Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1607 (édition anonyme), Première partie.
Bibliothèque Nationale de France, Ms. Rothschild-V, 2, 18 (1527), Site Richelieu
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p. 9 dans l'édition de Vaganay

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LE PREMIER
LIVRE D'ASTRÉE.

  Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du Soleil couchant, il y a un païs nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules, car estant divisé en plaines et en montagnes, les unes et les autres sont si fertiles, et scituées en un air si temperé, que la terre y est capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au cœur du païs est le plus beau de la plaine, ceinte comme d'une forte muraille des monts assez voisins, et arrousée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source assez pres de là, passe presque par le milieu, non point encor trop enflé ny orgueilleux, mais doux et paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de

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leurs claires ondes, mais l'un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant ceste plaine dépuis les hautes montaignes de Cervieres et de Charmasel, jusques à Feurs, où Loyre [1 verso] le recevant, et luy faisant perdre son nom propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean.
  Or sur les bords de ces delectables rivieres on a veu de tout temps quantité de Bergers, qui pour la bonté de l'air, la fertilité du rivage, et leur douceur naturelle, vivent avec autant de bonne fortune, qu'ils recognoissent peu la fortune. Et croy qu'ils n'eussent deu envier le contentement du premier siecle, si Amour leur eust aussi bien permis de conserver leur felicité, comme le Ciel leur en avoit esté veritablement prodigue. Mais endormis en leur repos ils se sousmirent à ce flatteur η enfant de l'oysiveté, qui tost apres changea son authorité en tyrannie. Celadon fut un de ceux qui plus vivement la ressentirent, espris tellement des perfections d'Astrée, que la haine de leurs parents ne peut l'empescher de se perdre entierement en elle. Il est vray que si en la perte de soy-mesme on peut faire quelque aquisition dont on doive se contenter, il se peut dire heureux de s'estre perdu si à propos pour gaigner une chose de tant de valeur : car la belle Astrée asseurée de son amitié, ne voulut que l'ingratitude en fust le payement, ains plustost une reciproque affection, avec laquelle elle recevoit son amitié et ses services. De sorte que si l'on veit dépuis quelque changement

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entre-eux, il faut croire que le Ciel le permit, seulement
" pour faire paroistre que rien n'est constant
" que l'inconstance durable, mesme en son
" changement. Car ayant vescu bien-heureux
[2 recto] l'espace de trois ans, lors que moins ils craignoient le fascheux accident qui leur arriva, ils se virent poussez par les trahisons de Semyre, aux plus profondes infortunes de l'Amour ; d'autant que Celadon desireux de cacher son affection, pour decevoir l'importunité de leurs parents, qui d'une haine entre-eux vieillie, interrompoient par toutes sortes d'artifices leurs desseins amoureux, s'efforçoit de monstrer que la recherche qu'il faisoit de ceste Bergere estoit plustost commune que particuliere. Ruze vrayement assez bonne, si Semyre ne l'eust point malicieusement desguisée, fondant sur ceste dissimulation la trahison dont il deçeut Astrée, et qu'elle paya dépuis avec tant d'ennuis, de regrets et de larmes.
  De fortune, ce jour l'amoureux Berger s'estant levé fort matin pour entretenir ses pensées, laissant paistre l'herbe moins foulée à ses troupeaux, s'alla asseoir sur le bord de la tortuëuse riviere de Lignon, attendant la venuë de sa belle Bergere, qui ne tarda gueres apres luy, car esveillée d'un soupçon trop cuisant, elle n'avait peu clorre l'œil de toute la nuict. A peine le Soleil commençoit de dorer le plus haut des montagnes d'Isoures et de Marcelly, quand le Berger apperçeut de loing un troupeau qu'il recogneut bien tost pour celuy d'Astrée ; outre que

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Melampe, chien tant aymé de sa Bergere, aussi tost qu'il l'apperçeut, le vint follastrement caresser, encore recogneut-il la brebis plus cherie de sa maistresse, quoy [2 verso] qu'elle ne portast ce matin les rubans de diverses couleurs, qu'elle souloit avoir à la teste en façon de guirlande, parce que la Bergere atteinte de trop de desplaisir, ne s'estoit donné le loisir de l'agencer comme de coustume. Elle venoit apres assez lentement, et comme on pouvoit juger à ses façons, elle avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup, et la ravissoit tellement en ses pensées, que fust par mesgarde ou autrement, passant assez pres du Berger, elle ne tourna pas seulement les yeux vers le lieu où il estoit, et s'alla asseoir assez loing de là sur le bord de la riviere. Celadon sans s'y prendre garde, croyant qu'elle ne l'eust veu, et qu'elle l'allast chercher où il avoit accoustumé de l'attendre, r'assemblant ses brebis avec sa houlette, les chassa apres elle, qui desja s'estant assise contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genoüil, la jouë sur la main, se soustenoit la teste, et demeuroit tellement pensive, que si Celadon n'eust esté plus qu'aveugle en son malheur, il eust bien aisément veu que ceste tristesse ne luy pouvoit proceder que de l'opinion du changement de son amitié, tout autre desplaisir n'ayant assez de pouvoir pour
" luy causer de si tristes et profonds pensers η. Mais
" d'autant qu'un malheur inesperé est beaucoup
" plus malaisé à supporter, je croy que la fortune,
pour luy oster toute sorte de resistance,

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le voulut ainsi assaillir inopinément.
  Ignorant doncques son prochain malheur, apres avoir choisi pour ses brebis le lieu plus [3 recto] commode pres de celles de sa Bergere, il luy vint donner le bon jour, plein de contentement de l'avoir rencontrée ; à quoy elle respondit et de visage et de parole si froidement, que l'hyver ne porte point tant de froideurs ny de glaçons. Le Berger qui n'avoit pas accoustumé de la voir telle, se trouva d'abord fort estonné, et quoy qu'il ne se figurast la grandeur de sa disgrace telle qu'il l'esprouva peu apres, si est-ce que le doute d'avoir offencé ce qu'il aimoit, le remplit de si grands ennuis, que le moindre ne luy laissa aucune esperance de vie. Si la Bergere eust daigné le regarder, ou que son jaloux soupçon luy eust permis de considerer quel soudain changement la froideur de sa responce avoit causé en son visage, pour certain la cognoissance de tel effet luy eust fait perdre entierement ses meffiances. Mais il ne falloit pas que Celadon fust le Phœnix en bon-heur, comme il l'estoit en amour, ny que la fortune
" luy fist plus de faveur qu'au reste des hommes,
" qu'elle ne laisse jamais asseurez en leur contentement.
" Ayant doncques ainsi demeuré longuement
pensif, il revint à soy, et tournant la veuë sur sa Bergere, rencontra par hazard qu'elle le regardoit, mais d'un œil si triste, qu'il ne laissa aucune apparence de joye en son ame, si le mortel penser y en avoit oubliée quelqu'une. Ils estoient si proches de Lignon, que le Berger aisément y pouvoit attaindre du bout

