçon de tromperie : car je sçay fort bien que les loix que j'ay veuës estoient telles que je les ay dites, et maintenant je vois tout le contraire : de sorte que je suis fort en doute que cecy ne soit supposé. - Voila une tres-mauvaise excuse, dit l'inconstant, et comment pourroit-on avoir fait si promptement un autre tableau. Cependant qu'ils parloient ainsi, Diane qui consideroit l'escriture recogneut qu'encores que l'ancre Ξfust semblable, toutesfois les traits des lettres ne l'estoient pas entierement, et les regardant encores de plus pres, et passant le doigt dessus et secoüant le parchemin, une partie des racleures de l'ongle s'en alla, et lors opposant l'escriture au Soleil, toutes les rayeures Ξs'appareurent Ξaisément, dont s'estant asseuree : - Or sus, dit Diane, vous voicy tous deux hors de dispute, car en un mesme lieu vous trouvez ce que vous cherchez tous deux. Vous Silvandre, le lisant comme il estoit escrit, et vous

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Hylas comme vous l'avez corrigé. Et lors s'approchant d'eux elle leur en monstra la preuve : parce que l'opposant au Soleil, on voyoit aysement les Ξendroits ou le parchemin avoit esté gratté : et puis le considerant de plus Ξpres on remarquoit quelques uns des premiers Ξtraicts qui n'avoient peu estre assez bien effacez. Il n'y eut alors personne de la trouppe qui ne Ξrecogneust ce qu'elle disoit, et se Ξmettant tout autour de Hylas, - Dites nous Berger, luy disoient-ils, comment vous avez peu faire ? Hylas se voyant convaincu par la prudence de Diane, fut en fin Ξcontrainct d'Ξadvoüer la verité, non pas toutesfois sans jurer plusieurs fois que ce n'avoit esté que l'injustice de ces loix, qui Ξl'y avoient poussé : - Car disoit-il, elles sont bien tellement iniques, qu'il m'a esté impossible de les souffrir sans les corriger ainsi qu'elles doivent estre. Nul ne peut s'empescher de rire η oyant comme il en parloit : mais plus encores considerant l'estonnement que Silvandre avoit eu au commencement : Et parce qu'il se faisoit tard, et que le sejour en ce lieu avoit esté assez long, Philis voulut raporter le tableau où elle l'avoit pris, mais tous les Bergers furent d'Ξadvis que les vers fussent corrigez comme ils estoient auparavant, et que Hylas pour effacer en partie l'offence qu'il avoit faite d'entrer en ce lieu qui luy avoit esté deffendu, et d'avoir osé falsifier les ordonnances d'Amour, seroit condamné de rayer luy-mesme ce qu'il y avoit escrit, et de mettre à la marge ce qu'il avoit rayé, ce qu'il fit à l'heure mesme, plus disoit-il,

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pour Ξobeyr à sa maistresse Ξ η pour Ξappaiser Amour, le courroux duquel il ne redoutoit point sans elle, - Ny aussi Ξ adjousta η Silvandre, Ξgueres avec elle. - Je ne vous contrediray jamais, respondit l'inconstant, tant que vous me blasmerez de trop de courage. - Prenez garde, respondit Silvandre, que ce ne soit de presomption et d'infidelité. Si ces dernieres paroles eussent esté Ξouyes de Hylas, il n'y a point de doute qu'il Ξeust respondu : mais Ξestant entré dans le cabinet, elles demeurerent sans repartie, et cependant toute la Ξtrouppe s'achemina par un petit sentier que Silvandre avoit choisi, et parce qu'Astree n'esperoit plus trouver des nouvelles de Celadon qui luy pussent plaire, elle estoit presque en volonté de s'en retourner, et pour ce Ξsuject laissant Tircis elle s'approcha de luy η : - Il me semble, luy dit-elle, Berger, qu'il est bien tard pour aller plus outre, et que nous ne sçaurions presque retourner en nos cabanes que la nuict ne nous surprenne. - Il est certain, dit le Berger, mais cela ne vous doit Ξ empescher de continuer vostre voyage, puis que vous en estes si pres : car aussi bien, encor que vous y voulussiez retourner, le jour ne vous accompagnera pas jusques à my-chemin. Quant à ce qui est de nos trouppeaux, ceux à qui nous les avons laissez en garde, les reconduiront bien pour ce soir en leurs loges. - Mais, dit Astree, comment coucherons-nous ? - Le lieu où je vous veux conduire, respondit Silvandre n'est pas loing du Temple de la bonne Deesse, et je m'asseure que la venerable Chrisante sera bien Ξayse de vous avoir ce soir pour hostesse.

