Banderole
Première édition critique de L'Astrée d'Honoré d'Urfé
L'Astrée, 1607 (édition anonyme), Première partie.
Bibliothèque Nationale de France, Ms. Rothschild-V, 2, 18 (1527), Site Richelieu
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p. 195 dans l'édition de Vaganay

Signet[ 157 recto ] 1621 moderne  [257 recto sic 157 recto]

LE
SIXIESME

LIVRE d'ASTRÉE.

  D'autre costé Leonide n'ayant point trouvé Adamas à Feurs, reprit le chemin par où elle estoit venuë, sans y sejourner que le temps qu'il fallut pour disner, et parce qu'elle avoit resolu de demeurer ceste nuit avec les belles Bergeres qu'elle avoit veuës le jour auparavant, pour le desir qu'elle avoit de les cognoistre plus particulierement, elle vint repasser au mesme lieu, où elle les avoit rencontrées, puis estendant la veuë de tous costez, il luy sembla bien d'en voir quelques unes, mais ne les pouvant recognoistre pour estre trop loing, avec un grand tour, elle s'en approcha le plus qu'elle pût, et lors les voyant au visage, elle cognut que c'estoient les mesmes qu'elle cherchoit.

Signet[ 157 verso ] 1621 moderne

Elle devoit estimer beaucoup ce rencontre, car de fortune elles estoient sorties de leur hameau, en deliberation de passer le reste du jour ensemble, et pour couler plus aysément le temps, faisoient dessein de n'estre qu'elles trois, afin [257 verso sic 157 verso] de pouvoir plus librement parler de tout ce qu'elles avoient de plus secret, si bien que Leonide ne pouvoit venir plus à propos, pour satisfaire à sa curiosité, mesme qu'elles ne faisoient que d'y arriver. Estant doncques aux escoutes, elle ouït qu'Astree prenant Diane par la main, luy dit : - C'est à ce coup, sage Bergere, que vous nous payerez ce que vous nous avez promis, puis que sur la parole que nous avons euë de vous, Phillis, et moy n'avons point fait de difficulté de dire tout ce que vous avez voulu sçavoir de nous. - Belle Astrée, respondit Diane, ma parole m'oblige, sans doute à vous faire le discours de ma vie, mais beaucoup plus l'amitié qui est entre nous, sçachant bien que c'est, estre coulpable
" d'une trop grande faute, que d'avoir quelque
" cachette η en l'ame, pour la personne que l'on
" ayme. Que si j'ay tant retardé de satisfaire à ce
" que vous desirez de moy, croyez belles Bergeres,
" que ç'a esté, que le loisir ne me l'a encore
permis, car encor que je sois tres-assuree, que je ne sçaurois vous raconter mes jeunesses sans rougir, si est ce que ceste honte me sera aysée à vaincre, quand je penseray que c'est pour vous complaire. - Pourquoy rougiriez-vous, respondit Phillis, puis que ce n'est pas faute que d'aimer ? - Si ce ne l'est pas, repliqua Diane, c'est pour le

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moins un pourtrait de la faute, et si ressemblant que bien souvent ils sont pris l'un pour l'autre. - Ceux, adjousta Phillis, qui s'y deçoivent ainsi, ont bien la veuë mauvaise. - Il est vray, respondit Diane, [258 recto sic 158 recto] mais c'est nostre mal-heur, qu'il y en a plus de ceste sorte que non pas des bonnes. - Vous nous offenseriez, interrompit Astrée, si vous aviez ceste opinion de nous. - L'amitié que je vous porte à toutes deux, respondit Diane, vous
" doit assez assurer que je n'en sçaurois faire
" mauvais jugement, car il est impossible d'aimer
ce que l'on n'estime pas. Aussi ce qui me met en peine n'est pas l'opinion que mes amies peuvent avoir de moy, mais ouy bien le reste du monde, dautant qu'avec mes amies je vivray tousjours de sorte, que mes actions leur seront cognuës, et par ce moyen l'opinion ne peut avoir force en elles, mais aux autres il m'est impossible, si bien qu'envers elles les raports peuvent beaucoup noircir une personne, et c'est pour ce sujet, puis que vous m'ordonnez de vous raconter une partie de ma vie, que je vous conjure par nostre amitié de n'en parler jamais, et le luy ayant juré toutes deux, elle reprit son discours de cette sorte.


Histoire

DE DIANE.

  Ce seroit chose estrange, si le discours que vous desirez sçavoir de moy, ne vous estoit ennuyeux, puis belles, et discrettes Bergeres,

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qu'il m'a tant fait endurer de desplaisir, que je ne croy point y employer à ceste heure [258 verso sic 158 verso] plus de paroles à le redire, qu'il m'a cousté de larmes à le souffrir, et puis qu'en fin il vous plaist que je renouvelle ces fascheux ressouvenirs, permettez moy que j'abrege, pour n'amoindrir en quelque sorte le bon heur où je suis, par la memoire de mes ennuis passez. Je m'assure qu'encores que vous n'ayez jamais veu Celion, ny Bellinde, que toutefois vous avez bien ouy dire qu'ils estoient mes pere et mere, et peut-estre aurez sceu une partie des traverses qu'ils ont euës pour l'amour l'un de l'autre, qui m'empeschera de les redire, quoy qu'elles ayent esté presage de celles que je devois recevoir. Et faut que vous sçachiez qu'apres que les soucis de l'Amour furent amortis par le mariage, afin qu'ils ne demeurassent oyseux, les affaires du mesnage commencerent à naître, et en telle abondance, que s'ennuiant des procez η, ils furent contraints d'en accorder plusieurs à l'amiable, entre autres, un de leur voisin nommé Phormion les travailla de sorte, que leurs amis furent en fin d'advis pour assoupir tous ces soucis, de faire quelques promesses d'alliance future entre eux, et parce que l'un ny l'autre n'avoient point encores d'enfans (n'y ayant pas long temps qu'ils estoient mariez) ils jurerent sur l'Autel d'Himen, que s'ils n'avoient tous deux qu'un fils, et une fille, ils les mariroient ensemble, et promirent ceste alliance η avec tant de serments, que celuy qui l'eust rompuë

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eust esté le plus parjure homme du monde. Quelque [259 recto sic 159 recto] temps apres, mon pere eut un fils qui se perdit lors que les Gots et Ostrogots ravagerent ceste Province : peu apres je nâquis, mais si mal-heureusement pour moy, que jamais mon pere ne me vid, estant née apres sa mort. Cela fut cause que Phormion voyant mon pere mort, et mon frere perdu, (car ces barbares η l'avoient enlevé, et peust estre tué, ou laissé mourir de necessité) et que mon oncle Dinamis η s'en estoit allé de desplaisir de ma η perte, se resolut, s'il pouvoit avoir un fils, de rechercher l'effet de leurs promesses. Il advint que quelque temps apres sa femme accoucha, mais ce fut d'une fille, et parce qu'elle estoit âgée, et qu'il craignoit η de n'en avoir plus d'elle, il fit courre le bruit que c'estoit d'un fils, et y usa d'une si grande finesse, que jamais personne ne s'en print garde : artifice qui luy fut assez aysé, parce que personne n'eust creu qu'il eust voulu user d'une telle tromperie, et que jusques à un certain âge, il est bien mal-aysé de pouvoir par le visage y recognoistre quelque chose, et pour mieux decevoir les plus fins, la fit appeller Filidas, et quand elle fut en âge, luy fit apprendre les exercices propres aux jeunes Bergers, ausquels elle ne s'accommodoit point trop mal. Le dessein de Phormion estoit, voyant que j'estois sans pere et sans oncle, de se rendre maistre de mon bien, par ce faint mariage : et quand Filidas, et moy serions plus grands η, de me marier avec un de ses neveux qu'il

Signet[ 159 verso ] 1621 moderne

aymoit bien fort. Et ne fut [259 verso sic 159 verso] point deceu en son premier dessein, car Bellinde estoit trop religieuse envers les Dieux, pour manquer à ce qu'elle sçavoit que son mary s'estoit obligé. Il est vray que me voyant ravie d'entre ses mains (car soudain apres ce mariage dissimulé, je fus remise entre celles de Phormion) elle en receut tant de desplaisir, que ne pouvant plus demeurer en ceste contrée, elle s'en alla sur le lac de Leman, appellée par la Deesse Diane pour commander aux Nymphes de Eviens, ainsi que la vieille Cleontine luy fit sçavoir par son Oracle η. Cependant me voila entre les mains de Phormion, qui incontinent apres retira chez soy ce neveu, auquel il me vouloit donner, qui se nommoit Amidor. Ce fut le commencement de mes peines, parce que son oncle luy fit entendre, qu'à cause de nostre bas âge le mariage de Filidas, et de moy n'estoit pas tant assuré que si nous n'estions agreables l'un à l'autre, il ne se pust bien rompre, et que s'il advenoit, il aymeroit mieux qu'il m'espousast que tout autre, et qu'il fist son profit de cet advertissement, avec tant de discretion, que personne ne s'en pût prendre garde, taschant cependant de m'obliger à son amitié, en sorte que je me donnasse à luy, si je venois à estre libre. Ce jeune Berger se mit si bien ce dessein dans l'oppinion, que tant que ceste fantaisie luy dura, il ne se peut dire combien j'avois d'occasion de me loüer de luy. En mesme temps Daphnis tres-honneste

Signet[ 160 recto ] 1621 moderne

et sage Bergere, revint des rives de Furan, où [260 recto sic 160 recto] elle avoit demeuré plusieurs années, et parce que nous estions voisines, la conversation que nous eusmes par hazard ensemble, nous rendit tant amies, que je commençay de ne me plus tant ennuyer que je soulois, car il faut que j'avoüe que l'humeur de Filidas m'estoit tant insuportable, que je ne pouvois presque la souffrir, dautant que la crainte qu'elle avoit que je ne devinsse plus sçavante, la rendoit si jalouse de moy, que je ne pouvois presque parler à personne. Les choses estant en ces termes, Phormion tout à coup tomba malade, et le jour mesme fut si promptement etouffé d'un catherre, qu'il ne pût ny parler η, ny donner aucun ordre à ses affaires, ny aux miennes. Filidas au commencement se trouva un peu estonnée, en fin se voyant maistresse absoluë de soy-mesme, et de moy : elle resolut de se conserver ceste authorité, considerant que la liberté que le nom d'homme apporte est beaucoup plus agreable que n'est pas la servitude à quoy nostre sexe est sousmis. Outre qu'elle n'ignoroit pas que venant à se declarer fille, elle ne donneroit peu à parler à toute la contrée. Ces raisons luy firent continuer le nom qu'elle avoit durant la vie de son oncle η, et craignant plus que jamais, que quelqu'un ne me descouvrist ce qu'elle estoit, elle me tenoit de si pres, que mal-aisément estois-je jamais sans elle. Mais belles Bergeres, puis qu'il vous plaist de sçavoir mes jeunesses, c'est

Signet[ 160 verso ] 1621 moderne

à ce coup qu'il faut qu'en les oyant vous [260 verso sic 160 verso] les ecxcusiez et qu'ensemble vous ayez ceste creance de moy, que j'ay eu tant, et de si grands ennuis, que je ne suis plus sensible de ce costé là, pour m'y estre tellement endurcie, que l'Amour n'a plus d'assez fortes armes, ny de pointe assez acerée pour me percer la peau. Helas ! c'est du Berger Filandre, dont je veux parler, Filandre qui le premier a peu me donner quelque ressentiment d'Amour, et qui n'estant plus, a emporté tout ce qui en moy en pouvoit estre capable. - Vrayement, interrompit Astrée, ou l'amitié de Filandre a esté peu de chose, ou vous y avez usé d'une grande prudence, puis qu'en verité je n'en ouy jamais parler, qui est chose bien rare, dautant que la médisance ne
" pardonne pas mesme à ce qui n'est pas.
" - Que l'on n'en ayt point parlé, respondit Diane,
j'en suis plus obligée à nostre bonne intention qu'à nostre prudence, et pour l'affection du Berger, vous pourrez juger quelle elle estoit, par le discours que je vous en feray : Mais le Ciel qui a recognu nos pures, et nettes intentions à voulu nous favoriser de ce bon-heur. La premiere fois que je le vy, ce fut le jour, que nous chommons à Appollon, et a Diane, qu'il vint aux jeux en compagnie d'une sœur, qui luy ressembloit si fort, qu'ils retenoient sur eux les yeux de la plus grande partie de l'assemblée. Et parce qu'elle estoit parente assez proche de ma chere Daphnis, aussi tost que je la vy, je l'embrassay [261 recto sic 161 recto] et

Signet[ 161 recto ] 1621 moderne

caressay avec un visage si ouvert, que dés lors elle se jugea obligée à m'aimer : elle se nommoit Callirée, et estoit mariée sur les rives de Furan, à un Berger nommé Gerestan, qu'elle n'avoit jamais veu que le jour qu'elle l'espousa, qui estoit cause du peu d'amitié qu'elle luy portoit. Les caresses que je fis à la sœur, donnerent occasion au frere de demeurer pres de moy, tant que le sacrifice dura, et par fortune (je ne sçay si je dois dire bonne ou mauvaise pour luy) je m'estois ce jour agencée le mieux que j'avois pû, me semblant qu'à cause de mon nom, ceste feste me touchoit bien plus particulierement que les autres. Et luy qui venant d'un long voyage, n'avoit autre cognoissance ny des Bergers ny des Bergeres, que celle que sa sœur luy donnoit, ne nous laissa guiere de tout le jour, si bien qu'en quelque sorte me sentant obligée à l'entretenir, je fis ce que je pûs pour luy plaire. Et ma peine ne fut point inutile, car dés lors ce pauvre Berger donna naissance à une affection qui ne finit jamais que par sa mort. Encores suis-je tres-certaine, que si au cercueil on a quelque souvenir des vivans, il m'aime ; et conserve parmy ses cendres, la pure affection qu'il m'a jurée. Daphnis s'en prit garde dés le jour mesme, et de fait, le soir estant au lict, (parce que Filidas s'estoit trouvée mal, et n'estoit pû venir à ces jeux) elle me le dit, mais je rejettay ceste oppinion si loing, qu'elle me dit : - Je voy bien Diane, [261 verso sic 161 verso] que ce jour me coustera beaucoup de priere, et à Filandre beaucoup de

Signet[ 161 verso ] 1621 moderne

peine, mais quoy qu'il advienne, si n'en η serez vous pas du tout exempte. Elle avoit accoustumé de me faire souvent la guerre de semblables recherches, parce qu'elle voyoit, que je les craignois, cela fut cause que je ne m'arrestay pas à luy respondre. Si est-ce que cet advertissement fut cause, que le lendemain il me sembla de recognoistre quelque apparance de ce qu'elle m'avoit dit. L'aprés-disnée, nous avions accoustumé de nous rallier ensemble sous quelques arbres, et là danser aux chansons, ou bien nous assoir en rond, et nous entretenir des discours que nous jugions plus agreables, afin de ne nous ennuyer en ceste assemblée, que le moins qu'il nous seroit possible. Il advint que Filandre n'ayant cognoissance que de Daphnis, et de moy, se vint assoir entre elle et moy, et attendant de sçavoir à quoy toute la trouppe se resoudroit, pour n'estre pas muette, je l'enquerois de ce que je pensois qu'il me pouvoit respondre, à quoy Amidor prenant garde, entra en si grande jalousie, que laissant la compagnie sans en dire le sujet, s'en alla chantant ceste Vilanelle, ayant auparavant tourné l'œil à moy, pour faire cognoistre que c'estoit de moy dont il parloit.