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de sa houlette, et le degel avoit si fort grossi son cours, que tout glorieux et chargé des [3 verso] despoüilles de ses bords, impetueusement il descendoit dans Loire. Le lieu où ils estoient assis, estoit un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de l'onde en vain s'alloit rompant, soustenu par en bas d'un rocher tout nud, couvert au dessus seulement d'un peu de mousse. De ce lieu le Berger frappoit dans l'eau du bout de sa houlette, qui ne touchoit point tant de gouttes d'eau, que de divers pensers le venoient assaillir, qui flottans avec l'onde, n'estoient point si tost arrivez, qu'ils en estoient chassez par d'autres plus violents. Il n'y avoit une seule action de sa vie, ny une seule de ses pensées, qu'il ne r'appelast en son ame, pour entrer en conte avec elles, et sçavoir en quoy il avoit offencé ; mais n'en pouvant condamner une seule, son amitié le contraint de luy demander l'occasion de sa colere. Elle qui ne voyoit point, ou si elle les voyoit, qui jugeoit en mal toutes ses actions, alloit r'allumant son cœur d'un plus ardant despit, si bien que quand il voulut ouvrir la bouche, elle ne luy donna pas mesme le loisir de proferer les premieres paroles, qu'elle l'interrompit, en disant : - Ce ne vous est donc pas assez, perfide et desloyal Berger, d'estre trompeur et meschant envers la personne qui le meritoit le moins, si continuant vos infidelitez, vous ne taschiez d'abuser celle qui vous a obligé à toute sorte de franchise. Doncques vous avez bien la hardiesse de soustenir

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ma veuë, apres m'avoir tant offencée ? Doncques vous m'osez presenter, sans rougir, ce visage dissimulé, qui couvre [4 recto] une ame si double, et si parjure ? Ah va t'en η, va t'en infidele, et trompeur ! va tromper une autre de qui tes perfidies ne soient point encores recogneuës, et ne pense plus de te pouvoir couvrir à moy qui ne cognois que trop, à mes despens, les effets de tes infidelitez et trahisons. Quel devint alors le fidele Berger, le juge celuy qui a bien aimé, si jamais un tel reproche luy a esté fait injustement. Pasle et transi, plus que n'est pas une personne morte, il tombe à ses genoux. - Est-ce, belle Bergere, luy dit-il, pour m'esprouver, ou pour me desesperer ? - Ce n'est, dit-elle, ny pour l'un, ny pour l'autre, mais pour la verité. Il n'est plus de besoin d'essayer une chose si recogneuë. - Ah ! dit le Berger, pourquoy n'a esté ma vie abregée avant ce jour malheureux ? - Il eust esté à propos pour tous deux, dit-elle, que non point un jour, mais tous les jours que je t'ay veu, eussent esté ostez de la tienne et de la mienne. Il est vray que tes actions ont fait, que je me treuve deschargée d'une chose η, qui ayant effet, m'eust despleu d'avantage que ton infidelité : Que si le ressouvenir de ce qui s'est passé entre nous, (que je desire toutesfois estre effacé) m'a encor laissé quelque pouvoir, va t'en desloyal, et garde toy bien de te faire jamais voir à moy que je ne te le commande. Celadon voulut repliquer, mais Amour qui oyt si clairement, à ce coup luy boucha pour son malheur les aureilles ; et parce

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qu'elle s'en vouloit aller il fut contraint de la retenir par sa robbe, luy disant : - Je ne vous retiens [4 verso] pas, pour vous demander pardon de l'erreur qui m'est incogneüe, mais seulement pour vous faire voir quelle est la fin que j'eslis pour vous oster du monde celuy que vous faites paroistre d'avoir tant en horreur. Mais elle que la colere transportoit, sans tourner seulement les yeux à luy, se desbattit de telle furie, qu'elle eschappa et ne luy en demeura autre chose qu'un ruban sur lequel par hazard il avoit mis la main. Elle le souloit porter au devant de sa robe pour ageancer son colet, et y attachoit quelquefois des fleurs quand la saison le luy permettoit ; à ce coup elle y avoit une bague, que son pere en mourant luy avoit donnée. Le triste Berger la voyant partir avec tant de colere, quelque temps demeura immobile, sans presque sçavoir ce qu'il tenoit en la main, quoy qu'il y eust les yeux dessus. En fin avec un grand souspir, revenant en soy, et cognoissant ce ruban : - Sois tesmoin, dit-il, ô cher cordon, que plutost que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ay mieux aymé perdre la vie, à fin que quand je seray mort, et que cette cruelle te verra, peut estre à mon bras, tu l'asseures qu'il n'y a rien au monde qui puisse estre plus aymé qu'elle l'est de moy, ny Aymant plus mal recogneu que Celadon. Et lors se l'attachant au bras, et baisant la bague : - Et toy, dit-il, symbole d'une entiere et parfaite amitié, soy content de ne me point esloigner à ma mort, à fin que ce gage pour le moins me demeure, de celle qui m'avoit

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tant promis d'affection ? A peine eust-il finy ces [5 recto] mots, que tournant les yeux du costé d'Astrée, il se jetta les bras η croisez dans le plus profond de la riviere.
  En ce lieu, Lignon estoit tres-profond et tres-impetueux, car c'estoit un amas de la riviere η, et un regorgement que le rocher luy faisoit faire contremont ; si bien que le Berger demeura longuement avant que d'aller à fond, et plus encore à revenir ; et lors qu'il parust, se fust un genoüil premier, et puis un bras, et soudain enveloppé du tournoyement de l'onde, il fust emporté bien loing de là, dessous l'eau.
  Des-ja Astrée estoit accouruë sur le bord, et voyant ce qu'elle avoit tant aymé, et qu'elle ne pouvoit encor' hayr, estre à son occasion si pres de la mort, se treuva si surprise de frayeur, qu'au lieu de luy donner secours elle tomba esvanoüye, et si pres du bord qu'au premier mouvement qu'elle fist lors qu'elle revint à elle, qui fust long temps apres, elle tomba dans l'eau, en si grand danger, que tout ce que peurent faire quelques Bergers qui se treuverent pres de là, fust de la sauver, avec l'ayde que sa robe luy donna, qui la soustenant sur l'eau, leur donna le loisir de la tirer à bord, mais tant hors de soy qu'ils la porterent en la cabane plus proche, qui se treuva estre de Philis, où quelques unes de ses compagnes luy changerent ses habits moüillez sans qu'elle peut parler, tant elle estoit estonnée, et pour le hazard qu'elle avoit couru, et pour la perte de Celadon, qui cependant fut emporté

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de l'eau avec tant de furie, [5 verso] que de luy mesme il alla donner sur le sec, fort loing de l'autre costé de la riviere, entre quelques petits arbres, mais avec si peu de signe de vie, que chacun l'eust pris pour mort.
  Aussi tost que Phillis (qui pour lors n'estoit point chez elle) sçeut l'accident arrivé à sa compagne, elle se mit à courir de toute sa force ; et n'eust esté que Lycidas la rencontra, elle ne se fust arrestée pour quel autre que c'eust esté. Encor luy dit-elle fort briefvement le danger qu'Astrée avoit couru, sans luy parler de Celadon, car elle n'en sçavoit rien. Ce Berger estoit frere de Celadon, à qui le Ciel l'avoit lié d'un nœud d'amitié beaucoup plus estroit que celuy du parentage, d'autre costé Astrée, et Phillis, outre qu'elles estoient germaines, s'aymoyent d'une si estroitte amitié qu'elle meritoit bien d'estre comparée à celle des deux freres. Que si Celadon eust de la simpathie avec Astrée, Lycidas n'eust pas moins d'inclination à servir Phillis, ny Phillis à aymer Lycidas.
  De fortune, au mesme temps qu'ils arriverent, Astrée ouvrit les yeux, et certes bien changez de ce qu'ils souloient estre, quand Amour victorieux s'y monstroit triomphant de tout ce qui les voyoit, et qu'ils voyoient. Leurs regards estoyent lents et abattus, leur paupieres pesantes et endormies, et leurs esclairs changez en larmes, larmes toutesfois qui tenant de ce cœur tout enflammé d'où elles venoient, et de ces yeux bruslants par où elles passoient, brusloient et d'amour et de pitié ceux qui estoient