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- Il faut sçavoir, respondit la Bergere, si mes compagnes l'auront agreable : Et lors les ayant attendues en un lieu ou le chemin s'eslargissoit, elle leur proposa ce que Silvandre avoit pensé. Il n'y eut celle qui ne le Ξtrouvast fort à propos, puis qu'aussi bien il estoit impossible de Ξregagner de jour leurs hameaux.
  En η Ξceste resolution doncques ils se remettent en chemin : et Silvandre sans quitter Astree, estant tousjours le premier et ayant marché quelque peu, luy Ξmonstra le bois où il avoit trouvé la lettre qui estoit cause de ce voyage. - Voila, dit Astree, un lieu bien retiré pour y recevoir des lettres. - Vous le jugerez bien mieux tel, luy dit-il, quand vous y serez : car c'est bien le lieu le plus sauvage, et le moins frequenté, qui soit le long des rives de Lignon. - De sorte, dit Astree, qu'aucun ne Ξl'a sçeu escrire que vous, ou l'Amour. - Pour ce qui est de moy, dit-il, je sçay bien ce qui en est ; et quant à l'Amour je m'en tais, car j'ay ouy dire que Ξquelquesfois nous voulant jetter ses Ξflammes dans le cœur, il se brusle η luy-mesme sans y penser. Et qui sçait si cela ne luy est point Ξadvenu par la beauté de ma maistresse : Que si quelque chose l'a garanty, c'est sans doute le bandeau qu'il a devant les yeux. - Ah ! Silvandre, dit la Bergere, ce bandeau ne l'empesche Ξgueres de bien voir ce qui luy plaist : et ses coups sont si justes, et faillent si peu souvent le but où il les addresse qu'il n'y a pas apparence qu'un aveugle les Ξayt tirez. - ΞDiscrette Bergere, respondit Silvandre, j'ay

Signet[ 320 ] 1610 moderne

veu un aveugle en la maison de vostre pere η, qui sçavoit aussi bien tous les chemins et destours de vostre hameau, et se conduisoit aussi bien par tout le logis que j'eusse sceu faire, ayant acquis cela par une longue accoustumance. Et pourquoy ne dirions nous qu'Amour qui est le premier, et le plus vieil η de tous les Dieux, n'ait par une longue coustume Ξappris d'attaindre les hommes au cœur ? Et pour monstrer que c'est plus par coustume que par justesse, prenez garde qu'il ne nous vise qu'aux yeux, et qu'il ne nous attaint qu'au cœur. Que s'il n'estoit point aveugle, qu'elle η apparence y a-t'il qu'il blessast d'un reciproque Amour des personnes tant inesgales, ou qu'aux uns il donnast de l'Amour pour des personnes qui les surpassent de tant, et aux autres, pour d'autres qui leur sont tant inferieures ? J'en parle comme interessé : car à moy qui ne sçay seulement Ξque η je suis, il a Ξfaict aymer Diane de qui le merite surpasse tous ceux des Bergeres, et à Paris qui est fils du Prince de nos ΞDruydes, il fait Ξaymer une Bergere. - Par vos merites, respondit Astree, vous Ξesgalez les perfections de Diane, et Diane par ses vertus surpasse la grandeur de Paris, et par ainsi l'inegalité n'est point telle qu'il faille par là accuser Amour d'aveuglement. Silvandre demeura muet à Ξceste replique, non pas qu'il n'Ξeust aysement respondu, mais parce qu'il fut marry d'avoir par ses paroles donné, cognoissance de sa veritable affection, et s'en repentoit, craignant d'offencer Diane si autre qu'elle le sçavoit. Mais il s'estoit de fortune bien

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Ξaddressé : car Astree luy Ξeust volontiers donné toute sorte d'aide, recognoissant la pure et sincere amitié η qu'il portoit à Diane. Aussi le naturel d'une personne qui ayme bien, est de ne nuire jamais aux amours d'autruy, si elles ne sont prejudiciables aux siennes.
  Et lors qu'il levoit la teste pour luy Ξrespondre, il arriva dans le bois, qui fut cause que sans faire semblant de ce qu'ils avoient dit, - Voicy, luy dit il, sage Bergere, le bois que vous avez tant desiré, mais il est si tard que le Soleil est Ξdesja couché, de sorte que nous n'aurions pas beaucoup de loisir de le visiter. - Si nous y trouvons, dit-elle, des choses aussi rares que nous en avons trouvé en celuy d'où nous venons, c'est sans doute que le temps sera court, puis qu'à peine pourrions nous Ξdesja lire, tant il est tard. Il est vray que ne devons pas plaindre nostre journee, l'ayant trop bien employee, ce me semble. Avec Ξsemblable discours ils entrerent dans le bois, et ne se donnerent garde que la nuict peu à peu leur osta de sorte la clarté, qu'ils ne se voyoient plus, et ne se suivoient qu'à la parole. Et lors s'enfonçant davantage dans le bois, il η perdit tellement toute cognoissance du chemin qu'il fut Ξcontrainct d'Ξadvouër qu'il ne sçavoit où il estoit. Cela procedoit d'une herbe sur laquelle il avoit marché, que ceux de la contree nomment l'herbe du fourvoyement, parce qu'elle fait Ξesgaler η et perdre le chemin depuis qu'on a mis le pied dessus, et selon le Ξbruict commun il y en a quantité dans ce bois. Que cela soit ou ne soit pas vray, je η