Signet[ 162 recto ] 1621 moderne  [262 recto sic 162 recto]


Vilanelle d'Amidor,

REPROCHANT UNE
legereté.

A la fin celuy l'aura,
Qui dernier la servira,
De ce cœur cent fois volage,
Plus que le vent animé,
Qui peut croire d'estre aimé,
Ne doit pas estre creu sage.
Car en fin celuy l'aura,
Qui dernier la servira.

A tous vents la giroüette,
Sur le feste d'une tour,
Elle aussi vers toute Amour,
Va tousjours tournant la teste,
Et en fin, etc.

Le chasseur η jamais ne prise,
Ce qu'à la fin il a pris,
L'inconstante fait bien pis,
Mesprisant qui la tient prise,
Mais en fin, etc.

Ainsi qu'un clou l'autre chasse,
Dedans son cœur le dernier,

Signet[ 162 verso ] 1621 moderne  [262 verso sic 162 verso]

De celuy qui fut premier,
Soudain usurpe la place :
C'est pourquoy celuy l'aura,
Qui dernier la servira.

  J'eusse bien eu assez d'authorité sur moy-mesme, pour m'empescher de donner cognoissance du desplaisir que ceste chanson me r'aportoit, n'eust esté que chacun jetta l'œil sur moy : Et sans Daphnis, je ne sçay quelle je fusse devenuë, mais elle pleine de discretion, sans attendre la fin de ceste Vilanelle, l'interrompit de ceste sorte, s'adressant à moy.


Madrigal de Daphnis

SUR L'AMITIÉ QU'ELLE
porte à Diane.

  Puis qu'en naissant belle Diane,
Amour des cœurs vous fit l'Aimant η,
Pourquoy dit-on que je profane,
Tant de beautez en vous aymant ?
Car c'est par destin qu'on les ayme.
Que si de sympathie naist
Amour, le nostre est bien extresme,
Puisque de vous et moy ce n'est
Qu'un sexe mesme.

Signet[ 163 recto ] 1621 moderne

   Et afin de mieux couvrir la rougeur de mon visage, et faire croire que je n'avois point pris garde aux paroles d'Amidor, aussi tost que Daphnis eut fini, je luy respondis ainsi. [263 recto sic 163 recto]


Madrigal

Sur le mesme sujet.

Pourquoy semblet'il tant estrange,
Que fille comme vous estant,
Toutefois je vous ayme tant ?
Si l'Amant en l'aimé se change η,
Ne puis-je pas mieux me changer,
Estant Bergere, en vous Bergere,
Qu'estant Bergere en un Berger ?

Apres nous, chacun selon son rang, chanta quelques vers, et mesme Filandre qui avoit la voix tres-bonne, quand ce vint à son tour, dit avec une façon fort bonne ceux-cy.


Stances
de Filandre sur la

naissance de son affection.

Que ses desirs soient grands et ses attentes vaines,
Ses Amours pleins de feux, et plus encor de peines,
Qu'il ayme et que jamais il ne puisse estre aimé,

Signet[ 163 verso ] 1621 moderne

Ou bien s'il est aimé qu'on ne puisse luy plaire,
Et que d'un faux espoir, toutefois il espere,
Mais seulement afin qu'il soit plus enflamé.

[263 verso sic 163 verso]

Ainsi sur mon berceau de la parque ordonnée,
Neuf η fois se prononça la dure destinée η,
Qui devoit infaillible accompagner mes jours,
A main droite le Ciel tonna plein de nuages,
Et depuis j'ay tousjours recognu ces presages,
En mes plus grands desirs et plus vives amours.


Ne vous étonnez donc, suivant ceste ordonnance,
Si voyant vos beautez mon amitié commance,
Que si je suis puny du dessein proposé,
Le grand alegement, qu'on en juge coulpable,
Les Loix de mon destin, et ma faute loüable,
En disant qu'un cœur bas ne l'eust oncques osé η.

Ainsi quand le Soulcy durant la canicule,
Se plaisant au Soleil à ses rayons se brusle
Il dit tournant vers luy, brusle, ô mon beau Soleil,
Brusle, aussi bien faut-il que toute chose meure :
Il est vray qu'a ma mort
ce plaisir me demeure,
Qu'autre feu ne pouvoit me brusler que ton œil.

Quand l'unique Phœnix d'un artifice rare,
Instruit par la nature, ensemble se prepare
Au naistre et au mourir la tombe et le berceau,
Amoureux de ce feu qu'à son dam il allume,
Glorieux de sa mort, il dit quand il consume,
D'un tel feu consumer, est-il rien de plus beau ?

Il en dit bien encores quelques autres, mais je les ay oubliez, tant y a que fust ce que m'en avoit dit Daphnis, ou que veritablement ses [264 recto sic 164 recto] yeux me parlassent plus clairement que sa bouche, il me sembla que

Signet[ 164 recto ] 1621 moderne

c'estoit à moy à qui ces paroles s'adressoient. Mais si ses vers m'en donnerent cognoissance sa discretion me le
" tesmoigna bien mieux peu apres, car c'est un des
" effets de la vraye affection que de servir discrettement,
" et de ne donner cognoissance de
" son mal, que par sa mort, ou pour le moins par
" des effets sur lesquels on n'a point de puissance.
" Ce jeune Berger recognut l'humeur d'Amidor,
" et dautant que l'Amour rend tousjours
" curieux, s'estant enquis que c'estoit que de Filidas,
il jugea, que le meilleur artifice pour leur clore les yeux à tous deux, estoit de faire amitié bien estroite avec eux, sans donner aucune cognoissance de celle qu'il me portoit, et eut tant de pouvoir sur soy-mesme, que suivant son dessein, il ne deceut pas seulement Amidor, mais presque mes yeux aussi, parce que d'ordinaire il nous laissoit pour aller vers luy, et ne venoit jamais où nous estions, que luy tenant compagnie, mais la malicieuse de Daphnis le jugea presque d'abort, parce disoit-elle, qu'Amidor n'estoit pas tant aymable, qu'il pûst convier un si honneste Berger que Filandre, à user de si soigneuse recherche, de sorte qu'il falloit que ce fust pour quelque plus digne sujet. Elle fut cause que je commençay de m'en prendre garde, et faut que j'advoüe qu'alors sa discretion me plut, et que si j'eusse pû souffrir d'estre aymée c'eust esté

Signet[ 164 verso ] 1621 moderne

de luy, mais l'heure [264 verso sic 164 verso] n'estoit pas encor venuë, que je pouvois estre blessée de ce costé-là : Toutefois je ne laissois de me plaire à ses actions, et d'approuver son dessein en quelque sorte. Pour prendre congé de nous, il nous vint accompagner fort loing, et au partir je n'oüis jamais tant d'assurance d'amitié qu'il en dit à Amidor, ny tant d'offres de services pour Filidas, et ceste fole de Daphnis me disoit à l'aureille : - Figurez vous que c'est à vous qu'il parle, et si vous ne luy respondez vous luy faittes trop de tort, et lors que Amidor usoit de remerciement, elle me disoit : - ô qu'il est sot, de croire que ces offrandes s'addressent à son autel ! Mais il η sceut si bien dissimuler, qu'il s'acquit du tout Amidor, et gaigna tant sur sa bonne volonté, qu'estant η de retour, et redisant ce que Filandre l'avoit prié de dire de sa part à Filidas, il adjousta tant d'avantageuses loüanges, que ceste fille prit envie de le voir, et quelques jours apres sans m'en rien dire, (parce que quand je parlois de luy c'estoit avec une certaine nonchalance, qu'il sembloit que ce fust par mespris) ils l'envoyerent prier de les venir voir, Dieu sçait s'il s'en fit solliciter plus d'une fois, car c'estoit tout ce qu'il desiroit le plus, luy semblant qu'il estoit impossible que son dessein eust meilleur commencement. Et de fortune le jour qu'il devoit arriver, [265 recto sic 165 recto] Daphnis et moy nous promenions sous quelques arbres, qui sont de l'autre costé de ce pré, le plus pres d'icy : Et ne sçachant presque à quoy nous entretenir,

Signet[ 165 recto ] 1621 moderne

cependant que nos trouppeaux paissoient, allions incertaines où nos pas sans election nous guidoient, lors que nous entr'ouysmes une voix d'assez loing : et qui d'abord nous sembla estrangere. Le desir de la cognoistre nous fit tourner droit au lieu où la voix nous conduisoit, et par ce que Daphnis alloit la premiere, elle recognut Filandre avant que moy, et me fit signe d'aller doucement, et quand je fus pres d'elle s'approchant de mon aureille, elle me nomma Filandre, qui du dos appuyé contre un arbre, entretenoit ses pensées, lassé (comme il y avoit apparance) de la longueur du chemin, et par hazard quand nous arrivasmes, il recommença de cette sorte.


MADRIGAL

D'un cœur outrecuidé,
Je mesprisois Amour, ses ruzes et ses charmes
Lors que changeant ses armes,
Des vostres contre moy, le trompeur s'est aidé :
Et toutefois avant que de m'en faire outrage,
Il me tint ce langage.
Un Dieu η contre mes loix arrogant devenu,
Pour avoir obtenu
D'un Serpent la victoire,

[265 verso sic 165 verso]

Voulut nier ma gloire :
Mais quoy d'une Daphné, ne le rendis-je Amant,

Signet[ 165 verso ] 1621 moderne

Pour luy monstrer ma force ?
Que si j'ay ses desirs, mis sous sa froide escorce,
Juge quel chastiment,
Sera le tien Filandre.
Car le feu qui brusla ce Dieu si glorieux,
Ne vint que des beaux yeux,
D'une Nymphe qu'encor η toute insensible il aime :
Mais je veux que le tien
Bien plus grand que le sien,
Vienne non d'une Nymphe : ains de Diane mesme.

  Quand je m'ouys nommer, belles Bergeres, je tressaillis, comme si sans y penser j'eusse mis le pied sur un serpent, et sans vouloir attendre davantage, je m'en allay le plus doucement que je pûs pour n'estre pas veuë, quoy que Daphnis, pour m'y faire retourner, me laissast aller assez loing toute seule. En fin voyant que je continuois mon chemin, elle s'esloigna peu à peu de luy pour n'estre point ouye, et puis vint à toute course me ratteindre, et avant presque qu'elle eust repris haleine, elle m'alloit criant mille reproches interrompus. Et quand elle pût parler : - Sans mentir, me dit-elle, si le Ciel ne vous punit, je croiray qu'il est aussi injuste que vous, et quelle cruauté est la vostre, de ne vouloir seulement escouter celuy qui se plaint ? - Et à quoy me pouvoit servir, luy dis-je, de demeurer là plus longuement ? - Pour ouyr, me dit-elle, le mal que vous [266 recto sic 166 recto] luy faites. - Moy ? respondis-je,

Signet[ 166 recto ] 1621 moderne

vous estes une mocqueuse de dire que je fasse du mal à une personne en qui mesme je ne pense pas. - C'est en quoy, me repliqua-elle, vous le travaillez plus, car si vous pensiez souvent en luy, il seroit impossible que vous n'en eussiez pitié. Je rougis, à ce mot, et le changement de couleur fit bien cognoistre à Daphnis que ces paroles m'offensoient. Cela fut cause que se sousriant, elle me dit : - Je me mocque Diane, c'est pour passetemps ce que j'en dis, et ne croy pas qu'il y pense, et quant à ce qu'il chantoit, où il a nommé vostre nom, c'est pour certain pour quelqu'autre qui a un mesme nom, ou que pour se desennuyer, il va chantant ces vers, qu'il a appris de quelqu'autre. Nous allasmes discourant de ceste sorte, et si longuement, qu'ennuyées du promenoir nous revinsmes par un autre chemin, au mesme lieu où estoit Filandre ? Quant à moy ce fut par mesgarde, il peut bien estre que Daphnis le fit à dessein, et nous trouvant si pres de luy, je fus contrainte de le considerer : auparavant il estoit assis, et appuyé contre un arbre : mais à ce coup nous le trouvasmes couché de son long en terre un bras sous la teste, et sembloit qu'il veillast, car il avoit devant luy une lettre, toute moüillée des pleurs qui luy couloient le long du visage ; mais en effet il dormoit : y ayant apparance, que lisant ce papier le travail du chemin avec ses profonds pensers l'eust peu à peu assoupy η : et en fusmes encores plus certaines, [266 verso sic 166 verso] quand Daphnis plus assurée que moy,

Signet[ 166 verso ] 1621 moderne

se baissant lentement, m'apporta la lettre toute moüillée des larmes qui trouvoient passage sous sa paupiere mal close, cette veuë me toucha de pitié, mais beaucoup plus sa lettre qui estoit telle.