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à l'entour d'elle. Quand elle apperceut sa compagne Phillis, ce fut bien lors qu'elle receut un grand eslancement, et plus encor quand elle vit Lycidas ; et quoy qu'elle ne voulut que ceux qui estoient autour d'elle recogneussent le principal sujet de son mal, si fust-elle contrainte de luy dire, que son frere s'estoit noyé en luy voulant ayder. Ce Berger à ces nouvelles fust si estonné, que sans s'arrester d'avantage il courut sur le lieu avec tous ces Bergers, laissant Astrée et Phillis seules, qui peu après se mirent à les suivre, mais si tristement que quoy qu'elles eussent beaucoup à dire, elles ne se pouvoient parler. Ce pendant les Bergers arrivez sur le bord, et jettant l'œil d'un costé et d'autre ne treuverent aucune marque de ce qu'ils cherchoient, sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouverent fort loing son chappeau, que le courant de l'eau avoit emporté, et qui par hazard s'estoit arresté entre quelques arbres que la riviere avoit desracinez et abattus. Ce furent là toutes les nouvelles qu'ils peurent avoir de ce qu'ils cherchoient ; car pour luy il estoit desjà bien esloigné, et en lieu où il leur estoit impossible de le retreuver. Parce qu'avant qu'Astrée fut revenuë de son esvanouïssement, Celadon, comme j'ay dit, poussé de l'eau, donna de l'autre costé entre quelques arbres, où difficilement pouvoit-il estre veu.
  Lors qu'il estoit entre la mort et la vie, il arriva sur le mesme lieu trois belles Nymphes, dont les cheveux espars, alloient ondoyant sur

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les espaules, couverts d'une guirlande de diverses perles, le sein descouvert, et les manches de la robe retroussées jusques sur le coude, d'où sortoit un linomple deslié, qui froncé venoit finir aupres de la main, où deux gros bracelets de perles sembloient le tenir attaché. A leur costé pendoit le carquois remply de fléches, et portoient à la main un arc d'ivoire ; le bas de la robe par le devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit paroistre leurs brodequins dorez jusques à mi-jambe. Il sembloit que ce fut avec quelque dessein qu'elles fussent là venuës, car l'une disoit ainsi : - C'est bien icy le lieu, voicy bien le reply de la riviere ; voyez comme elle va impetueusement là haut outrageant le bord de l'autre costé, qui se rompt et tourne tout court en çà. Voyez vous ceste touffe d'arbres, c'est sans doute celle qui nous a esté representée dans le miroir. - Il est vray, disoit la premiere, mais il n'y a encor' gueres d'apparence à tout le reste, et me semble que voicy un lieu assez escarté pour trouver ce que nous venons y chercher. La troisiesme qui n'avoit point encore parlé : - Si y a-il bien, dit-elle, quelque apparence à ce qu'il vous a dit, puis qu'il vous a si bien representé ce lieu, que je ne croy point qu'il y ait icy un arbre que vous n'ayez veu dans le miroir. Avec semblables mots, elles approcherent si pres de Celadon que quelques fueilles seulement le leur cachoient. Et parce qu'ayant remarqué toute chose particulierement, elles recogneurent que c'estoit-là sans doute le lieu

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qui leur [7 recto] avoit esté monstré, elles s'y assirent, en deliberation de voir si la fin seroit aussi veritable que le commencement, mais elles ne furent si tost baissées, que la principale d'entre-elles n'apperceut Celadon, et parce qu'elle croyoit que ce fust un Berger endormy, elle estendit les mains de chaque costé sur ses compagnes, puis sans dire mot, mettant le doigt sur la bouche, leur monstra de l'autre main entre ces petits arbres, ce qu'elle voyoit, et se leva le plus doucement qu'elle peust pour ne l'esveiller ; mais le voyant de plus pres elle le creut mort, car il avoit encor les jambes en l'eau, le bras droict mollement estendu par dessus la teste, le gauche à demy tourné par derriere, et demy engagé sous le corps, le col faisoit un ply en avant pour la pesanteur de la teste, qui se laissoit aller en arriere, la bouche à demy entre-ouverte, et presque plaine de sablon, desgouttoit encore de tous costez, le visage en quelques lieux esgratigné et soüillé, les yeux à moitié clos, et les cheveux, qu'il portoit assez longs, si moüillez que l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses joües, desquelles la vive couleur estoit si effacée qu'un mort ne l'a point d'autre sorte. Le milieu des reins estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, et cela faisoit paroistre le ventre plus enflé, quoy que remply de tant d'eau il le fust assez de luy-mesme. Ces Nymphes le voyant en cest estat en eurent pitié, et Leonide qui avoit parlé la premiere, comme plus pitoyable et plus officieuse, fust la premiere

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qui le prist sous le corps pour le tirer à la rive. A mesme instant l'eau qu'il avoit dedans luy, ressortoit en telle abondance que la Nymphe le trouvant encore chaud, eust opinion qu'on le pourroit sauver. Lors Galathée, qui estoit la principale, se tournant à la derniere qui la regardoit faire sans s'y ayder : - Et vous, Silvie, luy dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous estes si faineante. Mettez la main à l'œuvre, si ce n'est pour soulager vostre compagne, pour la pitié au moins de ce pauvre Berger. - Je m'amusois, dit elle, Madame, à considerer que quoy qu'il soit bien changé, il me semble que je le recognois. Et lors se baissant elle le prist de l'autre costé, et le regardant de plus pres : - Pour certain, dit elle, je ne me trompe pas, c'est celuy que je veux dire, il merite bien que vous le secouriez ; car outre qu'il est d'une des principales familles de ceste contrée, encor a il tant de merites que la peine y sera bien employée. Pendant η l'eau sortoit en telle abondance que le Berger estant fort allegé, commença à respirer, non toutesfois qu'il ouvrit les yeux ni qu'il revint entierement. Et par ce que Galathée eust opinion que c'estoit cestuy-cy, dont le Druide luy avoit parlé, elle mesme commença d'ayder à ses compagnes, disant qu'il le falloit porter en son Palais d'Isoure, où elles pourroient mieux le faire secourir. Et ainsi, non point sans peine, le porterent jusques où le petit Meril gardoit leur chariot, sur lequel montant toutes trois, Leonide fust celle qui les guida, pour n'estre

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veuës avec ceste [8 recto] proye par les gardes du Palaîs, elles allerent descendre à une porte secrette.
  Au mesme temps, qu'elles furent parties, Astrée revenant de son esvanoüissement tomba dans l'eau, comme nous avons dit, si bien que Lycidas, ny ceux qui vinrent chercher Celadon, n'en eurent autres nouvelles que celles que j'ay dittes. Dont Lycidas n'estant, que trop asseuré de la perte de son frere, s'en revenoit pour se plaindre avec Astrée de leur commun desastre. Elle ne faisoit que d'y arriver autant pleine d'ennuy et d'estonnement, qu'elle l'avoit peu auparavant esté d'inconsideration, et de jalousie. Elle estoit seule, car Phillis voyant revenir Lycidas, estoit allé chercher des nouvelles comme les autres. Ce Berger arrivant, et de lassitude, et de desir de sçavoir comme ce malheur estoit avenu, s'assit pres d'elle, et la prenant par la main, luy dit : - Mon Dieu, belle Bergere, quel malheur est le nostre. Je dis le nostre, car si j'ay perdu un frere, vous avez aussi perdu une personne qui n'estoit point tant à soi mesme qu'à vous. Ou qu'Astrée fut ententive ailleurs, ou que ce discours luy ennuyast, elle n'y fit point de responce, dont Lycidas estonné comme par reproche continua : - Est-il possible Astrée, que la perte de ce miserable fils, (car tel le nommoit-elle) ne vous touche assez vivement en l'ame, pour vous faire accompagner sa mort au moins de quelques larmes ? S'il ne vous avoit point aymée, ou que ceste amitié vous fut