Signet[ 322 ] 1610 moderne

m'en remets à ce qui en est, tant y a que Silvandre suivy de Ξceste honneste trouppe, ne Ξpeut de toute la Ξnuict retrouver le chemin, quoy qu'avec mille tours et Ξdestours il allast presque par tout le bois, et en fin il s'enfonça tellement, que pour Ξle suivre ils estoient Ξcontraincts de se tenir par les habillemens, la Ξnuict estant si obscure qu'elle sembloit expressement estre telle pour empescher qu'ils ne sortissent de ce bois.
   η Hylas qui de fortune s'estoit rencontré entre Astree et Philis : - Je commence, dit-il, ma Maistresse, à bien esperer du service que je vous rends. - Et pourquoy Ξdit-il η Philis. - Parce, respondit-il, que vous n'eustes jamais tant de peur de me perdre que vous avez, et qu'au lieu que je vous soulois suivre, vous me suivez. - Vous avez raison, dit-elle, et de tout ce Ξ changement, vous en devez remercier Silvandre, que toutesfois vous dites estre vostre plus grand ennemy. - Je ne sçay, Ξadjousta Hylas, s'il me Ξfaict souvent de semblables offices, si j'auray plus d'occasion de le remercier de la faveur qu'il est cause que je reçois de vous, que de luy reprocher la peine que je prens. - Quant à cela, dit Philis, il faut que vous en jugiez apres avoir mis le plaisir et la peine que vous en recevez dans une juste balance. - Je voudrois bien, ma Maistresse, Ξdit Hylas, que seule vous tinssiez Ξceste balance, et que seule vous fissiez jugement de la pesanteur de l'un et de l'autre : car Ξencore que je n'y fusse point, je ne laisserois pas de m'en rapoorter à

Signet[ 323 ] 1610 moderne

ce que vous en auriez jugé. Chacun se mit à rire de la bonne volonté de Hylas, et Silvandre qui l'oyoit, ne Ξpeut luy respondre autre chose sinon ; J'Ξadvouë, Hylas, que je suis un aveugle, qui en conduis plusieurs autres : - Mais le mal est, dit Hylas, qu'ils ne sont aveugles que pour s'estre trop fiez en vos yeux. - Si vous n'eussiez point esté en la trouppe, Ξadjousta Silvandre, cét aveuglement ne nous Ξfust point advenu. - Et pourquoy dit-il, vous ay-je peut-estre osté les yeux ? - Les yeux, non, respondit Silvandre, mais ouy bien le moyen de voir, nous ayant trop longuement entretenus par les longs discours de vos inconstances : et puis par les loix, que comme profane vous avez falsifiees, qui est en Ξeffect ce qui nous a mis à la Ξnuict. - Vrayement Silvandre, respondit Hylas, tu η me fais ressouvenir de ceux qui apres avoir trouvé le vin trop bon, le blasment de ce qu'ils s'en sont Ξenivrez : Et mes amis, leur faut-il dire, pourquoy en beuviez-vous tant ? Et amy Silvandre, pourquoy m'escoutois-tu si longuement ? T'avois-je attaché par les aureilles η ? - J'avois bien en ce lieu, dit Silvandre, des chaisnes plus fortes que les tiennes : mais quoy que s'en soit, nous voicy tellement esgarez, soit pour la nuict, soit pour avoir marché sur l'herbe du fourvoyement, qu'il ne faut pas esperer de pouvoir demesler les Ξ petits sentiers qu'il ne soit jour, ou que pour le moins la Lune n'esclaire. - Et qu'est-il donc de faire ? dit Paris. - Il faut, continua Silvandre, se reposer Ξsoubs quelques uns de ces arbres, attendant que la Lune se Ξface voir. Chacun

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trouva ceste resolution bonne : aussi bien une partie de la Ξnuict estoit desja passee ; lors Ξrencontrans un arbre un peu retiré des autres, ils choisirent le mieux qu'ils Ξpeurent un lieu bien sec, et là les Bergers estendant leurs sayes, et les Bergeres s'estant couchees dessus, ils se retirerent un peu à costé, où tous ensemble ils se coucherent attendant que la Lune Ξparust.

 

fin