Lettre de Filandre

A DIANE.

  Ceux qui ont l'honneur de vous voir courent une dangereuse fortune. S'ils vous aiment ils sont outrecuidez, et s'ils ne vous aiment point ils sont sans jugement, vos perfections estans telles, qu'avec raison elles ne peuvent, ny estre aimées ny n'estre point aimées, et moy estant contraint de tomber en l'une de ces deux erreurs, j'ay choisi celle qui a plus esté selon mon humeur, et dont aussi bien il m'estoit impossible de me retirer. Ne trouvez donc mauvais, belle Bergere, puis qu'on ne vous peut voir sans vous aimer, que vous ayant veuë je vous aime. Que si cette temerité merite chastiement, ressouvenez-vous que j'aime mieux vous aimer en mourant, que vivre sans vous aimer. Mais, que dis-je, j'aime mieux ? il n'est plus en mon choix, car il faut

Signet[ 167 recto ] 1621 moderne

que par
[267 recto sic 167 recto] necessité je sois tant que je vivray, aussi veritablement vostre serviteur, que vous ne sçauriez estre telle que vous estes, sans estre la plus belle Bergere qui vive.

  A peine pûs-je achever cette lettre que je m'en retournay toute tremblante, et Daphnis la remit si doucement où elle l'avoit prise, qu'il ne s'en esveilla point, et s'en revenant à moy qui l'attendois assez pres de là : - Me permettez vous de parler ? me dit-elle - Nostre amitié, luy respondis-je, vous en donne toute puissance. - En verité, continua-elle, je plains Filandre, car il est tout vray qu'il vous aime, et m'assure qu'en vostre ame vous n'en doutez nullement. - Daphnis, luy dis-je, qui aura failly en fera la penitence η. - Si cela estoit, me repliqua-elle, Filandre n'en feroit point, car je n'advoüeray jamais que ce soit faute de vous aimer, et croirois que ce seroit plutost offenser, que de ne le faire pas, puis que les choses belles n'ont esté faites que pour estre aimées et cheries. - Je me remets à vostre jugement, luy dis-je, si mon visage doit estre mis entre les choses qui sont nommees belles. Mais je vous conjure seulement par nostre amitié de ne luy jamais faire sçavoir que j'aye quelque cognoissance de son intention, et si vous l'aimez, conseillez luy de ne m'en point parler, car vous estimant, et Callirée comme je faits, je serois marrie qu'il me fallust le bannir de nostre compagnie η,

Signet[ 167 verso ] 1621 moderne  [267 verso sic 167 verso]

et vous sçavez bien que j'y serois contrainte, s'il prenoit la hardiesse de m'en parler. - Et comment voulez-vous donc qu'il vive ? me dit-elle. - Comme il vivoit, luy dis-je, avant qu'il m'eust veuë. - Mais, me repliqua-elle, cela ne se peut plus, puis qu'alors il n'avoit point encor esté attaint de ce feu qui le brusle. - Qu'il en cherche, luy dis-je, luy-mesme les moyens,
" sans m'offenser, qu'il esteigne ce feu. - Le feu,
" dit-elle, qui se peut esteindre n'est pas grand,
" et le vostre η est extréme. - Le feu, adjoustay-je,
" pour grand qu'il soit ne brusle si on ne s'en
" approche. - Encor, me dit-elle, que celuy qui
" s'est bruslé fuye ce feu, il ne laisse d'avoir la
bruslure, et en fuyant d'en emporter la cuiseur. - Pour conclusion, luy dis-je, si cela est j'aime mieux estre le feu que le bruslé. Avec semblables discours nous revinsmes vers nos trouppeaux, et sur le soir les ramenasmes en nos hameaux, où nous trouvasmes Filandre, auquel Filidas faisoit tant de bonne chere, et Amidor aussi ; que Daphnis croyoit qu'il les eust ensorcellez, n'estant pas leur humeur de traitter ainsi avec les autres. Il demeura quelques jours avec nous, durant lesquels il ne fit jamais semblant de moy, vivant avec une si grande discretion, que n'eust esté ce que Daphnis et moy en avions veu, nous n'eussions jamais soupçonné son intention. En fin il fut contraint de partir, et ne sçachant à quoy se resoudre, s'en alla chez sa sœur, parce qu'il l'aimoit et se fioit en elle comme en soy-mesme.

Signet[ 168 recto ] 1621 moderne  [268 recto sic 168 recto]

  Cette Bergere, comme je vous ay dit, avoit esté mariée par authorité, et n'avoit autre contentement que celuy que l'amitié qu'elle portoit à ce frere, luy pouvoit donner : soudain qu'elle le vid, elle fut curieuse, apres les premieres salutations, de sçavoir quel avoit esté son voyage, et luy ayant respondu, qu'il venoit de chez Filidas, elle luy demanda des nouvelles de Daphnis et de moy ; à quoy ayant η satisfait, et l'oyant parler avec tant de loüange de moy, elle luy dit à l'aureille : - J'ay peur, mon frere, que vous l'aimiez plus que moy. - Je l'aime, respondit-il, comme son merite m'y oblige. - Si cela est, repliqua-elle, j'ay bien deviné, car il n'y a Bergere au monde qui ait plus de merite, et faut que j'advouë que si j'estois homme, voulust elle ou nom, je serois son serviteur. - Je croy ma sœur, luy respondit-il, que vous le dittes à bon esciant. - Je vous jure, dit-elle, sur ce que j'ay de plus cher. - Je pense, repliqua-il, que si cela estoit, vous ne seriez pas sans affaire : car à ce que j'ay pû juger, elle est d'une humeur qui ne seroit pas aisée à fleschir, outre que Filidas en meurt de jalousie, et Amidor la veille de sorte, que jamais elle n'est sans l'un des deux. - O mon frere, s'escria-elle, tu és pris, puis que tu as remarqué ces particularitez, ne me le celes plus, et sans mentir si c'est faute que d'aimer, celle-là est fort pardonnable, et sans le laisser le pressa de sorte, qu'apres mille protestations et autant de supplications, de n'en faire

Signet[ 168 verso ] 1621 moderne  [268 verso sic 168 verso]

jamais semblant, il le luy advoüa, et avec des paroles si affectionnées, qu'elle eust bien esté incredule, si elle en eust douté : et lors qu'elle luy demanda comment j'avois receu ceste declaration : - O Dieux ! luy dit-il, si vous sçaviez quelle est son humeur, vous diriez que jamais personne n'entreprit un dessein plus difficile. Tout ce que j'ay pû faire jusques icy, a esté de tromper Filidas et Amidor, leur faisant croire qu'il n'y a rien au monde qui soit plus à eux que moy, et j'y suis si bien parvenu, qu'ils m'envoyerent prier de les voir, et lors luy fit tout le discours de ce qui s'estoit passé entre eux. - Mais, dit-il, continuant son discours, quoy que j'y fusse allé en dessein de descouvrir à Diane combien je suis à elle, si n'ay-je jamais osé, tant son respect a eu de force sur moy, qui me fait desesperer de le pouvoir jamais, si ce n'est qu'une longue pratique m'en donne la hardiesse, mais cela ne peut estre, sans que Filidas et Amidor ne s'en prennent garde : Si bien, ma sœur que pour vous dire l'estat où je suis, c'est presque en un desespoir. Callirée qui aimoit ce frere plus que tout autre chose, ressentit sa peine si vivement, qu'apres y avoir quelque temps pensé, elle luy dit : - Voulez-vous, mon frere, qu'en ceste occasion je vous rende une preuve de ma bonne volonté. - Ma sœur, luy respondit-il, quoy que je n'en sois point en doute, si est-ce que ny en cet accident, ny en tout autre, je n'en refuseray jamais de vous,

Signet[ 169 recto ] 1621 moderne  [269 recto sic 169 recto]

" car les tesmoignages de ce que nous desirons
" ne laissent de nous estre agreables, encor que
" d'ailleurs nous en soyons assurez. - Or bien,
mon frere, luy dit-elle, puis que vous le voulez je vous rendray donc cestuy-cy, qui ne sera pas petit, pour le hazard en quoy je me mettray : Et puis elle continua : - Vous sçavez la ressemblance de nos visages, de nostre hauteur, et de nostre parole, et que si ce n'estoit l'habit, ceux mesmes qui sont d'ordinaire avec nous, nous prendroient l'un pour l'autre. Puis que vous croyez que le seul moyen de parvenir à vostre dessein, est de pouvoir demeurer sans soupçon aupres de Diane, en pouvons nous trouver un plus aisé ny plus secret, que de changer d'habits vous et moy, car vous estant pris pour fille, Filidas n'entrera jamais en mauvaise opinion, quel η sejour que vous fassiez pres de Diane, et moy revenant vers Gerestan avec vos habits, luy feray entendre que Daphnis et Diane vous auront retenuë par force : Et ne faut qu'inventer quelque bonne excuse pour avoir congé de mon mary pour les aller voir, mais je ne sçay quelle elle sera, puis que comme vous sçavez il en est assez difficile. - Vrayement ma sœur, respondit Filandre, je n'ay jamais douté de vostre bon naturel, mais à ceste heure il faut que j'advoüe, qu'il n'y eut jamais une meilleure sœur, et puis qu'il vous plaist de prendre ceste peine, je vous supplie si je la reçois, d'accuser mon Amour qui m'y force, [269 verso sic 169 verso] et

Signet[ 169 verso ] 1621 moderne

de croire que c'est le seul moyen de conserver la vie à ce frere que vous aimez, et lors il l'embrassa avec tant de recognoissance de l'obligation qu'il luy avoit, qu'elle devint plus desireuse de l'y servir, qu'elle n'estoit pas auparavant. En fin, elle luy dit : - Mon frere laissons toutes ces paroles pour d'autres qui s'aiment moins, et voyons seulement de mettre la main à l'œuvre. - Pour le congé, dit-il, nous l'obtiendrons aisément, faignant que toute la bonne chere qui m'a esté faite chez Filidas, n'a esté que pour l'intention qu'Amidor a de rechercher la niepce η de vostre mary, et parce que ceste charge luy ennuye, je m'assure qu'il sera bien aisé que vous y alliez, luy faisant entendre que vous et Daphnis ensemble pourriez aisément traitter η ce mariage. Mais quel ordre mettrons-nous en nos cheveux, car les vostres trop longs, et les miens trop courts, nous rapporteront bien de l'incommodité ? - Ne vous souciez de cela, luy dit-elle, pour peu que vous laissiez croistre les vostres ils seront assez grands pour vous coiffer comme moy, et quant aux miens, je les coupperay comme les vostres. - Mais, luy dit-il, ma sœur, ne plaindrez vous point vostre poil ? - Mon frere, luy repliqua-elle, ne croyez point que j'aye rien de plus cher que vostre contentement, outre que j'eviteray tant d'importunitez, cependant que vous porterez mes habits, ne couchant point aupres de Gerestan, que s'il falloit avoir mon poil, ma peau, encores je ne

Signet[ 170 recto ] 1621 moderne  [270 recto sic 170 recto]

ferois point de difficulté de la coupper. A ce mot il l'embrassa, luy disant que Dieu quelquefois la delivreroit de ce tourment, et dés lors se resolurent d'effectuer leur dessein, et Filandre pour ne perdre temps, à la premiere occasion qui luy sembla à propos, en parla à Gerestan, luy representant ceste alliance si faisable et si avantageuse, que Gerestan s'y laissa porter fort aisément. Et parce que Filandre vouloit donner loisir à ses cheveux de croistre il faignit d'aller donner quelque ordre à ses affaires, et qu'il seroit bien tost de retour. Mais Filidas ne sceut plutost Filandre de retour que elle ne l'allast visiter, accompagnée seulement d'Amidor, et n'en voulut partir sans le ramener vers nous, où il demeura sept ou huit jours sans avoir plus de hardiesse de se declarer à moy que la premiere fois.
  Durant ce temps, pour monstrer combien il est mal aisé de forcer longuement le naturel, quoy que Filidas contrefist l'homme tant que elle pouvoit, si fut-elle contrainte de ressentir les passions de femme, car les recherches et les merites de Filandre firent l'effait en elle,
" qu'il desiroit qu'elles fissent en moy : Mais
" Amour qui se plaist à rendre les actions des
plus advisez toutes contraires à leurs desseins, luy fit faire coup sur ce qu'il visoit le moins. Ainsi voila la pauvre Filidas tant hors d'elle-mesme, qu'elle ne pouvoit vivre sans Filandre, et luy faisoit des recherches si apparantes, qu'il en demeuroit tout estonné, et n'eust esté le

Signet[ 170 verso ] 1621 moderne  [270 verso sic 170 verso] arrêt 18 juin

desir qu'il avoit de pouvoir demeurer pres de moy, il n'eust jamais souffert ceste façon de vivre. En fin quand il jugea que ses cheveux estoient assez longs pour se coiffer, il retourna chez Gerestan, et luy raconta qu'il avoit donné un bon commencement à leur affaire, mais que Daphnis avoit jugé à propos avant qu'elle en parlast, qu'Amidor vist sa niepce en quelque lieu afin de sçavoir, si elle luy seroit agreable, et que le meilleur moyen estoit que Callirée l'y conduist, qu'aussi bien ce seroit un commencement d'amitié qui ne pouvoit que leur profiter. Gerestan qui ne desiroit rien avec tant de passion que d'estre deschargé de ceste niepce, trouva ceste proposition fort bonne, et le commanda fort absolument à sa femme, qui pour luy en donner plus de volonté fit semblant de ne le pas approuver beaucoup, pour le commencement, mettant quelque difficulté à son voyage, et monstrant de partir d'aupres de luy à regret, disant qu'elle sçavoit bien que telles affaires ne se manient pas comme l'on veut, ny si promptement que l'on se le propose, et que cependant leurs affaires domestiques n'en iroient pas mieux. Mais Gerestan, qui ne vouloit qu'elle eust autre volonté que la sienne, s'y affectionna de sorte, que trois jours apres il la fit partir avec son frere et sa niepce. La premiere journée elle alla coucher chez Filandre, où le matin ils changerent d'habits, qui estoient si bien faits l'un pour l'autre, que ceux mesme qui les accompagnoient n'y [271 recto recto sic 171 recto] recognurent