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incogneüe, il seroit supportable de ne [8 verso] vous voir ressentir d'avantage son malheur, mais puis que vous ne pouvez ignorer qu'il ne vous ait aymée plus que soy-mesme, il est cruel Astrée, croyez moy, de vous voir aussi peu esmeuë que si vous ne le cognoissiez point.
  La Bergere tourna alors le regard tristement contre luy, et apres l'avoir quelque temps consideré, elle luy respondit : - Berger, il me desplaist de la mort de vostre frere, non point parce qu'il m'ait aymée, mais d'autant qu'il avoit des conditions d'ailleurs, qui peuvent bien rendre sa perte regrettable ; car quand à l'amitié dont vous parlez, elle a esté si commune aux autres Bergeres mes compagnes, qu'elles en doivent (pour le moins) avoir autant de regret que moy ! - Ah ! ingrate Bergere (s'escria incontinent Lycidas) je tiendray le Ciel pour estre de vos complices, s'il ne punit ceste injustice en vous ! Vous avez peu croire, celuy inconstant, à qui le courroux d'un pere, les inimitiez des parens, les cruautez de vostre rigueur n'ont peu diminuer la moindre affection des extrémes, que vous ne sçauriez faindre de n'avoir mille, et mille fois recogneuës en luy trop clairement ! Vrayement celle-cy est bien une mescognoissance, qui surpasse toutes les mescognoissances plus grandes, puis que ses actions, et ses services n'ont peu vous rendre asseurée d'une chose dont personne ne doubte plus, que vous. - Aussi, respondit Astrée, n'y avoit-il personne à qui elle touchast comme à moy. - Elle le devoit

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certes (repliqua le Berger) puis qu'il estoit tant à vous, que je ne sçay, et si fay, je le sçay, qu'il eust plustost des-obey aux grands Dieux qu'à l'affection qu'il vous portoit. Alors la Bergere en colere luy respondit : - Laissons ce discours, Lycidas, et croyez moy qu'il n'est point à l'avantage de vostre pere η ; mais s'il ma trompée, et laissee avec ce desplaisir de n'avoir plustost sceu recognoistre ses tromperies, et finesses, il s'en est allé certes avec une belle despoüille, et de belles marques de sa perfidie. - Vous me rendez (repliqua Lycidas) le plus estonné du monde. Enquoy avez vous recogneu ce que vous luy reprochez ? - Berger, adjousta Astrée, l'histoire en seroit trop longue et trop ennuyeuse, contentez vous, que si vous ne le sçavez, il n'y a que vous seul qui l'ignore, et qu'en toute ceste riviere de Lignon, il n'y a Berger qui ne vous die que Celadon aymoit en mille lieux, et sans aller plus loing, hyer j'ouys de mes oreilles mesmes, les discours qu'il en tenoit à son Aminthe, car ainsi la nommoit-il, ausquels je me fusse arestée davantage, n'eust esté que sa honte me desplaisoit, et que pour dire le vray, j'avois d'autres affaires ailleurs qui me pressoient davantage. Lycidas alors comme transporté s'escria : - Je ne demande plus la cause de la mort de mon frere, c'est vostre jalousie, Astrée, et jalousie fondée sur beaucoup de raison, pour estre cause d'un si grand mal-heur. Helas Celadon, que je voy bien reüssir à ceste heure vrayes les propheties de tes soupçons, quand tu disois que ceste fainte te donnoit [9 verso] tant de peine, qu'elle te

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cousteroit la vie ; mais encore ne cognoissois-tu pas, de quel costé ce mal-heur te devoit advenir. Puis s'adressant à la Bergere : - Est-il croyable, dit-il, Astrée, que ceste maladie ait esté si grande qu'elle vous ait fait oublier les commandemens que vous luy avez faits si souvent ? Si seray-je bien tesmoin de cinq ou six fois pour le moins qu'il se mit à genoux devant vous, pour vous supplier de les revoquer ; vous souvient-il point que quand il revint d'Italie, ce fut une de vos premieres ordonnances, et que dedans ce rocher, où depuis si souvent je vous vis ensemble, il vous requist de luy ordonner de mourir, plutost que de feindre d'aymer avecque vous ? Mon astre, vous dit-il (je me ressouviendray toute ma vie des mesmes paroles) ce n'est point pour refuser, mais pour ne pouvoir observer ce commandement, que je me jette à vos pieds, et vous supplie que pour tirer preuve de ce que vous pouvez sur moy, vous me commandiez la mort, et non point de servir comme que ce soit autre qu'Astrée. Et vous luy respondites : - Mon fils, je veux ceste preuve de vostre amitié, et non point vostre mort qui ne peut estre sans la mienne ; car outre que je sçay que celle cy vous est la plus difficile, encore nous rapportera-elle une commodité que nous devons principalement rechercher, qui est de clorre et les yeux et la bouche aux plus curieux et aux plus médisans. S'il vous repliqua plusieurs fois, et s'il en fit tous les refus que l'obeïssance (à quoy son [10 recto] affection l'obligeoit envers vous) luy pouvoit permettre, je m'en remets à vous-mesme, si

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vous voulez vous en ressouvenir ; tant y a que je ne croy point que vous ayez jamais esté desobeïe de luy, que pour ce seul sujet. Et à la verité ce luy estoit une contrainte si grande, que toutes les fois qu'il revenoit du lieu, où il estoit contraint de feindre, il falloit qu'il se mit sur un lict, comme revenant de faire un tres-grand effort. Et alors il s'arresta pour quelque temps, et puis il reprit ainsi. - Or sus, Astrée, mon frere est mort : s'en est fait, quoy que vous en croyez, ou mécroyez, ne luy peut rapporter bien ny mal, de sorte que vous ne devez plus penser que je vous en parle en sa consideration, mais pour la seule verité. Toutefois ayez-en telle croyance qu'il vous plaira, si vous jureray-je qu'il n'y a point deux jours que je le treuvay gravant des vers sur l'escorce de ces arbres, qui sont par delà la grande prairie, à main gauche du bié, et m'asseure que si vous y daignez tourner les yeux vous remarquerez que c'est luy qui les y a couppez ; car vous recognoissez trop bien ses caracteres, si ce n'est qu'oublieuse de luy, et de ses services passez, vous ayez de mesme perdu la memoire de tout ce qui le touche. Mais je m'asseure que les Dieux ne le permettront pour sa satisfaction, et pour vostre punition. Les vers sont tels.

MADRIGAL

Je pourray bien dessus moy-mesme,
Quoy que mon amour soit extresme,
[10 verso] Obtenir encor ce poinct,
De dire que je n'ayme poinct.
Mais feindre d'en aymer un autre,

Signet[ 10 verso ] 1621 moderne

Et d'en adorer l'œil vainqueur,
Comme en effet je fay le vostre,
Je n'en sçaurois avoir le cœur.
Et s'il le faut, ou que je meure,
Faites moy mourir de bonne-heure.

  Il peut y avoir sept ou huict jours, qu'ayant esté contraint de demeurer quelque temps sur les rives de Loire, pour responce il m'escrivit une lettre que je veux que vous voyez, et si en la lisant vous ne cognoissez son innocence, je veux croire qu'avec vostre bonne volonté vous avez perdu pour luy tout espece de jugement. Et lors la prenant en sa poche, et la luy monstrant, leut qu'elle estoit telle. 


RESPONCE DE CELADON
A LYCIDAS.