Signet[ 171 recto ] 1621 moderne

rien : et faut que j'advoüe, que j'y fus deceuë comme les autres, n'y ayant entr'eux difference quelconque que je pusse remarquer : Mais j'y pouvois estre bien aisément trompée, puis que Filidas le fut, quoy qu'elle ne vist que par les yeux de l'Amour, qu'on dit avoir plus penetrants qu'un linx, car soudain qu'ils furent arrivez, elle nous laissa la fainte Callirée, je veux dire Filandre, et emmena la vraye dans une autre chambre pour se reposer, le long du chemin son frere l'avoit instruite de tout ce qu'elle avoit à luy respondre, et mesme l'avoit advertie des recherches qu'elle luy faisoit, qui ressembloient disoit-il, à celles que les personnes qui aiment ont accoustumé. Dequoy et l'un et l'autre estoit fort scandalizé, et quoy que Callirée fust fort resoluë de supporter toutes ses importunitez pour le contentement de son frere, si est-ce qu'elle, qui croyoit Filidas estre homme, en avoit tant d'horreur que ce n'estoit pas une foible contrainte que celle qu'elle se faisoit de luy parler. Quant à nous, lors que nous fusmes retirées seules, Daphnis et moy fismes à Filandre toutes les caresses, qu'entre femmes on a de coustume, je veux dire entre celles, où il y a de l'amitié et de la privauté, que ce Berger recevoit et rendoit avec tant de transport, qu'il m'a depuis juré, qu'il estoit hors de soy mesme : si je n'eusse esté bien enfant peut-estre que ses actions me l'eussent fait recognoistre : et toutefois Daphnis

Signet[ 171 verso ] 1621 moderne  [271 verso sic 171 verso]

ne s'en douta point, tant il se sçavoit bien contrefaire. Et parce qu'il estoit des-ja tard apres le soupper, nous nous retirasmes à part ce pendant que Callirée et Filidas se promenoient le long de la chambre : Je ne sçay quant à moy quels furent leurs discours, mais les nostres c'estoient tant d'assurances d'amitié, que Filandre me faisoit d'une si entiere affection, qu'il estoit aisé à juger que si plutost et en autre habit il ne m'en avoit rien dit, il ne le falloit point blasmer de deffaut de volonté, mais de hardiesse seulement. Pour moy j'essayois de luy en faire paroistre de mesme, car le croyant fille, je pensois y estre obligée par sa bonne volonté, par son merite, et par la proximité d'elle et de Daphnis. Dés lors Amidor, qui auparavant m'avoit voulu du bien, commença à changer ceste amitié, et à aimer la fainte Callirée, parce que Filandre qui craignoit que sa demeure ne despleust à ce jeune homme, faisoit tout ce qu'il pouvoit pour luy complaire. La volage humeur d'Amidor, ne luy pût permettre de recevoir ces faveurs sans devenir amoureux. Et cela je ne le trouvay pas estrange, dautant que la beauté, le jugement, et la courtoisie du Berger, qui ne démantoit en rien les perfections d'une fille, ne luy en donnoient que trop de sujet. Voyez combien Amour est folastre, et à quoy il passe son temps ! àFilidas qui est fille, il fait aimer une fille, et à Amidor un homme, et avec tant de passion, qu'estant en

Signet[ 172 recto ] 1621 moderne

particulier, [272 recto sic 172 recto] ce seul sujet estoit assez suffisant de nous entretenir. Dieu sçait si Filandre sçavoit faire la fille, et si Callirée contrefaisoit bien son frere, et s'ils avoient faute de prudence à conduire bien chacun son nouvel Amant. La froideur dont Callirée usoit envers moy estoit cause que Filidas n'en avoit point de soupçon, outre que son Amour l'en empeschoit assez : et faut que je confesse que la voyant si fort se retirer à Filidas, Daphnis et moy eusmes opinion que Filandre eust changé de volonté. Dont je recevois un contentement extréme, pour l'amitié que je portois à sa sœur, sept ou huit jours s'escoulerent de ceste sorte, sans que personne en trouvast le temps trop long, parce que chacun avoit un dessein particulier. Mais Callirée qui eut peur que son mary ne s'ennuyast de ce sejour, sollicitoit son frere de me faire sçavoir son dessein, qu'il n'y avoit pas apparance que la familiarité qui estoit des-ja entre luy et moy, me pûst permettre de refuser son service, mais luy qui m'alloit tastant de tous costez, n'eut jamais la hardiesse de se declarer, et pour abuser Gerestan, il la pria d'aller vers son mary en l'habit où elle estoit, et que sans doute, il n'y recognoistroit rien, et qu'elle luy fist entendre que par l'advis de Daphnis, elle avoit laissé Callirée chez moy, afin de traitter avec plus de loisir le mariage d'Amidor et de sa niepce. Au commencement sa sœur s'estonna, car son mary estoit assez fascheux. En fin voulant

Signet[ 172 verso ] 1621 moderne  [272 verso sic 172 verso]

en tout contenter son frere, elle s'y resolut, et pour rendre ceste excuse plus vray-semblable, ils parlerent à Daphnis du mariage d'Amidor, qu'elle rejetta assez loing pour plusieurs considerations qu'elle leur mit en avant, mais sçachant qu'ils avoient pris ce sujet pour avoir congé de Gerestan, qu'autrement ils n'eussent pû avoir, elle qui se plaisoit en leur compagnie me le communiqua, et fusmes d'advis qu'il estoit à propos de faire semblant que ceste alliance fust faisable, et sur ceste resolution elle en escrivit à Gerestan luy conseillant de laisser sa femme pour quelque temps avec nous, afin que nostre amitié fust cause que l'alliance s'en fist avec moins de difficulté, et qu'elle croyoit que toutes choses y fussent bien disposées.
  Avec ceste resolution Callirée ainsi revestuë, alla trouver son mary, qui déceu de l'habit la prit pour son frere, et receut les excuses du sejour de sa femme, estant bien aise qu'elle y fust demeurée pour ce sujet. Jugez, belles Bergeres, si je n'y pouvois pas bien estre trompée, puis que son mary ne la pût recognoistre. Ce fut en ce temps que la bonne volonté qu'il me portoit augmenta de sorte, qu'il n'y eut plus de moyen de la celer, quelle η force qu'il fist à soy-mesme, la pratique ayant cela de propre
" qu'elle rend ce qui est aimé plus aimé, et plus
" hay ce que l'on trouve mauvais : Et recognoissant
son impuissance, il s'advisa de me persuader, qu'encor qu'il fust fille, il ne laissoit d'estre

Signet[ 173 recto ] 1621 moderne  [273 recto sic 173 recto]

amoureux de moy, avec autant de passion et plus encores que s'il eust esté homme, et le disoit si naïvement, que Daphnis qui m'aimoit bien fort, disoit que jusques à ceste heure elle ne l'avoit jamais recognu, mais qu'il estoit vray qu'elle aussi en estoit amoureuse, et ne le falloit pas trouver estrange, puis que Filidas qui estoit homme, aimoit de sorte Filandre, que ce n'estoit rien moins qu'Amour, et la dissimulée Callirée juroit qu'une des plus fortes occasions qui avoient contraint son frere à s'en aller, estoit la recherche qu'il luy faisoit : et me sceurent dire tant de raisons, que je me laissay aysément persuader que cela estoit, me semblant mesme qu'il n'y avoit rien qui me pûst importer. Ayant donc receu η ceste fainte, elle ne faisoit plus de difficulté de me parler librement de sa passion, mais toutefois comme femme, et parce qu'elle me juroit que les mesmes ressentiments, et les mesmes passions que les hommes ont pour l'amour, estoient en elle, et que de les dire, luy estoit soulagement, bien souvent estant seules, et n'ayant point cet entretien desagreable, elle se mettoit à genoux devant moy, et me representoit ses veritables affections, et Daphnis mesme qui s'y plaisoit, quelquefois l'y convioit.
  Douze ou quinze jours s'escoulerent ainsi, avec tant de plaisir pour Filandre qu'il m'a juré n'avoir jamais passé des jours plus heureux, quoy que ses desirs luy donnassent de continuels [273 verso sic 173 verso] mouvements, et cela fut cause que

Signet[ 173 verso ] 1621 moderne

augmentant de jour à autre en son affection, et se plaisant en ses pensers, bien souvent il se retiroit seul pour les entretenir en son à-part, et parce que le jour il ne vouloit nous esloigner, quelquefois la nuit, quand il pensoit que chacun dormoit, il sortoit de sa chambre, et s'en alloit dans un jardin, où sous quelques arbres il passoit une partie du temps en ses considerations, et parce que plusieurs fois il sortit de ceste sorte, Daphnis s'en prit garde, qui couchoit en mesme chambre, et comme ordinairement on soupçonne plutost le mal que le bien, elle eut opinion de luy et d'Amidor, pour la recherche que ce jeune Berger luy faisoit : et pour s'en asseurer, elle veilla de sorte faignant de dormir, que voyant sortir la fainte Callirée du lict elle le suivit de si pres, qu'elle fut presque aussi tost que ce jeune Berger, dans la basse court, n'ayant mis sur elle qu'une robe à la haste, et le suivant pas à pas à la lueur de la Lune, elle le vid sortir de la maison, par une porte mal fermée, et entrer dans un jardin, qui estoit sous les fenestres de ma chambre, et passant jusques au milieu, le vid asseoir sous quelques arbres, et ayant les yeux contre le ciel, ouït qu'il disoit fort haut,

Ainsi ma Diane surpasse,
En beauté les autres beautez,
Comme de nuit la Lune η efface
De clarté les autres clartez.

  Quoy que Filandre eust dit ces paroles assez

Signet[ 174 recto ] 1621 moderne  [274 recto sic 174 recto]

haut, si est-ce que Daphnis n'en entre-ouït que quelques mots, pour estre trop esloignée, mais prenant le tour un peu plus long, elle s'approcha de luy sans estre veuë, le plus doucement qu'elle pût, quoy qu'il fust si attentif à son imagination, que quand elle eust esté devant luy, il ne l'eust pas apperceuë, à ce que depuis il m'a juré. A peine s'estoit elle mise en terre pres de luy, qu'elle l'ouït souspirer fort haut, et puis apres d'une voix assez abattuë dire : - Et pourquoy ne veut ma fortune que je sois aussi capable de la servir, qu'elle est digne d'estre servie ? et qu'elle ne reçoive aussi bien les affections de ceux qui l'aiment, qu'elle leur donne d'extresmes passions ? Ah, Callirée, que vostre ruse à esté pernicieuse pour mon repos, et que ma hardiesse est punie d'un tres-juste supplice, Daphnis escoutoit fort attentivement Filandre, et quoy qu'il parlast assez clairement, si ne pouvoit-elle comprendre ce qu'il vouloit dire, abusee de l'oppinion qu'il fust Callirée. Cela fut cause que luy prestant l'aureille, encores plus curieuse, elle ouit que peu apres rehaussant la voix, il dit : - Mais, outrecuidé Filandre, qui pourra jamais excuser ta faute, ou quel assez grand chastiment esgalera ton erreur ? tu aymes ceste Bergere, et ne voy tu pas qu'autant que sa beauté te le commande, autant te le deffend son honnesteté ? combien de fois t'en ay-je adverty ? et si tu ne m'as voulu croire, n'accuse de ton mal que ton imprudence. A ce mot sa langue se teut,

Signet[ 174 verso ] 1621 moderne  [274 verso sic 174 verso]

mais ses yeux et ses souspirs en leur lieu commencerent à rendre tesmoignage quelle estoit la passion, dont il n'avoit pû descouvrir que si peu, et pour se divertir de ses pensers, ou plus tost pour les continuer plus doucement, il se leva de ce lieu, pour se promener comme de coustume, et si promptement, qu'il apperceut Daphnis, quoy que pour se cacher elle se mist à la fuitte, mais luy qui l'avoit veuë, pour la recognoistre, la poursuivit jusques à l'entree d'un bois de coudriers, où il l'atteignit, et pensant qu'elle eust descouvert tout ce qu'il avoit tenu si caché, demy en colere, il luy dit : - Et quelle curiosité, Daphnis, est celle cy, de me venir espier de nuit en ce lieu ? - C'est respondit Daphnis en sousriant, pour apprendre de vous par finesse, ce que je n'eusse sceu autrement, (et en cela elle pensoit parler à Callirée, n'ayant pas encor descouvert qu'il fust Filandre). - Et bien (reprit Filandre pensant estre descouvert) quelle si grande nouveauté y avez vous apprise ? - Toute celle dit Daphnis que j'en voulois sçavoir. - Vous voyla donc dit Filandre, bien satisfaite de vostre curiosité ? - Aussi bien respondit-elle, que vous l'estes et le serez mal de vostre ruse, car tout ce sejour pres de Diane, et toute ceste grande affection que vous luy faictes paroistre, ne vous raporteront en fin que de l'ennuy, et du desplaisir. - O Dieux, dit Filandre est-il possible que je sois descouvert ! Ah discrette Daphnis, puis que vous sçavez ainsi le sujet de mon sejour,

Signet[ 175 recto ] 1621 moderne  [275 recto sic 175 recto]

vous avez bien entre vos mains, et ma vie et ma mort, mais si vous vous ressouvenez de ce que je vous suis, et quels offices d'amitié vous avez receu de moy, quand l'occasion s'en est presentée, je veux croire que vous aymerez mieux mon bien et mon contentement, que non pas mon desespoir ny ma ruine. Daphnis pensoit encores parler à Callirée, et avoit opinion que toute ceste crainte fust à cause de Gerestan, qui eust trouvé mauvais (s'il en eust esté adverty) qu'elle fist cet office à son frere ; et pour l'en assurer luy dit : - Tant s'en faut que vous ayez à redouter ce que je sçay de vos affaires, que si vous m'en eussiez advertie, j'y eusse contribué et tout le conseil, et toute l'assistance que vous eussiez pû desirer de moy, mais racontes η moy d'un bout à l'autre tout ce dessein, afin que vostre franchise m'oblige plus à vous y servir, que la meffiance que vous avez euë de moy ne me peut avoir offensée. - Je le veux, dit-il, ô Daphnis, pourveu que vous me promettiez de n'en dire rien à Diane, que je n'y consente. - C'est un discours, respondit la Bergere, qu'il ne luy faut pas faire mal à propos, son humeur estant peut-estre plus estrange que vous ne croiriez pas en cela. - C'est là mon grief dit Filandre, ayant dés le commencement assez recognu que j'entreprenois un dessein presque impossible : Car d'abort que ma sœur, et moy resolusmes de changer d'habit, elle prenant le mien, et moy le sien, je prevy bien que tout ce qui m'en reüssiroit [275 verso sic 175 verso] de plus advantageux, seroit

Signet[ 175 verso ] 1621 moderne

de pouvoir vivre plus librement quelques jours aupres d'elle, ainsi dissimulé, que si elle me recognoissoit pour Filandre. - Comment, interrompit Daphnis toute surprise, comment pour Filandre ? Et n'estes-vous pas Callirée ? Le Berger qui pensoit qu'elle l'eust auparavant recognu, fut bien marry de s'estre descouvert si legerement, toutefois voyant que la faute estoit faitte, et qu'il ne pouvoit plus retirer la parole qu'il avoit proferée, pensa estre à propos de s'en prevaloir, et luy dit : - Voyez Daphnis, si vous avez occasion de vous douloir de moy, et de dire que je ne me fie pas en vous, puis que si librement je vous descouvre le secret de ma vie : car ce que je viens de vous dire m'est de telle importance, qu'aussi tost qu'autre que vous le sçaura, il n'y a plus d'esperance de salut en moy : mais je veux bien m'y fier, et me remettre tellement en vos mains, que je ne puisse vivre que par vous : Sçachez donc Bergere, que vous voyez devant vous Filandre sous les habits de sa sœur, et qu'Amour en moy, et la compassion en elle, nous a ainsi desguisez ; et apres luy alla racontant son extresme affection, la recherche qu'il avoit faitte d'Amidor, et de Filidas, l'invention de Callirée à changer d'habits, la resolution d'aller trouver son mary vestuë en homme, bref tout ce qui s'estoit passé en cet affaire, avec tant de demonstration d'Amour, qu'encores qu'au commencement Daphnis se fust estonnée de la hardiesse de luy et de sa sœur,

Signet[ 176 recto ] 1621 moderne

si est-ce [276 recto sic 176 recto] qu'elle en perdist l'estonnement, quand elle recognut la grandeur de son affection, jugeant bien qu'elle les pouvoit porter a de plus grandes folies. Et encor que si elle eust esté appellée à leur conseil, lors qu'ils firent ceste entreprise, elle n'en eust jamais esté d'avis : toutefois voyant comme l'effet en avoit bien reüssi, elle resolut de luy ayder en tout ce qui luy seroit possible, et n'y espargner ny peine, ny soing, ny artifice qu'elle jugeast despendre d'elle, et le luy ayant promis avec plusieurs asseurances d'amitié, elle luy donna le meilleur advis qu'elle pût, qui estoit de m'engager
" peu à peu en son amitié : - Car, disoit-elle, l'Amour
" envers les femmes est un de ces ouvrages,
" dont la parole offense plus que le coup.
" C'est un ouvrage que nul n'a honte de faire,
" pourveu que le nom luy en soit caché.
De sorte que j'estime ceux-là bien advisez, qui se font aymer à leurs Bergeres avant que de leur parler d'Amour. Dautant qu'Amour est un
" animal qui n'a rien de rude que le nom, estant
" d'ailleurs tant agreable, qu'il n'y a personne
qui s'en desplaise. Et par ainsi pour estre receu de Diane, il faut que ce soit sans le luy nommer, ny mesme sans qu'elle le voye, et user d'une telle prudence qu'elle vous ayme, aussi tost qu'elle pourra sçavoir que vous l'aimez d'Amour, car y estant embarquée, elle ne pourra par apres se retirer au port, encore qu'elle voye quelque apparence de tourmente autour d'elle. Il me semble que jusques

Signet[ 176 verso ] 1621 moderne  [276 verso sic 176 verso]

icy vous vous y estes conduit avec une assez grande prudence, mais il faut continuer.
" La fainte que vous avez faitte d'estre amoureuse
" d'elle, encores que fille, est tres a propos,
estant tres-certain, que toute Amour qui est
" soufferte, en fin en conçoit une reciproque.
" Mais il faut passer plus outre. Nous faisons
" aisément plusieurs choses qui nous sembleroient
" fort difficiles, si la coustume ne nous les rendoit
" aysées. C'est pourquoy ceux qui n'ont pas
" accoustumé une viande, la treuvent au
commencement d'un goust fascheux, qui peu à peu se rend agreable par l'usage. Il faut que de là vous appreniez à rendre à Diane les discours amoureux plus aisez, et que par la coustume, ce qui luy est si inaccoustumé, luy soit ordinaire, et pour y mieux parvenir, il faut trouver quelque invention pour luy rendre agreable vostre recherche, et que
" vous luy puissiez parler, encores que fille, aux
" mesmes termes que les Bergers : car tout ainsi
" que l'aureille qui a accoustumé d'oüir la Musique η,
" est capable d'y plier mesme la voix et
" la hosser, et baisser aux tons qui sont concordans,
" encor que d'ailleurs on ne sçache
" rien en cet art. De mesme, la Bergere qui oyt
" souvent les discours d'un Amant, y plie les
" puissances de son ame, et encor qu'elle ne sçache
" point aymer, ne laisse à se porter insensiblement
aux ressentimens de l'Amour. Je veux dire qu'elle ayme la compagnie de ceste personne, en ressent l'esloignement, a pitié

Signet[ 177 recto ] 1621 moderne  [277 recto sic 177 recto]

de son mal, et bref aime en effet sans y penser. Voyez vous Filandre, ne faictes pas vostre profit de ces instructions ailleurs, et ne croyez pas que si je ne vous aymois, et n'avois pitié de vous, que je vous descouvrisse ces secrets de l'escole, mais recevez ce que je vous dis pour arrhes de ce que je desire faire pour vous.
  Avec semblables paroles voiant que le jour approchoit, ils se retirerent dans le logis, non pas sans se mocquer de l'Amour d'Amidor, qui le prenoit pour fille, et de raporter une partie de ses discours pour en rire. Et s'estant sur le matin endormis en ceste resolution, ils demeurerent bien tard au lict, pour se recompenser de la perte de la nuit, ce qui donna commodité au jeune Amidor de les y surprendre, et n'eust esté que presque en mesme temps j'entray dans leur chambre, je croy qu'il eust peut-estre recognu la tromperie, car s'estant adressé au lit de la fainte Callirée, quoy qu'elle joüast bien son personnage, luy parlant avec toute la modestie qu'il luy estoit possible, et luy monstrant un visage severe pour luy oster la hardiesse de ne se point hazarder, si est-ce que son affection l'eust peut-estre licentié, et que ses mains indiscretes eussent descouvert son sein. Mais à mon abort Daphnis me pria de l'en empescher, et de les separer, ce que je fis avec beaucoup de contentement de Filandre, qui faignant de m'en remercier, me baisa la main avec tant d'affection, que si je l'eusse tant soit

Signet[ 177 verso ] 1621 moderne

peu soupçonné, j'eusse bien recognu, que veritablement il y [277 verso sic 177 verso] avoit de l'Amour. Apres leur ayant donné le bon jour, je ramenay Amidor avec moy, afin qu'ils eussent le loisir de s'abiller.
  Et parce qu'ils avoient dessein de parachever ce qu'ils avoient proposé, incontinent apres disner que nous estions retirez comme de coustume soubs quelques arbres, pour jouïr du fraiz, encore qu'Amidor y fust, Daphnis jugea que l'occasion estoit bonne, estant bien aise que ce fust mesme en sa presence, pour m'en en oster tout soupçon, et que si à l'advenir il l'oyoit par mesgarde parler quelquefois en homme, il ne le trouvast point estrange, faisant signe à Filandre afin qu'il aydast à son dessein, elle luy dit : - Et qu'est-ce Callirée, qui vous peut rendre muette en la presence de Diane. - C'est respondit-il que j'allois en moy-mesme faisant plusieurs souhaits, pour la volonté que j'ay de faire service à ma maistresse, et entre autre un, que je n'eusse jamais pensé devoir desirer. - Et quel est-il ? interrompit Amidor. - C'est continua Filandre, que je voudrois estre homme pour rendre plus de service à Diane. - Et comment, adjousta Daphnis, estes vous amoureuse d'elle ? - Plus respondit Filandre, que ne le sçauroit estre tout le reste de l'univers. - J'aime donc mieux, dit Amidor, que vous soyez fille, tant pour mon advantage, que pour celuy de Filidas. - La consideration de l'un, ny de l'autre, repliqua Filandre, ne me fera pas changer de desir. - Et quoy ?

Signet[ 178 recto ] 1621 moderne

adjousta Daphnis, auriez vous opinion que Diane [278 recto sic 178 recto] vous aymast davantage. - Je le devrois ainsi esperer dit Filandre, par les loix de Nature, si ce n'est que comme en sa beauté elle en outrepasse les forces, qu'en son humeur elle en desdaigne les ordonnances. - Vous me croirez telle qu'il vous plaira (luy dis-je) si vous fais-je serment veritable, qu'il n'y a homme au monde que j'ayme plus que vous. - Aussi (me repliqua-il) n'y a-il personne qui vous ayt tant voüé de service, mais ce bon heur ne durera que jusques à ce que vous aurez recognu mon peu de merite, ou que quelque meilleur sujet se presente. - Me croyez-vous (luy repliquay-je) si volage que vous me faictes. - Ce n'est pas (me respondit-il) que je croye en vous les imperfections de l'inconstance, mais je sçay bien que j'en ay les causes pour les deffauts qui sont en moy. - Le deffaut, luy dis-je, est plustost de mon costé,et à ce mot je l'embrassay, et le baisay d'une aussi sincere affection que s'il eust esté ma sœur. Dequoy Daphnis sousrioit en soy-mesme, me voyant si bien abusée, surquoy Amidor nous interrompant, jaloux (comme je croy) de tous deux : - Je pense, dit-il, que c'est à bon escient, et que Callirée ne se mocque point. - Comment, dit-il, me moquer ? que le ciel me punisse plus rigoureusement qu'il ne chastia jamais parjure, s'il y eut oncques Amour plus violente, ny plus passionnée que celle que je porte à Diane. - Et si vous estiez homme, adjousta Daphnis, sçauriez-

Signet[ 178 verso ] 1621 moderne

vous bien user des paroles d'homme, pour [278 verso sic 178 verso] declarer vostre passion ? - Encores, respondit-il, que j'aye peu d'esprit, si est-ce que mon extreme affection ne me lairroit jamais muette en semblable occasion. - Et voyons dit Amidor, si ce ne vous est peine, comme, belle Bergere vous vous démesleriez d'une telle entreprise. - Si ma maistresse, dit Filandre, me le permet, je le feray, avec promesse toutefois qu'elle m'accordera trois supplications que je luy feray. La premiere qu'elle me respondra à ce que je luy diray ; l'autre qu'elle ne croira point estre fainte, ce que soubs autre personne que de Callirée, je luy representeray, mais les recevra comme tres-veritables, encores qu'impuissantes passions, et pour la fin, qu'elle ne permettra que jamais autre que moi la serve en ceste qualité. Moy qui voyois que chacun y prenoit plaisir, et aussi que veritablement j'aymois Filandre, sous les habits de sa sœur, luy respondis, que pour sa seconde et derniere demande elles luy estoient accordées, tout ainsi qu'elle les sçauroit desirer, que pour la premiere, j'estois si peu accoustumée à faire telles responses, que je m'assurois qu'elle y auroit peu de plaisir. Toutefois que pour ne la desdire en rien, j'essayerois de m'en acquiter le mieux qu'il me seroit possible. A ce mot, se relevant sur un genoux, par ce que nous estions assis en rond, et me prenant une main, il commença de ceste sorte.
  - Je n'eusse jamais creu, belle Maistresse, considerant

Signet[ 179 recto ] 1621 moderne

en vous tant de perfections, qu'il pûst estre permis à un mortel de vous aymer, si [279 recto sic 179 recto] je n'eusse esprouvé en moy-mesme, qu'il est impossible de vous voir, et ne vous aymer point. Mais sçachant bien que le Ciel est trop juste pour nous commander une chose impossible, j'ay tenu pour certain qu'il vouloit que vous fussiez aymée, puis qu'il permettoit que vous fussiez veuë, et sur ceste creance j'ay fortifié de raisons la hardiesse que j'avois euë de vous voir, et beny en mon cœur l'impuissance, qui m'a aussi tost sousmis à vous, que mes yeux se sont tournez vers vous. Que si les loix ordonnent, que l'on rende à chacun ce qui est sien, ne trouvez mauvais, belle Bergere, que je vous rende mon cœur, puis qu'il vous est tellement acquis, que si vous le refusez, je le desadvoüe pour estre mien. A ce mot il se teut, pour ouyr ce que je luy respondrois, mais avec une façon, que s'il n'eust point eu l'habit qu'il portoit, mal-aisément eust on pû douter qu'il ne le dist à bon escient, et pour ne contrevenir à ce que je luy avois promis, je luy fis telle response : - Berger, si les loüanges que vous me donnez estoient veritables, je croirois peut-estre ce que vous me dittes de vostre affection, mais sçachant bien que ce sont flatteries, je ne puis croire que le reste ne soit dissimulation. - C'est trop blesser vostre jugement, me dit il, que de douter de la grandeur de vostre merite, mais c'est avec semblables excuses que vous avez accoustumé de refuser les choses que vous ne voulez pas, si puis-je