  Ne t'enquiers plus de ce que je fais, mais sçache que je continue tousjours en ma peine ordinaire. Aymer, et ne l'oser faire paroistre, n'aymer point, et jurer le contraire, cher frere, c'est tout l'exercice, ou plustost le supplice de ton Celadon. On dit que deux contraires ne peuvent en mesme temps estre en mesme lieu, toutesfois la vraye [11 recto] et la fainte amitié, sont d'ordinaire en mes actions, mais ne t'en estonne point, car je suis contraint à l'un par la perfection, et à l'autre par le commandement de

Signet[ 11 recto ] 1621 moderne

mon Astre. Que si ceste vie te semble estrange, ressouviens-toy, que les miracles sont les œuvres ordinaires des Dieux et que veux-tu que ma Déesse cause en moy que des miracles ?

  Il y avoit long temps qu'Astrée n'avoit rien respondu, par-ce que les paroles de Lycidas la mettoient presque hors de soy. Si est-ce que la jalousie qui encore retenoit quelque force en son ame, luy fist prendre ce papier, comme estant en doute que Celadon l'eust escrit. Et quoy qu'elle recogneust, que vrayement, c'estoit de son escriture, si disputoit-elle le contraire en son ame, suivant la coustume de plusieurs personnes, qui veulent tousjours
" fortifier comme que ce soit leur oppinion. Et presque
" au mesme temps pusieurs Bergers arriverent
de la queste de Celadon, où ils n'avoient treuvé autre marque de luy que son chappeau, qui ne fut à la triste Astrée qu'un grand renouvellement d'ennuy. Et par-ce qu'elle se ressouveint d'une cachette qu'amour leur avoit fait inventer et qu'elle n'eust pas voulu estre recogneuë, elle fit signe à Phillis de le prendre. Et lors chacun se mist sur les regrets, et sur les loüanges du pauvre Berger, et n'en y eut un seul qui n'en racontast quelque vertueuse action ; elle sans plus, qui le ressentoit davantage, estoit [11 verso]
" contrainte de demeurer muette, et de le monstrer
" le moins, sçachant bien que la souveraine prudence
" en amour est de tenir son affection cachée,
" ou pour le moins de n'en jamais faire rien paroistre

Signet[ 11 verso ] 1621 moderne

inutilement. Et parce que la force qu'elle se faisoit en cela estoit tresgrande, et qu'elle ne pouvoit la supporter plus longuement, elle s'aprocha de Phillis, et la pria de ne la point suivre, afin que les autres en fissent de mesme ; et luy prenant le chappeau qu'elle tenoit en sa main, elle partit seule et se mit à suivre où ses pas sans eslection la guidoient. Il n'y avoit guere Berger en la trouppe qui ne sceust l'affection de Celadon, par-ce que leurs parents par leurs contrarietez, avoient découvert leur recherche, mais elle s'y estoit conduitte avec tant de discretion qu'hormis Semyre, et leur plus proches, il n'en y avoit point qui sceust la bonne volonté qu'elle luy portoit, et encore que l'on cogneut bien que ceste perte l'affligeoit, si l'attribuoit-on plustost à un bon naturel, qu'à un amour, (tant profite la bonne opinion que l'on a d'une personne). Ce-pendant elle continuoit son chemin, le long duquel mille pensers, mille desplaisirs ou plustost mille desespoirs la talonnoient de sorte pas à pas, que quelquesfois douteuse, d'autres fois asseurée de l'affection de Celadon, elle ne sçavoit, si elle le devoit plaindre, ou se plaindre de luy. Si elle se ressouvenoit de ce que Lycidas luy venoit de dire, elle le jugeoit innocent ; que si les paroles qu'elle luy avoit ouy tenir aupres de la Bergere Amynthe, luy revenoient [12 recto] en la memoire, elle le condamnoit coulpable. En ce labyrinthe de diverses pensées, elle alla longuement errante par ce bois, sans nulle élection de chemin, et par fortune, ou par le vouloir du Ciel, qui ne vouloit que l'innocence de Celadon

Signet[ 12 recto ] 1621 moderne

demeurast plus longuement douteuse en son ame, ses pas la conduirent, sans y penser le long du petit ruisseau entre les mesmes arbres où Lycidas luy dit estre gravez les vers de Celadon. Le desir de sçavoir s'il avoit dit vray, avoit bien assez de pouvoir en elle pour les luy faire chercher fort curieusement, encore qu'ils eussent esté fort cachez, mais la coupure qui estoit encore toute fraiche les lui descouvrit assez tost. O Dieu comme elle les recogneut pour estre de Celadon, et comme promptement elle y courut pour les lire, mais combien vivement lui toucherent ils en l'ame. Elle s'assit en terre, et mettant en son giron le chappeau et la lettre de Celadon, elle demeura quelque temps les mains jointes ensemble, et les doigts serrez l'un dans l'autre, tenant les yeux sur les reliques qui luy restoient de son Berger, et voyant que le chapeau grossissoit à l'endroit où il avoit accoustumé de mettre ses lettres, quand il vouloit les luy donner secrettement, elle y porta curieusement la main, et passant les doigts dessous la doubleure, rencontra le feutre apiecé, duquel destachant la gance, elle en tira un papier que ce jour mesme Celadon y avoit mis. Ceste finesse fut inventée entre-eux, lors que la mal-veillance de leurs [12 verso] peres les empeschoit de se pouvoir parler, car feignant de se jetter par jeu ce chappeau, ils pouvoient aisément recevoir et donner leurs lettres. Toute tremblante elle sortit celle-cy hors de sa petite cachette, et toute hors de soy apres l'avoir despliée elle y jetta la veuë pour la lire, mais elle avoit tellement esgaré les puissances

Signet[ 12 verso ] 1621 moderne

de son ame, qu'elle fut contrainte de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir, en fin elle leut tels mots.


Lettre de Celadon

a la bergere Astree.

  Mon Astre, si la dissimulation à quoy vous me contraignez, est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aysément d'une seule parole, si c'est pour punir mon outrecuidance, vous estes juge trop doux, de m'ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c'est pour esprouver quelle puissance vous avez sur moy, pourquoy n'en recherchez vous un tesmoignage plus prompt que celui-ci, de qui la longueur vous doit estre ennuyeuse ? car je ne sçaurois penser que ce soit pour celer nostre dessein comme vous dictes, puis que ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en donra assez prompte, et desplorable cognoissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c'est assez endurer, et qu'il est desormais [13 recto] temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, ayant si longuement, et avec tant de peine, representé celuy de la personne du monde, qui luy est la plus contraire.

  O quels cousteaux tranchans furent ces paroles en son ame, lors qu'elles luy remirent en memoire le commandement qu'elle luy

Signet[ 13 recto ] 1621 moderne

avoit fait, et la resolution qu'ils avoient prise de cacher par ceste dissimulation leur amitié. Mais voyez quels sont les enchantemens η d'amour : elle recevoit un desplaisir extréme de la mort de Celadon, et toutesfois elle n'estoit point sans quelque contentement au milieu de tant d'ennuis, cognoissant que veritablement il ne luy avait point esté infidelle. Et dés qu'elle en fut certaine, et que tant de preuves eurent esclaircy les nuages de sa jalousie, toutes ces considerations se joignirent ensemble, pour avoir plus de force à la tourmenter ; de sorte que ne pouvant recourre à autre remede qu'aux larmes, tant pour plaindre Celadon, que pour pleurer sa perte propre, d'un ruisseau de pleurs, elle donna commancement à ses regrets, et puis de cent pitoyables helas interrompant le repos de son estomach, d'infinis sanglots le respirer de sa vie, et d'impitoyables mains ses belles mains mesmes, elle se ramenteut la fidelle amitié qu'elle avoit auparavant recogneuë en ce Berger, l'extremité de son affection, le desespoir où l'avoit poussé si [13 verso] promptement la rigueur de sa responce. Et puis se representant le temps heureux qu'il l'avoit servie, les plaisirs et contentemens que sa pratique luy avoit rapportez, et quel commencement de regret lui preparoit sa perte, encore qu'elle trouvast ce comencement tres-grand, si ne le jugeoit-elle égal à son imprudence, puis que le terme de tant d'années, luy devoit assez donner d'asseurance de sa fidelité.