Signet[ 179 verso ] 1621 moderne

avec verité jurer par nostre Dieu Pan, et vous [279 verso sic 179 verso] sçavez bien que je ne me parjure pas, que vous ne refuserez jamais rien qui vous soit donné de meilleure, ny plus entiere volonté. - Je sçay bien, luy respondis-je, que les Bergers de ceste contrée, ont accoustumé d'user de plus de paroles, où il y a moins de verité η, et qu'ils tiennent entre-eux pour chose tres averée, que les Dieux n'escoutent, ny ne punissent jamais les faux serments des Amoureux. - Si c'est un vice particulier de vos Bergers, dit-il, je m'en remets à vostre cognoissance ; mais moy qui suis estranger η ne dois participer à leur honte, puisque je ne le fais pas à leur faute, et toutefois par vos paroles mesmes plus cruelles, il faut que je retire quelque satisfaction pour moy, car encor que les Dieux ne punissent les serments des Amoureux, si je ne le suis pas, comme il semble que vous doutiez, les Dieux ne lairront de m'envoyer le chastiment de parjure, et s'ils ne le font, vous serez contrainte d'advoüer, que n'estant point chastié, je ne suis donc point menteur, et que si je suis menteur, et ne suis point chastié, il faut que vous confessiez que je suis Amant η. Et par ainsi, de quel η costé que vostre bel esprit se veuille tourner, il ne sçauroit des-avoüer, qu'il n'y a point de beauté en la terre, ou Diane est belle, et que jamais beauté n'a esté aymée, ou la vostre l'est de ce Berger, qui est à vos genoux, et qui en cet estat implore le secours de toutes les graces, pour en retirer une de vous, qu'il croit meriter,

Signet[ 180 recto ] 1621 moderne

si une parfaitte Amour a jamais eu du merite. - Si je suis belle, [280 recto sic 180 recto] repliquay-je, je m'en remets aux yeux qui me voyent sainement ; mais que vous ne soyez parjure et dissimulée, il faut Callirée, que je die que l'assurance dont vous me parlez en homme, me fait resoudre à ne croire jamais aux paroles, puis qu'estant fille, vous les sçavez si bien desguiser. - Et pourquoy Diane, dit-il lors en sousriant, interrompez vous si tost les discours de vostre serviteur ? Vous estonnez vous qu'estant Callirée, je vous parle avec tant d'affection ? Ressouvenez-vous qu'il n'y a impuissance de condition qui m'en fasse jamais diminuer, tant s'en faut, ce sera plutost ceste occasion qui la conservera, et plus violente, et eternelle, puis qu'il n'y a rien qui diminuë tant l'ardeur du desir η, que la joüissance de ce qu'on desire, et cela ne pouvant estre entre nous, vous serez jusques à mon cercueil tousjours aymée, et moy tousjours Amante. Et toutefois si Tiresias, apres avoir esté fille, devint homme aussi, pourquoy ne puis-je esperer que les Dieux me pourroient bien autant favoriser, si vous l'aviez agreable ? Croyez moy belle Diane, puis que les Dieux ne font jamais rien en vain, qu'il n'y a pas apparance qu'ils ayent conceu en moy une si parfaitte affection, pour m'en laisser vainement travailler, et que si la nature m'a fait naître fille, que mon Amour extresme me peut bien rendre telle, que ce ne soit point inutilement.

Signet[ 180 verso ] 1621 moderne

Daphnis qui voyoit que ce discours s'alloit fort esgarant, et qu'il estoit dangereux, que cet [280 verso sic 180 verso] Amant se laissast transporter à dire chose qui le fist descouvrir par Amidor, l'interrompit, en luy disant : - C'est sans doute Callirée que vostre Amour ne sera point esprise inutilement tant que vous servirez ceste belle Bergere, non plus que le flambeau ne se consume pas en vain, qui esclaire à ceux qui sont dans la maison, car tout le reste du monde n'estant que pour servir à ceste belle, vous aurez fort bien employé vos jours, quand vous les aurez passez en son service. - Mais changeons de discours, dit Amidor, car voicy venir Filidas, qui ne prendroit nullement plaisir à les ouïr, encor que vous soyez filles, et presque à mesme temps Filidas arriva, qui nous fit toutes lever pour le salüer. Mais Amidor qui aimoit passionnément la fainte Callirée, lors que sa cousine arriva, prit le temps si à propos, que s'esloignant avec Filandre un peu de la trouppe, et la prenant sous les bras, voyant que personne ne les pouvoit ouyr, commença de luy parler ainsi : - Est-il possible, belle Bergere, que les paroles que vous venez de tenir à Diane soient veritables, ou bien si vous les avez dittes seulement pour monstrer la beauté de vostre esprit ? - Croyez Amidor, luy respondit-il, que je ne suis point mensongere, et que jamais je ne dis rien plus veritablement, que l'assurance que je luy ay faite de mon affection, que si en quelque chose j'ay manqué à la verité, ç'a esté pour en avoir dit moins que je n'en

Signet[ 181 recto ] 1621 moderne

ressens : [281 recto sic 181 recto] mais en cela je dois estre excusée, puis qu'il n'y a point d'assez bonnes paroles pour le pouvoir dire comme je le conçois : A quoy il respondit avec un grand souspir : - Puis que cela est, belle Callirée, malaisément puis-je croire que vous ne recognoissiez beaucoup mieux l'affection que l'on vous porte, puis que vous ressentez les mesmes coups dont vous blessez, que non point celles qui en sont du tout ignorantes, et cela sera cause que je n'iray point recherchant d'autres paroles pour vous declarer ce que je souffre pour vous, ny d'autres raisons pour excuser ma hardiesse, que celles dont vous avez usé parlant à Diane, et seulement j'adjouteray ceste consideration, afin que vous cognoissiez la grandeur de mon affection : Que si le coup qui ne se void, se doit juger selon la force du bras qui le donne ; la beauté de Diane, dont vous ressentez la blessure, estant beaucoup moindre que la vostre, doit bien avoir fait moindre effort en vous que la vostre en moy : Et toutefois si vous l'aimez avec tant de violence, considerez comment Amidor doit estre traitté de Callirée, et quelle doit estre son affection, car il ne sçauroit la vous declarer que par la comparaison de la vostre. - Berger, luy respondit-il, si la cognoissance que vous avez euë de l'amitié que je porte à Diane, vous a donné la hardiesse de me parler de ceste sorte, il faut que je supporte le supplice que mon inconsideration merite, ayant parlé si ouvertement devant vous, mais

Signet[ 181 verso ] 1621 moderne[281 verso sic 181 verso]

aussi deviez-vous avoir esgard, qu'estant fille je ne pouvois luy tenant ces discours offenser son honnesteté, et si faites bien vous en me parlant ainsi, qui ay un mary qui ne supporteroit pas avec patience cet outrage de vous s'il en estoit adverty. Mais outre cela, puis que vous parlez de Diane, à qui veritablement je me suis entierement donnée : encor faut-il que je vous die, que si vous voulez que je mesure vostre affection à la mienne, selon les causes que nous avons d'aimer, je ne croiray pas que vous en ayez beaucoup, puis que ce que vous nommez beauté en moy, n'est de nulle qualité sensible aupres de la sienne. - Belle Bergere, luy dit Amidor, je n'ay jamais creu que l'on vous pûst offenser en vous aimant, mais puis que cela est, j'advoüe que je merite chastiment, et que je suis prest à le recevoir tout tel que vous me l'ordonnerez, il est vray que vous devez ensemble vous resoudre à joindre au mesme supplice, tout celuy que je pourray meriter, en vous aimant le reste de ma vie, car il est impossible que je vive sans vous aimer : Et ne croyez point que le mescontentement de Gerestan m'en puisse jamais divertir, celuy qui ne craint, ny les hazards, ny la mort mesme, ne redoutera jamais un homme : Mais quant à ce qui vous touche, j'advoüe que j'ay failly en faisant quelque comparaison de vous à Diane, estant sans doute mal proportionnée de son costé, il est vray que ce n'a pas esté comme de chose esgale,

Signet[ 182 recto ] 1621 moderne  [282 recto sic 182 recto]

mais comme du moindre au plus grand : et ayant eu opinion que ce que vous ressentiez vous donneroit plus de cognoissance de ma peine, j'ay commis ceste erreur, en laquelle si vous me pardonnez, je proteste de ne retomber jamais. Filandre qui m'aimoit à bon escient, et qui avoit eu opinion qu'Amidor en fist de mesme, eust malaisément supporté d'ouyr parler de moy avec tant de mespris, s'il n'eust eu dessein de descouvrir ce qui en estoit, mais desirant de s'en esclaircir, et luy semblant d'en avoir rencontré une fort bonne occasion, il eut tant de puissance sur soy-mesme, que sans luy en faire semblant, il luy dit : - Comment est-il possible, Amidor, que vostre bouche profere des paroles que vostre cœur desment si fort ? Pensez-vous que je ne sçache pas bien que vous dissimulez, et que dés long temps vostre affection est toute pour Diane ? - Mon affection ? repliqua-il comme surpris, que jamais personne ne me puisse aimer, si j'ayme autre Bergere que vous, je ne dis pas qu'autrefois je n'aye esté de ses amis, mais son humeur inégale tantost toute de feu, tantost toute de glace m'en a tellement retiré, qu'à ceste heure elle m'est indifferente. - Et comment, dit Filandre, m'osez vous parler ainsi, puis que je sçay qu'en verité elle vous a aimé et vous aime encores ? - Je ne veux pas nier, dit Amidor qu'elle ne m'ait aimé. Et continua-il en sousriant, je ne jurerois pas qu'elle ne m'aime encores, mais si ferois η bien qu'elle n'est [282 verso sic 182 verso] point aimée de moy, et que je luy en laisse

Signet[ 182 verso ] 1621 moderne

tout le soucy. Ce qu'Amidor disoit en cela estoit bien selon son humeur ; car c'estoit sa vanité ordinaire, de vouloir qu'on creust qu'il eust plusieurs belles fortunes, et à ceste occasion avoit accoustumé de se rendre à dessein si familier de celles qu'il conversoit, que quand il s'en retiroit, il pouvoit presque par ses sousris et niant froidement, faire croire tout ce qu'il vouloit d'elles. A ce coup Filandre recognut bien son artifice, et n'eust esté qu'il craignoit de se descouvrir, il se sentit tellement touché de mon offense, que je crois qu'il l'eust repris de mensonge, si ne pût-il s'empescher de luy respondre assez aigrement : - Vrayement Amidor, vous estes le plus indigne Berger, qui pratique parmy les bonnes compagnies. Vous avez le courage de parler de ceste sorte de Diane, à qui vous montrez tant d'amitié, et à qui vous avez tant d'obligation ? et que pouvons-nous esperer, qui n'approchons en rien à ses merites, puis que ny ses perfections, ny son amitié, ny vostre alliance ne vous peuvent attacher la langue ? Quant à moy j'advoüe que vous estes la plus dangereuse personne qui vive, et qui voudra avoir du repos, doit tascher de vous esloigner comme une maladie tres contagieuse. A ce mot il le quitta, et nous vint retrouver, le visage tant enflammé de colere, que Daphnis cognut bien qu'il estoit offensé d'Amidor, qui estoit demeuré si estonné de ceste separation, qu'il

Signet[ 183 recto ] 1621 moderne  [283 recto sic 183 recto]

ne sçavoit ce qu'il avoit à faire. Depuis le soir Daphnis s'enquit de Filandre, de leur discours, et parce qu'elle m'aimoit, et jugeoit que cela ne pouvoit que beaucoup accroistre l'amitié que je portois à la fainte Callirée, dés le matin elle me le raconta avec tant d'aspreté contre Amidor, et si avantageusement pour Filandre, qu'il faut advoüer que depuis je ne me pûs si aisément deffendre de l'aimer, lors que je le recognus, me semblant que sa bonne volonté m'y obligeoit. Mais Daphnis, qui sçavoit bien que si je l'aimois alors c'estoit pour le croire Callirée, le conseilloit ordinairement de se descouvrir à moy, qu'elle croyoit bien qu'au commencement je le rejetterois, et m'en facherois, mais qu'en fin toutes choses se remettroient, et que de son costé elle y travailleroit de sorte, qu'elle esperoit en venir à bout. Mais elle ne pût avoir d'assez fortes persuasions pour luy en donner le courage, qui fit resoudre Daphnis de le faire elle mesme sans qu'il le sçeust, prevoyant bien que Gerestan voudroit ravoir sa femme, et ceste finesse auroit esté inutile.
  En ceste resolution un jour qu'elle me trouva seule, apres quelques discours assez ordinaires : - Mais que sera-ce en fin, dit-elle, de ceste folle de Callirée, je croy en verité que vous luy ferez perdre l'entendement : car elle vous aime si passionnément, que je ne croy pas qu'elle puisse vivre. Si Filidas va un jour coucher hors de ceans, et que vous puissiez