Signet[ 13 verso ] 1621 moderne

  D'autre costé Lycidas qui estoit si mal satisfait d'Astrée, qu'il n'en pouvoit presque avec patience souffrir la pensee, se leva d'aupres de Phillis pour ne dire chose contre sa compagne qui luy despleust, et partit l'estomach si enflé, les yeux si couvers de larmes, et le visage si changé, que sa Bergere le voyant en tel estat, et concedant à ce coup quelque chose à son amitié, le suivit, sans craindre ce qu'on pourroit dire d'elle. Il alloit les bras η croisez sur l'estomach, la teste baissée, le chappeau enfoncé, mais l'ame encore plus plongée dans la tristesse. Et parce que la pitié de son mal obligeoit les Bergers qui l'aymoyent à participer à ses ennuis, ils l'alloient suivant et plaignant apres luy ; mais ce pitoyable office ne luy estoit qu'un rengregement de douleur. Car l'extresme ennuy a cela, que la solitude doit estre son premier appareil, parce qu'en compagnie l'ame n'ose librement pousser dehors les venins de son mal, et jusques à ce qu'elle s'en soit déchargée, elle n'est capable des remedes de la consolation. Estant en ceste peine, de fortune [14 recto] ils rencontrerent un jeune Berger couché de son long sur l'herbe, et deux Bergeres aupres de luy. L'une η luy tenant la teste en son giron, et l'autre joüant d'une harpe, cependant qu'il alloit souspirant tels vers, les yeux tendus contre le Ciel, les mains jointes sur son estomach, et le visage tout couvert de larmes.


SUR LA MORT DE CLEON.

 La beauté qu'à mon dam la mort a peu dissoudre,
La despoüillant si tost de son humanité,

Signet[ 14 recto ] 1621 moderne

Passa comme un esclair, et brusla comme un foudre,
Tant sa vie fut courte et grande sa beauté.
 Ces yeux jadis autheurs des douces entreprises
Des plus douces amours, sont à jamais fermez ;

Yeux qui furent si plains, de toutes mignardises
Qu'on ne les vit jamais sans qu'ils fussent aymez.
 S'il est vray la beauté d'entre nous est ravie,
Amour pleure vaincu, qui fut tousjours vaincœur,
Et celle qui donnoit à mille cœurs la vie,
Est morte, si ce n'est qu'elle vive en mon cœur.
 Et quel bien desormais pourroit estre agreable,
Puis que le plus parfait est le plustost ravy ?
Et qu'ainsi que du corps l'ombre est inseparable ?
Il faut qu'un bien tousjours soit du mal-heur suivy.
 Il semble aussi, Cleon, que vostre destinée
Ayt dés son Orient vostre jour achevé,
Puis que vostre beauté morte aussi tost que née,
Au lieu de son berceau, son cercueil a treuvé.
 Mais je me trompe, helas ! je suis le mort moy-mesme,
Puis que quand j'ay vescu c'est vous qui m'animiez
,
[14 verso] Et si l'Amant peut vivre en la chose qu'il ayme,
Vous estes vive en moy parce que vous m'aymiez.
Ou si je vis, Amour veut donner cognoissance,
Que mesme sur la mort il a commandement,
Ou comme un puissant Dieu pour montrer sa puissance,
Il luy plaist que sans cœur puisse vivre un Amant.
Que s'il est vray, Cleon, qu'en fin vous soyez morte,
Nous sommes morts tous deux d'excés de nos amours.
Amour vous fait mourir pour l'ennuy que je porte,
Et moy pour vostre mort je remeurs tous les jours.
J'allois ainsi plaignant mes douleurs immortelles,
Sans que par mes regrets la mort peust s'attendrir,

Signet[ 14 verso ] 1621 moderne

Et mes deux yeux changez en sources eternelles
Peurent pleurer mon mal, mais non pas l'amoindrir.
Quand Amour avec moy d'une si belle morte,
Ayant plaint quelque temps le passage fatal,
Laissons, dit-il, les pleurs, plaignons-la d'autre sorte,
Les larmes sont trop peu pour pleurer nostre mal.

Lycidas et Phillis eussent bien assez eu de curiosité pour s'enquerir de l'ennuy de ce Berger, si le leur propre le leur eust permis ; mais voyant qu'il avoit autant de besoin de consolation qu'eux, ils ne voulurent au leur adjoindre le mal d'autruy, et ainsi laissant les autres Bergers qui l'escoutoient, ils continuerent leur chemin sans estre suivis de personne, pour le desir qu'avoient ces Bergers de sçavoir qui estoit ceste trouppe incogneuë. A peine estoit party Lycidas qu'ils ouyrent d'assez loin une autre voix η, qui sembloit de s'approcher d'eux, et la voulant escouter, ils furent empeschez [51 recto sic 15 recto] par la Bergere qui tenoit la teste du Berger dans son giron, avec telles plaintes : - Et bien cruel ? et bien sans pitié ? Jusques à quand ce courage obstiné s'endurcira-il à mes prieres ? Jusques à quand as-tu ordonné que je sois desdaignée pour une chose qui n'est plus ? Et que pour une morte je sois privée de ce qui luy est inutile ? Regarde Tircis, regarde, Idolatre des morts, et ennemy des vivants, quelle est la perfection de mon amitié ? et apprens quelquesfois, apprens à aymer les personnes qui vivent, et non pas celles qui sont mortes, lesquelles apres le dernier Adieu, il faut laisser en repos, et non par des larmes troubler leurs cendres bien-heureuses,

Signet[ 15 recto ] 1621 moderne

et prens garde si tu continuës, de ne voir tomber sur toy la vengeance de ta cruauté et de ton injustice.
  Le Berger alors sans tourner les yeux vers elle, froidement luy respondit : - Pleust à Dieu belle Bergere, qu'il me fut permis par ma mort de vous pouvoir satisfaire, car pour vous oster, et moy aussi de la peine où nous sommes, je la cherirois plus que ma vie. Mais puisque, comme si souvent vous m'avez dit, ce ne seroit que rengreger vostre mal, je vous supplie Laonice rentrez en vous mesme, et considerez combien vous avez peu de raison de vouloir deux fois faire mourir ma chere Cleon. Il suffit bien (puisque mon mal-heur l'a ainsi voulu) qu'elle ait une fois payé le tribut de son humanité, que si apres sa mort elle est venu revivre en moy par la force de mon amitié, pourquoy, [15 verso] cruelle, la voulez-vous faire remourir par l'oubly qu'une nouvelle amour causeroit en mon ame ? Non, non, Bergere. Vos reproches n'auront jamais tant de force en moy, que de me faire consentir à un si mauvais conseil, d'autant que ce que vous nommez cruautè, je l'appelle fidelité, et ce que vous croyez digne de punition, je l'estime meriter une extréme loüange ? Je vous ay dit, qu'en mon cercueil la memoire de ma Cleon vivra parmy mes os ; ce que je vous ay dit, je l'ay mille fois juré aux Dieux immortels, et à ceste belle ame qui est avecques eux, et croiriez vous qu'ils laissassent impuny Tircis, si oublieux de ses serments il devenoit infidele ?

Signet[ 15 verso ] 1621 moderne

Ah ! Que je voye plustost le ciel pleuvoir des foudres sur mon chef, que jamais je blesse ny mon serment, ny ma chere Cleon. Elle vouloit repliquer, lorsque le Berger qui alloit chantant les interrompit, pour estre desja trop pres d'eux, avec tels vers.


Chanson de l'inconstant
Hylas.

  Si l'on me desdaigne, je laisse
La cruelle avec son desdain.
Et n'attends onc au lendemain,
De faire nouvelle maistresse ;
C'est erreur de se consumer
A se faire par force aymer.

[16 recto] Le plus souvent ces tant discrettes
Qui vont nos amours mesprisant,
Ont au cœur un feu plus cuisant,
Mais les flames en sont secrettes,
Que pour d'autres nous allumons,
Cependant que nous les aymons.

Le trop fidele opiniastre,
Qui deceu de sa loyauté,
Ayme une cruelle beauté,
Ne semble-t'il point l'idolatre,
Qui de quelque idole impuissant
Jamais le secours ne ressant ?

Signet[ 16 recto ] 1621 moderne

On dit bien que qui ne se lasse
De longuement importuner,
Parforce en fin se fait donner ;
Mais c'est avoir mauvaise grace,
Quoy qu'on puisse avoir de quelqu'un,
Que d'estre tousjours importun.

Voyez les ces Amants fideles,
Ils sont tousjours pleins de douleurs,
Les souspirs, les regrets, les pleurs
Sont leurs contenances plus belles,
Et semble que pour estre Amant,
Il faille plaindre seulement.

[16 verso] Celuy doit-il s'appeler homme,
Qui l'honneur de l'homme étouffant,
Pleure tout ainsi qu'un enfant,
Pour la perte de quelque pomme,
Plustost le faut-il pas nommer,
Un fol qui croit de bien aymer ?

Moy qui veux fuïr ces sottises,
Qui ne donnent que de l'ennuy,
Rendu sage du mal d'autruy,
M'en vas usant de mes franchises,
Et ne puis estre mescontant,
Que l'on m'en appelle inconstant.

Signet[ 16 verso ] 1621 moderne

  A ces derniers vers ce Berger se trouva si proche de Tyris, qu'il peut voir les larmes dont Laonice arrousoit son sein, et parce qu'encores qu'estrangers, ils ne laissoient de se cognoistre, et de s'estre desja pratiquez quelque temps par les chemins, ce Berger sçavoit bien quel estoit l'ennuy de Laonice et de Tircis, s'adressant donc d'abord à luy, il luy parla de ceste sorte : - O Berger desolé (car à cause de sa triste vie, c'estoit le nom que chacun luy donnoit) si j'estois comme vous, que je m'estimerois mal-heureux ? Tircis, l'oyant parler, se releva pour luy respondre : - Et moy, luy dit-il, Hylas, si j'estois en vostre place, que je me dirois infortunè. - S'il me falloit plaindre adjousta cestui-cy, autant que vous pour toutes les maistresses [17 recto] que j'ay perduës, j'aurois à plaindre plus longuement que je ne sçaurois vivre. - Si vous faisiez comme moy, repliqua Tyrcis, vous n'en auriez à plaindre qu'une seule. - Et si vous faisiez comme moy, repliqua Hylas, vous n'en plaindriez point du tout. - C'est en quoy, dit le desolé,
" je vous estime miserable, car si rien ne peut
" estre le prix d'Amour que l'Amour mesme, vous
ne fustes jamais aimé de personne, puis que vous n'aymastes jamais, et ainsi vous pouvez bien marchander plusieurs amitiez, mais non pas les acheter, n'ayant pas la monnoye dont telle marchandise se paye. - Et a quoy cognoissez vous, respondit Hylas, que je n'ayme point ? - Je le cognois, dit-il, à vostre perpetuel changement, car tout ainsi que le fondement d'un edifice n'est pas asseuré s'il n'est sur un lieu immobile, et
" se peut plustost dire commencement de ruine
" que fondement, de mesme Amour, qui est le
" fondement de toutes nos affections, s'il n'est
ferme et constant, c'est plustost une haine qu'une amour.

Signet[ 17 recto ] 1621 moderne

Et c'est pourquoy, tout ainsi que la pierre qui roulle continuellement, ne se revestit jamais de mousse, mais plustost d'ordure et de salleté, de mesme vostre legereté se peut bien acquerir de la honte, mais non jamais de l'Amour. Il faut que vous sçachiez, Hylas, que les blesseures d'Amour sont de telle qualité, que jamais elles ne guerissent. - Dieu me garde, dist Hylas, d'un tel blesseur. - Vous avez raison repliqua Tyrcis, car si à chaque fois que vous vous estes affectionné d'une nouvelle beauté, vous [17 verso] aviez receu une playe incurable, je ne sçay si en tout vostre corps il y auroit plus une place saine, mais aussi vous estes privé de ces douceurs, et de ces felicitez, qu'Amour donne aux vrais amants, et cela miraculeusement (comme toutes ses autres actions) par la mesme blesseure qu'il leur a faite, que si la langue pouvoit bien exprimer, ce que le cœur ne peut entierement gouster, et qu'il vous fust permis d'oüir les secrets de ce Dieu, je ne croy pas que vous ne renoncissiez à vostre infidelité. Hylas alors en sous-riant : - Sans mentir (dit-il) vous avez raison Tyrcis, de vous mettre du nombre de ceux qu'Amour traitte bien. Quant à moy, s'il traitte tous les autres comme vous, je vous en quitte de bon cœur ma part, et pouvez garder tout seul vos felicitez, et vos contentements, et ne

Signet[ 17 verso ] 1621 moderne

craignez que je les vous envie. Il y a plus d'un mois, que nous sommes presque d'ordinaire ensemble ; mais marquez moy le jour, l'heure, ou le moment, où j'ay peu voir vos yeux sans l'agreable compagnie de vos larmes et, au contraire, dictes avec verité le jour, l'heure, et le moment où vous m'avez seulement ouy souspirer pour mes amours. Tout homme qui n'aura point le goust perverty comme vous le sens, ne trouvera-il les douceurs de ma vie plus agreables et aymables, que les amertumes ordinaires de la vostre ; et se tournant à la Bergere qui s'estoit plainte de Tyrcis : - Et vous insensible Bergere, ne reprendrez vous jamais assez de courage pour vous delivrer de la tyrannie, où ce [18 recto] desnaturé Berger vous fait vivre ? Voulez vous par vostre patience vous rendre complice à sa faute ? Ne cognoissez vous pas qu'il fait gloire de vos larmes, et que vos supplications l'eslevent à telle arrogance qu'il luy semble de vous trop obliger quand il les escoute avec mespris ? La Bergere avec un grand, helas ! luy respondit : - Il est fort aisé Hylas, à celuy qui est sain de conseiller le malade, mais si tu η estois en ma place, tu cognoistrois que c'est en vain que tu me conseilles, et que la douleur me peut bien oster l'ame du corps, mais non pas la raison chasser de mon ame ceste trop forte passion. Et que si cet aymé Berger use envers moy de tyrannie, qu'il peut encores traitter avec beaucoup plus absoluë puissance, quand il luy plaira, ne pouvant vouloir davantage sur moy, que son authorité ne s'estende beaucoup plus outre.