Signet[ 183 verso ] 1621 moderne  [283 verso sic 183 verso]

sortir une nuit de vostre chambre, il faut que vous la voyez en l'estat où je l'ay trouvée plusieurs fois, car presque toutes les nuits qui sont un peu claires, elle les passe dans le jardin, et se plaist de sorte en ses imaginations, que je ne la puis retirer qu'à force de ses resveries. - Je voudroy bien, luy respondis-je, luy pouvoir rapporter du soulagement, mais que veut-elle de moy ? ne luy rends-je pas amitié pour amitié ? ne luy fay-je pas paroistre par toutes mes actions ? manque-je à quelque sorte de courtoisie, ou de devoir envers elle ? - Cela est vray, mais, me repliqua-elle, si vous aviez ouy ses discours, je ne croy pas qu'elle ne vous fist compassion, et vous supplie que sans qu'elle le sçache, vous la veniez escouter une nuit. Je le luy promis fort librement, et luy dis que ce seroit bien tost, car Filidas m'avoit dit le soir auparavant, qu'elle vouloit visiter Gerestan, et faire amitié avec luy.
  Quelques jours apres Filidas selon son dessein emmenant Amidor avec luy, partit pour aller voir Gerestan, ayant resolu de ne revenir de sept ou huit jours, afin de luy faire paroistre plus d'amitié, et ce sejour nous vint fort à propos, car s'il eust esté en la maison, malaisément luy eussions nous pû cacher le trouble en quoy nous fusmes. Or le mesme jour du départ, Filandre suivant sa coustume, ne manqua pas de descendre au jardin à moitié desabillée, lors qu'elle creut que chacun estoit endormy. Au contraire Daphnis qui s'estoit couchée la

Signet[ 184 recto ] 1621 moderne  [284 recto sic 184 recto]

premiere, aussi tost qu'elle le vid sortir, se depescha de me le venir dire, et me mettant hastivement une robe dessus, je la suivis assez viste, jusques à ce que nous fusmes dans le jardin : Mais lors qu'elle eut remarqué où il estoit, elle me fit signe d'aller au petit pas apres elle. Et quand nous nous en fusmes approchées de sorte que nous le pouvions ouyr, nous nous assismes en terre, et incontinant apres j'ouys qu'il disoit : - Mais à quoy toute ceste patience ? à quoy tous ces dilayemens ? ne faut-il pas que tu meures sans secours, ou que tu descouvres ta blessure au chirurgien qui la peut guerir ? Et là s'arrestant pour quelque temps, il reprenoit ainsi avec un grand souspir : - Ne dis-tu pas, ô facheuse crainte, qu'elle nous bannira de sa presence ? et qu'elle nous ordonnera une mort desesperée ? Et bien si nous mourons, ne nous sera-ce pas beaucoup de soulagement d'abreger une si miserable vie que la nostre, et mourant satisfaire à l'offense que nous aurons faite ? Et quant au bannissement s'il ne nous vient d'elle, le pouvons nous éviter de Gerestan, de qui l'impatience ne nous lairra guiere davantage icy ? Que si toutefois nous obtenons un plus long sejour de cet importun, et que la mort ne nous vienne du courroux de la belle Diane, helas ! la pourrons nous éviter de la violence de nostre affection ? Que faut-il donc que je fasse ? Que je le luy die ? Ah ! je ne l'offenseray jamais s'il m'est possible. Le luy tairay-je ? Et pourquoy le taire, puis qu'aussi

Signet[ 184 verso ] 1621 moderne  [284 verso sic 184 verso]

bien ma mort luy en donra une bien prompte cognoissance. Quoy donc je l'offenseray ? Ah ! l'outrage et l'amitié ne vont jamais ensemble. Mourons donc plutost : Mais si je consens à ma mort ne luy fais-je pas perdre le plus fidele serviteur qu'elle ait jamais eu ? et puis est-il possible qu'en adorant on puisse offenser ? Je le luy diray donc, et en mesme temps luy descouvriray l'estomac, afin que le fer η plus aisément punisse mon erreur, si elle le veut. Voila, luy diray-je, où demeure le cœur de cet infortuné Filandre, qui sous les habits de Calliree, au lieu d'acquerir vos bonnes graces, a rencontré vostre courroux, vengez-vous et le punissez, et soyez certaine que si la vengeance vous satisfait : le supplice luy en sera tres-agreable.
  Belles Bergeres, quand j'ouys parler Filandre de ceste sorte, je ne sçay ce que je devins, tant je fus surprise d'estonnement : Je sçay bien que je m'en voulus aller, afin de ne voir plus ce trompeur, tant pleine de despit que j'en tremblois toute : Mais Daphnis pour parachever entierement sa trahison, me retint par force, et parce (comme je vous ay dit) que nous estions fort pres du Berger, au premier bruit que nous fismes il tourna la teste, et croyant que ce ne fust que Daphnis, il s'y en vint, mais quand il m'apperceut, et qu'il creut que je l'avois ouy : - O Dieux ! dit-il, quel supplice effacera ma faute ? Ah ! Daphnis, je n'eusse jamais attendu cette trahison de vous. Et à ce mot s'en alla courant par le jardin comme une personne

Signet[ 185 recto ] 1621 moderne  [285 recto sic 185 recto]

insensée, quoy qu'elle l'appellast deux ou trois fois par son nom : mais craignant d'estre ouye de quelqu'autre, et plus encore que le desespoir ne fist faire à Filandre quelque chose de mal à propos en sa personne, elle me laissa seule et se mit à le suivre, me disant toute en colere en partant : - Vous verrez, Diane, que si vous traittez mal Filandre, peut-estre vous ruinerez vous de sorte, que vous en ressentirez le plus grand desplaisir. Si je fus estonnée de cet accident, jugez-le belles Bergeres, puisque je ne sçavois pas mesme m'en retourner. En fin apres avoir repris un peu mes esprits, je cherchay de tant de costez, que je revins en ma chambre, ou m'estant remise au lit toute tremblante, je ne pûs clorre l'œil de toute la nuit.
  Quant à Daphnis elle chercha tant Filandre, qu'en fin elle le rencontra plus mort que vif, et apres l'avoir tancé de n'avoir sceu se prevaloir d'une si favorable occasion, et toutefois l'avoir assuré que je n'estois point si estonnée de cet accident que luy, elle le remit un peu, et le rassura en quelque sorte, non point toutefois tellement que le lendemain il eust la hardiesse de sortir de sa chambre. Moy d'autre costé infiniment offensée contre tous deux, je fus contrainte de tenir le lit, pour ne donner cognoissance de mon desplaisir à ceux qui estoient autour de nous, et particulierement à la niepce η de Gerestan. Mais de bonne fortune, elle n'estoit pas plus spirituelle que de raison,

Signet[ 185 verso ] 1621 moderne

de sorte que nous luy cachasmes aisément ce [285 verso sic 185 verso] mauvais mesnage, qui nous eust esté presque impossible, et mesme à Filandre, autour duquel elle demeuroit ordinairement. Daphnis ne se trouva pas peu empeschée en ceste occasion, car au commencement je ne pouvois la recevoir en ses excuses. En fin elle me tourna de tant de costez, et me sceut tellement déguiser ceste action, que je luy promis d'oublier le desplaisir qu'elle m'avoit fait, mais que pour Filandre je ne le verrois jamais. Et croy qu'il s'en fust allé sans me voir, ne me pouvant supporter courroucee, n'eust esté le danger où il craignoit que Callirée tombast, car elle avoit à faire à un mary, qui estoit assez facheux. Ce fut ceste consideration qui le retint, mais toutefois sans bouger du lit, faignant d'estre malade, et cependant cinq ou six jours se passerent sans que je le voulusse voir, quelle η raison que Daphnis me pûst alleguer pour luy ; et n'eust esté que je fus advertie que Filidas revenoit et Callirée aussi, je ne l'eusse veu de long temps. Mais la crainte que j'eus que Filidas ne s'en prist garde, et que ce qui estoit si secret ne fust divulgué par toute la contrée, me fit resoudre à le voir, mais avec condition, qu'il ne me feroit point de semblant de ce qui c'estoit passé, n'ayant pas assez de force sur moy, pour m'empescher de ne donner quelque cognoissance de mon desplaisir. Il le promit et le tint, car à peine osoit-il tourner les yeux à moy, et quand il le faisoit, c'estoit avec une certaine soubmission, qui ne m'assuroit

Signet[ 186 recto ] 1621 moderne

pas peu de son extréme [286 recto sic 186 recto] Amour. Et de fortune, incontinant apres que j'y fus entrée, Filidas, Amidor, et le dissimulé Filandre arriverent dans la chambre, de qui les fenestres fermées nous donnerent assez bonne commodité de cacher η nos visages. Filandre avoit adverty sa sœur de tout ce que luy estoit advenu, et cela avoit esté cause que le sejour de Filidas n'avoit pas esté si long, qu'il en avoit fait dessein, car elle faignant que son frere estoit malade, les contraint de retourner.
  Mais ce discours, par sa longueur seroit trop ennuyeux, si je n'abregeois toutes nos petites querelles. Tant y a que Callirée ayant sceu comme toutes choses estoient passées, quelquefois les tournant en gausseries, d'autrefois cherchant des apparances de raison, sceut de sorte se servir de son bien dire, estant mesme aidée de Daphnis, qu'enfin je consentis au sejour de Filandre, jusqu'à ce que les cheveux fussent revenus à sa sœur, cognoissant bien que ce seroit la ruiner et moy aussi, si je precipitois davantage son retour. Et il advint (comme elle avoit fort bien preveu) que durant le temps que ce poil demeura à croistre, l'ordinaire conversation du Berger, qui en fin ne m'estoit point desagreable, et la cognoissance de la grandeur de son affection, commencerent à me flatter de sorte, que de moy-mesme j'excusois sa tromperie ; considerant de plus le respect et la prudence dont il s'y estoit conduit. Si bien qu'avant qu'il pûst partir, il obtint

Signet[ 186 verso ] 1621 moderne

ceste declaration qu'il avoit tant desirée, [286 verso sic 186 verso] à sçavoir que j'oubliois sa tromperie, et que ne sortant point des termes de son devoir, j'aimerois sa bonne volonté, et la cherirois pour son merite ainsi que je devrois. La cognoissance qu'il me donna de son contentement, ayant ceste assurance de moy, me rendit bien aussi assurée de son affection, que peu auparavant son desplaisir m'en avoit fait certaine η, car il fut tel qu'à peine le pouvoit il dissimuler. Cependant que nous estions en ces termes, Filidas de qui l'Amour s'alloit tousjours augmentant, ne pût en couvrir davantage la grandeur, de sorte qu'elle resolut de tenter tout à fait le dissimulé Filandre. Avec ce dessein la trouvant à propos un jour qu'elles se promenoient ensemble dans une touffe d'arbres, qui fait l'un des quarrez du jardin, elle luy parla de ceste sorte, apres avoir esté longuement interditte : - Et bien Filandre, sera-il vray que quelle η amitié que je vous puisse faire paroistre, je ne sois point assez heureux pour estre aimé de vous ? Callirée luy respondit : - Je ne sçay Filidas quelle plus grande amitié vous me demandez, ny comment je vous en puis rendre davantage, si vous mesme ne m'en donnez les moyens. - Ah ! dit-elle, si vostre volonté estoit telle que la mienne la desire, je le pourrois bien faire. - Jusqu'à ce que vous m'ayez esprouvée, pourquoy voulez-vous douter de moy ? - Ne sçavez vous pas, dit Filidas, que l'extréme desir est tousjours suivy du doute ? jurez-moy

Signet[ 187 recto ] 1621 moderne

que vous ne me manquerez point d'amitié, et je vous [287 recto sic 187 recto] declareray peut-estre chose dont vous serez bien estonné. Callirée fut un peu surprise ne sçachant ce qu'elle vouloit dire, toutefois pour en sçavoir la conclusion elle luy respondit : - Je vous jure Filidas tout ainsi que vous me le demandez, et de plus que je ne pourray jamais vous rendre tesmoignage de bonne volonté que je ne le fasse. A ce mot pour remerciement, et presque par transport, Filidas la prenant par la teste, la baisa avec tant de vehemence, que Callirée en rougit, et le repoussant tout en colere, luy demanda quelle façon estoit celle-là. - Je sçay, respondit alors Filidas, que ce baiser vous estonne, et que mes actions jusques icy vous auront peut-estre fait soupçonner quelque chose d'estrange de moy, mais si vous voulez avoir la patience de m'escouter, je m'assure que vous en aurez plutost pitié que mauvaise opinion. Et lors reprenant du commencement jusques au bout, elle luy fit entendre le procés qui avoit esté entre Phormion, et Celion nos peres, l'accord qui fut fait pour l'assoupir, et en fin l'artifice de son pere à le faire eslever comme un homme, encor qu'il fust fille. Bref nostre mariage, et tout ce que je viens de vous raconter, et puis continua de ceste sorte : - Or ce que je veux de vous pour satisfaction de vostre promesse, c'est que recognoissant l'extréme affection que je vous porte, vous me receviez pour vostre femme, et je feray espouser Diane à mon cousin Amidor, que mon pere avoit

Signet[ 187 verso ] 1621 moderne

expressément eslevé dans sa maison pour ce [287 verso sic 187 verso] sujet. Et là dessus elle adjousta tant de paroles pour la persuader, que Callirée estonnée plus que je ne vous sçaurois dire, eut le loisir de revenir à soy, et luy respondre, que sans mentir il luy avoit raconté de grandes choses, et telles que malaisément les pourroit elle croire, si elle ne les assuroit d'autre façon que par paroles. Elle alors se desboutonnant se descouvrit le sein : - L'honnesteté, luy dit-elle, me deffend de vous en montrer davantage, mais cela ce me semble vous doit suffire. Callirée alors pour avoir le loisir de se conseiller avec nous, fit semblant d'en estre fort aise, mais qu'elle avoit des parens desquels elle esperoit tout son avancement, et sans l'advis desquels, elle ne feroit jamais une resolution de telle importance, et sur tout, qu'elle la supplioit de tenir ceste affaire secrette, car la divulgant ce ne seroit que donner sujet à plusieurs de parler, et qu'elle l'assuroit dés lors, que quand il n'y resteroit que sa volonté, elle luy donroit cognoissance de sa bonne volonté. Avec semblables propos elles finirent leur promenoir, et revindrent au logis, où de tout le jour Callirée n'osa nous accoster, de peur que Filidas n'eust opinion qu'elle nous en parlast, mais le soir elle raconta à son frere tous ces discours, et puis tous deux allerent trouver Daphnis, à laquelle ils les firent entendre. Jugez si l'estonnement fut grand, mais quel qu'il pûst estre, le contentement de Filandre le surpassoit de beaucoup,

Signet[ 188 recto ] 1621 moderne

luy semblant que le Ciel luy offroit un tres-grand [288 recto sic 188 recto] acheminement à la conclusion de ses desirs. Le matin Daphnis me pria d'aller voir la fainte Callirée, et la vraye demeura aupres de Filidas, afin qu'elle ne s'en doutast. Dieu sçait quelle je devins quand je sceus tout ce discours : Je vous jure que j'estois si estonnée, que je ne sçavois si ce n'estoit point un songe. Mais ce fut le bon que Daphnis se plaignoit infiniment de moy, que je le luy eusse si longuement celé, et quel η serment que je luy fisse, que je n'en avois rien sceu jusques à l'heure, elle ne me vouloit point croire si enfant, car j'avois des-ja quinze ou seize ans, et lors que je luy disois que je pensois que tous les hommes fussent comme Filidas, elle se tuoit de rire de mon ignorance. En fin nous resolusmes, de peur que Bellinde ne voulust disposer de moy à sa volonté, ou que Filidas ne me fist quelque surprise pour Amidor, qu'il ne falloit rien faire à la volée et sans y bien penser, car dés lors par la sollicitation de Daphnis et de Callirée, je promis à Filandre de l'espouser. Et cela fut cause que reprenant ses habits, apres avoir assuré Filidas, qu'il alloit pour en parler à ses parens, il se retira avec sa sœur vers Gerestan, qui ne prit jamais garde à ceste ruze. Depuis ce temps il fut permis à Filandre de m'écrire, car envoyant d'ordinaire de ses nouvelles à Filidas, j'avois tousjours de ses lettres, et si finement, que ny elle, ny Amidor ne s'en apperceurent jamais.