Signet[ 18 recto ] 1621 moderne

Laisse donc là tes conseils, Hylas, et cesse tes reproches, qui ne peuvent que rengreger mon mal sans espoir d'alegeance, car je suis tellement toute à Tyrcis, que je n'ay pas mesme à moy ma volonté. - Comment (dit le Berger) vostre volonté n'est pas vostre ? Et que sert-il donc de vous aymer, et servir ? - Cela mesme respondit Laonice, que me sert l'amitié et le service que je rends à ce Berger. - C'est à dire, repliqua Hylas, que je perds mon temps et ma peine, et que vous parlant de mon affection, ce n'est qu'esveiller en vous les paroles dont apres vous vous servez en parlant à Tyrcis ? - Que veux-tu, Hylas, luy dit elle en souspirant, que je te responde là dessus, [18 verso] sinon qu'il y a long temps que je vay pleurant ce mal-heur, mais beaucoup plus à ma consideration qu'à la tienne. - Je n'en doute point, dit Hylas, mais puis que vous estes de ceste humeur et que je puis plus sur moy, que vous ne pouvez sur vous, touchez la, Bergere, dit il, luy tendant la main, ou donnez moy congé, ou recevez-le de moy, et croyez qu'aussi bien, si vous ne le faictes, je ne lairray pas de me retirer, ayant trop de honte de servir une si pauvre maistresse. Elle luy respondit assez froidement : - Ny toy, ny moy, n'y ferons pas grand'perte, pour le moins je t'asseure bien que celle-là ne me fera jamais oublier le mauvais traittement que je reçois de ce Berger. - Si vous aviez, luy respondit-il, autant de cognoissance de ce que vous perdez en me perdant, que vous monstrez peu de raison en la poursuitte que vous faicte, vous me plaindriez davantage que vous ne souhaittez l'affection de Tyrcis,

Signet[ 18 verso ] 1621 moderne

mais le regret que vous aurez de moy sera bien petit, s'il n'égale celuy que j'ay pour vous, et lors il chanta tels vers en s'en allant. 


sonnet.

  Puis qu'il faut arracher la profonde racine,
Qu'Amour en vous voyant me planta dans le cœur,
Et que tant de desirs avec tant de longueur,
Ont si soigneusement nourry dans ma poitrine,
Puis qu'il faut que le temps qui vid son origine,
Triomphe de sa fin et s'en die vainqueur,
[19 recto] Faisons un beau dessein, et sans vivre en langueur,
Ostons-en tout d'un coup, et la fleur et l'espine.
Chassons tous ces desirs, esteignons tous ces feux,
Rompons tous ces liens, serrez de tant de nœuds,
Et prenons de nous mesme un congé volontaire.
Nous le vaincrons ainsi, cest Amour indompté,
Et ferons constamment de nostre volonté,
Ce que le temps en fin, nous forceroit de faire.

  Si ce Berger fust venu en ce pays, en une saison moins fascheuse, il y eust trouvé sans doute plus d'amis, mais l'ennuy de Celadon, dont la perte estoit encore si nouvelle, rendoit si tristes tous ceux de ce rivage, qu'ils ne se pouvoient arrester à telles gaillardises, c'est pourquoy ils le laisserent aller, sans avoir la curiosité de luy demander ny à Tircis aussi, quel estoit le sujet qui les conduisoit ; et quelques-uns retournerent en leurs cabanes, et quelques autres continuant de chercher Celadon, passerent qui de-çà,

Signet[ 19 recto ] 1621 moderne

qui de-là la riviere, sans laisser jusques à Loire ny arbre, ny buisson, dont il η ne descouvrissent les cachettes. Toutesfois ce fut en vain, car ils ne sceurent jamais en trouver d'autres nouvelles.   Seulement Silvandre rencontra Polemas tout seul, non point trop loin du lieu, où peu auparavant Galathée, et les autres Nymphes avoient pris Celadon ; et parce qu'il commandoit à toute la contrée, sous l'authorité de la Nymphe Amasis, le Berger, qui l'avoit plusieurs fois veu à Marsilly, luy rendit en le salüant tout l'honneur qu'il sçeut, et dautant [19 verso] qu'il s'enquit de ce qu'il alloit cherchant le long du rivage, il luy dit la perte de Celadon, dequoy Polemas fut marry, ayant tousjours aymé ceux de sa famille.
  D'autre costé Lycidas qui se promenoit avec Phillis, apres avoir quelque temps demeuré muet, en fin se tournant à elle : - Et bien belle Bergere, luy dit-il, que vous semble de l'humeur de vostre compagne ? Elle qui ne sçavoit encore la jalousie d'Astrée, luy respondit, que c'estoit le moindre desplaisir qu'elle en devoit avoir, et qu'à un si grand ennuy il luy devoit bien estre permis d'esloigner, et fuir toute compagnie, car Phillis pensoit qu'il se plaignoit, de ce qu'elle s'en estoit allée seule. - Ouy certes, repliqua Lycidas, c'est le moindre η, mais aussy crois-je bien qu'en verité c'est le plus grand, et faut dire que c'est bien la plus ingrate du monde, et la plus indigne d'estre aymée qui ayt jamais esté, voyez pour Dieu quelle humeur est la sienne, mon frere n'a jamais eu dessein, tant s'en faut, n'a

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jamais eu pouvoir d'aymer qu'elle seule ; elle le sçait, la cruelle qu'elle est, car les preuves qu'il luy en a renduës, ne laissent rien en doute ; le temps a esté vaincu, les difficultez, voire les impossibilitez, desdaignees, les absences surmontees, les courroux paternels mesprisez, ses rigueurs, ses cruautez, et ses desdains mesmes supportez, par une si grande longueur de temps, que je ne sçay autre qui l'eust peu faire que Celadon. Et, avec tout cela, ne voyla pas ceste vollage, [20 recto] qui comme je croy, ayant ingratement changé de volonté, s'ennuyoit de voir plus longuement vivre, celuy qu'autresfois elle n'avoit peu faire mourir par ses rigueurs, et qu'à ceste heure, elle sçavoit avoir si indignement offensé. Ne la voyla pas dis-je, ceste vollage, se feindre des nouveaux pretextes de haine, et de jalousie, luy commander un eternel exil, et le desesperer jusques à la recherche de la mort. - Mon Dieu, (dit Phillis toute estonnée) que me dictes vous Lycidas ? Est-il possible qu'Astrée ait fait une telle faute ? - Il est vrayement tres-certain, respondit le Berger, elle m'en a dit une partie, et le reste je l'ay aysément jugé par ses discours, mais bien qu'elle triomphe de la vie de mon frere, et que sa perfidie, et ingratitude luy desguise η ceste faute, comme elle aymera le mieux, si vous fay-je serment que jamais Amant n'eut tant d'affection, ny de fidelité, que luy, non point que je vueille qu'elle le sçache, si ce n'est que cela luy rapporte par la recognoissance qu'il luy pourroit donner de son erreur, quelque

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extreme desplaisir, car d'ores, en là, je luy suis autant mortel ennemy, que mon frere luy a esté fidele serviteur, et elle indigne d'en estre aymée. Ainsi alloient discourant Lycidas et Phillis, luy infiniment faché de la mort de son frere, et infiniment offensé contre Astrée ; et elle marrie de Celadon, faschée de l'ennuy de Lycidas, et estonnee de la jalousie de sa compagne ; toutesfois voyant que la playe en estoit encor trop sensible, elle ne voulut y joindre les extremes [20 verso] remedes, mais seulement quelques legers preparatifs, pour adoucir, et non point pour resoudre, car en toute façon elle ne vouloit pas que la perte de Celadon luy coustast Lycidas, et elle consideroit bien que si la hayne continuoit entre luy, et Astrée, il falloit qu'elle rompit avec l'un des deux ; et toutesfois l'Amour ne vouloit point ceder à l'amitié η, ny l'amitié à l'Amour, et si l'un ne vouloit consentir à la mort de l'autre. D'autre costé Astrée remplie de tant d'occasions d'ennuis comme je vous ay dit, lascha si bien la bonde à ses pleurs et s'assouppit tellement en sa douleur, que pour n'avoir assez de larmes pour laver son erreur, ny assez de paroles pour declarer son regret, ses yeux et sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement qu'en telles pensées du tout abatuë elle s'endormit η.