Signet[ 188 verso ] 1621 moderne

  Or, belles Bergeres, jusques icy ceste recherche ne m'avoit guiere rapporte d'amertume, [288 verso sic 188 verso] mais helas ! c'est ce qui s'en ensuivit qui m'a tant fait avaler d'absinthe, que jusqu'au cercueil il ne faut pas que j'espere de gouster quelque douceur. Il avint pour mon malheur, qu'un estranger passant par ceste contrée me vid endormie à la fonteine des Sicomores, où la fraicheur de l'ombrage, et le doux gazoüillis de l'onde m'avoient sur le haut du jour assoupie. Luy, que la beauté du lieu avoit attiré pour passer l'ardeur du midy, n'eut plutost jetté l'œil sur moy, qu'il y remarqua quelque chose qui luy plust. Dieux quel homme, ou plutost quel monstre estoit-ce ! Il avoit le visage reluisant de noirceur, les cheveux racourcis et meslez comme la laine de nos moutons, quand il n'y a qu'un mois ou deux qu'on les a tondus. La barbe à petits bouquets clairement espanchée autour du menton, le nez aplaty entre les yeux et rehaussé et large par le bout, la bouche grosse, les levres renversées, et presque fenduës sous le nez, mais rien n'estoit si estrange que ses yeux, car en tout le visage il n'y paroissoit rien de blanc, que ce qu'il en descouvroit quand il les roüoit felons dans la teste. Ce bel Amant me fut destiné par le Ciel, pour m'oster à jamais toute volonté d'aimer : car estant ravy à me considerer, il ne pût s'empescher (transporté comme je croy de ce nouveau desir) de s'approcher de moy pour me baiser. Mais parce qu'il estoit armé, et à cheval,

Signet[ 189 recto ] 1621 moderne

le bruit qu'il fit m'esveilla, et si à propos qu'ainsi qu'il estoit prest de se baisser pour satisfaire à sa volonté, [289 recto sic 189 recto] j'ouvris les yeux, et voyant ce monstre si pres de moy, premierement je fis un grand cry, puis luy portant les mains au visage, le heurtay de toute ma force, luy qui estoit à moitié panché, n'attendant pas ceste deffence, fut si surpris, que le coup le fit balancer, et de peur qu'il eut comme je pense, de choir sur moy, il ayma mieux tomber de l'autre costé, si bien que j'eus loisir de me lever, je ne croy pas que s'il m'eust touchée je ne fusse morte de frayeur, car figurez vous, que tout ce qui est de plus horrible, ne sçauroit en rien approcher à l'horreur de son visage espouventable. J'estois des-ja bien esloignée, quand il se releva, et voyant qu'il ne me sçauroit attaindre, parce qu'il estoit armé assez pesamment, et que la peur m'attachoit des ayles aux pieds, il sauta promptement sur son cheval, et à toute course me suivoit, lors qu'estant presque hors d'haleine, la pauvre Filidas, qui assez pres de là entretenoit Filandre, qui nous estoit venu voir, et qui s'estoit endormy en luy parlant, ayant ouy ma voix, courut à moy, et voyant que ce cruel me poursuivoit avec l'espée nuë à la main, car la colere de sa cheutte luy avoit effacé toute Amour, elle s'opposa genereusement à sa furie, me faisant paroistre par ce dernier acte, qu'elle m'avoit autant aymée que son sexe le luy permettoit, et d'abort luy prit la bride du cheval ; dont ce barbare offensé, sans nul esgard de l'humanité,

Signet[ 189 verso ] 1621 moderne

luy donna de l'espée sur le bras, de telle force qu'il [289 verso sic 189 verso] le luy détacha du corps, et elle à mesme temps de douleur mourut, et tomba entre les pieds de son cheval, qui broncha si lourdement que son maistre eut assez d'affaire à s'en despestrer. Et parce que Filidas en mourant fit un grand cry, nommant fort haut Filandre : luy qui estoit aupres l'oüit, et la voyant en si piteux estat, en eut un extresme desplaisir : mais plus encores quand il vid ce barbare s'estant desmeslé de son cheval, me courre apres l'espée à la main ; et moy comme je vous disois, et de peur, et de la course que j'avois faite, tant hors d'haleine que je ne pouvois presque mettre un pied devant l'autre. Que devint ce pauvre Berger ! Je ne croy pas que jamais tigre à qui les petits ont esté desrobez, lors qu'elle voit ceux qui les emportent s'eslançast plus legerement apres eux, que le courageux Filandre apres ce cruel. Et par ce qu'il η estoit chargé d'armes qui l'empeschoient de courre, il l'attaignit assez tost, et d'abort luy cria : - Cessez chevalier, cessez d'outrager davantage celle qui merite mieux d'estre adorée, et parce qu'il ne s'arrestoit point, ou fust que pour estre en furie il n'oyoit point sa voix, ou que pour estre estranger, il n'entendoit point son langage, Filandre mettant une pierre dans sa fronde, la luy jetta d'une si grande impetuosité, que le frappant à la teste, sans les armes qu'il y portoit, il n'y a point de doute qu'il l'eust tué de ce coup, qui fut tel, que l'estranger

Signet[ 190 recto ] 1621 moderne

s'en aboucha, mais se relevant incontinent, [290 recto sic 190 recto] et oubliant la colere qu'il avoit contre moy, s'adressa tout en furie contre Filandre, qui se trouva si pres qu'il ne pût eviter le coup mal-heureux qu'il luy donna dans le corps, n'ayant à la main que sa houlette pour toute deffense. Toutefois se voyant le glaive de son ennemy si avant, sa naturelle generosité, luy donna tant de force, et de courage, qu'au lieu de reculer, il s'avanca, et s'enfonçant le fer dans l'estomach jusques aux gardes, il luy planta le bout ferré de sa houlette entre les deux yeux, si avant qu'il ne l'en pûst plus retirer, qui fut cause que la luy laissant ainsi attachée, il le saisit à la gorge, et de mains et de dents paracheva de le tuer. Mais helas ce fut bien une victoire cherement acheptée, car ainsi que ce barbare tomba mort d'un costé, Filandre n'ayant plus de force, se laissa choir de l'autre, toutefois si à propos que tombant à la renverse l'espée qu'il avoit au travers du corps, heurta de la pointe contre une pierre, et la pesanteur du corps la fit ressortir de la playe. Moy qui de temps en temps tournois la teste pour voir si ce cruel m'atteignoit point encores, vis bien au commencement que Filandre le couroit, et dés lors une extresme frayeur me saisit. Mais helas ! quand je le vis blessé si dangereusement, oubliant toute sorte de crainte, je m'arrestay, mais quand il tomba la frayeur de la mort ne me pût empescher de courre vers luy, et aussi morte presque que luy, me jettay en terre, l'appellant

Signet[ 190 verso ] 1621 moderne

toute esplorée par son nom, il avoit des-ja perdu beaucoup [290 verso sic 190 verso] de sang, et en perdoit à toute heure davantage par les deux costez de sa playe, et voyez quelle force a une amitié, moy qui ne sçaurois voir du sang sans esvanoüir, j'eus bien alors le courage de luy mettre mon mouchoir à sa playe pour empescher le cours du sang, et rompant mon voyle luy en mettre autant de l'autre costé. Ce petit soulagement luy servit de quelque chose, car luy ayant mis la teste en mon giron, il ouvrit les yeux, et reprit la parole. Et me voyant toute couverte de larmes il s'efforça de me dire : - Si jamais j'ay esperé une fin plus favorable que celle-cy, je prie le ciel, belle Bergere, qu'il n'ait point de pitié de moy. Je voyois bien que mon peu de merite, ne me pourroit jamais faire attaindre au bon heur desiré, et je craignois qu'en fin le desespoir ne me contraint à quelque furieuse resolution contre moy-mesme. Les Dieux qui sçavent mieux ce qui nous faut que nous ne le sçavons desirer, ont bien cognu que n'ayant vescu depuis si long temps que pour vous, qu'il falloit aussi que je mourusse pour vous. Et jugez quel est mon contentement, puis que je meurs non seulement pour vous, mais encores pour vous conserver la chose du monde que vous avez la plus chere, qui est vostre pudicité. Or ma maistresse, puis qu'il ne me reste plus rien pour mon contentement, qu'un seul point, par l'affection que vous avez recognuë en Filandre, je vous supplie de me le

Signet[ 191 recto ] 1621 moderne

vouloir accorder, afin que ceste ame heureuse [291 recto sic 191 recto] entierement, puisse vous aller attendre aux champs Elisiens, avec ceste satisfaction de vous. Il me dit ces paroles à mots interrompus et avec beaucoup de peine, et moy qui le voiois en cet estat, pour luy donner tout le contentement qu'il pouvoit desirer, luy respondis : - Amy les Dieux n'ont point fait naistre en nous une si belle et honneste affection, pour l'esteindre si promptement, et pour ne nous en laisser que le regret : J'espere qu'il vous donneront encores tant de vie, que je pourray vous faire cognoistre que je ne vous cede point en amitié, non plus que vous ne le faictes à personne en merites. Et pour preuve de ce que je vous dy, demandez seulement tout ce que vous voudrez de moy, car il n'y a rien que je vous puisse ny veuille refuser. A ces derniers mots, il me prit la main, et se l'approchant de la bouche : - Je baise, dit-il, ceste main, pour remerciement de la grace que vous me faittes, et lors tournant les yeux au ciel : ô Dieux, dit-il, je ne vous requiers qu'autant de vie qu'il m'en faut pour l'accomplissement de la promesse que Diane me vient de faire. Et puis adressant sa parole à moy, avec tant de peine, qu'à peine pouvoit-il proferer les mots, il me dit ainsi : - Or ma belle maistresse escoutez donc ce que je veux de vous ; puis que je ne ressens l'aigreur de la mort, que pour vous, je vous conjure par mon affection, et par vostre promesse, que j'emporte ce contentement de ce monde, que je puisse dire [291 verso sic 191 verso] que

Signet[ 191 verso ] 1621 moderne

je suis vostre mary, et croyez si je le reçois, que mon ame ira tres-contente en quel η lieu qu'il luy falle aller, ayant un si grand tesmoignage de vostre bonne volonté. Je vous jure, belles Bergeres, que ces paroles me toucherent si vivement, que je ne sçay comme j'euz assez de force à me soustenir, et croy quant à moy que ce fut la seule volonté que j'avois de luy complaire, qui m'en donna le courage, cela fut cause qu'il n'eut pas plutost finy sa demande, que luy retendant la main, je luy dits : - Filandre, je vous accorde ce que vous me requerez, et vous jure devant tous les Dieux, et particulierement devant les divinitez qui sont en ces lieux, que Diane se donne à vous, et qu'elle vous reçoit et de cœur et d'ame pour son mary, et en disant ces mots, je le baisay : - Et moy, me dit-il, je vous reçoy, ma belle maistresse, et me donne à vous, pour jamais tres-heureux et content, d'emporter ce glorieux nom de mary de Diane. Helas ce mot Diane fut le dernier qu'il profera, car m'ayant les bras au col, et me tirant à luy pour me baiser, il expira, laissant ainsi son esprit sur mes levres : Quelle je devins, le voyant mort, jugez le, belles Bergeres, puis que veritablement je l'aymois. Je tombe abouchée sur luy, sans poulx, et sans sentiment, et de telle sorte esvanoüie que je fus emportée chez moy, sans que je revinsse. O Dieux que j'ay ressenty vivement ceste perte, et recognu estre plus que veritable [292 recto sic 192 recto] ce que tant de fois il m'avoit predit, que je l'aimerois davantage apres sa mort, que durant sa vie. Car j'ay despuis conservé

Signet[ 192 recto ] 1621 moderne

si vive sa memoire en mon ame, qu'il me semble qu'à toute heure je l'ay devant mes yeux, et que sans cesse il me dit, que pour n'estre ingratte, il faut que je l'ayme. Aussi fais-je, ô belle ame, et avec la plus entiere affection qu'il se peut, et si où tu es, on a quelque cognoissance de ce qui se fait ça bas, reçoy, ô cher amy, ceste volonté, et ces larmes que je t'offres pour tesmoignage, que Diane aymera jusque au cercueil son cher Filandre.

 

Fin du sixiesme livre
d'Astrée
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